En ce temps, Molière osa enfin habiter avec sa femme Madeleine Béjart. Sa belle-mère s'en irrita, la maison devint intenable; on s'apaisa, mais l'affection que la Béjart avait eue pour lui s'éteignit. Il resta pénétré du sentiment de son ingratitude entre une amie qu'il avait trahie et une jeune épouse qui devait le trahir; mais son talent le consolait toujours. Il avait été faible et il était bon.
Baron, objet de la jalousie de la Béjart, en reçut des injures et un soufflet; il se retira chez la Raisin. Molière le conjura de rentrer chez lui. Le regret et le remords l'attendrirent. Il revint. Molière le combla de caresses.
Peu de temps après, un homme, dont le nom de famille était Mignot, et Mondorge celui de comédien, se trouvant dans une triste situation, prit la résolution d'aller à Auteuil, où Molière avait une maison et où il était actuellement, pour tâcher d'en tirer quelques secours pour les besoins pressants d'une famille qui était dans une misère affreuse. Baron, à qui ce Mondorge s'adressa, s'en aperçut aisément, car ce pauvre comédien faisait le spectacle du monde le plus pitoyable. Il dit à Baron, qu'il savait être un assuré protecteur auprès de Molière, que l'urgente nécessité où il était lui avait fait prendre le parti de recourir à lui, pour le mettre en état de rejoindre quelque troupe avec sa famille; qu'il avait été le camarade de M. de Molière en Languedoc, et qu'il ne doutait pas qu'il ne lui fît quelque charité, si Baron voulait bien s'intéresser pour lui.
Baron monta dans l'appartement de Molière, et lui rendit le discours de Mondorge, avec peine, et avec précaution pourtant, craignant de rappeler désagréablement à un homme fort riche l'idée d'un camarade fort gueux. «Il est vrai que nous avons joué la comédie ensemble, dit Molière, et c'est un fort honnête homme; je suis fâché que ses petites affaires soient en si mauvais état. Que croyez-vous, ajouta-t-il, que je doive lui donner?» Baron se défendit de fixer le plaisir que Molière voulait faire à Mondorge, qui, pendant que l'on décidait sur le secours dont il avait besoin, dévorait dans la cuisine, où Baron lui avait fait donner à manger. «Non, répondit Molière, je veux que vous déterminiez ce que je dois lui donner.» Baron, ne pouvant s'en défendre, statua sur quatre pistoles, qu'il croyait suffisantes pour donner à Mondorge la facilité de joindre une troupe. «Eh bien, je vais lui donner quatre pistoles pour moi, dit Molière à Baron, puisque vous le jugez à propos; mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour vous: je veux qu'il connaisse que c'est à vous qu'il a l'obligation du service que je lui rends. J'ai aussi, ajouta-t-il, un habit de théâtre dont je crois que je n'aurai plus besoin: qu'on le lui donne; le pauvre homme y trouvera de la ressource pour sa profession.» Cependant cet habit, que Molière donnait avec tant de plaisir, lui avait coûté deux mille cinq cents livres, et il était presque tout neuf. Il assaisonna ce présent d'un bon accueil qu'il fit à Mondorge, qui ne s'était pas attendu à tant de libéralité.
Bien qu'il eût un revenu de trente mille livres de rente, il n'avait pour son service personnel qu'une servante, pleine de bon sens et dont il interrogeait l'instinct avant de donner ses pièces. Elle se nommait Laforest, et il la rendit ainsi à jamais célèbre. Rohault et Mignard, le fameux peintre, le consolaient par leur affection de ses disgrâces. Ils allaient souvent s'enfermer avec lui dans sa maison de campagne d'Auteuil.
