VI

Voici une bizarre anecdote que Chardin raconte ici sur une femme publique d'Ispahan, de laquelle il habitait alors la maison.

On y verra comment une femme pénitente mourut, par son repentir, avec le courage de la vertu.

Sur la main gauche de ce palais, il y a un autre grand chemin en ligne collatérale, par des rues assez belles, qui sont entrecoupées de bazars. On y passe le caravansérai surnommé: du général des courtches, qui est le plus ancien corps de milices de Perse; celui qui est nommé Aberganiè (Abergânyéh), et le palais de Siahouch kan (Tchâoùch khân), autrefois Koullar agasi (Qouller âghâcy) ou général des esclaves, qui est un corps de troupes estimé en Perse, comme celui des janissaires en Turquie.

Ces deux chemins se rencontrent à la place Royale, et en continuant sa route, on entre dans une belle rue, qu'on appelle la rue de Gueda Alybec (Guèdah A'ly-beyg), qui était prévôt de la chambre des comptes. Son palais est au milieu, et tout joignant est celui d'un gouverneur de province, nommé Rustan-Kan, avec un bain et une mosquée qui en dépendent.

Cette mosquée est près d'un carrefour, d'où, tournant à l'orient, on rencontre d'abord une maison fameuse, qu'on appelle la maison de la Douze-Tomans, comme qui dirait la Cinquante louis d'or, toman étant une évaluation de monnaie de quinze écus. La Douze-Tomans était une courtisane, à qui on avait donné ce nom, parce qu'elle prenait cette somme la première fois qu'on venait chez elle. À mon premier voyage, l'an 1666, c'était une très-fameuse courtisane, tant par sa beauté que par ses richesses. Son logis, qui n'est pas grand, mais qui est un vrai bijou, consiste en une grande chambre, deux salles et trois petits pavillons, chacun avec deux degrés, en cabinets et en niches: tout cela de différentes figures, un endroit étant carré, l'autre triangulaire, un autre fait en croix, l'autre hexagone. Tous les plafonds sont aussi d'ouvrage différent. Il n'y a point d'endroit qui ne soit peint d'or et d'azur, et orné d'une manière à exciter aux plaisirs de l'amour. Je parle de ce logis comme bien instruit, l'ayant tenu l'an 1675 et 1676, par permission du roi; car les chrétiens ne sauraient loger dans la ville d'Ispahan sans cette permission. On les a relégués dans un faubourg au delà de la rivière, à cause du continuel désordre que causait leur mélange avec les mahométans. On les surprenait avec des mahométanes, ce qui attire la mort après soi, ou le changement de religion: les mahométans allaient boire et s'enivrer chez eux, ce qui est encore défendu et faisait répandre du sang. Tous les chrétiens furent donc mis hors de la ville, à la réserve des missionnaires et des gens des Compagnies d'Europe, qui étant, en quelque façon, personnes publiques, sont sous la protection immédiate du roi.

L'envie que j'avais d'étudier la langue et les sciences m'avait toujours porté à demeurer à la ville, parmi le monde persan. J'avais logé deux fois chez les Capucins, et deux fois chez les Carmes; mais, comme j'avais peur de les incommoder, à cause que je voyais trop de monde, je fus contraint de prendre une maison. J'en demandai permission à la cour, l'an 1675; il fut ordonné au gouverneur d'Ispahan de m'en faire donner une, en tel endroit que je voudrais, en qualité de marchand du roi. Le gouverneur et les magistrats d'Ispahan, avec qui j'étais tous les jours, le firent volontiers, et je choisis ce logis-là, n'en trouvant point de plus commode, à cause de sa situation qui est proche du palais royal et de la place Royale, proche des Anglais et des Hollandais, des Capucins et des Carmes. C'était la première fois qu'un Européen particulier avait logé en maison à lui dans Ispahan: celle-ci était, comme je l'ai fait observer, un fort agréable séjour. Des seigneurs qui me venaient voir me disaient souvent: «Ah! si vous aviez vu comme nous ce logis-ci dans le temps qu'il était meublé si voluptueusement, et qu'il y avait cinq ou six jeunes filles admirablement belles, et leur maîtresse encore plus belle, vous l'auriez trouvé bien plus charmant qu'il ne vous paraît.» La porte du logis était couverte de grosses lames de fer, parce qu'une nuit, de jeunes seigneurs y ayant voulu entrer malgré la dame, et n'en pouvant venir à bout, ils firent apporter un tas de bois devant la porte et y mirent le feu, ce qui obligea la maîtresse de faire faire une porte de fer. On disait que c'était aussi pour servir d'enseigne. Cette femme eut un sort digne de son métier. Après avoir gagné beaucoup d'argent, elle fit taubé (taùbèh), comme on parle en Perse, c'est-à-dire elle fit pénitence et changement de vie, et ne s'abandonna plus: elle alla en pèlerinage à la Mecque, d'où étant de retour, elle prit des filles qu'elle prostituait chez elle; car la fornication n'est pas un péché dans la religion mahométane, quoiqu'elle ne laisse pas d'être tenue pour déshonnête, et même infâme, aussi bien que le sont les lieux publics; mais comme cette femme était toujours belle, quoique âgée, il arriva qu'on en voulut jouir à toute force. C'étaient des petits-maîtres passionnée que rien ne pouvait retenir. Elle prit un poignard et en porta un coup au premier qui la voulut toucher; eux tirèrent les leurs, et la tuèrent sur la place.

Tout joignant cette maison, il y en a une autre presque semblable qui avait été bâtie pour le même usage. Je me souviens que du temps que je demeurais là, la maîtresse du logis étant venue à mourir, les filles qu'elle tenait, qui étaient des esclaves géorgiennes, fort belles et fort bien faites, en menèrent le deuil le plus lamentable qui se puisse imaginer. C'étaient des cris et des gémissements, jour et nuit, qui fendaient l'air. Elles se battaient, se déchiraient et faisaient un bruit furieux, en criant: «Ana, ana, mère, mère, où es-tu allée? Pourquoi nous abandonner? Qu'avons-nous fait? Nous serons plus sages et plus obéissantes que ci-devant!» et cent sots discours semblables. Au bout de deux jours, le corps ayant été emporté, je crus que les cris cesseraient, ou qu'ils diminueraient du moins; mais point du tout, cela dura huit jours, et ne fit alors que se ralentir, car de temps en temps ce deuil épouvantable recommençait avec la même fureur. Je voulus voir qui étaient ces crieuses, et si c'était tout de bon qu'elles étaient affligées. Ma terrasse donnait sur le logis. Je me guindai un soir sur le mur de séparation, et je vis trois jeunes filles, qui me parurent très-belles, toutes découvertes par devant jusqu'à la ceinture, échevelées, assises à terre, qui versaient des larmes et se démenaient comme des possédées. Le deuil dura de cette force vingt et un jours, et puis chacune tira pays; car la défunte leur avait donné la liberté en mourant.

VII

Le beau faubourg arménien de Youlfa est décrit avec la même splendeur.

C'est là tout l'enclos d'Ispahan; il faut passer à la description des faubourgs, qui occupent encore plus de terrain que la ville. Je commencerai par la Grande Allée, qu'on peut appeler le cours d'Ispahan, et qui est la plus belle que j'ai vue et dont j'aie jamais ouï parler; sa longueur est de trois mille deux cents pas, et sa largeur de cent dix[31]. Les rebords du canal qui coule au milieu, d'un bout à l'autre, et qui sont faits de pierres de taille, sont élevés de neuf pouces, et sont si larges, que deux hommes à cheval peuvent se promener dessus de chaque côté. Les rebords des bassins sont de même largeur, et pour ceux des côtés de l'allée, entre les arbres et les murailles, ils ne sont pas plus hauts, mais ils sont plus larges. Les ailes de cette charmante allée sont de beaux et spacieux jardins, dont chacun a deux pavillons, l'un fort grand, situé au milieu du jardin, consistant en une salle ouverte de tous côtés, et en des chambres et des cabinets aux angles; l'autre élevé sur le portail du jardin, ouvert au devant et aux côtés, afin de voir plus aisément tous ceux qui vont et viennent dans l'allée. Ces pavillons sont de différente construction et figure; mais ils sont presque tous d'égale grandeur et tous peints et dorés fort matériellement, ce qui offre aux yeux l'aspect le plus éclatant et le plus agréable. Les murailles de ces jardins sont, pour la plupart, percées à jour, ressemblant à des rangées de mottes qu'on fait sécher; en sorte que, sans entrer dans les jardins, on voit de dehors toutes les personnes qui y sont, et ce qui s'y passe. Les bassins d'eau sont différents aussi, et en grandeur et en figure. Au contraire, on dirait qu'elle est en terrasses de quelque deux cents pas de longueur, plus basses l'une que l'autre d'environ trois pieds, en la partie de l'allée qui est en deçà de la rivière, et qui sont au contraire plus hautes l'une que l'autre par même proportion, en la partie qui est au delà; ce qui fait que, soit en allant, soit en venant, on a toujours devant les yeux une perspective, que ces jets d'eau, avec les bassins et les chutes d'eau qui sont aux bords des terrasses, embellissent merveilleusement. Ce n'est pas tout: à la moitié que la rivière traverse cette charmante allée, elle est plus longue au delà de l'eau qu'en deçà. Les rues, qui la traversent aussi en plusieurs endroits, sont de larges canaux d'eau, plantés de hauts platanes à double rang, l'un près des maisons, l'autre sur le bord du canal. L'allée finit à une maison de plaisance du roi, qui en occupe la largeur, et qui est si grande, qu'on la nomme Mille-Arpents.

