Il est tousiours procliue aux femmes de disconuenir à leurs maris.
Elles saisissent à deux mains toutes couuertures de leur contraster:
la premiere excuse leur sert de pleniere iustification. I'en
ay veu, qui desrobboit gros à son mary, pour, disoit-elle à son confesseur,
faire ses aulmosnes plus grasses. Fiez vous à cette religieuse
dispensation. Nul maniement leur semble auoir assez de dignité,2
s'il vient de la concession du mary. Il faut qu'elles l'vsurpent ou finement
ou fierement, et tousiours iniurieusement, pour luy donner de la
grace et de l'authorité. Comme en mon propos, quand c'est contre
vn pauure vieillard, et pour des enfants, lors empoignent elles ce
tiltre, et en seruent leur passion, auec gloire: et comme en vn commun
seruage, monopolent facilement contre sa domination et gouuernement.
Si ce sont masles, grands et fleurissans, ils subornent
aussi incontinent ou par force, ou par faueur, et maistre d'hostel et
receueur, et tout le reste. Ceux qui n'ont ny femme ny fils, tombent
en ce malheur plus difficilement, mais plus cruellement aussi et indignement.3
Le vieil Caton disoit en son temps, qu'autant de valets,
autant d'ennemis. Voyez si selon la distance de la pureté de son
siecle au nostre, il ne nous a pas voulu aduertir, que femme, fils,
et valet, autant d'ennemis à nous. Bien sert à la decrepitude de nous
fournir le doux benefice d'inapperceuance et d'ignorance, et facilité
à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que seroit-ce de nous;
mesme en ce temps, où les Iuges qui ont à decider noz controuerses,
sont communément partisans de l'enfance et interessez?   Au cas
que cette pipperie m'eschappe à voir, aumoins ne m'eschappe-il pas,
à voir que ie suis tres-pippable. Et aura-on iamais assez dit, de
quel prix est vn amy, à comparaison de ces liaisons ciuiles? L'image
mesme, que i'en voy aux bestes, si pure, auec quelle religion ie la
respecte! Si les autres me pippent, au moins ne me pippe-ie pas
moy-mesme à m'estimer capable de m'en garder: ny à me ronger
la ceruelle pour m'en rendre. Ie me sauue de telles trahisons en mon
propre giron, non par vne inquiete et tumultuaire curiosité, mais1
par diuersion plustost, et resolution. Quand i'oy reciter l'estat de
quelqu'vn, ie ne m'amuse pas à luy: ie tourne incontinent les yeux
à moy, voir comment i'en suis. Tout ce qui le touche me regarde.
Son accident m'aduertit et m'esueille de ce costé-là. Tous les iours
et à toutes heures, nous disons d'vn autre ce que nous dirions plus
proprement de nous, si nous sçauions replier aussi bien qu'estendre
nostre consideration. Et plusieurs autheurs blessent en cette maniere
la protection de leur cause, courant en auant temerairement
à l'encontre de celle qu'ils attaquent, et lanceant à leurs ennemis
des traits, propres à leur estre relancez plus auantageusement.2
Feu M. le Mareschal de Monluc, ayant perdu son filz, qui mourut
en l'Isle de Maderes, braue Gentil-homme à la verité et de grande
esperance, me faisoit fort valoir entre ses autres regrets, le desplaisir
et creue-cœur qu'il sentoit de ne s'estre iamais communiqué à
luy: et sur cette humeur d'vne grauité et grimace paternelle, auoir
perdu la commodité de gouster et bien cognoistre son filz; et aussi
de luy declarer l'extreme amitié qu'il luy portoit, et le digne iugement
qu'il faisoit de sa vertu. Et ce pauure garçon, disoit-il, n'a
rien veu de moy qu'vne contenance refroignée et pleine de mespris,
et a emporté cette creance, que ie n'ay sçeu ny l'aimer ny l'estimer3
selon son merite. A qui gardoy-ie à descouurir cette singuliere affection
que ie luy portoy dans mon ame? estoit-ce pas luy qui en
deuoit auoir tout le plaisir et toute l'obligation? Ie me suis contraint
et gehenné pour maintenir ce vain masque: et y ay perdu le plaisir
de sa conuersation, et sa volonté quant et quant, qu'il ne me peut
auoir portée autre que bien froide, n'ayant iamais receu de moy que
rudesse, ny senti qu'vne façon tyrannique. Ie trouue que cette plainte
estoit bien prise et raisonnable. Car comme ie sçay par vne trop
certaine experience, il n'est aucune si douce consolation en la perte
de noz amis, que celle que nous apporte la science de n'auoir rien
oublié à leur dire, et d'auoir eu auec eux vne parfaite et entiere
communication. O mon amy! En vaux-ie mieux d'en auoir le goust,
