Ô toi, qui roules au-dessus de nos têtes, rond comme le bouclier de mes pères, d'où partent tes rayons, ô soleil! D'où vient ta lumière éternelle? Tu t'avances dans ta beauté majestueuse. Les étoiles se cachent dans le firmament. La lune pâle et froide se plonge dans les ondes de l'occident. Tu te meus seul, ô soleil: qui pourrait être le compagnon de ta course? Les chênes des montagnes tombent: les montagnes elles-mêmes sont détruites par les années; l'Océan s'élève et s'abaisse tour à tour: la lune se perd dans les cieux: toi seul es toujours le même. Tu te réjouis sans cesse dans ta carrière éclatante. Lorsque le monde est obscurci par les orages, lorsque le tonnerre roule et que l'éclair vole, tu sors de la nue dans toute ta beauté, et tu te ris de la tempête.

Hélas! tu brilles en vain pour Ossian. Il ne voit plus tes rayons, soit que ta chevelure dorée flotte sur les nuages de l'orient, soit que ta lumière tremble aux portes de l'occident. Mais tu n'as peut-être, comme moi, qu'une saison, et tes années auront un terme: peut-être tu t'endormiras un jour dans le sein des nuages, et tu seras insensible à la voix du matin.

Réjouis-toi donc, ô soleil, dans la force de ta jeunesse. La vieillesse est triste et fâcheuse: elle ressemble à la pâle lumière de la lune, qui se montre au travers des nuées déchirées par le vent du nord, lorsqu'il est déchaîné dans la plaine, que le brouillard enveloppe la colline, et que le voyageur tremble au milieu de sa course.

XV

Le chant de Trathal est remarquable par le touchant épisode de la mort de douleur de son épouse Sulandona.

L'épouse de Trathal était restée dans sa demeure. Deux enfants aimables élevaient au-dessus de ses genoux leurs têtes ombragées de boucles ondoyantes. Ils se penchent sur sa harpe pendant que ses blanches mains touchent les cordes tremblantes. Elle s'arrête; ils prennent eux-mêmes la harpe, mais ils ne peuvent trouver le son qu'ils admiraient. «Pourquoi, disent-ils, ne nous répond-elle pas? Montre-nous la corde où le chant réside.» Elle leur dit de la chercher jusqu'à ce qu'elle soit de retour, et leurs doigts délicats errent parmi les fils de métal.

Sulandona regarde si son bien-aimé paraît; l'heure de son retour est passée. «Trathal, de quels ruisseaux parcoures-tu les rives? dans quelles forêts tes pas se sont ils égarés? Puissé-je, de cette hauteur, contempler ta stature majestueuse! puissé-je voir le sourire égayer tes joues vermeilles! Entre les boucles blondes de ta jeunesse, tu ressembles au soleil du matin.»

Elle monta sur la colline, semblable au nuage blanc où monte la rosée, lorsque, sur les rayons du matin, il s'élève du vallon retiré et agite à peine les têtes brunes des buissons. Elle découvrit un esquif balancé sur les vagues; elle vit ses bords couverts de lances. «Sûrement, dit-elle, c'est l'ennemi qui dresse ses lances, et Trathal est seul. Un seul homme, quelque fort qu'il soit, peut-il combattre des milliers d'hommes?»

Ses cris se font entendre. Les vallées et tous leurs ruisseaux y répondent. Les jeunes gens se précipitent du haut des montagnes, et, marchant d'un air égaré, tremblent pour leur chef. Dans leur colère, ils songeaient à fondre sur les guerriers de Colgul. Mais Trathal éleva sa voix sur les vagues, et leur commanda de retenir leurs lances. Ils se réjouirent en entendant sa voix, en les voyant amener son navire près de la côte.

Cependant, on s'assemble autour de Colgul; mais Colgul avait l'air sombre, et le feu ne jaillissait plus de ses yeux. Ses guerriers l'entouraient, tristement immobiles; mais plusieurs d'entre eux étaient étendus sur la bruyère, comme les feuilles sèches sur la plaine obscure, quand les vents de l'automne ébranlent les chênes. Nous leur aidons à élever leurs tombes, et d'abord nous creusons celle de Colgul. Un jeune homme se baisse pour placer la lance derrière lui. Sa cotte d'armes, en se soulevant, se détache de deux globes de neige. Calmora tombe sur le cadavre de son amant. Sulindona vient et la trouve expirée. Elle reconnut la fille de Cornglas. Ses larmes coulèrent sur elle dans le tombeau. Elle donna des louanges à la belle de Sorna.

«Fille de la beauté, tu n'es plus. Une rive étrangère reçoit ta dépouille; mais tu te réjouiras sur ton nuage, car tu sommeilles dans la tombe avec Colgul. Les ombres de Morven ouvriront leurs salles à la jeune étrangère, lorsqu'elles te verront approcher. Au milieu des nuages, autour de la table où circulent des coquilles vaporeuses, les héros t'admireront, et les vierges toucheront en ton honneur la harpe de brouillard. Tu te réjouiras, ô Calmora; mais ton père sera triste dans Sorna. Les pas de sa vieillesse erreront sur le rivage. Le mugissement des vagues lui parviendra des rochers lointains. «Calmora, dira-t-il, est-ce ta voix que j'entends?» Le fils du rocher lui répondra seul: «Retire-toi dans ta demeure, ô Cornglas! abandonne la rive orageuse: car ta fille ne t'entend pas; elle chevauche loin de toi sur les nuages avec Colgul. Peut-être, sur les rayons de la lune, elle visitera tes songes, quand le silence habitera Sorna. Fille de la beauté, tu n'es plus; mais tu sommeilles dans la tombe avec Colgul.»

Ainsi l'épouse de Trathal chanta l'infortunée Calmora.

Le bouclier de Fingal a retenti; les rochers des collines lui répondent. Les cerfs l'entendent, et se lèvent de leur couche moussue. Les oiseaux l'entendent, et agitent leurs ailes dans l'arbre du désert. Le loup, voyageur nocturne, l'a entendu comme il visitait le champ du carnage, dans l'espérance de trouver une proie. Il retourne en grondant se cacher dans sa caverne, l'œil ardent de sa rage famélique. Enfants des bois, évitez sa rencontre!

Nous dirigeâmes nos pas vers Fingal. Suloicha regarda si les étoiles pâlissantes s'étaient retirées du côté de l'orient. Son pied donna contre un des chefs de Dargo. Il était appuyé au flanc d'un rocher grisâtre. Une moitié de bouclier est l'oreiller sur lequel repose sa tête; elle est couverte de sa chevelure ensanglantée. «Pourquoi, dit-il à Suloicha, pourquoi tes pas errants troublent-ils le repos du guerrier, lorsqu'il n'est plus en état de lever la lance? Pourquoi as-tu chassé, comme un vent du désert, le songe qui m'occupait? Je voyais l'aimable Roscana: mon âme se serait envolée avec le rayon de mon amour. Pourquoi l'as-tu rappelée?»

«Ce rayon de ton amour, dit Suloicha, cette Roscana, qu'était-elle? Ses yeux ressemblaient-ils aux étoiles qui brillent à travers une pluie fine? Sa voix était-elle harmonieuse, comme la harpe d'Ullin? Ses pas avaient-ils la douceur du zéphyr, lorsqu'il courbe mollement la verdure à peine effleurée? Sa contenance avait-elle la majesté de la lune, lorsque, dans le calme des nuits, elle glisse d'un nuage à l'autre? La trouvas-tu, comme le cygne, portée sur le sein de l'onde, aimable dans sa douleur, quoique solitaire? Oui, tu l'as trouvée comme je la dépeins, et cette Roscana fut mienne. Étranger, qu'as-tu fait de ma bien-aimée?»

—«Je trouvai cette belle sur le sein de l'onde. Elle avait vogué dans son esquif à la caverne de l'île. «Là, disait-elle, un chef de Morven devait la venir rejoindre;» mais il ne vint pas. Je sollicitai son amour, et l'invitai à me suivre dans la plaine d'I-una. Elle me dit d'attendre que trois lunes fussent écoulées. «Suloicha, dit-elle, viendra peut-être.» Elle fut consumée par la douleur avant la fin de la troisième lune. Elle mourut avant que sa lumière fût tout à fait épuisée. Elle tomba, comme le sapin verdoyant d'I-una, desséché dans sa jeunesse, dont le vent a dépouillé les branches, dont les enfants harmonieux de l'air ont déserté les rameaux. J'élevai sa tombe sur le rivage de l'île. Deux pierres grisâtres y sont à demi enfoncées dans la terre. Non loin d'elles, un if déploie son noir feuillage; une source murmurante jaillit au-dessus d'un rocher couvert de lierre, et baigne le pied de l'arbre de deuil. Là, sommeille l'aimable Roscana; là, le matelot, quand il arrête son navire dans une nuit orageuse, voit son ombre charmante, vêtue du plus blanc des brouillards de la montagne. «Tu es aimable, dit-il, ô Roscana! Le nuage dont ta robe est formée est plus beau que mes voiles.» Telle je viens de la voir en songe. Pourquoi n'a-t-il pas été permis à mon âme de s'enfuir avec cette aimable lumière? Reviens dans mes songes, ô Roscana; tu es un rayon de lumière, lorsque tout est sombre alentour.»