«Ne me plaignez-vous pas, leur dit-il un jour d'abandon, d'être d'une profession et dans une situation si opposées aux sentiments et à l'humeur que présentement? J'aime la vie tranquille, et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et turbulents, sur lesquels je n'avais pas compté dans les commencements, et auxquels il faut absolument que je me donne tout entier malgré moi. Avec toutes les précautions dont un homme peut être capable, je n'ai pas laissé de tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient sans réflexion ont accoutumé de tomber.—Oh! oh! dit M. Rohault.—Oui, mon cher monsieur Rohault, je suis le plus malheureux des hommes, ajouta Molière, et je n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que j'étais trop austère pour une société domestique. J'ai cru que ma femme devait assujettir ses manières à sa vertu et à mes intentions; et je sens bien que, dans la situation où elle est, elle eût encore été plus malheureuse que je ne le suis si elle l'avait fait. Elle a de l'enjouement, de l'esprit; elle est sensible au plaisir de le faire valoir; tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en plains. Cette femme, cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut jouir agréablement de la vie; elle va son chemin; et, assurée par son innocence, elle dédaigne de s'assujettir aux précautions que je lui demande. Je prends cette négligence pour du mépris; je voudrais des marques d'amitié, pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût plus de justesse dans sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma femme, toujours égale et libre dans la sienne, qui serait exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le suis, me laisse impitoyablement dans mes peines; et, occupée seulement du désir de plaire en général, comme toutes les femmes, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma faiblesse. Encore, si je pouvais jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterais, pour m'étourdir sur mes chagrins et sur mon inquiétude! mais vos occupations indispensables, et les miennes, m'ôtent cette satisfaction.» M. Rohault étala à Molière toutes les maximes d'une saine philosophie pour lui faire entendre qu'il avait tort de s'abandonner à ses déplaisirs. «Eh! lui répondit Molière, je ne saurais être philosophe avec une femme aussi aimable que la mienne; et peut-être qu'en ma place, vous passeriez encore de plus mauvais quarts d'heure.»
Son ami de collége et de table, Chapelle, l'amusait par ses ivresses, mais ne le consolait pas. Aimé Martin raconte ses scandales et son égoïsme; Molière en avait pitié, mais continuait par habitude à l'aimer.
Le Tartuffe parut alors; il fut fort goûté aux lectures. Le roi, qui ne se doutait pas de l'usage qu'on en ferait un jour, vit sans crainte cette satire contre la fausse dévotion, dont il redoutait les excès. Sa morale, fort relâchée avec les femmes, ne sentait pas les contre-coups qui frappaient sur lui-même. On lui fit des représentations: il défendit de jouer le Tartuffe. Il était alors à l'armée; Molière, qu'il aimait tendrement, alla se plaindre. Bah! dit le roi, les hypocrites permettent qu'on joue Dieu et le ciel, mais ne veulent pas qu'on les joue eux-mêmes. Jouez-les toujours; la fausse dévotion n'est qu'un mensonge; les vices sont à vous.»
Louis XIV, charmé du bon sens de Molière, se plaisait à l'entretenir quatre ou cinq heures tête à tête. La protection du prince sauva plusieurs fois la bonne comédie: Tartuffe, les Précieuses, le Bourgeois gentilhomme, les vices du cœur, de l'esprit, des salons, de la langue même, pâlirent devant le roi du bon sens. Il fut complice de tout ce que Molière imagina pour amuser et corriger son règne. M. Michelet a merveilleusement analysé tout cela, en l'exagérant un peu, comme les critiques philosophes, mais le fond est vrai et les couleurs authentiques.
Le Misanthrope, le meilleur de ses drames, et dont le seul défaut est que le dénoûment ne sort pas du caractère, mais de l'autorité, tomba; le sujet était trop triste pour un parterre de Français. Il faut réfléchir pour l'accepter. Le rire est la loi suprême de la comédie, on est plus tenté de pleurer au Misanthrope. Le Misanthrope n'est pas un caractère, c'est une manie. Une manie amuse un moment, mais ne fournit pas un long drame. Molière se résigna et il attendit; il avait tellement travaillé son sujet, qu'il ne pouvait s'imaginer qu'il se fût trompé. Les vers, sans être poétiques, étaient de la plus vigoureuse satire. C'était de la poésie de Boileau, son voisin et son ami d'Auteuil.
Il se raccommoda avec le peuple par une farce grossière appelée le Sabotier. «Si je ne travaillais que pour des philosophes, disait-il à ce propos, mes ouvrages seraient tournés tout autrement, mais je parle aux foules, où il y a peu de gens d'esprit. Si c'était à recommencer, je ne choisirais jamais cette profession.» C'est alors qu'il fit jouer M. de Pourceaugnac, cette farce immortelle qui fait rire encore le peuple d'aujourd'hui. L'éclat de rire qu'on arrache au peuple par les moyens souvent ignobles est la grimace du ridicule, le sublime du commun; mais le vrai génie s'abaisse comme il s'élève, et quand il daigne y descendre, il le trouve et le rend impérissable. Le chef-d'œuvre est de réunir les deux. C'est ce que Molière fit dans le Bourgeois gentilhomme. La pièce déplut au public, et charma Louis XIV; il en félicita Molière, il était assez homme de goût pour y saisir les deux ridicules de la noblesse et de la bourgeoisie, il était placé assez haut pour se moquer de son peuple.
