Quelquefois ils voyaient, au bord de la route, luire dans un buisson comme des prunelles de chat-tigre. C'était un Barbare accroupi sur les talons, et qui s'était barbouillé de poussière pour se confondre avec la couleur du feuillage; ou bien quand on longeait une ravine, ceux qui étaient sur les ailes entendaient tout à coup rouler des pierres; et, en levant les yeux, ils apercevaient dans l'écartement de la gorge un homme pieds nus qui bondissait.
Cependant Utique et Hippo-Zaryte étaient libres, puisque les Mercenaires ne les assiégeaient plus. Hamilcar leur commanda de venir à son aide. N'osant se compromettre, elles lui répondirent par des mots vagues, des compliments, des excuses.
Il remonta dans le nord, brusquement, décidé à s'ouvrir une des villes tyriennes, dût-il en faire le siège. Il lui fallait un point sur la côte, afin de tirer des îles ou de Cyrène des approvisionnements et des soldats, et il convoitait le port d'Utique comme étant le plus près de Carthage.
Le suffète partit donc de Zouitin et tourna le lac d'Hippo-Zaryte avec prudence. Bientôt il fut contraint d'allonger ses régiments en colonne pour gravir la montagne qui sépare les deux vallées. Au coucher du soleil, ils descendaient dans son sommet creusé en forme d'entonnoir, quand ils aperçurent devant eux, à ras du sol, des louves de bronze qui semblaient courir sur l'herbe.
Tout à coup de grands panaches se levèrent; et au rythme des flûtes un chant formidable éclata. C'était l'armée de Spendius; car des Campaniens et des Grecs, par exécration de Carthage, avaient pris des enseignes de Rome. En même temps, sur la gauche, apparurent de longues piques, des boucliers en peau de léopard, des cuirasses de lin, des épaules nues. C'étaient les Ibériens de Mâtho, les Lusitaniens, les Baléares, les Gétules; on entendit le hennissement des chevaux de Narr'Havas; ils se répandirent autour de la colline; puis arriva la vague cohue que commandait Autharite; les Gaulois, les Libyens, les Nomades; et l'on reconnaissait au milieu d'eux les Mangeurs de choses immondes aux arêtes de poisson qu'ils portaient dans la chevelure.
Ainsi les Barbares, combinant exactement leurs marches, s'étaient rejoints. Mais, surpris eux-mêmes, ils restèrent quelques minutes immobiles et se consultant.
Le suffète avait tassé ses hommes en une masse orbiculaire, de façon à offrir partout une résistance égale. Les hauts boucliers pointus, fichés dans le gazon les uns près des autres, entouraient l'infanterie. Les Clinabares se tenaient en dehors, et plus loin, de place en place, les éléphants. Les Mercenaires étaient harassés de fatigue; il valait mieux attendre jusqu'au jour; et, certains de leur victoire, les Barbares, pendant toute la nuit, s'occupèrent à manger.
Ils avaient allumé de grands feux clairs qui, en les éblouissant, laissaient dans l'ombre l'armée punique au-dessous d'eux. Hamilcar fit creuser autour de son camp, comme les Romains, un fossé large de quinze pas, profond de dix coudées, avec la terre exhausser à l'intérieur un parapet sur lequel on planta des pieux aigus qui s'entrelaçaient; et, au soleil levant, les Mercenaires furent ébahis d'apercevoir tous les Carthaginois ainsi retranchés comme dans une forteresse.
Ils reconnaissaient, au milieu des tentes, Hamilcar, qui se promenait en distribuant des ordres. Il avait le corps pris dans une cuirasse brune, tailladée en petites écailles; et suivi de son cheval, de temps en temps il s'arrêtait pour désigner quelque chose de son bras droit étendu.
Alors, plus d'un se rappela les matinées pareilles, quand, au fracas des clairons, il passait devant eux lentement, et que ses regards les fortifiaient comme des coupes de vin. Une sorte d'attendrissement les saisit. Ceux, au contraire, qui ne connaissaient pas Hamilcar, dans leur joie de le tenir, déliraient.
Si tous attaquaient à la fois, on se nuirait mutuellement dans l'espace trop étroit. Les Numides pouvaient se lancer au travers; mais les Clinabares défendus par des cuirasses les écraseraient; puis comment franchir les palissades? Quant aux éléphants, ils n'étaient pas suffisamment instruits.
«—Vous êtes tous des lâches!» s'écria Mâtho.
Et, avec les meilleurs, il se précipita contre le retranchement. Une volée de pierres les repoussa, car le suffète avait pris sur le pont leurs catapultes abandonnées.
Cet insuccès fit tourner brusquement l'esprit mobile des Barbares. L'excès de leur bravoure disparut; ils voulaient vaincre, mais en se risquant le moins possible. D'après Spendius, il fallait garder soigneusement la position que l'on avait, et affamer l'armée punique. Les Carthaginois se mirent à creuser des puits; et, des montagnes entourant la colline, ils découvrirent de l'eau.
Du sommet de leur palissade ils lançaient des flèches, de la terre, du fumier, des cailloux qu'ils arrachaient du sol, pendant que les six catapultes roulaient incessamment sur la longueur de la terrasse.
Mais les sources d'elles-mêmes se tariraient; on épuiserait les vivres, on userait les catapultes; les Mercenaires dix fois plus nombreux, finiraient par triompher.
Le suffète imagina des négociations afin de gagner du temps; et, un matin, les Barbares trouvèrent dans leurs lignes une peau de mouton couverte d'écritures. Il se justifiait de sa victoire; les anciens l'avaient forcé à la guerre. Pour leur montrer qu'il gardait sa parole, il leur offrait le pillage d'Utique ou celui d'Hippo-Zaryte, à leur choix; Hamilcar, en terminant, déclarait ne pas les craindre, parce qu'il avait gagné des traîtres et que, grâce à ceux-là, il viendrait à bout, facilement, de tous les autres.
Les Barbares furent troublés; cette proposition d'un butin immédiat les faisait rêver; ils appréhendaient une trahison, ne soupçonnant point un piège dans la forfanterie du suffète, et ils commencèrent à se regarder les uns les autres avec méfiance. On observait les paroles, les démarches; des terreurs les réveillaient la nuit. Plusieurs abandonnaient leurs compagnons; suivant sa fantaisie on choisissait son armée; les Gaulois avec Autharite allèrent se joindre aux hommes de la Cisalpine dont ils comprenaient la langue.
Les quatre chefs se réunissaient tous les soirs dans la tente de Mâtho; et, accroupis autour d'un bouclier, ils avançaient et reculaient attentivement les petites figurines de bois, inventées par Pyrrhus pour reproduire les manœuvres. Spendius démontrait les ressources d'Hamilcar; il suppliait de ne point compromettre l'occasion et jurait par tous les Dieux. Mâtho, irrité, marchait en gesticulant. La guerre contre Carthage était sa chose personnelle; il s'indignait que les autres s'en mêlassent sans vouloir lui obéir. Autharite, devinant ses paroles à sa figure, applaudissait. Narr'Havas levait le menton en signe de dédain; pas une mesure qu'il ne jugeât funeste; et il ne souriait plus; des soupirs lui échappaient comme s'il eût refoulé la douleur d'un rêve impossible, le désespoir d'une entreprise manquée.
Pendant que les Barbares, incertains, délibéraient, le suffète augmentait ses défenses; il fit creuser en deçà des palissades un second fossé, élever une seconde muraille, construire aux angles des tours de bois; ses esclaves allaient jusqu'au milieu des avant-postes enfoncer les chausse-trapes dans la terre. Mais les éléphants, dont les rations étaient diminuées, se débattaient dans leurs entraves. Pour ménager les herbes, il ordonna aux Clinabares de tuer les moins robustes des étalons. Quelques-uns s'y refusèrent; il les fit décapiter. On mangea les chevaux, Le souvenir de cette viande fraîche, les jours suivants, fut une grande tristesse.
Du fond de L'amphithéâtre où ils se trouvaient resserrés, ils voyaient tout autour d'eux, sur les hauteurs, les quatre camps des Barbares pleins d'agitation. Des femmes circulaient avec des outres sur la tête, des chèvres en bêlant erraient sous les faisceaux des piques; on relevait les sentinelles, on mangeait autour des trépieds. Les tribus leur fournissaient des vivres abondamment, et ils ne se doutaient pas eux-mêmes combien leur inaction effrayait l'armée punique.
