Cependant la Révolution française, toute métaphysique dans ses principes, marchait dans les esprits et croyait de bonne foi alors pouvoir réaliser dans les faits les idées honnêtes, mais souvent émanées des Études de la nature. Nous avons dit que Paul et Virginie ne contenait point d'idées, mais des vérités d'instinct et de sentiment qui plaisent à tout le monde. Aussi Bernardin de Saint-Pierre, mécontent de la lenteur avec laquelle le roi Louis XVI, devenu révolutionnaire modéré, admettait dans les lois ses paradoxes absolus de sa théorie de perfectionnement qui commençaient tous par des destructions du pouvoir royal, s'impatientait contre son disciple couronné. Bonaparte l'a dit plus tard, l'idéologie et la métaphysique ont perdu la France. Les idéologues sont des rêveurs, mais on ne gouverne pas les faits par des rêves. Il y avait dans Bernardin de Saint-Pierre plus du rêveur que de l'homme d'État.
C'est une chose curieuse que de voir Bernardin de Saint-Pierre s'approcher insensiblement de la révolution de 1789, à mesure que la France, entraînée presque unanimement par l'esprit métaphysique, s'en approche elle-même; puis s'en éloigner par la réaction de ses crimes ou de ses fautes; d'abord juste et fidèle envers le roi Louis XVI, dont il se déclare le partisan et le serviteur dévoué, puis associant le peuple et le roi, puis enfin se dévouant au peuple seul; puis, après le 20 août, assistant aux sections dans son faubourg, puis abandonnant les sections à elles-mêmes quand elles ne sont plus gouvernées que par la démagogie, et se retirant seul dans une campagne ignorée pour déplorer les crimes du peuple. Il représente à lui seul d'abord les erreurs honnêtes, puis l'action insensée, puis le repentir, puis l'isolement contristé, jamais les crimes ni les fureurs des partis. On lui reproche quelques condescendances d'opinions envers les différents pouvoirs que ces partis élevaient tour à tour; c'est malheureusement vrai, mais ces condescendances tenaient à sa situation, jamais à la flatterie ou au crime.
Il était devenu époux et père de famille, il n'avait aucune fortune que son travail et son talent; il était obligé de garder avec les différentes phases de la révolution une certaine mesure pour conserver le pain à sa femme et à ses enfants; c'est le secret de ces publications, peu stoïques mais innocentes, qu'il fit tantôt pour être employé dans l'instruction publique, tantôt pour occuper une place au Jardin des plantes, afin d'avoir des appointements et un asile pour sa famille, en s'occupant de sa science favorite, l'histoire naturelle. Mais on ne lui reprocha jamais de faiblesse envers le crime puissant, il ne désavoua jamais ses respects et ses hommages envers l'homme de son cœur et de ses rêves, Louis XVI, son premier bienfaiteur. Ducis et lui, quoique admirateurs, dès le Consulat de Bonaparte, refusèrent la fortune et les honneurs qu'il leur offrit, ainsi qu'à l'honnête Lemercier. Il fut, sous tous ces maîtres de la France, le maître de lui-même, et ne demanda jamais que du pain à sa patrie sous ces différents régimes. Laisser mourir de faim ses enfants eût été sans doute plus romain, mais eût-ce été moins barbare?
Les riches sont injustes envers les misérables, parce qu'ils s'abaissent pour leurs nécessités vulgaires; les pauvres ne comprennent pas davantage les riches, parce qu'ils ne comprennent que les besoins de pain. Ce sont deux races qui ne parlent pas la même langue. Comment pourraient-ils être justes les uns envers les autres? Les mêmes mots chez eux signifient des choses opposées, mais les mots employés par Bernardin de Saint-Pierre étaient les mots: Dieu, Providence et Religion. Voici comment il qualifiait la religion chrétienne:
Ah! sans doute, en traçant l'apologie du christianisme dans un siècle où l'on n'applaudissait qu'aux blasphèmes de l'athéisme, il sentit toute la dignité de sa mission; aussi fut-il sublime, et c'est ainsi qu'il échappa à la condamnation que le siècle menaçait de porter contre lui. Il faut l'entendre parler de cette religion, qui «seule a connu que nos passions infinies étaient d'institution divine. Elle n'a pas, dit-il, borné, dans le cœur humain, l'amour à une femme et à des enfants, mais elle l'étend à tous les hommes; elle n'y a pas circonscrit l'ambition à la gloire d'un parti ou d'une nation, mais elle l'a dirigée vers le ciel et l'immortalité; elle a voulu que nos passions servissent d'ailes à nos vertus. Bien loin qu'elle nous lie sur la terre pour nous rendre malheureux, c'est elle qui y rompt les chaînes qui nous y tiennent captifs. Que de maux elle y a adoucis! que de larmes elle y a essuyées! que d'espérances elle a fait naître quand il n'y avait plus rien à espérer! que de repentirs ouverts au crime! que d'appuis donnés à l'innocence! Ah! lorsque ses autels s'élevèrent au milieu de nos forêts ensanglantées par les couteaux des druides, que les opprimés vinrent en foule y chercher des asiles, que des ennemis irréconciliables s'y embrassèrent en pleurant, les tyrans émus sentirent, du haut des tours, les armes tomber de leurs mains: ils n'avaient connu que l'empire de la terreur, et ils voyaient naître celui de la charité. Les amants y accoururent pour y jurer de s'aimer, et de s'aimer encore au delà du tombeau: elle ne donnait pas un jour à la haine, et elle promettait l'éternité aux amours. Ah! si cette religion ne fut faite que pour le bonheur des misérables, elle fut donc faite pour celui du genre humain!»[3]
Ne semble-t-il pas que l'âme du maître ait passé dans celle du disciple? et comment se refuserait-on à reconnaître l'influence de Fénelon dans un livre qui renferme une multitude de morceaux semblables? Aussi les philosophes ne pardonnèrent à l'auteur ni sa vertu, ni son éloquence, ni sa gloire. Ne pouvant réfuter ses principes, ils essayèrent d'en affaiblir l'effet en publiant que le clergé lui faisait une pension, voulant montrer une âme vénale où l'on voyait une âme religieuse. Il y avait bien quelque chose de vrai dans cette accusation. L'auteur aurait pu obtenir cette pension, s'il avait voulu la demander à l'assemblée générale du clergé. On le lui fit même proposer, et pour lui offrir cette honorable récompense on ne demandait que son aveu. Mais loin de le donner, cet aveu, il s'opposa aux démarches de l'archevêque d'Aix, qui jouissait alors d'une puissante influence. «Je ne veux, disait-il, ni qu'on puisse soupçonner ma plume d'être vénale, ni la mettre à la solde d'aucun corps.» Ainsi, chaque calomnie dont a tenté de flétrir ce grand écrivain nous fera découvrir une action honorable. Que les méchants n'espèrent rien de ce qui nous reste à dire! Caton, le plus sage des hommes, fut accusé quarante-quatre fois; et ces accusations n'eurent d'autre résultat que de forcer ses ennemis à reconnaître quarante-quatre fois sa vertu.