Le Bourgeois gentilhomme fut joué pour la première fois à Chambord, au mois d'octobre 1670. Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que celle-là, et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant de déplaisir. Le roi ne lui en dit pas un mot à son souper, et tous les courtisans la mettaient en morceaux. «Molière nous prend assurément pour des grues, de croire nous divertir avec de telles pauvretés, disait M. le duc de...—Qu'est-ce qu'il veut dire avec son haluba, balachou? ajoutait M. le duc de...; le pauvre homme extravague, il est épuisé: si quelque autre auteur ne prend le théâtre, il va tomber; cet homme-là donne dans la farce italienne.» Il se passa cinq jours avant que l'on représentât cette pièce pour la seconde fois, et pendant ces cinq jours, Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre; il appréhendait le mauvais compliment du courtisan prévenu; il envoyait seulement Baron à la découverte, qui lui rapportait toujours de mauvaises nouvelles. Toute la cour était révoltée.
Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la représentation, le roi, qui n'avait point encore porté son jugement, eut la bonté de dire à Molière: «Je ne vous ai point parlé de votre pièce à la première représentation, parce que j'ai appréhendé d'être séduit par la manière dont elle avait été représentée; mais, en vérité, Molière, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est excellente.» Molière reprit haleine au jugement de Sa Majesté; et aussitôt il fut accablé de louanges par les courtisans, qui tout d'une voix répétaient, tant bien que mal, ce que le roi venait de dire à l'avantage de cette pièce. «Cet homme-là est inimitable, disait le même duc de...; il y a un vis comica dans tout ce qu'il fait que les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré que lui.» Quel malheur pour ces messieurs que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment la première fois! ils n'auraient pas été à la peine de se rétracter, et de s'avouer faibles connaisseurs en ouvrages. Je pourrais rappeler ici qu'ils avaient été auparavant surpris par le sonnet du Misanthrope. À la première lecture, ils en furent saisis, ils le trouvèrent admirable; ce ne furent qu'exclamations, et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent fort mauvais que le Misanthrope fît voir que ce sonnet était détestable.
En effet, y a-t-il rien de plus beau que le premier acte du Bourgeois gentilhomme? Il devait, du moins, frapper ceux qui jugent avec équité par les connaissances les plus communes; et Molière avait bien raison d'être mortifié de l'avoir travaillé avec tant de soin, pour être payé de sa peine par un mépris assommant; et si j'ose me prévaloir d'une occasion si peu considérable par rapport au roi, on ne peut trop admirer son heureux discernement, qui n'a jamais manqué de justesse dans les petites occasions comme dans les grands événements.
Au mois de novembre de la même année 1670, que l'on représenta le Bourgeois gentilhomme à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce. Chaque bourgeois y croyait trouver son voisin peint au naturel; et il ne se lassait point d'aller voir ce portrait: le spectacle d'ailleurs, quoique outré et hors du vraisemblable, mais parfaitement bien exécuté, attirait les spectateurs; et on laissait gronder les critiques sans faire attention à ce qu'ils disaient contre cette pièce.
En 1672, il donna les Femmes savantes, honnies à la ville, soutenues également par le roi.
Molière et Racine n'étaient point amis; leurs caractères ne différaient pas moins que leurs génies. Racine avait manqué de sincérité en Molière, qui cessa de l'estimer tout en l'admirant. Il aimait mieux Corneille, avec lequel il composa Psyché. Mais ses prodigieux travaux et ses chagrins domestiques épuisaient ses forces.
