Nous appellons aggrandir nostre nom, l'estendre et semer en
plusieurs bouches: nous voulons qu'il y soit receu en bonne part,
et que cette sienne accroissance luy vienne à profit: voyla ce qu'il
y peut auoir de plus excusable en ce dessein. Mais l'exces de cette
maladie en va iusques là, que plusieurs cherchent de faire parler
d'eux en quelque façon que ce soit. Trogus Pompeius dit de Herostratus,
et Titus Liuius de Manlius Capitolinus, qu'ils estoyent plus
desireux de grande, que de bonne reputation. Ce vice est ordinaire.
Nous nous soignons plus qu'on parle de nous, que comment on en
parle: et nous est assez que nostre nom coure par la bouche des2
hommes, en quelque condition qu'il y coure. Il semble que l'estre
conneu, ce soit aucunement auoir sa vie et sa durée en la garde
d'autruy.   Moy, ie tiens que ie ne suis que chez moy, et de cette
autre mienne vie qui loge en la cognoissance de mes amis, à la
considerer nuë, et simplement en soy, ie sçay bien que ie n'en sens
fruict ny iouyssance, que par la vanité d'vne opinion fantastique.
Et quand ie seray mort, ie m'en resentiray encores beaucoup
moins. Et si perdray tout net, l'vsage des vrayes vtilitez, qui accidentalement
la suyuent par fois: ie n'auray plus de prise par où
saisir la reputation: ny par où elle puisse me toucher ny arriuer à3
moy. Car de m'attendre que mon nom la reçoiue: premierement ie
n'ay point de nom qui soit assez mien: de deux que i'ay, l'vn est
commun à toute ma race, voire encore à d'autres. Il y a vne famille
à Paris et à Montpelier, qui se surnomme Montaigne: vne autre en
Bretaigne, et en Xaintonge, de la Montaigne. Le remuement d'vne
seule syllabe, meslera noz fusées, de façon que i'auray part à leur
gloire, et eux à l'aduenture à ma honte. Et si, les miens se sont
autresfois surnommez Eyquem, surnom qui touche encore vne maison
cogneuë en Angleterre. Quant à mon autre nom, il est, à quiconque
aura enuie de le prendre. Ainsi i'honoreray peut estre, vn
crocheteur en ma place. Et puis quand i'aurois vne merque particuliere
pour moy, que peut elle merquer quand ie n'y suis plus?
peut elle designer et fauorir l'inanité?

Nunc leuior cippus non imprimit ossa
Laudat posteritas, nunc non è manibus illis,
Nunc non è tumulo fortunatáque fauilla
Nascuntur violæ?1

Mais de cecy i'en ay parlé ailleurs.   Au demeurant en toute vne
bataille où dix mill' hommes sont stropiez ou tuez, il n'en est pas
quinze dequoy lon parle. Il faut que ce soit quelque grandeur bien
eminente, ou quelque consequence d'importance, que la Fortune y
ait iointe, qui face valoir vn' action priuée, non d'vn harquebuzier
seulement, mais d'vn Capitaine: car de tuer vn homme, ou deux,
ou dix, de se presenter courageusement à la mort, c'est à la verité
quelque chose à chacun de nous, car il y va de tout: mais pour le
monde, ce sont choses si ordinaires, il s'en voit tant tous les iours,
et en faut tant de pareilles pour produire vn effect notable, que2
nous n'en pouuons attendre aucune particuliere recommendation.

Casus multis hic cognitus, ac iam
Tritus, et è medio fortunæ ductus aceruo.
De tant de miliasses de vaillans hommes qui sont morts depuis
quinze cens ans en France, les armes en la main, il n'y en a pas
cent, qui soyent venus à nostre cognoissance. La memoire non des
chefs seulement, mais des battailles et victoires est enseuelie. Les
fortunes de plus de la moitié du monde, à faute de registre, ne
bougent de leur place, et s'esuanoüissent sans durée. Si i'auois en
ma possession les euenemens incognus, i'en penserois tresfacilement3
supplanter les cognus, en toute espece d'exemples. Quoy,
que des Romains mesmes, et des Grecs, parmy tant d'escriuains et
de tesmoings, et tant de rares et nobles exploicts, il en est venu si
peu iusques à nous?

Ad nos vix tenuis famæ perlabitur aura.

Ce sera beaucoup si d'icy à cent ans on se souuient en gros, que
de nostre temps il y a eu des guerres ciuiles en France. Les Lacedemoniens
sacrifioient aux Muses entrans en battaille, afin que
leurs gestes fussent bien et dignement escris, estimants que ce fust
vne faueur diuine, et non commune, que les belles actions trouuassent4
des tesmoings qui leur sçeussent donner vie et memoire.
Pensons nous qu'à chasque harquebusade qui nous touche, et à
chasque hazard que nous courons, il y ait soudain vn greffier qui
l'enrolle? et cent greffiers outre cela le pourront escrire, desquels
les commentaires ne dureront que trois iours, et ne viendront à la
veuë de personne. Nous n'auons pas la milliesme partie des escrits
anciens; c'est la Fortune qui leur donne vie, ou plus courte, ou plus
longue, selon sa faueur: et ce que nous en auons, il nous est loisible
de doubter, si c'est le pire, n'ayans pas veu le demeurant. On
ne fait pas des histoires de choses de si peu: il faut auoir esté1
chef à conquerir vn Empire, ou vn Royaume, il faut auoir gaigné
cinquante deux battailles assignées, tousiours plus foible en nombre,
comme Cæsar. Dix mille bons compagnons et plusieurs grands
Capitaines, moururent à sa suitte, vaillamment et courageusement,
desquels les noms n'ont duré qu'autant que leurs femmes et leurs
enfans vesquirent:

Quos fama obscura recondit.

De ceux mesme, que nous voyons bien faire, trois mois, ou trois
ans apres qu'ils y sont demeurez, il ne s'en parle non plus que s'ils
n'eussent iamais esté. Quiconque considerera auec iuste mesure et2
proportion, de quelles gens et de quels faits, la gloire se maintient
en la memoire des liures, il trouuera qu'il y a de nostre siecle, fort
peu d'actions, et fort peu de personnes, qui y puissent pretendre
nul droict. Combien auons nous veu d'hommes vertueux, suruiure
à leur propre reputation, qui ont veu et souffert esteindre en leur
presence, l'honneur et la gloire tres-iustement acquise en leurs
ieunes ans? Et pour trois ans de cette vie fantastique et imaginaire,
allons nous perdant nostre vraye vie et essentielle, et nous engager
à vne mort perpetuelle? Les sages se proposent vne plus belle et plus
iuste fin, à vne si importante entreprise. Rectè facti, fecisse merces3
est: Officij fructus, ipsum officium est. Il seroit à l'aduanture excusable
à vn peintre ou autre artisan, ou encores à vn rhetoricien
ou grammairien, de se trauailler pour acquerir nom, par ses ouurages:
mais les actions de la vertu, elles sont trop nobles d'elles
mesmes, pour rechercher autre loyer, que de leur propre valeur:
et notamment pour la chercher en la vanité des iugemens humains.
   Si toute-fois cette fauce opinion sert au public à contenir
les hommes en leur deuoir: si le peuple en est esueillé à la
vertu: si les Princes sont touchez, de voir le monde benir la memoire
de Traian, et abominer celle de Neron: si cela les esmeut,4
de voir le nom de ce grand pendart, autresfois si effroyable et si
redoubté, maudit et outragé si librement par le premier escolier
qui l'entreprend: qu'elle accroisse hardiment, et qu'on la nourrisse
entre nous le plus qu'on pourra. Et Platon employant toutes
choses à rendre ses citoyens vertueux, leur conseille aussi, de ne
mespriser la bonne estimation des peuples. Et dit, que par quelque
diuine inspiration il aduient, que les meschans mesmes sçauent
souuent tant de parole, que d'opinion, iustement distinguer les
bons des mauuais. Ce personnage et son pedagogue sont merueilleux,
et hardis ouuriers à faire ioindre les operations et reuelations1
diuines tout par tout où faut l'humaine force. Et pour cette cause
peut estre, l'appelloit Timon en l'iniuriant, le grand forgeur de
miracles. Vt traijei poetæ confugiunt ad Deum, cùm explicare argumenti
exitum non possunt.   Puis que les hommes par leur insuffisance
ne se peuuent assez payer d'vne bonne monnoye, qu'on
y employe encore la fauce. Ce moyen a esté practiqué par tous
les legislateurs: et n'est police, où il n'y ait quelque meslange, ou
de vanité ceremonieuse, ou d'opinion mensongere, qui serue de
bride à tenir le peuple en office. C'est pour cela que la pluspart
ont leurs origines et commencemens fabuleux, et enrichis de2
mysteres supernaturels. C'est cela, qui a donné credit aux religions
bastardes, et les a faictes fauorir aux gens d'entendement. Et pour
cela, que Numa et Sertorius, pour rendre leurs hommes de meilleure
creance, les paissoyent de cette sottise, l'vn que la nymphe
Egeria, l'autre que sa biche blanche, luy apportoit de la part des
Dieux, tous les conseils qu'il prenoit. Et l'authorité que Numa
donna à ses loix soubs tiltre du patronage de cette Deesse, Zoroastre
legislateur des Bactrians et des Perses, la donna aux siennes,
soubs le nom du Dieu Oromazis: Trismegiste des Ægyptiens, de
Mercure: Zamolxis des Scythes, de Vesta: Charondas des Chalcides,3
de Saturne: Minos des Candiots, de Iuppiter: Lycurgus des
Lacedemoniens, d'Apollo: Dracon et Solon des Atheniens, de Minerue.
Et toute police a vn Dieu à sa teste: faucement les autres:
veritablement celle, que Moïse dressa au peuple de Iudée sorty
d'Ægypte. La religion des Bedoins, comme dit le sire de Iouinuille,
portoit entre autres choses, que l'ame de celuy d'entre eux qui
mouroit pour son Prince, s'en alloit en vn autre corps plus heureux,
plus beau et plus fort que le premier: au moyen dequoy ils
en hazardoyent beaucoup plus volontiers leur vie;

In ferrum mens prona viris, animæque capaces4
Mortis, et ignauum est redituræ parcere vitæ.

Voyla vne creance tressalutaire, toute vaine qu'elle soit. Chasque
nation a plusieurs tels exemples chez soy: mais ce subject meriteroit
vn discours à part.   Pour dire encore vn mot sur mon premier
propos: ie ne conseille non plus aux Dames, d'appeller honneur,
leur deuoir, vt enim consuetudo loquitur, id solum dicitur
honestum, quod est populari fama gloriosum: leur deuoir est le
marc: leur honneur n'est que l'escorce. Ny ne leur conseille de
nous donner cette excuse en payement de leur refus: car ie presuppose,
que leurs intentions, leur desir, et leur volonté, qui sont
pieces où l'honneur n'a que voir, d'autant qu'il n'en paroist rien au
dehors, soyent encore plus reglées que les effects.1

Quæ, quia non liceat, non facit, illa facit.

L'offence et enuers Dieu, et en la conscience, seroit aussi grande de
le desirer que de l'effectuer. Et puis ce sont actions d'elles mesmes
cachées et occultes, il seroit bien-aysé qu'elles en desrobassent
quelqu'vne à la cognoissance d'autruy, d'où l'honneur depend, si
elles n'auoyent autre respect à leur deuoir, et à l'affection qu'elles
portent à la chasteté, pour elle mesme. Toute personne d'honneur
choisit de perdre plus tost son honneur, que de perdre sa conscience.

CHAPITRE XVII.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XVII.)
De la presumption.

IL y a vne autre sorte de gloire, qui est vne trop bonne opinion,2
que nous conceuons de nostre valeur. C'est vn'affection inconsiderée,
dequoy nous nous cherissons, qui nous represente à nous
mesmes, autres que nous ne sommes. Comme la passion amoureuse
preste des beautez, et des graces, au subject qu'elle embrasse,
et fait que ceux qui en sont espris, trouuent d'vn iugement
trouble et alteré, ce qu'ils ayment, autre et plus parfaict qu'il n'est.
Ie ne veux pas, que de peur de faillir de ce costé là, vn homme
se mescognoisse pourtant, ny qu'il pense estre moins que ce qu'il
est: le iugement doit tout par tout maintenir son droit. C'est
raison qu'il voye en ce subject comme ailleurs, ce que la verité luy3
presente. Si c'est Cæsar, qu'il se treuue hardiment le plus grand
Capitaine du monde. Nous ne sommes que ceremonie, la ceremonie
nous emporte, et laissons la substance des choses: nous nous tenons
aux branches et abandonnons le tronc et le corps. Nous auons
appris aux Dames de rougir, oyants seulement nommer, ce qu'elles
ne craignent aucunement à faire: nous n'osons appeller à droict
noz membres, et ne craignons pas de les employer à toute sorte de
desbauche.   La ceremonie nous deffend d'exprimer par parolles
les choses licites et naturelles, et nous l'en croyons: la raison
nous deffend de n'en faire point d'illicites et mauuaises, et personne
ne l'en croit. Ie me trouue icy empestré és loix de la ceremonie:1
car elle ne permet, ny qu'on parle bien de soy, ny qu'on
en parle mal. Nous la lairrons là pour ce coup. Ceux de qui la
Fortune, bonne ou mauuaise qu'on la doiue appeller, a faict passer
la vie en quelque eminent degré, ils peuuent par leurs actions publiques
tesmoigner quels ils sont. Mais ceux qu'elle n'a employez
qu'en foule, et de qui personne ne parlera, si eux mesmes n'en
parlent, ils sont excusables, s'ils prennent la hardiesse de parler
d'eux, mesmes enuers ceux qui ont interest de les cognoistre; à
l'exemple de Lucilius:

Ille velut fidis arcana sodalibus olim2
Credebat libris, neque si malè cesserat, vsquam
Decurrens alio, neque si benè: quo fit, vt omnis
Votiua pateat veluti descripta tabella
Vita senis.

Celuy la commettoit à son papier ses actions et ses pensées, et s'y
peignoit tel qu'il se sentoit estre. Nec id Rutilio et Scauro citra
fidem, aut obtrectationi fuit.   Il me souuient donc, que dés ma
plus tendre enfance, on remerquoit en moy ie ne sçay quel port
de corps, et des gestes tesmoignants quelque vaine et sotte fierté.
I'en veux dire premierement cecy, qu'il n'est pas inconuenient3
d'auoir des conditions et des propensions, si propres et si incorporées
en nous, que nous n'ayons pas moyen de les sentir et recognoistre.
Et de telles inclinations naturelles, le corps en retient
volontiers quelque ply, sans nostre sçeu et consentement. C'estoit
vne affetterie consente de sa beauté, qui faisoit vn peu pancher la
teste d'Alexandre sur vn costé, et qui rendoit le parler d'Alcibiades
mol et gras: Iulius Cæsar se grattoit la teste d'vn doigt, qui est la
contenance d'vn homme remply de pensemens penibles: et Cicero,
ce me semble, auoit accoustumé de rincer le nez, qui signifie vn
naturel mocqueur. Tels mouuemens peuuent arriuer imperceptiblement4
en nous. Il y en a d'autres artificiels, dequoy ie ne parle
point. Comme les salutations, et reuerences, par où on acquiert le
plus souuent à tort, l'honneur d'estre bien humble et courtois: on
peut estre humble de gloire. Ie suis assez prodigue de bonnettades,
notamment en esté, et n'en reçois iamais sans reuenche, de
quelque qualité d'hommes que ce soit, s'il n'est à mes gages. Ie
desirasse d'aucuns Princes que ie cognois, qu'ils en fussent plus
espargnans et iustes dispensateurs; car ainsin indiscretement espanduës,
elles ne portent plus de coup: si elles sont sans esgard,
elles sont sans effect. Entre les contenances desreglées, n'oublions
pas la morgue de l'Empereur Constantius, qui en publicq tenoit
tousiours la teste droicte, sans la contourner ou flechir ny çà ny là,1
non pas seulement pour regarder ceux qui le saluoient à costé,
ayant le corps planté immobile, sans se laisser aller au bransle de
son coche, sans oser ny cracher, ny se moucher, n'y essuyer le
visage deuant les gens. Ie ne sçay si ces gestes qu'on remerquoit
en moy, estoient de cette premiere condition, et si à la verité i'auoy
quelque occulte propension à ce vice; comme il peut bien estre:
et ne puis pas respondre des bransles du corps. Mais quant aux
bransles de l'ame, ie veux icy confesser ce que i'en sens.   Il y a
deux parties en cette gloire: sçauoir est, de s'estimer trop, et
n'estimer pas assez autruy. Quant à l'vne, il me semble premierement,2
ces considerations deuoir estre mises en compte. Ie me sens
pressé d'vne erreur d'ame, qui me desplaist, et comme inique, et
encore plus comme importune. I'essaye à la corriger: mais l'arracher
ie ne puis. C'est, que ie diminue du iuste prix des choses, que
ie possede: et hausse le prix aux choses, d'autant qu'elles sont
estrangeres, absentes, et non miennes. Cette humeur s'espand bien
loing. Comme la prerogatiue de l'authorité fait, que les maris regardent
les femmes propres d'vn vicieux desdein, et plusieurs
peres leurs enfants: ainsi fay-ie: et entre deux pareils ouurages,
poiseroy tousiours contre le mien. Non tant que la ialousie de mon3
auancement et amendement trouble mon iugement, et m'empesche
de me satisfaire, comme que, d'elle mesme la maistrise engendre
mespris de ce qu'on tient et regente. Les polices, les mœurs loingtaines
me flattent, et les langues. Et m'apperçoy que le Latin me
pippe par la faueur de sa dignité, au delà de ce qui luy appartient,
comme aux enfants et au vulgaire. L'œconomie, la maison, le cheual
de mon voisin, en egale valeur, vault mieux que le mien, de ce
qu'il n'est pas mien. Dauantage, que ie suis tres-ignorant en mon
faict: i'admire l'asseurance et promesse, que chacun a de soy: là
où il n'est quasi rien que ie sçache sçauoir, ny que i'ose me respondre
pouuoir faire. Ie n'ay point mes moyens en proposition et
par estat: et n'en suis instruit qu'apres l'effect: autant doubteux
de ma force que d'vne autre force. D'où il aduient, si ie rencontre
louablement en vne besongne, que ie le donne plus à ma fortune,
qu'à mon industrie: d'autant que ie les desseigne toutes au hazard
et en crainte.   Pareillement i'ay en general cecy, que de toutes
les opinions que l'ancienneté a euës de l'homme en gros, celles
que i'embrasse plus volontiers, et ausquelles ie m'attache le plus,1
ce sont celles qui nous mesprisent, auilissent, et aneantissent le
plus. La philosophie ne me semble iamais auoir si beau ieu, que
quand elle combat nostre presomption et vanité; quand elle recognoist
de bonne foy son irresolution, sa foiblesse, et son ignorance.
Il me semble que la mere nourrice des plus fausses opinions, et
publiques et particulieres, c'est la trop bonne opinion que l'homme
a de soy. Ces gens qui se perchent à cheuauchons sur l'epicycle de
Mercure, qui voient si auant dans le ciel, ils m'arrachent les dents:
car en l'estude que ie fay, duquel le subject, c'est l'homme, trouuant
vne si extreme varieté de iugemens, vn si profond labyrinthe2
de difficultez les vnes sur les autres, tant de diuersité et incertitude,
en l'eschole mesme de la sapience: vous pouuez penser, puis que
ces gens là n'ont peu se resoudre de la cognoissance d'eux mesmes,
et de leur propre condition, qui est continuellement presente à
leurs yeux, qui est dans eux; puis qu'ils ne sçauent comment
bransle ce qu'eux mesmes font bransler, ny comment nous peindre
et deschiffrer les ressorts qu'ils tiennent et manient eux mesmes,
comment ie les croirois de la cause du flux et reflux de la riuiere
du Nil. La curiosité de cognoistre les choses, a esté donnée aux
hommes pour fleau, dit la saincte Escriture.   Mais pour venir à3
mon particulier, il est bien difficile, ce me semble, qu'aucun autre
s'estime moins, voire qu'aucun autre m'estime moins, que ce que
ie m'estime. Ie me tien de la commune sorte, sauf en ce que ie
m'en tiens: coulpable des deffectuositez plus basses et populaires:
mais non desaduoüées, non excusées. Et ne me prise seulement
que de ce que ie sçay mon prix. S'il y a de la gloire, elle est infuse
en moy superficiellement, par la trahison de ma complexion: et
n'a point de corps, qui comparoisse à la veuë de mon iugement.
I'en suis arrosé, mais non pas teint. Car à la verité, quant aux
effects de l'esprit, en quelque façon que ce soit, il n'est iamais
party de moy chose qui me contentast. Et l'approbation d'autruy
ne me paye pas. I'ay le iugement tendre et difficile, et notamment
en mon endroit. Ie me sens flotter et fleschir de foiblesse. Ie n'ay
rien du mien, dequoy satisfaire mon iugement: i'ay la veue assez
claire et reglée, mais à l'ouurer elle se trouble: comme i'essaye
plus euidemment en la poësie. Ie l'ayme infiniment; ie me cognois
assez aux ouurages d'autruy: mais ie fay à la verité l'enfant quand
i'y veux mettre la main; ie ne me puis souffrir. On peut faire le1
sot par tout ailleurs, mais non en la poësie.

Mediocribus esse poetis
Non dij, non homines, non concessere columnæ.

Pleust à Dieu que cette sentence se trouuast au front des boutiques
de tous noz imprimeurs, pour en deffendre l'entrée à tant de
versificateurs.

Verùm
Nil securius est malo poeta.
Que n'auons nous de tels peuples? Dionysius le pere n'estimoit
rien tant de soy, que sa poësie. A la saison des jeux Olympiques,2
auec des chariots surpassant tous autres en magnificence, il enuoya
aussi des poëtes et des musiciens, pour presenter ses vers, auec
des tentes et pauillons dorez et tapissez royalement. Quand on vint
à mettre ses vers en auant, la faueur et excellence de la prononciation
attira sur le commencement l'attention du peuple. Mais quand
par apres il vint à poiser l'ineptie de l'ouurage, il entra premierement
en mespris: et continuant d'aigrir son iugement, il se ietta
tantost en furie, et courut abbattre et deschirer par despit tous
ces pauillons. Et ce que ces chariots ne feirent non plus, rien qui
vaille en la course, et que la nauire, qui rapportoit ses gents, faillit3
la Sicile, et fut par la tempeste poussée et fracassée contre la
coste de Tarante: il tint pour certain que c'estoit l'ire des Dieux
irritez comme luy, contre ce mauuais poëme: et les mariniers
mesmes, eschappez du naufrage, alloient secondant l'opinion de ce
peuple: à laquelle, l'oracle qui predit sa mort, sembla aussi aucunement
soubscrire. Il portoit, que Dionysius seroit pres de sa fin,
quand il auroit vaincu ceux qui vaudroyent mieux que luy. Ce qu'il
interpreta des Carthaginois, qui le surpassoyent en puissance. Et
ayant affaire à eux, gauchissoit souuent la victoire, et la temperoit,
pour n'encourir le sens de cette prediction. Mais il l'entendoit mal:4
car le Dieu marquoit le temps de l'aduantage, que par faueur et
iniustice il gaigna à Athenes sur les poëtes tragiques, meilleurs
que luy: ayant faict iouer à l'enuy la sienne, intitulée les Leneïens.
Soudain apres laquelle victoire, il trepassa: et en partie pour l'excessiue
ioye, qu'il en conceut.   Ce que ie treuue excusable du
mien, ce n'est pas de soy, et à la verité: mais c'est à la comparaison
d'autres choses pires, ausquelles ie voy qu'on donne credit.
Ie suis enuieux du bon-heur de ceux, qui se sçauent resiouyr et gratifier
en leur besongne; car c'est vn moyen aysé de se donner du
plaisir, puis qu'on le tire de soy-mesmes. Specialement s'il y a vn
peu de fermeté en leur opiniastrise. Ie sçay vn poëte, à qui fort et
foible, en foulle et en chambre, et le ciel et la terre, crient qu'il
n'y entend guere. Il n'en rabat pour tout cela rien de la mesure à
quoy il s'est taillé. Tousiours recommence, tousiours reconsulte:1
et tousiours persiste, d'autant plus ahurté en son aduis, qu'il touche
à luy seul, de le maintenir.   Mes ouurages, il s'en faut tant
qu'ils me rient, qu'autant de fois que ie les retaste, autant de fois
ie m'en despite.

Cùm relego, scripsisse pudet, quia plurima cerno,
Me quoque qui feci, iudice, digna lini.

I'ay tousiours vne idée en l'ame, qui me presente vne meilleure
forme, que celle que i'ay mis en besongne, mais ie ne la puis saisir
ny exploicter. Et cette idée mesme n'est que du moyen estage.
I'argumente par là, que les productions de ces riches et grandes2
ames du temps passé, sont bien loing au delà de l'extreme estenduë
de mon imagination et souhaict. Leurs escris ne me satisfont
pas seulement et me remplissent, mais ils m'estonnent et transissent
d'admiration. Ie iuge leur beauté, ie la voy, sinon iusques au
bout, au moins si auant qu'il m'est impossible d'y aspirer. Quoy
que i'entreprenne, ie doibs vn sacrifice aux Graces, comme dit
Plutarque de quelqu'vn, pour practiquer leur faueur.

Si quid enim placet,
Si quid dulce hominum sensibus influit,
Debentur lepidis omnia Gratiis.3

Elles m'abandonnent par tout. Tout est grossier chez moy, il y a
faute de polissure et de beauté. Ie ne sçay faire valoir les choses
pour le plus que ce qu'elles valent. Ma façon n'ayde rien à la matiere.
Voyla pourquoy il me la faut forte, qui aye beaucoup de
prise, et qui luyse d'elle mesme. Quand i'en saisi des populaires
et plus gayes, c'est pour me suiure, moy, qui n'aime point vne
sagesse ceremonieuse et triste, comme fait le monde: et pour
m'egayer, non pour egayer mon stile, qui les veut plustost graues
et seueres. Aumoins si ie doy nommer stile, vn parler informe et
sans regle: vn iargon populaire, et vn proceder sans definition,4
sans partition, sans conclusion, trouble, à la façon de celuy d'Amafanius
et de Rabirius. Ie ne sçay ny plaire, ny resiouyr, ny chatouiller.
Le meilleur compte du monde se seche entre mes mains,
et se ternit. Ie ne sçay parler qu'en bon escient. Et suis du tout
desnué de cette facilité, que ie voy en plusieurs de mes compagnons,
d'entretenir les premiers venus, et tenir en haleine toute
vne trouppe, ou amuser sans se lasser, l'oreille d'vn Prince, de
toute sorte de propos; la matiere ne leur faillant iamais, pour cette
grace qu'ils ont de sçauoir employer la premiere venue, et l'accommoder
à l'humeur et portée de ceux à qui ils ont affaire. Les
Princes n'ayment guere les discours fermes, ny moy à faire des1
comptes. Les raisons premieres et plus aisées, qui sont communément
les mieux prinses, ie ne sçay pas les employer. Mauuais
prescheur de commune. De toute matiere ie dy volontiers les plus
extremes choses, que i'en sçay. Cicero estime, qu'és traictez de la
philosophie, le plus difficile membre soit l'exorde. S'il est ainsi, ie
me prens à la conclusion sagement. Si faut-il sçauoir relascher la
corde à toute sorte de tons: et le plus aigu est celuy qui vient le
moins souuent en ieu. Il y a pour le moins autant de perfection à
releuer vne chose vuide, qu'à en soutenir vne poisante. Tantost
il faut superficiellement manier les choses, tantost les profonder.2
Ie sçay bien que la plus part des hommes se tiennent en ce bas
estage, pour ne conceuoir les choses que par cette premiere
escorse. Mais ie sçay aussi que les plus grands maistres, et Xenophon
et Platon, on les void souuent se relascher à cette basse
façon, et populaire, de dire et traitter les choses, la soustenans des
graces qui ne leur manquent iamais.   Au demeurant mon langage
n'a rien de facile et fluide: il est aspre, ayant ses dispositions
libres et desreglées. Et me plaist ainsi; sinon par mon iugement,
par mon inclination. Mais ie sens bien que par fois ie m'y
laisse trop aller, et qu'à force de vouloir euiter l'art et l'affection,3
i'y retombe d'vne autre part;

Breuis esse laboro,
Obscurus fio.

Platon dit que le long ou le court, ne sont proprietez qui ostent ny
qui donnent prix au langage. Quand i'entreprendrois de suiure cet
autre stile æquable, vny et ordonné, ie n'y sçaurois aduenir. Et
encore que les coupures et cadences de Saluste reuiennent plus à
mon humeur, si est-ce que ie treuue Cæsar et plus grand, et moins
aisé à representer. Et si mon inclination me porte plus à l'imitation
du parler de Seneque, ie ne laisse pas d'estimer dauantage4
celuy de Plutarque. Comme à taire, à dire aussi, ie suy tout simplement
ma forme naturelle. D'où c'est à l'aduanture que ie puis
plus, à parler qu'à escrire. Le mouuement et action animent les
parolles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme
ie fay, et qui s'eschauffent. Le port, le visage, la voix, la robbe,
l'assiette, peuuent donner quelque prix aux choses, qui d'elles
mesmes n'en ont guere, comme le babil. Messala se pleint en Tacitus
de quelques accoustremens estroits de son temps, et de la
façon des bancs où les orateurs auoient à parler, qui affoiblissoient
leur eloquence.   Mon langage François est alteré, et en la
prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu. Ie ne vis1
iamais homme des contrées de deçà, qui ne sentist bien euidemment
son ramage, et qui ne blessast les oreilles qui sont pures
Françoises. Si n'est-ce pas pour estre fort entendu en mon Perigourdin:
car ie n'en ay non plus d'vsage que de l'Allemand; et ne
m'en chault gueres. C'est vn langage, comme sont autour de moy
d'vne bande et d'autre, le Poitteuin, Xaintongeois, Angoulemoisin,
Lymosin, Auuergnat, brode, trainant, esfoiré. Il y a bien au dessus
de nous, vers les montagnes, vn Gascon, que ie treuue singulierement
beau, sec, bref, signifiant, et à la verité vn langage masle et
militaire, plus qu'aucun autre, que i'entende: autant nerueux, et2
puissant, et pertinent, comme le François est gracieux, delicat, et
abondant. Quant au Latin, qui m'a esté donné pour maternel, i'ay
perdu par des-accoustumance, la promptitude de m'en pouuoir
seruir à parler: ouï, et à escrire, en quoy autrefois ie me faisoy
appeller maistre Iean. Voylla combien peu ie vaux de ce costé là.
La beauté est vne piece de grande recommendation au commerce
des hommes. C'est le premier moyen de conciliation des vns
aux autres; et n'est homme si barbare et si rechigné, qui ne se
sente aucunement frappé de sa douceur. Le corps a vne grand'part
à nostre estre, il y tient vn grand rang: ainsi sa structure et composition3
sont de bien iuste consideration. Ceux qui veulent desprendre
noz deux pieces principales, et les sequestrer l'vne de
l'autre, ils ont tort. Au rebours, il les faut r'accoupler et reioindre.
Il faut ordonner à l'ame, non de se tirer à quartier, de s'entretenir
à part, de mespriser et abandonner le corps (aussi ne le sçauroit
elle faire que par quelque singerie contrefaicte) mais de se r'allier
à luy, de l'embrasser, le cherir, luy assister, le contreroller, le
conseiller, le redresser, et ramener quand il fouruoye; l'espouser
en somme, et luy seruir de mary: à ce que leurs effects ne paroissent
pas diuers et contraires, ains accordans et vniformes. Les4
Chrestiens ont vne particuliere instruction de cette liaison, car ils
sçauent, que la iustice diuine embrasse cette societé et ioincture
du corps et de l'ame, iusques à rendre le corps capable des recompenses
eternelles: et que Dieu regarde agir tout l'homme, et
veut qu'entier il reçoiue le chastiement, ou le loyer, selon ses demerites.
La secte Peripatetique, de toutes sectes la plus sociable,
attribue à la sagesse ce seul soing, de pouruoir et procurer en
commun, le bien de ces deux parties associées: et montre les
autres sectes, pour ne s'estre assez attachées à la consideration de
ce meslange, s'estre partializées, cette-cy pour le corps, cette autre1
pour l'ame, d'vne pareille erreur: et auoir escarté leur subject,
qui est l'homme; et leur guide, qu'ils aduouent en general estre
Nature. La premiere distinction, qui aye esté entre les hommes,
et la premiere consideration, qui donna les præeminences aux vns
sur les autres, il est vray-semblable que ce fut l'aduantage de la
beauté.

Agros diuisere atque dedere
Pro facie cuiusque et viribus ingenióque:
Nam facies multum valuit, virésque vigebant.
Or ie suis d'vne taille vn peu au dessoubs de la moyenne. Ce2
deffaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité:
à ceux mesmement, qui ont des commandements et des
charges: car l'authorité que donne vne belle presence et majesté
corporelle, en est à dire. C. Marius ne receuoit pas volontiers des
soldats, qui n'eussent six pieds de haulteur. Le Courtisan a bien
raison de vouloir pour ce Gentilhomme qu'il dresse, vne taille
commune, plustost que toute autre: et de refuser pour luy, toute
estrangeté, qui le face montrer au doigt. Mais de choisir, s'il faut
à cette mediocrité, qu'il soit plustost au deçà, qu'au delà d'icelle,
ie ne le ferois pas, à vn homme militaire. Les petits hommes, dit3
Aristote, sont bien iolis, mais non pas beaux: et se cognoist en la
grandeur, la grande ame, comme la beauté, en vn grand corps et
hault. Les Æthiopes et les Indiens, dit-il, elisants leurs Roys et Magistrats,
auoyent esgard à la beauté et procerité des personnes. Ils
auoient raison: car il y a du respect pour ceux qui le suiuent, et
pour l'ennemy de l'effroy, de voir à la teste d'vne trouppe, marcher
vn chef de belle et riche taille:

Ipse inter primos præstanti corpore Turnus
Vertitur, arma tenens, et toto vertice suprà est.

Nostre grand Roy diuin et celeste, duquel toutes les circonstances4
doiuent estre remerquées auec soing, religion et reuerence, n'a pas
refusé la recommandation corporelle, speciosus forma præ filiis hominum.
Et Platon auec la temperance et la fortitude, desire la
beauté aux conseruateurs de sa republique. C'est vn grand despit
qu'on s'addresse à vous parmy voz gens, pour vous demander où est
Monsieur: et que vous n'ayez que le reste de la bonnetade, qu'on
fait à vostre barbier ou à vostre secretaire. Comme il aduint au
pauure Philopœmen: estant arriué le premier de sa trouppe en vn
logis, où on l'attendoit, son hostesse, qui ne le cognoissoit pas, et
le voyoit d'assez mauuaise mine, l'employa d'aller vn peu aider à
ses femmes à puiser de l'eau, ou attiser du feu, pour le seruice de1
Philopœmen. Les Gentils-hommes de sa suitte estans arriuez, et
l'ayants surpris embesongné à cette belle vacation, car il n'auoit
pas failly d'obeïr au commandement qu'on luy auoit faict, luy
demanderent ce qu'il faisoit-là: Ie paie, leur respondit-il, la peine
de ma laideur. Les autres beautez, sont pour les femmes: la beauté
de la taille, est la seule beauté des hommes. Où est la petitesse, ny
la largeur et rondeur du front, ny la blancheur et douceur des
yeux, ny la mediocre forme du nez, ny la petitesse de l'oreille, et
de la bouche, ny l'ordre et blancheur des dents, ny l'espesseur
bien vnie d'vne barbe brune à escorce de chataigne, ny le poil2
releué, ny la iuste proportion de teste, ny la fraischeur du teint,
ny l'air du visage aggreable, ny vn corps sans senteur, ny la iuste
proportion de membres, peuuent faire vn bel homme.   I'ay au
demeurant, la taille forte et ramassée, le visage, non pas gras,
mais plein, la complexion entre le iovial et le melancholique,
moyennement sanguine et chaude,

Vnde rigent setis mihi crura, et pectora villis:

la santé, forte et allegre, iusques bien auant en mon aage, rarement
troublée par les maladies. I'estois tel, car ie ne me considere
pas à cette heure, que ie suis engagé dans les auenues de la vieillesse,3
ayant pieça franchy les quarante ans.

Minutatim vires et robur adultum
Frangit, et in partem peiorem liquitur ætas.

Ce que ie seray doresnauant, ce ne sera plus qu'vn demy estre: ce
ne sera plus moy. Ie m'eschappe tous les iours, et me desrobbe à
moy:

Singula de nobis anni prædantur euntes.