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Les tristes efforts de l'envie et de la sottise ne purent cependant détruire sa tranquillité. «Il me semble, disait quelquefois M. de Saint-Pierre, qu'il y ait en moi plusieurs étages où mon âme habite successivement. J'aime naturellement le fond de la vallée, je m'y repose des maux de la vie; mais, lorsqu'on vient m'y troubler, mon âme s'élève par degrés au-dessus de tout ce qui voudrait l'atteindre. Si le malheur augmente, je m'élance au sommet de la montagne, et, loin de la vue des hommes, je m'y réfugie dans un monde où je ne suis plus en leur pouvoir.»
Parmi les lettres qu'on lui adressait de toutes parts, il y en avait de si romanesques, qu'on les croirait l'œuvre de l'imagination. Telle est surtout celle d'une demoiselle de Lausanne, qui, se laissant charmer à la lecture des Études, écrivit aussitôt à l'auteur pour lui proposer sa main. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que sa mère autorisait sa démarche et joignait sa prière à la sienne. Cette demoiselle était jeune, belle et riche: elle le disait naïvement; mais elle était protestante et ne voulait point épouser un catholique, ce qu'elle disait avec la même naïveté. «Je veux, écrivait-elle, avoir un mari qui n'aime que moi et qui m'aime toujours. Il faut qu'il croie en Dieu et qu'il le serve à ma manière... Je ne voudrais pas être votre femme, si ce n'était pour faire ensemble notre salut.»
Ce dernier sentiment avait quelque chose de délicat, que M. de Saint-Pierre ne manqua pas de remarquer dans sa réponse, mais sans s'expliquer sur l'objet principal. Il terminait sa lettre par ces mots: «Je pense comme vous; et, pour aimer, l'éternité ne me paraît pas trop longue. Mais avant tout, il faut se connaître et se voir dans ce monde.»
L'article de la religion n'étant pas réglé, la jeune personne recommença ses sollicitations, en chargeant une de ses amies, qui habitait Paris, de faire expliquer M. de Saint-Pierre. Celle-ci traita la difficulté légèrement, comme si rien ne lui eût paru plus naturel. «Vous avez écrit, lui dit-elle, qu'il y avait douze portes au ciel.—Cela est vrai.—Vous avez dit que les oiseaux chantaient leurs hymnes, chacun dans son langage, et que tous ces hymnes étaient agréables au Créateur: ainsi, vous vous ferez protestant, et vous épouserez mon amie.—Ah! madame, reprit Bernardin de Saint-Pierre, vous avez beau vouloir me prendre par mes propres paroles, je n'ai jamais dit qu'un rossignol dût chanter comme un merle; je ne changerai donc ni de religion ni de ramage.» La négociation en demeura là.
La Chaumière indienne est un beau plaidoyer pour l'existence, la personnalité et la providence de Dieu; c'était une imitation de Voltaire, attaquant l'intolérance par l'onction, au lieu de l'attaquer par le ridicule, mais mettant toujours le Dieu à part, même avant de purifier son temple. Cela eut un grand succès auprès de cette partie du public qui voulait croire au Dieu auteur et conservateur des choses, mais attaquait l'abus du nom divin.
Cependant il avait échappé aux dangers de la révolution; le 9 thermidor et le 18 brumaire avaient tari le sang et ramené l'ordre, quand Bernardin, veuf de mademoiselle Didot et père de deux enfants, nommé membre du premier Tribunat national, comme le premier écrivain de sentiment de la France et investi d'une considération immense et d'une aisance due à son logement du Louvre, à ses opérations littéraires, à ses pensions, éprouva le désir d'assurer une seconde mère à ses enfants. Voici comment ce mariage d'un doux, beau et illustre vieillard et d'une jeune fille presque encore enfant fut conclu, et ne trompa aucune de ses espérances.
Il y avait alors, auprès de Paris, une maison d'éducation aristocratique et religieuse, dirigée par madame la comtesse L. G..., que les malheurs de la révolution avait contrainte à cette condition, à la fois humble et noble, de former des enfants à la science et à la vertu. Bernardin de Saint-Pierre, qui l'avait autrefois connue, fréquentait sa maison. Il y jouissait des égards que son âge et la célébrité de l'auteur de Paul et Virginie lui assuraient partout. Il accompagnait souvent ce charmant troupeau d'adolescentes à la campagne, quand madame la comtesse L. G... conduisait ses élèves dans les champs. C'était lui qui, semblable à Abélard, dirigeait ses jeunes Héloïses dans leurs lectures et dans leurs études. Un instinct plus doux l'attachait à cette maison; quoique la vieillesse qui s'approchait eût donné de la gravité à ses goûts et imprimé quelques lignes grises aux belles ondes de sa magnifique chevelure, il pouvait plaire encore à l'innocente admiration du premier âge et inspirer naïvement les sentiments qu'il rougissait de ressentir.
Parmi ces jeunes personnes, il y en avait une plus accomplie des dons célestes que toutes ses compagnes. C'était mademoiselle de Pelleport, fille de la marquise de Pelleport, d'une grande maison du midi de la France. Cette famille, tombée dans l'adversité par suite de l'émigration et de quelques désordres de jeunesse de son père, était liée avec la mienne. Ma mère fut assez heureuse pour offrir à madame de Pelleport, tante de celle qui devint madame de Saint-Pierre, des services que l'amitié lui rendait chers et auxquels une liaison d'enfance enlevait toute l'amertume des subsides.
Les hommes et les femmes de cette famille privilégiée étaient doués d'une grâce et d'une séduction, vrai génie des races; le malheur contre-balançait ce don. Celle qui inspira cette passion tardive à M. de Saint-Pierre joignait, dès l'enfance, à ces séductions de la jeunesse et de la beauté, les précoces inspirations de l'enthousiasme et de la vertu. Sa figure était inexprimable au pinceau et à la langue; il aurait fallu, pour la peindre, les yeux, les sens et comme l'âme de l'auteur de Paul et Virginie. Le sort, qui lui avait été si contraire jusque-là, lui réservait la plus belle des fleurs de la vie pour la respirer et l'enivrer avant de mourir.