Deux mois avant sa mort, Boileau, son voisin, alla le voir. Il le trouva de plus en plus malade de sa toux, et faisant des efforts de poitrine qui semblaient le menacer d'une fin prochaine. Molière, assez froid naturellement, fit plus d'amitiés que jamais à M. Despréaux. Cela l'engagea à lui dire: «Mon pauvre monsieur Molière, vous voilà dans un pitoyable état. La contention continuelle de votre esprit, l'agitation continuelle de vos poumons sur votre théâtre, tout enfin devrait vous déterminer à renoncer à la représentation. N'y a-t-il que vous dans la troupe qui puisse exécuter les premiers rôles? Contentez-vous de composer, et laissez l'action théâtrale à quelqu'un de vos camarades: cela vous fera plus d'honneur dans le public, qui regardera vos acteurs comme vos gagistes; vos acteurs, d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre supériorité.—Ah! monsieur, répondit Molière, que me dites-vous là? Il y a un honneur pour moi à ne point quitter.» «Plaisant point d'honneur, disait en soi-même le satirique, qui consiste à se noircir tous les jours le visage pour se faire une moustache de Sganarelle, et à dévouer son dos à toutes les bastonnades de la comédie! Quoi! cet homme, le premier de notre temps pour l'esprit et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingénieux censeur de toutes les folies humaines, en a une plus extraordinaire que celles dont il se moque tous les jours! Cela montre bien le peu que sont les hommes.» (Menagiana et Bolœana.)
Il mourut en scène. En figurant dans la cérémonie burlesque de son Malade imaginaire, il se sentit pris d'une légère convulsion qu'il contint jusqu'à la fin; le frisson alors le saisit; son disciple Baron s'en aperçut, le conduisit dans sa loge et lui donna sa robe de chambre. Molière lui demanda ce que l'on disait de sa pièce. Baron lui répondit que ses ouvrages avait toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentait, plus on les goûtait. «Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que tantôt.—Cela est vrai, lui répondit Molière; j'ai un froid qui me tue.» Baron, après lui avoir touché les mains, qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les réchauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident, du Palais-Royal dans la rue de Richelieu, où il logeait. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avait toujours provision pour elle; car on ne pouvait avoir plus de soins de sa personne qu'elle en avait. «Eh non! dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi; vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre; donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.» Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir. «Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.» Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir craché il demanda de la lumière. «Voici, dit-il, du changement.» Baron, ayant vu le sang qu'il venait de rendre, s'écria avec frayeur. «Ne vous épouvantez point, lui dit Molière; vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu'elle monte.» Il resta assisté de deux sœurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnait l'hospitalité. Elles lui prodiguèrent, à ce dernier moment de sa vie, tout le secours édifiant que l'on pouvait attendre de leur charité, et il leur fit paraître tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la résignation qu'il devait à la volonté du Seigneur. Enfin, il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes sœurs; le sang qui sortait par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. J'ai cru que je devais entrer dans le détail de la mort de Molière, pour désabuser le public de plusieurs histoires que l'on a faites à cette occasion. Il mourut le vendredi 17e du mois de février de l'année 1673, âgé de cinquante-trois ans, regretté de tous les gens de lettres, des courtisans et du peuple. Il n'a laissé qu'une fille. Mademoiselle Poquelin fait connaître, par l'arrangement de sa conduite, et par la solidité et l'agrément de sa conversation, qu'elle a moins hérité des biens de son père que de ses bonnes qualités.
Aussitôt que Molière fut mort, Baron alla à Saint-Germain en informer le roi.
Boileau le pleure; il explique en deux vers touchants les difficultés qu'on eut à vaincre pour obtenir sa sépulture:
Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière,
Pour jamais sous sa tombe eût enfermé Molière.
L'ombre de l'envie suit les vrais grands hommes jusqu'au seuil de l'autre monde.
Continuons:
Après l'Étourdi, les Fâcheux, l'École des maris, Molière écrivit son premier chef-d'œuvre, l'École des femmes. Nous ne l'analyserons pas, tout le monde la connaît, nous nous bornerons à citer pour tout commentaire les passages les plus saillants de ce langage poétique où il commençait à exceller.
Arnolphe est un vieillard amoureux d'une jeune fille tout ignorante et toute naïve qu'il a retirée dans sa maison, sous la garde de deux domestiques très-simples, l'un nommé Alain, l'autre Georgette, et qu'il désire épouser. Après quelques conversations avec Alain et Georgette, auxquels il confie son dessein, il cause enfin avec Agnès:
ARNOLPHE.
Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée?
AGNÈS.
Hors les puces, qui m'ont la nuit inquiétée.