On voit d'abord en entrant dans cette admirable allée un pavillon[32] carré, haut et grand, qui fait face à cette maison de mille arpents, que j'ai dit qui est à l'autre bout. Il est à trois étages, sans ouverture sur le derrière, ni au côté gauche, parce que ce sont les côtés qui donnent sur le sérail du roi, et aux deux autres faces, il n'y a que des jalousies au lieu de vitres. Elles sont faites de plâtre, peintes et dorées d'une manière fort agréable. Ce pavillon a été construit de cette sorte par Abas le Grand, afin que les dames du sérail y pussent voir les spectacles, comme les entrées d'ambassadeurs, et les promenades de la cour; mais depuis ce temps-là, l'humeur jalouse s'est accrue de plus de moitié, car non-seulement on ne s'est pas contenté, comme auparavant, que les femmes ne fussent plus vues des hommes, mais on a voulu qu'elles n'en pussent voir aucun. Ce fut Abas le Grand lui-même qui retrancha jusqu'à cette liberté aux femmes de son palais, par l'aventure étrange qui lui arriva comme il était en Hyrcanie. Les femmes du sérail ne vont guère que la nuit. On les mène d'ordinaire dans des espèces de cunes ou de berceaux qu'on appelle cajavé (kadjâbah, ou Kadjâvah), qui est une machine large de deux pieds et profonde de trois, avec une haute impériale en arc, couverte de drap. Un chameau porte deux de ces grands berceaux, un de chaque côté. Les eunuques aident aux dames à monter dedans, et puis ils abattent les rideaux tout autour, et donnent les chameaux aux conducteurs, qui les attachent fi la queue l'un de l'autre par files de sept, et tirent le premier par le licou. Il arriva, durant une nuit obscure qu'Abas, qui allait avec le sérail, voulut prendre les devants. Il trouva une file de chameaux arrêtés un peu hors du chemin, et un berceau qui penchait tout d'un côté. Il s'en approcha pour le redresser, et il trouva le chamelier dedans avec la dame: de quoi étant également surpris et outré, il les fit enterrer tous deux tout vifs sur-le-champ.

Au devant de ce pavillon de jalousies, il y a un bassin d'eau carré, de quinze pieds de face, et au coin est la porte Impériale, qui est une des portes de la ville, et une des entrées principales de cette merveilleuse allée. À l'autre coin, il y a une autre entrée, mais qui ne sert qu'aux femmes et aux eunuques du palais et au roi, parce qu'elle donne dans le sérail. Les bassins d'eau qui embellissent la partie de l'allée, entre la rivière et la ville, sont sept en nombre, dont quatre sont grands et à fond de cuve, et les trois autres sont plus petits. Le premier de ces bassins est carré, de quinze pieds de face. Le second, qui est carré aussi, est de cent vingt pas de tour, ayant au milieu un échafaud octogone, élevé d'un pied sur l'eau, avec un beau balustre autour où dix personnes peuvent être assises à l'aise pour prendre le frais. Les jardins qui sont à côté s'appellent le jardin Octogone et le Jardin de l'Âne; et en ce dernier, il y a une grande place pour les tournois. Le troisième bassin est à huit faces, et de cent vingt-huit pas de tour, ayant à ses côtés le jardin du Trône et le jardin du Rossignol, dans lequel il y a un salon charmant. Le quatrième bassin, qui est à la chute de l'eau, n'a que vingt pas de tour. À sa gauche, on voit un grand portail, fort peint et fort doré, qui mène au faubourg; et l'on en voit un de même à droite, qui mène vers le palais royal. Le cinquième bassin, qui est sur le bord d'une semblable chute d'eau, est aussi petit que l'autre. Les jardins, qui sont aux côtés, s'appellent le jardin des Vignes et le jardin des Mûriers.

On dit que le mari étant parvenu à l'âge de soixante-dix ans, on le faisait entrer dans le sérail, à l'occasion de quelques maladies difficiles et dangereuses, comme n'y ayant plus rien à craindre d'un vieillard de cet âge; mais sa femme, remarquant qu'on ne voulait plus recevoir que les ordonnances qu'il faisait, et qu'elle allait perdre son crédit, dit un jour au roi que son mari venait d'engrosser une jeune esclave de dix-huit ans, sur quoi il ne lui fut plus permis de voir les femmes du sérail. Le pont est au delà de ce septième bassin, et les jardins, qui terminent là l'allée, sont la volière du roi, dont le fil est doré, et la maison des lions, à l'autre coin; et là il y a des chaussées pour descendre à la rivière quand l'eau est basse. On trouve à droite et à gauche un long quai, qui s'étend jusqu'au bout des faubourgs. Le quai à droite est le plus beau. Il est bordé de palais de grands seigneurs, avec de spacieux jardins, de grandes entrées et de grands pavillons le long du quai. Il y a, entre autres, le palais du général des mousquetaires, et la vénerie[33], où sont les oiseaux de proie. L'été, que la rivière est basse, la jeune noblesse se rend là tous les soirs, pour faire les exercices, et tout le monde y vient monter des chevaux et des mules pour leur apprendre l'amble. L'autre partie de l'allée est presque semblable à celle-ci. Je ne m'arrêterai pas à nommer les maisons et les jardins des côtés, qui sont au nombre de quatorze, sept de chaque côté; chacun porte le nom du seigneur qui l'a fait construire. Il fait admirablement beau s'y promener le soir, durant neuf mois de l'année, parce que, durant ce temps, on arrose les parterres et les chaussées, et l'on couvre de fleurs les bassins d'eau. On y voit aussi alors, sur des échafaudages bas et tapissés, au devant de l'entrée des jardins, beaucoup de gens qui prennent du tabac, et beaucoup de beau monde qui va et qui vient à cheval. Cette allée s'appelle Tchar-bag (ou Tchéhâr bâgh), c'est-à-dire Quatre jardins, parce qu'autrefois c'étaient quatre vignobles. Elle a été faite par Abas le Grand; et, comme le fonds est un bien d'Église, le prince en prit un bail perpétuel à deux cents tomans de rente annuelle, qui font neuf mille francs. Ce prince prenait tant de plaisir à faire faire cette belle allée, qu'il ne voulait pas qu'on y plantât un arbre qu'en sa présence. On assure qu'il mit sous chacun une pièce d'or de huit francs de valeur et une pièce d'argent de dix-huit sols marquées à son coin. Les principaux seigneurs de sa cour firent bâtir à leurs dépens la plupart des jardins qui sont sur les côtés, avec les édifices dont j'ai fait mention.

Allaverdy-Kan[34], qui était le généralissime des armées de ce grand conquérant, son grand ami et favori, prit pour sa tâche le bâtiment du pont, qui est une très-belle pièce d'architecture. Ce beau pont se joint à l'allée par une chaussée de quatre-vingts pas à l'un et à l'autre bout, faite en pente insensible. Il a trois cent soixante pas de long, sur treize de large, étant bâti de pierres de taille, hormis les murs, qui servent de parapets ou rebords, lesquels sont de briques et étant flanqué de quatre tours rondes de pierre de taille de la hauteur des murs. Ces murs sont épais de six pieds, et hauts de quatorze à quinze, percés d'un bout à l'autre dans toute leur longueur, et munis au-dessus d'un rebord ou garde-fou à jour, haut de trois pieds, fait de briques disposées comme les mottes des tanneurs: ce qui fait comme des galeries ou plates-formes, où l'on monte par les tours qui sont aux coins. Ces murs, de plus, sont ouverts de neuf en neuf pas en fenêtres ou saillies, de toute la hauteur du mur, ressemblant à des arcades, par lesquelles on a vue sur la rivière, et où l'on prend le frais. Il y a quarante de ces ouvertures à chaque côté, vingt grandes et vingt petites. Tout au milieu du pont, il y a deux petits cabinets bâtis en dehors du côté de l'eau, où l'on descend par quatre marches, et d'où l'on peut puiser l'eau avec la main, quand elle est bien haute. On leur a donné un nom sale, qui marque l'effet que produisent communément sur ceux qui y entrent les peintures impudiques dont ils sont remplis. Abas II fut si honteux d'y avoir mis le pied, qu'il en fit condamner l'entrée.