ou si i'en vaux moins? i'en vaux certes bien mieux. Son regret me1
console et m'honnore. Est-ce pas vn pieux et plaisant office de ma
vie, d'en faire à tout iamais les obseques? Est-il iouyssance qui
vaille cette priuation?   Ie m'ouure aux miens tant que ie puis, et
leur signifie tres-volontiers l'estat de ma volonté, et de mon iugement
enuers eux, comme enuers vn chacun: ie me haste de me produire,
et de me presenter: car ie ne veux pas qu'on s'y mesconte, à
quelque part que ce soit. Entre autres coustumes particulieres qu'auoient
noz anciens Gaulois, à ce que dit Cæsar, cette-cy en estoit
l'vne, que les enfans ne se presentoyent aux peres, ny s'osoyent
trouuer en public en leur compagnie, que lors qu'ils commençoyent2
à porter les armes; comme s'ils vouloyent dire que lors il estoit aussi
saison, que les peres les receussent en leur familiarité et
accointance.   I'ay veu encore vne autre sorte d'indiscretion en aucuns
peres de mon temps, qui ne se contentent pas d'auoir priué pendant
leur longue vie, leurs enfans de la part qu'ils deuoient auoir naturellement
en leurs fortunes, mais laissent encore apres eux, à leurs
femmes cette mesme authorité sur tous leurs biens, et loy d'en disposer
à leur fantasie. Et ay cognu tel Seigneur des premiers officiers
de nostre Couronne, ayant par esperance de droit à venir, plus
de cinquante mille escus de rente, qui est mort necessiteux et accablé3
de debtes, aagé de plus de cinquante ans, sa mere en son extreme
decrepitude, iouyssant encore de tous ses biens par l'ordonnance
du pere, qui auoit de sa part vescu pres de quatre vingts ans.
Cela ne me semble aucunement raisonnable. Pourtant trouue-ie peu
d'aduancement à vn homme de qui les affaires se portent bien,
d'aller chercher vne femme qui le charge d'vn grand dot; il n'est
point de debte estrangere qui apporte plus de ruyne aux maisons:
mes predecesseurs ont communement suyui ce conseil bien à propos,
et moy aussi. Mais ceux qui nous desconseillent les femmes riches,
de peur qu'elles soyent moins traictables et recognoissantes, se
trompent, de faire perdre quelque reelle commodité, pour vne si
friuole coniecture. A vne femme desraisonnable, il ne couste non
plus de passer par dessus vne raison, que par dessus vne autre. Elles
s'ayment le mieux où elles ont plus de tort. L'iniustice les alleche:
comme les bonnes, l'honneur de leurs actions vertueuses: et en sont
debonnaires d'autant plus, qu'elles sont plus riches: comme plus
volontiers et glorieusement chastes, de ce qu'elles sont belles.
C'est raison de laisser l'administration des affaires aux meres
pendant que les enfans ne sont pas en l'aage selon les loix pour en1
manier la charge: mais le pere les a bien mal nourris, s'il ne peut
esperer qu'en leur maturité, ils auront plus de sagesse et de suffisance
que sa femme, veu l'ordinaire foiblesse du sexe. Bien seroit-il
toutesfois à la verité plus contre Nature, de faire despendre les
meres de la discretion de leurs enfans. On leur doit donner largement,
dequoy maintenir leur estat selon la condition de leur maison
et de leur aage, d'autant que la necessité et l'indigence est beaucoup
plus mal seante et mal-aisée à supporter à elles qu'aux masles: il
faut plustost en charger les enfans que la mere.   En general, la
plus saine distribution de noz biens en mourant, me semble estre,2
les laisser distribuer à l'vsage du païs. Les loix y ont mieux pensé
que nous: et vaut mieux les laisser faillir en leur eslection, que de
nous hazarder de faillir temerairement en la nostre. Ils ne sont pas
proprement nostres, puis que d'vne prescription ciuile et sans nous,
ils sont destinez à certains successeurs. Et encore que nous ayons
quelque liberté audelà, ie tien qu'il faut vne grande cause et bien
apparente pour nous faire oster à vn, ce que sa Fortune luy auoit
acquis, et à quoy la iustice commune l'appelloit: et que c'est abuser
contre raison de cette liberté, d'en seruir noz fantasies friuoles
et priuées. Mon sort m'a faict grace, de ne m'auoir presenté des3
occasions qui me peussent tenter, et diuertir mon affection de la
commune et legitime ordonnance. I'en voy, enuers qui c'est temps
perdu d'employer vn long soin de bons offices. Vn mot receu de
mauuais biais efface le merite de dix ans. Heureux, qui se trouue à
point, pour leur oindre la volonté sur ce dernier passage. La voisine
