Mademoiselle Necker, convaincue par cette première épreuve de l'inégalité de ses forces à son ambition de gloire poétique, renonça pour quelque temps aux vers; elle écrivit son premier ouvrage en prose, les Lettres sur les écrits et le caractère de J. J. Rousseau. Ces premières pages révélèrent plus qu'un grand style, une grande âme dans cette jeune femme: J. J. Rousseau y est jugé comme il doit l'être par la pitié et par l'enthousiasme. Mademoiselle Necker n'avait pas encore atteint les années arides du bons sens.
Les utopies spéculatives de l'auteur du Contrat social, de l'Émile, des plans chimériques de constitution de Pologne et de Corse, n'étaient pas à la portée de sa critique. Mais les malheurs de Rousseau, sa misanthropie tour à tour chagrine ou plaintive, l'éloquence de ses sentiments qui cachait le néant de ses idées, étaient de la compétence de son cœur. Elle emprunta quelque chose du style de ce grand harmoniste et de ce grand coloriste pour parler de lui. On reconnut dans le portrait la manière du modèle; on y reconnut surtout une certaine audace d'idées et une certaine indépendance de jugements qui rappelaient la séve étrangère et qui marquaient alors toutes les œuvres écrites au bord du lac de Genève. Cette vallée de Kachemire de l'Occident, cette colonie de la liberté religieuse et de la liberté républicaine, encaissée dans des remparts de neige entre le Jura et les Alpes, semblait donner de l'étrangeté et de la hardiesse à la pensée. J. J. Rousseau en était sorti pour étonner la société de ses invectives, et pour peindre la nature de couleurs neuves empruntées aux aspects, aux forêts, aux neiges, aux eaux de cette Tempé de l'Helvétie. Haller y avait chanté des odes pindariques, hymnes spontanées de la création au Créateur. Gessner y avait transplanté les scènes pastorales d'un Théocrite des Alpes. Gibbon y était venu d'Angleterre pour être plus libre dans ses jugements sur les religions et sur la société; il y avait écrit, pendant une séance de dix ans, la grande histoire de la décomposition et de la transformation de l'empire Romain par le christianisme. L'esprit de parti et l'esprit de secte sont parvenus à le décréditer aujourd'hui d'un dénigrement inique, mais cette œuvre n'en ressortira pas moins de cette éclipse comme le plus inaltérable monument d'érudition, de saine critique, d'impartialité historique et de récit sévère que le dix-huitième siècle ait légué à l'Europe.
Voltaire avait abrité en Suisse, à soixante-deux ans, son génie, au moment où sa vie littéraire finissait, et où il commençait sa vie philosophique. L'air des montagnes avait retrempé même son talent politique affadi par l'air des cours. La fille de M. Necker devait bientôt y écrire les plus beaux livres de sa maturité, et lord Byron les plus beaux chants de son Child Harold, cette odyssée de l'âme d'un poëte incomparable.
Les Lettres sur J. J. Rousseau, ainsi que plusieurs opuscules de cette première adolescence de mademoiselle Necker, n'eurent pas besoin de l'indulgence due à son âge et de la courtisanerie des familiers de son père pour faire sensation dans le monde lettré à Paris. On n'était pas accoutumé à une telle virilité romaine d'idées et d'accents sous une main de jeune femme. Un immense applaudissement accueillit ces essais. On ne pouvait y méconnaître une force étonnante sous un peu de déclamation, mais la déclamation dans la première jeunesse est comme l'écume du génie qui court trop vite et qui gronde trop fort au commencement de sa course; on pardonne ce bouillonnement de style au premier jet.
Quand la déclamation est vide et froide, elle prouve le néant de l'âme; mais, quand elle est pleine et chaude, elle prouve la surabondance d'idées. L'une est l'hypocrisie du sentiment, l'autre n'en est que l'exagération; entre feindre ce qu'on ne sent pas ou exagérer ce qu'on sent, il y a la distance du mensonge à l'emphase. D'ailleurs, à l'exception de Voltaire, qui avait trop de muscles dans la pensée pour recourir à l'enflure, tout le dix-huitième siècle déclamait un peu: Diderot, Thomas, Buffon, Guibert, Raynal, Marmontel, la cour entière de philosophes et d'hommes de lettres groupés autour de M. Necker, n'étaient pas exempts de déclamation dans leur style. J. J. Rousseau lui-même, excepté dans son chef-d'œuvre des Confessions, n'avait été que le plus sublime des déclamateurs.