Ce que je viens de représenter n'est proprement que le dessus de cet admirable pont, lequel est porté par trente-quatre arches[35] de belle pierre grisâtre, plus dure que le marbre, mais pas si polie, bâties sur un fondement de même pierre, lequel est plus large que le pont, et l'excède de dix pieds d'un et d'autre côté, avec des soupiraux aux bouts et au milieu, en sorte que, quand l'eau est basse, on peut se promener à sec sur ce fondement-là, l'eau passant toute par ces soupiraux ou ouvertures. Les arches sont percées dans l'épaisseur d'un bout à l'autre, et il y a, de deux en deux pas, de grosses pierres carrées, hautes de demi-toise, sur lesquelles on peut traverser la rivière en sautant de l'une à l'autre. Il y a par-dessus tout cela une petite galerie, pratiquée dans le sommet des arches sur le bord, de manière que huit personnes peuvent à la fois passer ce merveilleux pont par différentes routes. On l'appelle communément le pont de Julfa[36], parce qu'il joint la ville au bourg de Julfa, qui est la demeure de tous les chrétiens; et aussi le pont d'Allaverdy-Kan, lequel en est le fondateur. J'oubliais de dire qu'on descend du dessus du pont au-dessous, à fleur d'eau, par des degrés pratiqués dans les arches.

Le jardin, qui est au bout, est appelé Mille-Arpents, non pas qu'il contienne en effet mille arpents, mais pour faire entendre que sa grandeur est extraordinaire. Il est long d'un mille et large presque autant[37], fait en terrasses soutenues de murs de pierres: on y compte douze terrasses, élevées de six à sept pieds l'une sur l'autre, et qui vont de l'une à l'autre par des talus fort aisés à monter, et aussi par des degrés de pierre, qui joignent le canal. Il y a quinze allées dans ce jardin, autant que de terrasses, dont douze sont des allées de traverse; et de quatre en quatre de ces allées, on trouve un large canal d'eau à fond de cuve, qui traverse le jardin parallèlement, passant sous des voûtes de briques à l'endroit des trois allées longues, afin de ne les pas interrompre. Ces allées longues, qui sont tirées au niveau, mènent d'un bout à l'autre du jardin; celle du milieu est ornée d'un canal de pierre, profond de huit pouces et large de trois pieds, avec des tuyaux de dix en dix pieds, qui jettent l'eau fort haut. Au bas de chaque terrasse, à l'endroit de la chute du canal, laquelle est en talus et fait une nappe d'eau, il y a un bassin de dix pieds de diamètre, et au haut, il y en a un autre sans comparaison plus grand, profond de plus d'une toise, avec des jets d'eau au milieu et autour. Ces bassins sont tous de différentes figures, ronds, carrés et à plusieurs angles; celui de la troisième terrasse est dodécagone, de trois cents pas de tour. On voit proche de chaque bassin, sur les ailes, deux grands pavillons fort hauts, peints, dorés et azurés. Au milieu de la sixième terrasse, il y a un pavillon qui coupe l'allée, lequel est à trois étages, et si grand et si spacieux, qu'il peut contenir deux cents personnes assises en rond. Il y a un autre pavillon à l'entrée du jardin, et un autre au bout, qui sont semblables, à la figure et à l'ordonnance près. Quand les eaux jouent dans ce beau jardin, ce qui arrive fort souvent, on ne saurait rien voir de plus grand et de plus merveilleux, surtout au printemps, dans la saison des premières fleurs, parce que ce jardin en est couvert, particulièrement le long du canal et autour des bassins. On est surpris de tant de jets d'eau qu'on voit de toutes parts à perte de vue; et l'on est charmé, tant de la beauté des objets que de la senteur des fleurs et du ramage des oiseaux, qui sont dans les volières et parmi les arbres.

VIII

Chardin vous promène ainsi dans toute la ville et dans les environs, jusqu'aux montagnes qui servaient de lieu de plaisance et de divertissement au roi et à ses favorites.

Il revient ensuite aux ruines de Persépolis, qu'il visite et décrit en philosophe et en historien, mais sans en découvrir le mystère.

Il quitte cinq fois Ispahan pour traverser, par Chiraz, jusqu'au golfe Persique (Ormus) la Perse du Midi. Partout son voyage a le même intérêt, sans phrases.

Pendant le dernier de ses voyages, le roi meurt à la campagne, et voici la manière curieuse dont il raconte l'élévation et le couronnement de Solyman, son successeur. La cour s'y dévoile avec un magique intérêt; lisez:

Les eunuques s'étant présentés au logis des ministres, comme venant de la part de Sa Majesté, les obligèrent de sortir de l'appartement de leurs femmes, et alors ils les informèrent également tous deux de la mort d'Abas II (A'bbâs), et leur en firent un rapport assez exact, qui était que le jour précédent, vers le soir, après que ces ministres se furent retirés, ce monarque avait mangé de bon appétit des confitures que ses femmes lui avaient apprêtées; ensuite de quoi il avait paru se porter mieux qu'à l'ordinaire, jusque sur les neuf heures du soir, qu'il était tout à coup tombé en pâmoison; qu'eux y étaient accourus, et l'avaient mis sur son lit; qu'il était revenu à soi sur les onze heures, mais avec quelque altération de sa raison; que sa douleur après cela s'était augmentée, et que deux remèdes réitérés qu'il avait pris par l'ordonnance des médecins ne l'avaient point soulagé; que, vers les deux heures après minuit, la violence de son mal sembla s'être un peu apaisée, mais qu'elle l'avait ressaisi sur les trois heures et lui avait causé une frénésie demi-heure durant; qu'une autre demi-heure il avait joui de quelque repos; mais que, enfin, vers les quatre heures, ses yeux, par de tristes roulements, avaient fait connaître les approches de sa mort; qu'en même temps, il avait rendu l'esprit sans autre agitation, et l'on peut dire sans s'être senti mourir. Aussi n'avait-il témoigné, pendant tout le cours de sa maladie, qu'il s'y attendît ni qu'il en eût la moindre pensée; et cette dernière nuit, il n'avait même rien ordonné touchant sa personne, sa maison ni son successeur: seulement, dans la force de son dernier accès, un peu avant d'expirer, se tournant du côté de l'appartement public, il avait prononcé avec quelque fureur ces paroles: «Je sais bien que vous m'avez empoisonné; mais vous boirez votre bonne part du poison, puisque je laisse un fils qui, après ma mort, vous mangera à tous le cœur!»

Les médecins allèrent donc rendre visite au premier ministre; et, sous prétexte de lui donner avis de la mort du roi et de lui déclarer la qualité des deux derniers médicaments qu'ils lui avaient fait prendre, ils entrèrent dans des matières plus importantes: ils parlèrent de l'élection, et lui remontrèrent que lui et tous les grands du conseil avaient bien sujet de prendre garde à eux; que le prince, quelques moments avant sa mort, s'était plaint à haute voix que ses ministres lui avaient fait donner du poison; mais qu'il laissait un fils qui leur mangerait le cœur; que ces paroles ni ces plaintes ne pouvaient demeurer cachées au successeur; que si l'on donnait la couronne à l'aîné, qui était déjà dans un âge assez avancé pour se rendre indépendant, et qui d'ailleurs avait l'esprit fort fier, il ne manquerait jamais de se servir de ce prétexte pour se défaire de tous les grands et de tous les ministres, dans la pensée de se rendre absolu par ce moyen et se mettre en état de faire de nouvelles créatures, vu principalement qu'il devait se ressentir du mauvais traitement que son père lui avait fait depuis deux ans, qu'il attribuerait toujours au conseil de ses ministres. Leur conclusion fut que, comme ils voyaient que le prince aîné ne pouvait pas vouloir du bien aux grands, que c'était à eux une imprudence de lai en faire, particulièrement un bien de cette nature, qui le mettait en pouvoir de leur faire tout le mal qu'il lui plairait; et dans cette conjoncture, le parti le plus assuré était de faire tomber leur élection sur le puîné, Hamzeh-Mirza; que ce jeune prince promettait beaucoup et donnait pour l'avenir de grandes espérances pour la grandeur de l'empire des Perses, et pour le présent il leur donnait sujet à tous de s'attendre à un doux repos, puisque, étant incapable des affaires, il leur en laisserait le maniement un fort long temps, qui ne pouvait être moindre que de douze ou quinze ans.