action l'emporte, non pas les meilleurs et plus frequents offices,
mais les plus recents et presents font l'operation. Ce sont
gents qui se iouent de leurs testaments, comme de pommes ou de
verges, à gratifier ou chastier chaque action de ceux qui y pretendent
interest. C'est chose de trop longue suitte, et de trop de poids,
pour estre ainsi promenée à chasque instant: et en laquelle les
sages se plantent vne fois pour toutes, regardans sur tout à la raison
et obseruance publique.   Nous prenons vn peu trop à cœur ces substitutions
masculines: et proposons vne eternité ridicule à noz
noms. Nous poisons aussi trop les vaines coniectures de l'aduenir,
que nous donnent les esprits puerils. A l'aduenture eust on faict
iniustice, de me deplacer de mon rang, pour auoir esté le plus lourd1
et plombé, le plus long et desgousté en ma leçon, non seulement
que tous mes freres, mais que tous les enfans de ma prouince: soit
leçon d'exercice d'esprit, soit leçon d'exercice de corps. C'est follie
de faire des triages extraordinaires, sur la foy de ces diuinations,
ausquelles nous sommes si souuent trompez. Si on peut blesser cette
regle, et corriger les destinées aux chois qu'elles ont faict de noz
heritiers, on le peut auec plus d'apparence, en consideration de
quelque remarquable et enorme difformité corporelle: vice constant
inamandable: et selon nous, grands estimateurs de la beauté,
d'important preiudice.   Le plaisant dialogue du legislateur de2
Platon, auec ses citoyens, fera honneur à ce passage. Comment
donc, disent ils sentans leur fin prochaine, ne pourrons nous point
disposer de ce qui est à nous, à qui il nous plaira? O Dieux, quelle
cruauté! Qu'il ne nous soit loisible, selon que les nostres nous auront
seruy en noz maladies, en nostre vieillesse, en noz affaires, de
leur donner plus et moins selon noz fantasies! A quoy le legislateur
respond en cette maniere: Mes amis, qui auez sans doubte bien tost
à mourir, il est mal-aisé, et que vous vous cognoissiez, et que vous
cognoissiez ce qui est à vous, suiuant l'inscription Delphique. Moy,
qui fay les loix, tien, que ny vous n'estes à vous, ny n'est à vous ce3
que vous iouyssez. Et voz biens et vous, estes à vostre famille tant
passée que future: mais encore plus sont au public, et vostre famille
et voz biens. Parquoy de peur que quelque flatteur en vostre vieillesse
ou en vostre maladie, ou quelque passion vous sollicite mal à propos,
de faire testament iniuste, ie vous en garderay. Mais ayant respect
et à l'interest vniuersel de la cité, et à celuy de vostre maison, i'establiray
des loix, et feray sentir, comme de raison, que la commodité
particuliere doit ceder à la commune. Allez vous en ioyeusement où
la necessité humaine vous appelle. C'est à moy, qui ne regarde pas
l'vne chose plus que l'autre, qui autant que ie puis, me soingne du
general, d'auoir soucy de ce que vous laissez.   Reuenant à mon
propos, il me semble en toutes façons, qu'il naist rarement des femmes
à qui la maistrise soit deuë sur des hommes, sauf la maternelle
et naturelle: si ce n'est pour le chastiment de ceux, qui par quelque
humeur fiebureuse, se sont volontairement soubsmis à elles: mais
cela ne touche aucunement les vieilles, dequoy nous parlons icy. C'est1
l'apparence de cette consideration, qui nous a faict forger et donner
pied si volontiers, à cette loy, que nul ne veit onques, qui priue les
femmes de la succession de cette couronne: et n'est guere Seigneurie
au monde, où elle ne s'allegue, comme icy, par vne vray-semblance
de raison qui l'authorise: mais la Fortune luy a donné
plus de credit en certains lieux qu'aux autres. Il est dangereux de
laisser à leur iugement la dispensation de nostre succession, selon
le choix qu'elles feront des enfans, qui est à tous les coups inique
et fantastique. Car cet appetit desreglé et goust malade, qu'elles ont
au temps de leurs groisses, elles l'ont en l'ame, en tout temps.2
Communement on les void s'addonner aux plus foibles et malotrus,
ou à ceux, si elles en ont, qui leur pendent encores au col. Car
n'ayans point assez de force de discours, pour choisir et embrasser
ce qui le vault, elles se laissent plus volontiers aller, où les impressions
de Nature sont plus seules: comme les animaux qui n'ont cognoissance
de leurs petits, que pendant qu'ils tiennent à leurs mammelles.