Madame Necker faisait déclamer la vertu; M. Necker faisait déclamer jusqu'aux chiffres. Il n'est pas étonnant que leur fille ait contracté dans cette société le vice du temps. C'était un siècle de recherche en tout genre. Chacun aspirait à la vérité en religion, en politique, en littérature, en système; chacun enflait sa voix pour se persuader à lui-même et pour persuader aux autres qu'il l'avait trouvée.
Ces premiers succès placèrent mademoiselle Necker sur un piédestal dans le salon et dans le monde de son père. Elle avait été l'enfant de l'espérance, elle devint le prodige de la jeunesse. Ce fut de cette époque qu'elle prit le goût et la passion de ce qu'elle appelle sans cesse dans ses ouvrages la société, c'est-à-dire un cercle plus ou moins étendu d'hommes oisifs et de femmes désœuvrées qui se réunissent le soir dans un salon pour causer au hasard de toutes choses. Cette étrange institution du commérage, connue seulement des grandes courtisanes et des marchandes d'herbes d'Athènes, était incompatible avec la civilisation antique de l'Orient et même de l'Occident. Ni dans les Indes, ni dans la Chine, ni en Égypte, ni en Perse, ni en Arabie, ni en Grèce, ni à Rome, la législation, la religion, les mœurs n'auraient admis cette promiscuité élégante et garrule des deux sexes dans des réunions habituelles pour se donner en spectacle et en divertissement d'esprit les uns aux autres.
Ici régnaient l'esclavage et la polygamie; là les usages, la modestie, l'ombre du foyer domestique imposés aux filles, aux femmes, aux mères, les renfermaient dans le sanctuaire de leur foyer ou ne leur permettaient que les visites et les conversations entre elles. Le moyen âge ne connaissait pas davantage cette société mixte d'hommes et de femmes se rencontrant à jour et à heure fixes dans un salon pour causer ensemble. Les mœurs austères des premières nations chrétiennes auraient vu dans cette institution de plaisir intellectuel un souvenir de la bayadère des Indes ou de la courtisane de Rome. Les Tartares de la Russie, les Germains, les Bretons l'ignoraient; les hommes et les femmes s'y réunissaient et s'y réunissent encore séparément. La conversation, bornée aux choses domestiques entre les femmes, aux choses publiques entre les hommes, ne confondait que rarement, et pour des solennités religieuses, les deux sexes dans les temples ou dans les spectacles.
Les Italiens, dans la décadence des mœurs sous les papes à Rome et sous les Médicis à Florence, et les Français après les Italiens, furent les premiers qui ouvrirent ces lices d'esprit dans des cours, dans des salons privés, où la conversation devint la seule fête des conviés. L'Italie les borna aux délices de la poésie et de l'amour, ces consolations des pays esclaves; la sociabilité française, vice et qualité de la nation, les multiplia et les étendit à tous les sujets, depuis la galanterie et la littérature jusqu'à la politique et à la philosophie. Elle appela ces entretiens la société par excellence. La conversation, besoin d'échange des esprits et des cœurs, devint une nécessité et presque une institution du pays.
Le commérage relevé à la dignité d'entretien, tantôt léger, tantôt sérieux, passa en loi. Les visites furent des devoirs de société, les salons des assemblées publiques, sans contrôle des gouvernements. L'opinion publique, cette atmosphère, cette aura dont vivent et meurent les gouvernements, y naquit pour devenir peu à peu la véritable souveraineté nationale; les fauteuils furent des tribunes, les causeurs des orateurs, les causeries des harangues.
Beaucoup de femmes éminentes par l'esprit ou les grâces y portèrent l'agrément; mademoiselle Necker essaya d'y porter pour la première fois l'éloquence. Le temps s'y prêtait autant que la nature toute littéraire et toute politique de l'esprit des salons. La révolution française, prête à éclater dans les actes, fermentait déjà partout dans les âmes. La France était travaillée des frissons et des douleurs d'un grand enfantement; elle sentait remuer dans son sein quelque chose, un génie ou un monstre, elle ne savait pas bien quoi; mais les vieilles choses s'écroulaient pour faire place aux nouveautés.
