Qu'on loge vn philosophe dans vne cage de menus filets de fer
clair-semez, qui soit suspendue au hault des tours nostre Dame de
Paris; il verra par raison euidente, qu'il est impossible qu'il en
tombe; et si ne se sçauroit garder, s'il n'a accoustumé le mestier4
des couureurs, que la veuë de cette haulteur extreme, ne l'espouuante
et ne le transisse. Car nous auons assez affaire de nous asseurer
aux galeries, qui sont en nos clochers, si elles sont façonnées
à iour, encores qu'elles soyent de pierre. Il y en a qui n'en
peuuent pas seulement porter la pensée. Qu'on iette vne poultre
entre ces deux tours d'vne grosseur telle qu'il nous la faut à nous
promener dessus, il n'y a sagesse philosophique de si grande fermeté,
qui puisse nous donner courage d'y marcher, comme nous
ferions si elle estoit à terre. I'ay souuent essayé cela, en noz montaignes
de deça, et si suis de ceux qui ne s'effrayent que mediocrement
de telles choses, que ie ne pouuoy souffrir la veuë de cette
profondeur infinie, sans horreur et tremblement de iarrets et de
cuisses, encores qu'il s'en fallust bien ma longueur, que ie ne
fusse du tout au bord, et n'eusse sçeu choir, si ie ne me fusse
porté à escient au danger. I'y remarquay aussi, quelque haulteur
qu'il y eust, pourueu qu'en cette pente il s'y presentast vn arbre,1
ou bosse de rocher, pour soustenir vn peu la veuë, et la diuiser,
que cela nous allege et donne asseurance; comme si c'estoit chose
dequoy à la cheute nous peussions receuoir secours: mais que les
precipices coupez et vniz, nous ne les pouuons pas seulement regarder
sans tournoyement de teste: vt despici sine vertigine simul
oculornm animique non possit: qui est vne euidente imposture de
la veuë. Ce fut pourquoy ce beau philosophe se creua les yeux,
pour descharger l'ame de la desbauche qu'elle en receuoit, et pouuoir
philosopher plus en liberté. Mais à ce comte, il se deuoit
aussi faire estoupper les oreilles, que Theophrastus dit estre le2
plus dangereux instrument que nous ayons pour receuoir des impressions
violentes à nous troubler et changer; et se deuoit priuer
en fin de tous les autres sens; c'est à dire de son estre et de sa vie.
Car ils ont tous cette puissance, de commander nostre discours et
nostre ame. Fit etiam sæpe specie quadam, sæpe vocum grauitate et
cantibus, vt pellantur animi vehementius: sæpe etiam cura et timore.
Les medecins tiennent, qu'il y a certaines complexions, qui
s'agitent par aucuns sons et instrumens iusques à la fureur. I'en
ay veu, qui ne pouuoient ouyr ronger vn os soubs leur table sans
perdre patience: et n'est guere homme, qui ne se trouble à ce3
bruit aigre et poignant, que font les limes en raclant le fer: comme
à ouyr mascher pres de nous, ou ouyr parler quelqu'vn, qui ayt le
passage du gosier ou du nez empesché, plusieurs s'en esmeuuent,
iusques à la colere et la haine. Ce flusteur protocole de Gracchus,
qui amollissoit, roidissoit, et contournoit la voix de son maistre,
lors qu'il haranguoit à Rome, à quoy seruoit il, si le mouuement
et qualité du son, n'auoit force à esmouuoir et alterer le iugement
des auditeurs? Vrayement il y a bien dequoy faire si grande feste
de la fermeté de cette belle piece, qui se laisse manier et changer
au bransle et accidens d'vn si leger vent.   Cette mesme pipperie,4
que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoiuent à
leur tour. Nostre ame par fois s'en reuenche de mesme, ils mentent,
et se trompent à l'enuy. Ce que nous voyons et oyons agitez
de colere, nous ne l'oyons pas tel qu'il est.

Et solem geminum, et duplices se ostendere Thebas.

L'obiect que nous aymons, nous semble plus beau qu'il n'est:

Multimodis igitur prauas turpésque videmus
Esse in deliciis, summóque in honore vigere:

et plus laid celuy que nous auons à contre-cœur. A vn homme ennuyé
et affligé, la clarté du iour semble obscurcie et tenebreuse.
Noz sens sont non seulement alterez, mais souuent hebetez du tout,
par les passions de l'ame. Combien de choses voyons nous, que1
nous n'apperceuons pas, si nous auons nostre esprit empesché ailleurs?

In rebus quoque apertis noscere possis,
Si non aduertas animum, proinde esse, quasi omni
Tempore semotæ fuerint, longéque remotæ.