   Au demeurant il est aisé à voir par experience, que cette
affection naturelle, à qui nous donnons tant d'authorité, a les racines
bien foibles. Pour vn fort leger profit, nous arrachons tous les iours
leurs propres enfans d'entre les bras des meres, et leur faisons3
prendre les nostres en charge: nous leur faisons abandonner les
leurs à quelque chetiue nourrisse, à qui nous ne voulons pas commettre
les nostres, ou à quelque cheure; leur deffendant non seulement
de les allaiter, quelque danger qu'ils en puissent encourir:
mais encore d'en auoir aucun soin, pour s'employer du tout au seruice
des nostres. Et voit-on en la plus part d'entre elles, s'engendrer
bien tost par accoustumance vn'affection bastarde, plus vehemente
que la naturelle, et plus grande sollicitude de la conseruation des
enfans empruntez, que des leurs propres. Et ce que i'ay parlé des
cheures, c'est d'autant qu'il est ordinaire autour de chez moy, de
voir les femmes de village, lors qu'elles ne peuuent nourrir les enfans
de leurs mammelles, appeller des cheures à leurs secours. Et
i'ay à cette heure deux lacquais, qui ne tetterent iamais que huict
iours laict de femmes. Ces cheures sont incontinent duites à venir
allaicter ces petits enfans, recognoissent leur voix quand ils crient,
et y accourent: si on leur en presente vn autre que leur nourrisson,
elles le refusent, et l'enfant en fait de mesme d'vne autre cheure.1
I'en vis vn l'autre iour, à qui on osta la sienne, par ce que son
pere ne l'auoit qu'empruntée d'vn sien voisin, il ne peut iamais s'adonner
à l'autre qu'on luy presenta, et mourut sans doute, de faim.
Les bestes alterent et abbastardissent aussi aisément que nous,
l'affection naturelle. Ie croy qu'en ce que recite Herodote de certain
destroit de la Lybie, il y a souuent du mesconte: il dit qu'on
s'y mesle aux femmes indifferemment: mais que l'enfant ayant force
de marcher, trouue son pere celuy, vers lequel, en la presse, la
naturelle inclination porte ses premiers pas.   Or à considerer cette
simple occasion d'aymer noz enfans, pour les auoir engendrez, pour2
laquelle nous les appellons autres nous mesmes: il semble qu'il y
ait bien vne autre production venant de nous, qui ne soit pas de
moindre recommendation. Car ce que nous engendrons par l'ame,
les enfantements de nostre esprit, de nostre courage et suffisance,
sont produits par vne plus noble partie que la corporelle, et sont
plus nostres. Nous sommes pere et mere ensemble en cette generation:
ceux-cy nous coustent bien plus cher, et nous apportent plus
d'honneur, s'ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos
autres enfans, est beaucoup plus leur, que nostre: la part que nous
y auons est bien legere: mais de ceux-cy, toute la beauté, toute la3
grace et prix est nostre. Par ainsin ils nous representent et nous
rapportent bien plus viuement que les autres. Platon adiouste, que
ce sont icy des enfants immortels, qui immortalisent leurs peres,
voire et les deïfient, comme Lycurgus, Solon, Minos. Or les Histoires
estants pleines d'exemples de cette amitié commune des peres enuers
les enfans, il ne m'a pas semblé hors de propos d'en trier aussi quelqu'vn
de cette-cy. Heliodorus ce bon Euesque de Tricea, ayma mieux
perdre la dignité, le profit, la deuotion d'vne prelature si venerable,
que de perdre sa fille: fille qui dure encore bien gentille: mais à
l'aduenture pourtant vn peu trop curieusement et mollement goderonnée
pour fille ecclesiastique et sacerdotale, et de trop amoureuse
façon. Il y eut vn Labienus à Rome, personnage de grande valeur et
authorité, et entre autres qualitez, excellent en toute sorte de literature,
qui estoit, ce croy-ie, fils de ce grand Labienus, le premier des
capitaines qui furent soubs Cæsar en la guerre des Gaules, et qui
depuis s'estant ietté au party du grand Pompeius, s'y maintint si
valeureusement iusques à ce que Cæsar le deffit en Espaigne. Ce1
Labienus dequoy ie parle, eut plusieurs enuieux de sa vertu, et
comme il est vray-semblable, les courtisans et fauoris des Empereurs