La parole était à tout le monde; c'était le bruit général d'un grand déplacement de foi, d'idées, d'institutions, de souveraineté, de lois, de mœurs, de préjugés, devant la raison, devant la philosophie, devant la nation, qui s'avançaient pour tout remplacer ou pour tout confondre.
Le salon de M. Necker, que l'on croyait l'initiateur et le modérateur du mouvement, était le foyer le plus retentissant de tout ce bruit. Hommes de lettres, hommes de cour, femmes avides d'adoration ou d'importance, diplomates étrangers, voyageurs de toutes les nations du continent, orateurs du parlement britannique, républicains d'Amérique consacrés par l'auréole de leur liberté naissante, se pressaient chaque soir dans ce salon. Le silence obligé du premier ministre, la réserve un peu contrainte de la mère affligée de l'éclat prématuré de sa fille, y laissaient la parole à mademoiselle Necker. L'admiration ou l'adulation générale l'encourageait; les applaudissements devançaient le mot; l'enthousiasme éclatait à chaque phrase. La société transformée en auditoire provoquait, au lieu de l'entretien, le discours. La jeune femme, habituée de bonne heure au monologue par l'exercice quotidien de sa plume et par l'éloquence des hommes supérieurs entendus dès l'enfance chez son père, se laissait emporter par son enthousiasme; la charmante timidité de son sexe et de son âge, cette pudeur de l'âme, aussi rougissante que celle du corps, n'était jamais née en elle. La publicité de son enfance l'avait supprimée. Il ne manquait à son esprit que cette grâce, mais cette grâce eût été en même temps son silence. On regrettait un moment en elle cette innocence du génie qui s'ignore et doute de lui-même; on finissait par l'oublier au charme de son improvisation virile. Ce n'était plus une femme, c'était un poëte et un orateur.
Le personnage oratoire et poétique de Corinne, qu'elle a dépeint plus tard dans son voyage d'Italie, n'est pas une fiction; c'est le portrait de mademoiselle Necker peinte devant sa glace par elle-même. À cette époque de sa vie, dans ce portrait, elle flatta sa figure, mais non son talent.
«Elle était vêtue, comme la sibylle du Dominiquin, d'un châle des Indes, tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir, étaient entremêlés avec ce châle; sa robe était blanche; une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein; son costume était très-pittoresque, sans s'écarter cependant assez des usages reçus pour que l'on pût y trouver de l'affectation. Son attitude (sur le char) était noble et modeste; on apercevait bien qu'elle était contente d'être admirée, mais un sentiment de timidité se mêlait à sa joie et semblait demander grâce pour son triomphe; l'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire, intéressait pour elle, et le premier regard fit de lord Nelvil son ami, avant même qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient d'une éclatante beauté; sa taille, grande, mais un peu forte, à la manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et le bonheur; son regard avait quelque chose d'inspiré. L'on voyait, dans sa manière de saluer et de remercier pour les applaudissements qu'elle recevait, une sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation extraordinaire dans laquelle elle se trouvait; elle donnait à la fois l'idée d'une prêtresse d'Apollon qui s'avançait vers le temple du Soleil et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels de la vie; enfin, tous ses mouvements avaient un charme qui excitait l'intérêt et la curiosité, l'étonnement et l'affection.»
La célébrité de mademoiselle Necker, qui aurait effrayé les hommes supérieurs qui cherchent dans une femme une épouse et non une émule de gloire, éblouissait les hommes médiocres; ils se flattaient de donner leur nom à une femme qui ajouterait à ce nom le lustre du génie; ils s'imaginaient qu'un reflet futur de cette gloire rejaillirait sur leur propre médiocrité; ils oubliaient qu'un homme ordinaire n'est jamais que l'ombre de cet éclat emprunté, que le mari d'une femme célèbre n'a plus même pour abriter sa vie intérieure l'obscurité de son foyer domestique. Partout où une telle épouse porte la lumière, elle attire le regard du public; son mari et sa famille deviennent visibles aux yeux importuns qu'ils voudraient en vain éviter.