Il semble que l'ame retire au dedans, et amuse les puissances des
sens. Par ainsin et le dedans et le dehors de l'homme est plein de
foiblesse et de mensonge.   Ceux qui ont apparié nostre vie à vn
songe, ont eu de la raison, à l'aduanture plus qu'ils ne pensoyent.
Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultez,2
ne plus ne moins que quand elle veille; mais si plus mollement
et obscurement; non de tant certes, que la difference y
soit, comme de la nuict à vne clarté vifue: ouy, comme de la
nuict à l'ombre: là elle dort, icy elle sommeille: plus et moins;
ce sont tousiours tenebres, et tenebres Cymmeriennes. Nous veillons
dormants, et veillants dormons. Ie ne voy pas si clair dans le
sommeil: mais quant au veiller, ie ne le trouue iamais assez pur
et sans nuage. Encore le sommeil en sa profondeur, endort par
fois les songes: mais nostre veiller n'est iamais si esueillé, qu'il
purge et dissipe bien à poinct les resueries, qui sont les songes des3
veillants, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame receuant
les fantasies et opinions, qui luy nayssent en dormant, et authorizant
les actions de noz songes de pareille approbation, qu'elle fait
celles du iour: pourquoy ne mettons nous en doubte, si nostre
penser, nostre agir, est pas vn autre songer, et nostre veiller, quelque
espece de dormir?   Si les sens sont noz premiers iuges, ce
ne sont pas les nostres qu'il faut seuls appeller au conseil: car en
cette faculté, les animaux ont autant ou plus de droit que nous. Il
est certain qu'aucuns ont l'ouye plus aigue que l'homme, d'autres la
veue, d'autres le sentiment, d'autres l'attouchement ou le goust.
Democritus disoit que les Dieux et les bestes auoyent les facultez
sensitiues beaucoup plus parfaictes que l'homme. Or entre les effects
de leurs sens, et les nostres, la difference est extreme. Nostre
saliue nettoye et asseche noz playes, elle tue le serpent.

Tantáque in his rebus distantia differitásque est,
Vt quod aliis cibus est, aliis fuat acre venenum.
Sæpe etenim serpens, hominis contacta saliua,1
Disperit, ac sese mandendo conficit ipsa.

Quelle qualité donnerons nous à la saliue, ou selon nous, ou selon
le serpent? Par quel des deux sens verifierons nous sa veritable
essence que nous cherchons? Pline dit qu'il y a aux Indes certains
lieures marins, qui nous sont poison, et nous à eux: de maniere
que du seul attouchement nous les tuons. Qui sera veritablement
poison, ou l'homme, ou le poisson? à qui en croirons nous, ou au
poisson de l'homme, ou à l'homme du poisson? Quelque qualité
d'air infecte l'homme qui ne nuit point au bœuf; quelque autre le
bœuf, qui ne nuit point à l'homme; laquelle des deux sera en verité2
et en nature pestilente qualité? Ceux qui ont la iaunisse, ils
voyent toutes choses iaunastres et plus pasles que nous:

Lurida præterea fiunt quæcunque tuentur
Arquati.

Ceux qui ont cette maladie que les medecins nomment Hyposphragma,
qui est vne suffusion de sang soubs la peau, voient
toutes choses rouges et sanglantes. Ces humeurs, qui changent
ainsi les operations de nostre veuë, que sçauons nous si elles predominent
aux bestes, et leur sont ordinaires? Car nous en voyons
les vnes, qui ont les yeux iaunes, comme noz malades de iaunisse,3
d'autres qui les ont sanglans de rougeur: à celles là, il est
vray-semblable, que la couleur des obiects paroist autre qu'à
nous: quel iugement des deux sera le vray? Car il n'est pas dict,
que l'essence des choses, se rapporte à l'homme seul. La dureté,
la blancheur, la profondeur, et l'aigreur, touchent le seruice et
science des animaux, comme la nostre: Nature leur en a donné
l'vsage comme à nous. Quand nous pressons l'œil, les corps que
nous regardons, nous les apperceuons plus longs et estendus: plusieurs
bestes ont l'œil ainsi pressé: cette longueur est donc à l'aduanture
la veritable forme de ce corps, non pas celle que noz yeux4
luy donnent en leur assiette ordinaire. Si nous serrons l'œil par
dessoubs, les choses nous semblent doubles:

Bina lucernarum florentia lumina flammis,
Et duplices hominum facies, et corpora bina.

Si nous auons les oreilles empeschées de quelque chose, ou le passage
de l'ouye resserré, nous receuons le son autre, que nous ne
faisons ordinairement: les animaux qui ont les oreilles velues, ou
qui n'ont qu'vn bien petit trou au lieu de l'oreille, ils n'oyent par
consequent pas ce que nous oyons, et reçoiuent le son autre. Nous
voyons aux festes et aux theatres, qu'opposant à la lumiere des
flambeaux, vne vitre teinte de quelque couleur, tout ce qui est en
ce lieu, nous appert ou vert, ou iaune, ou violet:

Et vulgò faciunt id lutea russáque vela,1
Et ferrugina, cùm, magnis intenta theatris,
Per malos volgata trabésque trementia pendent:
Namque ibi consessum caueai subter, et omnem
Scenai speciem, patrum, matrúmque, deroúmque
Inficiunt, cogùntque suo volitare colore.