Elle n'avait pas encore dix-huit ans, son innocence révélait dans ses yeux une tendresse qui n'était pas de l'amour, mais une sorte d'admiration enthousiaste pour l'homme qui avait porté Virginie dans son cœur, cette Virginie dont elle se croyait la sœur! Elle ignorait la nature du sentiment qu'elle avait pour lui; était-ce un dieu qui lui apparaissait sur la terre dans une forme qui n'avait point d'âge et dont la chevelure blonde semblait parer l'immortalité? Elle rougissait en le regardant, elle frissonnait à ses paroles; elle n'osait pas s'avouer qu'elle l'aimait; mais il lui inspirait seul un attrait sérieux qu'elle n'avait jusque-là imaginé pour aucun autre. Ce fut cet attrait involontaire qui la révéla à Bernardin. Son cœur, que l'infortune avait gardé pur, et qui était, pour ainsi dire, conservé jeune dans la glace du malheur, avait la pudeur timide de l'âge et ne s'avouait pas ce qu'il éprouvait pour cette enfant. Elle était pour lui l'ombre de Virginie, mais Virginie n'était qu'une ombre, et mademoiselle de Pelleport était un idéal qui échauffait ses songes. Il n'osait seulement y penser, mais quand, dans les leçons attentives qu'il lui donnait, il venait à fixer ses regards sur cette taille angélique, sur cette grâce chaste des mouvements, sur ces joues rougissantes, sur ces yeux voilés par de longs cils, sur cette bouche entr'ouverte par le soupir et refermée par la crainte, et quand il entendait l'éclat de cette voix timbrée et sonore, et pourtant tremblante, qui était la principale de ses séductions involontaires, son âme lui échappait et il était prêt à tomber, pour l'adorer, aux genoux de son élève.
Ce fut dans un de ces délires que leurs âmes se rencontrèrent, et qu'ils se turent, ne pouvant plus parler, qu'ils se séparèrent sans pouvoir recouvrer la parole, et qu'ils crurent ne pouvoir plus ni parler ni se taire jamais ainsi.
Le vieillard revint à Paris, s'enferma dans sa solitude et crut devoir réfléchir longtemps sur ce qui se passait en lui. Il ne pouvait se dissimuler qu'il aimait, et le silence, le frisson, la rougeur muette de mademoiselle de Pelleport lui disaient qu'il était aimé. Après quelques jours de recueillement, il prit la résolution honnête, mais sévère, de revenir à la maison de campagne de la comtesse L. G..., et de lui avouer ses sentiments pour son élève. Il lui demanda un entretien confidentiel et lui parla ainsi:
«Je suis vieux; j'ai soixante-trois ans; j'ai deux enfants dans le premier âge; et n'ai, pour toute fortune, qu'une célébrité dont je vis médiocrement. Il est vrai que mon âme est jeune et que mon imagination est malheureusement passée toute fervente dans mon cœur. Je viens vous confesser une de ses fautes et vous demander un conseil que vous seule pouvez me donner.»
Alors il lui avoua tout ce qu'il ressentait pour mademoiselle de Pelleport, en lui cachant prudemment et honnêtement ce qu'il était très-sûr d'avoir inspiré lui-même à cette jeune personne; mais il lui demanda confidentiellement s'il se trompait en la croyant sensible à sa tendresse et si elle répugnerait à son union avec un homme de son âge, dont elle soignerait les enfants comme une mère, et dont elle adoucirait les années avancées comme une chaste épouse? La comtesse n'hésita pas à lui déclarer que mademoiselle de Pelleport était l'âme la plus candide sous le plus bel extérieur qu'elle eût jamais rencontrée, et qu'elle ne doutait pas que l'honneur de se dévouer au premier écrivain de son temps ne fût apprécié par elle bien au-dessus des jeunes gens que sa famille pourrait lui offrir; elle connaissait assez la mère de cette enfant pour ne pas douter qu'une pareille proposition serait agréée, si elle était autorisée à la lui faire. La famille de Pelleport avait perdu toute sa fortune, et regarderait comme la plus belle des fortunes l'union du plus grand philosophe religieux et du plus sensible poëte du siècle.
Au premier mot qu'elle en dit à son élève, mademoiselle de Pelleport s'évanouit d'émotion; elle ne cacha point l'attachement secret que ce beau vieillard lui avait inspiré. L'amour avait remonté à sa source, et Bernardin de Saint-Pierre retrouvait Virginie en elle. Il s'unit avec une généreuse imprudence, et la passion cette fois l'inspira mieux que la sagesse. Il fut le plus aimé et le plus heureux des maris. Ses enfants eurent la plus aimable des mères. Aucun nuage ne troubla les beaux jours qui durèrent autant que leur vie. Ce temps-là, la campagne d'Éragny, près de Paris, fut le théâtre de leur félicité.
Bernardin de Saint-Pierre passait l'hiver à Paris, dans son logement du Louvre, non loin du vieux poëte Ducis, son voisin et son ami. Napoléon les honorait tous les deux, mais ils refusèrent l'un et l'autre de recevoir le titre de sénateur. Ils se défiaient de l'ambition de l'homme d'État, ils préféraient leur innocente indépendance d'hommes de lettres aux engagements sans retour avec le héros du temps. Napoléon les dédaigna, les oublia, mais ne les persécuta pas. Il avait adoré Paul et Virginie dans sa jeunesse, l'auteur lui paraissait comme un dieu de l'Inde inspiré par la nature, une voix des mers et des bois. Sa figure même avait la puissance simple et douce des éléments, sa chevelure blonde et blanche tout à la fois lui faisait comprendre la jeunesse éternelle ou le phénomène de l'immortalité. Il lui donnait, par ses pensions littéraires et celles de ses frères, tout ce qui pouvait lui enlever les soucis amers de la vie.
