C'EST vne façon vitieuse de la noblesse de nostre temps, et pleine
de mollesse, de ne prendre les armes que sur le point d'vne extreme•
necessité: et s'en descharger aussi tost qu'il y a tant soit peu
d'apparence, que le danger soit esloigné. D'où il suruient plusieurs
desordres: car chacun criant et courant à ses armes, sur le point
de la charge, les vns sont à lacer encore leur cuirasse, que leurs
compaignons sont desia rompus. Nos peres donnoient leur salade,2
leur lance, et leurs gantelets à porter, et n'abandonnoient le reste
de leur equippage, tant que la couruée duroit. Nos trouppes sont à
cette heure toutes troublées et difformes, par la confusion du bagage
et des valets qui ne peuuent esloigner leurs maistres, à cause
de leurs armes. Tite Liue parlant des nostres, Intolerantissima laboris•
corpora vix arma humeris gerebant. Plusieurs nations vont
encore et alloient anciennement à la guerre sans se couurir: ou se
couuroient d'inutiles defences.
Tegmina queis capitum raptus de subere cortex.
Alexandre le plus hazardeux Capitaine qui fut iamais, s'armoit fort3
rarement. Et ceux d'entre nous qui les mesprisent n'empirent pour
cela de guere leur marché. S'il se voit quelqu'vn tué par le defaut
d'vn harnois, il n'en est guere moindre nombre, que l'empeschement
des armes a faict perdre, engagés sous leur pesanteur, ou
froissez et rompus, ou par vn contre-coup, ou autrement. Car il
semble, à la verité, à voir le poix des nostres et leur espesseur,
que nous ne cherchons qu'à nous deffendre, et en sommes plus
chargez que couuers. Nous auons assez à faire à en soustenir le faix,•
entrauez et contraints, comme si nous n'auions à combattre que du
choq de nos armes: et comme si nous n'auions pareille obligation
à les deffendre, qu'elles ont à nous. Tacitus peint plaisamment des
gens de guerre de nos anciens Gaulois, ainsin armez pour se maintenir
seulement, n'ayans moyen ny d'offencer ny d'estre offencez, ny1
de se releuer abbatus. Lucullus voyant certains hommes d'armes
Medois, qui faisoient front en l'armée de Tigranes, poisamment et
malaisément armez, comme dans vne prison de fer, print de là
opinion de les deffaire aisément, et par eux commença sa charge et
sa victoire. Et à present que nos mousquetaires sont en credit, ie•
croy qu'on trouuera quelque inuention de nous emmurer pour nous
en garentir, et nous faire trainer à la guerre enfermez dans des
bastions, comme ceux que les anciens faisoient porter à leurs elephans.
Cette humeur est bien esloignée de celle du ieune Scipion,
lequel accusa aigrement ses soldats, de ce qu'ils auoyent semé des2
chausse-trapes soubs l'eau à l'endroit du fossé, par où ceux d'vne
ville qu'il assiegeoit, pouuoient faire des sorties sur luy: disant que
ceux qui assailloient, deuoient penser à entreprendre, non pas à
craindre. Et craignoit auec raison que cette prouision endormist leur
vigilance à se garder. Il dict aussi à vn ieune homme, qui luy faisoit•
montre de son beau bouclier: Il est vrayement beau, mon fils, mais
vn soldat Romain doit auoir plus de fiance en sa main dextre, qu'en
la gauche. Or il n'est que la coustume, qui nous rende insupportable
la charge de nos armes.
L'husbergo in dosso haueano, et l'elmo in testa,3
Duo di quelli guerrier d'i quali io canto.
Ne notte o di doppo ch'entraro in questa
Stanza, gl' haueanò mai mesi da canto,
Che facile à portar comme la vesta
Era lor, perchè in vso l'hauean tanto.•
L'Empereur Caracalla alloit par païs à pied armé de toutes pieces,
conduisant son armée. Les pietons Romains portoient non seulement
le morion, l'espée, et l'escu: car quant aux armes, dit Cicero, ils
estoient si accoustumez à les auoir sur le dos, qu'elles ne les empeschoient
non plus que leurs membres: arma enim, membra militis4
esse dicunt: mais quant et quant encore, ce qu'il leur falloit de
viures, pour quinze iours, et certaine quantité de paux pour faire
leurs rempars, iusques à soixante liures de poix. Et les soldats de
Marius ainsi chargez, marchant en bataille, estoient duits à faire
cinq lieuës en cinq heures, et six s'il y auoit haste. Leur discipline•
militaire estoit beaucoup plus rude que la nostre: aussi produisoit
elle de bien autres effects. Le ieune Scipion reformant son armée en
Espaigne, ordonna à ses soldats de ne manger que debout, et rien
de cuit. Ce traict est merueilleux à ce propos, qu'il fut reproché à
vn soldat Lacedemonien, qu'estant à l'expedition d'vne guerre, on1
l'auoit veu soubs le couuert d'vne maison: ils estoient si durcis à la
peine, que c'estoit honte d'estre veu soubs vn autre toict que celuy
du ciel, quelque temps qu'il fist. Nous ne menerions guere loing nos
gens à ce prix là. Au demeurant Marcellinus, homme nourry aux
guerres Romaines, remerque curieusement la façon que les Parthes•
auoyent de s'armer, et la remerque d'autant qu'elle estoit esloignée
de la Romaine. Ils auoyent, dit-il, des armes tissuës en maniere de
petites plumes, qui n'empeschoient pas le mouuement de leur corps:
et si estoient si fortes que nos dards reiallissoient venans à les
hurter: ce sont les escailles, dequoy nos ancestres auoient fort accoustumé2
de se seruir. Et en vn autre lieu: Ils auoient, dit-il, leurs
cheuaux fors et roides, couuerts de gros cuir, et eux estoient armez
de cap à pied, de grosses lames de fer, rengées de tel artifice, qu'à
l'endroit des iointures des membres elles prestoient au mouuement.
On eust dict que c'estoient des hommes de fer: car ils auoient des•
accoustremens de teste si proprement assis, et representans au naturel
la forme et parties du visage, qu'il n'y auoit moyen de les
assener que par des petits trous ronds, qui respondoient à leurs
yeux, leur donnant vn peu de lumiere, et par des fentes, qui estoient
à l'endroict des naseaux, par où ils prenoyent assez malaisément3
haleine,
Flexilis inductis animatur lamina membris,
Horribilis visu; credas simulacra moueri
Ferrea, cognatôque viros spirare metallo.
Par vestitus equis: ferrata fronte minantur,•
Ferratôsque mouent, securi vulneris, armos.
Voila vne description, qui retire bien fort à l'equippage d'vn homme
d'armes François, à tout ses bardes. Plutarque dit que Demetrius
fit faire pour luy, et pour Alcinus, le premier homme de guerre qui
fust pres de luy, à chacun vn harnois complet du poids de six vingts4
liures, là où les communs harnois n'en pesoient que soixante.