Le château de Dunbar dressait ses tours crénelées et ses épaisses murailles sur une falaise escarpée qui dominait la mer.
Ses souterrains, immenses et mystérieuses catacombes, sombres cachots perdus sous le sol, s’étendaient jusqu’à la mer et se trouvaient situés au-dessous de son niveau, si bien que, lorsque la mer était grosse, le vent poussait le flot contre les parois de la falaise avec une force telle que ses éclaboussures jaillissaient jusqu’aux étroites meurtrières qui ajouraient les cachots et retombaient sur les prisonniers en pluie glacée.
Ce fut là qu’on conduisit Hector, là qu’il fut enfermé, quelques heures après avoir quitté la reine.
Son nouveau cachot était moins obscur et plus large que le premier, le grand jour y pénétrait assez franchement par en haut; mais il était plus humide encore, et, le jour où il y entra, la mer était mauvaise et y pénétrait goutte à goutte.
Il en entendait distinctement les clapotements sourds et les mugissements,—et cette voix gigantesque, qu’il reconnut tout d’abord, parvint, pendant quelques heures, à lui faire oublier sa position misérable pour lui rappeler ses souvenirs d’enfance, sa jeunesse, puis la tour de Penn-Oll, revue il y avait quelques jours à peine, et son père... et ses frères...
Henry franchirait-il assez vite l’espace pour qu’ils arrivassent à temps, pour qu’il pût les voir avant son supplice, et leur recommander la reine, que lui-même n’avait pu sauver?
Il était brisé de fatigue, la faim lui donnait le vertige; il s’endormit avant la nuit.
Le lendemain il s’éveilla aux premières clartés qui lui arrivaient du ciel par sa meurtrière.
Le sommeil avait assoupi sa faim et réconforté son corps.
Son esprit était plus libre, il pouvait réfléchir.
Il réfléchit, il songea avec délices aux quelques mots de pitié échappés à la reine; il se prit à songer que s’il la pouvait voir encore, peut-être finirait-il par la convaincre.
La voir!
Ces deux mots absorbèrent la pensée du prisonnier et l’occupèrent tout entier.
La voir! une dernière fois, une seule, et puis mourir: c’était tout ce qu’il demandait. Mais comment la voir?
Un homme lui apporta à manger.
Il voulut lui parler, cet homme lui imposa silence d’un geste, et se retira sans avoir prononcé un seul mot.
Alors il se souvint de Douglas qui lui avait offert la vie, de Douglas qui l’aimait et voulait le sauver... qui, sans doute, apprendrait bientôt que Bothwell n’était pas mort, que lui, Hector, était enfermé, et qui mettrait tout en œuvre pour le délivrer.
Une fois libre, il irait à Bothwell malgré son rang, ses grades, malgré mille obstacles; il ne s’abaisserait plus jusqu’à vouloir donner des explications et des conseils, il frapperait...
Un coup de poignard sauverait bien mieux la reine que ces avertissements stériles qu’elle n’avait point voulu écouter.
Et il espéra en Douglas, et il demeura toute la journée sous la meurtrière, écoutant rugir la mer, et prêtant l’oreille au moindre bruit étranger. Nul ne vint... la nuit tomba, le jour s’éteignit.
Il s’étendit sur la paille humide de son cachot et appela le sommeil.
Le sommeil fut lent à venir.
Le lendemain il s’éveilla plein d’espoir; son espoir se continua toute la journée; puis, la journée finie, il se dit avec résignation:
Le lendemain s’écoula sans qu’il eût vu d’autre être humain que le geôlier qui lui apportait à manger.
Et plusieurs journées s’écoulèrent ainsi, et pendant ces longues journées il n’entendit d’autre voix que le murmure menaçant de la mer clapotant au-dessus de sa tête.
Alors la lassitude commença à le prendre, la patience lui échappa, l’espoir s’évanouit... et ce délire affreux qui s’empare des prisonniers quand ils ont enfin brisé la coupe vide de l’espérance, étreignit sa pensée et le jeta dans un monde fiévreux et fantastique, d’où il ne sortait à demi que pour prononcer les noms de Douglas, de Bothwell et de la reine.
Parfois il avait un moment de calme, et alors il regardait avec effroi les murs de sa prison qui semblaient l’étouffer; il trouvait sa situation effrayante, et il demandait la mort.
Un jour il dit à son geôlier:
—Vous savez que je suis condamné à mort?
—Oui, fit le geôlier d’un signe.
—Quand dressera-t-on mon échafaud?
Le geôlier fit un mouvement d’épaules qui signifiait:
—Je ne sais pas!
—Le bourreau! le bourreau! s’écria-t-il, qu’on me livre au bourreau! je veux mourir!
Le geôlier eut un sourire de pitié et s’en alla. Hector, demeuré seul, retomba dans son délire.
Enfin, le quatorzième jour de sa captivité, tandis que l’œil hagard, le cou tendu, il écoutait avec l’indifférence stupide de l’idiotisme les sanglots de la mer, exposant son front à cette pluie d’écume que le flot lui jetait en se brisant aux murs de sa prison, il crut entendre un bruit, une voix plus aiguë, plus nette que celle de la mer, et, à ce bruit, à cette voix, la raison lui revint et il écouta.
Il écouta longtemps, dix minutes peut-être... Rien!
La voix s’était éteinte!
Il écouta encore, haletant, immobile...
La mer seule lançait au ciel brumeux ses rugueuses imprécations.
Alors il se laissa tomber sur sa couche de paille, il étreignit son front dans ses mains et se prit à pleurer.
Les prisonniers redeviennent enfants.
Mais tout à coup le même bruit se fit, la même voix aigre retentit dans l’éloignement, et cette voix prononça un nom:
—Hector!
Et, à ce nom, le captif bondit sur ses pieds et courut à la meurtrière.
La meurtrière était à dix pieds du sol; le mur était poli par l’humidité;—mais Hector retrouva des forces. Hector enfonça ses ongles dans le mur; Hector se hissa avec des efforts inouïs jusqu’aux épais barreaux qui fermaient sa prison; il s’y cramponna de toute la force de ses ongles saignants et de ses doigts brisés, et, dressant enfin la tête à la hauteur de la meurtrière, il plongea sur la mer un œil enflammé.
A cent brasses du soupirail, une barque louvoyait et courait des bordées sous les murs du château.
Il était presque nuit, et un brouillard épais couronnait le rocher qui servait de base à la forteresse.
La barque courait donc à la faveur de la double obscurité du brouillard et de la nuit, et un œil moins exercé aux ténèbres que l’œil d’un prisonnier ne l’eût certainement pas aperçue.
Un jeune homme tenait le gouvernail; ce jeune homme inspectait d’un œil ardent la base de la falaise et les soupiraux des cachots.
—Henry! répondit la voix délirante du prisonnier.
A ce nom deux ombres se dressèrent du fond de la barque, et ces deux ombres crièrent:
—Frère! nous voilà!