de son temps, pour ennemis de sa franchise, et des humeurs paternelles,
qu'il retenoit encore contre la tyrannie, desquelles il est
croiable qu'il auoit teint ses escrits et ses liures. Ses aduersaires
poursuiuirent deuant le magistrat à Rome, et obtindrent de faire
condamner plusieurs siens ouurages qu'il auoit mis en lumiere, à
estre bruslés. Ce fut par luy que commença ce nouuel exemple de
peine, qui depuis fut continué à Rome à plusieurs autres, de punir
de mort les escrits mesmes, et les estudes. Il n'y auoit point assez de2
moyen et matiere de cruauté, si nous n'y meslions des choses que
Nature a exemptées de tout sentiment et de toute souffrance, comme
la reputation et les inuentions de nostre esprit: et si nous n'allions
communiquer les maux corporels aux disciplines et monumens des
Muses. Or Labienus ne peut souffrir cette perte, ny de suruiure à
cette sienne si chere geniture; il se fit porter et enfermer tout vif
dans le monument de ses ancestres, là où il pourueut tout d'vn train
à se tuer et à s'enterrer ensemble. Il est malaisé de montrer aucune
autre plus vehemente affection paternelle que celle-là. Cassius Seuerus,
homme tres-eloquent et son familier, voyant brusler ses liures,3
crioit que par mesme sentence on le deuoit quant et quant condamner
à estre bruslé tout vif, car il portoit et conseruoit en sa memoire ce
qu'ils contenoient. Pareil accident aduint à Greuntius Cordus accusé
d'auoir en ses liures loué Brutus et Cassius. Ce Senat vilain, seruile,
et corrompu, et digne d'vn pire maistre que Tibere, condamna ses
escrits au feu. Il fut content de faire compagnie à leur mort, et se
tua par abstinence de manger. Le bon Lucanus estant iugé par ce
coquin Neron; sur les derniers traits de sa vie, comme la pluspart
du sang fut desia escoulé par les veines des bras, qu'il s'estoit faictes
tailler à son medecin pour mourir, et que la froideur eut saisi les4
extremitez de ses membres, et commençast à s'approcher des parties
vitales; la derniere chose qu'il eut en sa memoire, ce furent
aucuns des vers de son liure de la guerre de Pharsale, qu'il recitoit,
et mourut ayant cette derniere voix en la bouche. Cela qu'estoit-ce,
qu'vn tendre et paternel congé qu'il prenoit de ses enfans; representant
les a-dieux et les estroits embrassemens que nous donnons
aux nostres en mourant; et vn effet de cette naturelle inclination,
qui r'appelle en nostre souuenance en cette extremité, les choses,
que nous auons eu les plus cheres pendant nostre vie?   Pensons
nous qu'Epicurus qui en mourant tourmenté, comme il dit, des1
extremes douleurs de la cholique, auoit toute sa consolation en la
beauté de la doctrine qu'il laissoit au monde, eust receu autant de
contentement d'vn nombre d'enfans bien nais et bien esleuez, s'il en
eust eu, comme il faisoit de la production de ses riches escrits? et
que s'il eust esté au chois de laisser apres luy vn enfant contrefaict
et mal nay, ou vn liure sot et inepte, il ne choisist plustost, et non
luy seulement, mais tout homme de pareille suffisance, d'encourir
le premier mal'heur que l'autre? Ce seroit à l'aduenture impieté en
Sainct Augustin, pour exemple, si d'vn costé on luy proposoit d'enterrer
ses escrits, dequoy nostre religion reçoit vn si grand fruict, ou2
d'enterrer ses enfans au cas qu'il en eust, s'il n'aymoit mieux enterrer
ses enfans. Et ie ne sçay si ie n'aymerois pas mieux beaucoup en
auoir produict vn parfaictement bien formé, de l'accointance des
Muses, que de l'accointance de ma femme. A cettuy-cy tel qu'il est,
ce que ie donne, ie le donne purement et irreuocablement, comme
on donne aux enfans corporels. Ce peu de bien, que ie luy ay faict,
il n'est plus en ma disposition. Il peut sçauoir assez de choses que
ie ne sçay plus, et tenir de moy ce que ie n'ay point retenu: et qu'il
faudroit que tout ainsi qu'vn estranger, i'empruntasse de luy, si
besoin m'en venoit. Si ie suis plus sage que luy, il est plus riche que3
moy. Il est peu d'hommes addonnez à la poësie, qui ne se gratifiassent
plus d'estre peres de l'Eneide que du plus beau garçon
de Rome: et qui ne souffrissent plus aisément l'vne perte que
l'autre. Car selon Aristote, de tous ouuriers le poëte est nommément
le plus amoureux de son ouurage. Il est malaisé à croire, qu'Epaminondas
qui se vantoit de laisser pour toute posterité des filles qui
feroyent vn iour honneur à leur pere (c'estoyent les deux nobles
victoires qu'il auoit gaigné sur les Lacedemoniens) eust volontiers
consenty d'eschanger celles-là, aux plus gorgiases de toute la Grece:
ou qu'Alexandre et Cæsar ayent iamais souhaité d'estre priuez de4
la grandeur de leurs glorieux faicts de guerre, pour la commodité
d'auoir des enfans et heritiers, quelques parfaicts et accompliz qu'ils
peussent estre. Voire ie fay grand doubte que Phidias ou autre excellent
statuaire, aymast autant la conseruation et la durée de ses
enfans naturels, comme il feroit d'vne image excellente, qu'auec
long trauail et estude il auroit parfaite selon l'art. Et quant à ces
passions vitieuses et furieuses, qui ont eschauffé quelque fois les
peres à l'amour de leurs filles, ou les meres enuers leurs fils,
encore s'en trouue-il de pareilles en cette autre sorte de parenté.
Tesmoing ce que lon recite de Pygmalion, qu'ayant basty vne statue
de femme de beauté singuliere, il deuint si esperduement espris de
l'amour forcené de ce sien ouurage, qu'il falut, qu'en faueur de sa1
rage les Dieux la luy viuifiassent:

Tentatum mollescit ebur, positóque rigore
Subsidit digitis.

CHAPITRE IX.    (TRADUCTION LIV. II, CH. IX.)
Des armes des Parthes.

C'EST vne façon vitieuse de la noblesse de nostre temps, et pleine
de mollesse, de ne prendre les armes que sur le point d'vne extreme
necessité: et s'en descharger aussi tost qu'il y a tant soit peu
d'apparence, que le danger soit esloigné. D'où il suruient plusieurs
desordres: car chacun criant et courant à ses armes, sur le point
de la charge, les vns sont à lacer encore leur cuirasse, que leurs
compaignons sont desia rompus. Nos peres donnoient leur salade,2
leur lance, et leurs gantelets à porter, et n'abandonnoient le reste
de leur equippage, tant que la couruée duroit. Nos trouppes sont à
cette heure toutes troublées et difformes, par la confusion du bagage
et des valets qui ne peuuent esloigner leurs maistres, à cause
de leurs armes. Tite Liue parlant des nostres, Intolerantissima laboris
corpora vix arma humeris gerebant. Plusieurs nations vont
encore et alloient anciennement à la guerre sans se couurir: ou se
couuroient d'inutiles defences.

Tegmina queis capitum raptus de subere cortex.

Alexandre le plus hazardeux Capitaine qui fut iamais, s'armoit fort3
rarement. Et ceux d'entre nous qui les mesprisent n'empirent pour
cela de guere leur marché. S'il se voit quelqu'vn tué par le defaut
d'vn harnois, il n'en est guere moindre nombre, que l'empeschement
des armes a faict perdre, engagés sous leur pesanteur, ou
froissez et rompus, ou par vn contre-coup, ou autrement. Car il
semble, à la verité, à voir le poix des nostres et leur espesseur,
que nous ne cherchons qu'à nous deffendre, et en sommes plus
chargez que couuers. Nous auons assez à faire à en soustenir le faix,
entrauez et contraints, comme si nous n'auions à combattre que du
choq de nos armes: et comme si nous n'auions pareille obligation
à les deffendre, qu'elles ont à nous. Tacitus peint plaisamment des
gens de guerre de nos anciens Gaulois, ainsin armez pour se maintenir
seulement, n'ayans moyen ny d'offencer ny d'estre offencez, ny1
de se releuer abbatus. Lucullus voyant certains hommes d'armes
Medois, qui faisoient front en l'armée de Tigranes, poisamment et
malaisément armez, comme dans vne prison de fer, print de là
opinion de les deffaire aisément, et par eux commença sa charge et
sa victoire. Et à present que nos mousquetaires sont en credit, ie
croy qu'on trouuera quelque inuention de nous emmurer pour nous
en garentir, et nous faire trainer à la guerre enfermez dans des
bastions, comme ceux que les anciens faisoient porter à leurs elephans.