Il est vray-semblable que les yeux des animaux, que nous voyons
estre de diuerse couleur, leur produisent les apparences des corps
de mesmes leurs yeux.   Pour le iugement de l'operation des sens,
il faudroit donc que nous en fussions premierement d'accord auec
les bestes, secondement entre nous mesmes. Ce que nous ne sommes2
aucunement: et entrons en debat tous les coups de ce que
l'vn oyt, void, ou gouste, quelque chose autrement qu'vn autre:
et debattons autant que d'autre chose, de la diuersité des images
que les sens nous rapportent. Autrement oit, et voit par la regle
ordinaire de nature, et autrement gouste, vn enfant qu'vn homme
de trente ans: et cettuy-cy autrement qu'vn sexagenaire. Les sens
sont aux vns plus obscurs et plus sombres, aux autres plus ouuerts
et plus aigus. Nous receuons les choses autres et autres selon
que nous sommes, et qu'il nous semble. Or nostre sembler
estant si incertain et controuersé, ce n'est plus miracle, si on nous3
dit, que nous pouuons auouër que la neige nous apparoist blanche,
mais que d'establir si de son essence elle est telle, et à la verité,
nous ne nous en sçaurions respondre: et ce commencement esbranlé,
toute la science du monde s'en va necessairement à vau-l'eau. Quoy,
que noz sens mesmes s'entr'empeschent l'vn l'autre? vne peinture
semble esleuée à la veue, au maniement elle semble plate: dirons
nous que le musque soit aggreable ou non, qui resiouit nostre sentiment,
et offence nostre goust? Il y a des herbes et des vnguens
propres à vne partie du corps, qui en blessent vne autre: le miel
est plaisant au goust, mal plaisant à la veue. Ces bagues qui sont4
entaillées en forme de plumes, qu'on appelle en deuise, pennes
sans fin, il n'y a œil qui en puisse discerner la largeur, et qui se
sçeust deffendre de cette pipperie, que d'vn costé elle n'aille en
eslargissant, et s'appointant et estressissant par l'autre, mesmes
quand on la roulle autour du doigt: toutesfois au maniement elle
vous semble equable en largeur et par tout pareille. Ces personnes
qui pour aider leur volupté, se seruoyent anciennement de miroirs,
propres à grossir et aggrandir l'obiect qu'ils representent, affin que
les membres qu'ils auoient à embesongner, leur pleussent d'auantage
par cette accroissance oculaire: auquel des deux sens donnoient-ils
gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres
gros et grands à souhait, ou à l'attouchement qui les leur presentoit
petits et desdaignables? Sont-ce nos sens qui prestent au subject
ces diuerses conditions, et que les subjects n'en ayent pourtant1
qu'vne? Comme nous voyons du pain que nous mangeons; ce n'est
que pain, mais nostre vsage en fait des os, du sang, de la chair,
des poils, et des ongles:

Vt cibus, in membra atque artus cùm diditur omnes,
Disperit, atque aliam naturam sufficit ex se.

L'humeur que succe la racine d'vn arbre, elle se fait tronc, feuille
et fruict: l'air n'estant qu'vn, il se fait par l'application à vne
trompette, diuers en mille sortes de sons. Sont-ce, dis-ie, noz sens
qui façonnent de mesme, de diuerses qualitez ces subjects; ou s'ils
les ont telles? Et sur ce doubte, que pouuons nous resoudre de2
leur veritable essence? D'auantage puis que les accidens des maladies,
de la resuerie, ou du sommeil, nous font paroistre les
choses autres, qu'elles ne paroissent aux sains, aux sages, et à
ceux qui veillent: n'est-il pas vray-semblable que nostre assiette
droicte, et noz humeurs naturelles, ont aussi dequoy donner vn
estre aux choses, se rapportant à leur condition, et les accommoder
à soy, comme font les humeurs desreglées: et nostre santé
aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie? Pourquoy
n'a le temperé quelque forme des obiects relatiue à soy,
comme l'intemperé: et ne leur imprimera-il pareillement son charactere?3
Le desgousté charge la fadeur au vin; le sain la saueur;
l'alteré la friandise. Or nostre estat accommodant les choses à soy,
et les transformant selon soy, nous ne sçauons plus quelles sont les
choses en verité, car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par
noz sens. Où le compas, l'esquarre, et la regle sont gauches, toutes
les proportions qui s'en tirent, tous les bastimens qui se dressent
à leur mesure, sont aussi necessairement manques et deffaillans.
L'incertitude de noz sens rend incertain tout ce qu'ils produisent.