Ces paroles, portées par ces deux seigneurs au premier ministre, et ensuite au second, auquel, sous ce même prétexte, ils tinrent un semblable discours, firent tout l'effet qu'ils en osaient désirer.

L'un et l'autre s'y rendirent, et ils résolurent d'élever sur le trône le plus jeune des enfants du feu roi au préjudice de l'aîné. Ils se figurèrent que si cet aîné venait à régner, leur perte était infaillible; qu'il y avait tout à craindre d'un esprit hautain comme le sien, qui, à l'âge de vingt ans, se verrait, de captif, tout à coup devenu souverain; que, quand il ne se croirait pas avoir été offensé par eux, le plaisir qu'il prendrait à faire le maître le porterait à d'étranges résolutions, dont la moindre serait de changer la face de la cour. «Et qui sait, disaient-ils en eux-mêmes, s'il n'attentera point à nos vies?» Surtout le reproche d'empoisonnement les mettait à la gêne; car, bien que peut-être ils en fussent innocents, le soupçon en était si plausible, que cette accusation, toute fausse qu'elle était à leur égard, ne leur présentait pas une image de mort moins horrible que si elle eût été véritable, lorsque le prince qui succéderait à l'empire voudrait l'appuyer; qu'au contraire, si l'on élisait le puîné, ils se maintiendraient sans peine dans le poste glorieux que leurs charges leur donnaient; qu'ils auraient le loisir d'élever leurs familles et de faire des créatures; qu'ils gouverneraient avec un pouvoir presque absolu, sous un enfant, un des plus grands empires de l'univers.

Au reste, je n'ai point entendu dire que d'autres seigneurs que ceux-ci se soient trouvés en cette assemblée.

Le premier ministre y prit le premier la parole, et leur exposa ce que le grand chambellan lui avait rapporté de la mort du roi, qui lui avait été confirmée par les deux premiers médecins. Il leur dit «qu'il ne doutait pas qu'ils ne l'eussent tous appris d'eux de la même sorte, et qu'ainsi ils auraient connu comment leur défunt monarque avait rendu l'esprit, sans avoir déclaré par écrit ni de vive voix auquel de ses deux fils il laissait le sceptre, et que, par cela, il était de leur devoir de procéder à cette élection au plus tôt, tant pour ne laisser davantage dans une condition privée celui des princes à qui la Providence avait destiné la couronne, que pour mettre l'État en sûreté, qui courait toujours fortune tandis qu'il n'aurait point de maître, vu qu'il en était des monarchies comme des corps animés, qu'un corps cesse de vivre au moment qu'il demeure sans tête, un royaume tombait dans le désordre au moment qu'il n'avait plus de roi; que, pour éviter ce malheur, il fallait, avant de se séparer, élire de la sacrée race imamique un rejeton glorieux qui s'assît au trône qu'Abas II venait de quitter pour aller prendre place dans le ciel; que ce monarque, de triomphante mémoire, avait laissé deux fils, comme il s'assurait que personne de ceux devant qui il parlait ne le révoquait en doute, l'un, Sefie-Mirza, qui était venu au monde il y avait environ vingt ans, et avait été laissé dans le palais de la Grandeur en la garde d'Aga-Nazir; l'autre, Hamzeh-Mirza, âgé de quelque sept ans, qui se trouvait ici près d'eux à la cour, sous la garde d'Aga-Mubarik, présent en leur assemblée; que, de ces deux, après avoir invoqué le nom très-haut, ils choisissent celui que le vrai roi avait préparé pour le lieutenant du successeur à attendre.»

Par ce successeur à attendre, les Perses veulent dire le dernier des imaans (îmâm), qui est dans leur opinion comme leur Messie, dont ils attendent à tout moment le retour. Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer ceci plus au long, non plus que quelques façons de parler persiennes, que nous avons exprimées en leur naturel, dans la croyance que nous avons eue que les savants y prendraient plaisir.

Ce premier ministre ayant prononcé ces paroles avec une grande démonstration de douleur, et avec un air plein de majesté, qu'à l'âge de soixante ans il a merveilleuse et insinuante, se tut, comme attendant que quelqu'un parlât et donnât son avis. Mais, lorsqu'il vit que tous ceux de l'assemblée lui déféraient (car en effet cet honneur, à cause de sa dignité, lui appartenait), et qu'applaudissant à son discours, et levant les yeux au ciel, ils ne faisaient que répéter le Bism allah' (Bismîllah), Ainsi soit-il! Au nom de Dieu! il reprit ainsi modestement la parole, en regardant tous les grands l'un après l'autre: «Que, dans le besoin où ils se trouvaient, et dans la résolution qu'ils avaient prise d'élire pour monarque un de ces deux princes, son sentiment était qu'ils devaient céder à une fâcheuse mais pressante nécessité, qui les obligeait de préférer Hamzeh-Mirza, quoique le plus jeune, et l'élever au trône au préjudice de son aîné; que la raison de cela était que tout le monde ne savait que trop la rigueur qu'Abas avait toujours tenue à celui-ci; qu'il y avait à craindre que ce jeune prince ne fût du moins privé de la vue; que le bruit en avait couru dès lors que le défunt monarque, au sortir d'Ispahan, fit paraître sur son visage une consternation qui ne marquait rien que de funeste; qu'on avait eu encore plus de sujet de le croire depuis que le roi, au commencement de sa maladie, avait envoyé en poste, sans aucune participation de pas un des grands, un eunuque en cette même ville avec quelques ordres secrets; que ces ordres ne pouvaient aller qu'à faire trancher la tête au prince son fils, ou lui arracher les yeux pour le rendre incapable de succéder à la couronne après lui, s'il venait à mourir; car, pour toute autre chose, ce monarque n'eût pas manqué d'en faire part à quelques-uns de son conseil, et particulièrement à lui, premier ministre, qui avait accoutumé, dans la conduite ordinaire, de sceller de son sceau tous les commandements et les ordres où Sa Majesté mettait le sien; que si cela était ainsi, ils ne pouvaient l'élire qu'ils n'en reçussent une grande confusion, non-seulement s'il était mort, mais encore s'il était privé de la vue. Car vous savez, dit-il, que les sacrées lois de l'élu de Dieu ne permettent pas qu'une personne à qui cette sorte de disgrâce est arrivée obtienne le souverain commandement sur nous; après cela, nous serons contraints de recourir à Hamzeh-Mirza; et de quelle grâce, je vous prie, recevra-t-il notre élection? N'aura-t-il pas sujet de se plaindre du peu d'affection que nous aurions témoigné à devenir ses esclaves, et que nous ne l'avons reconnu pour notre roi qu'après que son frère n'a pu le devenir? Prendra-t-il plaisir à recevoir de nos mains une couronne que nous aurions offerte à un autre? Il se persuadera de ne devoir rien à nos suffrages, qui ne lui auront pas été donnés pour une inclination pleine d'amour, mais qu'une invincible nécessité aura exigés de nous. Et Dieu veuille qu'il en demeure là et qu'il se contente de ne nous en pas savoir gré! Qui sait s'il ne se vengera pas, et si les froideurs que nous avons eues pour lui n'allumeront pas en son âme un feu de colère contre nous, qui ne s'éteindra que par notre ruine et la désolation de nos familles? Mais ce n'est pas ce que nous devons considérer. Quand il s'agit du salut de l'État, celui des particuliers est peu de chose. Songez, seigneurs, à ce que j'ai marqué au commencement de ce discours: il faut éviter un interrègne dangereux, qui durerait longtemps dans les allées et venues d'ici à la ville capitale. La Providence nous a mis entre les mains Hamzeh-Mirza; que nous reste-t-il plus, que suivre ses ordres, et d'aller dès ce moment élever ce favori du ciel au trône sacré du prince du monde.»