   Cette humeur est bien esloignée de celle du ieune Scipion,
lequel accusa aigrement ses soldats, de ce qu'ils auoyent semé des2
chausse-trapes soubs l'eau à l'endroit du fossé, par où ceux d'vne
ville qu'il assiegeoit, pouuoient faire des sorties sur luy: disant que
ceux qui assailloient, deuoient penser à entreprendre, non pas à
craindre. Et craignoit auec raison que cette prouision endormist leur
vigilance à se garder. Il dict aussi à vn ieune homme, qui luy faisoit
montre de son beau bouclier: Il est vrayement beau, mon fils, mais
vn soldat Romain doit auoir plus de fiance en sa main dextre, qu'en
la gauche.   Or il n'est que la coustume, qui nous rende insupportable
la charge de nos armes.

L'husbergo in dosso haueano, et l'elmo in testa,3
Duo di quelli guerrier d'i quali io canto.
Ne notte o di doppo ch'entraro in questa
Stanza, gl' haueanò mai mesi da canto,
Che facile à portar comme la vesta
Era lor, perchè in vso l'hauean tanto.

L'Empereur Caracalla alloit par païs à pied armé de toutes pieces,
conduisant son armée. Les pietons Romains portoient non seulement
le morion, l'espée, et l'escu: car quant aux armes, dit Cicero, ils
estoient si accoustumez à les auoir sur le dos, qu'elles ne les empeschoient
non plus que leurs membres: arma enim, membra militis4
esse dicunt: mais quant et quant encore, ce qu'il leur falloit de
viures, pour quinze iours, et certaine quantité de paux pour faire
leurs rempars, iusques à soixante liures de poix. Et les soldats de
Marius ainsi chargez, marchant en bataille, estoient duits à faire
cinq lieuës en cinq heures, et six s'il y auoit haste. Leur discipline
militaire estoit beaucoup plus rude que la nostre: aussi produisoit
elle de bien autres effects. Le ieune Scipion reformant son armée en
Espaigne, ordonna à ses soldats de ne manger que debout, et rien
de cuit. Ce traict est merueilleux à ce propos, qu'il fut reproché à
vn soldat Lacedemonien, qu'estant à l'expedition d'vne guerre, on1
l'auoit veu soubs le couuert d'vne maison: ils estoient si durcis à la
peine, que c'estoit honte d'estre veu soubs vn autre toict que celuy
du ciel, quelque temps qu'il fist. Nous ne menerions guere loing nos
gens à ce prix là.   Au demeurant Marcellinus, homme nourry aux
guerres Romaines, remerque curieusement la façon que les Parthes
auoyent de s'armer, et la remerque d'autant qu'elle estoit esloignée
de la Romaine. Ils auoyent, dit-il, des armes tissuës en maniere de
petites plumes, qui n'empeschoient pas le mouuement de leur corps:
et si estoient si fortes que nos dards reiallissoient venans à les
hurter: ce sont les escailles, dequoy nos ancestres auoient fort accoustumé2
de se seruir. Et en vn autre lieu: Ils auoient, dit-il, leurs
cheuaux fors et roides, couuerts de gros cuir, et eux estoient armez
de cap à pied, de grosses lames de fer, rengées de tel artifice, qu'à
l'endroit des iointures des membres elles prestoient au mouuement.
On eust dict que c'estoient des hommes de fer: car ils auoient des
accoustremens de teste si proprement assis, et representans au naturel
la forme et parties du visage, qu'il n'y auoit moyen de les
assener que par des petits trous ronds, qui respondoient à leurs
yeux, leur donnant vn peu de lumiere, et par des fentes, qui estoient
à l'endroict des naseaux, par où ils prenoyent assez malaisément3
haleine,

Flexilis inductis animatur lamina membris,
Horribilis visu; credas simulacra moueri
Ferrea, cognatôque viros spirare metallo.
Par vestitus equis: ferrata fronte minantur,
Ferratôsque mouent, securi vulneris, armos.

Voila vne description, qui retire bien fort à l'equippage d'vn homme
d'armes François, à tout ses bardes. Plutarque dit que Demetrius
fit faire pour luy, et pour Alcinus, le premier homme de guerre qui
fust pres de luy, à chacun vn harnois complet du poids de six vingts4
liures, là où les communs harnois n'en pesoient que soixante.

CHAPITRE X.    (TRADUCTION LIV. II, CH. X.)
Des Liures.