Ces considérations cependant éloignaient ces prétendants français, anglais ou italiens de la main de cette fille unique, malgré la fortune, le crédit, la popularité de son père; mais les hommes du Nord, plus candides et plus enthousiastes, ne sont pas retenus par ce scrupule de leur amour-propre. La supériorité d'une épouse les offusque moins, parce qu'ayant moins de prétention pour eux-mêmes, ils placent leur orgueil dans la gloire de leur idole; ils s'honorent d'admirer de plus près l'épouse que le monde admire loin; leur amour n'a pas besoin de l'égalité, il est un culte; ils se sacrifient en se subordonnant à celles qu'ils adorent.
Le baron de Staël, ami de Gustave III et ambassadeur de Suède à Paris, brigua et obtint la main de mademoiselle Necker. Il ne manquait à cette famille, parvenue au sommet de l'importance et du crédit par la richesse et par la faveur, qu'une alliance illustre qui les naturalisât dans l'aristocratie européenne. La naissance, le nom, le rang du baron de Staël anoblissaient l'épouse et rejaillissaient sur les parents. M. et madame Necker, qui tendaient à la supériorité sociale par toutes les voies avaient trop senti les froissements de leur vanité à la cour pour ne pas apprécier à leur prix de hautes alliances; en anoblissant leur fille en Suède, ils anoblissaient en France leur propre sang; ils s'apatriaient dans toutes les noblesses de l'Europe.
Le baron de Staël fut agréé. Le roi de Suède promit, pour faciliter le mariage, qu'il conserverait pendant de longues années à ce gentilhomme la place d'ambassadeur à Paris. M. de Staël, de son côté, s'engagea, par contrat, à ne jamais forcer sa femme à le suivre en Suède. À ce prix, il obtint la main de mademoiselle Necker.
C'était un homme déjà mûr d'années, d'une figure noble, d'une distinction de manières qui répondait à sa considération personnelle dans le monde, d'un esprit suffisant pour jouir des succès de sa femme sans prétendre à l'égaler, un de ces hommes qui acceptaient les seconds rangs partout, même dans leur maison.
Cette union sans tendresse, mais sans orages, ne fit qu'ajouter le nom, le rang, la liberté, la considération d'une ambassadrice de Suède à Paris, à la célébrité littéraire précoce de madame de Staël et à sa qualité de fille du ministre le plus influent du conseil du roi.
Trois enfants, deux fils et une fille naquirent de ce mariage. Il ne fut troublé que plus tard par des séparations de fortune dans l'intérêt des enfants, séparations de biens qui amenèrent des séparations de personnes; mais, quoique relâchés et peu intimes, les rapports entre deux époux si disproportionnés de nature, d'âge et d'opinion, conservèrent toujours la décence, cette seule vertu que le monde avait le droit de demander alors à ces unions de convenance. La séparation même ne dura pas jusqu'à la mort; le baron de Staël revint, après la révolution française, mourir entre les soins de sa femme et les respects de ses enfants.
La révolution qui se précipitait par toutes les innovations que la popularité de M. Necker et la déférence de Louis XVI à ses avis lui avaient ouvertes, ne tarda pas à dépasser les idées de 89 et à détrôner le roi. Les états généraux du royaume, comme tout esprit politique l'avait prévu excepté M. Necker, s'étaient révolutionnés eux-mêmes le premier jour de leur réunion à Versailles. M. Necker, ne pouvant plus être leur modérateur, avait été leur jouet; la cour l'avait congédié comme leur complice; le peuple l'avait rappelé par l'insurrection du 14 juillet. Rejoint à Bâle par les messagers du roi et du peuple, il était rentré à Paris avec sa femme et sa fille, comme un triomphateur, par la dernière brèche de la monarchie.
Ce triomphe n'avait été que d'un jour; le lendemain, le peuple s'était indigné d'avoir accordé à son favori quelques têtes proscrites. M. Necker avait repris, sans influence et sans dignité, le rang, désormais illusoire, de premier ministre. Le ministère ne consistait plus qu'à être le témoin officiel des dégradations coup sur coup de la royauté, et à ratifier les empiètements de l'Assemblée et les émeutes de la capitale. Mirabeau, le vrai ministre de cette démolition, bafouait M. Necker de ses ironiques éloges; le peuple, à qui il n'avait plus rien à refuser, le livrait aux Jacobins qui lui promettaient des ruines plus complètes; le ministre déconcerté n'apportait au conseil que des plans de finances avortés, des gémissements et des déceptions.