Après que le premier ministre eut prononcé ces paroles, il ne laissa pas peu à penser aux autres seigneurs d'où lui pouvait être venu ce sentiment; néanmoins, comme c'était une personne qui avait toujours vécu dans une haute estime de probité, et que son âge déjà avancé et sa longue expérience dans les affaires le rendaient très-considérable, on ne soupçonna point que l'avis qu'il donnait fût intéressé, ni qu'il y fût porté par d'autres motifs que ceux qui regardaient le bien de l'État, vu principalement qu'il n'avait rien avancé que toute la compagnie n'estimât très-véritable.

Cet enfant royal allait être de cette sorte élevé sur le trône, à l'exclusion de son aîné. Tous les grands donnaient les mains à cette élection, et pas un de ceux qui avaient droit de parler ne lui avait refusé son suffrage. Il ne restait plus que deux eunuques qui n'avaient rien dit; mais qui eût pensé qu'ils eussent jamais osé rien dire, et encore le moins considéré de ces deux? Vu que l'un ni l'autre n'ayant ni droit, ni titre, ni autorité pour ce faire, aurait-on pu s'imaginer qu'ils auraient été capables de concevoir des sentiments contraires à ceux que cette illustre assemblée faisait paraître? Et quand ils en auraient été capables, y avait-il apparence qu'ils eussent eu l'audace de le déclarer, et, en le déclarant, de l'emporter contre tant de voix?

Cela arriva néanmoins d'une façon que l'on peut appeler miraculeuse, tant pour les circonstances que nous avons déjà observées, que pour celles que nous allons marquer, et qui font dire qu'il y a une puissance supérieure qui se mêle souverainement dans les affaires humaines, qui se rend maîtresse des événements, et qui fait réussir les choses bien souvent contre notre attente, comme il arriva ici, où Sefie fut élu malgré le complot des personnes intéressées, et les dispositions favorables qu'ils avaient données à leur entreprise.

Cet eunuque, qui rompit toutes les mesures qu'avaient prises ces seigneurs, fut Aga-Mubarek, fort considéré en cette cour-là, comme nous l'avons marqué, auquel l'éducation du second fils du monarque avait été commise. Il était, dis-je, le gouverneur de Hamzeh-Mirza, celui que les grands voulaient élever sur le trône; et, par conséquent, il devait plus qu'aucun autre appuyer leurs suffrages, puisque, apparemment, la grandeur de son illustre nourrisson allait augmenter infiniment son crédit, et lui présentait une fortune la plus éclatante qu'un homme de sa condition pouvait espérer.

Cependant l'amour de la justice prévalut dans son âme, et ce fut avec horreur qu'il entendit la proposition qu'avait faite le premier ministre de préférer le cadet à l'aîné, qui s'augmenta à mesure que les autres du conseil y prêtaient leur consentement. Sur quoi il prit une résolution digne de cette ancienne et constante fidélité dont on a toujours vanté les eunuques. Il crut qu'il y allait de son devoir d'empêcher ce désordre autant qu'il pourrait; et qu'encore qu'il n'eût pas de droit de parler en cette assemblée, il lui était permis de violer ce droit, qui n'était que de pure cérémonie, pour remettre dans le bon chemin ceux qui violaient une loi que la nature semblait avoir établie et que la religion favorisait.

Il attendit néanmoins que tout le monde eût parlé, tant parce qu'il devait cette déférence aux seigneurs qui tenaient un rang au-dessus de lui, que parce qu'il espérait toujours que quelqu'un d'eux, plus éclairé ou mieux intentionné que les autres, proposerait des sentiments plus légitimes, et le délivrerait de l'embarras où une rencontre si fâcheuse l'allait engager; mais, lorsqu'il vit que, tout d'une voix, ils avaient conclu à l'élection du cadet, au préjudice de l'aîné, sur des prétextes qui, quelque spécieux qu'ils fussent, paraissaient affectés, et sur des conjectures trop faibles au fond pour être assez considérables dans une si grande affaire; d'un ton de voix qui, sans perdre le respect, avait beaucoup de vigueur, il leur parla en ces termes:

«Cette proposition que vous venez de faire, princes, seigneurs des seigneurs, d'exclure de la couronne Sefie, fils aîné d'Abas II, à qui elle appartient légitimement, et de mettre en sa place le cadet Hamzeh-Mirza, choque trop visiblement la justice et les lois de l'envoyé élu, pour croire que vous vous y soyez portés par quelque éblouissement qui vous ait surpris. J'oserais bien vous assurer que nul des motifs qui ont été allégués n'est estimé assez puissant de pas un de vous. Non: le prétexte que vous avez emprunté pour élire Hamzeh-Mirza n'est pas raisonnable. Le véritable sujet qui vous y porte, si vous voulez que je vous le dise, encore que vous le sachiez aussi bien que moi, c'est le désir que vous avez de gouverner la Perse, et longtemps et à votre gré; c'est pour cela que vous voulez élire un enfant, sous la minorité duquel tout vous sera permis, et vous pourrez exercer une puissance absolue: car ce que l'on allègue du prince aîné, que sans doute il est privé de la vie ou de la vue, ne peut passer pour autre chose que pour une pure illusion. Si cela était, n'en aurais-je rien appris, moi qui, depuis le départ du roi de la capitale, ai toujours su précisément tout ce qui s'est passé dans le palais des femmes, qui l'ai toujours suivi partout, et qui ai, outre cela, la conduite du jeune prince? Si cet eunuque qui fut envoyé en poste, il n'y a pas longtemps, à Ispahan, eût eu des ordres secrets contre Sefie-Mirza, dans le dessein de le rendre incapable de succéder à l'empire, n'en aurais-je rien découvert; et le feu roi n'eût-il pas changé quelque chose à la condition de son second fils, qu'il eût désigné en ce cas-là pour monter sur le trône après lui? N'eût-il pas augmenté son apanage et son éclat? Me l'eût-il celé à moi et à la lumière des femmes, à la duchesse, dis-je, mère du jeune prince? Et quand il me l'aurait voulu celer, ne m'aurait-il pas été plus aisé qu'à vous d'en découvrir quelque chose, puisque je demeure dans le palais intérieur, et que je sais tout ce qui s'y passe de plus secret; que vous n'y entrez jamais, et que vous ne le pouvez regarder que par dehors? Il n'est rien, en un mot, de tout ce que vous feignez de craindre. Sefie-Mirza est vivant et voyant, Dieu en est ma caution; et, s'il n'en est pas ainsi, voilà ma tête. Vous ne pouvez donc pas sans injustice ou, pour mieux dire, sans une noire trahison, oublier l'aîné et le sacrifier et à vos passions et aux intérêts de son cadet. Que plutôt le cadet soit sacrifié à lui et aux intérêts de l'État! Ne voyez-vous pas que vous allez jeter le royaume dans une confusion épouvantable et le remplir de divisions? Pensez-vous que les autres grands veuillent passer pour des gens sans loi et approuvent vos suffrages? Croyez-vous que les peuples veuillent se charger de votre crime, et souffrir sur le trône des fidèles le plus jeune frère, que vous ne pourrez y avoir mis qu'en foulant aux pieds les plus saints devoirs que la religion nous inspire? Au contraire, tout le monde s'élèvera contre vous pour soutenir le parti de l'héritier légitime; et quand il ne le ferait pas, vous serez chargés de malédictions et toujours regardés comme les auteurs d'un attentat exécrable; vous en rougirez de honte toute votre vie et en aurez un regret perpétuel dans l'âme. Hamzeh-Mirza lui-même, pour qui vous avez prostitué vos consciences, ne vous en saura pas de gré un jour; il vous regardera comme des chiens, qui ne lui auront procuré cet honneur que dans le désir de faire curée, et qui, dans l'espérance de s'engraisser pendant son bas âge, auront laissé Dieu et la loi, le Prophète et le livre, l'explication, la droite raison et la justice. Je m'assure qu'il vous punira, et que le moindre châtiment que vous en devez attendre est d'être envoyés nus en quelque désert, prier Dieu pour lui de ce qu'il vous aura laissé la vie.» Là-dessus, il s'arrêta tout court, le visage un peu ému; puis reprenant la parole au même instant avec une exclamation subite: «Hamzeh-Mirza, s'écria-t-il, Hamzeh-Mirza! à quelle extrémité vois-je que vous le réduisez? Voulez-vous, seigneurs, que je l'aille étrangler de mes mains et que je vous le vienne apporter mort en votre présence? J'en ai le pouvoir, il est sous ma charge. C'est par là que je saurai vous ôter le moyen de ne pouvoir plus faire de mauvais choix; vous serez bien alors contraints de porter la couronne à l'aîné, et je vous laisse à penser de quelle manière il la recevra de vous, quand il verra que vous ne vous serez rendus à votre devoir qu'après une extrémité si fâcheuse.»

