L'argent qui reste de net est porté au trésor royal, qui est un vrai gouffre; car tout s'y perd, et il en sort très-peu de chose. Je n'en ai jamais vu rien tirer que pour des présents que le roi fait sur-le-champ; mais il est très-rare que l'on en tire pour autre chose, les payements se faisant par assignations, si ce n'est en des cas extraordinaires et en faveur de quelque étranger de pays éloigné. Ainsi, l'an 1666, le roi Abas II me fit payer de cette manière cinquante mille écus de bijoux que je lui avais vendus, sur une requête que je lui présentai, dans laquelle j'exposais qu'étant étranger, une assignation me donnerait bien de la peine; et de plus, que Sa Majesté m'ayant donné des commissions, il était nécessaire que je partisse incessamment pour les exécuter. Le grand maître me donna le conseil de présenter cette requête, à laquelle il fut répondu comme je le désirais.
On paye dix pour cent de droits au trésor, de tout ce qu'on y reçoit, à moins que le roi n'en exempte expressément, chose qui n'arrive guère; mais quelquefois on fait grâce de la moitié, et c'est de cette manière que l'on me traita.
Le trésor est sous la garde d'un eunuque, et tous les officiers que l'on y fait entrer sont des eunuques aussi. La chambre des comptes ni le premier ministre ne prennent point connaissance de ce qui y est renfermé; c'est un bien hors de leur inspection. La chambre tait, à la vérité, ce qu'on y porte par an de la recette des provinces; mais elle n'est point informée de ce qui y entre provenant des présents. Le premier ministre le pourrait bien savoir; mais comme il n'a pas commission de le faire, il ne s'en donne pas le soin. Le nazir, ou grand intendant de la maison du roi, est contrôleur du trésor; il doit savoir tout ce qui y entre et tout ce qui en sort; mais il ne lui est pas permis de mettre le pied dans les diverses salles où il est réservé. J'y ai été une fois avec lui, par ordre du roi (car aucun ne se peut présenter à l'entrée s'il n'est mandé expressément): c'était pour faire des habits d'hommes à l'européenne, avec quoi je m'imaginai que quelques femmes du sérail voulaient faire une mascarade. Je fus bien une heure à la porte, avec le grand maître, à attendre le roi. L'eunuque, chef du trésor, allait et venait pendant tout ce temps-là dans les salles, me montrant des bijoux sans nombre et sans prix, ce qui me fit croire que c'était par ordre du roi; car, quand je fus sorti, le grand maître me dit: «On ne fait point une telle grâce à personne.» Je demandai à voir un rubis que j'avais déjà vu l'an 1666, la cour étant en Hyrcanie: ce que le chef du trésor m'accorda d'autant plus volontiers, qu'il me connaissait dès ce temps-là, et m'avait montré aussi alors les plus beaux bijoux de la couronne, par ordre du roi. Ce rubis est un cabochon, grand comme la moitié d'un œuf, de la plus belle et de la plus haute couleur que j'aie jamais vue. On a gravé vers la pointe le nom de Cheik-Sephy, sans se soucier de gâter la pierre, et l'on ne me put dire si ce fut Cheik-Sephy lui-même ou ses successeurs qui le firent faire. On me montrait les choses si fort à la hâte, que je n'avais pas le loisir de les regarder. Les plus beaux bijoux du roi consistent en perles: il y en a des filets, au trésor, de demi-aune et de trois quartiers de long, pour porter en chaînes, et dont les perles sont de plus de dix à douze carats, parfaitement rondes et vives, mais dont l'eau est dorée comme sont toutes les perles d'Orient. On me fit voir, entre les autres, une quantité infinie de pierres de couleur, et beaucoup de diamants de cinquante à cent carats. Pour l'or et l'argent, je crois qu'on n'en saurait supputer la quantité, et je n'en saurais rien dire de positif; le grand Intendant et d'autres seigneurs me répondaient là-dessus comme sur les revenus du roi. Quand je le mettais adroitement sur ce sujet pour leur donner le moyen d'en parler, ils me répondaient: «Il y a beaucoup de richesses; Dieu seul en sait le compte; personne ne se voudrait donner la peine d'en lire le registre; cela est infini.»
Lorsque j'étais au trésor, on tira un rideau de devant un mur, que je vis tout couvert de sacs, rangés l'un sur l'autre, jusqu'à la voûte; il y pouvait avoir quelque trois mille sacs, que je jugeai à leur forme être des sacs d'argent. Ces sacs d'argent contiennent cinquante tomans chacun, qui font sept cent cinquante écus de notre monnaie. On me disait que les murs partout étaient couverts de cette manière; et il faut observer que de temps en temps on change l'argent en ducats, le seul or qui vienne en Perse.
Le lieu du trésor est tout joignant le sérail, grand d'environ quarante pas en carré, divisé en plusieurs chambres. Celles du dedans étant sans fenêtres, le roi y vient souvent avec les dames du sérail, surtout quand il y a quelque chose de nouveau à voir; mais il en coûte toujours au roi par les présents qu'il leur faut faire. Le garde du trésor s'appelle Aga-Cafour; c'est le plus brutal, le plus rude et le plus laid personnage qu'on puisse voir, toujours grondant, toujours en fureur, excepté en présence du roi. Il y a plusieurs coffres dans le trésor dont il n'a point le maniement, et qui sont scellés du sceau que le roi porte pendu à son cou.
Après avoir émerveillé et ébloui l'imagination de ses lecteurs par ce panorama de puissance et de richesse du royaume dont on lui découvre les entrailles, Chardin passe à la religion, à la politique, aux mœurs, et nous introduit dans la vie publique et dans la vie privée de ce peuple. Ni Montesquieu qui ricane, ni Chateaubriand qui déclame n'ont compris l'Orient, parce qu'ils ont voyagé d'imagination seulement, et qu'au lieu de voir et de raconter, ils ont imaginé d'éloquentes caricatures. Ces grands écrivains ont été de mauvais voyageurs; ils ont pensé à faire admirer leur esprit et leur style. Leur glace ne réfléchissait rien, parce qu'elle était pleine d'eux-mêmes. Chacun écrivait en l'honneur de son système, rien par amour de la vérité; cela ressemblait à certains voyageurs modernes, pleins de mérite d'ailleurs, mais plus pleins encore d'illusions, qui, pour honorer la démocratie, nous peignaient les États-Unis de l'Amérique comme des lieux saints, et les bazars cosmopolites de New-York comme des sanctuaires de patriarches de la vertu.
Rien de cela n'était vrai. Chardin seul est admirable parce qu'il est sincère, et intéressant parce qu'il est vrai; c'est le voyageur par excellence, parce qu'il n'a d'autre système que la vérité.
Voyons ce qu'il écrit de la politique et des mœurs de l'Orient.
(FIN DU CXLIIe ENTRETIEN)
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
Après que ce voyageur parfait a puissamment éveillé et satisfait la curiosité de l'Europe sur ces merveilleuses terres des califes, des contes et des Mille et une Nuits, il passe à la religion, à l'histoire et aux mœurs. La religion, étudiée par lui dans ses détails, est un code complet de l'islamisme persan et du schisme qui le distingue du mahométisme orthodoxe des Turcs. Un volume entier n'y suffit pas. C'est plutôt un livre de théologie à l'usage des mahométans que des chrétiens. Mais, à cette époque, c'était moins connu qu'aujourd'hui des Européens, et on lui pardonne cette longueur sur un schisme qu'on connaissait mal de son temps.
Mais, revenant sur son sujet, il fait une description détaillée d'Ispahan, capitale de la Perse, qu'il habita cinq ans; il donne pour cela la parole à tous les quartiers et à tous les monuments de cette grande ville, racontant leur histoire anecdotique comme s'ils vivaient et parlaient encore. Aucune ville ne fut aussi complétement décrite que celle-là. Son histoire est l'histoire de ses habitants; nous allons en citer les plus remarquables passages. On pourrait après cela se promener dans Ispahan, comme dans Paris ou Londres.