Ce furent les jours heureux de la tardive adolescence de cet homme unique. Il vivait solitaire dans le vallon d'Éragny, entre ces deux génies, la mélancolie et l'amour; les personnes qui le rencontraient ne pouvaient s'empêcher de s'arrêter devant ce sage conduit, précédé et suivi par cette ravissante figure de jeune femme, jouant avec ses deux enfants dont elle paraissait la sœur aînée. Il se penchait pour cueillir des simples et les effeuillait pour leur en démontrer la structure; l'histoire naturelle expliquée par un confident de la Providence était l'échelle par laquelle il élevait ces cœurs naïfs à Dieu. Rentré à la maison, il dictait à sa femme docile, et charmée, de beaux passages de l'Arcadie, vaste églogue de Virgile, ou de Fénelon, ou des Harmonies de la nature, suite de ces Études de la nature qui avaient commencé son nom, ce nom que Paul et Virginie avait plus tard rendu populaire et impérissable.
En ce temps-là, un de ses disciples, M. Aimé Martin, venait quelquefois le visiter dans sa retraite et lui servait de secrétaire. Aimé Martin, qui le respectait comme un sage et qui l'admirait comme un écrivain, l'aidait à préparer les éditions de ses œuvres, le patrimoine futur de sa femme et de ses enfants. L'habitude de vivre dans la famille lui en donnait le cœur et l'esprit. Il devint insensiblement comme un fils d'adoption de plus. La beauté de la jeune femme pénétrait dans son âme, mais il la considérait comme un objet sacré qu'il n'aurait pas permis à ses yeux de convoiter sans la profaner et sans se flétrir lui-même.
C'était un ravissant spectacle que celui de ce vieillard encore vert et beau dictant ses notes à ce disciple, de cette femme belle comme un souvenir ressuscité des bananiers de l'Île de France sur le tombeau de Virginie, prenant quelquefois la plume pour achever les peintures de son mari, et de ces charmants enfants jouant entre eux, tandis que le pieux disciple contemplait cette scène de famille et écrivait gravement les dernières inspirations dictées par le maître.
Ainsi se passaient les années de ce couple accompli d'Éragny; harmonie suprême de la nature dont la vie de Bernardin de Saint-Pierre offrait l'image en la dépeignant pour les autres; dans laquelle la belle vieillesse réfléchissait et dictait, la jeunesse sérieuse écoutait et écrivait, l'amour docile admirait et vénérait, et l'enfance heureuse folâtrait, ne sachant lequel il fallait aimer comme un père, comme un frère, comme une sœur ou comme une mère sur la tombe d'une autre mère! Voilà les matinées d'Éragny.
Aimé Martin était un jeune homme de Lyon, fils unique d'un père qui avait combattu contre la Convention au siége de cette ville. Après l'apaisement de la Terreur, il était venu accomplir ses études à Paris. Son caractère était pur, candide et enthousiaste. Amant de la gloire de loin, comme des choses qui brûlent en éblouissant, sa figure portait le témoignage de son caractère; il était grand, fort, élancé; ses traits, pris séparément, n'étaient pas délicatement irréprochables, mais vus de distance ils étaient imposants, doux et fiers; ses membres souples, sa démarche libre et noble. Ses goûts étaient d'un chevalier né dans un château des campagnes; il avait l'instinct de l'épée; à peine celui des lettres et de la poésie l'égalait-il?
Arrivé à Paris pendant les années du Directoire, il se mêla à la jeunesse dorée qui frémissait à la vue d'un jacobin, et qui se préparait aux duels, cette gymnastique de la vengeance contre les meurtriers de ses pères. Il se fit présenter aux différentes salles d'armes les plus célèbres d'alors; il devint en peu de temps le modèle et le type de l'escrime.
On ne citait que M. de Bondy capable de lui disputer le palme de l'assaut. Sa célébrité précoce ne coûta rien à sa modération: il jouait avec l'épée et ne s'en servit jamais que pour désarmer son adversaire. C'était en même temps l'époque où les lettres, longtemps oubliées, renaissaient; on les retrouvait faciles, élégantes, épistolaires, un peu maniérées, en prose et en vers, comme elles étaient mortes. Desmoutiers, dans ses Lettres à Émilie sur la mythologie, avait donné l'habitude et le goût de cette poésie païenne; le jeune Aimé Martin lui donna, dans la même forme, plus de sérieux, de science et de gravité, en traitant de même un autre sujet, les phénomènes de la nature. Il eut un succès qui commença sa renommée. C'était gracieux comme son âge et poétique comme son sujet. L'abbé Delille et Bernardin de Saint-Pierre le traitèrent en enfant chéri de leur maison; il préféra à tout l'auteur des Études de la nature et surtout de Paul et Virginie. Il se fit son disciple et s'offrit à lui comme son secrétaire.
C'était l'époque où Bernardin, à qui la mort avait enlevé sa première femme, mademoiselle Didot, choisissait la plus ravissante et la plus vertueuse de ses élèves pour se donner une compagne et pour léguer à ses enfants, après lui, une mère.
Aimé Martin la vit peu d'abord et ne lui plut que par son culte pour son mari, mais insensiblement la familiarité et l'amitié naquirent de l'habitude; il ne s'aperçut des charmes de la jeune veuve que quand il eut pleuré avec elle son maître disparu. Les deux enfants, qui l'aimaient comme un père, furent le lien qui les rapprocha quelques jours. Ils sentirent bientôt sans se le dire que les convenances leur commandaient de se séparer; mais, comme Bernardin de Saint-Pierre avait légué toutes ses œuvres imprimées, tous ses manuscrits et toutes ses notes à mademoiselle de Pelleport, et qu'elle ne pouvait les confier qu'à celui qui en avait la clef, elle les lui remit, avec la mission de les recueillir et d'en tirer parti pour elle et pour sa famille. Tout en se séparant de Martin pour vivre seule avec sa mère, elle se réservait la possibilité de le revoir pour ses intérêts littéraires. C'est ainsi que les deux amis se quittèrent sans s'avouer leur penchant secret. Ils se revirent de temps en temps, toujours avec un intérêt plus tendre, mais le silence qu'ils s'imposaient ne faisait qu'accroître leur tendresse muette. Ce ne fut qu'au bout de deux ans qu'ils se l'avouèrent l'un à l'autre à demi-voix, et qu'Aimé Martin demanda mademoiselle de Pelleport en mariage à sa mère, et que cette mère, attentive à donner à sa fille et à ses petits-enfants le plus honnête et le plus aimé des tuteurs dans le plus fidèle des amants, consentit à leur union.