Aucun remords généreux ne lui inspira dans sa déchéance un parti capable de sauver le roi qu'il avait perdu, ou d'honorer du moins la chute du trône par un magnanime effort. Il se laissait emporter comme un débris inerte et sans volonté par ce courant de ruine. Quand il vit sa propre vie menacée par les séditions croissantes à Paris, il abandonna enfin le timon qui ne gouvernait déjà plus qu'au gré des tempêtes, et il se réfugia avec sa femme et sa fille dans son château de Coppet, à l'abri de la révolution, sur une terre étrangère.
Sa fille, protégée par son titre d'ambassadrice, ne tarda pas à revenir à Paris où la rappelaient ses opinions, ses attachements et son ardeur politique. Sa jeunesse, sa passion, ses enthousiasmes, ses liaisons avec les publicistes et les orateurs du temps lui avaient fait dépasser les opinions de son père.
M. Necker avait rêvé une monarchie à trois pouvoirs pondérés comme l'Angleterre, sans considérer que les gouvernements ne se copient pas, mais qu'ils se moulent sur le type des traditions, des idées, des mœurs, des classes préexistantes dans un pays. Les plagiats en politique ne sont pas seulement des platitudes, ce sont des chimères. La France qui n'a d'aristocratie que dans l'intelligence, et où par conséquent l'aristocratie est personnelle, ne pouvait reconstituer d'une main les priviléges politiques qu'elle détruisait de l'autre. Aristocratie et France moderne sont deux mots qui se nient l'un à l'autre. La force ou l'idée, voilà alternativement le gouvernement de la France; mais il n'y a point de place pour le gouvernement de convention et de préjugé. Les esprits y marchent trop vite pour s'arrêter dans les institutions moyennes. L'extrême en tout, c'est le vice et la vertu de cette nation.
Madame de Staël, imbue encore des illusions britanniques puisées dans le salon de son père, abandonnait facilement la monarchie pour la république, mais continuait à rêver l'aristocratie constituée dans la république; sa véritable opinion à cette époque était celle des Girondins avec la démocratie de moins et l'aristocratie de plus pour suppléer au trône aboli. Une gironde aristocrate, c'était sa vraie nature. Elle fut, avant madame Roland, girondine démocrate, l'âme des derniers ministères qui tentèrent de sauver à force de concessions, sinon la monarchie, au moins le roi et sa famille. Le jeune et beau comte Louis de Narbonne, ministre de la guerre avant Dumouriez, puisait ses inspirations dans les pensées de madame de Staël et sa récompense dans son amitié. Tout fut inutile: les vrais Girondins, dépassés eux-mêmes par les Jacobins le 10 août, furent contraints de se précipiter avant leur heure dans la république d'anarchie, au lieu de la république de principes, puis entraînés jusqu'à l'échafaud du roi et de là jusqu'à leur propre échafaud. Le gouvernement de la terreur remplaça le gouvernement de l'opinion. Les femmes s'enfuirent, les salons se turent; madame de Staël épouvantée se retira chez son père, à Coppet, pour laisser passer la hache qui fauchait tout, pour protester et surtout pour vivre. Cette terreur refoula son âme dans la réflexion et dans le sentiment, les deux puissances de la solitude.
Les écrits qu'elle composa alors portent l'empreinte d'une généreuse émotion. Elle faisait silence, cependant, de peur d'être entendue des Jacobins et de Robespierre, le Marius des idées dont J. J. Rousseau avait été le philosophe. Elle écrivit sous le voile de l'anonyme une défense de la reine Marie-Antoinette, adressée aux Français. Cette apologie au pied de l'échafaud était généreuse, mais sans péril. Tout porte à croire néanmoins que, s'il eût fallu devenir le Malesherbes des femmes et offrir sa tête aux juges pour sauver celle de la reine, madame de Staël n'aurait pas hésité à se nommer et à se montrer. Elle avait la magnanimité du caractère autant que la magnanimité de la pensée. Derrière l'échafaud elle voyait la gloire de le braver pour sauver un crime à la liberté; mais en ce moment, et en se montrant alors, elle n'aurait fait que perdre son père et ses enfants. Une protestation jetée au peuple par une main cachée, du sein du nuage, soulageait au moins sa conscience de femme. Les accents en étaient émus et rappelaient l'éloquence virile du grand orateur anglais Burke, qui avait fait frémir et pleurer l'Europe entière sur les outrages et la captivité de Marie-Antoinette.