Denique vt in fabrica, si praua est regula prima,
Normáque si fallax rectis regionibus exit,4
Et libella aliqua si ex parte claudicat hilum,
Omnia mendosè fieri, atque obstipa necessum est,
Praua, cubantia, prona, supina, atque absona tecta,
Iam ruere vt quædam videantur velle, ruántque
Prodita iudiciis fallacibus omnia primis.
Hic igitur ratio tibi rerum praua necesse est,
Falsáque sit falsis quæcumque à sensibus orta est.

Au demeurant, qui sera propre à iuger de ces differences? Comme
nous disons aux debats de la religion, qu'il nous faut vn iuge non
attaché à l'vn ny à l'autre party, exempt de choix et d'affection,
ce qui ne se peut parmy les Chrestiens: il aduient de mesme en
cecy: car s'il est vieil, il ne peut iuger du sentiment de la vieillesse,
estant luy mesme partie en ce debat: s'il est ieune, de
mesme: sain, de mesme, de mesme malade, dormant, et veillant:
il nous faudroit quelqu'vn exempt de toutes ces qualitez, afin que1
sans præoccupation de iugement, il iugeast de ces propositions,
comme à luy indifferentes: et à ce compte il nous faudroit vn iuge
qui ne fust pas.   Pour iuger des apparences que nous receuons
des subjects, il nous faudroit vn instrument iudicatoire: pour verifier
cet instrument, il nous y faut de la demonstration: pour verifier
la demonstration, vn instrument, nous voila au rouet. Puis que
les sens ne peuuent arrester nostre dispute, estans pleins eux-mesmes
d'incertitude, il faut que ce soit la raison: aucune raison ne
s'establira sans vne autre raison, nous voyla à reculons iusques à
l'infiny. Nostre fantasie ne s'applique pas aux choses estrangeres,2
ains elle est conceue par l'entremise des sens, et les sens ne comprennent
pas le subject estranger, ains seulement leurs propres
passions: et par ainsi la fantasie et apparence n'est pas du subject,
ains seulement de la passion et souffrance du sens; laquelle
passion, et subject, sont choses diuerses: parquoy qui iuge par les
apparences, iuge par chose autre que le subject. Et de dire que
les passions des sens, rapportent à l'ame, la qualité des subjects
estrangers par ressemblance; comment se peut l'ame et l'entendement
asseurer de cette ressemblance, n'ayant de soy nul commerce,
auec les subjects estrangers? Tout ainsi comme, qui ne3
cognoist pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peut dire qu'il luy
ressemble. Or qui voudroit toutesfois iuger par les apparences: si
c'est par toutes, il est impossible, car elles s'entr'empeschent par
leurs contrarietez et discrepances, comme nous voyons par experience.
Sera ce qu'aucunes apparences choisies reglent les autres?
Il faudra verifier cette choisie par vne autre choisie, la seconde par
la tierce: et par ainsi ce ne sera iamais faict. Finalement, il n'y
a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des
obiects. Et nous, et nostre iugement, et toutes choses mortelles,
vont coulant et roulant sans cesse. Ainsin il ne se peut establir
rien de certain de l'vn à l'autre, et le iugeant, et le iugé, estans
en continuelle mutation et branle.   Nous n'auons aucune communication
à l'estre, par ce que toute humaine nature est tousiours
au milieu, entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy
qu'vne obscure apparence et ombre, et vne incertaine et debile
opinion. Et si de fortune vous fichez vostre pensée à vouloir prendre
son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner
l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature
coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner.1
Ainsi veu que toutes choses sont subjectes à passer d'vn changement
en autre, la raison qui y cherche vne reelle subsistance,
se trouue deceuë, ne pouuant rien apprehender de subsistant et
permanant: par ce que tout ou vient en estre, et n'est pas encore
du tout, ou commence à mourir auant qu'il soit nay. Platon disoit
que les corps n'auoient iamais existence, ouy bien naissance, estimant
qu'Homere eust faict l'Ocean pere des Dieux, et Thetis la
mere: pour nous montrer, que toutes choses sont en fluxion, muance
et variation perpetuelle. Opinion commune à tous les philosophes
auant son temps, comme il dit: sauf le seul Parmenides, qui2
refusoit mouuement aux choses: de la force duquel il fait grand
cas. Pythagoras, que toute matiere est coulante et labile. Les Stoiciens,
qu'il n'y a point de temps present, et que ce que nous appellons
present, n'est que la iointure et assemblage du futur et du
passé: Heraclitus, que iamais homme n'estoit deux fois entré en
mesme riuiere: Epicharmus, que celuy qui a pieça emprunté de
l'argent, ne le doit pas maintenant; et que celuy qui cette nuict a
esté conuié à venir ce matin disner, vient auiourd'huy non conuié;
attendu que ce ne sont plus eux, ils sont deuenus autres: et qu'il
ne se pouuoit trouuer vne substance mortelle deux fois en mesme3
estat: car par soudaineté et legereté de changement, tantost elle
dissipe tantost elle rassemble, elle vient, et puis s'en va, de façon,
que ce qui commence à naistre, ne paruient iamais iusques à perfection
d'estre. Pourautant que ce naistre n'acheue iamais, et iamais
n'arreste, comme estant à bout, ains depuis la semence, va
tousiours se changeant et muant d'vn à autre. Comme de semence
humaine se fait premierement dans le ventre de la mere vn fruict
sans forme: puis vn enfant formé, puis estant hors du ventre,
vn enfant de mammelle; apres il deuient garçon; puis consequemment
vn iouuenceau; apres vn homme faict; puis vn homme4
d'aage; à la fin decrepite vieillard. De maniere que l'aage et generation
subsequente va tousiours deffaisant et gastant la precedente.