Aimé Martin avait quelque fortune et mademoiselle de Pelleport quelques pensions littéraires et quelque héritage de Paul et Virginie, que le travail de son nouveau mari accréditait tous les jours. Ainsi, la plus belle églogue de l'amour innocent servait à favoriser l'innocent amour de deux cœurs purs sur nos propres rivages. Tel aurait été certainement le vœu de Bernardin de Saint-Pierre en quittant la vie; ses ouvrages, enrichis de ses notes et achevés par l'amitié de son disciple, devinrent le patrimoine de sa veuve et de ses enfants. Aimé Martin les compléta, les commenta, les orna de préfaces, et de préambules curieux et intéressants, leur donna un prix qui ajouta beaucoup à leur valeur primitive. Les Harmonies de la nature, l'Arcadie, poëme animé du souffle de Télémaque; les Vœux d'un solitaire, utopie émanée de J. J. Rousseau, les huit volumes d'œuvres diverses complétèrent sous sa plume et encadrèrent Paul et Virginie, et furent couronnés par un remarquable Essai sur la vie et les ouvrages du Platon de l'amour moderne.
1814 ramena en France la famille de Louis XVI. M. Lainé, le courageux orateur de ce parti, qui était alors le parti de la France, adopta Aimé Martin comme un des jeunes Français à la fois philosophes et royalistes; il lui voua une affection paternelle et le fit choisir par la Chambre du temps pour secrétaire de l'assemblée. Martin connut là tous les hommes politiques du moment, mais il ne se lia d'une éternelle amitié qu'avec le grand orateur qui avait été son protecteur et son second maître.
M. Lainé ressemblait à Cicéron par la vertu, mais plus ferme, et par le talent de la parole, aussi élégant, mais moins abondant. C'est par Aimé Martin et par sa femme, dont j'étais devenu l'ami, que je connus et que j'aimai M. Lainé au-dessus de tous les hommes politiques que je connus dans les différentes phases de ma longue carrière publique. C'était à mes yeux le saint du royalisme moderne. Le son seul de sa voix et sa physionomie douce et ascétique ne pouvaient être exprimés que par le mot dantique ou romain: Vertu. On ne pouvait le voir sans rentrer en soi-même, ni l'entendre sans rougir de tout ce qui restait d'humain ou d'intéressé en soi; si la Restauration avait trouvé en France quelques hommes de cette nature et de ce talent, elle eût été le gouvernement de Platon. Aucune utopie de Bernardin de Saint-Pierre ou d'Aimé Martin ne pouvait égaler cette probité de vie publique. Tout gouvernement devait devenir une religion dans ses mains: aussi les sentiments qu'il nous inspirait dans notre jeunesse tenaient-ils d'une religion; nous ne pouvions, en son absence, parler de lui sans que notre physionomie prît le sérieux un peu sévère de sa figure, et son nom nous est resté comme une relique de ce beau temps représentatif.
M. Lainé se retira dans une petite propriété qu'il avait au bord de la mer, dans les Landes de Bordeaux, et il y restait seul la plus grande partie de l'année, entre ses amis des siècles passés, Moïse, Platon et Cicéron. L'hiver, il revenait chez son frère, à Paris; il ne voyait que quelques hommes impartiaux et retirés des affaires depuis la révolution de 1830. Aimé Martin et sa charmante femme formaient le fond de cette société de philosophes. Une maladie de poitrine nous annonçait sa fin prochaine: il l'attendait avec cette religieuse résignation à la nature qui laissait sa bouche sourire à la mort. C'est là encore que je le vis quelque temps avant sa fin. Il lisait souvent mes vers et il récitait par cœur mes Harmonies à sa belle-sœur. Il m'aimait comme un homme de même nature, je le vénérais comme un modèle d'homme public et d'homme privé; enfin il mourut. La France, depuis ce temps, eut des hommes qui lui ressemblèrent, aucun qui l'égala. Il ne fit aucun bruit en s'en allant. Sa famille, Aimé Martin, sa femme et moi nous nous aperçûmes seuls que la plus aimable vertu s'était retirée du monde. Nous ne cessâmes de le pleurer, et quant à moi je le pleurerai jusqu'à ma dernière heure, s'il est permis de pleurer la perfection qui quitte ce séjour de misères pour habiter le pays des vérités éternelles.
Je m'attachai de plus en plus à Aimé Martin et à l'aimable veuve de Bernardin de Saint-Pierre, qui me rendait l'amitié que je portais à son mari. Je passais peu de jours sans la voir.
J'avais quitté, comme M. Lainé, avec douleur, mais sans colère, la diplomatie, dans laquelle j'avais passé ma jeunesse. Je ne faisais point de vœux pour la chute du gouvernement de Juillet que je ne servais plus dans aucun emploi, mais dont je ne pressais pas la chute, n'aimant pas la chute qui laisse longtemps un peuple se débattre sous les ruines. Je voyais avec dégoût ces coalitions de partis opposés, feignant de s'unir pour renverser un établissement politique quelconque, qu'ils ne pouvaient pas remplacer. Ce gouvernement ne méritait pas de regrets un jour, parce qu'il avait contribué lui-même à la démolition du régime de ses parents; puisque ce régime avait été vaincu et chassé, en se déclarant incompatible avec le régime constitutionnel modéré, il fallait laisser le roi vaincu fuir dans l'exil, mais garder son héritier innocent sous la tutelle du pays. Louis-Philippe ne le voulut pas, ce fut sa faute, rudement, mais lentement expiée par sa fuite à lui-même devant les émeutes de 1848.
C'est alors que j'entrai en scène et que, sans être républicain, je proclamai la république comme le remède héroïque à l'anarchie. Sans la république, il n'y avait plus de France alors; ce fut sa raison d'être et son excuse, si elle en avait besoin. Le reste appartient à d'autres temps et à d'autres hommes, il ne m'appartient pas d'en parler.
Peu de mois avant ces derniers événements, Aimé Martin était mort d'une lente maladie qui ne nous donnait que des inquiétudes, mais point d'alarmes. J'allai lui dire adieu sur son lit de souffrance. Il mourait dans la religion de son maître, se conformant à la loi de la nature et ne voulant d'autre médecin que la confiance en Dieu et la résignation à la volonté suprême qui appelle les êtres à la vie et qui les rappelle à son heure.