«Depuis un an, dit en finissant madame de Staël, depuis un an que le secret le plus impénétrable entoure sa prison, on a dérobé tous les détails de ses douleurs; mille précautions ont été prises pour en étouffer le bruit. Un tel mystère honore le peuple français: on a craint son indignation, on peut donc encore espérer sa justice. Il aurait su, ce peuple, qu'on apporta devant la fenêtre de Marie-Antoinette la tête de son amie. Ignorant les fatales nouvelles de ce jour épouvantable, on la força, par un barbare silence, à contempler longtemps des traits ensanglantés qu'elle reconnaissait à peine à travers l'horreur et l'effroi. Elle se convainquit enfin qu'on lui présentait les restes défigurés de celle qui mourut victime de son attachement pour elle. Cruels ordonnateurs de cette scène! vous qui vîtes devant vous votre malheureuse reine prête à mourir de désespoir, saviez-vous alors tout ce qu'elle devait souffrir? Et les mouvements d'un cœur sensible, ces mouvements qui devaient vous être inconnus, les aviez-vous appris pour être plus certains de vos cœurs?
«Pendant le procès du roi, chaque jour abreuvait sa famille d'une nouvelle amertume; il est sorti deux fois avant la dernière, et la reine, retenue captive, ne pouvant parvenir à savoir ni la disposition des esprits ni celle de l'assemblée, lui dit trois fois adieu dans les angoisses de la mort; enfin le jour sans espérance arriva. Celui que les liens du malheur lui rendaient encore plus cher, le protecteur, le garant de son sort et de celui de ses enfants, cet homme, dont le courage et la bonté semblaient avoir doublé de force et de charme à l'approche de la mort, dit à son épouse, à sa céleste sœur, à ses enfants, un éternel adieu; cette malheureuse famille voulut s'attacher à ses pas, leurs cris furent entendus des voisins de leur demeure, et ce fut le père, l'époux infortuné qui se contraignit à les repousser. C'est après ce dernier effort qu'il marcha tranquillement au supplice, dont sa constance a fait la gloire de la religion et l'exemple de l'univers. Le soir, les portes de la prison ne s'ouvrirent plus, et cet événement, dont le bruit remplissait alors le monde, retombe tout entier sur deux femmes solitaires et malheureuses, et qui n'étaient soutenues que par l'attente du même sort que leur frère et leur époux. Nul respect, nulle pitié ne consola leur misère; mais rassemblant tous leurs sentiments au fond de leur cœur, elles surent y nourrir la douleur et la fierté. Cependant, douces et calmes au milieu des outrages, leurs gardiens se virent obligés de changer sans cesse les soldats apostés pour les garder; on choisissait avec soin, pour cette fonction, les caractères les plus endurcis, de peur qu'individuellement la reine et sa famille ne reconquissent la nation qu'on voulait aliéner d'elles. Depuis l'affreuse époque de la mort du roi, la reine a donné, s'il était possible, de nouvelles preuves d'amour à ses enfants. Pendant la maladie de sa fille, il n'est aucun genre de services que sa tendresse inquiète n'ait voulu lui prodiguer; il semblait qu'elle eût besoin de contempler sans cesse les objets qui lui restaient encore pour retrouver la force de vivre, et cependant un jour on est venu lui ôter son fils; l'enfant, pendant deux fois vingt-quatre heures, a refusé de prendre aucune nourriture. Jugez quelle est sa mère par le sentiment énergique et profond qu'à cet âge déjà elle a su lui inspirer! Malgré ses pleurs, au péril de sa jeune vie, on a persisté à les séparer. Ah! comment avez-vous osé, dans la fête du 10 août, mettre sur les pierres de la Bastille des inscriptions qui consacraient la juste horreur des tourments qu'on y avait soufferts? Les unes peignaient les douleurs d'une longue captivité, les autres l'isolement, la privation barbare des dernières ressources; et ne craigniez-vous pas que ces mots: ils ont enlevé le fils à la mère, ne dévorassent tous les souvenirs dont vous retraciez la mémoire!
«Voilà le tableau de l'année que cette femme infortunée vient de parcourir. Et cependant elle existe encore; elle existe parce qu'elle aime, parce qu'elle est mère. Ah! sans ce lien sacré, pardonnerait-elle à ceux qui voudraient prolonger sa vie? Mais, lorsque malgré tant de maux, il vous reste encore du bien à faire, traînerez-vous du cachot au supplice cette intéressante victime? Regardez-la, cruels! non pour être désarmés par sa beauté; mais, si les pleurs l'ont flétrie, regardez-la pour contempler les traces d'une année de désespoir! Que vous faudrait-il de plus si elle était coupable? Et que doivent donc éprouver les cœurs certains de son innocence?
«Je reviens à vous, femmes immolées toutes dans une mère si tendre, immolées toutes par l'attentat qui serait commis sur la faiblesse par l'anéantissement de la pitié; c'en est fait de votre empire si la férocité règne, c'en est fait de votre destinée si vos pleurs coulent en vain! Défendez la reine par toutes les armes de la nature; allez chercher cet enfant, qui périra s'il faut qu'il perde celle qu'il a tant aimée; il sera bientôt aussi lui-même un objet importun, par l'inexprimable intérêt que tant de malheurs feront retomber sur sa tête; mais qu'il demande à genoux la grâce de sa mère; l'enfance peut prier, l'enfance s'ignore encore.
«Mais malheur au peuple qui aurait entendu ses cris en vain! Malheur au peuple qui ne serait ni juste ni généreux! Ce n'est pas à lui que la liberté serait réservée. L'espérance des nations, si longtemps attachée au destin de la France, ne pourrait plus entrevoir dans l'avenir aucun événement réparateur de cette génération désolée.»
Le neuf thermidor et la chute de Robespierre permirent à madame de Staël d'élever la voix. Ce fut alors pour la république modérée qu'elle écrivit ses réflexions sur la paix extérieure et sur la paix intérieure. Le premier de ces deux opuscules avait pour but de convaincre les puissances étrangères qu'il fallait pactiser avec la république française sous peine de l'irriter jusqu'à la frénésie et de lui faire révolutionner l'Europe. Le second avait pour objet de convaincre les partis intérieurs de la nécessité d'une conciliation dans la liberté mutuelle et légale sous peine d'éterniser l'anarchie et de recréer la tyrannie. La pensée dans ces deux écrits est d'un républicain sincère, le style est d'un grand publiciste. Ils replacèrent très-haut sur la scène politique la fille un moment oubliée de M. Necker. Les grandes voix de 89 et les grandes voix de la Gironde, Mirabeau, Barnave, madame Rolland, Vergniaud, André Chénier, s'étaient éteintes dans la mort naturelle ou dans la mort violente. Madame de Staël restait seule de ces deux partis pour rendre une parole énergique à la liberté modérée. Tout ce qui restait d'ennemis de l'anarchie et d'ennemis de la tyrannie fit écho à sa voix et se groupa autour d'elle. Elle revint à Paris occuper, dans le parti des républicains d'ordre, la place que madame Rolland égorgée par Robespierre avait occupée dans le parti des Girondins. Elle pouvait se flatter et elle se flatta de devenir à son tour l'âme invisible mais dominante d'une république dont elle inspirerait les conseils et dont elle dirigerait la main. Ce fut l'époque véritablement civique de sa vie.
Tous les hommes d'État, tous les écrivains, tous les orateurs sortis de la proscription, de l'ombre ou du silence après la terreur, se pressaient dans ses salons comme sous l'égide de la liberté retrouvée dans les ruines; elle contenait l'impatience des uns, elle modérait la réaction des autres, elle relevait le découragement, elle fortifiait la constance, elle réconciliait dans un patriotisme commun ceux que les factions avaient séparés pour le malheur de tous. Jamais son éloquence n'avait été si intarissable et si active; elle fut pendant quelques mois le seul orateur de la république. Sa tribune était partout où quelques hommes influents se réunissaient pour discuter les bases d'une constitution durable de la liberté. La littérature en ce moment était exclusivement politique; madame de Staël suivit d'autant plus naturellement ce courant qu'elle-même l'avait créé.