La ville d'Ispahan, en y comprenant les faubourgs, est une des plus grandes villes du monde, et n'a pas moins de douze lieues, ou vingt-quatre milles de tour. Les Persans disent, pour exalter sa grandeur: Sefahon nispe gehon[11], c'est-à-dire, Ispahan est la moitié du monde: mot qui fait bien voir qu'ils ne connaissent guère le reste du monde, où il se trouve plus d'une ville de qui cela se pourrait dire avec encore plus de fondement. Plusieurs gens font monter le nombre de ses habitants à onze cent mille âmes. Ceux qui en mettent le moins assurent qu'il y en a six cent mille[12]. Les mémoires qu'on m'avait donnés étaient fort différents sur cela; mais ils étaient assez semblables sur le nombre des édifices, qu'ils faisaient monter à trente-huit mille deux à trois cents; savoir: vingt-neuf mille quatre cent soixante-neuf dans l'enceinte de la ville, et huit mille sept cent quatre-vingts au dehors, tout compris, les palais, les mosquées, les bains, les bazars, les caravansérais et les boutiques; car les boutiques, surtout les grandes et bien fournies, sont au cœur de la ville, séparées des maisons où l'on demeure. Il ne faut pas faire la preuve de ces comptes par nos manières de proportions européennes, en comptant le nombre des maisons par l'étendue du terrain, ni celui du peuple par le nombre des maisons: on s'y méprendrait fort; car les bazars, qui sont des rues couvertes qui traversent la ville d'un bout à l'autre en divers endroits, ne contiennent que des boutiques, lesquelles sont vides durant la nuit, sans que personne y habite, ni y fasse de garde: ce qui change beaucoup les choses. Après tout, je crois Ispahan autant peuplé que Londres, qui est la ville la plus peuplée de l'Europe. On y trouve toujours une telle foule dans les bazars, que les gens qui vont à cheval font marcher devant eux des valets de pied pour fendre la presse et se faire faire passage, parce qu'en cent endroits on y est les uns sur les autres. Il est vrai que ce n'est qu'en ces lieux-là qu'il se trouve une si grande affluence de peuple, et qu'on va fort à l'aise dans les autres endroits de la ville. Cependant, si l'on fait réflexion sur deux choses singulières, l'une que les femmes, en Perse, hors celles des pauvres gens, sont recluses et ne sortent que pour affaires, on trouvera que cette ville doit être effectivement des plus peuplées.
Elle est bâtie le long du fleuve de Zenderoud, sur lequel il y a trois beaux ponts, dont je ferai la description ci-dessous: l'un qui répond au milieu de la ville, et les deux autres aux deux bouts, à droite et à gauche. Ce fleuve de Zenderoud (Zendéh-roùd) prend sa source dans les montagnes de Jayabat, à trois journées de la ville, du côté du nord, et c'est un petit fleuve de soi-même; mais Abas le Grand y a fait entrer un autre fleuve beaucoup plus gros, en perçant, avec une dépense incroyable, des montagnes qui sont à trente lieues d'Ispahan, qu'on prétend être les monts Acrocerontes[13], de manière que le fleuve de Zenderoud est aussi gros à Ispahan, durant le printemps, que la Seine l'est à Paris durant l'hiver; mais c'est au printemps seulement que cela arrive, parce qu'alors ce fleuve grossit par les neiges qui fondent, au lieu que dans les saisons suivantes, on le saigne de toutes parts pour lui faire arroser par des rigoles les jardins et les terres. Ce fleuve se jette sous terre entre Ispahan et la ville de Kirman, où il reparaît, et d'où il va se rendre dans la mer des Indes[14]. L'eau en est fort légère et fort douce partout, et cependant on ne se donne pas la peine à Ispahan d'en aller quérir, quoique tout le monde, généralement parlant, ne boive que de l'eau pure, parce que chacun boit l'eau de son puits, qui est également douce et légère; assurément, on n'en saurait boire nulle part de plus excellente.
Le fleuve qu'on a fait entrer dans celui de Zenderoud s'appelle Mamhoud Kèr[15]. Les montagnes dont il sort sont de roche vive, assez égales et assez unies, entr'ouvertes çà et là par des ventouses ou soupiraux pour donner passage aux vents, comme l'on en voit aux murs des bastions en quelques pays. L'eau, en plusieurs endroits, coule au travers des montagnes, entre autres, l'on voit une ouverture de la grosseur de quatre tonneaux en rond, par où elle sort comme par un tuyau, tombant dans un grand bassin, et très-profond, fait dans le roc, soit par la chute de l'eau même, soit par artifice, d'où elle se répand dans la plaine, et se rend dans le lieu qui la conduit à celui de Zenderoud. En montant au-dessus de la montagne, à l'endroit de cette grande ouverture, on voit, par un soupirail qu'a formé la nature, l'eau dans le sein de la montagne, semblable à un lac dormant, qui n'a point de fond: car en jetant des pierres dedans, on entend le retentissement du son répercuté dans les concavités avec un fort grand bruit. L'eau en fait aussi un fort grand en tombant le long du rocher, pour se rendre dans son canal; et c'est d'où est venu le nom de ce fleuve, qui signifie Mahmoud le Sourd, parce qu'on ne s'entend pas auprès de cette sortie et chute d'eau. On tient que ce n'est pas eau de source, mais eau de neige, qui en fondant distille à travers les rochers dans ce lac enfermé; et on le juge ainsi, parce qu'en mettant de cette eau sur la langue, on y trouve de l'acrimonie et que l'on n'en est pas désaltéré quand on en boit; mais elle perd cette qualité en se mêlant dans le fleuve de Zenderoud.
Avant d'entrer dans ce détail, il faut que je donne un avis que je crois nécessaire, pour empêcher de juger peu équitablement de cette description, sur ce que tout y est particularisé et mis en détail, au-dessus de ce qui semble qu'un voyageur ait pu la faire. Je ne dirai pas pour cet effet que, durant dix ans, j'ai passé la plupart du temps à Ispahan, et qu'il n'y avait guère de maison considérable où je n'eusse quelque habitude, soit parce que je parlais bien la langue, soit par le moyen de mon commerce, qui me donnait l'accès libre chez les grands, de même que je l'avais à la cour, en qualité de marchand du roi. Mais voici la manière dont je suis parvenu à la connaissance de tout ce détail. Je contractai, à Ispahan, l'an 1666, une amitié particulière avec le chef du commerce des Hollandais, qui était un très-savant homme, nommé Herbert de Jager. Il me suffira de dire, pour donner une idée de son mérite, que Golius, ce fameux professeur des langues orientales, le jugeait le plus digne de tous ses disciples de remplir sa chaire et de lui succéder. Une passion commune de connaître la Perse et d'en faire de plus exactes et plus amples relations qu'on n'avait encore faites nous lia d'abord d'amitié, et nous convînmes, l'année suivante, de faire aussi, à frais et à soins communs, une description de la ville capitale, où rien ne fût omis de ce qui serait digne d'être su. Nous commençâmes par faire travailler sur notre projet deux molla (on appelle ainsi les prêtres et docteurs mahométans), et à intéresser tous nos amis dans notre dessein. Ces molla nous écrivaient le nom des quartiers, des rues, des églises, des bâtiments publics, des palais et principaux édifices, avec le nom et les emplois de ceux qui les avaient construits, et qui y demeuraient, les antiquités et les fondations, la police des tribunaux, l'ordre qu'on tient dans les registres et dans les comptes de l'État. Nous mettions, jour par jour, les rôles en latin pour nous les communiquer; et quand nous vîmes nos docteurs épuisés, nous nous mîmes à examiner leurs mémoires sur les lieux, et à en composer une relation, chacun en particulier. Nous allâmes ensuite courir les dehors de la ville, dix lieues à la ronde. La fin de l'automne ayant prévenu celle de notre ouvrage, nous ne pûmes nous le communiquer achevé, parce que nous fûmes obligés de nous séparer; mais nous le fîmes deux ans après. La relation de mon illustre ami était de quatorze mains de papier, et cependant elle était abrégée en tant d'endroits, que c'était une pièce informe. Enfin, l'an 1676, me trouvant de loisir à Ispahan, je réduisis cette longue relation à une juste mesure, après l'avoir revue sur les lieux; et la voici presque au même état où je la mis dès lors.
Dès qu'un Persan peut se loger convenablement, il bâtit une maison neuve. Une maison qui n'a pas été construite pour l'usage de son maître ne peut pas plus lui convenir qu'un habit dont on n'aurait pas pris la mesure.
Le premier beau palais que Chardin rencontra est celui de Saroutaki, grand vizir du roi sous le dernier règne.
Saroutaki était fils d'un boulanger de Tauris, capitale de la Médie, qui, n'ayant pas moyen de le pousser, l'envoya à Ispahan chercher fortune. Il y alla, et se fit soldat, pensant ne pouvoir mieux se placer pour faire paraître l'excellence de ses talents naturels. Ses premiers camarades se trouvèrent, pour son malheur, être de jeunes débauchés. Il arriva, au bout de deux ans, qu'un officier du roi, l'ayant reconnu capable de quelque chose de plus que de porter le mousquet, le prit pour son secrétaire; mais il n'eut pas été là trois mois, qu'un enfant du quartier, qui avait été perdu huit jours durant, fut trouvé dans sa chambre dans l'état des gens qu'on enlève violemment. Les parents de l'enfant, outrés du traitement qu'il lui avait fait, s'allèrent jeter aux pieds du roi, comme il était à la promenade, en lui demandant justice de cet horrible excès. Le roi, qui se trouva gai et de bonne humeur, leur dit en souriant: «Allez le punir.» Ces gens, emportés de fureur, n'entendirent point raillerie; ils coururent à son logis, et l'ayant rencontré comme il en sortait à cheval avec un laquais seulement, ils le renversèrent par terre, ils lui déchirèrent ses habits, et ils exécutèrent en un instant l'ordre du roi avec la rage qu'on peut s'imaginer en des gens irrités comme ils l'étaient: car c'est ainsi que souvent, en Perse, chacun venge de ses propres mains les torts qu'on lui a faits dès que la justice l'ordonne ou le permet.
