Morte bella parea nel suo volto. (Petr.)
Dans ses traits enchanteurs la mort paraissait belle.
«Cette perte cruelle fut déplorée par tout ce qu'il y avait à Florence d'hommes spirituels et éloquents; ils s'empressèrent de célébrer, soit en vers, soit en prose, la mémoire d'une personne si accomplie. Je composai aussi quelques sonnets sur ce sujet; et pour les rendre plus touchants, je m'efforçai de me persuader que j'avais perdu moi-même l'objet de mon amour, et de faire naître dans mon âme tous les sentiments qui pouvaient me rendre capable d'émouvoir la compassion des autres. Entraîné par cette illusion, je me mis à considérer combien était cruelle la destinée de ceux qui l'avaient aimée; ensuite j'examinai s'il y avait dans cette ville quelque autre dame qui méritât tant d'honneurs et de louanges, et je pensai à la félicité dont jouirait un mortel assez heureux pour rencontrer un objet si digne de ses vers. Je cherchai donc pendant quelque temps, sans avoir la satisfaction de rencontrer une personne qui méritât, du moins autant que j'en pouvais juger, un attachement constant et sincère; mais, comme j'étais près de renoncer à tout espoir de succès, le hasard me fit rencontrer ce qui jusque-là s'était refusé à mes recherches les plus obstinées, comme si le dieu d'amour eût voulu choisir ce moment pour me donner une preuve irrésistible de sa puissance. Il se fit une fête publique à Florence, et tout ce qu'il y avait de noble et de beau dans la ville s'y trouvait. J'y fus entraîné malgré moi, en quelque sorte, par plusieurs de mes compagnons, et sans doute aussi par ma destinée: car depuis un certain temps j'évitais ces sortes de spectacles, ou si quelquefois je m'y rendais, c'était moins par goût pour ces amusements que par égard pour l'usage. Parmi les dames que cette fête avait rassemblées, j'en remarquai une dont les manières étaient si douces et si séduisantes, que je ne pus m'empêcher de dire en la regardant: Si cette dame a l'esprit, la délicatesse et les perfections de celle qui mourut il n'y a pas longtemps, il faut avouer qu'elle lui est bien supérieure par l'éclat de sa beauté.
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«M'abandonnant donc à ma passion, je cherchai, par tous les moyens possibles, à découvrir si les charmes de sa conversation répondaient à ceux de sa figure; et alors je trouvai un assemblage de qualités si extraordinaires, qu'il était difficile de dire si les grâces de son esprit l'emportaient sur celles de sa personne. Ses traits étaient, comme je l'ai déjà dit, d'une beauté ravissante, et elle avait le teint d'une fraîcheur admirable. Son maintien était sérieux sans être sévère; ses manières affables et pleines d'amabilité, sans être légères ni communes. Ses yeux, d'un éclat doux et majestueux, n'annonçaient ni orgueil ni mélancolie; sa taille était si parfaitement proportionnée, qu'on la distinguait, au milieu des autres femmes, par un air de dignité imposante, exempt néanmoins de toute espèce de prétention ou d'affectation. À la promenade, à la danse et dans les autres exercices propres à développer les charmes extérieurs, tous ses mouvements étaient pleins de grâce et de décence.—Ses idées étaient toujours justes et frappantes, et m'ont fourni le sujet de quelques-uns de mes sonnets; elle parlait toujours à propos, toujours avec tant de convenance, qu'il n'y avait rien à ajouter, rien à retrancher à ce qu'elle avait dit. Quoique ses observations fussent souvent fines et piquantes, elle y mettait tant de réserve et de modération, que jamais on ne s'en offensait. Son esprit l'élevait au-dessus de son sexe, mais sans lui donner la plus légère apparence de vanité ou de présomption; et elle s'était garantie d'un défaut trop commun parmi les femmes, qui, lorsqu'elles se croient de l'esprit et de la pénétration, deviennent pour la plupart insupportables. Le détail de toutes ses qualités brillantes m'entraînerait trop loin du but que je me suis proposé. Je finirai donc en affirmant qu'il n'y a rien de ce qu'on peut désirer dans une femme d'une beauté et d'un mérite accomplis qui ne se trouvât en elle au plus haut degré. Ces rares perfections me captivèrent au point, que bientôt il n'y eut pas une puissance ou une faculté de mon corps ou de mon âme qui ne fût asservie sans retour; et je ne pouvais m'empêcher de considérer la dame dont la mort avait causé tant de douleurs et de regrets comme l'étoile de Vénus, dont l'éclat du soleil éclipse et fait disparaître entièrement les rayons.» Telle est la description que Laurent nous a laissée de l'objet de sa passion, dans le commentaire qu'il a fait sur le premier sonnet qu'il écrivit à sa louange[16]; et à moins que l'on n'en mette une grande partie sur le compte de l'amour, toujours partial dans ses jugements, il faut avouer qu'il y a eu bien peu de poëtes assez heureux pour trouver un objet aussi propre à exciter leur enthousiasme, et à justifier les transports de leur admiration.
«Les effets de cette passion sur le cœur de Laurent furent tels qu'on pouvait les attendre d'une âme jeune et sensible. Au lieu de se plaire, comme auparavant, au milieu des fêtes magnifiques, du tumulte de la ville et des embarras des affaires publiques, il sentit naître en lui un attrait inconnu pour le silence et la solitude; et il se plaisait à associer l'idée de sa maîtresse aux impressions que produisait sur son âme le spectacle varié de la nature champêtre[17]. Cette passion devint le sujet habituel de ses vers, et il nous reste de lui un nombre considérable de sonnets de canzoni, et d'autres compositions poétiques, dans lesquels, à l'exemple de Pétrarque, tantôt il célèbre la beauté de sa maîtresse et les qualités de son esprit en général, tantôt il s'arrête sur une des perfections particulières de sa figure ou de son âme, d'autres fois il s'attache à décrire les effets de sa passion; il les peint et les analyse avec toute la finesse et toute la grâce possibles, jointes à une grande perfection de poésie et quelquefois même à une philosophie profonde.
«Après le tableau que nous venons de faire de la passion de Laurent, on peut se permettre sans doute de demander quel était l'objet d'un amour si délicat, quel était le nom de cette femme qu'il adore sans la désigner autrement que d'une manière vague, qu'il célèbre sans la nommer. Heureusement que les amis de Laurent ne se piquèrent pas, sur ce point, d'autant de discrétion que lui: Politien, dans son poëme sur Julien, a célébré la maîtresse de Laurent sous le nom de Lucretia; et Ugolino Verini, dans sa Fiammetta, a adressé à cette dame un poëme latin, en vers élégiaques, dans lequel il plaide avec beaucoup de chaleur en faveur de Laurent, et il prétend que, quelles que puissent être ses rares perfections, elle trouve en lui un amant digne de toute sa tendresse. Valori nous apprend que Lucretia était de la noble famille des Donati, qu'elle était également distinguée par sa beauté et par sa vertu, et qu'elle descendait de ce Curtio Donato que ses hauts faits militaires avaient rendu célèbre dans toute l'Italie[18].
«Il est assez difficile de savoir si les assiduités de Laurent et les prières de ses amis parvinrent, à la fin, à fléchir la fierté avec laquelle il y a lieu de croire que Lucretia reçut ses premiers hommages. À en juger par les sonnets qu'il fit à cette occasion, il éprouva tous les degrés et toutes les vicissitudes de l'amour: il triomphe, il se désespère; il brûle, et la crainte le glace; il célèbre avec ravissement des jouissances ineffables, trop grandes, trop au-dessus d'un simple mortel, et il ne saurait s'empêcher d'applaudir à cette vertu sévère que ses plus ardentes sollicitations ne peuvent ébranler. Que conclure de tant de témoignages contradictoires? Laurent nous a donné lui-même le mot de cette énigme inconcevable. On peut juger, d'après le récit qu'il a fait de l'origine de sa passion, que Lucretia était la maîtresse du poëte, et non de l'homme: il cherchait un objet propre à fixer ses idées, à leur donner la force et l'effet nécessaires à la perfection de ses productions poétiques, et il trouva dans Lucretia un sujet convenable à ses vues, et digne de ses louanges; mais il s'arrêta à ce degré de réalité, et laissa à son imagination le soin d'embellir et d'orner l'idole à son gré. Tous les mouvements, tous les sentiments de sa dame occupent sans cesse sa pensée: elle sourit, ou elle s'irrite; elle refuse, ou elle est près de céder; elle est absente, ou présente; elle s'introduit le jour dans sa solitude, ou elle lui apparaît dans ses songes de la nuit, précisément au gré du caprice de l'imagination qui le guide. Au milieu de ces illusions délicieuses, Laurent fut obligé de redescendre aux tristes réalités de la vie. Il était alors dans sa vingt et unième année, et son père pensa qu'il était temps de l'attacher au lien conjugal; dans cette vue, il avait négocié un mariage entre Laurent et Clarice, fille de Giacopo Orsini, de la noble et puissante famille de ce nom, qui avait si longtemps disputé à Rome la prééminence à celle des Colonne. Soit que Laurent désespérât du succès de son amour, ou qu'il crût devoir faire céder ses sentiments à la voix de l'autorité paternelle, il est certain que, dès le mois de décembre de l'année 1468, il fut accordé avec une femme que probablement il n'avait jamais vue, et la cérémonie du mariage se fit dans le mois de juin de l'année suivante. Il paraît incontestable que le cœur de Laurent n'eut aucune part à la conclusion de ce mariage, à en juger par la manière dont il s'exprime à ce sujet dans ses Mémoires, où il nous apprend qu'il prit ou plutôt qu'on lui donna Clarice Orsini pour femme [19]. Malgré cette indifférence apparente, on peut penser qu'ils eurent l'un pour l'autre une affection sincère; et tout nous autorise à croire que Laurent eut toujours pour elle des égards et une estime particulière. Leurs noces furent célébrées avec une grande magnificence. On donna deux fêtes militaires, dont l'une représentait un combat de cavalerie, et l'autre l'attaque d'une citadelle fortifiée.
Cependant l'état maladif de Pierre de Médicis, aggravé par les embarras du pouvoir et par les exigences de ses partisans, amena sa mort, en 1469. Sa veuve Lunegite lui survécut.
Tout était en paix. Alphonse d'Aragon régnait à Naples. Son règne était triomphant. Galéas Visconti gouvernait Milan, par ses vices plus que par ses vertus. Pie II, majestueux pontife, donnait à ses neveux les lambeaux des États voisins de Rome. Florence ne pouvait se maintenir et s'élever que par la politique et la littérature.
Laurent, que la faiblesse et l'infirmité de son père avaient mêlé au gouvernement, fut accompagné au Palais-Vieux, siége du pouvoir de la république, par les nombreux amis de sa maison. Ils le conjurèrent de prendre la direction du gouvernement comme de son patrimoine; il sentit qu'il ne pouvait impunément l'abdiquer. Un abîme était derrière lui, une audace devant; il préféra l'audace, mais il la voila de modestie et de légalité. Il n'usurpa rien; il reçut tout et se prépara à conquérir davantage de l'estime de ses concitoyens. Sans jalousie pour son frère Julien, jeune homme de dix-sept ans, très-distingué et déjà très-populaire par son goût pour les arts et pour les lettres, il lui donna les maîtres les plus éminents pour achever son éducation. L'amitié des deux frères servit d'exemple aux grands. Une légère insurrection de Bernardo Nardi, réprimée par Petrucci et par Ginori, citoyen de Florence, écrasa dans l'œuf cette première tentative des ennemis des Médicis. Une ligue contre les Turcs, fomentée par le pape, rallia Florence aux Vénitiens. Son commerce avec l'Orient accrut ses richesses à la proportion d'un grand État. Laurent fonda Livourne et la marine toscane, et mit sous les auspices de la religion le commerce de son pays; il plaça sur la flotte douze jeunes gens des premières familles de Florence, et séduisit les grands seigneurs ottomans par la magnificence de ses présents: l'Égypte et ses trésors s'ouvrirent ainsi devant lui; il prit à bail toutes les mines d'Italie et s'empara ainsi, en bénéfice, de tous les immenses revenus intérieurs.
Ses comptoirs couvrirent Rome, Naples, Gênes, Venise et toute l'Italie. Son monopole, acquis par les voies loyales de trafic, fut reconnu et servi même par ses ennemis. L'or fut son premier sujet et lui enchaîna sans bruit tous les autres. Il reçut au nom de la république et combla d'accueil et de fête Galéas Sforze, duc de Milan, et sa femme Bona; il s'attacha les premiers poëtes et les savants éminents de ses États, tels que Pulci, mais surtout le jeune Politien, cet Ovide de la Toscane. Il en fit ses hôtes et ses commensaux à Fiésole, à Carreggi, à Caffagiolio, ces Tiburs de sa famille. Politien, génie vraiment antique et digne d'Horace ne s'enivra pas de cette faveur; il était né d'une bonne famille à Montepulciano, petite ville de la Toscane, comme Flaccus, en Calabre; c'est de là qu'il prit son nom. «Je ne me sens pas plus enorgueilli des flatteries de mes amis, ou humilié des satires de mes ennemis, disait-il, que je ne le suis par l'ombre de mon corps; car, quoique mon ombre soit plus grande le matin ou le soir qu'elle ne l'est au milieu du jour, je ne me persuaderai point que je sois plus grand moi-même dans l'un ou l'autre de ces moments que je ne le suis à midi.»
Le pape étant mort en ce temps-là, Laurent de Médicis fit un voyage à Rome, pour recommander Julien, son jeune frère, à Sa Sainteté, dans le but de le faire élire au cardinalat. Le nouveau pape était Paul III della Rovere.
Il accueillit bien d'abord Laurent et lui promit cette dignité pour son frère. Mais ayant pressenti le danger de la faveur des Médicis pour les lettres, il conçut contre le chef de cette famille une haine invincible et se livra contre lui à des entreprises qui attestent cette inimitié.
La passion de Laurent pour les lettres et surtout pour Platon, apôtre de Socrate, se mêlait à ses soins pour le gouvernement. Il la signala à cette époque par un poëme sur le vrai bonheur, sous la forme d'un entretien champêtre entre un pasteur de Toscane et un philosophe. Le philosophe était lui.
«Dis-moi quel sujet t'amène en ces lieux? Pourquoi as-tu quitté les théâtres, les temples, les palais magnifiques de la ville? Pourquoi sembles-tu leur préférer notre humble hameau? Que regardes-tu dans ces bocages? Viens-tu apprendre à priser davantage les délices, la pompe et la splendeur de la ville, en comparaison de notre pauvreté?—Je lui répondis: Je ne sais s'il est des trésors plus précieux, un bonheur plus doux et plus touchant que celui qu'on goûte ici, loin des discordes civiles. Chez vous, heureux bergers, la haine, la perfidie, l'ambition cruelle n'ont point établi leur empire. Vous jouissez sans envie du peu que vous possédez; vous vivez heureux dans une douce indolence. On ne sait point ici dire le contraire de ce qu'on pense: dans ces estimables et paisibles retraites, au milieu de l'air pur qui vous environne, on ne voit point le sourire sur la bouche de celui dont le cœur est rongé de chagrins; le plus heureux parmi vous est celui qui fait le plus de bien, et la sagesse suprême ne consiste pas à savoir déguiser et dissimuler la vérité avec le plus d'artifice.»
Cependant le berger ne paraît point convaincu de la supériorité que le poëte accorde à la vie champêtre, et, dans sa réponse, il présente avec beaucoup de force les peines et les nombreux travaux auxquels elle est inévitablement exposée. Au milieu de cette contestation, on voit approcher le philosophe Marsile, et les deux antagonistes consentent à lui soumettre la décision de leur différend. Cela lui donne occasion de développer les dogmes philosophiques de Platon; et après avoir soigneusement examiné la valeur réelle de tous les biens d'un ordre inférieur, de tous les avantages purement matériels et temporels, il conclut que ce n'est ni dans la condition brillante et élevée de l'un, ni dans l'état humble et obscur de l'autre, qu'il faut chercher le véritable et solide bonheur; mais qu'on ne saurait le trouver, en dernière analyse, que dans la connaissance et l'amour de la première cause, de l'Être suprême et infini.
Pour donner plus de stabilité à ces études, Laurent et ses amis formèrent le projet de renouveler avec un éclat solennel la fête annuelle qui avait été célébrée en l'honneur de la mémoire de Platon, après la mort de ce grand philosophe, jusqu'au temps de ses disciples Plotin et Porphyre, et qui depuis avait été interrompue pendant l'espace de douze cents ans. Le jour de l'exécution de ce dessein fut fixé au 7 novembre, qu'on supposait être l'anniversaire non-seulement de la naissance, mais aussi de la mort de Platon. Il mourut, dit-on, dans un festin, au milieu de ses amis, précisément à la fin de sa quatre-vingt-unième année. Laurent nomma pour présider à cette fête, dans la ville de Florence, François Bandini, que son rang et son savoir rendaient extrêmement propre à figurer dans cette circonstance; et, le même jour, il se fit à Careggi une autre réunion à laquelle il présidait lui-même. Dans ces assemblées, où se rendaient les plus savants hommes de l'Italie, c'était la coutume que quelqu'un s'occupât, après le dîner, de choisir certains passages des ouvrages de Platon, qu'on soumettait à la discussion de la compagnie, et chacun des convives entreprenait d'éclaircir et de développer quelque point important ou douteux de la doctrine de ce philosophe. Cette institution, qui dura plusieurs années, soutint le crédit de la philosophie platonicienne, et lui donna même un éclat tel, que ceux qui la professaient furent considérés comme les hommes les plus respectables et les plus éclairés de leur siècle. Tout ce que Laurent entreprenait de protéger devenait l'admiration de Florence, et, par suite, de toute l'Italie. Il était devenu en quelque sorte l'arbitre du bon ton; et ceux qui avaient les mêmes goûts et les mêmes opinions que lui, étaient sûrs d'avoir part à la gloire et aux applaudissements publics qui semblaient s'attacher à toutes les actions de sa vie.
Pendant que Florence jouissait ainsi de la paix philosophique sous un citoyen digne de rappeler Périclès, le reste de l'Italie était bouleversé par des crimes et des assassinats. Galéas Sforze, seigneur et tyran de Milan, périssait assassiné sur le seuil de la cathédrale, au milieu d'une procession solennelle, crime punissant un crime. Le peuple, au lieu de courir à la liberté, tua sur place deux des principaux conjurés qui croyaient s'armer pour la délivrance. Le plus jeune d'entre eux, semblable à Brutus, fut chassé de la maison de son père, où il avait cherché asile. Il se nommait Girolamo Olgiato et mourut en Romain sur l'échafaud; dépouillé et nu devant le bourreau, il prononça ces paroles latines qui retentirent dans beaucoup de cœurs: Mors acerba, fama perpetua, stabit vetus memoria facti.—Mort amère, éternelle mémoire! le bruit de cet événement subsistera à jamais! Après ces paroles, les bourreaux l'écartelèrent avec ses complices.
Un enfant de huit ans, Jean Galéas, hérita de ce sang. Son infâme tuteur, Louis Sforze, persécuta sa veuve pour usurper sur le fils la puissance ducale; il fit périr Simonetta, ministre intègre de la pauvre mère.
Laurent ne pouvait être indifférent à un crime qui le touchait de si près. L'exemple d'un assassinat impuni menaçait sa vie et sa popularité.
Cette popularité des Médicis était presque souveraine en Toscane. Le peuple n'en recevait que des bienfaits; la jeunesse et la beauté de Laurent et de Julien y ajoutaient le prestige de l'avenir, et la séduction de tous les cœurs. Rien ne manquait à cette maison pour changer cet empire volontaire en sceptre. Il ne fallait qu'un événement pour passionner l'enthousiasme de ce peuple et du sang pour sacrer cette monarchie de l'opinion. Cet événement se préparait dans l'ombre.
La jalousie des grandes familles de Toscane, fomentée par la haine ambitieuse du pape Sixte IV, de son neveu Riario et surtout de l'archevêque de Florence, les secondait. Le principal ennemi des Médicis était François Pazzi, un des chefs de cette illustre maison. Il habitait plus souvent Rome que Florence. Selon les mœurs de ce temps, il y avait établi un comptoir qui rivalisait de pouvoir et d'opulence avec les comptoirs des Médicis. Rien ne semblait autoriser cette haine des Pazzi contre Laurent et Julien, si ce n'est quelques vieux démêlés de justice entre les deux familles, unies en apparence cependant par des bienfaits et des alliances.
Le germe de cette fameuse conjuration fut couvé d'abord à Rome entre Francesco Pazzi et le neveu du pape, Riario. Pazzi, dit-on, se flattait, après avoir abattu les Médicis, de prendre leur place à Florence. Le pape se flattait d'y régner par lui. L'archevêque de Pise, Salviati, élevé à cette dignité en dépit de Laurent, voulait se venger. Ainsi l'ambition, l'envie, la vengeance, les passions les plus sanglantes des hommes se coalisaient pour un crime commun. Ajoutez-y tout ce que la débauche, l'esprit d'aventure, la cupidité à tous risques, présentait d'appât aux conspirateurs, dans Salviati, neveu de l'archevêque; dans Bandini, le plus licencieux des hommes; dans Montesicco, condottiere au service du pape; dans Maffei, prêtre de Volterra, et dans Bagnone, un des secrétaires apostoliques. Le pape ordonna secrètement au roi de Naples, alors son allié, de faire avancer deux mille hommes vers les États toscans pour seconder ses desseins lorsque la conjuration serait accomplie. Riario, neveu du pontife, alla s'établir en attendant dans le palais des Pazzi.
Le plan du complot était dressé; les complices n'avaient point reculé devant le sacrilége uni à l'assassinat. Un seul, Montesicco, avec le reste de loyauté qui honore toujours même le crime dans l'homme dévoué, ayant appris qu'il fallait frapper ses victimes dans une église, au pied de l'autel, au moment de l'élévation qui courbe toutes les têtes devant l'image de Dieu, se récusa, non pour le crime, mais pour le lieu de la scène; les deux prêtres, Maffei et Bagnone persévérèrent.
Le jeune Riario cependant exprima, comme envoyé du pape, son oncle, le désir d'assister au sacrifice solennel, le dimanche 26 avril 1478. Laurent l'invita en conséquence à venir le prendre dans son palais pour l'accompagner avec sa suite. La cérémonie était commencée quand François Pazzi et Bandini, voyant que l'une des principales victimes, Julien, était en retard et manquait au sacrifice, allèrent au-devant de lui pour presser sa marche, et l'ayant trouvé en chemin, affectèrent l'enjouement et la familiarité d'anciens compagnons de plaisirs, pour le prier de se rendre à l'église et pour tâter, en l'embrassant, s'il n'avait point de cuirasse sous ses habits; ils badinèrent même avec lui en entrant dans l'église, pour prévenir tout soupçon et l'empêcher de songer à revenir sur ses pas.
Julien entre sans ombrage; il se place en avant de son frère; l'office commence; les prêtres sont à l'autel. Le signal qui devait être donné par eux est attendu par l'œil attentif des conjurés. Au moment où tous les fronts s'inclinent devant l'hostie consacrée par le célébrant, et où les cloches qui retentissent occupent l'attention des fidèles, Bandini s'élance et plonge son poignard dans la poitrine de Julien. Julien fait quelques pas et tombe inanimé aux pieds de ses assassins. François Pazzi se précipite sur lui pour l'achever, et, dans son impatiente fureur, se perce lui-même la cuisse en cherchant à le frapper de son épée.
Les deux prêtres qui s'étaient chargés de l'immolation de Laurent furent moins habiles ou moins résolus; Maffei dirigea son poignard au cou de Laurent, mais ne fit que l'effleurer derrière la nuque. L'intrépide Laurent déroula son manteau, qu'il tenait du bras gauche, et, tirant son épée de la main droite, disputa sa vie aux conjurés. Les deux prêtres, repoussés par ses domestiques, s'enfuirent. Bandini, plus résolu, se jeta sur lui avec son poignard encore dégouttant du sang de Julien; mais il rencontra François Nori, un des familiers des Médicis, accouru au secours de son maître, qui le fit tomber mort à ses pieds.
Cependant les amis les plus rapprochés des Médicis se groupèrent en foule autour de lui, et, lui faisant un rempart de leurs corps, le poussèrent dans la sacristie, dont Politien ferma les portes de bronze sur lui. Un de ses jeunes amis, craignant que l'épée du prêtre Maffei ne fût empoisonnée, suça la blessure. Le tumulte, la confusion, les cris d'horreur furent tels, autour du chœur, que les assistants crurent à un tremblement de terre, et se réfugièrent, par toutes les issues, dans les cloîtres et autour de Santa-Maria. La jeunesse florentine, un peu revenue de la première terreur de l'événement, se forma d'elle-même en escorte autour de Laurent et le conduisit à son palais par un détour, afin de lui éviter le spectacle du cadavre de l'infortuné Julien.
FIN DE L'ENTRETIEN CXLVII
Paris.—Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43
Pendant que ces meurtres s'accomplissaient dans le sanctuaire de la cathédrale, une autre scène, plus confuse encore, avait lieu sur la place du Gouvernement, dans le palais de la Seigneurie.
Le jeune archevêque de Pise, un des agents les plus envenimés du complot, certain qu'il allait s'accomplir, et désirant ou en éviter l'horreur, ou en saisir plus vite l'à-propos, avait pris le chemin du palais et montait à pas pressés l'escalier immense et sombre de ce palais, semblable à une forteresse du moyen âge. Il était suivi de trente hommes de son parti, marchant un peu en arrière, destinés à porter la main sur les officiers de la Signoria. Il marchait le premier à une certaine distance.
L'intrépide défenseur de Prato, Petrucci, était en ce moment gonfalonnier de Florence. Ayant appris que l'archevêque de Pise était entré dans la première salle, il voulut aller, par respect, au-devant de lui. L'archevêque se troubla à son aspect; il rougit, pâlit, et, cherchant à gagner du temps, il balbutia je ne sais quelle excuse de sa démarche, disant à Petrucci que le pape lui envoyait par lui la permission d'un emploi pour son fils; mais il était si embarrassé dans sa prétendue explication, que Petrucci observa qu'il changeait de couleur et qu'il jetait fréquemment des regards obliques vers les portes, comme s'il eût attendu le secours de quelqu'un. Ses complices s'étaient égarés dans le vaste palais; ils étaient, par bonheur, fourvoyés dans une autre salle. Petrucci, alarmé par le trouble évident de l'archevêque, venait d'entr'ouvrir la porte des bureaux et d'appeler du monde à son aide. On accourut; il rencontra d'abord Poggio, un des complices de l'archevêque, le terrassa et le traîna par les cheveux. Les gens du palais se saisirent de toutes les armes et de tous les ustensiles domestiques qu'ils trouvèrent sous la main pour se défendre ou pour attaquer la suite de l'archevêque qui s'enfuyait.
À ce moment, ils ouvrirent les fenêtres du palais sur la place et aperçurent Giacomo Pazzi qui appelait le peuple à l'insurrection et annonçait l'assassinat du tyran dans l'église. Petrucci, indigné du crime, fit pendre Poggio, son prisonnier, à une des fenêtres, et saisir l'archevêque et les autres conjurés trouvés dans le palais. Tous furent massacrés ou pendus, excepté un seul, qui avait trouvé un asile dans un lambris et qui, après avoir échappé dans sa cachette pendant trois jours, se découvrit à la fin et reçut sa grâce comme ayant assez souffert par le spectacle dont il avait été si longtemps témoin. Le peuple de Florence, au lieu de répondre au cri de liberté, poursuivit dans les rues Giacomo Pazzi et les siens, auteurs d'un crime odieux et qui s'étaient trompés d'heure et de victimes.
Laurent, informé de ces justices populaires, envoya délivrer le jeune cardinal Riario, neveu du pape, qui s'était réfugié à l'ombre de l'autel et qui jurait de son innocence. Il affecta de le croire pour ne pas augmenter le nombre de ses ennemis et pour se ménager la réconciliation avec le pape. Tout le reste périt par la colère du peuple. Florence n'était qu'une scène de carnage où l'on portait à la pointe des lances les têtes des conjurés. Francesco Pazzi fut découvert couché dans un lit pour y étancher le sang de sa blessure. Son cousin Giacomo Pazzi parvint à s'évader de la ville; mais, reconnu dans un village, il fut ramené par les paysans irrités, qu'il conjura en vain de lui donner la mort pour lui éviter le supplice. Salviati, pendu à côté de lui dans ses habits pontificaux, s'attacha avec les dents au corps nu de Pazzi et ne cessa de le déchirer qu'en cessant de vivre.
Un pauvre jeune homme innocent nommé René Pazzi fut confondu avec ses parents, et expira pour le nom et pour le crime de ses oncles. Laurent ne fut pour rien dans ces vengeances, le peuple fit tout. Médicis eut beaucoup de peine à lui inspirer sa magnanimité. Les cadavres des Pazzi, déterrés par le peuple, furent jetés hors des murs et livrés aux oiseaux de proie. Les deux prêtres réfugiés dans le couvent des bénédictins furent découverts et mis en pièces. Les bénédictins eux-mêmes faillirent payer de leurs vies cette hospitalité suspecte. Montesiero, qui fut arrêté, confessa la complicité du pape et subit un supplice moins mérité. Bandini, le premier des assassins, s'échappa jusqu'à Constantinople. Le sultan, par égard pour Laurent, le renvoya au supplice.
Une foule immense assiégeait d'acclamations le palais de Laurent. Il demanda généreusement grâce pour ses ennemis. Le peuple entendit, admira, applaudit, mais n'accorda rien qu'à sa rage.
Julien avait reçu dix-neuf coups de poignard de Bandini et de Pazzi; on lui fit des funérailles expiatoires à San-Lorenzo.
Politien, son ami, le décrit comme un homme d'une beauté accomplie: taille élevée, constitution solide et souple, force à la lutte, habileté à manier les coursiers, bravoure modèle, goût de tous les arts, passion pour la poésie, grâce pour les femmes, discrétion dans ses amours, tel fut son éloge ratifié par son temps. Ce ne fut qu'après sa mort que l'abbé Antonio de Sangullo révéla confidentiellement à Laurent l'existence d'un enfant né, un an auparavant, des amours de Julien avec mademoiselle Irma, personne de la famille des Goxini.
Laurent courut chercher l'enfant et l'adopta. Cet enfant célèbre fut pape sous le nom de Clément VII, et contribua à sauver l'Église. Machiavel écrivit son histoire.
Le corps de troupes que le pape avait fait marcher s'arrêta et se retira après l'assassinat manqué. Laurent ne se fia ni à cet acte, ni aux dispositions du roi de Naples, dont le fils, duc de Calabre, faisait trembler l'Italie. Laurent amnistia tous les parents des coupables. Le frère de l'archevêque de Pise, Salviati, fut appelé par lui, et il lui donna sa fille en mariage. Il reconquit de même par le pardon et des bienfaits le frère de son assassin Maffei de Voltini; le pape Sixte, auquel il avait renvoyé son neveu Riario, qui resta pâle toute sa vie par suite de sa terreur pendant l'exécution du crime, l'excommunia pour toute reconnaissance. Le poëte Alfieri fit mentir la tragédie, comme Sixte avait fait mentir l'excommunication contre Laurent, coupable d'avoir échappé au poignard!
Une armée papale assiégea Arezzo pendant deux ans, jointe à l'armée de Naples. Les Médicis rallièrent à leur cause Malateste, Constantin Sforza, le duc de Mantoue et enfin les Vénitiens. Des revers et des succès signalèrent cette guerre inique, mais les Florentins commençaient à murmurer, quand un acte héroïque de Laurent émut tous les cœurs et changea les esprits.
Il s'évade une nuit de son palais, prend la route de Naples, s'arrête à San-Miniato, ville de Toscane, et publie inopinément une lettre aux états florentins.
«Si je ne vous ai pas confié la cause de mon départ avant de quitter la ville, ce n'est pas sans doute par oubli du respect qui vous est dû, mais parce que j'ai pensé que, dans les circonstances critiques où se trouve notre patrie, il était plus nécessaire d'agir que de délibérer. Il me semble que la paix est devenue d'une nécessité indispensable pour nous; et comme tous les autres moyens de l'obtenir ont été jusqu'ici sans succès, j'ai mieux aimé m'exposer moi-même à quelque danger, que de laisser la ville dans la détresse où elle se trouve: je prétends donc, si vous le permettez, me rendre directement à Naples; espérant que, puisque c'est contre moi personnellement que sont dirigés les coups de nos ennemis, je pourrai, en me livrant entre leurs mains, rendre la paix à mes concitoyens. Ou le roi de Naples n'a que des intentions favorables à la république, comme il l'a souvent assuré, et comme quelques-uns l'ont cru, et il aspire même par sa conduite hostile envers vous à vous rendre service, plutôt qu'à vous priver de votre liberté; ou, dans le fait, il veut la ruine de Florence. S'il est favorablement disposé à votre égard, il n'y a pas de meilleur moyen pour éprouver ses intentions que de me livrer moi-même entre ses mains; c'est, j'ose le dire, la seule manière de nous procurer une paix honorable. Si, au contraire, les projets du roi sont d'anéantir notre liberté, nous nous en apercevrons bientôt; et il vaut mieux acquérir cette lumière par la ruine d'un seul que par celle de tous... D'un autre côté, comme j'ai joui au milieu de vous de plus d'honneurs et de considération sans doute que je n'avais droit d'en attendre, et que peut-être on n'en a accordé à aucun simple citoyen, je me crois plus particulièrement obligé qu'aucun autre à servir les intérêts de mon pays, même aux dépens de ma propre vie. Je suis parti dans cette intention; et peut-être est-ce la volonté de Dieu, que, comme cette guerre a commencé par le sang de mon frère et par le mien, elle se termine aujourd'hui par mon intervention. Si le succès de cette démarche répond à mes vœux, je me réjouirai d'avoir rendu la paix à mon pays, et recouvré la sécurité pour moi-même. Si la fortune en décide autrement, du moins mon malheur sera adouci par l'idée qu'il était nécessaire au bien public: car si nos ennemis ne veulent que ma ruine, je serai entre leurs mains. Si leur ambition menaçait la liberté publique, je ne doute point que mes concitoyens ne s'unissent pour la défendre jusqu'à la dernière extrémité, et, je l'espère, avec autant de succès que nos ancêtres l'ont fait autrefois. Tels sont les sentiments avec lesquels je vais poursuivre l'exécution de mon dessein, suppliant le ciel de m'accorder dans cette occasion la grâce de faire tout ce que chaque citoyen doit être prêt à entreprendre dans tous les instants pour le bonheur de sa patrie.»
De San-Miniato, le 7 décembre 1479.
Ce départ était un de ces actes subits d'honneur que le cœur tente avant que la réflexion l'ait mûri; il étonna amis et ennemis dans Florence. C'est le propre de ces coups: ils déroutent, et c'est leur force. La politique a ses illuminations comme le champ de bataille. Peu de mois auparavant cependant, le roi Ferdinand de Naples passait pour avoir fait précipiter d'une fenêtre le fameux Piccini, à qui François Sforza, duc de Milan, venait de donner sa fille Druziane en mariage.
Laurent s'embarqua à Pise. Son arrivée, quoique inopinée, lui parut de bon augure. Il fut surpris de se voir attendu. Le fils et le petit-fils du roi étaient venus au-devant de lui sur la darse; et la foule se portait sur la route d'un homme si célèbre. Dès la première entrevue avec le roi, Médicis se montra ce qu'il était, grand politique. Il fit comprendre à Ferdinand le contre-sens qu'il y avait pour les voisins d'un pontife ambitieux à affaiblir la Toscane, alliée naturelle et nécessaire de Naples. Il lui raconta dans ses détails secrets l'horrible conjuration à laquelle il venait d'échapper et qui l'avait privé d'un frère. Le roi fut convaincu et surtout touché: vixit præsentia famam. Il ne promit rien, mais il fit tout pressentir.
Laurent gagna les ministres et séduisit le peuple par ses fêtes et ses libéralités. Il partit enfin, au bout de trois mois de séjour, emportant un traité d'alliance. Mais, à peine en mer, le roi lui expédia un vaisseau pour le ramener, sous prétexte que le pape voulait signer aussi la réconciliation. Laurent, heureux de sa témérité, ne voulut pas en risquer le prix par une imprudence inutile; il continua sa navigation. Politien, son ami, célébra ce retour par un salut poétique.
Les mouvements de Mahomet II contre l'Italie, où il vint assiéger Otrante, obligèrent le pape à changer de dessein et à lever l'interdit qui frappait la Toscane.
Ainsi le génie de Laurent, secondé par la fortune, le rendait cher à son pays; une conjuration sanglante avait été le sacre de sa maison. Il faut une émotion au peuple pour que son cœur et son imagination s'attachent à un homme nouveau.
Du moment où leur sang eut coulé, les Médicis furent rois sans couronne. Julien, en succombant sous les coups des Pazzi, avait légué le sceptre à son frère.