—«Chef d'I-una, tu as élevé la tombe de ma bien-aimée. Si nulle herbe des montagnes ne peut guérir tes blessures, ta pierre grisâtre et ta renommée s'élèveront sur Morven. Roscana, tu as donc gémi à cause de moi. Jeune arbre de Moi-ura, tes branches vertes sont-elles flétries? Les guerres de Fingal m'appelèrent. J'envoyai un de mes amis: mais on n'a revu ni lui ni son esquif. Au matin, mon premier regard embrassait les mers; le soir, mon dernier coup d'œil était sur les vagues. La nuit, ma tête s'appuyait sur le rocher; mais je ne voyais Roscana que dans mes songes.

La mort de Crimoïna, épouse de Dargo, une amie d'Ossian, lui fournit un nouvel épisode:

«Un jour que nous poursuivions le cerf sur la bruyère de Morven, les vaisseaux de Lochlin parurent dans l'étendue de nos mers, avec toutes leurs voiles blanches et leurs mâts qui se balançaient dans l'air. Nous crûmes qu'on venait redemander Crimoïna. «Je ne combattrai point, dit Connan à l'âme faible, que je ne sache si cette étrangère aime notre race. Chassons le sanglier, et teignons de son sang la robe de Dargo. Puis, portons-le dans sa demeure, et voyons comment elle s'affligera de sa perte.»

Sous de funestes auspices, nous prêtâmes l'oreille au conseil de Connan. Nous poursuivîmes un sanglier terrible; nous le renversâmes dans le bois.

Deux d'entre nous le tinrent, malgré sa rage, tandis que Connan le transperçait avec sa lance.

Dargo s'étendit auprès. Nous l'arrosâmes de son sang: nous le portâmes sur nos lances à Crimoïna, et chantâmes en marchant l'hymne de mort. Connan courait devant nous avec la peau du sanglier. «Je l'ai tué, dit-il: mais ses défenses cruelles avaient déjà percé le cœur de Dargo; car sa lance était rompue, et le roc avait manqué sous ses pas.»

Crimoïna entendit le chant funèbre. Elle vit son cher Dargo qu'on lui apportait comme s'il eût été mort. Silencieuse et pâle, elle demeura debout, sans mouvement, pareille à la colonne de glace qui, dans la saison des frimas, est suspendue au rocher de Mora. Enfin elle prit sa harpe, et la toucha doucement en l'honneur de son bien-aimé. Dargo voulait se lever; mais nous l'en empêchâmes jusqu'à ce qu'elle eût fini, car sa voix était douce comme celle du cygne blessé, lorsqu'il épanche son âme dans ses chants et qu'il sent dans sa poitrine le dard fatal du chasseur. Ses compagnons attristés s'assemblent autour de lui. Ils charment sa douleur par leurs concerts, et invitent les ombres des cygnes à porter la sienne au lac aérien, qui s'étend au-dessus des montagnes de Morven.

«Penchez-vous du haut de vos nuages, disait Crimoïna, ancêtres de Dargo. Emportez-le au séjour de votre éternelle paix; et vous, vierges du royaume aérien de Trenmor, apprêtez-lui sa brillante robe d'air et de vapeurs. Ô Dargo! pourquoi t'ai-je si tendrement aimé? Nos âmes n'en faisaient qu'une, nos cœurs se confondaient, et comment pourrais-je survivre à leur séparation? Nous étions deux fleurs qui croissions dans la fente du rocher; et nos têtes, chargées de rosée, souriaient aux rayons du soleil. Les fleurs étaient deux, mais leur racine était unique. Les vierges de Cona les aperçurent et s'en détournèrent, de peur de les blesser. «Elles sont, dirent-elles, solitaires, mais aimables.» Le cerf, dans sa course, les franchissait sans les toucher, et le chevreuil ne se permettait pas d'en faire sa pâture. Mais le sanglier sauvage est venu dans sa rage impitoyable; il a arraché l'une d'entre elles, l'autre courbe sur sa compagne sa tête languissante, et toutes deux ont perdu leur beauté, flétrie comme l'herbe que le soleil a desséchée.

Il est couché le soleil qui m'éclairait sur Morven, et je suis environnée des ténèbres de la mort. De quel éclat mon soleil brillait à son matin! Il épanchait autour de moi ses rayons dans tout le charme de son sourire. Mais il s'est couché avant le soir pour ne plus se lever. Il me laisse dans une nuit froide, éternelle. Ô Dargo! pourquoi t'es-tu couché si promptement? Pourquoi ton visage, qui souriait naguère, est-il voilé d'un nuage si épais? Pourquoi ton cœur brûlant s'est-il refroidi? Pourquoi ta langue harmonieuse est-elle devenue muette? Ta main qui, il y a si peu de temps, brandissait la lance à la tête des guerriers, est là raide et glacée; et tes pieds, qui ce matin devançaient tous les chasseurs, gisent aussi immobiles que la terre qu'ils foulaient. Jusqu'à ce jour, ô mon bien-aimé, je t'ai suivi de loin, sur les mers, les montagnes et les collines. En vain mon père attendit mon retour, en vain ma mère pleura mon absence. Leurs yeux étaient souvent fixés sur la mer; les rochers entendirent souvent leurs cris. Ô mes parents! je fus sourde à votre voix, car mes pensées ne se détournaient plus de Dargo. Plût au ciel que la mort renouvelât sur moi le coup qui l'a frappé, que le sanglier fatal eût aussi déchiré le sein de Crimoïna! alors je ne pleurerais plus sur Morven, j'accompagnerais avec joie mon amant dans son nuage. La nuit dernière, j'ai dormi à ton côté sur la bruyère. N'y a-t-il point de place cette nuit dans ton linceul? Oui, je me coucherai près de toi. Je dormirai encore cette nuit avec toi, mon bien-aimé, mon Dargo...»

Nous entendîmes sa voix s'affaiblir; nous entendîmes les notes languissantes expirer sous ses doigts. Nous fîmes lever Dargo; mais il était trop tard. Crimoïna n'était plus... La harpe glissa de ses mains; elle exhala son âme dans ses chants: elle tomba près de Dargo.

Il lui éleva un tombeau sur le rivage, de même qu'à sa première épouse, et il a préparé au même lieu les pierres qui doivent former le sien.

Depuis ce jour, deux fois dix étés ont réjoui les plaines, et deux fois dix hivers ont blanchi les forêts. Durant tout ce temps, l'homme de douleur a vécu seul dans sa caverne. Il n'écoute que les chants qui respirent la tristesse. Souvent, je chante pour lui dans le calme du midi, et je vois Crimoïna se pencher vers nous du sein des vapeurs où elle chevauche en silence.

XVI

Telles sont les mélancoliques images dont les chants d'Ossian sont empreints. Elles sont vagues comme les formes des nuages et décolorées comme les ombres de la nuit; mais elles sont touchantes et communicatives comme les symphonies du cœur humain. Les hommes qui croient que l'esprit de déception et de supercherie est capable de ces prodiges sont dans l'erreur, ils méconnaissent la portée du génie humain; les vraies beautés d'Ossian sont dans les mœurs plus que dans l'intelligence. Il n'est donné à personne d'inventer des mœurs. Les mœurs sont les couleurs des tableaux. Les peintres les copient, mais ils ne peuvent les créer. Ce sont les siècles, les climats, les civilisations qui les créent. J'aimerais autant à penser que l'Iliade ou la Bible sont des rapsodies, qu'Hébé et Jupiter, que Jéhovah et les prophètes sont des parodies. La vraie critique se refuse à admettre l'impossible; la conscience de l'esprit humain a son évidence, comme la conscience du cœur. Elle a cent mille organes intérieurs pour se prouver à elle-même ces vérités, qu'on ne saurait lui démontrer; elle fait ainsi ces actes de foi. Est-il démontré que l'histoire d'Écosse et d'Irlande, écrite en langue erse et gallique, ait laissé des monuments de poésie historique, chantés lyriquement et épiquement par les bardes ou poëtes primitifs, dont Ossian, son père Fingal, son fils Oscar et beaucoup d'autres plus ou moins célèbres ont immortalisé les récits?

Oui!

Est-il prouvé que ces poésies en vers, ou ces chants en prose cadencée, se soient conservées dans les traditions ou dans les antiques manuscrits de ces contrées? Oui! car ces débris de la langue gallique existent encore.

Est-il prouvé que les pasteurs écossais des hautes montagnes, race solitaire et méditative, chantent jusqu'à aujourd'hui des fragments obscurs où se retrouvent des parties du chant d'Ossian et de ses bardes? Oui!

Est-il prouvé que Macpherson les ait retrouvés, grâce aux souvenirs de ces pasteurs, compulsés pendant dix ans avant de les recueillir et de les rédiger pour ses compatriotes, qui les ont reconnus eux-mêmes? Oui encore!

Est-il prouvé que les ecclésiastiques érudits de ces montagnes lui aient prêté leur concours pour enlever à ces victimes du pays et à ces chants restés populaires, surtout dans la haute Écosse, la mémoire de ces chants? Oui!

Est-il prouvé qu'un seul homme, en 1762, ne pouvait ressusciter à lui seul toute une civilisation éteinte depuis deux mille ans? Que cet homme était à la fois assez grand poëte pour imaginer toute une poésie originale, et assez maniaque pour s'obstiner, pendant quarante ans, au plus stérile et au plus ingrat des travaux d'esprit? Qu'il ait vécu et qu'il soit mort sous le nom et pour la gloire d'Ossian, et que cet homme religieux et probe ait laissé en expirant, par testament, des sommes considérables pour éditer et confirmer mensongèrement sa découverte littéraire? Non.

Enfin, est-il prouvé que cette découverte authentique ait trompé pendant un siècle entier l'Écosse, l'Irlande, l'Angleterre et le monde, pour accréditer une supercherie sans fondement, et que les chants véritablement magnifiques du barde Ossian n'aient pas fait une révolution dans l'univers lettré et n'aient point passionné le monde autant que les premières œuvres épiques et poétiques des plus grands génies antiques ou modernes l'aient jamais fait? L'invention, le style, les images ossianiques ne sont-ils pas restés dans toutes les langues de l'Europe, depuis l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne et la France, une partie du trésor connu de l'intelligence? Gœthe dans Weimar, Césarotti dans Vérone, Chateaubriand dans Paris, n'en ont-ils pas dérobé et multiplié les couleurs dans leurs œuvres? Atala, René et tant d'autres ne sont-ils pas des parents des héros et des héroïnes d'Ossian? La mélancolie tout entière n'est-elle pas l'écossaise, depuis l'apparition de cette littérature des ombres et du tombeau? Oui encore!

Que répondre à cette masse d'évidences?

Que l'on conjecture que Macpherson et ses amis, entraînés quelquefois eux-mêmes par le succès de leur découverte, aient poussé l'imitation un peu plus loin que la vérité, et qu'ils aient ajouté aux œuvres des bardes écossais quelques fragments de leur propre main dans le même style, cela est naturel, vraisemblable, admissible; cela n'enlève rien à l'authenticité de l'œuvre historique; une bonne imitation n'a jamais décrédité un excellent original. Mais rien n'a justifié, depuis même, ces suppositions, et Ossian subsiste autant que jamais, entier, et mémorable comme la mémoire même des temps passés. On ne s'inscrit pas en faux contre une évidence.

XVII

Voilà pour l'originalité de ces merveilleuses poésies. Quant à leur beauté propre, on n'a qu'à se rappeler leurs splendides passages devenus classiques en naissant.

Tel est le dialogue suprême entre Connal et son amante la belle Crimora:

«Oui, sans doute, je peux périr; mais alors élève ma tombe, ô Crimora! Quelques pierres grisâtres et un léger monceau de terre conserveront ma mémoire; arrête sur ma tombe tes yeux baignés de larmes; frappe dans ta douleur ton sein palpitant. Quoique tu sois belle comme la lumière du jour, plus douce que le zéphyr de la colline, ô mon amie! je ne puis rester avec toi. Adieu, souviens-toi d'élever mon tombeau.

CRIMORA.

Eh bien! donne-moi ces armes éclatantes, cette épée, cette lance d'acier; je veux aller avec toi au-devant du terrible Dargo; je veux secourir mon aimable Connal. Adieu, rochers d'Arven; adieu, chevreuils, et vous, torrents de la colline! Nous ne reviendrons plus: nous allons chercher des tombeaux dans les pays lointains.

Ne revirent-ils donc jamais les rochers d'Arven? dit la belle Utha en poussant un soupir! Le brave Connal périt-il dans le combat, et Crimora put-elle lui survivre? Ah! sans doute, elle se cacha dans la solitude, et son âme regretta toujours son cher Connal. N'était-ce pas un jeune et beau guerrier?

Ullin vit couler les pleurs d'Utha; il reprit sa harpe harmonieuse. Ces chants inspiraient une douce mélancolie. Chacun se tut pour l'écouter.

Le sombre automne, continua-t-il, règne sur nos montagnes; l'épais brouillard repose sur nos collines. On entend siffler les tourbillons de vent. Le fleuve roule des ondes fangeuses dans l'étroite vallée. Un arbre solitaire s'élève au sommet de la colline et marque l'endroit où repose Connal: le vent fait voler et tournoyer dans les airs ses feuilles desséchées; la tombe du héros en est jonchée: les ombres des morts apparaissent quelquefois en ce lieu, quand le chasseur pensif se promène seul à pas lents sur la bruyère. Qui peut remonter à l'origine de ta race, ô Connal? Qui peut compter tes aïeux? Ta famille croissait comme un chêne de la montagne, dont la cime touffue brave la fureur des vents. Mais maintenant cet arbre superbe est arraché du sein de la terre. Qui pourra jamais remplacer Connal?

Ce fut là qu'on entendit le choc affreux des armes et les gémissements des mourants. Que les guerres de Fingal sont sanglantes, ô Connal! Ce fut là que tu péris. Ton bras lançait la foudre, ton épée était un trait de feu, ta stature s'élevait comme un rocher sur la plaine, tes yeux étincelaient comme une fournaise ardente, et ta voix, dans les combats, était plus forte que le bruit de la tempête; les guerriers tombaient sous ton épée, comme les chardons volent sous la baguette d'un enfant. Dargo s'avance, semblable au nuage qui porte le tonnerre: ses yeux creux s'enfoncent sous des sourcils épais et menaçants. Les épées étincellent dans la main des deux héros, et leurs armes se choquent avec un horrible fracas.

Près d'eux, la fille de Vinval, Crimora, brillait sous l'armure d'un jeune guerrier; ses blonds cheveux flottaient négligemment; un arc pesant chargeait sa main délicate; elle avait suivi son amant, son cher Connal, au combat. Elle bande son arc et tire sur Dargo; mais, ô douleur! le trait s'égare, et va percer Connal. Il tombe... Que feras-tu, fille infortunée? Elle voit couler le sang de son amant, son cher Connal expire! Le jour, la nuit, elle criait en pleurant: «Ô mon ami! mon amant! mon cher Connal!» Mais enfin la douleur termina ses jours.

C'est ici que la terre renferme ce couple aimable; l'herbe croît entre les pierres de leur tombe. Je viens souvent m'asseoir sous l'ombrage, dans ce triste lieu; j'entends soupirer le vent dans le gazon, et leur souvenir se réveille dans mon âme. Vous dormez ensemble dans la tombe, amants infortunés, et rien ne trouble votre repos sur ce mont solitaire.

«Reposez en paix, dit la belle Utha, couple malheureux! Je me souviendrai de vous en pleurant; je chanterai dans la solitude l'histoire de vos malheurs, quand le vent agitera les forêts de Tora et que j'entendrai rugir les torrents de ma patrie. Alors vous viendrez vous offrir à mon âme, et l'attendrir sur vos touchantes aventures.»

Les rois passèrent trois jours dans les fêtes, à Carrictura; le quatrième, leurs voiles blanchirent la surface de l'Océan. Le vent du nord conduisit le vaisseau de Fingal à Morven; mais l'esprit de Loda était assis sur sa nue, derrière suivait le vaisseau de Frothal; il se penchait en avant pour diriger les vents favorables, et pour enfler toutes les voiles; il n'a pas oublié le coup que Fingal lui a porté, et il redoute encore le bras du roi de Morven.

XVIII

Et ce début des chants de Selma:

CHANTS DE SELMA

Étoile, compagne de la nuit, dont la tête sort brillante des nuages du couchant, et qui imprimes tes pas majestueux sur l'azur du firmament, que regardes-tu dans la plaine? Les vents orageux du jour se taisent; le bruit du torrent semble s'être éloigné; les vagues apaisées rampent au pied du rocher; les moucherons du soir, rapidement portés sur leurs ailes légères, remplissent de leurs bourdonnements le silence des airs. Étoile brillante, que regardes-tu dans la plaine? Mais je te vois t'abaisser en souriant sur les bords de l'horizon. Les vagues se rassemblent avec joie autour de toi et baignent ta radieuse chevelure. Adieu, étoile silencieuse! que le feu de mon génie brille à ta place. Je sens qu'il renaît dans toute sa force; je revois, à sa clarté, les ombres de mes amis rassemblés sur la colline de Lora; j'y vois Fingal au milieu de ses héros. Je revois les bardes mes rivaux, le vénérable Ullin, le majestueux Ryno, Alpin à la voix mélodieuse, la tendre et plaintive Minona. Ô mes amis! que vous êtes changés depuis ces jours où, dans les fêtes de Selma, nous disputions le prix du chant, semblables aux zéphyrs du printemps qui volent sur la colline et viennent tour à tour, avec un doux murmure, agiter mollement l'herbe naissante!

Ce fut dans une de ces fêtes qu'on vit la tendre Minona s'avancer, pleine de charmes. Ses yeux baissés s'humectèrent de pleurs: les âmes des héros furent attendries quand elle éleva sa voix mélodieuse. Souvent ils avaient vu la tombe de Salgar et la sombre demeure de l'infortunée Colma; Colma, à qui Salgar avait promis de revenir à la fin du jour; mais la nuit descend autour d'elle: elle se voit abandonnée sur la colline, et seule avec sa voix. Écoutons sa tendre complainte:

COLMA.

Il est nuit... je suis délaissée sur cette colline, où se rassemblent les orages. J'entends gronder les vents dans les flancs de la montagne; le torrent, enflé par la pluie, rugit le long du rocher. Je ne vois point d'asile où je puisse me mettre à l'abri. Hélas! je suis seule et délaissée.

Lève-toi, lune, sors du sein des montagnes. Étoiles de la nuit, paraissez. Quelque lumière bienfaisante ne me guidera-t-elle point vers les lieux où est mon amant? Sans doute il repose, en quelque lieu solitaire, des fatigues de la chasse, son arc détendu à ses côtés, et ses chiens haletant autour de lui. Hélas! il faudra donc que je passe la nuit, abandonnée, sur cette colline! Le bruit des torrents et des vents redouble encore, et je ne puis entendre la voix de mon amant!

Pourquoi mon fidèle Salgar tarde-t-il si longtemps, malgré sa promesse? Voici le rocher, l'arbre et le ruisseau où tu m'avais promis de revenir avant la nuit. Ah! mon cher Salgar, où es-tu? Pour toi j'ai quitté mon frère; pour toi j'ai fui mon père. Depuis longtemps nos deux familles sont ennemies; mais nous, ô mon cher Salgar! nous ne sommes pas ennemis. Vents, cessez un instant. Torrents, apaisez-vous, afin que je fasse entendre ma voix à mon amant. Salgar, Salgar, c'est moi qui t'appelle! Salgar, ici est l'arbre, ici est le rocher, ici t'attend Colma! pourquoi tardes-tu?

Ah! la lune paraît enfin: je vois l'onde briller dans le vallon; la tête grisâtre des rochers se découvre, mais je ne le vois point sur leurs cimes. Je ne vois point ses chiens le devancer et l'annoncer à son amante. Malheureuse! il faut donc que je reste seule ici! Mais qui sont ceux que j'aperçois couchés sur cette bruyère? Serait-ce mon frère et mon amant? Ô mes amis, parlez-moi donc! Ils ne répondent point: mon âme est agitée de terreur. Ah! ils sont morts; leurs épées sont rougies de sang. Ah! mon frère, mon frère, pourquoi as-tu tué mon cher Salgar? Ô Salgar! pourquoi as-tu tué mon frère? Vous m'étiez chers tous deux! Que dirai-je à votre louange? Salgar, tu étais le plus beau des habitants de la colline. Mon frère, tu étais terrible dans le combat. Ô mes amis, parlez-moi, entendez ma voix! Mais, hélas! ils se taisent, ils se taisent pour toujours; leurs cœurs sont glacés et ne battent plus sous ma main.

Ombres chéries, répondez-moi du haut de vos rochers, du haut de vos montagnes; ne craignez point de m'effrayer. Où êtes-vous allés vous reposer? Dans quelle grotte vous trouverai-je? Je n'entends point leur voix au milieu des vents; je ne les entends point me répondre dans les intervalles de silence que laissent les orages.

Je m'assieds seule avec ma douleur, et je vais attendre dans les larmes le retour du matin. Amis des morts, élevez leur tombe; mais ne la fermez pas que Colma n'y soit entrée. Ma vie s'évanouit comme un songe. Pourquoi resterais-je après eux? Je veux reposer avec les objets de ma tendresse, près de la source qui tombe du rocher. Quand la nuit montera sur la colline, je viendrai, sur l'aile des vents, déplorer en ces lieux la mort de mes amis; le chasseur m'entendra de son humble cabane: il sera effrayé et charmé de ma voix, car mes accents seront doux et touchants quand je pleurerai deux héros si chers à mon cœur.

Ainsi chantait Minona, et une aimable rougeur colorait son visage. Nos cœurs étaient serrés, et nos larmes coulaient pour Colma. Ullin s'avança avec sa harpe et nous répéta les chants d'Alpin. La voix d'Alpin était pleine de charmes; l'âme de Ryno était de feu; mais alors ils étaient descendus dans la tombe, et leur voix ne retentissait plus dans Selma. Ullin, revenant un jour de la chasse, entendit leurs chants; ils déploraient la chute de Morar, le premier des mortels. Il avait l'âme de Fingal: son épée était terrible comme l'épée d'Oscar; mais il périt. Son père le pleura; sa sœur répandit des torrents de larmes... Cette sœur infortunée, c'était Minona elle-même. Quand elle entendit chanter Ullin, elle s'éloigna, semblable à la lune qui prévoit l'orage et cache sa belle tête dans un nuage. Je touchai la harpe avec Ullin, et le chant de douleur recommença.

RYNO.

Les vents et la pluie ont cessé; le milieu du jour est calme: les nuages volent dispersés dans les airs; la lumière inconstante du soleil fuit sur les vertes collines; le torrent de la montagne roule ses eaux rougeâtres dans les rocailles du vallon. Ton murmure me plaît, ô torrent! mais la voix que j'entends est plus douce encore. C'est la voix d'Alpin qui pleure les morts. Sa tête est courbée par les ans; ses yeux rouges sont remplis de larmes. Enfant des concerts, Alpin, pourquoi ainsi seul sur la colline silencieuse? pourquoi gémis-tu comme le vent dans la forêt, ou comme la vague sur le rivage solitaire?

ALPIN.

Mes pleurs, ô Ryno, sont pour les morts, ma voix pour les habitants de la tombe. Tu es debout maintenant, ô jeune homme! et, dans ta hauteur majestueuse, tu es le plus beau des enfants de la plaine. Mais tu tomberas comme l'illustre Morar; l'étranger sensible viendra s'asseoir et pleurer sur ta tombe. Tes collines ne te connaîtront plus, et ton arc restera détendu dans ta demeure. Ô Morar! tu étais léger comme le cerf de la colline, terrible comme le météore enflammé. La tempête était moins redoutable que toi dans ta fureur. L'éclair brillait moins dans la plaine que ton épée dans le combat. Ta voix était comme le bruit du torrent après la pluie, ou du tonnerre grondant dans le lointain. Plus d'un héros succomba sous tes coups, et les feux de ta colère consumaient les guerriers. Mais quand tu revenais du combat, que ton visage était paisible et serein! Tu ressemblais au soleil après l'orage, à la lune dans le silence de la nuit; ton âme était calme comme le sein d'un lac lorsque les vents sont muets dans les airs.

Mais maintenant, que ta demeure est étroite et sombre! En trois pas je mesure l'espace qui te renferme, ô toi qui fus si grand! Quatre pierres couvertes de mousse sont le seul monument qui te rappelle à la mémoire des hommes; un arbre qui n'a plus qu'une feuille, un gazon dont les tiges allongées frémissent au souffle des vents, indiquent à l'œil du chasseur le tombeau du puissant Morar. Ô jeune Morar! il est donc vrai que tu n'es plus! Tu n'as point laissé de mère, tu n'as point laissé d'amante pour te pleurer. Elle est morte, celle qui t'avait donné le jour, et la fille de Morglan n'est plus!

Quel est le vieillard qui vient à nous, appuyé sur son bâton? L'âge a blanchi ses cheveux; ses yeux sont encore rouges des pleurs qu'il a versés; il chancelle à chaque pas. C'est ton père, ô Morar! ton père, qui n'avait d'autre fils que toi; il a entendu parler de ta renommée dans les combats et de la fuite de tes ennemis. Pourquoi n'a-t-il pas appris aussi ta blessure? Pleure, père infortuné, pleure! Mais ton fils ne t'entend point; son sommeil est profond dans la tombe, et l'oreiller où il repose est enfoncé bien avant sous la terre. Morar ne t'entendra plus; il ne se réveillera plus à la voix de son père. Quand le rayon du matin entrera-t-il dans les ombres du tombeau? quand viendra-t-il finir le long sommeil de Morar? Adieu pour jamais, le plus brave des hommes; conquérant intrépide, le champ de bataille ne te verra plus; l'ombre des forêts ne sera plus éclairée de la splendeur de ton armure: tu n'as point laissé de fils qui rappelle ta mémoire. Mais les chants d'Alpin sauveront ton nom de l'oubli; les siècles futurs apprendront ta gloire, ils entendront parler de Morar.

Aux chants d'Alpin la douleur s'éveilla dans nos âmes, mais le soupir le plus profond partit du cœur d'Armin. L'image de son fils, qui périt à la fleur de ses ans, vient se retracer à sa pensée. Carmor était auprès du vieillard.—Armin, lui dit-il, pourquoi ce soupir si profond? Ces chants doivent-ils t'attrister? La douce mélodie des chants attendrit et charme les âmes; ils sont comme la vapeur qui s'élève du sein d'un lac et se répand dans la vallée silencieuse: les fleurs se remplissent de rosée, mais le soleil reparaît, et la vapeur légère s'évanouit. Pourquoi donc cette sombre tristesse, chef de l'île de Gorma?

ARMIN.

Oui, je suis triste, et la cause de mes regrets n'est pas légère. Carmor, tu n'as point perdu ton fils, tu n'as point perdu ta fille. Le vaillant Colgar et la charmante Anyra vivent sous tes yeux. Tu vois fleurir les rejetons de ta famille; mais Armin reste le dernier de sa race. Que le lit où tu reposes est sombre, ô Daura! ô ma fille! que ton sommeil est profond dans la tombe! Quand te réveilleras-tu pour faire entendre à ton père la douceur de tes chants? Ô nuit cruelle!... Levez-vous, vents d'automne, levez-vous, soufflez sur la noire bruyère: torrents des montagnes, rugissez; et vous, tempêtes, grondez dans la cime des chênes! Roule sur les nuages brisés, ô lune! montre par intervalles ta face mélancolique et pâlissante. Rappelle à mon âme cette nuit cruelle où j'ai perdu mes enfants, où le brave Arindal, mon fils, est tombé; où la belle Daura, ma fille, s'est éteinte...

Ô ma fille! tu étais belle comme la lune sur les collines de Fura; ta blancheur surpassait celle de la neige, et ta voix était douce comme l'haleine du zéphyr. Ô mon fils! rien n'égalait la force de ton arc et la rapidité de ta lance dans les combats; ton regard ressemblait à la sombre vapeur qui s'élève sur les flots, et ton bouclier au nuage qui porte la foudre.

Armar, guerrier fameux, vint à ma demeure et rechercha l'amour de Daura; il n'essuya pas de longs refus. Les amis de ce couple aimable concevaient, de leur union, de flatteuses espérances.

Le fils d'Odgal, Erath, furieux de la mort de son frère, qu'Armar avait tué, descend sur le rivage, déguisé en vieux matelot. Il laisse sa barque à flot. Ses cheveux semblaient blanchis par l'âge; son œil était sérieux et calme. «La plus belle des femmes, dit-il, aimable fille d'Arnim, non loin d'ici s'élève dans la mer un rocher qui porte un arbre chargé de fruits vermeils. C'est là qu'Armar attend sa chère Daura. Je suis venu pour lui conduire son amante au travers des flots.»

La crédule Daura le suit: elle appelle Armar; mais l'écho du rocher répond seul à ses cris: «Armar, Armar, mon amant, pourquoi me laisses-tu dans ces lieux mourante de frayeur? Écoute, Armar, écoute, c'est Daura qui t'appelle.» Le perfide Erath regagne le rivage en éclatant de rire. Elle élève la voix, elle appelle son frère, son père: «Arindal! Armin!... quoi! personne pour secourir votre Daura?» Sa voix parvient jusqu'au rivage. Arindal descendait de la colline tout hérissé des dépouilles de la chasse: ses flèches retentissaient à son côté, son arc était dans sa main; cinq dogues noirs suivaient ses pas. Il voit le perfide Erath sur le rivage; il l'atteint, le saisit, l'attache à un chêne; de robustes liens enchaînent ses membres; il charge les vents de ses hurlements. Arindal s'élance dans le bateau, il monte sur les flots pour ramener Daura sur le rivage. Armar accourt et le prend pour le ravisseur: transporté de rage, il décoche sa flèche; elle vole, elle s'enfonce dans ton cœur, ô mon fils! tu meurs, au lieu du perfide Erath. La rame reste immobile. Mon fils tombe sur le rocher, se débat et meurt. Quelle fut ta douleur, ô Daura, quand tu vis le sang de ton frère couler à tes pieds!

Les vagues brisent le bateau contre le rocher. Armar se jette à la nage, résolu de secourir Daura ou de mourir. Un coup de vent fond tout à coup du haut de la colline sur les flots. Armar s'abîme et ne reparaît plus.

Seule sur le rocher que la mer environne, ma fille faisait retentir les airs de ses plaintes. Son père entendait ses cris redoublés, et son père ne pouvait la secourir! Toute la nuit, je restai sur le rivage. J'entrevoyais ma fille à la faible clarté de la lune; toute la nuit j'entendis ses cris. Le vent soufflait avec fureur et la pluie orageuse battait les flancs de la montagne. Avant que l'aurore parût, sa voix s'affaiblit par degrés et s'éteignit comme le murmure du zéphyr mourant dans le feuillage; la douleur avait épuisé ses forces; elle expira... Elle te laissa seul, malheureux Armin. Tu as perdu le fils qui faisait ta force dans les combats; tu as perdu la fille qui faisait ton orgueil au milieu de ses compagnes...

Depuis cette nuit affreuse, toutes les fois que la tempête descend de la montagne, toutes les fois que le vent du nord soulève les flots, je vais m'asseoir sur le rivage, et mes regards s'attachent sur le rocher fatal. Souvent, lorsque la lune luit à son couchant, j'entrevois les ombres de mes enfants: elles s'entretiennent tristement ensemble. Quoi! mes enfants, n'auriez-vous point pitié d'Armin? Ne répondrez-vous jamais à sa voix? Hélas! ils passent et ne regardent point leur père. Oui, Carmor, je suis triste, et la cause de mes regrets n'est pas légère.

Tels étaient les chants des bardes dans Selma: ils fixaient l'attention de Fingal par les accords de leurs harpes et par les récits des temps passés. Les chefs accouraient de leur colline pour entendre leurs concerts harmonieux, et comblaient d'éloges le chantre de Cona, le premier des bardes. Mais maintenant la vieillesse a glacé ma langue, et mon âme est éteinte: j'entends encore quelquefois les ombres des bardes, et je tâche de retenir leurs chants mélodieux. Mais ma mémoire m'abandonne; j'entends la voix des années qui me crie en passant: «Pourquoi Ossian chante-t-il encore? Il sera bientôt étendu dans son étroite demeure, et nul barde ne célébrera sa renommée!»

Roulez sur moi, tristes années; et, puisque vous ne m'apportez plus de joie, que la tombe s'ouvre et reçoive Ossian; car ses forces sont épuisées. Les enfants des concerts sont allés jouir du repos; ma voix reste après eux, comme un bruit qui murmure encore dans un rocher battu des flots, quand tous les vents se taisent, et que le nautonier aperçoit de loin les derniers balancements des arbres.


Faut-il s'étonner que la poésie universelle ait pris un accent plus mélancolique et plus pathétique en Europe depuis l'apparition de ces chants? Que Gœthe en Allemagne, Byron en Angleterre, et qu'une société tout entière, au sortir des immolations et des désespoirs de 1793, aient trouvé pour ces tristesses de la parole une sympathie qu'elle ne connaissait pas? La douleur, la gloire et la guerre étaient devenues les muses sévères de ce temps.

XIX

Et ce goût passionné pour les poésies d'Ossian ne fut pas seulement un goût littéraire, une fantaisie d'imagination propre à la jeunesse et passager comme elle. Les hommes les plus sérieux de l'époque et les caractères les plus sévères partagèrent cet enthousiasme universel et se signalèrent par leur admiration pour cette nouveauté antique qui enflamma tout le monde comme un incendie général. Nous n'avons jamais considéré le premier des Bonaparte comme une autorité en matière de goût poétique, ni de haute raison philosophique et diplomatique, mais nous l'avons toujours reconnu le plus grand écrivain de son temps, et l'homme de la plus forte imagination, toutes les fois que ses passions ambitieuses ne l'emportaient pas à mille lieues, du triste et du vrai. Ses idées étaient des rêves, c'est pourquoi il les a portées jusqu'au surhumain. Il rêvait, en Égypte, quand il prétendait partir de Jaffa pour aller conquérir les Indes orientales avec une armée de Druses, peuplade qui n'aurait pas pu lui fournir deux ou trois mille soldats après une campagne; et la misérable forteresse de Saint-Jean-d'Acre, après sept ou huit assauts, avait fait échouer toute son entreprise en Orient. Il rêvait, quand il préparait à Boulogne son invasion en Angleterre sans songer au retour. Il rêvait, quand il emmenait sept ou huit cent mille hommes au fond de la Russie, pour combattre la disette et les frimas. Il rêvait, quand il refusait la paix à Dresde, et il venait expier son rêve à Leipsick. Il rêvait, partant avec huit cents hommes de l'île d'Elbe, pour combattre l'Europe entière au rendez-vous de Waterloo! Toute sa diplomatie ne fut qu'un rêve aussi inconsistant que son imagination. Le rêve, chez lui, anéantit sans cesse la réalité. Cet équilibre entre le possible et le chimérique lui manqua presque toujours, et il mourut grand pour ce qu'il avait conçu, petit pour ce qu'il avait accompli. C'est le propre des hommes à imagination disproportionnée.

Je ne récuse donc pas le génie d'imagination du premier Napoléon en matière de goût poétique. Je le reconnais, au contraire, pour le plus grand poëte armé de la France.

XX

Eh bien, ce grand poëte fut un des premiers à sentir avec enthousiasme la grandeur et la sauvage mélancolie des chants du barde écossais. De même qu'Alexandre fit construire une cassette d'or pour Homère, et emportait avec lui dans ses campagnes d'Ionie et de Perse, pour se faire un oreiller de ce chef-d'œuvre de l'esprit humain, l'Iliade et l'Odyssée; de même Bonaparte, général et premier consul, emporte constamment dans sa voiture, parmi les cinq ou six volumes de prédilection qu'il feuilletait toujours, les poëmes d'Ossian; et quand on lui demandait pourquoi il se nourrissait si assidûment de ces chants: «C'est plus grand que nature, répondait-il à ses aides de camp, c'est sombre et mystérieux comme l'antiquité, c'est éclatant comme la gloire et grand comme la mort; de telles poésies sont la nourriture des héros!»

Lamartine.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLVI.
Paris.—Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

CXLVIIe ENTRETIEN
DE LA MONARCHIE LITTÉRAIRE & ARTISTIQUE
OU
LES MÉDICIS

I

Un des plus étranges phénomènes du monde politique, c'est cette monarchie spiritualiste fondée, sans le secours des armes, au centre de l'Italie, dans le quatorzième siècle, par la famille des Médicis.

L'Italie, à cette époque, était (ce qu'elle est encore aujourd'hui) une contrée en formation, un recueil vivant de municipalités tendant à se constituer en nation: républiques maritimes, comme à Venise et à Gênes; républiques militaires, comme à Pise, Lucques, Sienne, etc.; monarchies féodales, comme à Ferrare, Ravenne, Bologne; théocraties, comme à Rome; royautés ou vice-royautés, comme à Naples et en Sicile; tyrannies, enfin, comme en Lombardie et en Piémont.

Des familles puissantes, telles que les Visconti, les Scala, les Borgia, la maison d'Este, régnaient passagèrement sur ces diverses contrées. Cours lettrées et élégantes à Ferrare, immortalisées par le Tasse et l'Arioste; démocraties féroces à Florence et à Pise, soulevant l'empire par des assassinats ou s'écroulant dans des anarchies turbulentes: telle alors était l'Italie.

II

En dehors de ces États mal assis, Rome, enrichie par ses alliances pontificales et fortifiée par ses alliances temporelles, tenait d'une main habile la balance de la politique italienne; elle croissait en force et en ascendant sur le monde. Rome luttait avec l'Allemagne, tantôt lui résistant comme parti guelfe au nom de l'indépendance sacrée de l'Italie, tantôt s'unissant à elle comme parti gibelin, au nom de l'ordre dans la Péninsule. C'est ce qui fait encore aujourd'hui que les plus grands esprits de l'Italie, tels que le Dante, bannis de leur patrie comme partisans de l'empire, sont vénérés comme patriotes, quoique ayant trahi leur pays en faveur des Gibelins, partisans de l'empereur.

Confusion et non-sens partout.

III

Au milieu de ce dédale d'hommes et de choses où chacun se trompe, en appliquant aux idées du présent les dénominations d'hier, une seule nation véritablement indépendante conservait une forte individualité: c'était la Toscane.

Les Toscans, la moelle de l'Italie proprement dite, avaient précédé les Romains de Romulus dans la civilisation de l'Italie, sous le nom mystérieux d'Étrusques. Leur existence, mystérieuse aussi, est restée un mystère, malgré les savantes recherches des historiens les plus érudits. Leur architecture dite cyclopéenne, où la main de l'homme conserve dans ses ouvrages l'empreinte monumentale et divine de la force des temps et de la rusticité de la nature, l'élégance dorienne de leurs ruines de temples, le dessin inexpliqué de leurs vases, plus grecs que la Grèce elle-même, et aussi naïfs que l'âge primitif de l'homme, tout cela atteste qu'une science inconnue de l'humanité civilisée a coulé aux bords de l'Arno des rochers de la Toscane.

Tout ce qu'on sait, c'est que les Étrusques, d'abord conquis, ont adouci les Romains et donné à leurs mœurs et à leur langue ce raffinement prématuré qui fait l'élégance des races.

IV

Les Romains les entraînèrent aisément dans leur courant de force et de gloire.

On les revoit, sous Catilina, prendre part aux guerres civiles et aux grandes séditions de la fin de la république; un grand nombre d'entre eux périrent héroïquement avec le chef des insurgés. Cicéron, consul alors, les foudroyait de son éloquence; César, indécis encore, les ménageait; il voulait profiter de la victoire sans se compromettre dans le combat.

V

Au commencement de leur établissement en Italie, les Toscans bâtirent dès lors Fiésole, village fortifié, sur la colline qui borde l'Arno. Puis ils descendirent dans la vallée et construisirent Florence sur les deux rives du fleuve. Le commerce et les arts s'y installèrent avec eux. Ils ne s'y donnèrent d'autre gouvernement que leurs mœurs, une espèce de république d'abeilles humaines, où le travail et la fortune firent les rangs, où l'autorité et le peuple démocratique luttaient quelquefois, s'entendaient le plus souvent, dans des élections turbulentes et où la popularité flottante créait et renversait tour à tour les grands citoyens et leurs partis.

C'était une république indécise, cherchant son aplomb et ne le trouvant plus. Pise, Sienne, Lucques, cités voisines, quelquefois alliées, plus souvent jalouses, combattaient tantôt pour, tantôt contre les Florentins. Rome aurait voulu les englober; la puissance et la politique des papes les menaçaient ou les caressaient à l'envi; mais le nerf républicain de Florence contenait les Romains des papes, et la fière indépendance des Toscans subsistait sous la déférence ecclésiastique.

VI

Le commerce, qui faisait les riches, ne devait pas tarder à faire les rois.

Dès l'année 1424, la famille des Médicis, alliée au pape Jean XXIII, apparaît dans l'histoire de Florence comme quelque chose de plus grand qu'un citoyen. Le pape se fit accompagner au concile de Constance par Côme de Médicis, dont la présence et le crédit devaient imposer le respect à ses ennemis. Il échoua dans sa brigue et revint découronné à Florence, où Côme lui donna néanmoins une généreuse hospitalité jusqu'à sa mort.

VII

Côme, immensément enrichi par l'économie et la modération héréditaire de sa maison, inspira de la jalousie à quelques magistrats principaux de la république; ils l'emprisonnèrent, puis le délivrèrent eux-mêmes en convertissant sa prison en exil de dix ans à Venise, ou à une distance de cent soixante et dix milles de Florence.

Moins d'un an après cet exil, Côme fut rappelé par l'inconstance ordinaire du peuple. Il rentra dans sa patrie, avec un grand nombre de savants ou de poëtes, fanatiques partisans des lettres grecques, et entre autres de Platon, le grand spiritualiste de l'antiquité. Il fonda une académie à Florence, et s'attacha ainsi la faveur des hommes de lettres de sa patrie. Les bibliothèques de Florence datent de lui.

Sa vie s'avançait dans ces douces occupations; il la voyait s'écouler avec une philosophique indifférence, il vivait surtout à la campagne.

Je suis allé souvent visiter ces simples monuments de son loisir champêtre, Careggi et Caffagiolo, deux maisons carrées d'architecture presque rustique où rien ne sent le prince, mais le simple citoyen.

«Là il s'occupait du soin d'améliorer ses terres, dont il tirait un revenu considérable; mais ses plus heureux moments étaient ceux qu'il consacrait à l'étude des lettres et de la philosophie, ou au commerce et à la conversation des savants. Quand il faisait un séjour de quelque temps à sa maison de Careggi, il se faisait ordinairement accompagner par Ficino, dont il était devenu le disciple dans l'étude de la philosophie platonicienne, après avoir été son protecteur. Ficino avait entrepris, pour son usage, ces laborieuses traductions des ouvrages de Platon et de ses disciples, qui furent ensuite achevées et publiées pendant la vie et par les soins généreux de Laurent. Parmi les lettres de Ficino, on en trouve une de son vénérable protecteur, dans laquelle la trempe d'esprit de ce grand homme, et son ardeur à acquérir des connaissances, même dans l'âge le plus avancé, se peignent avec une grande vivacité. «Hier, dit-il, j'arrivai à Careggi, non pas tant avec le projet d'améliorer mes terres que de m'améliorer moi-même.—Venez me voir, Marsile, aussitôt que vous le pourrez, et n'oubliez pas d'apporter avec vous le livre de votre divin Platon sur le souverain bien.—Je présume que vous l'aurez déjà traduit en latin, comme vous me l'aviez promis; car il n'y a pas d'occupation à laquelle je me dévoue avec autant d'ardeur qu'à celle qui peut me découvrir la route du vrai bonheur. Venez donc, et ne manquez pas d'apporter avec vous la lyre d'Orphée.»

Quels que fussent les progrès de Côme dans la doctrine de son philosophe favori, il y a lieu de croire qu'il appliquait à la vie active et réelle les préceptes et les principes qui étaient pour les subtils dialecticiens de son siècle une source si abondante de disputes interminables. Quoique sa vie eût été si pleine et si utile, il regrettait souvent le temps qu'il avait perdu. Midas n'était pas plus avare de son or, dit Ficino, que Côme ne l'était de son temps.

«L'influence et les richesses que Côme avait acquises l'avaient, depuis longtemps, rendu l'égal des plus puissants princes de l'Italie, avec lesquels il aurait pu contracter des alliances par le mariage de ses enfants; mais, craignant qu'une pareille conduite ne le fît soupçonner d'avoir des projets contraires à la liberté de l'État, il aima mieux étendre son crédit parmi les citoyens de Florence par l'établissement de ses enfants dans les familles les plus distinguées de cette ville.

«Pierre, l'aîné de ses fils, épousa Lucretia Tornabuoni, de laquelle il eut deux enfants: Laurent, né le 1er janvier 1448, et Julien, né en 1453. Pierre eut aussi deux filles: Nannina, qui épousa Bernard Rucellai; et Bianca, qui fut mariée à Guglielmo, de la famille des Pazzi. Jean, le second fils de Côme, épousa Cornelia d'Alessandri, dont il eut un fils qui mourut très-jeune, et auquel lui-même ne survécut pas longtemps: il mourut en 1461, à l'âge de quarante-deux ans. Comme il avait toujours vécu sous l'autorité de son père, son nom ne se montre que rarement dans les pages de l'histoire: mais les mémoires littéraires attestent que, par ses talents naturels et par ses connaissances acquises, il ne dérogeait pas à cette ardeur pour les études, à cet attachement pour les hommes d'un savoir éminent qui avaient été l'apanage constant de sa famille.

«Outre ses enfants légitimes, Côme laissa aussi un fils naturel, Charles de Médicis, qu'il fit élever avec soin, et qui, par les vertus dont il donna l'exemple, effaça la tache de sa naissance. On pourrait excuser sur les mœurs de ce siècle une circonstance qui paraît démentir la gravité du caractère de Côme de Médicis: mais lui-même dédaigna une pareille apologie, et, reconnaissant les erreurs de sa jeunesse, il voulut réparer auprès de la société l'atteinte qu'il avait portée à des règlements salutaires, en s'occupant avec intérêt de donner à son fils illégitime des principes de vertu et une existence honorable. Charles devint, par l'appui de son père, chanoine de Prato, et l'un des notaires apostoliques; et comme il résidait ordinairement à Rome, son père et ses frères eurent souvent recours à lui pour se procurer, par ses soins et par ses conseils, les manuscrits anciens et les autres précieux restes de l'antiquité, dont la possession était l'objet de leurs désirs.

«La mort de Jean de Médicis, sur lequel Côme avait placé ses principales espérances, et la faible santé de Pierre, qui le rendait incapable de supporter le travail des affaires publiques dans une ville aussi agitée que Florence, faisaient vivement craindre à ce grand homme qu'après son trépas la splendeur de sa famille ne s'éteignît tout à fait. Cette pensée répandait l'amertume sur ses derniers jours; et peu de temps avant sa mort, comme on le portait dans les appartements de son palais, au moment où il venait de recevoir la nouvelle de la mort de son fils, il s'écria avec un soupir: Cette maison est trop grande pour une famille si peu nombreuse! Ces inquiétudes étaient justifiées, à quelques égards, par les infirmités qui affligèrent Pierre pendant le petit nombre d'années qu'il fut à la tête du gouvernement de la république; mais les talents de Laurent dissipèrent bientôt ces nuages d'un moment, et élevèrent sa famille à un degré d'illustration et d'éclat dont il est probable que Côme lui-même avait eu peine à se former l'idée.»

VIII

Bien qu'il fût âgé de soixante et quinze ans, sa taille élevée, la majesté de ses traits, la grâce de son visage, si conforme au titre de Père de la patrie que les Florentins avaient d'eux-mêmes ajouté à son nom, la bienveillance de son accueil, la cordialité de son amitié le rendaient aussi agréable que dans sa belle jeunesse.

Sa vie avait été celle d'un philosophe, sa mort fut celle d'un sage. Quand les premières atteintes de l'âge lui annoncèrent sa fin prochaine, il ne résista pas, il se résigna avec sérénité aux lois de la nature, il repassa avec sa famille et ses amis l'état de son immense fortune, noblement acquise, généreusement occupée pour la gloire des arts et des lettres; il indiqua à ses héritiers l'usage qu'il convenait d'en faire après lui pour l'accroître et la conserver par sa destination au bien public. Sa mort ne fut qu'un départ pour un séjour plus permanent. On ne peut pas dire qu'il mourut en chrétien; Platon était son Christ et la philosophie grecque était sa foi; il confondait dans cette foi la divinité de l'Évangile avec ces révélations de la sagesse humaine, émanées des inspirés de Dieu, dont il avait propagé le culte en Italie; fidèle aux formes du catholicisme, plus fidèle à l'esprit dont il les animait. C'est pour cela qu'il avait consacré en Grèce et en Italie ses réserves commerciales, à faire arriver en masse à Rome, à Florence, à Venise les débris du naufrage intellectuel de l'Ionie, et les maîtres dépaysés du génie homérique et platonique: il était à lui seul la Renaissance, il avait affrété la monarchie de l'esprit humain. C'est par là que sa famille d'opulents parvenus, sortie d'un médecin célèbre, s'était insensiblement élevée par le commerce et les arts au premier rang de la république.

Après avoir préparé son âme à attendre avec calme ce grand et terrible événement, ses inquiétudes se portèrent sur le bonheur des personnes de sa famille qu'il laissait après lui; il désirait leur communiquer d'une manière solennelle le résultat de l'expérience d'une vie longue et toujours active. Ayant donc fait appeler dans son appartement Contessina, son épouse, et Pierre, son fils, il leur fit le récit de toute sa conduite dans l'administration des affaires publiques, leur donna des détails exacts et très-circonstanciés sur ses immenses relations de commerce, et s'étendit sur la situation de ses intérêts domestiques. Il recommanda à Pierre la plus sévère attention sur l'éducation de ses fils, dont les talents prématurés et les heureuses dispositions méritaient ses éloges, et lui faisaient concevoir les plus favorables espérances. Il exprima le désir que ses funérailles se fissent avec le moins de pompe qu'il serait possible, et finit ses exhortations paternelles en annonçant qu'il était entièrement résigné et prêt à se soumettre à la Providence, aussitôt qu'il lui plairait de l'appeler. Ces avertissements ne furent pas perdus pour Pierre, qui, dans une lettre adressée à Laurent et à Julien, leur fit part de l'impression qu'ils avaient faite sur son âme. Ne pouvant en même temps se dissimuler l'état d'infirmité où il était lui-même, il les exhortait à ne se plus considérer comme des enfants, mais comme des hommes; car il prévoyait que les circonstances où ils allaient se trouver les réduiraient bientôt à la nécessité de mettre à l'épreuve leurs talents et leurs moyens personnels. «On attend à toute heure l'arrivée d'un médecin de Milan, leur dit-il; mais pour moi, c'est en Dieu seul que je mets ma confiance.» Soit que le médecin ne fût pas arrivé, ou que le peu de confiance que Pierre avait dans ses secours fût bien fondé, environ six jours après, le premier jour d'août de l'année 1464, Côme mourut, à l'âge de soixante et quinze ans, profondément regretté du plus grand nombre des citoyens de Florence, qui s'étaient sincèrement attachés à ses intérêts, et qui craignaient que la tranquillité de la ville ne fût troublée par les dissensions qui allaient probablement être la suite de ce triste événement.

IX

Côme, en mourant, laissa son héritage à Pierre de Médicis, son fils, et son génie à Laurent de Médicis, son petit-fils. Pierre était sensé, mais infirme, il ne devait pas vivre longtemps; il cultiva l'esprit de Laurent par des voyages et l'initia promptement aux grandes affaires. Les Pitti et les Acciajuoli, familles puissantes, tentèrent de conspirer contre Pierre, mais furent abandonnés par le chef des conjurés, Luca Pitti, qui retomba dans la misère et perdit tout crédit sur le peuple. Le magnifique palais Pitti, qui ne garda que son nom, ne put être achevé alors et devint plus tard le palais des Médicis.

Les Florentins, attaqués près de Bologne par la ligue des Sforzes, des Vénitiens et autres États de la basse Italie, et secourus par le roi de Naples, livrèrent une bataille, racontée par Machiavel, et dans laquelle personne ne perdit la vie. Les deux partis se retirèrent pour aller prendre des quartiers d'hiver. Pierre, rassuré par la paix, s'occupa de ce qui avait fait la gloire et la puissance de son père, Côme. Ses deux fils, Laurent et Julien de Médicis, donnèrent à Florence de magnifiques tournois, célébrés par les poëtes et particulièrement par Politien, très-jeune homme dont les vers révélèrent le génie antique. Julien et son frère se rencontrèrent peu de temps après dans les bois et dans le monastère de Camaldoli, solitude à la fois solennelle et gracieuse, voisine de Valombreuse, avec d'autres poëtes et philosophes toscans. Leur rencontre et leurs entretiens rappellent les doux loisirs de Boccace pendant la peste qui consterna Florence.

Landino, un des interlocuteurs, raconte ainsi cette entrevue sous le titre de Conversations aux Camaldules:

Dans l'introduction de cet ouvrage, Landino nous apprend qu'étant parti de sa maison de Cosentina, avec son frère Pierre, pour aller à un monastère dans le bois de Camaldoli, il y trouva Laurent et Julien de Médicis, qui venaient d'arriver, avec Alamanni Rinuccini, et Pierre et Donato Acciajuoli, tous hommes d'un savoir et d'une éloquence distingués, et qui s'étaient singulièrement appliqués à l'étude de la philosophie. Le plaisir qu'ils eurent d'abord à se rencontrer fut encore augmenté par l'arrivée de Leo Battista Alberti, qui, en revenant de Rome, avait rencontré Marsile Ficino, et l'avait engagé à passer avec lui le temps des chaleurs de l'automne dans la retraite délicieuse de Camaldoli. Mariotto, abbé du monastère, présenta les uns aux autres ses doctes amis; et le reste du jour, car c'était vers le soir que cette rencontre eut lieu, se passa à écouter les discours d'Alberti, dont Landino nous peint le génie et les talents sous le jour le plus favorable.

«Le lendemain, toute la compagnie, après l'accomplissement des devoirs religieux, se rendit, à travers les bois, sur le sommet d'une colline, et arriva bientôt dans un lieu solitaire, où les branches étendues d'un hêtre touffu ombrageaient une source d'eau transparente. Là, Alberti commença l'entretien en remarquant qu'on peut regarder comme jouissant d'un bonheur solide et réel ceux qui, après avoir perfectionné leur esprit par l'étude, peuvent se soustraire de temps en temps au fardeau des affaires publiques et à la sollicitude des intérêts privés, et, dans quelque retraite solitaire, se livrer sans contrainte à la contemplation de l'immense variété d'objets que présentent la nature et le monde moral. «Mais si c'est une occupation convenable aux hommes qui cultivent les sciences, elle est encore plus nécessaire pour vous, continua Alberti en s'adressant à Laurent et à Julien; pour vous, que les infirmités toujours croissantes de votre père mettront probablement bientôt dans le cas de prendre la direction des affaires de la république. En effet, mon cher Laurent, quoique vous ayez donné des preuves d'un mérite et d'une vertu qui semblent à peine appartenir à la nature humaine; quoiqu'il n'y ait point d'entreprise, si importante qu'elle soit, dont on ne puisse espérer de voir triompher cette prudence et ce courage que vous avez développés dès vos plus jeunes années; et quoique les mouvements de l'ambition, et l'abondance de ces dons de la fortune qui ont si souvent corrompu des hommes dont les talents, l'expérience et les vertus donnaient les plus hautes espérances, n'aient jamais pu vous faire sortir des bornes de la justice et de la modération, vous pouvez néanmoins, pour vous-même et pour cet État dont les rênes vont bientôt vous être confiées, ou plutôt dont la prospérité repose déjà en grande partie sur vos soins, tirer de grands avantages de vos méditations solitaires ou des entretiens de vos amis sur l'origine et la nature de l'esprit humain: car il n'y a point d'homme qui soit en état de conduire avec succès les affaires publiques, s'il n'a commencé par se faire des habitudes vertueuses, et par enrichir son esprit des connaissances propres à lui faire distinguer avec certitude pour quel but il a été appelé à la vie, ce qu'il doit aux autres et ce qu'il se doit à lui-même.»

Alors commença entre Laurent et Alberti une conversation dans laquelle ce dernier s'attache à montrer que, comme la raison est le caractère distinctif de l'homme, l'unique moyen pour lui d'atteindre à la perfection de sa nature, c'est de cultiver son esprit, en faisant entièrement abstraction des intérêts et des affaires purement mondaines. Laurent, qui ne se borne pas à jouer un rôle passif dans cet entretien, combat des principes qui, poussés à la rigueur, isoleraient l'homme et le rendraient étranger à ses devoirs; il soutient qu'on ne doit pas séparer la vie contemplative de la vie active, mais que l'une doit servir de base et de moyen de perfection à l'autre. Il appuie son opinion par une telle variété d'exemples, qu'il est aisé d'apercevoir que, bien que le but de Landino, sous le nom d'Alberti, fût d'établir les purs dogmes du platonisme, c'est-à-dire que la contemplation abstraite de la vérité constitue seule l'essence du vrai bonheur, Laurent avait élevé des objections auxquelles l'ingénuité du philosophe, dans la suite de l'entretien, n'ôte presque rien de leur force. Le jour suivant, Alberti, continuant de traiter le même sujet, explique à fond la doctrine de Platon sur le but et la véritable destination de la vie humaine, et il s'attache à l'éclaircir par les opinions des plus célèbres sectateurs de ce philosophe. Enfin, Alberti consacre les entretiens du troisième et du quatrième jour à un commentaire sur l'Énéide, et il tâche de démontrer que, sous le voile de la fiction, le poëte a prétendu représenter les dogmes principaux de cette philosophie qui a été le sujet des discussions précédentes. Quoi qu'on puisse penser de l'exactitude d'un pareil jugement, il est certain qu'il y a dans ce poëme beaucoup de passages qui paraissent fortement appuyer cette opinion. Au reste, l'idée mise en avant par Alberti est appuyée d'une érudition si étendue et si variée, que son commentaire dut être extrêmement amusant pour ses jeunes auditeurs.

«Il ne faut pas pourtant s'imaginer qu'au milieu de ses études et de ses occupations sérieuses, Laurent fût insensible à cette passion qui, dans tous les temps, a été l'âme de la poésie, et qu'il a représentée dans ses propres écrits avec tant de philosophie et sous des aspects si variés. L'amour est en effet le sujet auquel il a consacré une grande partie de ses ouvrages: mais il est un peu étrange qu'il n'ait pas cru devoir, dans aucune circonstance, nous apprendre le nom de sa maîtresse; il n'a pas même voulu lui donner un nom poétique, et satisfaire au moins jusque-là notre curiosité. Pétrarque avait sa Laure, et Dante sa Béatrix; mais Laurent s'est appliqué avec soin à cacher le nom de la souveraine de ses affections, laissant aux mille descriptions brillantes qu'il a faites de sa rare beauté et de ses perfections le soin de la faire connaître. Ordinairement, c'est l'amour qui fait les poëtes; mais, chez Laurent il paraît que ce fut la poésie qui fit naître l'amour. Voici les circonstances de cet événement, telles qu'il les a rapportées lui-même: «Une jeune dame douée de grandes qualités personnelles et d'une extrême beauté mourut à Florence: comme elle avait été l'objet de l'amour et de l'admiration générale, elle fut universellement regrettée; et cela n'était pas étonnant, puisque, indépendamment de sa beauté, ses manières étaient si engageantes, que chacun de ceux qui avaient eu occasion de la connaître se flattait d'avoir la première place dans son affection. Sa mort causa la plus vive douleur à ses adorateurs; et comme on la portait au tombeau, le visage découvert, ceux qui l'avaient connue pendant sa vie s'empressaient d'attacher leurs derniers regards sur l'objet de leur adoration, et accompagnaient ses funérailles de leurs larmes[15].