ARNOLPHE.
Ah! vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser.
AGNÈS.
Vous me ferez plaisir.
ARNOLPHE.
Je le puis bien penser.
Que faites-vous donc là?
AGNÈS.
Je me fais des cornettes.
Vos chemises de nuit et vos coiffes sont faites.
ARNOLPHE.
Ah! voilà qui va bien; allez, montez là-haut.
Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantôt,
Et je vous parlerai d'affaires importantes.
Agnès sort, Arnolphe reste seul et, dans le transport de sa satisfaction, il devient lyrique et s'écrie:
Héroïnes du temps, mesdames les savantes,
Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments,
Je défie à la fois tous vos vers, vos romans,
Vos lettres, billets doux, toute votre science,
De valoir cette honnête et pudique ignorance.
Ce n'est pas par le bien qu'il faut être ébloui,
Et pourvu que l'honneur soit...
Ici il est interrompu par le jeune Horace, fils d'un de ses voisins, qui lui fait la confidence de l'amour qu'il éprouve pour une jeune beauté qui loge dans la maison d'où sort Arnolphe. Horace lui raconte les tendres regards d'Agnès du haut du balcon. «Quant à l'homme qui entretient Agnès dans cette maison, ajoute-t-il, on m'en a parlé comme d'un ridicule, ne le connaissez-vous pas?»
ARNOLPHE, à part.
La fâcheuse pilule!
HORACE.
Eh! vous ne dites mot?
ARNOLPHE.
Eh! oui, je le connoi.
C'est un fou, n'est-ce pas?
ARNOLPHE.
Eh!...
HORACE.
Qu'en dites-vous, quoi?
Eh! c'est-à-dire oui? jaloux à faire rire?
Sot, je vois qu'il en est ce que l'on a pu dire.
Enfin, l'aimable Agnès a su m'assujettir,
C'est un joli bijou, pour ne vous point mentir,
Et ce serait péché qu'une beauté si rare
Fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre.
. . . . . . . . . .
ARNOLPHE, à Agnès.
(Mettant le doigt sur son front.)
Là, regardez-moi là, durant cet entretien;
Et, jusqu'au moindre mot, imprimez-le-vous bien.
Je vous épouse, Agnès; et, cent fois la journée,
Vous devez bénir l'heur[22] de votre destinée,
Contempler la bassesse où vous avez été,
Et dans le même temps admirer ma bonté,
Qui, de ce vil état de pauvre villageoise,
Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise,
Et jouir de la couche et des embrassements
D'un homme qui fuyait tous ces engagements,
Et dont à vingt partis, fort capables de plaire,
Le cœur a refusé l'honneur qu'il veut vous faire.
Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux
Le peu que vous étiez sans ce nœud glorieux,
Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise
À mériter l'état où je vous aurai mise,
À toujours vous connaître, et faire qu'à jamai
Je puisse me louer de l'acte que je fais[23].
Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage:
À d'austères devoirs le rang de femme engage;
Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends,
Pour être libertine et prendre du bon temps.
Votre sexe n'est là que pour la dépendance:
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu'on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité:
L'une est moitié suprême, et l'autre subalterne;
L'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne;
Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
Montre d'obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître, un enfant à son père,
À son supérieur le moindre petit frère,
N'approche point encor de la docilité,
Et de l'obéissance, et de l'humilité,
Et du profond respect où la femme doit être
Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître[24].
Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux,
Son devoir aussitôt est de baisser les yeux,
Et de n'oser jamais le regarder en face,
Que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce.
C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui;
Mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui.
Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines
Dont par toute la ville on vante les fredaines,
Et de vous laisser prendre aux assauts du malin,
C'est-à-dire d'ouïr aucun jeune blondin.
Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne,
C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne;
Que cet honneur est tendre et se blesse de peu;
Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu;
Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes
Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes[25].
Ce que je vous dis là ne sont point des chansons;
Et vous devez du cœur dévorer ces leçons.
Si votre âme les suit, et fuit d'être coquette,
Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette;
Mais s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond,
Elle deviendra lors noire comme un charbon;
Vous paraîtrez à tous un objet effroyable,
Et vous irez un jour, vrai partage du diable,
Bouillir dans les enfers à toute éternité,
Dont veuille vous garder la céleste bonté!