L'absence d'ambitions froissées, dans Laurent, et ses goûts littéraires et philosophiques donnaient à la Toscane la sécurité qu'elle désirait. Il briguait le trône par son désintéressement même. La paix qu'il venait de rapporter à son pays lui laissait le loisir de se livrer aux arts et aux lettres.
Il écrivait à Marcile Ficino, son ami et son correspondant intime: «Quand mon âme est lasse du fracas des affaires publiques, et que mes oreilles sont assourdies par les cris tumultueux des citoyens, comment supporterais-je une pareille gêne si je ne trouvais un délassement dans l'étude!»
Pic de la Mirandole, le prodige lettré d'Italie, dans ses Mémoires, disait que le génie de Laurent était à la fois si énergique et si souple, qu'il paraissait avoir été formé pour triompher dans tous les genres. «Ce qui m'étonne surtout, ajoutait ce juge si compétent, c'est qu'au moment où il est le plus engagé dans les affaires de la république, il peut ramener l'entretien sur des sujets de littérature et de philosophie avec autant de liberté et de facilité que s'il était le maître de son temps comme de ses pensées.»
Il écrivait des sonnets, restés classiques, et s'excusait en ces termes de se livrer à la poésie, crime illustre dont on l'accusait:
«Il y a quelques personnes, dit-il, qui m'accuseront peut-être d'avoir perdu mon temps à écrire des vers et des commentaires sur des sujets amoureux, précisément lorsque j'étais plongé dans des occupations très-graves et très-multipliées. Je réponds à cela que sans doute je serais très-condamnable, si la nature avait accordé aux hommes la faculté de pouvoir s'occuper dans tous les instants des choses qui sont le plus véritablement dignes d'estime; mais comme cette faculté n'a été donnée qu'à un petit nombre d'individus, et que ceux-là mêmes ne trouvent pas souvent dans le cours de leur vie l'occasion d'en faire usage, il me semble, en considérant l'imperfection de notre nature, que l'on doit accorder le plus d'estime aux occupations dans lesquelles il y a le moins à reprendre.—Si les raisons que j'ai apportées déjà ne paraissaient pas suffire à ma justification, ajoute-t-il ensuite, je n'ai plus qu'à me recommander à l'indulgence de mes lecteurs. Persécuté comme je l'ai été dès ma jeunesse, peut-être me pardonnera-t-on d'avoir cherché quelque consolation dans ce genre de travail.»
Dans la suite de ses Commentaires, il a cru devoir donner quelques détails sur sa situation particulière.
«J'avais le projet, dit-il en faisant l'exposition de ce sonnet, de rapporter les persécutions que j'ai éprouvées; mais la crainte de paraître orgueilleux et plein d'ostentation me détermine à passer rapidement sur ces circonstances: véritablement, il est difficile d'éviter ces imputations lorsqu'on parle de soi. Le marin qui nous raconte les dangers qu'il a courus dans sa navigation a plutôt en vue de nous faire admirer ses talents et sa prudence, que les faveurs dont il est redevable à sa bonne fortune; et souvent, il lui arrive d'exagérer ses périls pour augmenter notre admiration: de même les médecins ne manquent guère à présenter la situation de leur malade comme beaucoup plus alarmante qu'elle ne l'est en effet, afin que, s'il vient à mourir, ce malheur soit plutôt attribué à la force de la maladie qu'à leur défaut d'habileté; et que s'il en réchappe, le mérite de la cure paraisse encore plus grand. Je me bornerai donc à dire que j'ai éprouvé des angoisses cruelles, car j'avais pour ennemis des hommes dont l'habileté égalait la puissance, et bien décidés à consommer ma ruine par tous les moyens dont ils pourraient disposer; tandis que, d'un autre côté, n'ayant à opposer à de si formidables ennemis que ma jeunesse et mon inexpérience (et, je dois le dire aussi, l'assistance que je tirais de la bonté divine), je me vis réduit à un tel degré d'infortune, que j'eus en même temps à supporter la terreur religieuse d'une excommunication et le pillage de mes propriétés, à résister aux efforts qu'on faisait pour me dépouiller de mon crédit dans l'État, mettre le désordre dans ma famille, et me priver de la vie par des attentats sans cesse renouvelés, en sorte que la mort même me paraissait le moindre des maux que j'avais à éviter. Dans une situation si déplorable, on ne s'étonnera pas, sans doute, que j'aie tâché de détourner ma pensée sur des objets plus agréables, et que j'aie cherché à me distraire un moment de tant d'inquiétudes, en célébrant les charmes de ma maîtresse.»
C'était le superflu de sa grande âme, le luxe de son génie.
Ici, vous oubliez que vous lisez l'histoire du fondateur d'une grande dynastie et vous croyez lire l'histoire d'un grand poëte. Pétrarque était mort en 1374, Boccace en 1375. Tout se taisait, on balbutiait; Laurent, amoureux comme Pétrarque, écrivit comme lui ces sonnets qui immortalisent les flammes du cœur. La vigueur de son imagination et la pureté de son style le distinguaient de tous ceux, excepté Politien, qui vivaient alors dans sa familiarité à Florence. Il fut le second restaurateur de la belle poésie italienne, en sorte que s'il n'eût pas été Médicis, il eut été un second Pétrarque. Les descriptions dont il embellit ses pensées sont comparables aux plus pittoresques de Virgile lui-même.