«Mon cher ami, me dit-il, je crois que je mourrai bientôt et que ma femme chérie ne tardera pas à me suivre; je crois que vous êtes destiné à avoir dans votre existence des fortunes diverses et des besoins auxquels vous ne vous attendez pas; je laisserai des biens divisés en trois paris: ce qui me vient de mon père d'abord et qui est tout à moi, ce qui vient de mademoiselle de Pelleport ensuite, dont les subsides généreux de votre famille ont soutenu et adouci l'existence; enfin, ce que j'ai gagné par les ouvrages de mon maître pendant tant d'années d'exploitation, ceci appartient tout entier à ma veuve et à ses enfants, à qui je le laisse. Virginie, femme accomplie, est mariée au général Q... et fait le bonheur de cet excellent homme. Elle n'a pas d'enfants et sa santé nous inquiète pour son existence. Son frère Paul est en Alsace, et son avenir est assuré par ces dispositions. Il me reste une modique somme que je vous demande, au nom de ma femme comme au mien, la permission de vous léguer: promettez-moi de ne pas la refuser. Nous désirons que ce qui a commencé par Paul et Virginie finisse par les Méditations poétiques. Le génie et la poésie ont aussi une famille qu'il n'est pas permis de répudier.»
Je lui promis d'accepter et je lui dis adieu. Je ne croyais pas que cet adieu fût le dernier. Je partis et ne revis plus ni lui ni sa femme. Elle se retira, dans la forêt de Saint-Germain, chez une famille de ses amis; elle ne survécut pas longtemps à celui sans lequel elle ne voulait plus vivre. Je reçus avec la nouvelle de sa mort l'héritage qu'elle m'avait légué. Ainsi je me trouvai légataire d'une part dans le patrimoine que l'auteur de tant de chefs-d'œuvre avait transmis. Aimé Martin et sa femme étaient dignes de la confiance que ce grand écrivain avait mise en eux; j'en fis l'usage qu'ils m'avaient eux-mêmes dicté.
Voilà comment je touchai de près à la destinée de ce philosophe et de ce poëte. Que n'ai-je hérité de même d'un atome de sa sensibilité et de son talent?
En perdant Aimé Martin et sa femme, je perdis ces amis de toutes les heures qui occupent, vivants ou morts, une place considérable dans l'existence; c'étaient deux amours dans le même cœur; qui aimait l'un aimait l'autre. Je ne puis pas plus les séparer dans mon souvenir de tous les jours que Paul ne put se séparer de Virginie, même au tombeau; que Dieu nous réunisse sous les lataniers où l'on s'aime éternellement.
Voilà l'histoire vraie de Bernardin de Saint-Pierre. Il croyait en Dieu au temps où l'on n'y croyait guère. Aimé Martin, qui y croyait comme toute eau croit à sa source, rapporte ainsi le martyre d'amour-propre que Bernardin eut à subir, en 1798, pour confesser sa croyance devant ses premiers collègues de l'Institut. Voici un passage de ses manuscrits où il raconte avec une âme brisée le fanatisme d'impiété qui l'accueillit à l'Institut la première fois qu'il y prononça le nom de Dieu. Il venait de lire sa profession de foi de déisme providentiel. Les murs faillirent s'écrouler.
«Que je me trouvai à plaindre! disait-il; mon sort était d'autant plus triste, que c'était des collègues dont je devais espérer le plus de support que j'éprouvais le plus de traverses. Comme les plus accrédités d'entre eux n'avaient pas rougi de se déclarer publiquement athées, je me suis trouvé dans la nécessité de combattre leur système destructeur de toute morale et de toute société. De leur côté, ils ont toujours empêché qu'on n'insérât aucun de mes rapports dans les Mémoires de l'Institut. Le nom de Dieu, dans tout ouvrage qui concourait à ses prix, était pour eux un signe de réprobation. Enfin l'athéisme, accroissant son audace par ses succès, faisait des prosélytes jusque parmi les gens de bien, effrayés de leur ruine future, et bannissait de toutes les grandes places de l'État ceux des académiciens qui osaient croire publiquement en Dieu.»
Ici commence une des scènes les plus scandaleuses de la révolution. Que ne nous est-il permis de nous arrêter? Pourquoi sommes-nous entré dans cette fatale carrière, et ne devions-nous pas prévoir tout ce qu'il pouvait nous en coûter pour achever de la parcourir? Mais le choix du silence ne nous est pas laissé; et lors même qu'il nous serait permis d'arracher cette page de notre livre, nous ne pourrions l'effacer de notre histoire.
On était alors en 1798. Bernardin de Saint-Pierre avait été chargé, par la classe de morale, de faire un rapport sur les mémoires qui avaient concouru pour le prix. Il s'agissait de résoudre cette question: «Quelles sont les institutions les plus propres à fonder la morale d'un peuple?» Tous les concurrents l'avaient traitée dans l'esprit de leurs juges. Effrayé d'une perversité qu'il ne pouvait croire sincère, l'auteur des Études voulut ramener le siècle à des idées plus justes et plus consolantes, et il termina son rapport par un de ces morceaux d'inspiration[4] où son âme répandait les douces lumières de l'Évangile. Au jour désigné, il se rend à l'Institut pour y faire approuver son travail. La plupart de ses collègues étaient assemblés autour d'un ministre qui avait à sa solde des écrivains mercenaires chargés de retrancher des poëtes latins tout ce qui concernait la Divinité, afin de les rendre classiques pour les écoles républicaines. C'est en présence de cet auditoire que Bernardin de Saint-Pierre commença la lecture de son rapport. L'analyse des mémoires fut écoutée assez tranquillement; mais, aux premières lignes de la déclaration solennelle de ses principes religieux, un cri de fureur s'éleva de toutes les parties de la salle. Les uns le persiflaient, en lui demandant où il avait vu Dieu, et quelle figure il avait; les autres s'indignaient de sa crédulité; les plus calmes lui adressaient des paroles méprisantes. Des plaisanteries on en vint aux insultes: on outrageait sa vieillesse; on le traitait d'homme faible et superstitieux; on menaçait de le chasser d'une assemblée dont il se rendait indigne, et l'on poussa la démence jusqu'à l'appeler en duel, afin de lui prouver, l'épée à la main, qu'il n'y avait pas de Dieu. Vainement, au milieu du tumulte, il cherchait à placer un mot: on refusait de l'entendre, et l'idéologue Cabanis (c'est le seul que nous nommerons), emporté par la colère, s'écria: «Je jure qu'il n'y a pas de Dieu! et je demande que son nom ne soit jamais prononcé dans cette enceinte!» Bernardin de Saint-Pierre n'en veut pas entendre davantage; il cesse de défendre son rapport, et se tournant vers ce nouvel adversaire, il lui dit froidement: «Votre maître Mirabeau eût rougi des paroles que vous venez de prononcer.» À ces mots il se retire sans attendre de réponse, et l'assemblée continue de délibérer, non s'il y a un Dieu, mais si elle permettra de prononcer son nom.
Cependant M. de Saint-Pierre était entré dans la bibliothèque. Épouvanté d'une scène sans exemple dans l'histoire des sociétés humaines, il se persuade qu'il doit tenter un dernier effort, et se hâte d'écrire quelques pensées qui doivent porter la conviction dans l'âme de ses auditeurs. Cette espèce de mémoire fut fait d'inspiration; il n'y a que peu de mots d'effacés dans le brouillon, qui est sous nos yeux, et que l'auteur ne recopia jamais. C'est un mélange touchant de douceur et d'énergie, et un modèle de la plus haute éloquence. Il prie, il console, il cherche à ramener à lui; voilà toute sa réponse aux insultes dont on l'accable. Il ne veut pas se faire à lui-même l'injure de prouver un Dieu; il dédaigne d'en appeler au spectacle de la nature: ce spectacle ne serait pas aperçu de ses adversaires, flétris par l'aspect de la société; mais il espère les faire rougir de leur égarement, en les ramenant aux lois fugitives de cette époque. Il oppose à l'athéisme réfléchi de ses collègues l'assentiment involontaire des représentants du peuple, de ces hommes couverts de crimes, qui n'osèrent pas nier le Dieu vengeur qui les attendait. Il pousse enfin ce terrible argument jusqu'à invoquer ce nom que nul être ne prononce sans effroi, Robespierre, au-dessous duquel la classe de morale aspirait à descendre. Ainsi parlait le juste! et Dieu permit que ces lignes, inspirées par l'amour du genre humain, fussent au-dessus de tout ce que l'auteur de tant d'ouvrages éloquents avait écrit jusqu'alors, afin que, dans sa plus belle page, la postérité pût lire sa plus belle action.
M. de Saint-Pierre rentre alors dans la salle des séances. Ses collègues, encore assis autour de la table verte, s'étonnent de le revoir; mais il reprend sa place malgré leurs clameurs, et demande à être entendu. Heureux d'obtenir un moment de silence, il rappelle tout son courage, et dit:
«Après avoir porté votre jugement sur les mémoires qui ont concouru pour le prix de morale, vous examinerez sans doute la fin de mon rapport, qui a excité de si étranges réclamations. On vous a proposé de ne jamais prononcer le nom de Dieu à l'Institut. Je ne vous rappellerai point ce qu'on vous a dit personnellement d'injurieux à cette occasion; je ne désire ici que de rapprocher tous les esprits de leur intérêt commun; mais, en qualité de rapporteur de votre commission, de membre de votre section de morale, et de citoyen, je suis obligé de vous dire que dans un rapport public sur les institutions qui peuvent fonder la morale d'un peuple, il y va de votre devoir de manifester le principe d'où dérive toute morale privée ou publique. Je ne vous citerai point à ce sujet le consentement universel des nations, l'autorité des hommes de génie dans tous les temps, et notamment celle des législateurs. Je ne vous dirai point qu'il faut nécessairement une cause ordonnatrice et intelligente à tant de créatures organisées et intelligentes qui ne se sont rien donné. Si je voulais vous prouver l'existence de l'Auteur de la nature, je me croirais aussi insensé que si je voulais vous démontrer en plein midi l'existence du soleil. Il s'agit seulement de décider si, pour quelques ménagements particuliers, vous rejetterez de mon rapport sur la morale, dans une séance publique, l'idée d'un Être suprême rémunérateur et vengeur. Pour moi, je rougirais de voiler cette vérité, pour complaire à une faction qui flatte les puissants, en tâchant de leur persuader qu'ils n'ont point d'autres juges de leur conscience que les hommes, c'est-à-dire qu'ils n'en ont point. Je n'ai point été coupable d'une si criminelle complaisance sous le régime même de la Terreur. Robespierre, qui cherchait à couvrir le sang qu'il versait du manteau de la philosophie, sachant que je demandais à son comité la restitution d'une pension, mon unique revenu, me fit dire qu'il n'y avait point de fortune où je ne pusse prétendre, si je voulais représenter sa conduite comme le résultat d'une mesure philosophique. Je répondis à son agent que j'avais étudié les lois de la nature, mais que j'ignorais celles de la politique. Mon refus d'écrire en sa faveur pouvait être suivi de ma mort; mais j'étais résolu de perdre la tête plutôt que ma conscience: et si le pouvoir et les bienfaits de ce despote, qui voyait à ses pieds la république consternée le combler d'adulations, et qui avait entre ses mains ma fortune et ma vie, n'ont pu me faire parler pour manquer à l'humanité, il n'est aucune puissance qui pût me faire écrire pour manquer à la Divinité, qui m'a donné le courage de ne pas fléchir le genou devant un tyran.
«Si je lis donc à la tribune de l'Institut mon rapport sur les mémoires du concours, j'y serai sans doute l'interprète de vos jugements; mais je ne changerai rien à sa péroraison. C'est ma profession de foi en morale, et ce doit être la vôtre. Elle est celle du genre humain; elle est celle des hommes que vous avez honorés par des fêtes publiques: de Jean-Jacques, qu'une faction vindicative a persécuté pendant sa vie, et poursuit encore aujourd'hui, après sa mort, jusque dans ses amis. Si vous redoutez son crédit, chargez quelque autre que moi de faire un discours qui lui convienne: je ne peux dissimuler sur de si grands intérêts. Ma morale est toute d'une pièce: je ne saurais ni contrefaire l'athée à l'Institut, ni le bigot dans un village. Rendez-moi à mes propres travaux, à ma solitude, à mon bonheur, à la nature; en rejetant le travail dont vous m'avez chargé, il y va non de mon honneur, mais du vôtre. Vous devez être certains que si vous flattez cette secte insensée, elle vous subjuguera, elle vous ôtera jusqu'à la liberté de vos élections, de vos choix, de vos opinions, comme elle a déjà tenté de le faire. Elle forcera chacun de vous de professer l'erreur sur laquelle elle fonde son ambition. Mais pourquoi la craindriez-vous? La république vous donne à tous la liberté de parler: l'accorderait-elle aux uns pour nier publiquement la Divinité? et la refuserait-elle aux autres pour en faire l'aveu? Nos gouvernants ne propagent-ils pas eux-mêmes la théophilanthropie? La déclaration de l'existence d'un Être suprême n'est-elle pas inscrite sur tous les anciens monuments religieux de la France? On vous a dit qu'elle était l'ouvrage du régime de Robespierre, et qu'elle avait été abrogée avec lui. Voyez comme l'esprit de parti aveugle les hommes, et leur fait méconnaître jusqu'aux faits qui sont sous leurs yeux: non-seulement cet hommage rendu à la Divinité existe au frontispice des anciennes églises qui servent aujourd'hui à rassembler les citoyens; mais il est à la tête même de notre Constitution; il en est le début, le témoignage, la sanction sacrée, c'est sous ses auspices qu'elle est faite. «Le peuple français, y est-il dit, proclame, en présence de l'Être suprême, la déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen.» La classe des sciences morales et politiques rougirait-elle de terminer un rapport sur ces mêmes droits et ces mêmes devoirs, par un hommage dont l'Assemblée nationale s'est honorée à la tête de la Constitution?
«Mais j'ai honte moi-même de vous exciter à votre devoir, chers confrères, vous dont les lumières m'éclairent et dont les vertus m'animent: décidez-vous donc à l'exemple des représentants du peuple, vous qui êtes les représentants permanents des lois et des mœurs. Il y va de la vérité fondamentale de toute société humaine, du frein à imposer aux méchants qui se feraient une autorité de votre silence, et du repos des gens de bien qui en frémiraient. Vous rappellerez par vos aveux des frères égarés, mais estimables même dans leur misanthropie, au centre commun de toutes les lumières et de tous les sentiments. C'est la méchanceté des hommes qui leur fait méconnaître une Providence dans la nature: ils sont comme les enfants qui repoussent leur mère parce qu'ils ont été blessés par leurs compagnons; mais ils ne se débattent qu'entre ses bras. Votre confiance ranimera leur confiance. Déclarez donc à l'Institut que vous regardez l'existence de Dieu comme la base de toute morale; si quelques intrigants en murmurent, le genre humain vous applaudira.»
Je rends grâce au ciel, qui m'a permis de presser la main qui traça ces lignes courageuses! de contempler ces cheveux blancs, honorés des insultes de l'impiété! d'entendre enfin celui que les promesses ne purent séduire, que la pauvreté ne put corrompre, et que les menaces trouvèrent insensible!
Cependant, qui le croirait? une si éloquente réclamation ne put triompher de l'endurcissement des cœurs: le nom de Dieu ne fut pas prononcé! Condamné au silence dans le sein de l'Institut, M. de Saint-Pierre fit imprimer la fin de son rapport; elle fut distribuée à la porte de la salle des séances; mais l'auteur, conservant cette modération, marque certaine de la force, ne voulut point faire connaître les motifs de sa publication. Il lui suffisait d'apprendre à sa patrie que ses opinions ne changeaient point avec les circonstances, et qu'il était resté immuable au milieu des bouleversements du siècle. Peu de temps après, la classe de morale fut supprimée, et l'Institut put aspirer à la gloire de redevenir le premier corps littéraire de l'Europe.
Telle fut la destinée terrestre de cet homme de lettres français qui laissa dans les imaginations et dans les cœurs la trace indélébile de son talent, parce qu'il fut l'homme de lettres de la nature, et qu'il n'emprunta qu'à elle ses dessins et ses couleurs.
Montez des premiers jours de notre littérature jusqu'à nos jours d'aujourd'hui, vous trouverez une échelle tantôt progressive, tantôt descendante, de grands génies; mais tous vous laisseront des admirations ou incomplètes ou contestables, ou sèches ou forcées. Aucun ne vous laissera dans l'âme cette harmonie paisible du beau antique que les Grecs, ou les Latins, ou les Indous appelaient la beauté suprême, parce qu'elle était à la fois vérité et volupté, et qu'elle produisait sur le lecteur un effet divin et éternel sentiment de l'âme à tout ce que l'on désire, qui la remplit sans la laisser désirer rien de plus, ivresse tranquille où les rêves mêmes sont accomplis, et où le style, où l'expression ne cherche plus rien à peindre, parce que tout est au-dessus des paroles.
Le plus grand des écrivains de notre langue, Bossuet, a la force et l'élévation, mais c'est la force écrasante du prophète plutôt que la force persuasive de la vérité: il est terrible, il n'est pas bon; on ne l'admire pas seulement, on le craint.
Fénelon est trop utopique. On sent qu'il rêve; sa ville de Salente est construite de fantasmagories qui se détruisent les unes les autres.
Pascal est trop sec et trop railleur. C'est un insensé quand il raisonne, c'est un méchant quand il argumente. D'ailleurs, que reste-t-il dans l'âme quand on l'a lu? Ou de la piété pour sa sainte démence, ou du sourire amer sur les lèvres.
Voltaire, qui a tout, n'a pas l'onction, le résumé de tout. Il n'a fait naître que le sentiment du ridicule.
Rousseau n'est pas bon, il n'est qu'éloquent. Ses déclamations charment l'esprit, mais ne touchent pas longtemps le cœur; le cœur sent vite qu'il est dupé par un sophiste de sentiment.
Chateaubriand atteint quelquefois ce double terme de la beauté suprême de l'expression et de la sensibilité de l'âme; mais il n'y reste pas. Il se traverse lui-même, il s'exagère, il se ment, il devient un rhéteur. Il n'est plus un prophète de Dieu, il est un homme qui veut être plus qu'un homme. Ainsi des autres. Ils ont trop aspiré aux choses humaines, ils ont fini par croire qu'il y avait quelque chose de plus beau que la vérité; ils ont dit plus qu'ils ne sentaient.
Quant à Bernardin de Saint-Pierre, dans Paul et Virginie, il n'a pas prétendu à dépasser la nature, mais à l'écouter et à l'égaler.
Aussi, lisez ses descriptions: elles sont simples comme le regard d'un enfant qui ne cherche point d'images merveilleuses, mais qui écrit sans prétention ce qu'il sent. C'est comme une eau limpide qui réfléchit les objets, mais qui ne les colore pas plus que l'objet lui-même. Il ne cherche ni à étonner, ni à briller. Dès qu'il a déposé sur le papier ce qu'il a vu dans l'intérieur de sa conception, cela suffit, il s'arrête, son œuvre est accomplie, il ne se croit pas capable d'embellir la nature; il se regarde comme un traducteur qui ajouterait à son texte et qui mentirait en l'exagérant. En deux mots, c'est l'écrivain français de la vérité. Il n'invente rien, il rapporte. Aussi, quand on a pleuré en lisant Paul et Virginie, on ne croit pas avoir lu un roman, on croit avoir écouté une histoire.