Il finit son discours avec cette menace, et laissa les seigneurs de l'assemblée tellement surpris, que si une montagne fût tombée à leurs pieds, comme on parle en Perse, ils n'eussent pas témoigné tant d'étonnement. Ils ne devinaient point le motif qui avait porté cet eunuque à une résolution si déterminée: il n'y était poussé ni par la haine, ni par la crainte, ni par l'espérance. Il n'était point ému par la haine, puisqu'il chérissait tendrement son aimable nourrisson; moins encore par la crainte, puisqu'il ne pouvait attendre qu'une douce complaisance à son égard de celui qui avait été élevé entre ses bras. Il ne pouvait non plus rien espérer d'aussi avantageux du côté de l'aîné dont il ignorait l'inclination; car, quand il en aurait eu pour lui, elle aurait toujours été moindre que celle du plus jeune, qui l'avait sucée avec le lait. Ils voyaient tous qu'il parlait contre ses propres intérêts, et que ce ne pouvait être que le zèle pour la justice et pour le bien de l'État, le désir de contenter les peuples et la fidélité qu'il devait à son défunt maître qui le faisaient agir. C'est ce qui leur donna du respect pour lui, et qui les obligea d'admirer des sentiments si généreux, quoiqu'ils fussent contraires à leurs intentions et qu'ils accusassent leur conduite.

Un demi-quart d'heure se passa sans que pas un d'eux ouvrît la bouche: ils se regardaient l'un l'autre, sans dire mot, dans l'embarras que leur donnait ou la honte de se dédire, ou la crainte du péril qu'ils couraient s'ils osaient s'obstiner à maintenir le sentiment qu'ils avaient témoigné d'abord. Enfin, le premier ministre, soit qu'il fût plus ami de l'équité que les autres, comme cette manière d'agir noble et désintéressée qu'il avait toujours fait paraître auparavant le donnait à conjecturer, soit qu'il craignît qu'à son défaut quelque autre prît la parole, ce qui l'eût rendu criminel, puisqu'il lui appartenait de parler le premier, et qu'il le venait de faire lorsqu'il avait opiné si fort au désavantage de Sefie-Mirza; ce premier ministre, dis-je, rompit le silence et commença à dire: «que véritablement, sur l'assurance infaillible que l'on aurait que le fils aîné d'Abas II ne serait plus en état de recevoir la couronne, l'assemblée pourrait, sans injustice, passer à l'élection du second fils; mais, puisque maintenant Aga-Mubarik les assurait fortement que Sefie-Mirza n'avait perdu ni la vie, ni la vue, sans délibérer davantage, il le fallait élire: c'est pourquoi il lui donnait de tout son cœur sa voix et ses vœux, et protestait qu'il fallait tout de ce pas lui aller présenter le diadème et l'empire.»

Les autres seigneurs, à ces paroles, perdirent courage, et n'eurent plus la force de soutenir bien ce qu'ils avaient commencé mal. La condition de ces seigneurs les rend naturellement timides; tout illustres et tout princes qu'ils paraissent, ils ne sont en effet que des esclaves: leur vie, leur liberté, leur honneur et leurs biens dépendent absolument du souverain. Ainsi, bien loin qu'aucun d'eux voulût tenir ferme sur son premier sentiment, ils se hâtèrent à l'envi l'un de l'autre de se rétracter; et dissimulant leur mécontentement, ils arrêtèrent, tout d'une voix, «qu'attendu que l'aîné se trouvait en état de recevoir la couronne qui lui appartenait par la loi, il fallait sans délai l'aller tirer du palais de la Grandeur pour le porter sur le trône.» Voilà comme Sefie-Mirza (Sséfy-Myrzâ) fut élu monarque des Perses, contre la volonté de ceux mêmes qui lui donnaient leurs suffrages.

IX

Ainsi, celui qui avait été nommé pour assurer l'élection du cadet fit prévaloir l'aîné. La conscience de l'eunuque, ou sa profonde habileté, l'emporta contre le conseil tout entier.

Le fils aîné fut nommé, et l'ombre du harem couvrit le sort du second fils.

Lamartine.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLIII.
Paris.-Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

CXLIVe ENTRETIEN
MÉLANGES

M. DE GENOUDE ET SES FILS
I

C'est vers 1820 que je connus très-intimement un assez grand nombre d'hommes et de femmes, ou illustres, ou célèbres, qui eurent par la suite une certaine influence sur ma vie. J'aime à me les rappeler et à revivre avec eux, comme si toutes les années qui se sont écoulées entre ces moments et ceux où j'écris ressuscitaient tout à coup pour eux et pour moi, et nous replaçaient dans les mêmes rapports. C'est vivre deux fois; admirable effet des dons de la mémoire, qui nous permet de revivre les temps que nous avons déjà vécus!

Il faut dire d'abord, pour expliquer l'empressement que tant de personnages, si au-dessus de moi par l'âge, le rang, la naissance, l'illustration, mettaient à me connaître, que, grâce au comte de Virieu, mon camarade des gardes du corps, et à quelques pièces de vers rapportées de Milly et récitées par mes amis dans les sociétés de Paris, je jouissais déjà d'une sorte de renommée à demi-voix dans le monde. Mon extérieur distingué et ma figure agréable, quoique mélancolique, n'y gâtaient rien; on parlait de moi comme d'un jeune homme bien né et bien pensant, venu à Paris avec les jeunes gentilshommes de sa province pour servir le roi, mais que les dons de Dieu, dont il paraissait comblé, ne tarderaient pas, malgré sa modestie, à tirer de l'obscurité et à faire éclater au grand jour. Cette fleur de renommée dont on ne voit pas l'éclat, mais dont on devine le parfum comme un mystère, semble être la possession secrète de tous ceux qui la respirent; on se passionne pour elle comme pour un trésor secret qui mettra bientôt dans l'ombre tous les talents alors en lumière. Telle était au juste ma demi-célébrité dans un monde où elle m'avait pour ainsi dire devancée; cela me valait un accueil peu répandu, mais charmant.

M. de Genoude fut un des premiers à se faire présenter à moi par un beau et excellent jeune homme de son pays, qui faisait avant moi des vers très-agréables: c'était M. Rocher, de la Côte-Saint-André, que j'avais connu dans mes courses en Dauphiné; il débutait à Paris dans la magistrature et dans les lettres; il devint plus tard sous-secrétaire d'État du ministère de la justice, sous la République. Je le retrouvai à Bourges, président du jury national chargé de juger l'insurrection étourdie à laquelle on a donné le nom de M. Ledru-Rollin. J'y fus appelé comme témoin.

M. Rocher m'amena donc un matin son compatriote, qui traduisait alors les magnifiques Psaumes de David de l'hébreu en français; il savait par cœur quelques vers de moi, qu'il avait entendu réciter par hasard; il en était ou en paraissait enthousiaste. Il me témoigna une bienveillance et un dévouement extrêmes. Il était d'une figure prévenante et empressée, comme ces hommes heureux de rendre service. Né à Grenoble, d'une honorable famille qui tenait une petite auberge où l'on vendait de la bière aux jeunes gens du pays, sa mère, femme pieuse et intelligente, lui avait fait donner par les ecclésiastiques de Grenoble une éducation lettrée, dont elle espérait un jour tirer parti pour son avancement dans le monde. Elle ne s'était point trompée. Il ne rougissait point de sa médiocrité en entrant dans la vie. Un de mes anciens amis, M. de Mareste, homme d'esprit, très-au-dessus des préjugés vulgaires, le rencontrait quelquefois chez moi. Il lui témoignait estime et bienveillance. Il me racontait que, quelques années auparavant, cet enfant, faisant ses études à Grenoble, d'une figure agréable et spirituelle, en aidant sa mère dans les soins de sa petite hôtellerie, servait souvent la chopine de bière mousseuse et le petit verre de ratafia de Grenoble à lui et à ses amis, sans que cette modeste apparence de servilité banale nuisît en rien à l'estime que la jeunesse de Grenoble témoignait à ce jeune homme dévoué à sa famille. Après avoir terminé ses études en Dauphiné, il fut recueilli à Paris, je ne sais sous quelle dénomination, dans la maison de M. Lenoir-Laroche, sénateur de l'Empire, qui lui donna asile et protection. M. de Genoude y fit connaissance de M. de Chateaubriand, de M. de Lamennais et de la plupart des hommes de lettres de l'époque appartenant alors au parti religieux et royaliste, auquel sa mère lui avait recommandé d'être fidèle; il semblait se destiner à la prêtrise. La décence de sa conduite, ses traductions de la Bible, ses liaisons particulières avec les hommes pieux, la modestie de sa physionomie, les habitudes régulières de sa vie avaient quelque chose des jeunes lévites. Il ne se cachait pas du penchant qu'il avait pour cette profession, même parmi nous, jeunes gens très-profanes, et cela le faisait accepter par les hautes notabilités de Paris comme un futur ministre de l'Église. Mais, soit nature, soit habileté politique, il ne se prononçait pas nettement encore avec le parti des saints de ses amis. Il se bornait à leur donner de l'espérance. On vit bientôt pourquoi.