Hector se sentit défaillir, mais il appela à son aide le nom de la reine, et, à ce nom, ses doigts sanglants semblèrent vouloir s’incruster aux barreaux de la meurtrière.
Et, meurtri, saignant, il eut le courage d’attendre que la barque, courant toujours des bordées vers la plage, vînt effleurer enfin le roc et le soupirail.
Henry laissa tomber l’aviron et saisit à deux mains les grilles de fer de la meurtrière, servant ainsi d’amarre vivante à la barque.
Les deux frères tendirent alors leurs bras au captif; mais le captif était épuisé, ses mains crispées se desserrèrent, et il retomba sans force sur la terre humide de son cachot.
Henry tenait toujours les grilles et maintenait la barque immobile.
—Frère, dit alors Gaëtano à l’Espagnol don Paëz, faut-il attendre encore? faut-il le sauver sur l’heure?
—Le brouillard est épais, murmura-t-il, à l’œuvre!
Gaëtano se baissa, saisit au fond de la barque une lime énorme et entama l’un des barreaux.
Le fer grinça sur le fer; pendant quelques minutes, on entendit une sorte de sifflement aigu qui domina la voix sourde des flots, puis ce sifflement s’éteignit... le barreau était scié.
—Frère! frère! répéta Gaëtano en se penchant à l’ouverture du cachot, courage! Nous sommes là, nous allons te rendre la liberté et la vie.
Un gémissement étouffé répondit seul à la voix de Gaëtano.
Alors don Paëz n’hésita plus, il s’élança, gagna l’entablement du soupirail, et, se glissant, non sans peine, à travers l’étroite ouverture ménagée par le barreau scié, il se laissa couler dans le cachot.
Hector était sur ses genoux, mourant, hors d’haleine, faisant de vains efforts pour se lever, pour se hisser une fois encore vers les grilles où se tendaient les mains libératrices, et ne le pouvant plus.
Don Paëz le prit dans ses bras robustes, l’y pressa longtemps, puis le souleva et appela: Frère! frère!
Un sourire d’espoir passa sur les lèvres d’Hector, qui murmura:
—Je la reverrai donc!
—Frère! appela de nouveau don Paëz, s’adressant à Gaëtano qu’il avait laissé dans la barque et qu’il s’attendait à voir paraître à l’orifice du soupirail pour lui venir en aide, frère!
Nul ne répondit d’abord, puis un faible cri se fit entendre et parut s’éloigner.
Ce cri disait:
—Silence! silence! silence!
Don Paëz s’élança, comme l’avait fait Hector naguères; il se cramponna aux barreaux que la lime n’avait point entamés... il regarda... plus rien!
La barque, Henry, Gaëtano,—c’est-à-dire le salut, la liberté, l’espérance—venaient de disparaître et de se perdre dans le brouillard. A peine, au travers des brumes, apercevait-on un point sombre qui s’éloignait, s’effaçant à mesure; ce point sombre, c’était la barque.
Don Paëz eut un mouvement de rage; il ne comprit pas d’abord, et il demeura à son poste d’observation, étreignant les grilles de ses doigts ensanglantés et paraissant chercher le mot de cette énigme.
La barque s’éloignait toujours. Don Paëz, épuisé comme l’était Hector, se laissa retomber au fond du cachot.
Tout à coup, traversant l’espace, une chanson lui arriva par lambeaux; c’était une barcarole napolitaine dont voici la traduction:
—C’est la voix de Gaëtano, s’écria don Paëz, remontant de nouveau à la meurtrière.
La barque avait disparu dans l’éloignement, et un silence profond suivit ce premier couplet.
—Mon Dieu! mon Dieu! murmura don Paëz, qu’est-il donc arrivé? Serions-nous trahis? Nous aurait-on découverts?
La même voix reprit aussitôt, quoique plus éloignée:
Et comme don Paëz écoutait, haletant, la voix qui s’affaiblissait de plus en plus dans l’espace continua sans s’interrompre:
—Mordieu! murmura don Paëz; par saint Jacques de Compostelle! il paraît que les sentinelles ont aperçu la barque.
—Ah! fit Hector avec insouciance, brisé qu’il était par tant d’émotions.
Don Paëz vint à lui, le prit dans ses bras, considéra, à la faible clarté du jour qui tombait de la meurtrière, son visage hâve et amaigri, ses yeux étincelants de fièvre, et il lui dit avec une tristesse profonde:
—Tu l’aimes donc beaucoup! tu as donc bien souffert?
Hector tressaillit et regarda son frère:
—Je souffre horriblement, murmura-t-il.
—Frère, continua don Paëz, Henry nous a tout dit... Gaëtano et moi, nous sommes accourus tous deux, moi de Madrid, lui de Naples... Quant à Gontran, il n’a pu le trouver, mais il viendra s’il te sait en péril.
—Dieu le veuille! murmura Hector. Il est bien tard déjà!
—En effet, dit don Paëz, il est bien tard!
Hector frissonna.
—Que veux-tu dire? fit-il, sais-tu quelque chose? parle! parle, frère!
—Frère, dit don Paëz, as-tu bien du courage?
—Parle! s’écria Hector, tu me fais mourir.
—Mon Dieu! murmura don Paëz tout ému, je ne voudrais pas te tuer, pauvre enfant...
Don Paëz avait à son flanc une gourde de marasquin, Hector l’aperçut, s’en saisit avidement et en avala aussitôt plusieurs gorgées.
—Tiens, dit-il, l’œil enflammé, j’ai repris des forces; maintenant, parle, te dis-je!
—Eh bien! fit don Paëz tout bas, la reine aime Bothwell... et elle l’épousera...
Hector arracha l’épée qui pendait à la ceinture de don Paëz et l’appuya sur sa poitrine.
—Ne dis pas cela, s’écria-t-il, ne dis pas cela, ou je me tue!
—Fou! dit l’Espagnol en lui arrachant l’épée. Rien n’est perdu encore!
—Mon Dieu! s’écria Hector, donnez-moi une heure de liberté, mettez-moi un glaive au poing, permettez que je fouille la poitrine de cet homme pour en arracher son cœur, et puis laissez-moi subir le dernier des supplices, la roue ou la potence, que m’importe!
Et comme don Paëz se taisait, il reprit avec exaltation:
—Mais l’Écosse est donc un pays de félons et de traîtres, un royaume sans sujets, sans noblesse? Les grands feudataires de la couronne sont donc vendus à l’infâme, qu’ils n’élèvent la voix et ne tirent l’épée pour empêcher un tel attentat?
—La noblesse ignore tout encore. Le mariage de la reine d’Écosse avec lord Bothwell sera le résultat d’un complot.
—Et... ce complot?... demanda Hector, dont la voix tremblait de fureur.
—Je le connais, nous le connaissons tous trois.
—Mon Dieu! mon Dieu! tu me fais mourir, parle donc!
Don Paëz fit asseoir son frère sur la paille de son grabat, et le priant d’un signe de ne point l’interrompre:
—Écoute, dit-il: Nous sommes arrivés hier soir à Dunbar. Il était presque nuit quand nous avons aperçu dans le lointain les flèches des tourelles et le beffroi de la vieille forteresse. Il était trop tard pour que nous pussions prendre les mesures nécessaires à ta délivrance et savoir où tu étais enfermé, il ne l’était point assez pour oser entrer dans la ville. Une forêt était au bord de la route, nous nous sommes enfoncés dans la forêt; un filet de fumée tremblottait au dessus des arbres, indiquant une hutte de bûcherons,—nous avons gagné cette hutte et demandé l’hospitalité pour la nuit:
—Messeigneurs, nous a répondu le bûcheron, si vous avez soif et faim, voici un pot de vieille ale et un cuissot de venaison; buvez et mangez... Mais quant à coucher ici, c’est impossible!
—Parce que je n’ai qu’un lit.
—Eh bien! nous dormirons sur le sol, pliés dans nos manteaux et les pieds tournés vers le feu.
—Impossible encore, messeigneurs, reprit le bûcheron: je suis un pauvre diable à qui le sort rend la vie dure; une occasion se présente pour moi de faire fortune, ne me l’enlevez pas. Dunbar est proche, vos chevaux ont le jarret solide, poussez jusqu’à Dunbar.
—Tu attends donc quelqu’un ici?
—Chut! ceci n’est pas mon secret.
—C’est possible, dit Gaëtano qui fronça le sourcil soudain; mais, à coup sûr, ce sera le nôtre.
Et comme le bûcheron le regardait étonné, il tira son épée qui étincela d’un fauve reflet à la lueur du foyer.
Le pauvre diable fit un pas en arrière, Gaëtano un pas en avant.
—Grâce! exclama le bûcheron avec terreur.
—Parle! dit Gaëtano avec autorité.
—Ce n’est pas mon secret: grâce! monseigneur.
Gaëtano appuya légèrement et piqua la gorge du bûcheron, qui poussa un cri de douleur:
—Je parlerai, dit-il.
—Parle donc! mécréant.
—Eh bien! messeigneurs, il y a à Dunbar un riche seigneur, et à Glascow une grande dame... Le riche seigneur et la grande dame s’aiment, mais il paraît qu’il y a des empêchements à leur amour, car...
Le bûcheron hésita. Gaëtano fronça le sourcil, et il continua:
—Ils se donnent rendez-vous ici... la nuit...
—Hum! fit Gaëtano, quel est ce riche seigneur?
—Et sais-tu quelle est cette grande dame?
—Pas davantage!
—Sont-ils venus déjà?
—Oui, monseigneur, deux fois.
—Et ils viendront cette nuit?
—Oui, monseigneur.
—Eh bien! puisque tu ne sais pas leurs noms, nous les saurons, nous...
Le bûcheron frissonna:
—Car nous resterons ici et nous les verrons.
Le bûcheron tomba à genoux:
—Que vous ai-je donc fait, messeigneurs, supplia-t-il, les mains jointes, que vous me vouliez ainsi ruiner?...
—Nous ne voulons pas te ruiner.
—Que vous vouliez causer ma mort?... C’est un puissant seigneur qui me fera pendre comme un chien.
—Il ne saura rien; et nous ne voulons point ta mort.
—Mais... si vous restez ici...
—Nous nous cacherons. Sois tranquille.
Le bûcheron jeta un coup d’œil rapide autour de lui. La hutte était très petite; elle n’avait qu’un étage. Dans un coin, attaché à un méchant râtelier, un cheval sommeillait sur sa longe; dans le coin opposé se trouvait un monceau de litière:
—Nous nous cacherons là, dit Gaëtano.
—Vous n’y pourrez tenir tous trois.
—L’un de nous s’y placera; les deux autres s’en iront.
—Mon Dieu! mon Dieu! murmura le bûcheron tremblant, je suis un homme perdu.
—Tais-toi donc, imbécile! tu feras ta fortune double, car nous te paierons largement.
L’œil du paysan s’alluma de convoitise.
—Dites-vous bien vrai? demanda-t-il.
Je lui jetai ma bourse pleine d’or, il s’en saisit, et nous dit:
—Qu’il soit donc fait comme vous le désirez.
—A quelle heure viendront-ils?
—A onze heures.
—Et quelle heure est-il maintenant?
Le paysan franchit le seuil de sa cabane, interrogea les étoiles qui scintillaient à travers le ciel brumeux et répondit: il en est dix environ.
—Alors, ajouta Gaëtano, il n’y a pas de temps à perdre. Toi, don Paëz, vous Henry, vous allez gagner un fourré, vous emmènerez mon cheval, et si je pousse un cri, si j’appelle et demande aide et secours, vous arriverez.
—Frère, dis-je à Gaëtano, nous ferions beaucoup mieux de gagner le fourré tous trois et d’y attendre le jour. Que nous importent les amours d’un gentilhomme et de sa maîtresse?
—J’ai un pressentiment, répondit-il d’une voix profonde.
Nous lui obéîmes, emmenant les trois chevaux que nous attachâmes dans le bois; puis, nous revînmes, en rampant, nous blottir dans une broussaille, à dix pas de la hutte.
Pendant ce temps, Gaëtano, avant de s’enfouir dans le monceau de litière, avait dit au bûcheron:
—J’ai l’œil sur toi, au moindre geste équivoque, au moindre signe de trahison, malheur à toi!
—Vous m’avez payé, dit le bûcheron, j’ai touché le prix du silence, je serai honnête.
Quelques minutes après, le pas d’un cheval se fit entendre sous le couvert et vint s’éteindre au seuil de la hutte; le bûcheron ouvrit sa porte.
Un homme entra enveloppé dans son manteau, et le visage soigneusement caché sous les larges bords de son feutre; il jeta la bride au bûcheron qui plaça le cheval près du sien, et, sans prononcer un mot, il s’assit près du feu sur un escabeau, approcha ses jambes engourdies des tisons brûlants et parut attendre avec impatience.
Presque au même instant un autre piétinement de cheval retentit, un étalon s’arrêta sur le seuil, une amazone mit pied à terre et entra.
Un grand voile tombait sur son visage et le dissimulait entièrement.
Le cavalier se leva vivement, alla à sa rencontre, lui prit respectueusement la main et la baisa.
Puis il montra la porte au bûcheron: Va-t’en, lui dit-il.
Le bûcheron sortit.
—Merci, madame, merci d’être venue! murmura-t-il avec émotion.
—Milord, dit la dame d’une voix tremblante, c’est, je le crains, notre dernière entrevue.
—Que dites-vous, madame?
—Je dis, milord, qu’il vous faut renoncer à me voir...
Le cavalier tressaillit.
—C’est-à-dire, murmura-t-il, que je dois appuyer un pistolet sur mon front...
—Vous êtes fou! dit-elle avec émotion.
—Ou un poignard sur mon cœur, continua-t-il, et mourir.
—Vous ne le ferez pas! Je vous le défends!
—Je le ferai, madame, car je vous aime.
—Et moi, fit-elle frémissante, je ne puis...
—Vous ne pouvez?
—Non, milord; car il m’est impossible de vous accorder ma main.
—Qui s’y oppose donc, madame?
—La noblesse entière de mon royaume.
Gaëtano tressaillit; il venait de reconnaître la reine d’Écosse.
—Ah! fit le cavalier avec un ricanement de colère, la noblesse s’y oppose... comme elle s’opposa, sans doute, à votre, union avec sir Henry Darnley?
—Oui, milord.
—Vous l’épousâtes, cependant...
La reine tressaillit et se troubla:
—Je l’aimais, murmura-t-elle.
Le cavalier attacha sur elle un regard perçant...
La reine baissa la tête.
Il lui prit la main, la main de la reine tremblait.
—Madame, dit-il d’une voix humble et suppliante, ne refusez pas une dernière grâce à un homme qui va mourir.
—Que voulez-vous? demanda la reine frissonnante.
—Madame, reprit-il d’une voix qu’étranglait l’émotion, votre front si pur rougit, votre main tremble dans la mienne, votre cœur bat à mon oreille...
—Eh bien? demanda la reine qui chancelait.
—Ce front qui rougit, madame, cette main qui tremble, ce cœur qui bat, me révèlent un secret.
—Que voulez-vous dire, milord?
—Je veux dire que vous m’aimez, madame. Tenez, je vais mourir... par pitié! laissez-moi emporter l’aveu de votre amour dans l’éternité... Dites-moi que vous m’aimez!...
—Je vous aime... murmura la reine d’une voix éteinte.
—Ah! s’écria le cavalier se redressant et changeant soudain de ton, vous avouez que vous m’aimez et vous me refusez votre main? Vous me la refusez, à moi, lord Bothwell, duc d’Orkney, quand vous l’avez accordée jadis, malgré vos pairs, malgré votre noblesse, malgré les Guises vos oncles et les princes de France, vos beaux-frères, à sir Henry Darnley?
—On ne brave point l’opinion deux fois, balbutia la reine.
—Eh bien! madame, je triompherai de l’opinion, je la braverai, moi, et nul ne pourra ni vous accuser ni vous blâmer.
—Je ne vous comprends plus, milord.
Le cavalier se pencha à l’oreille de la reine.
—Je vous enlèverai, fit-il tout bas.
La reine tressaillit:
—Vous ne l’oseriez pas! s’écria-t-elle.
—J’oserai tout.
—Non, puisque vous m’aimez.
Elle se prit à frissonner.
—Que dira l’Europe? murmura-t-elle.
—L’Europe, répondit tranquillement le cavalier, l’Europe dira qu’une reine est femme, et qu’une femme compromise dans son honneur doit lui sacrifier de mesquins intérêts.
La reine était rêveuse et ne répondit pas.
Alors il prit à Gaëtano une furieuse tentation de casser la tête à ce misérable; il appuya le doigt sur la détente de son arme, il éleva le canon à la hauteur du front du cavalier.
En ce moment, Hector qui avait écouté patiemment le récit de son frère, l’interrompit brusquement:
—Et il fit feu, n’est-ce pas? s’écria-t-il.
—Non, répondit don Paëz.
—Oh! vociféra Hector, pourquoi donc?
—Parce que la reine était là, parce qu’il s’arrêta et trembla à la pensée de commettre un meurtre sous les yeux d’une reine.
—Fatalité! exclama Hector anéanti.
—Quand la reine eut entendu ces brutales paroles, poursuivit don Paëz, quand elle eut baissé la tête et gardé un silence plein d’irrésolution et de honte, le cavalier parut comprendre qu’il devait se contenter de cet aveu tacile. Il se leva donc et lui dit en s’inclinant:
—Adieu, madame... au revoir, plutôt.
La reine fit un mouvement, se leva à demi, et peut-être allait-elle encore résister...
Il ne lui en laissa pas le temps, il s’inclina une fois de plus et sortit précipitamment, demandant son cheval au bûcheron.
La reine demeura auprès du foyer, absorbée dans une méditation pénible, remplie d’incertitude et de terreur. Gaëtano était toujours à son poste d’observation, et il eût bien voulu suivre le cavalier qui venait de sauter en selle, si, pour cela, il n’eût fallu sortir de sa retraite improvisée et faire jeter un cri à la reine.
Henry et moi nous nous étions traînés presque au seuil de la hutte; et si nous n’avions point vu le visage du cavalier, si nous n’avions pu surprendre son entretien avec la femme arrivée après lui, du moins soupçonnions-nous une partie de la vérité.
Au moment où il monta à cheval, nous étions à deux pas, dans une broussaille.
Nous ne vîmes point son visage, mais, à sa tournure, Henry tressaillit et murmura:
—Dieu! quel soupçon!...
L’inconnu poussa son cheval et s’éloigna au trot.
Nous le suivîmes en rampant; une coulée d’arbousiers nous protégea bientôt. Alors nous ne rampâmes plus, et nous mîmes à courir.
Il avait toujours sur nous une avance de trente pas. Tout à coup nous rencontrâmes une couche de feuilles sèches qui crièrent sous nos pieds et nous trahirent. Soudain il fit volte-face:
Nous nous étions arrêtés et demeurions immobiles. A tout hasard, il tira un pistolet de ses fontes et fit feu dans notre direction.
La balle siffla au-dessus de nos têtes; mais à la lueur instantanée de la poudre, s’allumant dans les ténèbres, nous aperçûmes enfin son visage et Henry jeta un cri: Bothwell!
Cette exclamation lui parvint, sans doute, car il enfonça l’éperon au flanc de son cheval et le mit au galop.
—Feu! feu! me cria Henry, l’ajustant lui-même.
Quatre coups partirent; mais le cheval continua de faire retentir le sol sous ses ongles de fer et le cavalier répondit à notre décharge par un ricanement.
Presqu’au même instant Gaëtano nous rejoignit:
—L’avez-vous tué? nous demanda-t-il.
—Non, il était trop loin.
—Le connaissez-vous?
—Oui, c’est Bothwell, répondit Henry.
—Eh bien! continua Gaëtano, cette femme qui était avec lui... c’était la reine.
—Je m’en doutais, murmura Henry, elle l’aime.
—Malédiction! et quand, où, comment?
—Je ne sais pas, il ne l’a pas dit.
—Et... fit Henry tremblant de fureur, elle y consent?
—Oui.
—Oh! cela ne sera point. Je vais courir après elle, je vais...
—Trop tard, répondit Gaëtano, elle est partie.
—Nous allons la poursuivre!
—Et Hector? m’écriai-je, Hector qu’attend l’échafaud, l’abandonnerons-nous?
—C’est juste, dit Henry en baissant la tête, tout pour Hector.
Un ouragan de fureur passa dans la gorge d’Hector, qui, les cheveux hérissés, la sueur au front, écoutait ce dramatique récit:
—Ô triples fous que vous êtes! s’écria-t-il, fous stupides! Eh! que me faisait la vie, que m’importait l’échafaud? C’était après elle qu’il fallait courir; c’était après Bothwell. C’était...
La fureur d’Hector triompha de sa faiblesse:
—Frère, dit-il, frère, je veux sortir!
—Tu sortiras, je te le promets.
—Tout de suite, frère!
—Insensé! murmura don Paëz, la barque où Henry et Gaëtano nous attendent vient de s’éloigner pour ne point éveiller les soupçons des sentinelles... il faut attendre son retour...
—Mais quand reviendra-t-elle, mon Dieu?
—A la nuit.
Hector retrouva toute son agilité première. Il bondit vers la meurtrière, plongea son regard dans le brouillard qui étreignait l’Océan et retomba découragé.
—La nuit est loin, dit-il.
—Patience, frère; elle viendra.
—Oui, murmura-t-il, et pendant ce temps, peut-être, le lâche accomplit son forfait...
Don Paëz frappa du pied avec impatience et ne répondit pas.
—Frère, continua Hector, ne pourrions-nous nous sauver par cette meurtrière?
—La mer est là.
—Ne pourrions-nous gagner une côte à la nage?
—Les sentinelles veillent.
—Frère, l’incertitude et l’angoisse me tuent!
—Frère, répondit don Paëz avec calme, la sagesse humaine est dans un seul mot: Attendre!
—Attendre! attendre! exclama Hector, mais pendant que nous attendons, pendant que j’attends, le misérable accomplit peut-être son crime.
Don Paëz parut réfléchir:
—Je ne crois pas, dit-il; il est peu probable, il est même impossible que Bothwell ait déjà exécuté son plan... Son plan... peut-être n’en a-t-il pas encore? La reine est rentrée à Glascow ce matin seulement. Elle sera fatiguée, elle ne sortira point aujourd’hui.
—Puisses-tu dire vrai! s’écria Hector.
Don Paëz retourna sous la meurtrière. Le jour baissait; le rayon lumineux qui tombait d’aplomb sur la paille du cachot s’affaiblissait graduellement.
—Patience! dit-il, la nuit vient.
La nuit vint en effet, quoique bien lentement au gré des vœux d’Hector.
Le rayon s’éteignit, l’obscurité descendit, opaque, dans la prison.
Alors les deux frères se prirent à écouter la grande voix de la mer qui rugissait sur leurs têtes; ils écoutèrent, anxieux, espérant à chaque minute entendre un cri, un lambeau de chanson, une voix quelconque qui leur révélât la présence de la barque libératrice sous les créneaux de la forteresse...
Mais rien ne leur arriva, rien que les colères saccadées ou les plaintes monotones du flot déferlant sur le roc, rien que les flocons d’écume jaillissant par la meurtrière et glaçant leurs chevelures ruisselantes. Don Paëz commençait à s’impatienter, il trouvait que l’heure marchait trop vite, que la nuit abrégeait son cours avec une rapidité désespérante.
Quant à Hector, il semblait que la prostration qui le dominait entièrement naguère, s’était de nouveau emparée de lui.
Il était là, muet, immobile, son front dans ses mains, les yeux fermés, semblant achever quelque rêve confus et brumeux, évoquer quelque lointain souvenir à demi effacé déjà.
Don Paëz s’élança de nouveau vers la meurtrière.
La nuit était obscure, mais les brouillards s’étaient levés peu à peu, et la lueur phosphorescente qui tremblottait à la cime floconneuse des vagues, eût jeté assez d’éclat pour trahir, aux yeux perçants des sentinelles, la présence d’un homme ou d’une embarcation à la mer. Il était impossible que Henry et Gaëtano osassent se risquer avant une heure avancée de la nuit dans les parages des casemates.
Don Paëz quitta la meurtrière découragé, mais domptant son émotion et ne voulant point accabler de son désespoir son frère si fort abattu déjà.
Tout à coup l’Espagnol frissonna.
Un bruit de pas se faisait entendre au-dessus de sa tête et semblait provenir d’un escalier tournant creusé dans l’épaisseur du roc, lequel reliait le cachot à la plate-forme de la forteresse.
Venir, à cette heure de la nuit, visiter un prisonnier dans son cachot, était chose de sinistre augure.
Don Paëz prêta l’oreille et porta instinctivement la main à la garde de son épée.
Les pas approchaient et devenaient plus distincts... Quelques instants après ils retentirent à la porte, dont les verrous crièrent bientôt sur leurs anneaux.
Don Paëz regarda rapidement autour de lui et chercha un lieu de refuge, une retraite quelconque où il pût dissimuler sa présence.
Malgré la rigueur avec laquelle le prisonnier était traité, on lui avait laissé son manteau, et la paille de son grabat était abondante.
Don Paëz n’eut que le temps de se blottir dans cette paille et d’étendre le manteau sur lui.
Presque aussitôt la porte s’ouvrit et plusieurs hommes entrèrent.
C’était d’abord un homme vêtu de noir, tenant à la main un parchemin déroulé.
Puis deux soldats aux gardes de Sa Majesté paraissant servir d’escorte à cet homme.
Après eux, un autre personnage, égalment vêtu de noir, avec un livre à la main et un surplis blanc.
Enfin, un troisième, vêtu de rouge des pieds à la tête, comme les autres l’étaient de noir, morne et froid comme le Destin, silencieux comme la Fatalité.
Le premier de ces trois hommes était le greffier près les lits de haute-justice—le second, un prêtre—le troisième... le bourreau.
Le greffier entra le premier, appela trois fois le prisonnier par son nom, et Hector s’étant levé, il lui lut l’arrêt qui le condamnait à la peine de mort, et ordonnait qu’il marcherait au supplice et monterait les degrés de l’échafaud la tête couverte d’un voile noir.
Hector écouta froidement le greffier, puis, quand il eut fini:
—Je connaissais ma sentence, lui dit-il, à quoi bon cette lecture?
—Parce que, répondit le greffier, il est d’usage de procéder ainsi le jour de l’exécution.
Hector frissonna; don Paëz étreignit dans sa main convulsive la poignée de son épée.
—Et ce jour?... demanda Hector.
—Est venu, répondit le greffier en baissant la tête.
Et il s’effaça devant le prêtre qui s’avança un crucifix à la main.
Hector ne craignait pas la mort, mais il voulait le salut de la reine. Il avait donné sa tête pour elle, et cette tête ne pouvait tomber inutilement.
Un accès de fureur le prit et il s’écria:
—Je ne veux pas mourir!
Le greffier haussa les épaules et ne répondit pas. Mais un des gardes, demeuré jusque-là dans l’ombre, dit d’une voix dure:
—Il n’y a pas de grâce pour les régicides!
Hector recula stupéfait, don Paëz tressaillit sous son manteau... Cette voix qui parlait de sentence inexorable, c’était celle d’Henry.
Et pour qu’ils n’en pussent douter, Henry fit un pas en avant et se trouva dans le cercle de lumière décrit par la torche du greffier.
Son visage était calme, un imperceptible sourire démentait le ton dur de ses paroles.
Hector comprit qu’Henry était là pour le sauver. L’espoir revint à son cœur et il murmura avec résignation:
—Que la volonté de Dieu s’accomplisse!
En ce moment le greffier ajouta:
—Lord Bothwell, duc d’Orkney et régent du royaume d’Écosse, m’a chargé d’annoncer au condamné que s’il avait quelques révélations à faire avant de mourir, s’il avait des complices à nommer, il était prêt à l’entendre.
—Le lord est donc ici? exclama Hector avec un élan de joie auquel tous se méprirent, Henry et don Paëz exceptés.
—Oui, répondit Henry, et j’ai ordre de vous conduire en sa présence si vous voulez faire des aveux.
Hector parut réfléchir.
—Mon fils, dit le prêtre avec douceur, ne m’écouterez-vous pas d’abord, et mourrez-vous impénitent?
Hector interrogea Henry du regard. Henry hésita, mais il aperçut le manteau, il devina la présence de don Paëz, et il répondit au condamné par un signe de tête affirmatif.
—Mon père, murmura Hector, je suis prêt à vous faire ma confession.
—Attendez, dit Henry; à partir du moment où un condamné sait l’heure de son supplice, il ne faut plus le laisser seul. Je dois demeurer ici. Je me tiendrai à l’écart.
Le greffier sortit, puis l’autre garde, puis le bourreau.
La porte se referma sur eux; le prêtre et Henri demeurèrent seuls avec le condamné.
Le prêtre se mit à genoux et commença une prière.
Mais Henry l’interrompit:
—Assez, mon père, dit-il. C’est inutile.
Le prêtre se leva stupéfait.
Henry tira son épée et la lui porta tranquillement au visage.
Le prêtre recula et se trouva face à face avec don Paëz qui venait de rejeter le manteau et se dressait avec la calme lenteur d’un mort sortant à minuit de son sépulcre.
—Mon père, dit alors Henry, vous êtes de haute taille, vous avez une grande barbe brune, un large chapeau rabattu sur les yeux; si vous ramenez un pan de votre manteau sur l’épaule gauche, on n’apercevra presque plus votre visage.
—Eh bien? demanda le prêtre tremblant.
—Eh bien! ce cavalier que vous voyez là et dont naguère vous ne soupçonniez pas la présence, ce cavalier se nomme don Paëz. Il a comme vous la voix profonde et grave, comme vous il est de haute taille, comme vous il a la barbe brune.
Le prêtre regarda don Paëz et ne parut point comprendre.
—Or, poursuivit Henry, ce n’est point un sacrilége que nous voulons commettre. Nous n’avons nullement l’intention de vous manquer de respect, mon père; mais nous voulons sauver un innocent.
—Je comprends, murmura le prêtre.
—Vous allez donc changer d’habit avec don Paëz; il rabattra sur ses yeux votre large chapeau; il mettra votre surplis et il sortira avec nous tandis que vous resterez ici.
—Un mot? demanda le prêtre.
—Parlez, mon père.
—Jurez-moi sur ce Christ que le condamné est innocent, et j’obéis.
—Nous le jurons, répondirent Henry et don Paëz.
Le prêtre fit un signe d’assentiment, changea de vêtements avec don Paëz, se coucha, à son tour, sur la paille et dans le manteau.
Alors Henry heurta à la porte du pommeau de son épée; un guichetier accourut, suivi du second garde de la reine et Henry, reprenant son ton dur et rempli de dédain, dit:
—Marchons!
Don Paëz avait su prendre la tournure du prêtre et murmurait une prière, en fermant la marche.
Henry et le garde étaient placés, l’épée nue, aux côtés du condamné, le guichetier les précédait, une torche à la main.
Ils gravirent ainsi les cent marches humides et glissantes d’un étroit escalier, ils arrivèrent sur la plate-forme et passèrent au milieu d’une double haie de soldats des gardes, placés là pour intimider le condamné et lui enlever tout espoir de salut, toute chance d’évasion.
Hector était aimé parmi ses camarades des gardes. Tous le plaignaient, quelques-uns osaient murmurer tout bas qu’il était innocent;—le plus grand nombre prétendaient qu’il était atteint de folie, et qu’un accès de fièvre chaude avait seul pu le porter à l’exécution d’un pareil forfait.
Un morne silence accueillit son passage—un silence plein d’émotion, de tristesse, de sympathie. Quelques mains furtives se glissèrent même pour serrer la sienne.
Il remercia d’un regard et passa le front haut.
On le conduisit ainsi jusqu’à l’appartement occupé par lord Bothwell.
Cet appartement se composait de trois pièces—toutes trois ouvrant sur la plate-forme.
La première était une vaste salle où deux gardes veillaient nuit et jour; la seconde, la chambre à coucher du lord;—la troisième, une sorte de cabinet de travail où se tenait d’ordinaire un secrétaire toujours prêt à coucher sur le parchemin un ordre de son maître.
Ce fut dans la première pièce que s’arrêta le lugubre cortége.
—Attendez Sa Grâce, dit brusquement Henry au prisonnier.
Puis, passant près de lui sans affectation, il ajouta tout bas:
—Pas d’emportements, du calme, au contraire, nous te sauverons.
Hector s’assit sur un banc et attendit.
Le prêtre se plaça près de lui et feignit de l’entretenir.
Henry alla s’asseoir à distance, l’épée nue et l’œil sur le prisonnier.
Puis il se rapprocha de son compagnon, l’autre garde qui l’avait accompagné dans la prison et il lui dit:
—N’étiez-vous pas de garde cette nuit?
—De dix heures du soir à quatre heures du matin, mon gentilhomme.
—Ce qui fait que vous n’avez point dormi?
—Je tombe de lassitude, et si je trouvais un camarade qui voulût faire ma faction...
—Tope! dit Henry, j’ai votre homme.
—Un garde?
—Sans doute; un garde enrôlé d’aujourd’hui.
—Que vous nommez?
—Gaëtano; un Napolitain recommandé par la reine à lord Bothwell, et arrivé avec moi ce matin.
—Cordieu! murmura le garde en bâillant, s’il me veut remplacer ce soir, il me rendra un fameux service. A l’heure qu’il est, je donnerais toutes les maîtresses du monde pour le lit d’un bûcheron.
—Vous nous offrirez bien, en échange, demain, un pot d’ale anglaise?
—Dix bouteilles de vin du Guienne, au contraire! Mon oncle, le laird de Kirk-Will, vient de mourir, et j’hérite.
—Quel âge avait votre oncle?
—L’âge où un oncle bien élevé part pour l’autre monde.
Henry frappa sur la porte du pommeau de son épée.
—Holà! Gaëtano? cria-t-il.
Gaëtano, en costume de soldat aux gardes, quitta un moment ses nouveaux camarades au milieu desquels il pérorait, sur la plate-forme, avec sa verve toute méridionale, et accourut.
—Veux-tu monter la faction de monsieur?
—Hum! dit Gaëtano en faisant clapper sa langue, c’est selon...
—Dix bouteilles de vin de Guienne!
—Pecaïre! murmura l’Italien, tout de suite.
Le garde prit son mousquet, remit son épée au fourreau, salua, sortit et ferma la porte.
Alors Hector se trouva seul avec Henry, Gaëtano et don Paëz.
Henry alla vers la porte, colla son œil au trou de la serrure, puis revint à Hector et lui serra vigoureusement la main.
—Nous voici maîtres du terrain, murmura-t-il. A nous Bothwell!
Hector regarda ses deux frères et Henry avec un étonnement profond.
—Que signifie tout cela? demanda-t-il.
—Tout cela est fort simple, dit Henry à voix basse. Tu sais comment don Paëz est devenu ton aumônier. Il n’est pas très étonnant que l’on m’ait confié ta surveillance, à moi, qui suis garde du corps de la reine, puisque c’est ma compagnie qui fait le service intérieur du château.
—C’est là ce que je ne comprends pas bien.
—Attends donc. On avait aperçu notre barque du haut des remparts; l’éveil donné, il était plus que certain qu’une surveillance active serait exercée toute la nuit. Alors nous laissant aller à la dérive, nous avons disparu derrière un môle, jeté l’ancre dans une crique déserte, abandonné la barque et gagné la forêt où étaient demeurés nos chevaux. A la nuit tombante, nous avons fait notre entrée dans les murs du château, comme des voyageurs harassés qui viennent de loin. Alors encore, je suis allé seul trouver Bothwell et lui ai dit:
—Je suis soldat aux gardes et je reviens de congé; j’ai appris quel forfait avait enlevé à l’Écosse le meilleur des rois et j’ai soif de vengeance.
Et comme Bothwell ouvrait de grands yeux, j’ai ajouté: Mon père, que Dieu fasse paix à son âme! était attaché à la maison de Lenox, il était l’ami, presque le père du roi.
—Eh bien? m’a demandé Bothwell.
—Milord, ai-je répondu, j’ai, pour le meurtrier du roi, une haine si violente, que je voudrais lui pouvoir planter ma dague dans la gorge.
—Cela ne se peut, il mourra de la main du bourreau.
—Hélas! milord, je le sais; mais, au moins, vous ne me refuserez pas une grâce?—Ma compagnie fait le service du château; deux gardes escorteront le condamné au supplice; je demande à être l’un de ces deux gardes, et à son heure dernière,—puisse cette heure sonner bientôt!—je veux cracher à la face du régicide et le souffleter de ma main gantée!
Bothwell me regarda: j’avais imprimé à ma physionomie une expression de colère et de haine dont il fut frappé.
—Il en sera comme vous le désirez, me dit-il.
—Oh! merci, milord! merci, m’écriai-je avec l’accent de la joie.
—L’heure que vous attendez avec impatience, ajouta-t-il, est plus proche que vous ne croyez.
Je tressaillis, il n’y prit garde.
—Cette nuit même, poursuivit-il, le traître mourra du dernier supplice dans une cour intérieure du château.
J’avais eu le temps de dompter mon émotion, j’eus le courage de m’écrier: Dieu soit loué!
—Il est un vieil usage, continua Bothwell, un usage respecté dans le royaume d’Écosse, depuis les siècles les plus reculés: le condamné, aux approches de son supplice, demande un entretien, sans témoins, au gouverneur de sa prison ou au commandant de la citadelle dans laquelle il est enfermé, soit pour faire des révélations, soit pour implorer sa grâce. C’est son droit.
—Je connais cet usage, murmurai-je avec un frisson d’espérance.
—Or, poursuivit Bothwell, le condamné réclamera sans doute ce bénéfice et demandera à être introduit en ma présence. Descendez donc avec un de vos camarades et l’aumônier dans son cachot. Il se confessera, s’il le veut, et puis, vous me l’amènerez ici.
—Vous serez obéi, milord.
—Mais, ajouta encore Bothwell, ce n’est pas tout. Le condamné, accablé de stupeur devant ses juges, n’a pu trouver un mot pour les fléchir. Plus calme dans son cachot, il a employé un détestable moyen de défense, un moyen impie, s’il en fut...
—Quel est-il, milord?
—Ce malheureux aimait la reine, son amour l’a conduit à cet abominable forfait; la jalousie l’a poussé à en commettre un autre non moins grand: il m’a accusé de l’assassinat du roi.
Je fis un geste d’indignation.
—J’espère qu’il a renoncé à cette chance absurde de salut; cependant, comme il était aimé parmi ses camarades des gardes, peut-être, en passant parmi eux, espérera-t-il les soulever en sa faveur...
—Jamais! milord.
—N’importe! écoutez bien l’ordre que je vous donne; s’il prononce un mot, s’il jette un cri, s’il essaie de formuler une accusation...
Bothwell s’arrêta et me regarda:
—Je vous comprends, milord, répondis-je avec enthousiasme. Je le tuerai!
—C’est cela, dit Bothwell, allez!
Je fis un pas pour sortir; sur le seuil, je me retournai:
—Pardon, milord, lui dis-je; j’oubliais de remplir une mission. A une lieue de Dunbar, j’ai rencontré un cavalier italien qui venait de Naples en droite ligne, et portait des lettres de recommandation du roi des Deux-Siciles pour la reine d’Écosse. Il croyait la reine à Dunbar et désirait obtenir son incorporation dans les gardes.
—Très bien, où est-il?
—Dans vos antichambres, milord; il m’a prié de l’introduire auprès de vous.
—Appelez-le.
Gaëtano se présenta, et Bothwell signa sur-le-champ son admission aux gardes écossaises, sans éprouver la moindre défiance. Il lui proposa même de m’assister dans ma descente au cachot du condamné; je refusai, sous le spécieux prétexte que Gaëtano était las d’une longue route; mais, en réalité pour n’éveiller aucun soupçon dans l’esprit de Bothwell. Maintenant, acheva Henry, tu sais comment nous sommes ici.
—Oui, répondit Hector, et je commence à comprendre que si vous ne me sauvez pas, au moins vous m’aurez fourni l’occasion de poignarder Bothwell. Donne-moi ta dague, Henry.
Henry secoua la tête:
—C’est inutile, dit-il.
Il le prit par la main et le conduisit à la croisée. De la croisée on apercevait une cour; dans cette cour brillaient des torches. A la lueur de ces torches, une dizaine d’hommes commandés par l’homme rouge qu’Hector avait vu naguère entrer dans son cachot, étaient occupés à construire un échafaud.
—Vois-tu? dit Henry.
—Oui, c’est mon échafaud.
—Le condamné y doit monter à trois heures du matin.
—Eh bien?
—Eh bien! mon maître, fit Henry avec un ricanement sinistre, ce n’est point toi qui y monteras.
—Et qui donc? demanda Hector tressaillant.
—Le véritable meurtrier du roi, Bothwell!
—Tu es fou, Henry!
—Non, je suis hardi, voilà tout. C’est pour cela, frère, que tu ne poignarderas point Bothwell; c’est pour cela qu’il faut, à tout prix, que tu te contiennes devant lui, et que tu lui demandes ta grâce en suppliant, au lieu de le menacer encore.
—Soit, dit Hector, mais comment opérerez-vous cette substitution?
—Il est neuf heures, poursuivit Henry; Bothwell va venir. Nous te laisserons seul avec lui. A dix heures, il te rendra à notre garde et se mettra au lit, dans la pièce voisine, ordonnant, sans doute, qu’on l’éveille à l’heure de ton supplice.
—Après?
—Bothwell, je le sais de source certaine, boit chaque soir, en se mettant au lit, un verre de vin d’Espagne... Dans celui qu’il prendra ce soir, son valet, gagné par mon or, a versé deux gouttes de la fiole que voici;—cette fiole, nous l’avons achetée à Paris, il y a cinq jours, sur le pont Saint-Michel, dans la boutique de maître René le Florentin, parfumeur et gantier de la reine Catherine de Médicis.
—Du poison?
—Non, mais du hatchis; une pâte noirâtre délayée, un breuvage oriental qui engourdit les membres, trouble la raison et transporte l’esprit dans un monde imaginaire.
—Je commence à comprendre...
—Ah! tu comprends enfin, n’est-ce pas? Tu comprends que les régicides vont à l’échafaud la tête couverte d’un voile noir, et que ce voile ne tombe qu’avec la tête? Tu comprends que dans quatre heures, c’est-à-dire une heure avant le supplice, nous pénétrerons tous quatre dans la chambre du noble lord, que nous te coucherons dans son lit, tandis que nous le couvrirons du voile et des habits du condamné? Tu comprends encore, sans doute, qu’il n’est pas rare de voir l’homme qui va mourir avoir la tête en délire et les membres affaiblis, et qu’on mettra sur le compte de la terreur les mots incohérents, les phrases inachevées, la voix étranglée de cet homme que nous serons obligés de porter sur l’échafaud.
Hector étouffa un rugissement de joie.
—Tu es un homme de génie! murmura-t-il.
—Silence! fit soudain don Paëz, on vient!
Et, en effet, la porte s’ouvrit, et le secrétaire de Bothwell parut sur le seuil.
—Sa Grâce, dit-il, est prête à recevoir le condamné.
—Quand il sera garrotté toutefois, dit Henry.
Et il lia fortement les mains du prisonnier, le fouillant minutieusement pour s’assurer qu’il n’avait aucune arme sur lui.
Hector marcha d’un pas ferme vers le secrétaire de Bothwell et le suivit.
Celui-ci referma la porte et le condamné se trouva en présence de lord Bothwell, duc d’Orkney et régent d’Écosse.
Le duc, vêtu de velours noir des pieds à la tête, portant au cou la chaîne d’or massif des grands dignitaires de la couronne, reçut le condamné debout, comme c’était la coutume;—debout, et le chapeau en tête!
Debout, parce qu’il convient d’être courtois pour ceux qui vont mourir; couvert, parce que l’on ne doit aucun respect à ceux qu’attend le dernier supplice.
—Laissez-nous, dit-il impérieusement à son secrétaire; celui-ci sortit et le condamné demeura seul en face du vrai régicide.
—Monsieur, dit alors Bothwell avec calme, vous usez de votre droit en me demandant audience. Je vous écoute, que voulez-vous?
—Milord, dit Hector à voix basse, vous savez que je ne suis point coupable, vous savez encore, poursuivit-il d’une voix sourde et brève, quel est le vrai meurtrier du roi?
—Est-ce tout ce que vous avez à me dire?
—Pardon, milord. Vous savez encore pourquoi j’ai dédaigné de me défendre, et ce qu’il y a d’héroïsme dans mon silence et mon dévoûment. Milord, j’en appelle à un reste de loyauté qui, peut-être, n’est point éteint chez vous.
Bothwell ricana et ne répondit pas.
—Milord... supplia le condamné.
Bothwell fit un geste d’impatience:
—Que voulez-vous? demanda-t-il brusquement.
—Ma grâce, milord, rien que ma grâce!
Bothwell haussa les épaules:
—Vous aimez la reine, n’est-ce pas? fit-il avec dédain, et vous vous êtes dit coupable pour qu’on ne l’accusât point?
—C’est vrai, murmura Hector.
—Eh bien! si je vous fais grâce, savez-vous ce que l’on dira? On dira que c’était une comédie! et,—continua Bothwell implacable,—que la reine désormais lavée du soupçon, fait grâce au gentilhomme qui s’est dévoué pour elle.
—Mon Dieu! fit Hector, toujours calme dans son rôle.
—En sorte que si la reine a été renvoyée de l’accusation par le lit de justice, elle n’en sera pas moins accusée et condamnée tout bas par les plus chétifs de ses sujets.
Hector poussa un soupir:
—Les paroles que vous venez de prononcer, milord, murmura-t-il avec accablement, sont mon arrêt de mort.
—A moins que vous ne préfériez accuser la reine? ricana lord Bothwell.
Hector lui jeta un regard d’indignation.
—Je n’ai plus rien à ajouter dit-il avec dédain; je me retire, milord.
Bothwell fit un geste d’assentiment, ouvrit la porte, et cria:
—Gardes, assurez-vous de la personne du condamné!
Henry s’avança:
—Votre Grâce peut reposer tranquille, dit-il en s’inclinant. Le condamné attendra-t-il ici l’heure de son supplice?
Bothwell parut réfléchir.
—Soit, fit-il; qu’il s’entretienne avec son confesseur.
Don Paëz, agenouillé et tournant, par précaution, le dos à Bothwell, semblait prier avec recueillement.
Bothwell rentra dans son appartement, appela son valet de chambre et se fit déshabiller.
—Tu m’éveilleras à deux heures et demie, dit-il assez haut pour que les gardes et le condamné l’entendissent; j’assisterai, de ma fenêtre, à l’exécution.
Henry se traîna sans bruit jusqu’à la porte, colla son œil à la serrure, et vit le valet placer un gobelet d’or ciselé sur un guéridon. Ce gobelet contenait le marasquin favori.
Il n’attendit point que Bothwell l’eut vidé, et retournant vers ses compagnons, il leur dit:
—Le traître va s’endormir et ne s’éveillera plus que dans l’éternité!
En ce moment, dix heures sonnaient.