IE ne fay point de doute, qu'il ne m'aduienne souuent de parler de
choses, qui sont mieux traictées chez les maistres du mestier, et
plus veritablement. C'est icy purement l'essay de mes facultez naturelles,
et nullement des acquises. Et qui me surprendra d'ignorance,
il ne fera rien contre moy: car à peine respondroy-ie à autruy de
mes discours, qui ne m'en responds point à moy, ny n'en suis satisfaict.
Qui sera en cherche de science, si la pesche où elle se loge:
il n'est rien dequoy ie face moins de profession. Ce sont icy mes
fantasies, par lesquelles ie ne tasche point à donner à connoistre
les choses, mais moy: elles me seront à l'aduenture connues vn1
iour, ou l'ont autresfois esté, selon que la Fortune m'a peu porter
sur les lieux, où elles estoient esclaircies. Mais il ne m'en souuient
plus. Et si ie suis homme de quelque leçon, ie suis homme de nulle
retention. Ainsi ie ne pleuuy aucune certitude, si ce n'est de faire
connoistre iusques à quel poinct monte pour cette heure, la connoissance
que i'en ay.   Qu'on ne s'attende pas aux matieres, mais à la
façon que i'y donne. Qu'on voye en ce que i'emprunte, si i'ay sçeu
choisir dequoy rehausser ou secourir proprement l'inuention, qui
vient tousiours de moy. Car ie fay dire aux autres, non à ma teste,
mais à ma suite, ce que ie ne puis si bien dire, par foiblesse de mon2
langage, ou par foiblesse de mon sens. Ie ne compte pas mes emprunts,
ie les poise. Et si ie les eusse voulu faire valoir par nombre,
ie m'en fusse chargé deux fois autant. Ils sont touts, ou fort peu
s'en faut, de noms si fameux et anciens, qu'ils me semblent se
nommer assez sans moy. Ez raisons, comparaisons, argumens, si
i'en transplante quelcun en mon solage, et confons aux miens, à
escient i'en cache l'autheur, pour tenir en bride la temerité de ces
sentences hastiues, qui se iettent sur toute sorte d'escrits: notamment
ieunes escrits, d'hommes encore viuants: et en vulgaire, qui
reçoit tout le monde à en parler, et qui semble conuaincre la conception
et le dessein vulgaire de mesmes. Ie veux qu'ils donnent vne
nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu'ils s'eschaudent à iniurier
Seneque en moy. Il faut musser ma foiblesse souz ces grands credits.
I'aimeray quelqu'vn qui me sçache deplumer: ie dy par clairté de
iugement, et par la seule distinction de la force et beauté des propos.
Car moy, qui, à faute de memoire, demeure court tous les
coups, à les trier, par recognoissance de nation, sçay tresbien
connoistre, à mesurer ma portée, que mon terroir n'est aucunement1
capable d'aucunes fleurs trop riches, que i'y trouue semées, et que
tous les fruicts de mon creu ne les sçauroient payer. De cecy suis-ie
tenu de respondre, si ie m'empesche moy-mesme, s'il y a de la vanité
et vice en mes discours, que ie ne sente point, ou que ie ne soye
capable de sentir en me le representant. Car il eschappe souuent
des fautes à nos yeux: mais la maladie du iugement consiste à ne
les pouuoir apperceuoir, lors qu'vn autre nous les descouure. La
science et la verité peuuent loger chez nous sans iugement, et le
iugement y peut aussi estre sans elles: voire la reconnoissance de
l'ignorance est l'vn des plus beaux et plus seurs tesmoignages de2
iugement que ie trouue. Ie n'ay point d'autre sergent de bande, à
renger mes pieces, que la Fortune. A mesme que mes resueries se
presentent, ie les entasse: tantost elles se pressent en foule, tantost
elles se trainent à la file. Ie veux qu'on voye mon pas naturel et
ordinaire ainsi detraqué qu'il est. Ie me laisse aller comme ie me
trouue. Aussi ne sont ce point icy matieres, qu'il ne soit pas permis
d'ignorer, et d'en parler casuellement et temerairement.   Ie souhaiterois
auoir plus parfaicte intelligence des choses, mais ie ne la
veux pas achepter si cher qu'elle couste. Mon dessein est de passer
doucement, et non laborieusement ce qui me reste de vie. Il n'est3
rien pourquoy ie me vueille rompre la teste: non pas pour la science,
de quelque grand prix qu'elle soit.   Ie ne cherche aux liures
qu'à m'y donner du plaisir par vn honneste amusement: ou si i'estudie,
ie n'y cherche que la science, qui traicte de la connoissance
de moy-mesmes, et qui m'instruise à bien mourir et à bien viure.

Has meus ad metas sudet oportet equus.