Faites la révérence. Ainsi qu'une novice
Par cœur dans le couvent doit savoir son office,
Entrant au mariage il en faut faire autant;
Et voici dans ma poche un écrit important
Qui vous enseignera l'office de la femme.
J'en ignore l'auteur: mais c'est quelque bonne âme;
Et je veux que ce soit votre unique entretien.
(Il se lève.)
Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien[26].
Ces vers ne sont-ils pas aussi parfaits que plaisants. N'est-ce pas le rhythme de la déclaration d'amour à Zaïre? Je vous aime, Zaïre! et la gravité du sentiment éclate de même dans la solennité des formes. Mais Arnolphe a beau dire et beau faire, il est constamment dupe de son âge et de la naïveté de sa pupille. Elle finit par s'évader avec Horace. Mais Enrique, le père d'Agnès, se découvre et lui fait épouser Horace. Arnolphe se retire en gémissant, et le drame finit par le mariage.
Le Misanthrope, plus beau encore, mais moins gai, entre de plein saut dans son sujet par un dialogue avec son ami Philinte:
PHILINTE.
Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?
ALCESTE.
Laissez-moi, je vous prie.
PHILINTE.
Mais encor, dites-moi, quelle bizarrerie...
ALCESTE.
Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.
PHILINTE.
Mais on entend les gens au moins, sans se fâcher.
ALCESTE.
Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.
PHILINTE.
Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre;
Et, quoique amis, enfin, je suis tout des premiers...
ALCESTE, se levant brusquement.
Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers.
J'ai fait jusques ici profession de l'être;
Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître,
Je vous déclare net que je ne le suis plus,
Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.
PHILINTE.
Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte?
ALCESTE.
Allez, vous devriez mourir de pure honte;
Une telle action ne saurait s'excuser,
Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser.
Je vous vois accabler un homme de caresses,
Et témoigner pour lui les dernières tendresses;
De protestations, d'offres et de serments
Vous chargez la fureur de vos embrassements;
Et quand je vous demande, après, quel est cet homme,
À peine pouvez-vous dire comme il se nomme;
Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant,
Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent.
Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme,
De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme;
Et si, par un malheur, j'en avais fait autant,
Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant.
PHILINTE.
Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable;
Et je vous supplierai d'avoir pour agréable
Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt,
Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît.
Que la plaisanterie est de mauvaise grâce!
PHILINTE.
Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse?
ALCESTE.
Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
PHILINTE.
Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie,
Il faut bien le payer de la même monnoie,
Répondre comme on peut à ses empressements,
Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.
ALCESTE.
Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode;
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles,
Qui de civilités avec tous font combat,
Et traitent du même air l'honnête homme et le fat.
Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse,
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous un éloge éclatant,
Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant?
Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située
Qui veuille d'une estime ainsi prostituée;
Et la plus glorieuse a des régals peu chers,
Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers.
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
Morbleu! vous n'êtes pas pour être de mes gens;
Je refuse d'un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait de mérite aucune différence;
Je veux qu'on me distingue; et, pour le trancher net,
L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.[27]
PHILINTE.
Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende
Quelques dehors civils que l'usage demande.
ALCESTE.
Non, vous dis-je; on devrait châtier sans pitié
Ce commerce honteux de semblants d'amitié.
Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre
Le fond de notre cœur dans nos discours se montre,
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais sous de vains compliments.
Il est bien des endroits où la pleine franchise
Deviendrait ridicule, et serait peu permise;
Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur.
Serait-il à propos, et de la bienséance,
De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense?
Et, quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît,
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est?
ALCESTE.
Oui.
PHILINTE.
Quoi! vous iriez dire à la vieille Émilie
Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie,
Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?
ALCESTE.
Sans doute.
PHILINTE.
À Dorilas, qu'il est trop importun,
Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse
À conter sa bravoure et l'éclat de sa race?
ALCESTE.
Fort bien.
PHILINTE.
Vous vous moquez.
ALCESTE.
Je ne me moque point,
Et je vais n'épargner personne sur ce point.
Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville
Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile;
J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font;
Je ne trouve partout que lâche flatterie,
Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie;
Je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein
Est de rompre en visière à tout le genre humain.
PHILINTE.
Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage.
Je ris des noirs accès où je vous envisage,
Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris,
Les deux frères que peint l'École des maris,
Dont...
ALCESTE.