Mutat enim mundi naturam totius ætas,
Ex alióque alius status excipere omnia debet,
Nec manet vlla sui similis res: omnia migrant,
Omnia commutat natura et vertere cogit.

Et puis nous autres sottement craignons vne espece de mort, là où
nous en auons desia passé et en passons tant d'autres. Car non seulement,
comme disoit Heraclitus, la mort du feu est generation de
l'air, et la mort de l'air, generation de l'eau. Mais encor plus manifestement
le pouuons nous voir en nous mesmes. La fleur d'aage1
se meurt et passe quand la vieillesse suruient: et la ieunesse se
termine en fleur d'aage d'homme faict: l'enfance en la ieunesse:
et le premier aage meurt en l'enfance: et le iour d'hier meurt en
celuy du iourd'huy, et le iourd'huy mourra en celuy de demain:
et n'y a rien qui demeure, ne qui soit tousiours vn. Car qu'il soit
ainsi, si nous demeurons tousiours mesmes et vns, comment est-ce
que nous nous esiouyssons maintenant d'vne chose, et maintenant
d'vne autre? comment est-ce que nous aymons choses contraires,
ou les hayssons, nous les louons, ou nous les blasmons? comment
auons nous differentes affections, ne retenants plus le mesme sentiment2
en la mesme pensée? Car il n'est pas vray-semblable que
sans mutation nous prenions autres passions: et ce qui souffre
mutation ne demeure pas vn mesme: et s'il n'est pas vn mesme,
il n'est donc pas aussi: ains quant et l'estre tout vn, change aussi
l'estre simplement, deuenant tousiours autre d'vn autre. Et par
consequent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce
qui apparoist, pour ce qui est, à faute de bien sçauoir que c'est
qui est.   Mais qu'est-ce donc qui est veritablement? ce qui est
eternel: c'est à dire, qui n'a iamais eu de naissance, ny n'aura iamais
fin, à qui le temps n'apporte iamais aucune mutation. Car3
c'est chose mobile que le temps, et qui apparoist comme en ombre,
auec la matiere coulante et fluante tousiours, sans iamais demeurer
stable ny permanente: à qui appartiennent ces mots, deuant et
apres, et, a esté, ou sera. Lesquels tout de prime face montrent
euidemment, que ce n'est pas chose qui soit: car ce seroit grande
sottise et fauceté toute apparente, de dire que cela soit, qui n'est
pas encore en estre, ou qui desia a cessé d'estre. Et quant à ces mots,
present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement
nous soustenons et fondons l'intelligence du temps, la raison
le descouurant, le destruit tout sur le champ: car elle le fend4
incontinent, et le partit en futur et en passé: comme le voulant
voir necessairement desparty en deux. Autant en aduient-il à la
nature, qui est mesurée, comme au temps, qui la mesure: car il
n'y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant,
ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes.
Au moyen dequoy ce seroit peché de dire de Dieu, qui est le seul
qui est, que il fut, ou il sera: car ces termes là sont declinaisons,
passages, ou vicissitudes de ce qui ne peut durer, ny demeurer en
estre. Parquoy il faut conclure Dieu seul est, non point selon aucune
mesure du temps, mais selon vne eternité immuable et immobile,
non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison:1
deuant lequel rien n'est, ny ne sera apres, ny plus nouueau ou
plus recent; ains vn realement estant, qui par vn seul maintenant
emplit le tousiours, et n'y a rien, qui veritablement soit, que luy
seul: sans qu'on puisse dire, il a esté, ou, il sera, sans commencement
et sans fin.   A cette conclusion si religieuse, d'vn homme
payen, ie veux ioindre seulement ce mot, d'vn tesmoing de mesme
condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me
fourniroit de matiere sans fin. O la vile chose, dit-il, et abiecte,
que l'homme, s'il ne s'esleue au dessus de l'humanité! Voyla vn
bon mot, et vn vtile desir: mais pareillement absurde. Car de faire2
la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le
bras, et d'esperer eniamber plus que de l'estenduë de noz iambes,
cela est impossible et monstrueux: ny que l'homme se monte au
dessus de soy et de l'humanité: car il ne peut voir que de ses yeux,
ny saisir que de ses prises. Il s'esleuera si Dieu luy preste extraordinairement
la main. Il s'esleuera abandonnant et renonçant à ses
propres moyens, et se laissant hausser et sousleuer par les moyens
purement celestes. C'est à nostre foy Chrestienne, non à sa vertu
Stoïque, de pretendre à cette diuine et miraculeuse metamorphose.

CHAPITRE XIII.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XIII.)
De iuger de la mort d'autruy.

QVAND nous iugeons de l'asseurance d'autruy en la mort, qui est
sans doubte la plus remerquable action de la vie humaine, il se
faut prendre garde d'vne chose, que mal-aisément on croit estre
arriué à ce poinct. Peu de gens meurent resolus, que ce soit leur
heure derniere: et n'est endroit où la pipperie de l'esperance nous
amuse plus. Elle ne cesse de corner aux oreilles: D'autres ont bien
esté plus malades sans mourir, l'affaire n'est pas si desesperé qu'on
pense: et au pis aller, Dieu a bien faict d'autres miracles. Et aduient
cela de ce que nous faisons trop de cas de nous. Il semble
que l'vniuersité des choses souffre aucunement de nostre aneantissement,1
et qu'elle soit compassionnée à nostre estat. D'autant
que nostre veuë alterée se represente les choses de mesmes, et
nous est aduis qu'elles luy faillent à mesure qu'elle leur faut.
Comme ceux qui voyagent en mer, à qui les montagnes, les campagnes,
les villes, le ciel, et la terre vont mesme bransle, et quant
et quant eux:

Prouehimur portu, terræque vrbésque recedunt.

Qui vit iamais vieillesse qui ne louast le temps passé, et ne blasmast
le present, chargeant le monde et les mœurs des hommes, de
sa misere et de son chagrin?2

Iámque caput quassans, grandis suspirat arator,
Et cùm tempora temporibus præsentia confert
Præteritis, laudat fortunas sæpe parentis,
Et crepat antiquum genus vt pietate repletum.
Nous entrainons tout auec nous: d'où il s'ensuit que nous estimons
grande chose nostre mort, et qui ne passe pas si aisément,
ny sans solemne consultation des astres: tot circa vnum caput tumultuantes
deos. Et le pensons d'autant plus, que plus nous nous
prisons. Comment, tant de science se perdroit elle auec tant de
dommage, sans particulier soucy des destinées? vne ame si rare3
et exemplaire ne couste elle non plus à tuer, qu'vne ame populaire
et inutile? cette vie, qui en couure tant d'autres, de qui tant d'autres
vies dependent, qui occupe tant de monde par son vsage,
remplit tant de place, se desplace elle comme celle qui tient à son
simple nœud? Nul de nous ne pense assez n'estre qu'vn. De là
viennent ces mots de Cæsar à son pilote, plus enflez que la mer qui
le menassoit:

Italiam si cœlo authore recusas,
Me pete: sola tibi causa hæc est iusta timoris,
Vectorem non nosse tuum, perrumpe procellas
Tutela secure mei:

et ceux-cy,

Credit iam digna pericula Cæsar
Fatis esse suis: tantúsque euertere, dixit,
Me superis labor est, parua quem puppe sedentem,1
Tam magno petiere mari?

Et cette resuerie publique, que le soleil porta en son front tout le
long d'vn an le deuil de sa mort:

Ille etiam extincto miseratus Cæsare Romam,
Cùm caput obscura nitidum ferrugini texit.

Et mille semblables; dequoy le monde se laisse si aysément pipper,
estimant que noz interests alterent le ciel, et que son infinité se
formalise de noz menues actions. Non tanta cœlo societas nobiscum
est, vt nostro fato mortalis sit ille quoque siderum fulgor.   Or de
iuger la resolution et la constance, en celuy qui ne croit pas encore2
certainement estre au danger, quoy qu'il y soit, ce n'est pas raison:
et ne suffit pas qu'il soit mort en cette desmarche, s'il ne s'y
estoit mis iustement pour cet effect. Il aduient à la plus part, de
roidir leur contenance et leurs parolles, pour en acquerir reputation,
qu'ils esperent encore iouir viuans. D'autant que i'en ay veu
mourir, la fortune a disposé les contenances, non leur dessein. Et
de ceux mesmes qui se sont anciennement donnez la mort, il y a
bien à choisir, si c'est vne mort soudaine, ou mort qui ait du
temps. Ce cruel Empereur Romain, disoit de ses prisonniers, qu'il
leur vouloit faire sentir la mort, et si quelqu'vn se deffaisoit en3
prison, Celuy là m'est eschappé, disoit-il. Il vouloit estendre la
mort, et la faire sentir par les tourmens.

Vidimus et toto quamuis in corpore cæso,
Nil animæ lethale datum, morémque nefandæ
Durum sæuitiæ, pereuntis parcere morti.

De vray, ce n'est pas si grande chose, d'establir tout sain et tout
rassis, de se tuer; il est bien aisé de faire le mauuais, auant que
de venir aux prises. De maniere que le plus effeminé homme du
monde Heliogabalus, parmy ses plus lasches voluptez, desseignoit
bien de se faire mourir delicatement, où l'occasion l'en forceroit:4
et afin que sa mort ne dementist point le reste de sa vie, auoit
faict bastir expres vne tour somptueuse, le bas et le deuant de
laquelle estoit planché d'ais enrichis d'or et de pierrerie pour se
precipiter: et aussi fait faire des cordes d'or et de soye cramoisie
pour s'estrangler: et battre vne espée d'or pour s'enferrer: et
gardoit du venin dans des vaisseaux d'emeraude et de topaze, pour
s'empoisonner, selon que l'enuie luy prendroit de choisir de toutes
ces façons de mourir.

Impiger et fortis virtute coacta.

Toutefois quant à cettuy-cy, la mollesse de ses apprests rend plus
vray-semblable que le nez luy eust saigné, qui l'en eust mis au
propre. Mais de ceux mesmes, qui plus vigoureux, se sont resolus
à l'execution, il faut voir, dis-ie, si ç'a esté d'vn coup, qui
ostait le loisir d'en sentir l'effect. Car c'est à deuiner, à voir escouler1
la vie peu à peu, le sentiment du corps se meslant à celuy
de l'ame, s'offrant le moyen de se repentir, si la constance s'y
fust trouuée, et l'obstination en vne si dangereuse volonté. Aux
guerres ciuiles de Cæsar, Lucius Domitius pris en la Prusse,
s'estant empoisonné, s'en repentit apres. Il est aduenu de nostre
temps que tel resolu de mourir, et de son premier essay n'ayant
donné assez auant, la demangéson de la chair luy repoussant le
bras, se reblessa bien fort à deux ou trois fois apres, mais ne
peut iamais gaigner sur luy d'enfoncer le coup. Pendant qu'on
faisoit le procés à Plantius Syluanus, Vrgulania sa mere-grand luy2
enuoya vn poignard, duquel n'ayant peu venir à bout de se tuer, il
se feit coupper les veines à ses gents. Albucilla du temps de Tibere,
s'estant pour se tuer frappée trop mollement, donna encores à ses
parties moyen de l'emprisonner et faire mourir à leur mode.
Autant en fit le Capitaine Demosthenes apres sa route en la Sicile.
Et C. Fimbria s'estant frappé trop foiblement, impetra de son
vallet de l'acheuer. Au rebours, Ostorius, lequel pour ne se pouuoir
seruir de son bras, desdaigna d'employer celuy de son seruiteur
à autre chose qu'à tenir le poignard droit et ferme: et se donnant
le branle, porta luy mesme sa gorge à l'encontre, et la transperça.3
   C'est vne viande à la verité qu'il faut engloutir sans
macher, qui n'a le gosier ferré à glace. Et pourtant l'Empereur
Adrianus feit que son medecin merquast et circonscriuist en son
tetin iustement l'endroit mortel, où celuy eust à viser, à qui il
donna la charge de le tuer. Voyla pourquoy Cæsar, quand on luy
demandoit quelle mort il trouuoit la plus souhaitable, La moins
premeditée, respondit-il, et la plus courte. Si Cæsar l'a osé dire,
ce ne m'est plus lascheté de le croire. Vne mort courte, dit Pline,
est le souuerain heur de la vie humaine. Il leur fasche de la recognoistre.
Nul ne se peut dire estre resolu à la mort, qui craint4
à la marchander, qui ne peut la soustenir les yeux ouuerts. Ceux
qu'on voit aux supplices courir à leur fin, et haster l'execution,
et la presser, ils ne le font pas de resolution, ils se veulent oster
le temps de la considerer: l'estre morts ne les fasche pas, mais ouy
bien le mourir.

Emori nolo, sed me esse mortuum, nihili æstimo.