II

Quelques jours après cette connaissance sommaire, il vint un matin me revoir en sortant de chez l'abbé de Lamennais. Je ne connaissais l'abbé de Lamennais que par l'enthousiasme que m'avait inspiré, pour son style véritablement supérieur, son premier volume de l'Essai sur l'Indifférence en matière de religion. Je l'avais reçu à Milly pendant l'été précédent. J'y étais seul, pendant un séjour que mon père, ma mère et mes sœurs étaient allés faire en Bourgogne, chez l'abbé de Lamartine, dans sa terre auprès de Dijon. Ma solitude me prédisposait à l'admiration. Le volume m'était arrivé, sans nom d'auteur, par la poste. Les premières pages me transportèrent à d'autres temps, et, bien que je ne fusse pas dévot à la manière de l'auteur, ses doctrines exaltées et passionnées, la nouveauté et la perfection de son style me firent croire pendant quelques jours que l'auteur anonyme de ce livre, encore inconnu pour tout le monde, ne l'était pas pour moi. Je me figurai que ce volume était le coup d'essai du baron Louis de Vignet, neveu du comte de Maistre. Louis de Vignet était mon camarade de collége chez les jésuites de Belley. Plus je lisais, plus je me confirmais dans cette supposition. Il aura voulu, me disais-je, essayer sur moi la portée de son génie. Il en avait; c'étaient les mêmes idées violentes et hardies, les idées inflexibles, me disais-je, exprimées avec cette hauteur de parole et cette insolence de conviction du prophète de Chambéry, qui n'admettait le doute que comme une impiété. Supposer que Dieu lui-même eût pu avoir une autre idée que celle d'un montagnard de Savoie lui eût paru un blasphème impardonnable de notre risible orgueil. Je lus avec admiration les phrases, avec douleur les principes; le radicalisme insultant à la bonne foi ne m'allait pas, mais la forme de ce style m'enchantait.

Quand j'eus fini, j'écrivis à Louis de Vignet que je l'avais reconnu et que je le priais de m'avouer son subterfuge; on m'écrivit de Paris quelques jours après, pour me nommer l'auteur de cette belle diatribe. C'était un jeune ecclésiastique récemment converti, né à Saint-Malo, pays de M. de Chateaubriand, et qui était égal à son compatriote, non en sensibilité, mais en éloquence. M. de Genoude, lui ayant parlé à Paris de mon admiration pour son talent, lui inspira le désir de me connaître; un matin, la conversation étant tombée entre eux sur la poésie, à propos des Psaumes, Genoude se prit à lui réciter une Méditation, de moi, sur le même sujet, que je venais de lui adresser à lui-même à propos de sa traduction. J'y prenais tour à tour le ton de tous les prophètes, et je finissais par Job, le plus poëte de tous. L'abbé de Lamennais, qui était encore dans son lit, fut tellement ravi de cet essai de mon talent, qu'il jeta à terre sa couverture et ses draps, et s'écria que ce jeune garde du corps était le barde sacré de ce temps-ci, et qu'il voulait que Genoude, sans perdre un moment, le conduisît immédiatement chez lui. Je les vis entrer, peu d'instants après, l'un et l'autre dans ma chambre, et de ce jour l'abbé et moi nous fûmes liés. Cette liaison, toutefois, qui fut assez constante, ne fut jamais tendre: le goût de la haute littérature nous unissait, la différence de nos caractères tendait sans cesse à nous désunir.

III

L'abbé de Lamennais, devenu depuis si célèbre, n'avait rien à mes yeux d'attachant. Son extérieur était celui d'un séminariste enragé de théologie, plutôt que d'un saint nourri de piété tolérante. Il paraissait plus haineux que sensible. Son costume de prêtre étriqué ne relevait pas son extérieur. Ses gros souliers, ses bas de laine noire mal étirés sur ses jambes grêles, sa redingote étroite et râpée suivait et dessinait la charpente de ses côtes. Sa tête, constamment penchée en avant et un peu de côté, s'harmoniait bien avec son regard mobile et indirect. Il était de la taille d'un enfant de chœur, petit, maigre, chancelant sur ses pieds, une ébauche d'homme. Mais le feu de ses yeux et l'ardeur de son soliloque quand il parlait, et il parlait presque toujours sans écouter les réponses, fixaient sur lui tous les regards. Alors il se levait tout à coup et se mettait à marcher en zigzag dans son appartement avec une volubilité passionnée, mais monotone, qui interdisait la possibilité et même l'idée de le contredire. Ses paroles, entrecoupées d'un rire nerveux et hostile, étaient presque toujours des plaisanteries sarcastiques très-amères contre les absents, auxquels il ne pardonnait pas le moindre dissentiment avec lui ou avec le parti dont il était alors; puis il lançait, en regardant ses auditeurs, un éclat de rire saccadé et bruyant qui ressemblait à l'écho de son âme. Rien de tout cela ne me plaisait, mais je le regardais comme un homme d'une autre chair et d'une autre âme, destiné à jouer un grand rôle dans un monde à part; ce monde de la haine et de la colère, le jacobin noir de la révolution posthume du dix-neuvième siècle. Car, quand on a lu comme moi avec attention les diatribes des premiers jacobins et les incroyables absurdités qu'ils vociféraient dans les séances de 1791, contre la cour et l'aristocratie, on les retrouve toutes dans les conversations de l'abbé de Lamennais contre les démocrates de 1818 et de 1820. C'était sur eux alors que tombaient ses sarcasmes.

Il ne tarda pas, moitié par la passion de la propagande religieuse, moitié par l'autorité de son talent royaliste, à se former, dans un petit appartement d'un faubourg de Paris, une espèce de cour de jeunes gens fanatiquement dévoués à ses opinions changeantes, mais toujours extrêmes, qui lui faisait un cénacle. Il les menait l'été à la Chesnaye, maison de campagne solitaire où il composait ses ouvrages en tenant ses jeunes acolytes dans une espèce de couvent rural et religieux; il revenait à Paris l'hiver. Il n'était rien moins que partisan de l'Église gallicane à cette date de sa vie; car, en 1820, quelques jours avant mon départ pour Naples, il me fit prier par M. de Genoude de me rendre à une conférence secrète qui devait avoir lieu chez M. de Bonald pour fonder une Revue littéraire. Le but était de m'offrir des articles purement politiques à rédiger; mais le sens principal de cette Revue était de combattre les principes de l'Église gallicane comme attentatoires à la liberté du souverain pontife et à la spontanéité de la foi catholique en France. Je m'y rendis, car bien qu'éloigné des sentiments de Lamennais en matière religieuse, j'étais et je suis toujours très-ennemi du concordat de Bonaparte assujettissant le prince aux volontés du pape, et le pape aux ordres du prince. L'abbé de Lamennais parla dans le sens contraire, ainsi que M. de Bonald et M. de Genoude. Je fus chargé, en dehors de toute controverse religieuse, de faire un article sur Voltaire dans un des premiers numéros de la Revue. Je le commençai très-modéré; blâmant les excès de plume de ce grand artiste et louant son merveilleux talent. Mais, forcé de partir inopinément, je laissai à Genoude cet article à peine commencé. Il le finit, ou il le fit finir par une main inconnue, et je fus très-étonné, en arrivant de Naples, de le lire tout autrement conçu et autrement rédigé qu'il n'était dans mon esprit et signé de moi. Je ne réclamai pas contre une erreur qui ne venait que d'une complaisance, et ayant fait paraître moi-même alors les premières pages de mes poésies, attaquées et défendues avec acharnement, j'abandonnai la Revue à elle-même avant de l'avoir commencée. J'écrivis seulement à Genoude de ne plus compromettre mon nom dans des causes qui n'étaient pas selon mes opinions, et tout fut dit.

IV

Mais il m'avait rendu un grand service quelques semaines avant l'apparition de mes premières poésies. Je lui devais de l'amitié et de la reconnaissance. Je ne l'oubliai jamais. Enthousiaste passionné de mes vers, il se chargea, par pur dévouement pour moi, de la recherche d'un éditeur et de toutes les fastidieuses démarches qui précèdent l'apparition d'un livre de vers; il s'adressa à M. Charles Gosselin, éditeur des traductions françaises de Walter Scott qui commencèrent sa brillante fortune. M. Gosselin lui remit pour moi la modique somme de six cents francs, prix de ma première édition. Elle fut écoulée en deux ou trois jours, et M. Gosselin continua à des prix tout différents à éditer pendant plusieurs années l'auteur qu'il avait créé. Je contribuai à sa fortune et on voit qu'il l'avait mérité. Le deuxième volume des Méditations confirma le succès du premier. Quelques semaines avant 1830, je lui vendis à un prix considérable les deux volumes des Harmonies religieuses et poétiques. L'ouvrage parut au tocsin de la révolution de Juillet. Je n'étais pas à Paris. Rentré en France quelques jours après, je me hâtai, en passant à Paris pour me rendre en Angleterre, de remettre à M. Gosselin une partie du prix considérable des Harmonies qu'il m'avait payé. Je lui demandai seulement sur sa seule parole de me rendre ce qu'il voudrait de cette somme importante, quand le mauvais effet de la révolution de Juillet aurait laissé mon ouvrage reprendre son cours naturel; deux ans après, il me rapporta de lui-même les 25,000 francs dont j'avais cru devoir l'indemniser. Nous n'avons jamais eu ensemble que des rapports pleins de loyauté et de délicatesse. Nous en avons été récompensés l'un et l'autre par une honorable fortune et une honorable amitié. Sa femme très-distinguée, et ses enfants, étaient dignes de lui. Mais revenons à M. de Lamennais.

V

Il resta quelque temps le coryphée du parti légitimiste et ultra-religieux; puis, après la révolution de 1830, il alla à Rome avec M. de Montalembert et quelques autres jeunes gens de ce parti, offrir au souverain pontife on ne sait quelle alliance équivoque. Le pape déclina tout pacte avec ces hommes de talent, qui pouvaient compromettre l'Église dans des factions humaines. Ils reculèrent tous, avec M. de Montalembert, devant la résistance du sacré-collége. L'abbé de Lamennais espérait, dit-on, rapporter de Rome la dignité de cardinal; il n'en rapporta que le mécontentement du peu de considération qu'on lui avait montré. Aigri et humilié, il écrivit, à son retour à Paris, une brochure irritée et irritante contre le catholicisme. C'était le signal de sa rupture avec l'Église. Ses amis lui firent des représentations, s'affligèrent et le quittèrent, mais sans éclat et sans reproche; la prudence et la décence furent de leur côté, il faut en convenir. Quant à lui, une fois lancé, il ne s'arrêta plus. Pour moi, membre alors de la Chambre des députés, je ne lui témoignai ni affection, ni plaisir; ses tergiversations ne m'étonnaient plus. Je le voyais très-rarement.

Un jour, cependant, on me l'annonça de bonne heure, et, avant d'ouvrir la bouche pour m'entretenir du motif de sa visite extraordinaire, il me dit qu'il mourait de faim et qu'il me priait de lui faire servir un morceau de pain et un verre de vin pour reprendre des forces.

Quand nous fûmes assis; il tira de sa poche un petit rouleau de papier écrit en très-mince caractère et me dit: «J'ai confiance en vous, voici un ouvrage manuscrit de moi qui, dans l'état actuel des affaires, pourrait produire une émotion dangereuse dans le peuple, et renverser peut-être ce misérable gouvernement. Je vous prie de le lire et de me dire votre avis d'ici à trois jours; je pars le quatrième jour et je me conduirai d'après ce que vous m'aurez dit. Vous ne tenez pas plus que moi à l'ordre de choses sous lequel nous avons le bonheur de vivre; mais vous ne voudriez pas, je le sais, jeter le pays dans une révolution mal préparée et dangereuse, qui retomberait sur votre responsabilité. Ni moi non plus, ajouta-t-il. Ainsi lisez-moi. Si le livre vous semble dangereux, vous ne me dénoncerez pas. S'il vous semble utile, nous le corrigerons ensemble. Adieu donc; je vous reverrai le jour indiqué.»

Il dit, et me laissa le manuscrit du Livre du peuple.

VI

Il ne fut pas plutôt sorti que je m'empressai de lire. C'était aisé, son écriture était très-belle et très-lisible; elle ressemblait à celle de Voltaire, quoiqu'un peu plus fine. Dans ce manuscrit, chaque pensée principale formait un chapitre, chaque phrase un alinéa. On voyait du premier coup d'œil que c'était écrit à la manière hébraïque, où chaque verset porte avec lui son idée ou son image. Cela pouvait être très-beau, mais la forme indiquait une imitation. C'était, en effet, le défaut du livre. Nous n'étions pas dans le temps des prophètes; l'abbé de Lamennais en avait le style, mais le temps n'en avait pas l'esprit. Je compris tout de suite que c'était un peu biblique et que la parodie dans la forme lui ôtait du sérieux dans le fond.

Je lus et je me confirmai dans ma pensée; c'était superbe, mais cela ne portait que sur l'imagination.

Ce jacobinisme par versets bibliques, c'était Babeuf en Ephod hébraïque, Proudhon socialiste faisant un tremblement de terre pour égaliser tout le monde par la ruine de tout ce qu'on appelait société, un chaos de débris pour un monde réformé par le radicalisme. Rien n'est plus facile au radicalisme, avec l'ombre du talent, que la réforme imaginaire de l'univers. Tout le monde sent les vices de la société, il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour les voir et les montrer, et un cœur pour les sentir. Mais trouver le moyen de les corriger sans détruire du même coup, par l'impraticable utopie, toutes les réalités nécessaires à la vie sociale, l'abbé de Lamennais n'y avait jamais pensé, et le Livre du peuple en était la preuve.

Je remis le livre dans mon tiroir et j'attendis son retour. Il revint le matin du quatrième jour. «Voilà votre roman, lui dis-je. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle admiration je l'ai lu, mais aussi avec quelle sévérité de jugement je vous le rends. C'est un baril de poudre qui ferait sauter en l'air tout l'établissement social. Je ne doute pas que vous ne le sentiez vous-même et que vous n'ayez jamais songé à l'imprimer sans lui avoir enlevé tout le venin d'une publication pareille.

«—Oh! certainement, me répondit-il, jamais une pareille idée ne s'est présentée à mon esprit. Je me regarderais comme aussi insensé que coupable s'il en était autrement. Ceci n'est que l'ébauche d'une critique générale de l'œuvre sociale écrite au courant de la plume, et destinée à être revue et corrigée à loisir avant de permettre qu'on l'imprime. C'est pour cela même que j'ai voulu vous la soumettre. Soyez bien persuadé que pas une ligne n'en paraîtra avant d'avoir subi les retouches que ma conscience et vos conseils jugeront propres à enlever à ce livre les dangers qui vous ont frappé.

«—Rien n'est plus facile, lui dis-je alors, sans rien sacrifier des magnificences de détail dont votre livre est plein. Vous n'ayez qu'à changer l'adresse du livre, et tout le venin dont il est rempli deviendra à l'instant vertu. Au lieu de l'appeler le Livre du peuple et de le lancer à cette partie déshéritée, souffrante et irritée de la société, adressez-le, sous un autre titre, à la partie aisée, privilégiée, heureuse et jouissante de l'humanité, et montrez-lui les moyens pratiques d'améliorer sans le renverser l'état social. Au lieu d'appeler le peuple à la colère et la vengeance contre une partie de lui-même, qui sont les riches et les heureux du siècle, vous le porterez à respecter dans les uns ce qui sera un jour leur propre sort; vous montrerez à ces riches et à ces heureux du siècle la nécessité de pourvoir par bonne volonté au bien-être physique et moral de toutes les classes. En un mot, au lieu de faire une révolution par la haine et par l'envie, vous ferez la révolution sociale par la charité. Ce sera la seule révolution durable, la révolution de la vertu!»

L'abbé de Lamennais parut convaincu, me promit de suivre ces conseils et me laissa parfaitement persuadé qu'il était résolu à les suivre à son retour de la campagne. Nous nous séparâmes en paix.