Mon Dieu! laissons là vos comparaisons fades.
PHILINTE.
Non: tout de bon, quittez toutes ces incartades.
Le monde par vos soins ne se changera pas:
Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas,
Je vous dirai tout franc que cette maladie,
Partout où vous allez, donne la comédie;
Et qu'un si grand courroux contre les mœurs du temps
Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.
ALCESTE.
Tant mieux, morbleu! tant mieux, c'est ce que je demande
Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande.
Tous les hommes me sont à tel point odieux,
Que je serais fâché d'être sage à leurs yeux.
Vous voulez un grand mal à la nature humaine.
ALCESTE.
Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine.
PHILINTE.
Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
Seront enveloppés dans cette aversion?
Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes...
ALCESTE.
Non, elle est générale, et je hais tous les hommes:
Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants,
Et les autres, pour être aux méchants complaisants,
Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
De cette complaisance on voit l'injuste excès
Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès.
Au travers de son masque on voit à plein le traître;
Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être;
Et ses roulements d'yeux et son ton radouci
N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici.
On sait que ce pied-plat, digne qu'on le confonde,
Par de sales emplois s'est poussé dans le monde,
Et que par eux son sort, de splendeur revêtu,
Fait gronder le mérite et rougir la vertu;
Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne
Son misérable honneur ne voit pour lui personne:
Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,
Tout le monde en convient, et nul n'y contredit.
Cependant sa grimace est partout bienvenue;
On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue;
Et s'il est, par la brigue, un rang à disputer,
Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter.
Têtebleu! ce me sont de mortelles blessures,
De voir qu'avec le vice on garde des mesures;
Et parfois il me prend des mouvements soudains
De fuir dans un désert l'approche des humains.
PHILINTE.
Mon Dieu! des mœurs du temps mettons-nous moins en peine
Et faisons un peu grâce à la nature humaine;
Ne l'examinons point dans la grande rigueur,
Et voyons ses défauts avec quelque douceur.
Il faut parmi le monde une vertu traitable;
À force de sagesse, on peut être blâmable;
La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l'on soit sage avec sobriété.
Cette grande roideur des vertus des vieux âges
Heurte trop notre siècle et les communs usages;
Elle veut aux mortels trop de perfection:
Il faut fléchir au temps sans obstination;
Et c'est une folie à nulle autre seconde,
De vouloir se mêler de corriger le monde.
J'observe, comme vous, cent choses tous les jours,
Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours;
Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître,
En courroux, comme vous, on ne me voit point être;
Je prends tout doucement les hommes comme ils sont;
J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font;
Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville,
Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
ALCESTE.
Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien,
Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien?
Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse,
Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice,
Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous,
Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?
PHILINTE.
Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure,
Comme vices unis à l'humaine nature;
Et mon esprit, enfin, n'est pas plus offensé
De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,
Que de voir des vautours affamés de carnage,
Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.
ALCESTE.
Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler,
Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler,
Tant ce raisonnement est plein d'impertinence!
PHILINTE.
Ma foi, vous ferez bien de garder le silence.
Contre votre partie éclatez un peu moins,
Et donnez au procès une part de vos soins.
ALCESTE.
Je n'en donnerai point, c'est une chose dite.
PHILINTE.
Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?
Qui je veux? La raison, mon bon droit, l'équité.
PHILINTE.
Aucun juge par vous ne sera visité?
ALCESTE.
Non. Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse?
PHILINTE.
J'en demeure d'accord: mais la brigue est fâcheuse,
Et...
ALCESTE.
Non. J'ai résolu de n'en pas faire un pas.
J'ai tort, ou j'ai raison.
PHILINTE.
Ne vous y fiez pas.
ALCESTE.
Je ne remuerai point.
PHILINTE.
Votre partie est forte,
Et peut, par sa cabale, entraîner...
ALCESTE.
Il n'importe.
PHILINTE.
Vous vous tromperez.
ALCESTE.
Soit. J'en veux voir le succès.
Mais...
ALCESTE.
J'aurai le plaisir de perdre mon procès.
PHILINTE.
Mais enfin...
ALCESTE.
Je verrai dans cette plaiderie
Si les hommes auront assez d'effronterie,
Seront assez méchants, scélérats et pervers,
Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.
PHILINTE.
Quel homme!
ALCESTE.
Je voudrais, m'en coûtât-il grand'chose,
Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause.