Le maître de Saroutaki était proche du roi lorsque la plainte fut faite et la punition ordonnée; et, comme il vit que le prince se mit à parler assez gaiement de l'arrêt qu'il venait de donner, et en souriait en le regardant, il prit la liberté de lui dire en riant: «En vérité, sire, c'est dommage que ce malheureux garçon meure; car il a infiniment d'esprit, et il pourrait rendre un jour d'importants services à Votre Majesté.» Le roi répondit: «Eh bien, qu'on le sauve, s'il est encore temps, ou qu'on le fasse panser.» Le pardon du roi arriva trop tard: sa sentence avait déjà été exécutée; mais elle l'avait été si heureusement, que le criminel n'en mourut pas, comme on en court le risque dès qu'on a dix-huit ans passés. Cependant, comme l'opération avait été faite avec un gros couteau et par des gens acharnés qui ne se souciaient pas de la bien faire, il ne fut jamais bien guéri. Le supplice de Saroutaki l'ayant rendu incapable de débauche, il s'attacha aux affaires, et, en dix ans de temps, il se rendit si habile dans les finances, qu'on le fit contrôleur général du vizir ou intendant de Mazenderan, qui est l'Hyreanie, lequel étant venu à mourir, Saroutaki fut mis à sa place. Il fut fait ensuite gouverneur de Guilan (Guylân) qui est une province voisine, et fut employé en qualité de général et de commissaire général en plusieurs emplois très-importants. Il parvint de là à la qualité de nazir (nâzir): on appelle ainsi le surintendant général, ou maître de la maison du roi et de tout son domaine, et enfin à celle de premier ministre d'État.
L'histoire et les gens de son temps assurent qu'il n'y en a jamais eu de si éclairé dans l'exercice de cette charge suprême. Il savait jusqu'à un denier le revenu de l'État et celui du roi: car, en Perse, le revenu du roi et le revenu de l'État sont distingués et séparés, et il savait de même le revenu de tous les grands du royaume, ce qu'ils pillaient sur le peuple, et même ce qu'ils dépensaient et ce qu'ils amassaient. Le zèle de ce ministre était incomparable, tant pour le bien public que pour celui de son maître. Il haïssait tous ces présents dont l'usage est universel en Orient pour obtenir les grâces et les emplois, et il ne manquait point de faire entrer dans les coffres du roi tous ceux qu'il apprenait que les ministres recevaient ou se faisaient donner à cette fin. Sefi Ier (Sséfy), qui régnait alors, laissait faire ce sage et intègre vizir, étant ravi d'avoir un grand vizir de cette probité; mais, comme il ne voulait pas avoir part à la haine que ce ministre s'attirait par sa sévérité, il en raillait souvent lui-même en présence de la cour, disant, entre autres choses: «On parle tant d'Omar» (c'est le second successeur de Mohamed, un homme que les Persans détestent parfaitement, le tenant pour hérésiarque et pour tyran); «on l'appelle chien, cruel et maudit; le voilà ressuscité en la personne de mon vizir.» En effet, il était étrangement haï par les grands de l'État, qui l'immolèrent enfin à leur fureur.
La chose arriva l'an 1643, qui était le troisième du règne d'Abas II, et voici comment: Un gouverneur de Guilan, nommé Daoud-Kan (Dâoùd khân), avait fait plus de deux millions d'extorsions durant la première année du règne de ce prince; lequel étant venu jeune à la couronne, les gouverneurs et les intendants s'imaginaient qu'on pouvait tout faire impunément. Saroutaki fit appeler Daoud-Kan à la cour, et le pressait de rendre compte de sa conduite. Daoud-Kan s'en excusait sur ce qu'on n'a pas accoutumé de faire venir des gouverneurs de province à compte. Janikan, général des courtchis[16], qui est le plus puissant corps de troupes qu'ait la Perse, proche parent de ce Daoud-Kan, le défendait de tout son pouvoir; mais, voyant qu'il ne gagnait rien auprès du premier ministre, et que son parent allait être poussé à bout, il en porta ses plaintes au roi, tant en particulier qu'en public, le suppliant de mettre à couvert le gouverneur de Guilan des recherches du premier ministre. Le roi, qui était jeune, écoutait tout et répondait à tout favorablement; mais sa mère retenait sa facilité, et l'empêchait de rien accorder qui allât contre le bien de l'État. Le crédit des mères des rois de Perse est grand, tandis qu'ils sont en bas âge, et la mère d'Abas II en avait aussi un fort grand, et qui était des plus absolus. Elle était en étroite confidence avec le premier ministre, et ils s'entr'aidaient tous deux mutuellement. Janikan (Djâny-khân) ne voyant, à cause de cela, aucun moyen de sauver son parent, rompit ouvertement avec le premier ministre et se déclara hautement son ennemi; mais le ministre se contentait de pousser sa pointe. Il arriva, au mois d'octobre, que, dans une audience d'ambassadeurs, Janikan trouvant le roi chagrin contre le premier ministre, sur un sujet qu'on raconte diversement, il commença à l'accuser de plusieurs choses, les unes vraies et les autres fausses, que le prince écouta assez aigrement. L'audience finie, le roi voulut monter à cheval, et, par malheur pour le premier ministre, il sortit par le grand portail du palais, par où il passe fort rarement, parce qu'il est le plus éloigné du sérail. Le prince trouva le cheval du premier ministre tout contre le sien. On le lui menait toujours le plus proche qu'il se pouvait du lieu où était le roi, à cause de son grand âge et de ses infirmités, et afin qu'il eût moins de pas à faire. Le roi, voyant ainsi un autre cheval près du sien, demanda à qui il appartenait. Janikan, qui était aux côtés du roi, trouvant cette belle occasion de donner un coup de dent au premier ministre, répondit: «Eh! qui pourrait, sire, avoir l'insolence de faire cela, que ce vieux chien de grand vizir: il ne se contente pas de maltraiter les serviteurs, il perd encore le respect pour le maître.»—«Je le sais bien, Janikan, repartit le roi; il y faut pourvoir.» Il n'est pas certain si c'est là tout ce que le roi lui dit, car on le raconte diversement; mais, quoi qu'il en soit, Janikan prit la réponse du roi pour un ordre de faire mourir le premier ministre, et il résolut de l'exécuter le lendemain matin.
Ce jour-là, il fut de bonne heure au palais, et, tirant à part ce qu'il y trouva de gens qu'il savait être ennemis du grand vizir, entre lesquels le plus considérable était le grand maître de l'artillerie, il leur dit qu'il avait ordre du roi d'aller prendre la tête du premier ministre, et les pria de l'accompagner. Ils prirent encore avec eux d'autres gens de leur cabale qu'ils rencontrèrent sur le chemin, sans leur dire pourtant autre chose, sinon qu'ils allaient porter à ce ministre un ordre du roi de la dernière importance. Ce vieux seigneur était dans le sérail quand ils arrivèrent, et, en ayant été averti, il sortit en robe de chambre; et, entrant par une porte de derrière dans la salle où il les avait fait mener, il leur dit qu'il les priait de s'asseoir jusqu'à ce qu'il fût habillé, et qu'il les allait venir retrouver. Janikan s'approchant là-dessus avec sa troupe, et l'entourant, lui dit: «Chien maudit, nous ne sommes pas venus ici pour nous asseoir, mais pour te couper cette vieille méchante tête qui a rempli la Perse de malheurs, et a fait périr tant de grands seigneurs infiniment plus gens de bien que toi!» Et, en disant cela, il cria au grand maître de l'artillerie: «Vour!»[17], c'est-à-dire Frappe! Celui-ci, en même temps, lui enfonça le poignard dans le corps, et, d'un coup de genou, le jeta à bas sur le bord d'un grand rond d'eau, à bord de jaspe, qui tient le milieu de la salle. Le coup ne l'avait pas tué; il leur dit d'une voix basse: «Que vous ai-je fait, mes princes, et que me faites-vous sur mes vieux jours?» Janikan, entendant sa voix, cria au grand maître: «Achève ce chien,» et, en même temps, il tira l'épée lui-même et s'avança pour se jeter dessus. Le grand maître le prévint et abattit la tête de cet infortuné, qui tomba aux pieds de Janikan, et d'un autre coup lui coupa le corps presque en deux. Janikan prit la tête par la moustache et, s'avançant sur le bord du rond d'eau pour y laver sa main qui était ensanglantée, il la porta ensuite trois ou quatre fois pleine d'eau à la bouche, en disant: «À présent, voilà ma soif apaisée.»
Il mit ensuite une garnison de ses gens dans le palais du vizir, comme s'il eût eu un ordre fort précis de le faire, et remonta à cheval, tenant la tête d'une main et son épée nue de l'autre, prenant le chemin du palais. Sa suite se trouva en un instant grossie de plusieurs grands seigneurs, avec qui il alla se présenter au roi, et lui dit, selon les compliments du pays: «Sire, que votre tête soit toujours glorieuse et saine. Voici celle de ce vieux chien qui perdait le respect pour Votre Majesté, et qui était devenu traître, tant à sa personne qu'à son État, lequel il ruinait par son audace et par sa tyrannie: il tramait une révolte qui eût coûté la vie à Votre Majesté, et c'est ce qui m'a obligé de lui ôter la sienne par l'amour que j'ai pour la vôtre.» Le roi, fort effrayé et consterné du spectacle, ne perdit pourtant pas le jugement, mais lui répondit fort prudemment pour un jeune prince, quoique en tremblant: «Janikan! que ta main soit exaltée, tu as fort bien fait. Que ne m'avertissais-tu de la perfidie de ce méchant: il y a longtemps que j'aurais fait faire ce que tu as fait aujourd'hui. Je te donne sa charge et ce que tu voudras de ses biens.»
Saroutaki était alors dans la treizième année de son ministère et dans la quatre-vingtième de sa vie.
On sera sans doute bien aise d'apprendre la vengeance qui fut faite de la mort de ce vieux ministre, et je la raconterai d'autant plus volontiers, qu'elle n'est pas moins tragique ni moins exemplaire, et qu'on peut bien assurer qu'il n'a été jamais parlé de grande fortune sitôt faite et sitôt détruite. Janikan, applaudi du roi extérieurement, comme je viens de le dire, et de toute la cour, qui l'allait féliciter de son lâche assassinat comme d'un rare exploit de guerre, crut qu'il était monté en haut de la roue; et il y était effectivement monté, mais c'était pour rendre sa chute plus éclatante et plus terrible que la fortune l'avait comme guindé si haut. Tout le monde s'empressa d'abord à le suivre, et le jour même de cette vilaine action, il revint du palais, suivi de trois cents personnes à cheval. Deux jours après, il fut fait généralissime de la Perse, ce qui mettait trente mille hommes sous son commandement, qu'il pouvait assembler dans vingt-quatre heures; et, dans les cinq jours de temps que dura seulement sa faveur, on lui fit la valeur de vingt mille louis d'or de présents pour avoir seulement ses bonnes grâces ou sa recommandation.
J'ai touché un mot du pouvoir que la reine mère avait sur l'esprit du roi, et combien d'ailleurs elle était unie d'amitié et d'intérêt avec le premier ministre; et j'ai dit aussi la consternation du roi, quand les assassins de ce seigneur lui présentèrent sa tête. La reine, le voyant revenu au sérail avec cette consternation sur le visage, appréhenda que le vizir n'en fût en partie cause, et, en approchant tendrement de sa personne, elle lui dit: «Mon cher prince, pourquoi êtes-vous troublé comme je vous vois? Ce vieux ministre, qui vous sert de père, serait-il bien assez malheureux pour avoir mérité votre indignation. Soixante années de bons services rendus à Votre Majesté et à ses prédécesseurs, et son extrême vieillesse, valent bien qu'on lui pardonne quelque faute; toutefois, s'il en a fait de telle nature qu'elle exige punition, ôtez-lui sa charge, et laissez à la mort, qui est si proche de lui, à lui ôter la vie.» Le roi lui répondit: «Anâ kanum[18], duchesse, ma mère, son affaire est faite; il vient de mourir.»
Les femmes, dans tout l'Orient, surtout celles de qualité, ne s'étudient point à réprimer les passions, ce qui fait qu'elles en sont toujours agitées avec fureur. Saroutaki était l'agent et le fidèle de la mère du roi; il lui amassait des biens immenses; elle gouvernait la Perse à son gré par son ministre: on peut penser là-dessus à quel excès elle fut irritée. Elle envoya sur le soir un des principaux eunuques à Janikan, lui demander pour quel sujet il avait été assassiner si cruellement le premier ministre, que ses services si longs et si importants devaient rendre sacré à tous les Persans. Janikan, ébloui de sa fortune et emporté de la haine qu'il avait pour la reine mère, à cause du défunt, répondit fièrement à l'eunuque: «Saroutaki était un chien et un voleur qu'il y a longtemps qu'on devait faire mourir. Dites cela à la grande-duchesse (c'est le titre qu'on donne à la mère du roi), et que c'était un franc larron. Julfa (c'est un faubourg d'Ispahan, peuplé d'Arméniens) ne doit payer que vingt-deux mille cinq cents livres de taille, et je prouverai qu'en cinq mois ce chien maudit en a arraché deux cent mille livres.» Il disait cela pour piquer davantage la reine mère, parce que le revenu de ce faubourg est dans l'apanage des mères du roi, et qu'on n'y peut lever un sou sans leur ordre.
La princesse, poussée à bout par ces nouveaux outrages, anima toute cette nuit-là le roi à la vengeance. Il y était bien résolu, mais il ne savait comment s'y prendre. La princesse, désespérée de ce qu'il ne servait pas sa fureur sur-le-champ, conjura le lendemain avec une personne de qualité, qu'elle savait dans ses intérêts, pour faire assassiner Janikan; mais celui-ci, qui avait déjà semé d'espions la cour et la ville, découvrit la conjuration avant qu'elle fût formée. Il la communiqua à son parti, qui ne crut pas pouvoir se sauver qu'en faisant une conjuration opposée, qui était d'aller arracher la reine mère du milieu du sérail et de la faire mourir. Si ce que je rapporte n'était d'une notoriété publique en Perse, je ne l'aurais jamais pu croire, parce que les sérails sont des lieux si sacrés pour les Persans, particulièrement celui du roi, que c'est une impudence punissable de tourner seulement les yeux vers la porte.
Le chirachi-bachi[19], qui est le chef de la sommellerie du roi, était un des conjurés de Janikan. Il était, à la vérité, un des grands ennemis du mort; mais, faisant réflexion sur le crime et sur le danger de l'entreprise, dont il était moralement impossible d'éviter la punition tôt ou tard, il résolut de la découvrir au roi, ne voyant point d'autre voie de se tirer du mauvais pas où il s'était engagé. Il va sur le soir au palais, s'adresse au capitaine de la porte du sérail, lui conte la conjuration avec les particularités qu'il en savait, et que le jour suivant était destiné à l'exécuter. On avait peine dans le sérail à croire le rapport de ce conjuré; toutefois, comme la chose était trop importante pour en négliger l'avis, et que la reine et les eunuques, que la conjuration regardait, croyaient à tout moment qu'on les venait mettre en pièces, le roi se laissa pousser à faire mourir le lendemain matin tout ce nombre d'assassins, sans autre forme de procès. Ce jour-là donc, qui était le cinquième de l'assassinat du premier ministre, le roi, vêtu tout de rouge, selon la manière du pays, qui fait que le roi s'habille de cette façon lorsqu'il doit faire mourir quelque grand seigneur; le roi, dis-je, se rendit le matin à la salle où tous les grands seigneurs étaient assis à l'ordinaire, et s'adressant à Janikan, Sa Majesté lui dit: «Perfide, rebelle, de quelle autorité avez-vous tué mon vizir?» Il voulut répondre, mais le roi ne lui en donna pas le loisir. Il se leva en disant tout haut: «Frappez!» et se retira dans un cabinet qui n'était séparé de la salle que par des vitres de cristal. Aussitôt, des gardes apostés se jetèrent sur les proscrits, et, à coups de hache, les mirent en pièces sur les beaux tapis d'or et de soie dont la salle était couverte, aux yeux du prince et de toute la cour. Dans le même temps, d'autres gardes, avec deux des principaux eunuques, coururent exécuter de même manière les autres proscrits, qui étaient les uns dans le bain, les autres dans leurs maisons. Le nombre des grands seigneurs qu'on mit en pièces était quatre gouverneurs de province, le grand maître de l'artillerie et trois autres. Au bout de deux heures, on jeta les corps ainsi coupés en pièces au milieu de la place Royale, vis-à-vis du grand portail du palais, où les crocheteurs les dépouillèrent jusqu'à la chemise, leur jetant seulement un peu de terre sur les parties viriles. On les y laissa trois jours en cet état (grand exemple de la justice céleste et des misères humaines), et après on les porta dans un cimetière hors de la ville, où ils furent enterrés pêle-mêle dans une même fosse.
La mère du roi, se voyant défaite de ses principaux ennemis, étendit sa vengeance sur la maison de Daoud-Kan, comme l'auteur de toute cette longue et cruelle tragédie. On ne se contenta pas de confisquer ses biens, comme aux autres, on ne laissa pas un sou à tous ses parents jusqu'au troisième degré. Ses filles furent vendues publiquement; ses fils furent faits eunuques, et donnés en qualité d'esclaves à un seigneur qui avait autrefois servi leur père.
Tirant de là vers la place Royale, on trouve sur la gauche un des beaux caravansérais d'Ispahan. C'est un bâtiment carré à double étage, chacun de quelque vingt pieds de haut et de quelque soixante-dix toises de diamètre. On y entre par un portique assez long, sous lequel il y a des boutiques d'un et d'autre côté. Chaque face a vingt-quatre logements en bas et autant en haut, comme un dortoir de couvent, au milieu desquels il y en a un plus grand que les autres, bâti sous un haut portique semblable à celui où est l'entrée, lequel est fait en demi-dôme, plat sur le devant, orné de mosaïques. Les chambres d'en bas sont le long d'une galerie, ou relais ou parapet, comme on voudra l'appeler, haut de terre d'environ cinq pieds, et profonds de dix-huit à vingt pieds, larges de quinze à seize et élevées de deux doigts sur la galerie. Les Persans appellent ces galeries ou rebords de pierre, qui règnent autour des caravansérais, maatab[20], c'est-à-dire place à la lune, parce que c'est où l'on couche environ huit mois de l'année, pour être plus fraîchement, et où l'on prend le frais à l'ombre durant le jour. Chaque chambre a, de plus, une place sur le devant, de la largeur de la chambre même, profonde de la moitié et couverte d'une arcade. Les chambres d'en haut ont chacune une antichambre et un balcon; et c'est d'ordinaire où les marchands logent avec leurs femmes, lorsqu'ils en mènent, le bas étage leur servant communément de boutique ou de magasin. Sur le derrière du caravansérai, il y a encore de grands magasins. Au milieu de la cour, qui est fort bien pavée, il y a un grand bassin d'eau, avec un jet et des puits au coin. C'est là à peu près la structure et la forme de tous les grands caravansérais d'Ispahan, qui sont bâtis de pierres ou de briques, si ce n'est que les uns ont un grand relais carré, de quatre à cinq pieds de hauteur au milieu de la cour, au lieu de bassin d'eau. Les logements, qui sont séparés l'un de l'autre par un mur de deux à trois pieds d'épaisseur, consistent en une antichambre de quelque huit pieds de profondeur, toute ouverte par devant, avec une cheminée à côté, pratiquée dans le mur de séparation, et en une chambre qui est de moitié, ou d'une fois plus profonde que l'antichambre, dont la cheminée est au fond ou à côté. Les chambres ont toutes leurs portes, quoique assez faibles, mais elles n'ont point de fenêtres, recevant le jour par la porte et non autrement, ce qui rend le logement incommode. Derrière le caravansérai, et tout autour, sont des écuries, et dans quelques-uns il y a un côté des écuries accommodé en arcades, de quatre pieds de hauteur, avec des cheminées d'espace en espace, pour placer commodément les palefreniers et les autres valets, et pour faire la cuisine. Il ne demeure d'ordinaire dans ces grands caravansérais que des marchands en magasin. Celui dont je viens de faire la description rend seize mille livres par an au propriétaire, qui était, de mon temps, une cousine du feu roi. On nomme ce caravansérai: Mac soud assar[21], c'est-à-dire le caravansérai de Mac soud l'huilier, parce qu'il a été bâti, du temps d'Abas le Grand, par un épicier qui avait fait sa boutique vis-à-vis, laquelle subsiste encore. Lorsque ce grand roi vint établir sa cour à Ispahan, et qu'il conçut le dessein de rendre cette ville aussi magnifique qu'elle l'est devenue, il engageait non-seulement tous les grands seigneurs, mais encore tous les particuliers qu'il savait être gens riches, à construire quelque édifice public pour l'ornement et pour la commodité de la ville. Il apprit que cet épicier était des plus à l'aise; il l'alla voir un jour à sa boutique, avec la familiarité qui était naturelle à ce grand prince, et il lui dit: «Il y a longtemps que je vous connais de réputation pour homme de bien et pour homme riche. C'est sans doute à cause de votre probité que Dieu vous a béni si abondamment: je serais bien aise qu'un si vertueux vieillard m'adoptât. Je vous tiens pour mon père; vos fils sont mes frères, faites-moi votre héritier avec eux, je ferai en sorte qu'ils n'y perdent rien; ou bien, si vous l'aimez mieux, faites bâtir de votre vivant quelque édifice pour la commodité et pour l'embellissement de la ville.» Abas le Grand avait des manières engageantes, qui le faisaient venir à bout de tout. L'épicier lui dit qu'il consentait à la demande de Sa Majesté, et qu'il ne manquerait pas à ce qu'il souhaitait de lui. Il fit bâtir ce caravansérai, qui lui coûta trois mille tomans, qui sont quarante-cinq mille écus, et ensuite le donna au roi, qui en fut fort satisfait, et en récompensa bien ses enfants.
On raconte une chose admirable d'une mule que cet épicier avait (car les gens de cette condition, en Perse, montent la plupart des mules, comme les docteurs de la loi montent des ânes). Cette mule était si fidèle à son maître, qu'il la laissait toujours seule dans la place Royale, au coin qui donnait vers sa boutique. Elle ne bougeait du lieu où il mettait pied à terre, et si quelqu'un pensait d'en approcher, elle lui lançait de si rudes coups de pied, qu'il était contraint de se retirer bien vite. Il arriva la dernière fois que l'épicier fut alité, que sa pauvre bête devint aussi malade, et elle se démena et se tourmenta si furieusement jusqu'au jour de sa mort, qu'elle mourut aussi au même instant.
On arrive ensuite en face du palais royal.
Le roi entretient là trente-deux maisons ou ateliers de tous les ouvrages qu'on fait pour son usage.
J'oubliais de dire que le tour de la place, entre le canal et les maisons, est garni de platanes: c'est un arbre qui jette ses branches fort haut; ce qui fait que les maisons en sont couvertes comme d'un parasol, sans en être cachées. Cela augmente considérablement la beauté de la place, laquelle, en été, et surtout quand il n'y a rien d'étalé, qu'elle est arrosée et que l'eau court dans le canal jusqu'aux bords, est, à ce que je crois, la plus belle place du monde, et où la promenade est le plus agréable, car il y a toujours quelque endroit où l'on se peut retirer à l'ombre. Cette grande place se vide dans les fêtes et dans les solennités, comme aux audiences des ambassadeurs; mais, en d'autres temps, elle est pleine de quincailliers, de fripiers, de revendeurs, de petits artisans; en un mot, d'une infinité de petites boutiques, où l'on trouve les denrées les plus communes et les plus nécessaires. Ces marchands étalent à terre, sur une natte ou sur un tapis, se couvrant d'un parasol de natte, ou de laine, qui pirouette à leur gré sur un haut pivot. Ils n'emportent jamais leurs marchandises de la place, mais ils l'enferment la nuit dans des coffres qu'ils attachent l'un à l'autre, ou bien ils en font des ballots légèrement attachés ensemble par une grosse corde, qui passe tout autour, et ils laissent tomber dessus leur petit pavillon, et s'en vont sans laisser personne à la garde. Cependant, il n'en arrive jamais d'accident, par la sévère justice qu'on fait des voleurs en ce pays-là. Les gardes du chevalier du guet y passent de temps en temps durant la nuit: c'est proprement à eux d'en répondre, parce que c'est à eux qu'il s'en prend. Le soir, on voit dans cette place des charlatans, des marionnettes, des joueurs de gobelets, des conteurs de romances, en vers et en prose, des prédicateurs même; et enfin des tentes pleines de femmes débauchées, où l'on va en choisir à son gré. Abas II avait défendu toutes ces boutiques quatre ans avant sa mort, sur ce que l'envie lui ayant pris un jour de passer au travers de la place, sans en avoir averti la veille, il y trouva une telle foule et un tel embarras, causé par tout cet étalage, que ses gardes et son train ne lui pouvaient faire faire place; mais, étant parti peu après pour l'Hyrcanie, il donna permission d'en faire un marché comme auparavant, à cause du profit qu'on en tire: car cette place rend par jour environ cent francs, qu'on lève sur tous ceux qui y étalent, quoiqu'il y ait des boutiques qui ne donnent qu'un sou par jour. Cette rente appartient à l'Église. On la lève journellement, ou tout au plus par semaine, parce qu'on ne se fie pas à tout ce menu peuple qui y fait son trafic. Chaque sorte d'art et chaque sorte de denrée y a son quartier à part, et les gens du pays savent y trouver chaque chose, comme dans les autres lieux de la ville. On dit que du temps d'Abas le Grand, et de son successeur, la place donnait de rente cinquante écus par jour.
Je crois qu'il ne sera pas mal à propos d'entrer un peu plus dans le détail de ce grand marché, qui est le plus universel que j'aie vu, et une vraie foire. Abas le Grand marqua l'endroit où se vendait chaque denrée. D'abord, on trouve près de la mosquée royale le marché aux ânes et au gros bétail, et à côté, celui aux chevaux, aux chameaux et aux mules. Ce marché ne se tient que le matin; l'après-midi, ce sont les menuisiers et les charpentiers qui étalent à la même place. Ils vendent, entre autres choses, tout ce qu'il faut de charpenterie et de menuiserie pour une maison, des portes, des fenêtres, des gouttières, des serrures de bois, avec des clefs de bois ou de fer. Après, on trouve une poulaillerie; ensuite, des vendeurs de fruits secs, dont il y a de beaucoup de sortes en Perse; puis, les vendeurs de coton filé; après, des quincailliers et des cordiers qui débitent des licous et des harnais de revente; après, se trouvent les vendeurs de bonnets fourrés, les vendeurs de gros feutres, pour couvrir les chevaux et les autres montures; les vendeurs de harnais neufs, les fourreurs, qui sont séparés en deux quartiers, celui des mahométans et celui des chrétiens: c'est parce que les Persans tiennent, dans leur religion, que la laine, entre toutes les autres choses, contracte de l'impureté en passant par la main des infidèles, parce qu'elle s'imbibe à la manière d'une éponge de ce qui transpire continuellement du corps; ainsi il ne faut pas que les mahométans puissent se méprendre, en achetant de ces marchandises-là de la main des chrétiens, sans le savoir. Ensuite, on trouve les marchés de gros cuir, et ceux de cuir fin; les fripiers de grosses hardes, les vendeurs de grosses toiles, les batteurs de coton, pour la doublure des habits; les chaudronniers, les changeurs, lesquels sont sur de petits établis de trois à quatre pieds en carré, ayant de petits coffres de fer à côté d'eux, et un cuir au devant pour compter; les médecins, qui ont leur étalage sur de petits échafauds semblables. Le bout de la place est occupé par des vendeurs de fruits et de légumes, par des bouchers et par des cuisiniers à juste prix. Il y en a qui portent vendre le manger, et des fruitiers aussi qui portent vendre le melon en pièces, et en donnent pour ce qu'on veut, jusqu'à un denier. Enfin, il y a parmi tout cela des revendeurs de toutes sortes de nippes, qu'ils offrent à tous les passants. Il faut observer encore qu'entre le canal et les galeries, il y a des artisans étalés, qui font et qui raccommodent les mêmes ouvrages qui se vendent dans la place, à l'opposite de leurs boutiques[22].
Voilà l'aspect du dedans de la place. Il faut présentement décrire les grands édifices qui sont bâtis dessus, comme je l'ai dit, et qui en font le plus bel ornement, savoir: la mosquée royale et la mosquée du grand pontife, le pavillon de l'horloge et le marché impérial; car pour le pavillon qui est sur le grand portail du palais royal, il entrera dans la description de ce palais.
La mosquée royale est située au midi, ayant au devant un parvis en polygone, avec un bassin au milieu, aussi en polygone. La face de l'édifice est pentagone, et l'on y voit des deux côtés un balustre de pierre polie, à hauteur d'appui, qui s'étend jusque vis-à-vis de l'entrée. Les deux premières faces sont ouvertes en arcades, qui donnent sous les bazars, et sont traversées d'une chaîne pour empêcher les chevaux d'y passer. Les deux autres, au-dessus, sont de grandes boutiques d'apothicaires et de médecins: car à présent, en Orient, comme autrefois en Grèce, la plupart des médecins sont aussi apothicaires et droguistes, et vendent les drogues, comme je l'ai dit. Les étages supérieurs, qui sont à quelque vingt pieds du bas, ont des galeries qui ressemblent à des balcons. La face intérieure, qui forme le portail, est en demi-lune, enfoncée de treize pieds environ, fort élevée et toute revêtue de jaspe du rez-de-chaussée à dix pieds en haut, avec des perrons du même ouvrage. L'ornement en est merveilleux et inconnu dans notre architecture européenne. Ce sont des niches de mille figures, où l'or et l'azur se trouvent en abondance, avec de la parqueterie faite de carreaux d'émail, et une frise plate autour, de même matière, qui porte des passages du Coran, en lettres proportionnées à la hauteur de l'édifice. Ce portail est orné d'une galerie comme celle des côtés. Les linteaux sont de jaspe. La porte est de quelque douze pieds de large, fermée de deux valves ou battants revêtus de lames d'argent massif couvertes de larges pièces de rapport à jour, ciselé et doré, fort massives. Joignant le portail, en dedans, il y a deux hautes aiguilles ou tourelles, avec des loges ou galeries couvertes au-dessus des chapiteaux, le tout de même ouvrage que le contour du portail.
En entrant par ce beau portail, on détourne tant soit peu vers l'occident, et ayant fait quinze pas, on trouve au milieu un beau bassin de jaspe, à godrons, de six pieds de diamètre, soutenu sur un piédestal de même matière, de huit pieds de haut, avec des marches. C'est pour donner à boire aux passants: car, dans les pays où l'on est souvent altéré et où l'on ne boit que de l'eau, c'est une des charités les plus ordinaires, et qu'on croit l'une des plus méritantes, que de donner à boire aux passants; et c'est pour cela que, dans toutes les bonnes villes, on trouve non-seulement de grandes urnes de terre pleines d'eau, à divers coins de rue, mais qu'aussi il y a des hommes gagés, qu'ils appellent sacab (sâqâb) ou porteurs d'eau, qui vont dans les rues, surtout en été, une grosse outre pleine d'eau sur le dos et une tasse à la main, présentant à boire à tous les passants.
Je vais faire ici tout de suite la description du palais royal. C'est sans doute un des plus grands palais qui se voient dans une ville capitale, car il n'a guère moins d'une lieue et demie de tour. Le grand portail donne, comme je l'ai dit, sur la place Royale. On l'appelle Aly capi (A'âly qâpi), c'est-à-dire la porte Haute, ou la porte Sacrée, et non pas la porte d'Aly, comme quelques-uns pensent, trompés par la conformité du mot. Elle est toute de porphyre, et fort exhaussée. Le seuil est aussi de porphyre de couleur verte, haut de cinq à six pouces, fait en demi-rond. Les Persans le révèrent comme sacré, et qui marcherait dessus serait puni. Toute la porte même est sacrée. Les gens qui ont reçu quelque grâce du roi vont la baiser en pompe et en cérémonie, en mettant pied à terre, et se tenant debout contre, ils prient Dieu à haute voix pour la prospérité du prince. Le roi, par respect, ne la passe jamais à cheval. Au devant, à cinq ou six pas du portail, sont deux grandes salles, en l'une desquelles le président du Divan administre la justice, et expédie les requêtes présentées au roi; et dans l'autre, le grand maître d'hôtel, qu'on appelle, en Perse, chef des maîtres de la porte, tient son bureau public. À côté, il y a deux autres salles plus petites, qu'on appelle salles des gardes, parce qu'elles ont été faites pour un corps de garde; mais la personne du souverain est si sacrée en Perse, qu'on néglige cette garde; de sorte qu'il n'y a jamais là personne durant le jour, et ceux qu'on y met en faction la nuit y dorment dans leurs lits comme dans leur propre maison, sans fermer non plus le grand portail, par où chacun entre et sort comme il veut, sans qu'on crie: Qui va là? ni qu'âme vivante y soit au guet. Ce portail est un asile sacré et inviolable, et dont il n'y a que le souverain en personne qui puisse tirer un homme. Tous les banqueroutiers et les malfaiteurs s'y retirent pendant qu'on accommode leurs affaires, les hommes et les femmes à part, dans deux grands jardins séparés, qui ont chacun un pavillon contenant une salle et plusieurs petites chambres et cabinets autour. Les mosquées ne sont point des asiles en Perse, ni les autres lieux sacrés. On n'y connaît d'autre asile que les tombeaux des grands saints, cette porte impériale, les cuisines et les écuries du roi; et ces derniers lieux sont des asiles partout, soit à la ville, soit à la campagne. Le roi seul en peut tirer, comme je le viens de dire, ou son ordre spécial; or, quand le roi donne cet ordre, ce n'est pas directement, mais en défendant de porter à manger au fugitif dans le lieu où il est, ce qui le réduit enfin à en sortir. Les sofis, qui ont la garde de la porte impériale, ont l'intendance de l'asile, et ils savent bien en tirer du profit. Les sofis[23] sont les gardes du corps du roi, lorsqu'il sort du palais, à moins qu'il ne sorte avec ses femmes; car, alors, ce sont les eunuques seulement qui gardent sa personne, de même qu'ils font dans tout le palais, soit aux lieux où les homme entrent, soit dans ceux où ils n'entrent pas. C'est par une ancienne constitution que les sofis sont les gardes de la personne du roi et du dehors de son palais, sans qu'il puisse entrer aucun dans leur corps, que de leur sang ou de leur race. Ces sofis ont leurs logements dans la grande allée où conduit le portail. Ils y ont aussi une petite mosquée dans laquelle ils s'assemblent tous les vendredis, qu'on appelle taous cané[24], comme qui dirait, maison de culte, ou d'obéissance. Vis-à-vis de ces jardins, à main gauche, est le pavillon qu'on appelle Talaar tavileh[25], c'est-à-dire le salon de l'écurie, qui est bâti au milieu d'un jardin dont les allées sont couvertes de platanes des plus hauts et des plus gros qu'on puisse voir. Il y a dans celle du milieu, qui fait face au salon, il y a, dis-je, de chaque côté neuf mangeoires de chevaux, auxquelles les jours de solennités, comme à des audiences d'ambassadeur, on attache avec des chaînes d'or autant de chevaux des plus beaux de l'écurie du roi, couverts et harnachés de pierreries, et l'on met auprès tous les ustensiles d'écurie, qui sont aussi d'or fin, jusqu'aux clous et aux marteaux. C'est par cette allée qu'on fait passer les ambassadeurs pour aller à l'audience, et les autres étrangers de qualité aussi, afin qu'ils voient cette pompe merveilleuse. Ce salon de l'écurie a cent quatre pas de face, vingt-six de profondeur et vingt-cinq pieds de hauteur: il est couvert d'un plafond de mosaïque, assis sur des colonnes de bois peint et doré; et il est séparé en trois salles, dont celle du milieu est élevée de neuf pieds du rez-de-chaussée et celles des côtés de trois pieds seulement; les séparations sont faites de châssis de cristal de Venise, de toutes couleurs, et le salon entier est garni de courtines tout alentour, doublées des plus fines indiennes, qu'on étend du côté du soleil, jusqu'à huit pieds de terre seulement, sans que cela empêche la vue. Un grand bassin de marbre, avec des jets d'eau autour et au centre, occupe le milieu de la grande salle. C'est celle où le successeur d'Abas II a été couronné.
Celui qui est à droite renferme la bibliothèque et les relieurs de livres. Un nommé Mirza Mughim était alors bibliothécaire, qui est celui qu'Abas II envoya en qualité d'ambassadeur au roi de Golconde l'an 1657. La salle de la bibliothèque est bien petite pour un tel usage, car elle n'a que vingt-deux pas de long sur douze de large. Les murs, de bas en haut, sont percés de niches de quinze à seize pouces de profondeur, qui servent d'ais. Les livres y sont couchés à plat, les uns sur les autres, en pile, selon leur grandeur ou leur volume, sans aucun distinction des matières qu'ils traitent, comme on l'observe si bien dans nos bibliothèques. Les noms des auteurs sont écrits pour la plupart sur la tranche du livre. Des grands rideaux doubles, attachés au plafond, couvrent toutes ces niches, en sorte qu'on ne voit pas un livre en entrant dans la salle, mais seulement ces rideaux, et un double rang de coffres, hauts de quatre pieds, le long des murs, qui sont aussi pleins de livres. Ceux de cette bibliothèque royale sont persans, arabes, turquesques et cophtes[26].
Je suppliai le bibliothécaire de me faire voir les livres en langue occidentale. Il me fit réponse qu'il y en avait deux coffres, contenant chacun cinquante à soixante volumes, et il m'en fit voir les plus grands. C'étaient des Rituels romains, et des livres d'histoire et de mathématiques; les premiers pris apparemment au sac d'Ormus, et les autres ramassés du pillage de la maison de l'ambassadeur de Holstein, il y a soixante et dix à quatre-vingts ans, où Olearius, qui en était le secrétaire, avait une bibliothèque d'excellents livres[27].
À côté de ces magasins de livres et des relieurs, est le magasin qu'on appelle la grande garde-robe, parce qu'on y renferme ces habits, ou calaat (khil'at), comme on les appelle, que le roi donne pour faire honneur. Elle consiste en plusieurs grandes salles, les unes où l'on fait les habits, les autres où on les garde; et en celles-ci, de chaque espèce de vêtement et celle de chaque prix a sa chambre à part. Le roi donne tous les ans plus de huit mille calates, et on assure que la dépense en va à plus d'un million d'écus. Tout proche est le magasin des coffres, et celui qu'on appelle la petite garde-robe, où l'on ne travaille que pour la personne du roi. Ensuite, on trouve le magasin du café, le magasin des pipes, celui des flambeaux, qu'on appelle la maison du suif, parce que la plus commune lumière dont les Persans se servent dans leurs maisons est faite avec des lampes nourries de suif raffiné, lequel est blanc et ferme comme la cire vierge; et puis suit le magasin du vin. Comme les magasins sont presque tous faits d'une même symétrie, je ferai la description de celui-ci, pour donner une idée de tous les autres. C'est une manière de salon, haut de six à sept toises, élevé de deux pieds sur le rez-de-chaussée, construit au milieu d'un jardin, dont l'entrée est étroite et cachée par un petit mur bâti au devant, à deux pas de distance, afin qu'on ne puisse pas voir ce qui se fait au dedans. Quand on y est entré, on trouve, à la gauche du salon, des offices ou magasins; et à droite, une grande salle. Le salon, qui est couvert en voûte, a la forme d'un carré long ou d'une croix grecque, au moyen de deux portiques, ou arcades, profondes de seize pieds, qui sont aux côtés. Le milieu de la salle est orné d'un grand bassin d'eau à bords de porphyre.
Près de ces magasins est le plus grand et le plus somptueux corps de logis de tout le palais royal. On l'appelle Tchehel-seton[28], c'est-à-dire le Quarante Piliers, quoiqu'il ne soit supporté que sur dix-huit; mais c'est la phrase persane de mettre le nombre de quarante pour un grand nombre: ainsi ils appellent nos lustres: quarante lampes, parce qu'ils ont beaucoup de branches; et le vieux temple de Persépolis: quarante colonnes, quoiqu'il n'y en ait à présent que la moitié. Ce corps de logis, qui est bâti au milieu d'un jardin, comme les autres, est un pavillon qui consiste en une salle élevée de cinq pieds sur le jardin, large de cinquante-deux pas de face et de huit de profondeur, à trois étages hauts de deux pieds l'un sur l'autre, dont le plafond, fait d'ouvrage mosaïque, est porté sur dix-huit piliers ou colonnes, comme je l'ai dit, de trente pieds de haut, tournées et dorées. Il consiste de plus en deux chambres qui sont à côté, et grandes à proportion, et en une autre salle, au dos de la grande, de trente pas de face et de quinze pas de profondeur, lambrissée de même que la grande, avec des petits cabinets aux coins. Les murs sont revêtus de marbre blanc, peint et doré, jusqu'à moitié de la hauteur, et le reste est fait de châssis de cristal de toutes couleurs. Au milieu du salon, il y a trois bassins de marbre blanc l'un sur l'autre, qui vont en apetissant, le premier étant fait en carré de dix pieds de diamètre et les autres étant de figure octogone. Le trône du roi est sur une quatrième estrade, longue de douze pas et large de huit. Il y a quatre cheminées dans le salon: deux à droite et deux à gauche, au-dessus desquelles il y a de grandes peintures qui tiennent tous les côtés, dont l'une représente une bataille d'Abas le Grand, contre les Yusbecs, et les trois autres des fêtes royales. Les autres endroits sont peints ou de figures dont la plupart sont lascives, ou de moresques d'or et d'azur appliquées fort épais. On n'y voit nul vide; tout est couvert de cette manière-là. Au haut du salon, tout alentour, sont attachés des rideaux de fin coutil, doublés de brocart d'or à fleurs, qu'on tire du côté du soleil en les étendant jusqu'à huit pieds de terre, comme une tente, ce qui rend le salon très-frais. On ne saurait voir de plus pompeuse audience que celle que le roi de Perse donne dans ce salon. Le trône du roi, qui est comme un petit lit de repos, est garni de quatre gros coussins brodés de perles et de pierreries. De petits eunuques blancs, merveilleusement beaux, font un demi-cercle autour de lui, et quatre ou cinq autres plus grands eunuques sont derrière, tenant ses armes, tout à fait riches et brillantes. Les plus grands seigneurs de l'État sont sur les côtés de l'estrade où est le trône. Les seigneurs inférieurs sont sur la seconde estrade. La jeune noblesse et tous ceux qui n'ont pas droit de séance sont debout au bas du placitre avec la musique; et les officiers servants sont debout dans le jardin, à quelques pas du placitre, sous les yeux du roi.
Dans le même enclos où est ce superbe salon, il y en a deux autres: l'un composé de cinq étages octogones, ouverts l'un sur l'autre en perspective ou en étrécissant, chacun soutenu sur quatre piliers tournés et dorés, et orné d'un bassin au milieu. L'autre salon est fait en carré avec plusieurs chambres et cabinets à côté.
Il y a encore deux autres grands appartements pareils dans le palais du roi, qui sont chacun dans un jardin séparé: l'un est presque fait comme les précédents; l'autre est à deux étages, dont le premier est divisé en salles, et le second en chambres, en galeries, en cabinets, en balcons, avec des bassins et des jets d'eau dans toutes les chambres. Ce sont les appartements du palais où le roi tient ses assemblées. Chacun est, comme je l'ai dit, ou au milieu d'un jardin, ou ouvert sur un jardin. Les murs dont les jardins sont enfermés sont faits de terre, la plupart de la hauteur accoutumée de dix à douze pieds, couverts de haut en bas de petites lampes incrustées pour les illuminations, et surmontés d'un corridor dont le roi seul a l'usage, et par lequel il va partout sans être aperçu.
Le reste du palais royal contient des magasins, des galeries d'ouvrage, et le quartier des femmes, que nous appelons le sérail, et que les Persans appellent haram ou lieu sacré[29]. Ce sérail contient plus d'une lieue de tour. Je n'en saurais faire une description bien exacte, ne l'ayant pas tout vu; mais j'en ai vu assez pour faire comprendre ce que c'est. On n'entre dans ces sortes de lieux que par une très-grande faveur, et encore faut-il que ce soit en se déguisant en homme de métier, et par occasion, comme lorsqu'il y faut faire quelque réparation; car alors on fait passer tout le monde d'une partie du sérail dans l'autre, et les ouvriers entrent dans celle qui est vide et y travaillent, étant conduits et gardés par des eunuques, qui ne permettent pas qu'on regarde autre part que devant soi. Outre ce que j'ai vu du sérail d'Ispahan, j'en ai appris plusieurs fois des nouvelles par des eunuques du palais et par des femmes; car les femmes y entrent pour vendre des nippes et pour d'autres occasions.
Tout le sérail est enfermé de murs si hauts qu'il n'y a aucun monastère en Europe qui en ait de semblables. Il a trois grandes avenues, une dans la place Royale, comme je l'ai dit, une autre vis-à-vis du petit arsenal; la troisième, qui est la principale, qu'on appelle la porte des Cuisines, et il y en a une autre, à demi-lieue de là, par laquelle il n'y a que le roi seul qui puisse passer. La première avenue est fermée d'un haut portail, contre lequel il y a trois grandes salles, chacune avec deux cabinets, qui sont des manières de corps de garde. Les officiers de l'État, et ceux qui ont affaire au roi, peuvent entrer dans les deux premières salles, mais les seuls eunuques entrent dans la troisième. Le portail est caché dans un détour, à côté d'une grande et haute tour; de manière qu'on ne le saurait voir qu'en mettant le pied dessus. Il est large et haut, fait en voûte, revêtu à dix pieds de terre de tables de marbre peint et doré, avec un perron tout autour, sur lequel les eunuques de garde se tiennent assis pour recevoir les messages des eunuques du dehors et les porter au dedans; car les eunuques ne vont pas tous indifféremment dans l'intérieur du sérail. Les jeunes y vont rarement; et s'ils sont blancs, ils n'y vont point du tout, à moins que d'être mandés expressément pour le roi. Ces eunuques, qui servent dans le sérail, ont leurs logements sur les dehors, et loin des femmes, et il n'y a que les eunuques vieux et noirs qui les fréquentent et qui les servent à faire leurs messages. Quand on a passé le portail, on découvre des jardins à perte de vue, couverts d'arbres de haute futaie, et quand on a fait environ six vingt pas de chemin, on trouve quatre grands corps de logis, qui ne sont point entourés de murs, parce qu'ils sont à cent cinquante pas de distance l'un de l'autre. L'un s'appelle Méheemancané (Méhmân-khâunéh), c'est-à-dire le palais des hôtes, parce que c'est où on reçoit et où on loge les hôtesses, comme les femmes de qualité qui rendent visite, les princesses du sang royal qui sont mariées, et les femmes et les filles qu'on fait voir au roi pour leur beauté. Un autre s'appelle Amarath ferdous, comme qui dirait le paradis, le troisième Divan hainé[30], la salle des miroirs, parce que le salon de ce troisième corps de logis est tout revêtu de miroirs, et même la voûte. Le quatrième se nomme Amarath deria cha, la mer royale, parce qu'il est bâti au devant d'un étang de vingt pieds de diamètre. Les Persans appellent mer royale les étangs et les bassins d'eau, qui sont d'une grandeur extraordinaire, comme est celui-ci, qu'on voit couvert de toutes sortes d'oiseaux de rivière, et au milieu duquel est un parterre vert d'environ trente pieds de diamètre, à six pouces seulement au-dessus de l'eau, entouré d'un balustre doré. Les bords de l'étang, à la largeur de quatre toises tout autour, sont couverts de grands carreaux de marbre. On y voit un petit bateau attaché, qui est garni d'écarlate en dedans, pour se promener sur l'étang et pour aller du parterre. Les quatre rois qui ont régné avant le dernier ont fait bâtir chacun de ces palais ou corps de logis. Ils sont à deux étages, le bas consistant en salons avec des chambres et des cabinets autour, et le haut en chambres, qui sont plus petites, en cabinets, en galeries, en niches de cent sortes de figures et de grandeurs, avec de petits degrés çà et là dans les murs. Ce sont de vrais labyrinthes que ces sortes d'édifices. J'en ai vu un tout garni; les meubles en paraissaient les plus voluptueux qu'on puisse imaginer. Les lits étaient à terre sur de riches tapis, étendus sur de gros feutres qu'on met par-dessus le plancher pour les conserver; et ces lits occupaient toute la largeur de l'endroit où ils étaient étendus. Les matelas étaient faits d'ouates et les couvertures aussi. Ces palais sont peints, dorés et azurés partout, excepté où les plafonds sont de rapport et où la boiserie est de senteur. Les vers et les sentences qu'on remarque de çà et de là, dans des cartouches d'or et d'azur, sont aussi sur différents sujets, les uns parlant d'amour, les autres traitant de morale. On voit dans l'un de ces palais un salon à trois étages, soutenu sur des colonnes de bois doré, qu'on pourrait appeler une grotte, car l'eau y est partout, coulant autour des étages dans un canal étroit qui la fait tomber en forme de nappe ou cascade, de manière qu'en quelque endroit du salon que l'on se trouve, on voit et on sent l'eau tout autour de soi. On fait aller l'eau là par une machine qui en est proche et y communique par un tuyau. Au delà de ces grands corps de logis, on trouve en face un long édifice qui contient un grand appartement, au milieu de trente autres plus petits, tous sur une ligne et à double étage, consistant chacun en deux chambres et un cabinet, avec un perron sur le devant, de dix pieds de profondeur et de quatre pieds de hauteur. Ces logis sont doubles, ouverts derrière et devant sur des jardins, l'un exposé au nord, l'autre au midi, pour les différentes saisons de l'année. C'est là que loge le roi, avec la femme favorite et vingt autres des plus considérées. Les logements du commun sont le long du mur de cet enclos. Ce sont de longues galeries comme les dortoirs des couvents. Le bas étage est pour les femmes, le haut pour les eunuques. Il y a bien cent cinquante à cent quatre-vingts appartements où habitent huit à neuf cents personnes. À cent pas de là sont les offices, les cuisines, les bains, divers magasins, et tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie. C'est en quoi consiste le premier enclos. Il y en a encore trois, l'un plus grand que l'autre, dont le plus proche est un lieu enchanté et fait pour la volupté seulement. Ce ne sont que jardins embellis de ruisseaux, de bassins d'eau et de volières, avec des pavillons çà et là, ornés et meublés le plus somptueusement du monde. Le second enclos est pour les enfants du roi, ou régnant, ou décédé, qui sont trop grands pour converser sans danger avec les femmes. Le troisième, qui est le plus vaste, est pour le séjour des vieilles femmes, des femmes disgraciées et des femmes des rois défunts.
Il ne me reste plus qu'à parler des entrées du palais royal. Il y en a cinq principales: la première et la plus éminente est celle qu'on appelle la porte haute ou glorieuse, qui est ce grand portail au-dessus duquel est un pavillon qui est si haut élevé, qu'en regardant de là dans la place, on ne reconnaît pas les gens qui passent et ils ne paraissent pas grands de deux pieds. Ce beau pavillon est soutenu sur trois rangs de hautes colonnes, et est orné au milieu d'un bassin de jaspe à trois jets d'eau. Des bœufs y font monter l'eau par trois machines, qui sont élevées l'une sur l'autre par étages. On n'est pas peu surpris de voir des jets d'eau dans un lieu si élevé. Je ne dis rien du riche plafond, ni du beau balustre, ni de la carrelure de ce merveilleux salon, parce que le plan en donne l'idée; la seconde entrée du palais royal est celle qui mène à la porte du sérail; la troisième est au nord, appelée la porte des Quatre-Bassins; la quatrième est à l'occident, vers la porte de la ville, qu'on appelle Impériale; la cinquième est vis-à-vis du petit arsenal, qu'on appelle la porte de la Cuisine, parce que les cuisines du roi en sont proches; la boulangerie en est proche aussi, qui est divisée en quatre magasins différents pour les diverses sortes de pain; le pain en feuilles, qui est mince comme du parchemin; le pain cuit sur les cailloux, qui est grand comme un grand bassin d'argent, et est très-blanc et très-bon; le petit pain, qui est au lait et aux œufs, et le pain ordinaire, qui, comme les autres, n'est pas si épais que le petit doigt. Il y a encore, du côté de cette porte de la Cuisine, divers magasins du roi: celui des nappes où l'on garde tout le service de table, celui des provisions de bouche, celui de la porcelaine, où l'on comprend toute la vaisselle qui n'est pas d'or, parce que la vaisselle d'or a son office particulier, et celui qu'on appelle le magasin des Valets de pied, parce qu'on y distribue la ration aux petits officiers du palais.