Dès le second jour, les Carthaginois avaient remarqué dans le camp des Nomades une troupe de trois cents hommes à l'écart des autres. C'étaient les riches, retenus prisonniers depuis le commencement de la guerre. Des Libyens les rangèrent tous au bord du fossé, et, postés derrière eux, ils envoyaient des javelots en se faisant un rempart de leurs corps. A peine pouvait-on reconnaître ces misérables, tant leur visage disparaissait sous la vermine et les ordures. Leurs cheveux arrachés par endroits laissaient à nu les ulcères de leur tête; et ils étaient si maigres et hideux qu'ils ressemblaient à des momies dans des linceuls troués. Quelques-uns sanglotaient d'un air stupide; les autres criaient à leurs amis de tirer sur les Barbares. Il y en avait un, tout immobile, le front baissé, qui ne parlait pas; sa grande barbe blanche tombait jusqu'à ses mains couvertes de chaînes; et les Carthaginois, en sentant au fond de leur cœur comme l'écroulement de la République, reconnaissaient Giscon. Bien que la place fût dangereuse, ils se poussaient pour le voir. On l'avait coiffé d'une tiare grotesque, en cuir d'hippopotame, incrustée de cailloux. C'était une imagination d'Autharite; mais cela déplaisait à Mâtho.
Hamilcar exaspéré fit ouvrir les palissades, résolu à se faire jour n'importe comment; et d'un train furieux les Carthaginois montèrent jusqu'à mi-côte, pendant trois cents pas. Un tel flot de Barbares descendit qu'ils furent refoulés sur leurs lignes. Un des gardes de la Légion, resté en dehors, trébuchait parmi les pierres. Zarxas accourut, et, le terrassant, lui enfonça un poignard dans la gorge; il l'en retira, se jeta sur la blessure;—et, la bouche collée contre elle, avec des grondements de joie et des soubresauts qui le secouaient jusqu'aux talons, il pompait le sang à pleine poitrine; puis, tranquillement, il s'assit sur le cadavre, releva son visage en se renversant le cou pour mieux humer l'air, comme fait une biche qui vient de boire à un torrent; et, d'une voix aiguë, il entonna une chanson des Baléares, une vague mélodie pleine de modulations prolongées, s'interrompant, alternant, comme des échos qui se répondent dans les montagnes; il appelait ses frères morts et les conviait à un festin;—puis il laissa retomber ses mains entre ses jambes, baissa lentement la tête, et pleura. Cette chose atroce fit horreur aux Barbares, aux Grecs surtout.
Les Carthaginois, à partir de ce moment, ne tentèrent aucune sortie;—et ils ne songeaient pas à se rendre, certains de périr dans les supplices.
Cependant les vivres, malgré les soins d'Hamilcar, diminuaient effroyablement. Pour chaque homme, il ne restait plus que dix k'hommer de blé, trois hin de millet et douze betza de fruits secs. Plus de viande, plus d'huile, plus de salaisons, pas un grain d'orge pour les chevaux; on les voyait, baissant leur encolure amaigrie, chercher dans la poussière des brins de paille piétinés. Souvent les sentinelles en vedette sur la terrasse apercevaient, au clair de la lune, un chien des Barbares qui venait rôder sous le retranchement, dans les tas d'immondices; on l'assommait avec une pierre, et, s'aidant des courroies du bouclier, on descendait le long des palissades, puis, sans rien dire, on le mangeait. Parfois d'horribles aboiements s'élevaient, et l'homme ne remontait plus. Dans la quatrième dilochie de la douzième syntagme, trois phalangites, en se disputant un rat, se tuèrent à coups de couteau.
Tous regrettaient leurs familles, leurs maisons; les pauvres, leurs cabanes en forme de ruche, avec des coquilles au seuil des portes, un filet suspendu, et les patriciens, leurs grandes salles emplies de ténèbres bleuâtres, quand, à l'heure la plus molle du jour, ils se reposaient, écoutant le bruit vague des rues mêlé au frémissement des feuilles qui s'agitaient dans leurs jardins;—et, pour mieux descendre dans cette pensée, afin d'en jouir davantage, ils entre-fermaient les paupières; la secousse d'une blessure les réveillait. A chaque minute, c'était un engagement, une alerte nouvelle; les tours brûlaient, les Mangeurs de choses immondes sautaient aux palissades; avec des haches, on leur abattait les mains; d'autres accouraient; une pluie de fer tombait sur les tentes. On éleva des galeries en claies de jonc pour se garantir des projectiles. Les Carthaginois s'y enfermèrent; ils n'en bougeaient plus.
Tous les jours, le soleil qui tournait sur la colline, abandonnant, dès
les premières heures, le fond de la gorge, les laissait dans l'ombre.
En face et par derrière, les pentes grises du terrain remontaient,
couvertes de cailloux tachetés d'un rare lichen; et, sur leurs têtes,
le ciel, continuellement pur, s'étalait, plus lisse et froid à l'œil
qu'une coupole de métal. Hamilcar était si indigné contre Carthage
qu'il sentait l'envie de se jeter dans les Barbares pour les conduire
sur elle. Puis voilà que les porteurs, les vivandiers, les esclaves
commençaient à murmurer, et ni le peuple, ni le Grand-Conseil, personne
n'envoyait même une espérance! La situation était intolérable, par
l'idée surtout qu'elle deviendrait pire.
A la nouvelle du désastre, Carthage avait comme bondi de colère et de haine: on aurait moins exécré le suffète, si, dès le commencement, il se fût laissé vaincre.
Mais pour acheter d'autres Mercenaires, le temps manquait, l'argent manquait. Quant à lever des soldats dans la ville, comment les équiper? Hamilcar avait pris toutes les armes! et qui donc les commanderait? Les meilleurs capitaines se trouvaient là-bas avec lui! Des hommes expédiés par le suffète arrivaient dans les rues, poussaient des cris. Le Grand-Conseil s'en émut, et il s'arrangea pour les faire disparaître.
C'était une prudence inutile; tous accusaient Barca de s'être conduit avec mollesse. Il aurait dû, après sa victoire, anéantir les Mercenaires. Pourquoi avait-il ravagé les tribus? On s'était cependant imposé d'assez lourds sacrifices! et les patriciens déploraient leur contribution de quatorze shekels, les Syssites leurs deux cent vingt-trois mille kikar d'or; ceux qui n'avaient rien donné se lamentaient comme les autres. La populace était jalouse des Carthaginois nouveaux auxquels il avait promis le droit de cité complet; et les Ligures, qui s'étaient si intrépidement battus, on les confondait avec les Barbares, on les maudissait comme eux; leur race devenait un crime, une complicité. Les marchands sur le seuil de leurs boutiques, les manœuvres qui passaient une règle de plomb à la main, les vendeurs de saumure rinçant leurs paniers, les baigneurs dans les étuves et les débitants de boissons chaudes, tous discutaient les opérations de la campagne. On traçait avec son doigt des plans de bataille sur la poussière; il n'était si mince goujat qui ne sût corriger les fautes d'Hamilcar.
C'était, disaient les prêtres, le châtiment de sa longue impiété. Il n'avait point offert d'holocaustes; il n'avait pas purifié ses troupes; il avait même refusé de prendre avec lui des augures;—et le scandale du sacrilège renforçait la violence des haines contenues, la rage des espoirs trahis. On se rappelait les désastres de la Sicile, tout le fardeau de son orgueil qu'on avait si longtemps porté! Les collèges des pontifes ne lui pardonnaient pas d'avoir saisi leur trésor, et ils exigèrent du Grand-Conseil l'engagement de le crucifier, si jamais il revenait.
Les chaleurs du mois d'éloul, excessives cette année-là, étaient une autre calamité. Des bords du lac, il s'élevait des odeurs nauséabondes; elles passaient dans l'air avec les fumées des aromates tourbillonnant au coin des rues. On entendait continuellement retentir des hymnes. Des flots de peuple occupaient les escaliers des temples; les murailles étaient couvertes de voiles noirs; des cierges brûlaient au front des Dieux Patæques, et le sang des chameaux égorgés en sacrifice, coulant le long des rampes, formait, sur les marches, des cascades rouges. Un délire funèbre agitait Carthage. Du fond des ruelles les plus étroites, des bouges les plus noirs, des figures pâles sortaient, des hommes à profil de vipère et qui grinçaient des dents. Les hurlements aigus des femmes emplissaient les maisons, et, s'échappant par les grillages, faisaient se retourner sur les places ceux qui causaient debout. On croyait quelquefois que les Barbares arrivaient: on les avait aperçus derrière la montagne des Eaux-Chaudes; ils étaient campés à Tunis; les voix se multipliaient, grossissaient, se confondaient en une seule clameur. Puis, un silence universel s'établissait; les uns restaient grimpés sur le fronton des édifices, avec leur main ouverte au bord des yeux, tandis que les autres, à plat ventre au pied des remparts, tendaient l'oreille. La terreur passée, les colères recommençaient. Mais la conviction de leur impuissance les replongeait bientôt dans la même tristesse.
Elle redoublait chaque soir, quand tous, montés sur les terrasses, poussaient, en s'inclinant par neuf fois, un grand cri, pour saluer le Soleil. Il s'abaissait derrière la lagune, lentement; puis tout à coup il disparaissait dans les montagnes, du côté des Barbares.
On attendait la fête trois fois sainte où, du haut d'un bûcher, un aigle s'envolait vers le ciel, symbole de la résurrection de l'année, message du peuple à son Baal suprême, et qu'il considérait comme une sorte d'union, une manière de se rattacher à la force du Soleil. D'ailleurs, empli de haine maintenant, il se tournait naïvement vers Moloch homicide, et tous abandonnaient Tanit. La Rabbet, n'ayant plus son voile, était comme dépouillée d'une partie de sa vertu. Elle refusait la bienfaisance de ses eaux, elle avait déserté Carthage; c'était une transfuge, une ennemie. Quelques-uns, pour l'outrager, lui jetaient des pierres. Mais en l'invectivant, beaucoup la plaignaient; on la chérissait encore, et plus profondément peut-être.
Tous les malheurs venaient donc de la perte du zaïmph. Salammbô y avait indirectement participé, on la comprenait dans la même rancune; elle devait être punie. La vague idée d'une immolation bientôt circula dans le peuple. Pour apaiser les Baalim, il fallait sans doute leur offrir quelque chose d'une incalculable valeur, un être beau, jeune, vierge, d'antique maison, issu des Dieux, un astre humain. Tous les jours des hommes que l'on ne connaissait pas envahissaient les jardins de Mégara; les esclaves, tremblant pour eux-mêmes, n'osaient leur résister. Cependant ils ne dépassaient point l'escalier des galères. Ils restaient en bas, les yeux levés sur la dernière terrasse; ils attendaient Salammbô;—et durant des heures ils criaient contre elle, comme des chiens qui hurlent après la lune.
Ces clameurs de la populace n'épouvantaient pas la fille d'Hamilcar.
Elle était troublée par des inquiétudes plus hautes: son grand serpent, le Python noir, languissait; et le serpent était pour les Carthaginois un fétiche à la fois national et particulier. On le croyait fils du limon de la terre, puisqu'il émerge de ses profondeurs et n'a pas besoin de pieds pour la parcourir; sa démarche rappelait les ondulations des fleuves, sa température les antiques ténèbres visqueuses pleines de fécondités, et l'orbe qu'il décrit en se mordant la queue l'ensemble des planètes, l'intelligence d'Eschmoûn.
Celui de Salammbô avait refusé plusieurs fois les quatre moineaux vivants qu'on lui présentait à la pleine lune et à chaque lune nouvelle. Sa belle peau, couverte comme le firmament de taches d'or sur un fond tout noir, était jaune maintenant, flasque, ridée et trop large pour son corps; une moisissure cotonneuse s'étendait autour de sa tête; et dans l'angle de ses paupières, on apercevait de petits points rouges qui paraissaient remuer. De temps à autre, Salammbô s'approchait de sa corbeille en fils d'argent; elle écartait la courtine de pourpre, les feuilles de lotus, le duvet d'oiseau; il était continuellement enroulé sur lui-même, plus immobile qu'une liane flétrie; à force de le regarder, elle finissait par sentir dans son cœur comme une spirale, comme un autre serpent qui peu à peu lui montait à la gorge et l'étranglait.
Elle était désespérée d'avoir vu le zaïmph; cependant elle en éprouvait une sorte de joie, un orgueil intime. Un mystère se dérobait dans la splendeur de ses plis; c'était le nuage enveloppant les Dieux, le secret de l'existence universelle, et, Salammbô, en se faisant horreur à elle-même, regrettait de ne l'avoir pas soulevé.
Presque toujours elle était accroupie au fond de son appartement, tenant dans ses mains sa jambe gauche repliée, la bouche entr'ouverte, le menton baissé, l'œil fixe. Elle se rappelait avec épouvante la figure de son père; elle voulait s'en aller dans les montagnes de la Phénicie, en pèlerinage au temple d'Aphaka, où Tanit est descendue sous la forme d'une étoile; toutes sortes d'imaginations l'attiraient, l'effrayaient; d'ailleurs, une solitude chaque jour plus large l'environnait. Elle ne savait même pas ce que devenait Hamilcar.
Lasse de ses pensées, elle se levait, et, en traînant ses petites sandales dont la semelle à chaque pas claquait sur ses talons, elle se promenait au hasard dans la grande chambre silencieuse. Les améthystes et les topazes du plafond faisaient çà et là trembler des taches lumineuses, et Salammbô, tout en marchant, tournait un peu la tête pour les voir. Elle allait prendre par le goulot les amphores suspendues; elle se rafraîchissait la poitrine sous les larges éventails, ou bien elle s'amusait à brûler du cinnamome dans des perles creuses. Au coucher du soleil, Taanach retirait les losanges de feutre noir bouchant les ouvertures de la muraille; alors ses colombes, frottées de musc comme les colombes de Tanit, tout à coup entraient, et leurs pattes roses glissaient sur les dalles de verre parmi les grains d'orge qu'elle leur jetait à pleines poignées, comme un semeur dans un champ. Soudain elle éclatait en sanglots, et elle restait étendue sur le grand lit fait de courroies de bœuf, sans remuer, en répétant un mot, toujours le même, les yeux ouverts, pâle comme une morte, insensible, froide;—cependant elle entendait le cri des singes dans les touffes des palmiers, avec le grincement continu de la grande roue qui, à travers les étages, amenait un flot d'eau pure dans la vasque de porphyre.
Quelquefois, durant plusieurs jours, elle refusait de manger. Elle voyait en rêve des astres troubles, qui passaient sous ses pieds. Elle appelait Schahabarim, et, quand il était venu, n'avait plus rien à lui dire.
Elle ne pouvait vivre sans le soulagement de sa présence. Mais elle se révoltait intérieurement contre cette domination; elle sentait pour le prêtre tout à la fois de la terreur, de la jalousie, de la haine et une espèce d'amour,—en reconnaissance de la singulière volupté qu'elle trouvait près de lui.
Il avait reconnu l'influence de la Rabbet, habile à distinguer quels étaient les Dieux qui envoyaient les maladies; et, pour guérir Salammbô, il faisait arroser son appartement avec des lotions de verveine et d'adiante; elle mangeait tous les matins des mandragores; elle dormait la tête sur un sachet d'aromates mixtionnés par les pontifes; il avait même employé le baaras, racine couleur de feu qui refoule dans le septentrion les génies funestes; enfin, se tournant vers l'étoile polaire, il murmura par trois fois le nom mystérieux de Tanit; mais, Salammbô souffrant toujours, ses angoisses s'approfondirent.
Personne, à Carthage, n'était savant comme lui. Dans sa jeunesse, il avait étudié au collège des Mogbeds, à Borsippa, près Babylone; puis visité Samothrace, Pessinunte, Éphèse, la Thessalie, la Judée, les temples des Nabathéens qui sont perdus dans les sables, et, des cataractes jusqu'à la mer, parcouru à pied les bords du Nil. La face couverte d'un voile, et en secouant des flambeaux, il avait jeté un coq noir sur un feu de sandaraque, devant le poitrail du Sphinx, le Père de la terreur. Il était descendu dans les cavernes de Proserpine; il avait vu tourner les cinq cents colonnes du labyrinthe de Lemnos et resplendir le candélabre de Tarente, portant sur sa tige autant de lampadaires qu'il y a de jours dans l'année; la nuit, parfois, il recevait des Grecs pour les interroger. La constitution du monde ne l'inquiétait pas moins que la nature des Dieux; avec les armilles placés dans le portique d'Alexandrie, il avait observé les équinoxes, et accompagné jusqu'à Cyrène les bématistes d'Évergète, qui mesurent le ciel en calculant le nombre de leurs pas;—si bien que maintenant grandissait dans sa pensée une religion particulière, sans formule distincte et, à cause de cela même, toute pleine de vertiges et d'ardeurs. Il ne croyait plus la terre faite comme une pomme de pin; il la croyait ronde, et tombant éternellement dans l'immensité, avec une vitesse si prodigieuse qu'on ne s'aperçoit pas de sa chute.
De la position du soleil au-dessus de la lune, il concluait à la prédominance du Baal, dont l'astre lui-même n'est que le reflet et la figure; d'ailleurs, tout ce qu'il voyait des choses terrestres le forçait à reconnaître pour suprême le principe mâle exterminateur. Puis, il accusait secrètement la Rabbet de l'infortune de sa vie. N'était-ce pas pour elle qu'autrefois le grand pontife, s'avançant dans le tumulte des cymbales, lui avait pris sa virilité future? Et il suivait d'un œil mélancolique les hommes qui se perdaient avec les prêtresses au fond des térébinthes.
Ses jours se passaient à inspecter les encensoirs, les vases d'or, les pinces, les râteaux pour les cendres de l'autel, et toutes les robes des statues jusqu'à l'aiguille de bronze servant à friser les cheveux d'une vieille Tanit, dans le troisième édicule, près de la vigne d'émeraude. Aux mêmes heures, il soulevait les grandes tapisseries des mêmes portes qui retombaient; il restait les bras ouverts dans la même attitude; il priait prosterné sur les mêmes dalles, tandis qu'autour de lui un peuple de prêtres circulait pieds nus par les couloirs pleins d'un crépuscule éternel.
Mais sur l'aridité de sa vie, Salammbô faisait comme une fleur dans la fente d'un sépulcre. Cependant il était dur pour elle et ne lui épargnait point les pénitences ni les paroles amères. Sa condition établissait entre eux comme l'égalité d'un sexe commun, et il en voulait moins à la jeune fille de ne pouvoir la posséder que de la trouver si belle et surtout si pure. Souvent il voyait bien qu'elle se fatiguait à suivre sa pensée. Alors il s'en retournait plus triste; il se sentait plus abandonné, plus seul, plus vide.
Des mots étranges quelquefois lui échappaient, et qui passaient devant Salammbô comme de larges éclairs illuminant des abîmes. C'était la nuit, sur la terrasse, quand, seuls tous les deux, ils regardaient les étoiles, et que Carthage s'étalait en bas, sous leurs pieds, avec le golfe et la pleine mer vaguement perdus dans la couleur des ténèbres.
Il lui exposait la théorie des âmes qui descendent sur la terre, en suivant la même route que le soleil par les signes du Zodiaque. De son bras étendu, il montrait dans le Bélier la porte de la génération humaine, dans le Capricorne, celle du retour vers les Dieux; et Salammbô s'efforçait de les apercevoir, car elle prenait ces conceptions pour des réalités; elle acceptait comme vrais en eux-mêmes de purs symboles et jusqu'à des manières de langage, distinction qui n'était pas, non plus, toujours bien nette pour le prêtre.
«—Les âmes des morts,—disait-il,—résolvent dans la lune comme les cadavres dans la terre. Leurs larmes composent son humidité; c'est un séjour obscur, plein de fanges, de débris et de tempêtes.»
Elle demanda ce qu'elle y deviendrait.
«—D'abord, tu languiras, légère comme une vapeur qui se balance sur les flots; et, après des épreuves et des angoisses plus longues, tu t'en iras dans le foyer du soleil, à la source même de l'Intelligence!»
Cependant il ne parlait pas de la Rabbet. Salammbô s'imaginait que c'était par pudeur pour sa déesse vaincue, et l'appelant d'un nom commun qui désignait la lune, elle se répandait en bénédictions sur l'astre fertile et doux. A la fin, il s'écria:
«—Non! non! elle tire de l'autre toute sa fécondité! Ne la vois-tu pas vagabondant autour de lui comme une femme amoureuse qui court après un homme dans un champ?» Et sans cesse il exaltait la vertu de la lumière.
Loin d'abattre ses désirs mystiques, au contraire il les sollicitait, et même il semblait prendre de la joie à la désoler par les révélations d'une doctrine impitoyable. Salammbô, malgré les douleurs de son amour, se jetait dessus avec emportement.
Mais plus Schahabarim se sentait douter de Tanit, plus il voulait y croire. Au fond de son âme, un remords l'arrêtait. Il lui aurait fallu quelque preuve, une manifestation des Dieux, et dans l'espoir de l'obtenir, il imagina une entreprise qui pouvait à la fois sauver sa patrie et sa croyance.
Dès lors il se mit, devant Salammbô, à déplorer le sacrilège et les malheurs qui en résultaient jusque dans les régions du ciel. Puis tout à coup, il lui annonça le péril du suffète, assailli par trois armées que commandait Mâtho; car Mâtho, pour les Carthaginois, était, à cause du voile, comme le roi des Barbares; il ajouta que le salut de la République et de son père dépendait d'elle seule.
«—De moi!—s'écria-t-elle, comment puis-je?...»
Mais le prêtre, avec un sourire de dédain:
«—Jamais tu ne consentiras!»
Elle le suppliait. Enfin Schahabarim lui dit:
«—Il faut que tu ailles chez les Barbares reprendre le zaïmph!»
Elle s'affaissa sur l'escabeau d'ébène, et restait les bras allongés sur ses genoux, avec un frisson de tous ses membres comme une victime au pied de l'autel quand elle attend le coup de massue. Ses tempes bourdonnaient, elle voyait tourner des cercles de feu, et, dans sa stupeur, ne comprenait plus qu'une chose, c'est que certainement elle allait bientôt mourir.
Mais si la Rabbet triomphait, si le zaïmph était rendu et Carthage délivrée, qu'importe la vie d'une femme! pensait Schahabarim. D'ailleurs, elle obtiendrait peut-être le voile et ne périrait pas?
Il fut trois jours sans revenir; le soir du quatrième, elle l'envoya chercher.
Pour mieux enflammer son cœur, il lui apportait toutes les invectives que l'on hurlait contre Hamilcar en plein Conseil, disait qu'elle avait failli, qu'elle devait réparer son crime, et que la Rabbet ordonnait ce sacrifice.
Souvent une large clameur traversant les Mappales arrivait dans Mégara. Schahabarim et Salammbô sortaient vivement; et, du haut de l'escalier des galères, ils regardaient.
C'étaient des gens sur la place de Khamon qui criaient pour avoir des armes. Les anciens ne voulaient pas leur en fournir, estimant cet effort inutile; d'autres, partis sans général, avaient été massacrés. Enfin on leur permit de s'en aller, et, par une sorte d'hommage à Moloch ou un vague besoin de destruction, ils arrachèrent dans les bois des temples de grands cyprès, et, les ayant allumés aux flambeaux des Kabyres, ils les portaient dans les rues en chantant. Ces flammes monstrueuses s'avançaient, balancées doucement; elles envoyaient des feux sur des boules de verre à la crête des temples, sur les ornements des colosses, sur les éperons des navires, dépassaient les terrasses et faisaient comme des soleils qui se roulaient par la ville. Elles descendirent l'Acropole. La porte de Malqua s'ouvrit.
«—Es-tu prête?—s'écria Schahabarim, ou leur as-tu recommandé de dire à ton père que tu l'abandonnais?» Elle se cacha le visage dans ses voiles, et les grandes lueurs s'éloignèrent, en s'abaissant peu à peu, au bord des flots.
Une épouvante indéterminée la retenait; elle avait peur de Moloch, peur de Mâtho. Cet homme à taille de géant, et qui était maître du zaïmph, dominait la Rabbet autant que le Baal et lui apparaissait entouré des mêmes fulgurations; puis l'âme des Dieux, quelquefois, visitait le corps des hommes. Schahabarim, en parlant de celui-là, ne disait-il pas qu'elle devait vaincre Moloch? Ils étaient mêlés l'un à l'autre; elle les confondait; tous les deux la poursuivaient.
Elle voulut connaître l'avenir et elle s'approcha du serpent, car on tirait des augures d'après l'attitude des serpents. La corbeille était vide; Salammbô fut troublée.
Elle le trouva enroulé par la queue à un des balustres d'argent, près du lit suspendu, et il s'y frottait pour se dégager de sa vieille peau jaunâtre, tandis que son corps tout luisant et clair s'allongeait comme un glaive à moitié sorti du fourreau.
Les jours suivants, à mesure qu'elle se laissait convaincre, qu'elle était plus disposée à secourir Tanit, le python se guérissait, grossissait; il semblait revivre.
La certitude que Schahabarim exprimait la volonté des Dieux s'établit alors dans sa conscience. Un matin elle se réveilla déterminée, et elle demanda ce qu'il fallait faire pour que Mâtho rendît le voile.
«—Le réclamer»,—dit Schahabarim.
«—Mais s'il refuse?»
Le prêtre la considéra fixement, et avec un sourire qu'elle n'avait jamais vu:
«—Oui, comment faire?» répéta Salammbô.
Il roulait entre ses doigts l'extrémité des bandelettes qui tombaient de sa tiare sur ses épaules, les yeux baissés, immobile. Enfin, voyant qu'elle ne comprenait pas:
«—Tu seras seule avec lui.»
«—Après?»—dit-elle.
«—Seule dans sa tente.»
«—Et alors?»
Schahabarim se mordit ses lèvres. Il cherchait quelque phrase, un détour.
«—Si tu dois mourir, ce sera plus tard, dit-il, plus tard! ne crains rien! et quoi qu'il entreprenne, n'appelle pas! ne t'effraye pas! Tu seras humble, entends-tu, et soumise à son désir qui est l'ordre du ciel!»
«—Mais le voile!»
«—Les Dieux y aviseront», répondit Schahabarim.
Elle ajouta.
«—Si tu m'accompagnais, ô père?»
«—Non?»
Il la fit se mettre à genoux, et, gardant la main gauche levée et la droite étendue, il jura pour elle de rapporter dans Carthage le manteau de Tanit. Avec des imprécations terribles, elle se dévouait aux Dieux, et chaque fois que Schahabarim prononçait un mot, en défaillant, elle le répétait.
Il lui indiqua toutes les purifications, les jeûnes qu'elle devait faire et comment parvenir jusqu'à Mâtho. D'ailleurs, un homme connaissant les routes l'accompagnerait.
Elle se sentit comme délivrée. Elle ne songeait plus qu'au bonheur
de revoir le zaïmph, et maintenant elle bénissait Schahabarim de ses
exhortations.
C'était l'époque où les colombes de Carthage émigraient en Sicile, dans la montagne d'Érix, autour du temple de Vénus. Avant leur départ, durant plusieurs jours, elles se cherchaient, s'appelaient pour se réunir; elles s'envolèrent un soir; le vent les poussait, et cette grosse nuée blanche glissait dans le ciel, au-dessus de la mer, très haut.
Une couleur de sang occupait l'horizon. Elles semblaient descendre vers les flots, peu à peu; puis elles disparurent comme englouties et tombant d'elles-mêmes dans la gueule du soleil. Salammbô, qui les regardait s'éloigner, baissa la tête; Taanach, croyant deviner son chagrin, lui dit alors doucement:
«—Mais elles reviendront, maîtresse.»
«—Oui! je le sais.»
«—Et tu les reverras.»
«-Peut-être!» fit-elle en soupirant.
Elle n'avait confié à personne sa résolution; pour l'accomplir plus discrètement, elle envoya Taanach acheter dans le faubourg de Kinisdo (au lieu de les acheter aux intendants), toutes les choses qu'il lui fallait: du vermillon, des aromates, une ceinture de lin et des vêtements neufs. La vieille esclave s'ébahissait de ces préparatifs, sans oser pourtant lui faire de questions; et le jour arriva, fixé par Schahabarim, où Salammbô devait partir.
Vers la douzième heure, elle aperçut au fond des sycomores un vieillard aveugle, la main appuyée sur l'épaule d'un enfant qui marchait devant lui, et de l'autre il portait contre sa hanche une espèce de cithare en bois noir. Les eunuques, les esclaves, les femmes avaient été scrupuleusement éloignés; aucun ne pouvait savoir le mystère qui se préparait.
Taanach alluma dans les angles de l'appartement quatre trépieds pleins de strobus et de cardamome; puis elle déploya de grandes tapisseries babyloniennes et elle les tendit sur des cordes, tout autour de la chambre; car Salammbô ne voulait pas être vue, même par les murailles. Le joueur de kinnor se tenait accroupi derrière la porte, et le jeune garçon, debout, appliquait contre ses lèvres une flûte de roseau. Au loin la clameur des rues s'affaiblissait, des ombres violettes s'allongeaient devant le péristyle des temples, et, de l'autre côté du golfe, les bases des montagnes, les champs d'oliviers et les vagues terrains jaunes, ondulant indéfiniment, se confondaient dans une vapeur bleuâtre; on n'entendait aucun bruit, un accablement indicible pesait dans l'air.
Salammbô s'accroupit sur la marche d'onyx, au bord du bassin; elle releva ses larges manches qu'elle attacha derrière ses épaules, et elle commença ses ablutions, méthodiquement, d'après les rites sacrés.
Ensuite Taanach lui apporta, dans une fiole d'albâtre, quelque chose de liquide et de coagulé; c'était le sang d'un chien noir, égorgé par des femmes stériles, une nuit d'hiver, dans les décombres d'un sépulcre. Elle s'en frotta les oreilles, les talons, le pouce de la main droite, et même son ongle resta un peu rouge, comme si elle eût écrasé un fruit.
La lune se leva; alors la cithare et la flûte, toutes les deux à la fois, se mirent à jouer.
Salammbô défit ses pendants d'oreilles, son collier, ses bracelets, sa longue simarre blanche; elle dénoua le bandeau de ses cheveux, et pendant quelques minutes elle les secoua sur ses épaules, doucement, pour se rafraîchir en les éparpillant. La musique au dehors continuait; c'étaient trois notes, toujours les mêmes, précipitées, furieuses; les cordes grinçaient; la flûte ronflait; Taanach marquait la cadence en frappant dans ses mains; Salammbô, avec un balancement de tout son corps, psalmodiait des prières, et ses vêtements, les uns après les autres, tombaient autour d'elle.
La lourde tapisserie trembla, et par-dessus la corde qui la supportait, la tête du python apparut. Il descendit lentement, comme une goutte d'eau qui coule le long d'un mur, rampa entre les étoffes épandues, puis, la queue collée contre le sol, il se leva tout droit; et ses yeux, plus brillants que des escarboucles, se dardaient sur Salammbô.
L'horreur du froid ou une pudeur, peut-être, la fit d'abord hésiter. Mais elle se rappela les ordres de Schahabarim, elle s'avança; le python se rabattit et lui posant sur la nuque le milieu de son corps, il laissait pendre sa tête et sa queue, comme un collier rompu dont les deux bouts traînent jusqu'à terre. Salammbô l'enroula autour de ses flancs, sous ses bras, entre ses genoux; puis, le prenant à la mâchoire, elle approcha cette petite gueule triangulaire jusqu'au bord de ses dents; et, en fermant à demi les yeux, elle se renversait sous les rayons de la lune. La blanche lumière semblait l'envelopper d'un brouillard d'argent, la forme de ses pas humides brillait sur les dalles, des étoiles palpitaient dans la profondeur de l'eau; il serrait contre elle ses noirs anneaux tigrés de plaques d'or. Salammbô haletait sous ce poids trop lourd, ses reins pliaient, elle se sentait mourir; et du bout de sa queue il lui battait la cuisse tout doucement; puis la musique se taisant, il retomba.
Taanach revint près d'elle; et quand elle eut disposé deux candélabres dont les lumières brûlaient dans des boules de cristal pleines d'eau, elle lui teignit de lausonia l'intérieur des mains, passa du vermillon sur ses joues, de l'antimoine au bord de ses paupières, et allongea ses sourcils avec un mélange de gomme, de musc, d'ébène et de pattes de mouches écrasées.
Salammbô, assise dans une chaise à montants d'ivoire, s'abandonnait aux soins de l'esclave. Ces attouchements, l'odeur des aromates et les jeûnes qu'elle avait subis, l'énervaient. Elle devint si pâle que Taanach s'arrêta.
«—Continue!» dit Salammbô, et, se roidissant contre elle-même, elle se ranima tout à coup. Alors une impatience la saisit; elle pressait Taanach de se hâter, et la vieille esclave en grommelant:
«—Bien! bien! maîtresse!... Tu n'as d'ailleurs personne qui t'attende!»
«—Oui,—dit Salammbô, quelqu'un m'attend.»
Taanach se recula de surprise, et afin d'en savoir plus long:
«—Que m'ordonnes-tu, maîtresse? car si tu dois rester partie...»
Salammbô sanglotait; l'esclave s'écria:
«—Tu souffres! qu'as-tu donc? Ne t'en va pas! emmène-moi! Quand tu étais toute petite et que tu pleurais, je te prenais sur mon cœur et je te faisais rire avec la pointe de mes mamelles; tu les as taries, maîtresse!» Elle se donnait des coups sur sa poitrine desséchée. «Maintenant, je suis vieille! je ne peux rien pour toi! tu ne m'aimes plus! tu me caches tes douleurs, tu dédaignes la nourrice!» Et de tendresse et de dépit, des larmes coulaient le long de ses joues, dans les balafres de son tatouage.
«—Non! dit Salammbô, non, je t'aime! console-toi!»
Taanach, avec un sourire pareil à la grimace d'un vieux singe, reprit sa besogne. D'après les recommandations de Schahabarim, Salammbô lui avait ordonné de la rendre magnifique; et elle l'accommodait dans un goût barbare, plein à la fois de recherche et d'ingénuité.
Sur une première tunique, mince, et de couleur vineuse, elle en passa une seconde, brodée en plumes d'oiseaux. Des écailles d'or se collaient à ses hanches et de cette large ceinture descendaient les flots de ses caleçons bleus, étoilés d'argent. Ensuite Taanach lui emmancha une grande robe, faite avec la toile du pays des Sères, blanche et bariolée de lignes vertes. Elle attacha au bord de son épaule un carré de pourpre, appesanti dans le bas par des grains de sandastrum; et par-dessus tous ces vêtements, elle posa un manteau noir à queue traînante; puis elle la contempla, et, fière de son œuvre, ne put s'empêcher de dire:
«—Tu ne seras pas plus belle le jour de tes noces!
«—Mes noces!» répéta Salammbô; elle rêvait, le coude appuyé sur la chaise d'ivoire.
Taanach dressa devant elle un miroir de cuivre si large et si haut qu'elle s'y aperçut tout entière. Alors elle se leva, et, d'un coup de doigt léger, remonta une boucle de ses cheveux, qui descendait trop bas.
Ils étaient couverts de poudre d'or, crépus sur le front, et par derrière ils pendaient dans le dos, en longues torsades que terminaient des perles. Les clartés des candélabres avivaient le fard de ses joues, l'or de ses vêtements, la blancheur de sa peau; elle avait autour de la taille, sur les bras, sur les mains et aux doigts des pieds, une telle abondance de pierreries que le miroir, comme un soleil, lui renvoyait des rayons;—et Salammbô, debout à côté de Taanach, se penchant pour la voir, souriait dans cet éblouissement.
Puis elle se promena de long en large, embarrassée du temps qui lui restait.
Tout à coup, le chant d'un coq retentit. Elle piqua vivement sur ses cheveux un long voile jaune, se passa une écharpe autour du cou, enfonça ses pieds dans des bottines de cuir bleu, et elle dit à Taanach:
«—Va voir sous les myrtes s'il n'y a pas un homme avec deux chevaux.»
Taanach était à peine rentrée qu'elle descendait l'escalier des galeries.
«—Maîtresse!» cria la nourrice.
Salammbô se retourna, un doigt sur la bouche, en signe de discrétion et d'immobilité.
Taanach se coula doucement le long des proues jusqu'au bas de la terrasse; et de loin, à la clarté de la lune, elle distingua, dans l'avenue des cyprès, une ombre gigantesque marchant à la gauche de Salammbô obliquement, ce qui était un présage de mort.
Taanach remonta dans la chambre. Elle se jeta par terre, en se déchirant le visage avec ses ongles; elle s'arrachait les cheveux, et à pleine poitrine poussait des hurlements aigus.
L'idée lui vint que l'on pouvait les entendre; alors elle se tut.
Elle sanglotait tout bas, la tête dans ses mains, et la figure sur les dalles.
L'homme qui conduisait Salammbô la fit remonter au delà du phare, vers les catacombes, puis descendre le long faubourg de Molouya, plein de ruelles escarpées. Le ciel commençait à blanchir. Quelquefois, des poutres de palmier, sortant des murs, les obligeaient à baisser la tête. Les deux chevaux, marchant au pas, glissaient; et ils arrivèrent ainsi à la porte de Teveste.
Ses lourds battants étaient entre-bâillés; ils passèrent; elle se referma derrière eux.
Ils suivirent pendant quelque temps le pied des remparts, et, à la hauteur des citernes, ils prirent par la Tænia, étroit ruban de terre jaune, qui, séparant le golfe du lac, se prolonge jusqu'à Rhadès.
Personne n'apparaissait autour de Carthage, ni sur la mer, ni dans la campagne. Les flots couleur d'ardoise clapotaient doucement, et le vent léger, poussant leur écume çà et là, les tachetait de déchirures blanches. Malgré tous ses voiles, Salammbô frissonnait sous la fraîcheur du matin; le mouvement, le grand air l'étourdissaient. Puis le soleil se leva; il la mordait sur le derrière de la tête; involontairement elle s'assoupissait un peu. Les deux bêtes, côte à côte, trottaient l'amble, en enfonçant leurs pieds dans le sable muet.
Quand ils eurent dépassé la montagne des Eaux-Chaudes, ils continuèrent d'un train plus rapide, le sol étant plus ferme.
Les champs, bien qu'on fût à l'époque des semailles et des labours, d'aussi loin qu'on les apercevait, étaient vides comme le désert. Il y avait, de place en place, des tas de blé répandus; ailleurs, des orges roussies s'égrenaient. Sur l'horizon clair, les villages apparaissaient en noir, avec des formes incohérentes et découpées.
De temps à autre, un pan de muraille à demi calciné se dressait au bord de la route. Les toits des cabanes s'effondraient, et, dans l'intérieur, on distinguait des éclats de poteries, des lambeaux de vêtements, toutes sortes d'ustensiles et de choses brisées, méconnaissables. Souvent un être couvert de haillons, la face terreuse et les prunelles flamboyantes, sortait de ces ruines. Mais bien vite il se mettait à courir ou disparaissait dans un trou. Salammbô et son guide ne s'arrêtaient pas.
Les plaines abandonnées se succédaient. Sur de grands espaces de terre toute blonde s'étalait, par traînées inégales, une poudre de charbon que leurs pas soulevaient derrière eux. Quelquefois ils rencontraient de petits endroits paisibles, un ruisseau qui coulait parmi de longues herbes; et, en remontant sur l'autre bord, Salammbô, pour se rafraîchir les mains, arrachait des feuilles mouillées. Au coin d'un bois de lauriers-roses, son cheval fit un grand écart devant le cadavre d'un homme, étendu par terre.
L'esclave, aussitôt, la rétablit sur les coussins. C'était un des serviteurs du Temple, un homme que Schahabarim employait dans les missions périlleuses.
Par excès de précaution, maintenant il allait à pied, près d'elle, entre les chevaux; il les fouettait avec le bout d'un lacet de cuir enroulé à son bras, ou bien il tirait d'une pannetière suspendue contre sa poitrine des boulettes de froment, de dattes et de jaunes d'œufs, enveloppées dans des feuilles de lotus, et il les offrait à Salammbô, sans parler, tout en courant.
Au milieu du jour, trois Barbares, vêtus de peaux de bêtes, les croisèrent sur le sentier. Peu à peu, il en parut d'autres, vagabondant par troupes de dix, douze, vingt-cinq hommes; plusieurs poussaient des chèvres ou quelque vache qui boitait. Leurs lourds bâtons étaient hérissés de pointes en airain; des coutelas luisaient sur leurs vêtements d'une saleté farouche, et ils ouvraient les yeux avec un air de menace et d'ébahissement. Tout en passant, quelques-uns envoyaient une bénédiction banale; d'autres, des plaisanteries obscènes; l'homme de Schahabarim répondait à chacun dans son propre idiome. Il leur disait que c'était un jeune garçon malade, allant pour se guérir vers un temple lointain.
Cependant le jour tombait. Des aboiements retentirent; ils s'en rapprochèrent.
Aux clartés du crépuscule, ils aperçurent un enclos de pierres sèches, enfermant une vague construction. Un chien courait sur le mur. L'esclave lui jeta des cailloux; et ils entrèrent dans une haute salle voûtée.
Au milieu, une femme accroupie se chauffait à un feu de broussailles dont la fumée s'envolait par les trous du plafond. Ses cheveux blancs, qui lui tombaient jusqu'aux genoux, la cachaient à demi; et sans vouloir répondre, d'un air idiot, elle marmottait des paroles de vengeance contre les Barbares et contre les Carthaginois.
Le coureur furetait de droite et de gauche. Puis il revint près d'elle, en réclamant à manger. La vieille branlait la tête, et, les yeux fixés sur les charbons, murmurait:
«—J'étais la main. Les dix doigts sont coupés. La bouche ne mange plus.»
L'esclave lui montra une poignée de pièces d'or. Elle se rua dessus, mais bientôt elle reprit son immobilité.
Il lui posa sous la gorge un poignard qu'il avait dans sa ceinture. Alors, en tremblant, elle alla soulever une large pierre et rapporta une amphore de vin, avec des poissons d'Hippo-Zaryte confits dans du miel.
Salammbô se détourna de cette nourriture immonde; et elle s'endormit sur les caparaçons des chevaux étendus dans un coin de la salle.
Avant le jour, il la réveilla.
Le chien hurlait. L'esclave s'en approcha tout doucement; et, d'un seul coup de poignard, lui abattit la tête. Puis, il frotta de sang les naseaux des chevaux pour les ranimer. La vieille lui lança par derrière une malédiction. Salammbô l'aperçut, et elle pressa l'amulette qu'elle portait sur son cœur.
Ils se remirent en marche.
De temps à autre, elle demandait si l'on ne serait pas bientôt arrivé. La route ondulait sur de petites collines. On n'entendait que le grincement des cigales. Le soleil chauffait l'herbe jaunie; la terre était toute fendillée par des crevasses, qui faisaient, en la divisant, comme des dalles monstrueuses. Quelquefois une vipère passait, des aigles volaient; l'esclave courait toujours; Salammbô rêvait sous ses voiles, et malgré la chaleur ne les écartait pas, dans la crainte de salir ses beaux vêtements.
A des distances régulières, des tours s'élevaient, bâties par les Carthaginois, afin de surveiller les tribus. Ils entraient dedans pour se mettre à l'ombre, puis repartaient.
La veille, par prudence, ils avaient fait un grand détour. Mais, à présent, on ne rencontrait personne; la région étant stérile, les Barbares n'y avaient point passé.
La dévastation peu à peu recommença. Parfois, au milieu d'un champ, une mosaïque s'étalait, seul débris d'un château disparu; et les oliviers, qui n'avaient pas de feuilles, semblaient au loin de larges buissons d'épines. Ils traversèrent un bourg dont les maisons étaient brûlées à ras du sol. On voyait le long des murailles des squelettes humains. Il y en avait aussi de dromadaires et de mulets. Des charognes à demi rongées barraient les rues.
La nuit descendait. Le ciel était bas et couvert de nuages.
Ils remontèrent encore pendant deux heures dans la direction de l'occident, et, tout à coup, devant eux, ils aperçurent quantité de petites flammes.
Elles brillaient au fond d'un amphithéâtre. Çà et là des plaques d'or miroitaient, en se déplaçant. C'étaient les cuirasses des Clinabares, le camp punique; puis ils distinguèrent aux alentours d'autres lueurs plus nombreuses, car les armées des Mercenaires, confondues maintenant, s'étendaient sur un grand espace.
Salammbô fit un mouvement pour s'avancer. Mais l'homme de Schahabarim l'entraîna plus loin, et ils longèrent la terrasse qui fermait le camp des Barbares. Une brèche s'y ouvrait, l'esclave disparut.
Au sommet du retranchement, une sentinelle se promenait avec un arc à la main et une pique sur l'épaule.
Salammbô se rapprochait toujours; le Barbare s'agenouilla, et une longue flèche vint percer le bas de son manteau. Puis, comme elle restait immobile, en criant il lui demanda ce qu'elle voulait.
«—Parler à Mâtho,—répondit-elle. Je suis un transfuge de Carthage.»
Il poussa un sifflement, qui se répéta de loin en loin.
Salammbô attendit; son cheval, effrayé, tournoyait en reniflant.
Quand Mâtho arriva, la lune se levait derrière elle. Mais elle avait sur le visage un voile jaune à fleurs noires et tant de draperies autour du corps qu'il était impossible d'en rien deviner. Du haut de la terrasse, il considérait cette forme vague se dressant comme un fantôme dans les pénombres du soir.
Enfin, elle lui dit:
«—Mène-moi dans ta tente! Je le veux!»
Un souvenir qu'il ne pouvait préciser lui traversa la mémoire. Il sentait battre son cœur. Cet air de commandement l'intimidait.
«—Suis-moi!» dit-il.
La barrière s'abaissa; aussitôt elle fut dans le camp des Barbares.
Un grand tumulte et une grande foule l'emplissaient. Des feux clairs brûlaient sous des marmites suspendues; leurs reflets empourprés, illuminant certaines places, en laissaient d'autres dans les ténèbres, complètement. On criait, on appelait; des chevaux attachés à des entraves formaient de longues lignes droites au milieu des tentes; elles étaient rondes, carrées de cuir ou de toile; il y avait des huttes en roseaux et des trous dans le sable comme en font les chiens. Les soldats charriaient des fascines, s'accoudaient par terre, ou, s'enroulant dans une natte, se disposaient à dormir; et le cheval de Salammbô, pour passer par-dessus, quelquefois allongeait une jambe et sautait.
Elle se rappelait les avoir déjà vus; mais leurs barbes étaient plus longues, leurs figures encore plus noires, leurs voix plus rauques. Mâtho, en marchant devant elle, les écartait par un geste de son bras qui soulevait son manteau rouge. Quelques-uns baisaient ses mains; d'autres, en pliant l'échine, l'abordaient pour lui demander des ordres; car il était maintenant le véritable, le seul chef des Barbares; Spendius, Autharite et Narr'Havas s'étaient découragés, et il avait montré tant d'audace et d'obstination que tous lui obéissaient.
Salammbô, en le suivant, traversa le camp entier. Sa tente était au bout, à trois cents pas du retranchement d'Hamilcar.
Elle remarqua sur la droite une large fosse, et il lui sembla que des visages posaient contre le bord, au niveau du sol, comme eussent fait des têtes coupées. Cependant leurs yeux remuaient, et de ces bouches entr'ouvertes il s'échappait des gémissements en langage punique.
Deux nègres, portant des fanaux de résine, se tenaient aux deux côtés de la porte. Mâtho écarta la toile brusquement. Elle le suivit.
C'était une tente profonde, avec un mât dressé au milieu. Un grand lampadaire en forme de lotus l'éclairait, tout plein d'une huile jaune où flottaient des poignées d'étoupes, et on distinguait dans l'ombre des choses militaires qui reluisaient. Un glaive nu s'appuyait contre un escabeau, près d'un bouclier; des fouets en cuir d'hippopotame, des cymbales, des grelots, des colliers s'étalaient pêle-mêle sur des cordages en sparterie; les miettes d'un pain noir salissaient une couverture de feutre; dans un coin, sur une pierre ronde, de la monnaie de cuivre était négligemment amoncelée, et, par les déchirures de la toile, le vent apportait la poussière du dehors avec la senteur des éléphants, que l'on entendait manger, tout en secouant leurs chaînes.
«—Qui es-tu?» dit Mâtho.
Sans répondre, elle regardait autour d'elle, lentement; puis ses yeux s'arrêtèrent au fond, où, sur un lit en branches de palmier, retombait quelque chose de bleuâtre et de scintillant.
Elle s'avança vivement. Un cri lui échappa. Mâtho, derrière elle, frappait du pied.
«—Qui t'amène? pourquoi viens-tu?»
Elle répondit, en montrant le zaïmph:
«—Pour le prendre!» et de l'autre main elle arracha les voiles de sa tête. Il se recula, les coudes en arrière, béant, presque terrifié.
Elle se sentait comme appuyée sur la force des Dieux; et, le regardant face à face, elle lui demanda le zaïmph; elle le réclamait en paroles abondantes et superbes.
Mâtho n'entendait pas; il la contemplait, et les vêtements, pour lui, se confondaient avec le corps. La moire des étoffes était, comme la splendeur de sa peau, quelque chose de spécial et n'appartenant qu'à elle. Ses yeux, ses diamants étincelaient; le poli de ses ongles continuait la finesse des pierres qui chargeaient ses doigts; les deux agrafes de sa tunique, soulevant un peu ses seins, les rapprochaient l'un de l'autre, et il se perdait par la pensée dans leur étroit intervalle, où descendait un fil tenant une plaque d'émeraudes, que l'on apercevait plus bas sous la gaze violette. Elle avait pour pendants d'oreilles deux petites balances de saphir supportant une perle creuse, pleine d'un parfum liquide. Par les trous de la perle, de moment en moment, une gouttelette qui tombait mouillait son épaule nue. Mâtho la regardait tomber.
Une curiosité indomptable l'entraîna; et, comme un enfant qui porte la main sur un fruit inconnu, tout en tremblant, du bout de son doigt, il la toucha légèrement sur le haut de sa poitrine; la chair un peu froide céda avec une résistance élastique.
Ce contact, à peine sensible pourtant, ébranla Mâtho jusqu'au fond de lui-même. Un soulèvement de tout son être le précipitait vers elle. Il aurait voulu l'envelopper, l'absorber, la boire. Sa poitrine haletait, il claquait des dents.
En la prenant par les deux poignets il l'attira doucement; et il s'assit alors sur une cuirasse, près du lit de palmier que couvrait une peau de lion. Elle était debout. Il la regardait de bas en haut, en la tenant ainsi entre ses jambes, et il répétait:
«—Comme tu es belle! comme tu es belle!»
Ses yeux continuellement fixés sur les siens la faisaient souffrir; ce malaise, cette répugnance augmentaient d'une façon si aiguë que Salammbô se retenait pour ne pas crier. La pensée de Schahabarim lui revint; elle se résigna.
Mâtho gardait toujours ses petites mains dans les siennes; et, de temps à autre, malgré l'ordre du prêtre, en tournant le visage, elle tâchait de l'écarter avec des secousses de ses bras. Il ouvrait les narines pour mieux humer le parfum s'exhalant de sa personne. C'était une émanation indéfinissable, fraîche, et cependant qui étourdissait comme la fumée d'une cassolette. Elle sentait le miel, le poivre, l'encens, les roses et une autre odeur encore.
Mais comment se trouvait-elle près de lui, dans sa tente, à sa discrétion? Quelqu'un, sans doute, l'avait poussée? Elle n'était pas venue pour le zaïmph? Ses bras retombèrent, et il baissa la tête, accablé par une rêverie soudaine.
Salammbô, afin de l'attendrir, lui dit d'une voix plaintive:
«—Que t'ai-je donc fait pour que tu veuilles ma mort?
«—Ta mort!»
Elle reprit:
«—Je t'ai aperçu un soir, à la lueur de mes jardins qui brûlaient, entre des coupes fumantes et mes esclaves égorgés, et ta colère était si forte que tu as bondi vers moi et qu'il a fallu m'enfuir! Puis une terreur est entrée dans Carthage. On criait la dévastation des villes, l'incendie des campagnes, le massacre des soldats; c'est toi qui les avais perdus, c'est toi qui les avais assassinés! Je te hais! Ton nom seul me ronge comme un remords! Tu es plus exécré que la peste et que la guerre romaine! Les provinces tressaillent de ta fureur, les sillons sont pleins de cadavres! J'ai suivi la trace de tes feux, comme si je marchais derrière Moloch!»
Mâtho se leva d'un bond; un orgueil colossal lui gonflait le cœur; il se trouvait haussé à la taille d'un Dieu.
Les narines battantes, les dents serrées, elle continuait:
«—Comme si ce n'était pas assez de ton sacrilège, tu es venu chez moi, dans mon sommeil, tout couvert du zaïmph! Tes paroles, je ne les ai pas comprises; mais je voyais bien que tu voulais m'entraîner vers quelque chose d'épouvantable, au fond d'un abîme.»
Mâtho, en se tordant les bras, s'écria:
«—Non! non! c'était pour te le donner! pour te le rendre! Il me semblait que la Déesse avait laissé son vêtement pour toi, et qu'il t'appartenait! Dans son temple ou dans ta maison, qu'importe! N'es-tu pas toute-puissante, immaculée, radieuse et belle comme Tanit!» Et avec un regard plein d'une adoration infinie:
«—A moins, peut-être, que tu ne sois Tanit?
«—Moi, Tanit!» se disait Salammbô.
Ils ne parlaient plus. Le tonnerre au loin roulait. Des moutons bêlaient, effrayés par l'orage.
«—Oh! approche! reprit-il, approche! ne crains rien!
«Autrefois, je n'étais qu'un soldat confondu dans la plèbe des Mercenaires, et même si doux que je portais pour les autres du bois sur mon dos. Est-ce que je m'inquiète de Carthage! La foule de ses hommes s'agite comme perdue dans la poussière de tes sandales et tous ses trésors avec les provinces, les flottes et les îles, ne me font pas envie comme la fraîcheur de tes lèvres et le tour de tes épaules. Mais je voulais abattre ses murailles afin de parvenir jusqu'à toi, pour te posséder! D'ailleurs, en attendant, je me vengeais! A présent, j'écrase les hommes comme des coquilles, et je me jette sur les phalanges, j'écarte les sarisses avec mes mains, j'arrête les étalons par les naseaux, une catapulte ne me tuerait pas! Oh! si tu savais, au milieu de la guerre, comme je pense à toi! Quelquefois, le souvenir d'un geste, d'un pli de ton vêtement, tout à coup me saisit et m'enlace comme un filet! j'aperçois tes yeux dans les flammes des phalariques et sur la dorure des boucliers! j'entends ta voix dans le retentissement des cymbales. Je me détourne, tu n'es pas là! et alors je me replonge dans la bataille!»
Il levait ses bras où des veines s'entre-croisaient comme des lierres sur des branches d'arbres. De la sueur coulait sur sa poitrine, entre ses muscles carrés; et son haleine secouait ses flancs, avec sa ceinture de bronze toute garnie de lanières qui pendaient jusqu'à ses genoux, plus fermes que du marbre. Salammbô, accoutumé aux eunuques, se laissait ébahir par la force de cet homme. C'était le châtiment de la Déesse, ou l'influence de Moloch circulant autour d'elle, dans les cinq armées. Une lassitude l'accablait; elle écoutait avec stupeur le cri intermittent des sentinelles qui se répondaient.
Les flammes de la lampe vacillaient sous des rafales d'air chaud. Il venait, par moments, de larges éclairs; puis l'obscurité redoublait; elle ne voyait plus que les prunelles de Mâtho, comme deux charbons dans la nuit. Cependant, elle sentait bien qu'une fatalité l'entourait, qu'elle touchait à un moment suprême, irrévocable; dans un effort, elle remonta vers le zaïmph et leva les mains pour le saisir.
«—Que fais-tu?» s'écria Mâtho.
Elle répondit avec placidité:
«—Je m'en retourne à Carthage.»
Il s'avança en croisant les bras, et d'un air si terrible qu'elle fut immédiatement comme clouée sur ses talons.
«—T'en retourner à Carthage!» Il balbutiait et répétait, en grinçant des dents:
«—T'en retourner à Carthage! Ah! tu venais pour prendre le zaïmph, pour me vaincre, puis disparaître! Non, non! tu m'appartiens! et personne à présent ne t'arrachera d'ici! Oh! je n'ai pas oublié l'insolence de tes grands yeux tranquilles et comme tu m'écrasais avec la hauteur de ta beauté! A mon tour, maintenant! Tu es ma captive, mon esclave, ma servante! Appelle si tu veux ton père et son armée, les anciens, les riches, et ton exécrable peuple, tout entier! Je suis le maître de trois cent mille soldats! j'irai en chercher dans la Lusitanie, dans les Gaules et au fond du désert et je renverserai ta ville, je brûlerai tous ses temples; les trirèmes flotteront sur des vagues de sang! Je ne veux pas qu'il en reste une maison, une pierre ni un palmier! Et si les hommes me manquent, j'attirerai les ours des montagnes et je pousserai les lions! N'essaye pas de t'enfuir, je te tue!»
Blême et les poings crispés, il frémissait comme une harpe dont les cordes vont éclater. Tout à coup des sanglots l'étouffèrent, et en s'affaissant sur les jarrets:
«—Ah! pardonne-moi! Je suis un infâme, et plus vil que les scorpions, que la fange et la poussière! Tout à l'heure, pendant que tu parlais, ton haleine a passé sur ma face, et je me délectais comme un moribond qui boit à plat ventre au bord d'un ruisseau. Écrase-moi, pourvu que je sente tes pieds! maudis-moi, pourvu que j'entende ta voix! Ne t'en va pas! pitié! je t'aime! je t'aime!»
Il était à genoux par terre, devant elle; et il lui entourait la taille de ses deux bras, la tête en arrière, les mains errantes; les disques d'or suspendus à ses oreilles luisaient sur son cou bronzé; de grosses larmes roulaient dans ses yeux pareils à des globes d'argent; il soupirait d'une façon caressante et murmurait de vagues paroles, plus légères qu'une brise et suaves comme un baiser.
Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute conscience d'elle-même. Quelque chose à la fois d'intime et de supérieur, un ordre des Dieux la forçait à s'y abandonner; des nuages la soulevaient; en défaillant, elle se renversa sur le lit dans les poils du lion. Mâtho lui saisit les talons, la chaînette d'or éclata, et les deux bouts, en s'envolant, frappèrent la toile comme deux vipères rebondissantes. Le zaïmph tomba, l'enveloppait; elle aperçut la figure de Mâtho se courbant sur sa poitrine.