PHILINTE.
On se rirait de vous, Alceste, tout de bon,
Si l'on vous entendait parler de la façon.
ALCESTE.
Tant pis pour qui rirait.
PHILINTE.
Mais cette rectitude
Que vous voulez en tout avec exactitude,
Cette pleine droiture où vous vous renfermez,
La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez?
Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble,
Vous et le genre humain, si fort brouillés ensemble,
Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux,
Vous avez pris chez lui ce qui charme vos yeux;
Et ce qui me surprend encore davantage,
C'est cet étrange choix où votre cœur s'engage.
La sincère Éliante a du penchant pour vous,
La prude Arsinoé vous voit d'un œil fort doux;
Cependant à leurs vœux votre âme se refuse,
Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse,
De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant
Semblent si fort donner dans les mœurs d'à présent.
D'où vient que, leur portant une haine mortelle,
Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle?
Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux?
Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous?
ALCESTE.
Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve
Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve;
Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,
Le premier à les voir, comme à les condamner.
Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,
Je confesse mon faible; elle a l'air de me plaire:
J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer,
En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer:
Sa grâce est la plus forte; et, sans doute, ma flamme
De ces vices du temps pourra purger son âme.
A-t-on jamais écrit de prose plus vive en vers si parfaits?
Au deuxième acte, Alceste reconduit en la maudissant Célimène, qu'il trouve trop coquette et qu'il ne peut s'empêcher d'adorer. «On croit, dit Aimé Martin, entendre Molière lui-même, parlant à Chapelle de sa propre femme: «Si vous saviez ce qu'elle me fait souffrir, vous auriez pitié de moi. Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon cœur. Mon idée en est si fort occupée, que je ne sais rien en son absence qui m'en puisse divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu'on ne saurait dire m'ôtent l'usage de la réflexion. Je n'ai plus d'yeux pour ses défauts, il m'en reste seulement pour tout ce qu'elle a d'aimable. N'est-ce pas là le dernier point de la folie? et n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne serve qu'à me faire connaître ma faiblesse sans pouvoir en triompher?» Ce délicieux passage est l'expression de l'amour le plus tendre, et nous en verrons tous les traits se développer successivement dans le cœur du Misanthrope.
«Nous désirions de voir Alceste aux prises avec Célimène; nous étions impatients d'assister à cette lutte d'un amour impétueux qui ne souffre ni détours ni délais, et d'une froide coquetterie qui ne craint rien tant que d'être forcée dans ses retranchements. La scène a répondu à notre attente; elle a été tout ce qu'elle devait être entre un homme déchaîné contre les vices du siècle, qui a le malheur de s'être passionné pour une femme atteinte de quelques-uns des plus haïssables, et cette même femme qui, dévorée du désir de subjuguer tous les cœurs, doit attacher un grand prix à soumettre et à conserver le cœur du sauvage Alceste. Quelle brusquerie! quelle rudesse dans les reproches de l'un, malgré sa tendresse! Quel air de bonne foi et presque de candeur, quel charme surtout dans les réponses de l'autre, malgré sa perfidie!(A.)
«Écoutons encore Molière parlant de sa femme: Elle a de l'enjouement et de l'esprit; elle est sensible au plaisir de se faire valoir; tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en plains. Cette femme, cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut jouir agréablement de la vie; elle va son chemin; et, assurée par son innocence, elle dédaigne de s'assujettir aux précautions que je lui demande. Je prends cette négligence pour du mépris; je voudrais des marques d'amitié, pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût plus de justesse dans sa conduite, pour que j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma femme, toujours égale et libre dans la sienne, me laisse impitoyablement dans mes peines; et, occupée seulement du désir de plaire en général, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma faiblesse.» Tous les traits de ce tableau conviennent à Célimène, comme ceux du passage précédent convenaient au Misanthrope. Ainsi, tout vient à l'appui de la vérité que nous voulons établir, que c'est dans l'histoire même de Molière qu'il faut chercher le type de ces deux rôles admirables.
Le troisième acte sort du sujet, mais il en sort en un style de satire qui dut faire honte à Boileau le satirique. Célimène et Arsinoé y causent avec ironie et amertume sur leurs défauts. Elles donnent raison aux mauvaises humeurs du Misanthrope contre le monde. Voici cet admirable dialogue: