Je revenais de la chasse seul, en drochki[19]; j'avais encore huit verstes à faire pour arriver chez moi; ma bonne jument, trotteuse infatigable, courait fièrement sur la grande route poudreuse, et de temps en temps elle dressait les oreilles et jetait un hennissement étouffé; mon chien, harassé de fatigue, suivait de près, et ne s'écartait point d'un pas: on eût dit qu'il était attaché aux roues. L'orage approchait. En face de moi, un nuage énorme et aux reflets lilas s'élevait au-dessus du bois; des nuées grisâtres couraient rapidement à ma rencontre; le feuillage des saules commençait à s'agiter en murmurant. La chaleur jusqu'alors étouffante tomba soudainement, et l'air devint froid et humide; les ombres épaississaient de plus en plus. Je donnai un coup de rêne à mon cheval, descendis dans le ravin, traversai heureusement le lit d'un petit ruisseau qui était à sec, et dont les bords étaient garnis de broussailles, gravis la côte opposée, et entrai dans le bois. La route que j'avais prise traversait en serpentant un épais taillis de noisetiers, et l'obscurité y était déjà profonde; j'avançais presque au hasard. Mon drochki heurtait à tout moment contre les racines noueuses des chênes centenaires et des tilleuls, et s'engageait dans les ornières profondes qu'avaient creusées les roues des charrettes; mon cheval commençait à broncher. Un vent violent s'éleva tout à coup et s'engouffra dans le bois en mugissant, le bruit de quelques grosses gouttes d'eau se fit entendre dans le feuillage, un éclair sillonna le ciel et fut suivi de près par le roulement du tonnerre. La pluie tomba bientôt par torrents. Je ralentis ma course, et fus même bientôt obligé de m'arrêter: mon cheval enfonçait dans la boue et je n'y voyais plus à deux pas devant moi. Je parvins cependant à m'abriter tant bien que mal sous un épais buisson. Courbé en deux et la tête enfoncée dans mon manteau, j'attendais patiemment la fin de l'orage, lorsque à la lueur d'un éclair une forme élevée apparut à mes yeux sur la route, et comme je continuais à regarder de ce côté, elle se dressa devant moi, près du drochki, comme si elle sortait de terre.
—Qui es tu? me demanda une voix retentissante.
—Et toi-même, qui es-tu?
—Je suis le forestier.
Je lui dis mon nom.
—Ah! je vous connais! Vous allez à la maison?
—Oui; mais entends-tu l'orage?
—Il est fort, me répondit l'apparition.
Mais au même instant un éclair blafard illumina la route, et je pus voir distinctement celui qui m'avait abordé ainsi; cette lueur soudaine fut suivie presque immédiatement d'un violent coup de tonnerre, et la pluie redoubla.
—Ça ne finira pas de sitôt, reprit le forestier.
—Que faire?
—Je vais, si vous voulez, vous conduire dans mon isba[20], me dit le forestier d'un ton brusque.
—Tu me rendras service.
—Veuillez rester assis.
Le forestier s'approcha de mon cheval, et l'ayant pris par la bride, il le fit avancer. Nous nous mîmes en route. Je me cramponnai au coussin du drochki qui se balançait comme le fait un bateau sur une mer houleuse, et appelai mon chien. Ma pauvre jument s'enfonçait dans la boue, glissait et bronchait à tout moment; le forestier marchait en tête, tantôt à droite, tantôt à gauche du brancard, et s'avançait dans l'ombre comme un spectre. Après m'avoir fait traverser ainsi une partie du bois, mon conducteur s'arrêta.
—Nous voici chez moi, maître, me dit-il avec calme.
Le kalitka cria sur ses gonds, et des petits chiens se mirent à aboyer en chœur dans la cour. Je levai les yeux, et distinguai à la lueur des éclairs une petite isba située au milieu d'un vaste emplacement entouré d'une haie en branches. Une des étroites fenêtres de ce lieu était faiblement éclairée. Le forestier conduisit mon cheval jusqu'au perron, et frappa à la porte.
—Voilà! voilà! cria une petite voix; puis un piétinement de pieds nus se fit entendre. On tira le loquet, et une petite fille de douze ans tout au plus, en chemise écourtée et retenue à la taille par une lisière, parut, une lanterne à la main, sur le seuil de la porte.
—Éclaire au maître, lui dit mon hôte, et moi je vais faire entrer votre drochki sous le hangar.
La petite fille jeta les yeux sur moi, et rentra dans l'isba: je la suivis.
L'isba du forestier se composait d'une seule chambre, et celle-ci avait une assez triste apparence; elle était basse, enfumée, dégarnie des ustensiles que l'on rencontre ordinairement chez le paysan: on n'y voyait ni cloisons ni soupente. Un touloupe déchiré pendait au mur: plus loin, sur le banc, était couché un fusil, et un tas de chiffons étaient amoncelés dans un coin. Deux grands pots placés près du poêle complétaient cet ameublement qu'éclairait la lueur vacillante d'une loutchina[21] qui brûlait sur la table. Au milieu de la chambre pendait un berceau fixé à l'extrémité d'une longue gaule. La petite fille éteignit la lanterne, s'assit sur un escabeau, et se mit à balancer le berceau d'une main, tout en ravivant de l'autre la flamme de la loutchina. Je promenai mes regards dans la chambre: le spectacle qu'elle offrait m'affecta profondément: rien de plus triste que l'intérieur d'une isba de paysan pendant la nuit. L'enfant qui était couché dans le berceau respirait péniblement.
—Tu es donc seule ici? demandai-je à la petite fille.
—Oui, je suis seule, me répondit-elle d'une voix faible et craintive.
—Tu es la fille du forestier?
—Oui, me dit-elle en balbutiant.
La porte s'ouvrit en criant, et le forestier ayant baissé la tête pour en franchir le seuil, entra dans la chambre. Il prit la lanterne qui était posée à terre et s'approcha de la table pour allumer un bout de chandelle qui s'y trouvait.
—Vous n'êtes probablement pas accoutumé aux loutchina? me dit-il en rejetant ses cheveux en arrière.
Je l'examinai attentivement, et son extérieur me frappa. C'était un homme d'une taille élevée, carré des épaules, et bâti comme on en voit peu. Les muscles saillants de sa poitrine et de ses bras robustes se dessinaient sous les plis de sa grosse chemise qui ruisselait d'eau. Une barbe épaisse et noire couvrait tout le bas de sa figure mâle et sévère; ses yeux bruns et peu ouverts, mais au regard fixe et hardi, étaient ombragés par des sourcils bien formés et qui se touchaient presque. Il s'arrêta devant moi, les deux mains posées sur les hanches.
Je le remerciai et lui demandai son nom.
—Je m'appelle Foma, me répondit-il, et on m'a surnommé Birouk.
—Ah! tu es Birouk?
Je le regardai avec un redoublement d'attention. J'avais souvent entendu parler du forestier Birouk à mon Jermolaï et à d'autres habitants du pays: les paysans le craignaient comme le feu. Jamais homme, disaient-ils, n'avait rempli avec autant de vigilance les fonctions qui lui étaient confiées; il ne laissait pas soustraire le moindre fagot: à toute heure du jour, et même au milieu de la nuit, il tombait sur vous à l'improviste comme une bourrasque de neige, et il n'y avait point à lui tenir tête; il était fort et agile comme le diable. Pas moyen d'ailleurs de le corrompre: ni l'eau-de-vie, ni l'argent n'avaient prise sur lui; il ne se laissait séduire par rien. Déjà bien des fois on avait charitablement essayé de l'envoyer dans l'autre monde: mais il ne s'était pas laissé faire.
Telle était la réputation de Birouk parmi les paysans du voisinage.
—C'est donc toi qui es Birouk?—lui dis-je;—j'ai entendu souvent parler de toi, frère. On prétend que tu es impitoyable.
—Je fais mon devoir,—me répondit-il d'un ton brusque;—ce n'est pas tout que de manger le pain du maître, il faut le mériter.
Il prit la hache qui était passée à sa ceinture, s'assit par terre, et se mit à façonner une loutchina.
—Est-ce que tu n'as pas de femme?—lui demandai-je.
—Non,—me répondit-il en frappant un grand coup de hache...
—Elle est donc morte?
—Non... Oui... elle est morte,—reprit-il, et il se détourna.
Je me tus... Il leva la tête et me regarda.
—Elle a pris la fuite avec un bourgeois qui passait,—me dit-il en souriant d'un air farouche. À ces mots la petite fille baissa les yeux. L'enfant se réveilla et se mit à crier. La petite s'approcha du berceau.—Tiens! prends-le,—lui dit Birouk en lui tendant un biberon couvert de crasse.—Voilà! elle l'a abandonné,—continua-t-il à demi-voix en me montrant l'enfant. Puis, il s'approcha de la porte: mais il s'arrêta et se retourna de mon côté.
—Vous ne voudrez sans doute pas de notre pain, maître?—me dit-il,—et nous n'avons que cela...
—Je n'ai pas faim.
—Faites comme bon vous semble. Je vous aurais bien fait chauffer le samovar, mais je n'ai pas de thé. Je vais aller voir ce que fait votre cheval.
Il sortit en tirant avec force la porte après lui. Je me mis de nouveau à examiner l'intérieur de l'isba; il me parut encore plus triste qu'avant. Cette odeur âcre, qui est particulière aux lieux où la fumée séjourne, me prenait à la gorge. La petite fille se tenait immobile et les yeux baissés; de temps en temps seulement, elle agitait le berceau ou relevait timidement sa chemise sur son épaule; ses jambes nues pendaient le long de l'escabeau.
—Comment t'appelles-tu?—lui demandai-je.
—Oulita,—me dit-elle, en baissant encore plus son visage amaigri.
Le forestier rentra et s'assit sur le banc.—L'orage se calme,—me dit-il après un instant de silence.—Si vous le désirez, je vais vous conduire hors du bois.
Je me levai.
Birouk prit son fusil et se mit à examiner la batterie.
—Pourquoi le prends-tu?—lui demandai-je.
—On fait des sottises dans le bois... On coupe un arbre dans le ravin de la Jument.
—Comment peux-tu l'entendre d'ici?
—D'ici, non, mais de la cour.
Nous sortîmes ensemble. La pluie avait entièrement cessé. Un épais rideau de nuages s'étendait à l'horizon, et de longs éclairs s'y dessinaient encore par moments; mais au-dessus de nous le ciel était d'un bleu sombre et de rares étoiles scintillaient à travers des nuages pluvieux qui fuyaient. On commençait déjà à distinguer la forme des arbres que le vent et la pluie venaient de battre avec tant d'acharnement. Nous nous mîmes à prêter l'oreille. Le forestier ôta son bonnet et baissa la tête.
—Voi... voilà...—dit-il tout à coup en étendant la main.—Ils ont choisi une jolie nuit.
J'écoutai en vain: je ne distinguais que le bruit des feuilles. Birouk sortit mon cheval du hangar.
—Si nous ne nous dépêchons pas,—me dit-il,—je pourrai bien le manquer.
—Je vais t'accompagner. Y consens-tu?
—Soit,—dit-il en faisant reculer le cheval.
—Nous l'aurons bientôt pris; je vous reconduirai ensuite. Allons!
Nous partîmes; Birouk marchait en avant, et moi je le suivais de près. Je ne sais vraiment pas comment il trouvait son chemin au milieu des arbres et des broussailles, mais il s'avançait d'un pas rapide, sans hésiter, et ne s'arrêtait de temps en temps que pour écouter les coups de hache.
—Voyez-vous cela!—dit-il entre ses dents.
—Entendez-vous? entendez-vous maintenant?
—De quel côté?
Le forestier haussa les épaules. Nous nous engageâmes dans le ravin; lorsque nous fûmes à l'abri du vent, je commençai à entendre très-distinctement le bruit d'une hache. Birouk me regarda en faisant un signe de tête. Nous continuâmes à nous avancer en marchant au milieu des fougères et des orties. Un craquement sourd et prolongé frappa mon oreille...
—Il l'a coupé!—murmura Birouk.
Le ciel continuait à s'éclaircir; on commençait à y voir dans le bois. Nous arrivâmes enfin à l'extrémité du ravin.
—Attendez-moi ici,—me dit le forestier à demi-voix; et redressant son fusil, il se baissa et disparut au milieu des buissons.
J'écoutai attentivement; malgré les mugissements du vent je distinguais des sons assez faibles qui s'élevaient à peu de distance de l'endroit où je me tenais: on abattait à coups de hache les branches d'un arbre; puis, j'entendis le souffle d'un cheval, le cri discordant des roues d'une téléga...—Où vas-tu? arrête!—s'écria tout à coup Birouk d'une voix tonnante.—Ces paroles furent suivies d'un cri plaintif comme celui d'un lièvre... Une lutte venait de s'engager.—Non! non!—répétait Birouk d'une voix haletante,—tu ne m'échapperas pas...—Je me précipitai dans cette direction, et après avoir trébuché plus d'une fois j'arrivai sur le lieu du combat. Le forestier était étendu par terre au pied d'un arbre coupé; il tenait le voleur qui se débattait sous lui, et dont il s'efforçait de lier les mains avec une ceinture. Je m'approchai des combattants; le paysan était déguenillé, mouillé jusqu'aux os, et une longue barbe en désordre lui donnait une physionomie des plus sinistres. Birouk se releva et força son prisonnier à en faire autant. Un cheval décharné couvert d'une natte toute déchirée et une téléga étaient à quelques pas plus loin dans le fourré. Le forestier était silencieux; le paysan se taisait aussi, mais il hochait la tête.
—Laisse-le en paix!—dis-je à l'oreille de Birouk,—je payerai le prix de l'arbre.
Birouk ne me répondit pas; il saisit la crinière du cheval de la main gauche (il avait passé la main droite dans la ceinture du voleur).
—Allons! tourne-toi, corneille[22],—dit-il d'un ton rude.
—Voilà, là-bas, ma petite hache: prenez-la,—balbutia le paysan.
—Il ne faut pas la perdre, en effet,—reprit le forestier en relevant la hache.
Nous partîmes; je marchai par derrière... Chemin faisant, quelques gouttes d'eau nous annoncèrent que la pluie allait recommencer; elle ne tarda point effectivement à tomber à flots. Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes à regagner la demeure du forestier. Lorsque nous l'eûmes atteinte, Birouk laissa le cheval au milieu de la cour, conduisit le paysan dans l'isba, relâcha le nœud du kouchak qui lui retenait les mains, et le fit asseoir dans un coin. Je me plaçai en face sur le banc.
—Quelle ondée!—me dit le forestier.—Il faut attendre qu'elle passe. Ne voulez-vous pas vous reposer un peu?
—Non, merci.
—Pour ne pas vous incommoder,—me dit-il en montrant le paysan,—je l'aurais bien mis dans la petite chambre à côté, mais le loquet...
—Laisse-le là; il ne me dérange pas,—répondis-je.
Le paysan me regarda sans relever la tête. Je pris la ferme résolution de délivrer le pauvre diable, à quelque prix que ce fût. Il était toujours immobile sur le banc où Birouk l'avait placé en entrant. La lumière de la lanterne l'éclairait en plein, et je l'observai plus attentivement; il avait la figure have et couverte de rides, des sourcils fauves, le regard inquiet, et tous ses membres étaient d'une maigreur effrayante... La petite fille s'étendit à ses pieds sur le plancher. Quant à Birouk, il était assis devant la table, la tête posée sur ses deux mains. Un grillon chantait dans le coin,... la pluie battait contre le toit et les vitres; nous étions tous silencieux.
—Foma Kousmitch,—dit tout à coup le paysan d'une voix sourde et cassée,—eh! Foma Kousmitch?
—Que veux-tu?
—Relâche-moi.
Birouk ne répondit pas.
—Relâche-moi. C'est par misère... Relâche-moi.
—Je vous connais,—dit le forestier d'un air sombre.—Toute votre commune est taillée sur le même patron. Vous êtes tous plus voleurs les uns que les autres.
—Relâche-moi,—reprit le paysan,—c'est l'intendant... nous sommes ruinés. Oui, tout à fait ruinés. Relâche-moi.
—Ruinés?... ce n'est pas une raison pour voler.
—Relâche-moi, Foma Kousmitch. Ne me perds pas. Chez vous, tu sais bien ce qui m'attend. L'intendant me dévorera, vrai.
Birouk se détourna. Le paysan tremblait par moments comme s'il avait la fièvre. Il agitait aussi quelquefois la tête d'une façon étrange, et sa respiration était précipitée.
—Relâche-moi,—continua-t-il à répéter avec un accent de désespoir.—Relâche-moi, au nom de Dieu, relâche-moi. Je payerai, comme il y a un Dieu. Oui, c'est la misère... Les petits crient à la maison; tu sais bien ça. Que veux-tu, cette vie-là est si dure!
—C'est une mauvaise excuse; tu ne devais pas voler pour cela.
—Quand ce ne serait que mon pauvre cheval...—dit le paysan;—laisse-moi au moins mon cheval... c'est tout mon bien... ne me l'enlève pas.
—C'est impossible; je te l'ai déjà dit. Moi aussi j'ai des devoirs à remplir. On exige que je sois sévère pour vous autres.
—Relâche-moi. C'est la misère, Foma Kousmitch; c'est la misère, aussi vrai que j'existe.
—Je vous connais.
—Relâche-moi, au nom du ciel.
—Allons! en finiras-tu? Tais-toi; tu sais bien que je ne plaisante pas. Il y a un maître là: tu ne le vois donc pas?
Le pauvre diable baissa la tête. Birouk se mit à bâiller et appuya son front contre la table. La pluie continuait toujours; j'attendais impatiemment le dénouement de cette triste scène.
Le paysan se redressa subitement; ses yeux s'animèrent et ses joues se colorèrent.—Allons! tiens,—s'écria-t-il en clignant les yeux et avec le frémissement de la haine sur les lèvres—dévore, maudit assassin, bois le sang d'un chrétien, bois-le...
Le forestier se retourna.
—C'est à toi que je parle,—continua de plus belle le paysan,—à toi, asiatique[23], buveur de sang, à toi!
—As-tu perdu l'esprit,—dit le forestier;—je crois plutôt que tu es ivre.
—Ivre? N'est-ce pas à tes frais que je me suis enivré? maudit tueur d'âmes, bête féroce, bête féroce!
—Je vais... t'apprendre...
—Va toujours! Qu'est-ce que ça me fait; je suis prêt à tout. Que veux-tu que je devienne sans cheval? Assomme-moi; j'aime mieux en finir tout de suite que de mourir de faim. Que tout périsse à la fois... femme, enfants! Quant à toi, sois tranquille, nous te retrouverons bien.
Birouk se leva.
—Frappe! frappe!—reprit le paysan avec rage;—frappe! allons, frappe donc!
À ces mots la petite fille, qui était restée couchée, se releva avec vivacité.
—Silence!—cria le forestier d'une voix tonnante, et il fit un pas en avant.
—Allons! laisse-le, Foma,—m'écriai-je à mon tour,—cela n'en vaut pas la peine.
—Je ne me tairai pas,—reprit le malheureux avec plus de violence que jamais.—Autant crever comme ça! Tu es un tueur d'âmes, une bête féroce... Mais attends... tu ne régneras plus longtemps... On te serrera le gosier un peu fort, va!
Birouk le saisit par l'épaule... Je courus au secours du paysan.
—Laissez-le, maître!—me cria le forestier.
Cette injonction ne m'intimida pas, et je portais déjà les mains en avant; mais, à mon grand étonnement, Birouk dénoua subitement le kouchak qui liait les bras du paysan, et saisissant celui-ci par la nuque, il lui enfonça son bonnet sur les yeux, ouvrit la porte, et le poussa dehors.
—Va-t'en au diable, avec ton cheval!—lui cria-t-il en le voyant s'éloigner,—et rappelle-toi que si jamais je te reprends...
Cela dit, le forestier rentra tranquillement dans l'isba, ferma la porte, et se mit à remuer je ne sais quoi dans un coin.
—Vraiment, Birouk,—lui dis-je,—tu m'as étonné... Tu es un brave homme, à ce que je vois...
—Allons! maître, ne parlons pas de cela,—me répondit-il d'un ton d'impatience.—Mais n'allez pas le raconter. Je vais maintenant vous reconduire, car il paraît que la pluie ne cessera pas de sitôt. Ah! le voilà qui détale!—ajouta-t-il à demi-voix en entendant le bruit que faisaient les roues d'une téléga qui passait devant les fenêtres de l'isba.—Ah! je le..
Une demi-heure après je prenais congé de lui sur la lisière du bois.
Les Russes, dit-il ailleurs, meurent avec résignation comme le paysan français. Il n'y a pas de maître plus rude, mais plus efficace que la fatalité.
«Et toi aussi, s'écrie Tourgueneff, en se rappelant à la fin d'un de ses récits un pauvre instituteur russe qui élevait les fils d'un de ses amis, et toi aussi, mon digne ami Avenir Sorokooumoff, toi qui fus le meilleur des hommes! Je vois encore ta figure de poitrinaire, sèche et verdâtre, tes cheveux blonds et rares, ton modeste sourire, ton regard enthousiaste, tes membres amaigris... J'entends ta voix faible et caressante! Ayant quitté l'université sans y terminer tes études, tu allas demeurer, je m'en souviens, chez un certain Gour Kroupianikoff, très-honorable seigneur russe, qui avait daigné te confier le soin d'enseigner à ses deux fils, Fofa et Zuzu, la grammaire russe, la géographie, l'histoire. Tu supportais avec une patience vraiment angélique les grossières plaisanteries de M. Gour, les amabilités inconvenantes de son intendant, les sottes espiègleries des deux mauvais garnements, tes élèves; et s'il t'arrivait parfois de laisser lire sur tes lèvres un sourire plein d'amertume, lorsque tu étais obligé de remplir les capricieuses exigences de leur mère, jamais cette tyrannie ne t'arracha le moindre murmure. Mais aussi avec quel ineffable bonheur tu jouissais d'un instant de repos, le soir, après souper, lorsque, délivré enfin de tout devoir et de toute préoccupation, tu allais t'asseoir près de la fenêtre et te mettais à fumer, tout en réfléchissant ou en parcourant avec avidité les feuillets gras et déchirés de quelque recueil périodique que t'avait laissé, en quittant la maison, l'arpenteur du gouvernement, pauvre hère condamné comme toi à mener une vie errante. Quelles douces émotions tu ressentais à la lecture d'une pièce de vers ou d'une nouvelle attachante! Des larmes brillaient aussitôt dans tes yeux, un doux sourire s'épanouissait sur tes lèvres, tu te sentais pénétré d'un ardent amour pour l'humanité, et le sentiment du beau et du juste embrasait ton âme naïve comme celle d'un enfant. Tu n'étais nullement remarquable, il est vrai, par les qualités de l'esprit, et tu passais même à l'université pour un sujet des plus médiocres; pendant les leçons, tu te laissais aller ordinairement aux douceurs du sommeil, et c'est surtout par un majestueux silence que tu brillais aux examens. Mais qui se distinguait entre nous tous par la joie que lui faisaient éprouver les succès d'un camarade? c'était Avenir. Qui avait une confiance aveugle dans les mérites de ses amis, exaltait leurs talents et prenait leur défense avec le plus d'ardeur? c'était encore toi. À qui l'envie et l'amour-propre étaient-ils complétement étrangers? c'était encore à toi. Et tu te croyais inférieur à des hommes qui n'étaient pas dignes de dénouer les cordons de tes souliers.
Lorsque tu pris congé de tes amis, ton émotion était profonde; de tristes pressentiments t'agitaient. Ils étaient fondés; dans le monde où tu allais être transporté tu ne devais plus trouver un seul être que tu pusses écouter, admirer et aimer. Les seigneurs civilisés et les gentilshommes campagnards se comportaient à ton égard comme avec toutes les personnes de ta profession: les uns étaient grossiers, les autres te témoignaient même une sorte de mépris. Ton extérieur, je l'avoue, ne disposait nullement en ta faveur; et puis, tu rougissais à tout propos, tu te troublais, tu balbutiais en répondant à la question la plus insignifiante... Nous avions espéré que la campagne raffermirait ta santé chancelante; mais non, tu y dépéris à vue d'œil, ô mon pauvre ami! Ta chambre donnait cependant sur le jardin; au printemps, les cerisiers, les pommiers et les tilleuls qui bordaient la maison, secouaient leurs fleurs jusque sur les livres et les cahiers qui couvraient ta table. Un petit porte-montre de soie bleue pendait au mur en face de ton lit: c'était le cadeau d'adieu que t'avait donné le jour de ton départ une douce et sensible gouvernante allemande aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Quelquefois un de tes anciens amis de Moscou venait te voir en passant, et lorsqu'il lui arrivait de te réciter une pièce de vers empruntée à un des nouveaux recueils du jour, ou même une de ses propres compositions, tu l'écoutais dans un recueillement extatique. Mais l'isolement habituel auquel tu étais condamné, la sujétion de l'état que tu avais embrassé et l'impossibilité d'en être jamais délivré, les automnes et les hivers sans fin du pays, et par-dessus tout une maladie incurable... Ô mon pauvre Avenir!
J'allai le voir peu de temps avant sa mort; il pouvait à peine marcher. Le propriétaire chez lequel il avait demeuré jusqu'alors, M. Gour Kroupianikoff, daignait ne point le renvoyer, mais il ne lui donnait plus d'appointements. Il avait pris un autre maître pour Zuzu; quant à Fofa, on venait de le faire entrer aux Cadets[24]... Avenir était assis près de la fenêtre, dans un fauteuil à la Voltaire. Le temps était beau quoiqu'on fût déjà en plein automne; un ciel pâle, mais limpide se montrait gaiement à travers les branches d'une rangée de tilleuls entièrement dépouillés de verdure, qui avaient encore gardé ça et là quelques dernières feuilles d'un jaune vif que le vent agitait par moment. La terre, qui avait été saisie par la gelée pendant la nuit, se couvrait d'humidité aux rayons du soleil dont les rayons obliques glissaient sur l'herbe pâlie. L'air était d'une sonorité surprenante; on entendait distinctement la voix des ouvriers qui travaillaient dans le fond du jardin. Avenir était enveloppé dans une vieille robe de chambre boukhare[25]: une cravate de soie verte donnait à sa figure, qui était d'une maigreur effrayante, une teinte cadavérique. Il m'accueillit avec joie, et me tendant la main, il allait me parler lorsqu'une quinte de toux l'arrêta. Je lui donnai le temps de se reposer et m'assis à côté de lui. Il avait sur les genoux un cahier rempli de poésies copiées avec le plus grand soin: c'étaient les Œuvres de Koltsoff. Il frappa le cahier de la main et sourit.—Voilà un poëte!—me dit-il d'une voix éteinte, et retenant sa toux avec effort, il commença à réciter la strophe suivante:
Les ailes du faucon
Sont-elles donc liées?
Tous les chemins
Lui sont-ils fermés?—
Je l'interrompis: le médecin lui avait expressément défendu de parler. Je connaissais le moyen de lui faire passer quelques instants agréables. Quoiqu'il n'eût jamais suivi le mouvement scientifique et intellectuel de l'époque, Sorokooumoff aimait à savoir où l'on en était... Il lui arrivait parfois de prendre à part un de ses anciens camarades et de lui demander ce que pensaient les grands esprits du siècle; il l'écoutait attentivement, s'étonnait, le croyait sur parole, et répétait ensuite mot pour mot tout ce qu'il en avait appris. Il s'intéressait particulièrement à la philosophie allemande. Je me mis donc à l'entretenir de Hégel (il y a longtemps de cela, comme vous voyez). Avenir souriait et m'approuvait d'un signe de tête; ou bien il levait les sourcils et me disait à voix basse: Je comprends, je comprends. Ah! c'est beau! c'est beau! La curiosité enfantine de ce pauvre jeune homme mourant et abandonné m'émut, je l'avoue, jusqu'aux larmes. Contrairement à l'habitude de tous les poitrinaires, il ne se faisait du reste aucune illusion sur son état: et cependant il ne se désespérait nullement, et ne fit même pas la moindre allusion au sort qui lui était réservé. Ayant rassemblé toutes ses forces, il se mit à me parler de Moscou, des amis qu'il y avait laissés, de Pouchkine, du théâtre, de la littérature russe; il me rappela nos petites bombances d'autrefois, les discussions ardentes que nous engagions à cette époque, et prononça avec attendrissement les noms de plusieurs de nos amis qui n'étaient plus...—Te souviens-tu de Dacha? me dit-il enfin: voilà un cœur d'or! quelle nature, et comme elle m'aimait! Qu'est-elle devenue? Elle est sans doute bien changé, la pauvrette!... Je me gardai bien de lui apprendre une triste nouvelle... Et pourquoi lui aurais-je dit, en effet, que sa Dacha était maintenant ronde comme une boule, qu'elle vivait avec des marchands, les frères Kondatchkoff, qu'elle était couverte de fard, qu'elle criait et se disputait du matin au soir?
—N'y aurait-il pas moyen, pensai-je en moi-même, de le tirer d'ici? Peut-être serait-il possible encore de le guérir.—J'avais commencé de lui exposer mes vues à ce sujet, mais il ne me laissa point achever.
—Non, frère, me dit-il, je te remercie. Peu importe le lieu où l'on meurt. Je n'irai pas jusqu'à l'hiver. À quoi bon déranger le monde pour rien? Je suis habitué à la maison. Il est vrai que cette famille...
—Ce sont probablement des gens sans cœur? lui dis-je.
—Non,—reprit-il,—ce monde-là n'est pas méchant, ce sont des espèces de bûches. Mais je n'ai vraiment pas à m'en plaindre. Quant aux voisins... un des propriétaires du canton, M. Kasatkine, a une fille instruite, douce, une créature excellente, et point fière...—Une quinte de toux ne lui permit pas de continuer.—Tout cela ne serait rien,—reprit-il, au bout de quelques instants,—si l'on me permettait de fumer. Mais je ne mourrai pas comme cela, ils auront beau me surveiller, je fumerai une pipe!—Et ici il cligna les yeux d'un air de malice.—Dieu merci, j'ai assez vécu; j'ai connu de braves gens dans ma vie, et...
—Tu devrais au moins,—lui dis-je en l'interrompant,—écrire à ta famille.
—À quoi bon? Ils ne peuvent m'être d'aucun secours. Lorsque je serai mort, ils le sauront bien. Pourquoi leur en parler d'avance? Plutôt que de penser à cela, raconte-moi ce que tu as vu à l'étranger.
Je me mis en devoir de le satisfaire; il m'écouta avec un intérêt inexprimable. Je partis le même soir, et dix jours après, je reçus de M. Kroupianikoff la lettre suivante:
«J'ai l'honneur de vous annoncer par la présente, mon cher monsieur, que votre ami, l'étudiant Avenir Sorokooumoff, qui demeurait chez moi, est mort il y a de cela quatre jours, à deux heures de l'après-midi, et qu'il a été enterré aujourd'hui, à mes frais, dans le cimetière de mon église. Conformément à son désir, je vous envoie les cahiers et les livres que vous trouverez ci-joints. Il possédait vingt-deux roubles et demi qui, ainsi que tous ses effets, seront envoyés par mes soins aux personnes de sa famille qui ont droit à cet héritage. Votre ami est mort en pleine connaissance; je vous dirai même qu'il est mort avec une sorte d'indifférence, sans donner le moindre signe d'attendrissement, même lorsque moi et toute ma famille nous lui fîmes nos adieux. Mon épouse, Cléopâtre Alexandrovna, vous présente ses compliments. La mort de votre ami a naturellement dérangé ses nerfs; quant à moi je me porte fort bien grâce à Dieu, et j'ai l'honneur d'être,
«Votre très-humble serviteur,
Il me revient encore un grand nombre de souvenirs du même genre; mais les faits que j'ai rapportés doivent suffire. J'ajouterai cependant ce qui suit: Une vieille propriétaire mourut en ma présence, il y a de cela quelques années. Le prêtre qui l'assistait avait commencé à réciter les prières des agonisants, mais croyant s'apercevoir que la malade allait expirer, il s'empressa de lui donner le crucifix à baiser. La brave dame se recula d'un air mécontent.—Tu te hâtes trop, mon petit père,—lui dit-elle d'une langue déjà épaissie,—tu auras encore le temps.—Puis elle baisa dévotement le crucifix, fourra la main sous son oreiller, et rendit l'âme.—Lorsqu'on se mit en devoir de l'ensevelir, on trouva un rouble d'argent sous son oreiller; elle avait pris ses précautions d'avance, et se proposait de payer elle-même le prêtre qui viendrait l'assister à ses derniers moments. Oui, les Russes meurent d'une façon vraiment étrange.
Le récit d'une grande foire aux chevaux dans un village de la grande Russie, où toutes les figures et toutes les ruses de maquignon sont prises sur le fait.
Le récit d'une nuit passée au milieu des Prairies avec les crédules enfants d'un autre village russe à entendre les merveilles populaires que les mères ont raconté aux enfants.
Enfin le récit touchant des chanteurs.
Comme tous les peuples enfants qui ont de grands souvenirs dans leur histoire, les Russes ont des chanteurs de cantons, de villages, de steppes, qui luttent ensemble pour le plaisir des auditeurs attablés. J'ai vu la même chose en Arabie: l'émir Beschir du mont Liban et ses fils en avaient toujours derrière leur divan. Ces hommes ont un caractère à part qui leur vaut à la fois la vénération de leurs compatriotes, l'idolâtrie des femmes et les railleries des ignorants.
Ce trait de mœurs des peuples neufs est trop saillant pour avoir échappé à Tourgueneff. Un de ses essais les plus naïfs et les plus vrais est intitulé le Chanteur. Le voici:
Il s'arrête un soir à la chasse dans l'auberge de paysans d'un pauvre village des steppes. Il en décrit l'apparence et les convives; trois chanteurs luttent ensemble; un entrepreneur de bâtiments, un turc, et un chantre nomade nommé Iakof.
. . . . . . . . . . . . .
Je reprends mon récit, que j'avais interrompu au moment où l'entrepreneur s'était avancé au milieu de la chambre. Il ferma un peu les yeux, et commença à chanter d'une voix de fausset qui était assez agréable, quoiqu'elle ne fût point très-pure. Il en jouait avec plaisir, et passait alternativement des notes les plus aiguës aux plus basses: mais il s'arrêtait de préférence aux premières, qu'il s'efforçait de soutenir avec une étonnante flexibilité de gosier. Parfois il s'interrompait brusquement et reprenait tout à coup avec une ardeur entraînante. Ses modulations étaient très-hardies, et quelquefois il changeait de ton d'une façon très-originale; un connaisseur l'aurait écouté avec plaisir, et un Allemand l'aurait trouvé insupportable. C'était un ténor léger, un tenore di grazia en kaftane russe. Il ajoutait tant d'ornements aux paroles de la chanson qu'il avait choisie, que j'eus beaucoup de peine à en saisir quelques mots et entre autres ceux-ci:
Je labourerai, ma belle,
Un petit coin de terre;
J'y planterai, ma belle,
De petites fleurs rouges.
Les assistants l'écoutaient avec beaucoup d'attention. Il n'ignorait pas qu'il avait affaire à des gens entendus, et c'est pourquoi il cherchait à déployer tout son savoir-faire. On s'y connaît en fait de chant dans notre province, et le village de Sergievsk, situé sur la grande route d'Orel, est renommé dans tout l'empire pour le mérite de ses chanteurs. L'entrepreneur s'évertua longtemps avant de toucher son auditoire; il n'était point encouragé, soutenu par les assistants; mais tout à coup l'habileté avec laquelle le chanteur venait de changer de ton éveilla un sourire de satisfaction sur la figure de Diki-Barine, et Obaldouï ne put retenir un cri d'admiration. Ce sentiment gagna tous les autres paysans; ils commencèrent à donner de temps en temps des marques d'approbation à demi-voix:—Bien! Monte toujours, gaillard! Allons! courage, aspic! Allons donc! chien que tu es! Chauffe toujours ou qu'Hérode perde ton âme! etc.—Nikolaï Ivanovitch, assis dans son comptoir, balançait la tête en signe de satisfaction. Obaldouï battait la mesure des pieds et remuait les épaules en cadence. Quand à Iakof, ses yeux brillaient comme des charbons ardents: il tremblait de tous ses membres comme une feuille, et un sourire inquiet agitait ses lèvres. Diki-Barine était le seul dont la figure restât impassible; il se tenait toujours immobile. Cependant ses yeux arrêtés sur l'entrepreneur étaient un peu moins durs; mais sa bouche exprimait le dédain, comme d'ordinaire.
Excité par ses encouragements, l'entrepreneur se mit à chanter avec une telle agilité et à tirer de son gosier des sons si brillants, que lorsque, complétement exténué par ses efforts, le visage pâle et inondé de sueur, il rejeta le corps en arrière et poussa avec effort un dernier cri,—tout l'auditoire y répondit par une exclamation frénétique. Obaldouï lui sauta au cou et l'embrassa avec tant de force de ses longs bras osseux qu'il faillit l'étouffer; la grosse figure de Nikolaï Ivanovitch se couvrit d'une rougeur juvénile, et Iakof s'écria comme un fou:—Ah! le gaillard! comme il nous a chanté ça!—Mon voisin, le paysan à la souquenille, frappa la table du poing en disant: Ah! c'est bien! que le diable m'emporte, c'est vraiment bien!—et il cracha par terre d'un air décidé.
—Ah! frère! tu nous as fait plaisir,—cria Obaldouï sans lâcher l'entrepreneur tout épuisé.—Oui, vraiment, tu nous as fait plaisir. Tu as gagné, frère, tu as gagné! Je t'en félicite, la chopine t'appartient. Iachka n'est pas de ta force. Oui; c'est moi qui le dis, tu peux m'en croire. Et il se remit à presser l'entrepreneur sur son sein.
—Lâche-le donc, enragé que tu es,—lui dit Morgatch avec dépit,—laisse-le s'asseoir sur le banc; ne vois-tu pas qu'il est fatigué? Quelle buse tu fais! oui, vraiment. Tu t'es collé à lui comme une feuille mouillée.
—Eh bien! soit; qu'il aille s'asseoir. Moi, je vais boire à sa santé,—lui répondit Obaldouï; et il se dirigea vers le comptoir.—À ton compte, frère,—ajouta-t-il en s'adressant à l'entrepreneur.
Celui-ci fit un geste d'assentiment, s'assit sur le banc, tira de son bonnet un essuie-mains et s'en essuya le front. Quand à Obaldouï, il s'empressa d'avaler un verre d'eau-de-vie: puis, suivant l'usage des ivrognes de profession, il poussa un gémissement rauque, et une expression de mélancolie se répandit sur ses traits.
—Tu chantes bien, frère, très-bien, dit Nikolaï Ivanovitch d'un air aimable.—À ton tour Iachka, et surtout n'aie point peur. Nous allons voir qui l'emportera. L'entrepreneur chante vraiment bien.
—Fort bien,—ajouta la femme de Nikolaï Ivanovitch, et elle regarda Iakof en souriant.
—Ah! oui! ah!—dit à voix basse mon voisin.
—Ah! tête carrée de Polekha[26]!—s'écria tout à coup Obaldouï en s'approchant de ce dernier, et il se mit à sauter et à rire en le montrant du doigt.—Polekha! Polekha! Ah! Badi[27]! qu'est-ce qui t'amène?
Le pauvre paysan se troubla, et il se disposait déjà à sortir du cabaret, lorsque la voix retentissante de Diki-Barine se fit entendre.
—Insupportable bête!—dit-il en grinçant les dents.
—Je ne fais rien...—balbutia Obaldouï.—Oui... c'est seulement...
—Allons! bien; tais-toi!—lui répondit Diki-Barine.—Iakof, commence.
—Je ne sais, frère,—dit celui-ci en portant la main à la gorge,—oui! hem!... je ne sais ce que je sens là, mais...
—Allons!—reprit Diki-Barine.—N'as-tu pas honte d'avoir peur? Commence! Chante comme Dieu te l'accordera.—Et il reprit l'attitude attentive qu'il avait gardée en écoutant l'entrepreneur.
Après avoir gardé le silence pendant quelques instants, Iakof regarda autour de lui et se couvrit la figure avec la main. Tous les assistants arrêtèrent les yeux sur lui, et la physionomie de l'entrepreneur, qui n'avait exprimé jusque-là que la confiance et la satisfaction, laissa percer une agitation secrète. Il s'appuya contre le mur, les mains posées sur le banc, comme au commencement de la séance, mais il ne balançait plus les jambes. Lorsque Iakof se découvrit la figure, il était pâle comme un mort, et ses yeux étaient presque entièrement fermés. Il poussa un profond soupir et commença... Le premier son qu'il articula était faible, tremblant; on eût dit qu'il ne sortait pas de sa poitrine; il semblait un écho lointain, et produisit une impression étrange. Tous les assistants se regardèrent, et la femme de Nikolaï Ivanovitch se redressa. Le son qui suivit était plus ferme et plus prolongé, mais il était encore frémissant comme la dernière vibration d'une corde fortement tendue et touchée par une main hardie. Sa voix ne tarda pas à se développer, et il entonna une chanson mélancolique. «Plus d'un sentier traverse la plaine.» Ces paroles produisirent une émotion générale. Pour ma part, j'avais rarement entendu une voix plus touchante; elle était, il est vrai, un peu fêlée, et je lui trouvai même une langueur maladive, mais elle exprimait en même temps la passion, l'insouciance de la jeunesse et une vigueur mêlée de tendresse dont l'effet était irrésistible. C'était bien là un chant russe, un chant qui allait droit au cœur. Iakof s'animait de plus en plus; complétement maître de lui-même, il s'abandonnait entièrement à l'inspiration qui l'envahissait. Sa voix ne tremblait plus; elle n'accusait plus que l'émotion de la passion, cette émotion qui se communique si rapidement aux auditeurs. Étant un soir, au moment de la marée montante, sur les bords de la mer, dont le murmure devenait de plus en plus distinct, j'aperçus une mouette immobile sur la plage; elle tenait son blanc poitrail tourné du côté de la mer empourprée, et ouvrant de temps en temps ses énormes ailes, semblait saluer et les flots qui s'avançaient et le disque du soleil... J'y songeai en ce moment. Iakof semblait avoir complétement oublié son rival et tous ceux qui l'entouraient, mais il était évidemment encouragé par notre silence et l'attention passionnée que nous lui prêtions. Il chantait, et chacune des notes qu'il nous jetait avait je ne sais quoi de national et de vaste, comme les horizons de nos steppes immenses. Je sentais que mes yeux commençaient à se remplir de larmes, lorsque tout à coup des sanglots étouffés frappèrent mes oreilles... Je me retournai... C'était la femme du cabaretier qui pleurait le front appuyé contre la fenêtre. Iakof jeta les yeux de son côté, et à partir de ce moment, le timbre de sa voix acquit une force, une douceur encore plus entraînante. Nikolaï Ivanovitch baissa la tête. Morgatch se détourna; Obaldouï se tenait tout attendri, la bouche ouverte. Le paysan à la souquenille se blottit dans le coin en secouant la tête et en murmurant des paroles inintelligibles. Diki-Barine fronça les sourcils, et une larme sillonna sa joue bronzée; l'entrepreneur appuya son front contre son poing, et resta immobile... Je ne sais comment cette émotion générale aurait fini si Iakof ne s'était tout à coup arrêté au milieu d'une note élevée. On eût dit que sa voix s'était brisée. Personne n'ouvrit la bouche; chacun restait immobile; on semblait attendre qu'il reprît son chant; mais il ouvrit les yeux, et, comme surpris de notre silence, il parcourut la chambre d'un regard inquiet. Il comprit bientôt que la victoire lui appartenait...
—Iachka,—dit Diki-Barine en appuyant la main sur son épaule, et il se tut.
Aucun d'entre nous n'avait encore bougé. L'entrepreneur fut le premier qui se leva; il s'approcha de Iakof.—Tu... c'est toi,—lui dit-il avec effort,—qui as gagné,—et il sortit brusquement du cabaret.
À peine eut-il disparu que le charme sous lequel nous étions se dissipa: nous commençâmes à parler gaiement entre nous. Obaldouï fit un saut en ricanant et en agitant les bras comme un moulin à vent, Morgatch se dirigea vers Iakof en boitant, et se mit a l'embrasser. Nikolaï Ivanovitch se leva et déclara solennellement qu'il offrait à l'assemblée une seconde chopine. Diki-Barine souriait, et son sourire avait une douceur qui contrastait étrangement avec l'expression habituelle de sa physionomie. Quant à mon voisin le paysan, il s'essuyait les yeux, les joues et la barbe avec les manches de sa souquenille, et répétait sans cesse dans son coin:—C'est beau! Oui, que je sois le fils d'une chienne, si ce n'est pas beau!—La femme de Nikolaï Ivanovitch était cramoisie: elle se leva vivement et sortit. Iakof jouissait de son triomphe comme un enfant; il était devenu méconnaissable: ses yeux étincelaient de bonheur. On le traîna vers le comptoir; il appela le paysan à la souquenille, envoya chercher l'entrepreneur par l'enfant du cabaretier, mais celui-ci ne le trouva pas. On se mit à boire.—Tu nous chanteras encore quelque chose,—répétait sans cesse Obaldouï en levant les bras.—Tu chanteras jusqu'au soir...
Je sortis après avoir jeté une dernière fois les yeux sur Iakof. Je ne voulus point demeurer plus longtemps, dans la crainte de perdre une partie des douces impressions que je venais de ressentir. Mais la chaleur était encore excessive; elle semblait avoir embrasé l'atmosphère, et on croyait distinguer à travers une poussière fine et noirâtre des milliers de petits points lumineux qui se détachaient en tournoyant sur l'azur foncé du ciel. Aucun bruit ne se faisait entendre, et ce silence avait quelque chose de navrant; la nature semblait tombée dans une sorte d'accablement. Je gagnai un hangar et m'étendis sur un lit d'herbe fraîchement coupée, mais déjà desséchée. Je fus longtemps avant de m'endormir; j'entendais toujours la voix mélodieuse de Iakof... Mais la fatigue et la chaleur finirent par l'emporter: je m'endormis d'un profond sommeil. Lorsque je me réveillai, il faisait déjà nuit; la rosée qui tombait avait mouillé le foin, et il répandait une odeur assez forte; quelques étoiles brillaient faiblement à travers les branches du toit sous lequel je reposais. Je me levai; les dernières lueurs du crépuscule s'éteignaient à l'horizon, et pourtant le feu du jour se faisait encore sentir au milieu de la fraîcheur de la nuit; la poitrine était encore oppressée; on cherchait à respirer un souffle de vent. Mais le temps était calme et aucun nuage ne ternissait le ciel d'un bleu sombre quoique transparent; des myriades d'étoiles à peine visibles scintillaient faiblement sur sa voûte immense. Quelques feux brillaient dans le village; un bruit confus, au milieu duquel je crus distinguer la voix de Iakof, frappa mon oreille; il venait du cabaret, dont la fenêtre était vivement éclairée. Des rires bruyants s'y élevaient aussi par moment. Je m'approchai de la fenêtre et y appuyai mon front. Un spectacle animé, mais peu agréable, s'offrit à ma vue. Tous les paysans, y compris Iakof, étaient ivres. Ce dernier, qui était assis sur un banc, la poitrine nue, chantait d'une voix enrouée une sorte de ronde en s'accompagnant d'une guitare dont il pinçait les cordes avec nonchalance. Ses cheveux trempés de sueur tombaient en désordre, et sa figure était d'une pâleur effrayante. Au milieu de la chambre, Obaldouï, dont les membres semblaient disloqués, dansait en chemise devant le paysan à la souquenille grise. Celui-ci essayait de l'imiter, mais ses jambes commençaient à faiblir; il levait de temps en temps la main d'un air résolu et avec un sourire hébété. Malgré tous ses efforts, il ne pouvait parvenir à soulever ses paupières alourdies; elles retombaient à tout instant sur ses petits yeux avinés. Enfin, il était arrivé au dernier terme de l'ivresse; il se trouvait dans cet état heureux qui fait dire aux passants: «Tu es joli, frère!» Morgatch était rouge comme une écrevisse; il avait les narines dilatées et souriait malicieusement dans un coin. Nikolaï Ivanovitch était le seul qui, en sa qualité de cabaretier, eût conservé son sang-froid. Quelques nouveaux personnages se trouvaient aussi dans la chambre; mais Diki-Barine n'y était plus.
Je quittai la fenêtre et descendis rapidement la hauteur sur laquelle est situé le village. Au pied de cette élévation s'étend une vaste plaine; les flots de brouillard qui l'inondaient l'agrandissaient encore, et elle semblait se confondre avec le ciel. Je marchais en silence, lorsque la voix perçante d'un enfant s'éleva dans le lointain.—Antropka! Antropka... a... a...—criait l'enfant d'un ton plaintif et en traînant à perte d'haleine la dernière syllabe. Puis, il s'arrêta; mais il recommença bientôt. Sa voix retentissait au milieu de la nuit, qu'aucun souffle n'animait. Il s'obstina à répéter plus de trente fois le nom d'Antropka sans obtenir de réponse. Mais, tout à coup, on lui répondit à l'extrémité de la plaine, et d'une voix qui semblait venir de l'autre monde:—Quoi... oi... oi... oi...?—L'enfant reprit aussitôt, mais avec une joie maligne:—Arrive ici, diable, loup-garou... ou...—Pourquoi.... oi... oi... oi...?—lui demanda-t-on après un moment de silence.—Parce que le père veut te donner une fessée... ée... ée... ée...—reprit vivement l'enfant. On ne lui répondit plus, et il se remit à appeler de plus belle; mais ses cris devenaient moins distincts. Je tournai le coin d'un bois qui précède mon village, à quatre verstes de Kolotovka. L'obscurité était profonde; le nom d'Antropka s'élevait toujours faiblement dans la plaine.