C'est vn degré de fermeté, auquel i'ay exprimenté que ie pourrois
arriuer, comme ceux qui se iettent dans les dangers, ainsi que
dans la mer, à yeux clos.   Il n'y a rien, selon moy, plus illustre
en la vie de Socrates, que d'auoir eu trente iours entiers à ruminer
le decret de sa mort: de l'auoir digerée tout ce temps là,1
d'vne tres-certaine esperance, sans esmoy, sans alteration: et
d'vn train d'actions et de parolles, rauallé plustost et anonchally,
que tendu et releué par le poids d'vne telle cogitation.   Ce Pomponius
Atticus, à qui Cicero escrit, estant malade, fit appeller
Agrippa son gendre, et deux ou trois autres de ses amys; et leur
dit, qu'ayant essayé qu'il ne gaignoit rien à se vouloir guerir, et
que tout ce qu'il faisoit pour allonger sa vie, allongeoit aussi et
augmentoit sa douleur; il estoit deliberé de mettre fin à l'vn et
à l'autre, les priant de trouuer bonne sa deliberation, et au pis
aller, de ne perdre point leur peine à l'en destourner. Or ayant2
choisi de se tuer par abstinence, voyla sa maladie guerie par accident:
ce remede qu'il auoit employé pour se deffaire, le remet
en santé. Les medecins et ses amis faisans feste d'vn si heureux
euenement, et s'en resiouyssans auec luy, se trouuerent bien trompez:
car il ne leur fut possible pour cela de luy faire changer
d'opinion, disant qu'ainsi comme ainsi luy falloit il vn iour franchir
ce pas, et qu'en estant si auant, il se vouloit oster la peine de
recommencer vn' autre fois. Cestuy-cy ayant recognu la mort
tout à loisir, non seulement ne se descourage pas au ioindre, mais
il s'y acharne: car estant satisfaict en ce pourquoy il estoit entré3
en combat, il se picque par brauerie d'en voir la fin. C'est bien
loing au delà de ne craindre point la mort, que de la vouloir
taster et sauourer.   L'histoire du philosophe Cleanthes est fort
pareille. Les gengiues luy estoyent enflées et pourries: les medecins
luy conseillerent d'vser d'vne grande abstinence. Ayant
ieuné deux iours, il est si bien amendé, qu'ils luy declarent sa
guarison, et permettent de retourner à son train de viure accoustumé.
Luy au rebours, goustant desia quelque douceur en cette
defaillance, entreprend de ne se retirer plus arriere, et franchir le
pas, qu'il auoit fort auancé.   Tullius Marcellinus ieune homme4
Romain, voulant anticiper l'heure de sa destinée, pour se deffaire
d'vne maladie, qui le gourmandoit, plus qu'il ne vouloit souffrir:
quoy que les medecins luy en promissent guerison certaine, sinon
si soudaine, appella ses amis pour en deliberer: les vns, dit Seneca,
luy donnoyent le conseil que par lascheté ils eussent prins
pour eux mesmes, les autres par flaterie, celuy qu'ils pensoyent
luy deuoir estre plus aggreable: mais vn Stoïcien luy dit ainsi: Ne
te trauaille pas Marcellinus, comme si tu deliberois de chose d'importance:
ce n'est pas grand'chose que viure, tes valets et les
bestes viuent: mais c'est grand'chose de mourir honestement, sagement,1
et constamment. Songe combien il y a que tu fais mesme
chose, manger, boire, dormir: boire, dormir, et manger. Nous
roüons sans cesse en ce cercle. Non seulement les mauuais accidens
et insupportables, mais la satieté mesme de viure donne
enuie de la mort. Marcellinus n'auoit besoing d'homme qui le
conseillast, mais d'homme qui le secourust: les seruiteurs craignoyent
de s'en mesler: mais ce philosophe leur fit entendre que
les domestiques sont soupçonnez, lors seulement qu'il est en
doubte, si la mort du maistre a esté volontaire: autrement qu'il
seroit d'aussi mauuais exemple de l'empescher, que de le tuer,2
d'autant que

Inuitum qui seruat, idem facit occidenti.

Apres il aduertit Marcellinus, qu'il ne seroit pas messeant, comme
le dessert des tables se donne aux assistans, nos repas faicts,
aussi la vie finie, de distribuer quelque chose à ceux qui en ont
esté les ministres. Or estoit Marcellinus de courage franc et liberal:
il fit departir quelque somme à ses seruiteurs, et les consola.
Au reste, il n'y eut besoing de fer, ny de sang: il entreprit de s'en
aller de cette vie, non de s'en fuyr: non d'eschapper à la mort,
mais de l'essayer. Et pour se donner loisir de la marchander, ayant3
quitté toute nourriture, le troisiesme iour suyuant, apres s'estre
faict arroser d'eau tiede, il defaillit peu à peu, et non sans quelque
volupté, à ce qu'il disoit. De vray, ceux qui ont eu ces deffaillances
de cœur, qui prennent par foiblesse, disent n'y sentir aucune douleur,
ains plustost quelque plaisir comme d'vn passage au sommeil
et au repos. Voyla des morts estudiées et digerées.   Mais à fin
que le seul Caton peust fournir à tout exemple de vertu, il semble
que son bon destin luy fit auoir mal en la main, dequoy il se
donna le coup: à ce qu'il eust loisir d'affronter la mort et de la
colleter, renforceant le courage au danger, au lieu de l'amollir.4
Et si ç'eust esté à moy, de le representer en sa plus superbe
assiete, ç'eust esté deschirant tout ensanglanté ses entrailles,
plustost que l'espée au poing, comme firent les statuaires de son
temps. Car ce second meurtre, fut bien plus furieux, que le
premier.

CHAPITRE XIIII.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XIV.)
Comme nostre esprit s'empesche soy-mesmes.