Son livre, sur l'Influence des passions, qu'elle publia alors, ajoute à sa renommée d'écrivain le caractère de moraliste. Ce livre, jugé aujourd'hui à distance avec le sang-froid de la critique, n'ajoute rien à sa véritable gloire. Le livre disserte au lieu d'émouvoir, il ne creuse pas assez profondément dans la nature de l'homme pour y découvrir des vérités nouvelles. C'est de l'esprit qui n'arrive pas jusqu'à la méditation, c'est de la métaphysique légère, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus vain et de plus fastidieux en littérature, des axiomes sans solidité, de la pesanteur sans prix, de l'ennui sans compensation. L'âge de la philosophie n'était pas venu pour elle. Elle était loin des années où le cœur refroidi et la vanité corrigée par le malheur ne laissent à l'homme et à la femme que la faculté de l'analyser eux-mêmes. L'ambition d'être un chef de parti dans la république, la soif de la gloire, l'enivrement des applaudissements publics, et le besoin plus impérieux d'aimer et d'être aimée, troublaient trop son âme pour la laisser voir au fond d'elle-même.
Le dix-huit brumaire, le coup d'État du général Bonaparte retournant l'armée contre la révolution, dissipa cruellement dans madame de Staël une partie de ses illusions. Elle fut étourdie comme tout le monde du coup, sans en sentir au premier moment toute la portée. C'était le reflux de toutes les choses refoulées par la philosophie du dix-huitième siècle; c'était le démenti donné le sabre à la main à toutes les aspirations de l'Europe; c'étaient toutes les réactions généreuses, politiques, sociales, incarnées dans un seul homme et venant forcer le siècle à balbutier effrontément la grande apostasie de la liberté de penser et de la liberté d'institution; c'était la représaille de la terreur par une autre terreur plus durable, parce qu'elle est plus modérée et plus disciplinée, la terreur des soldats au lieu de la terreur des bourreaux. Ce fut surtout le coup d'État contre la philosophie.
Madame de Staël n'y vit pendant les premiers mois que l'impatience d'un jeune héros contre des assemblées inertes ou orageuses, qui prenait la dictature au nom de son génie pour régulariser la république, anéantir les factions, grandir la patrie et donner à la pensée confuse du siècle l'unité d'un grand homme. Elle se flatta même que ce jeune génie s'inclinerait devant le sien, qu'elle acquerrait plus facilement sur ce dictateur l'ascendant qu'elle cherchait à se créer sur des chefs de factions multiples, qu'elle serait l'Aspasie française de ce futur Périclès.
Dans cette pensée, elle chercha avec anxiété les occasions de rencontrer le général Bonaparte et de l'éblouir par sa conversation. Elle afficha l'enthousiasme pour sa gloire. Il n'y avait, selon elle, que deux grands hommes dans la république, faits pour s'entendre et se compléter, elle et lui.
Elle était en effet à cette époque la plus haute supériorité intellectuelle et sociale de Paris, elle régnait sur les salons, elle maniait les esprits, elle tenait les fils des factions les plus diverses, elle donnait le ton aux opinions, elle pouvait populariser ou dépopulariser d'un mot le nouveau gouvernement. Ce fut une des audaces les plus soldatesques de Bonaparte, que de dédaigner ce concours ou cette opposition. Négliger madame de Staël était un coup d'État contre Paris plus dangereux peut-être que celui de Saint-Cloud, un coup d'État contre l'opinion, contre la popularité, contre la littérature, contre la conversation, contre les salons.
Mais, décidé à n'en appeler qu'aux baïonnettes d'une armée dont les chefs ne connaissaient pas même de nom la fille de M. Necker, il portait, dès le lendemain du 18 brumaire, ce défi aux puissances de la pensée: tel fut le caractère du gouvernement militaire sous les Marius, sous les Sylla, sous les Césars de Rome.
Il est curieux d'étudier, dans les confidences intimes de madame de Staël à cette époque, l'étonnement et l'irritation dont elle fut saisie en s'apercevant de l'éloignement que le premier consul montrait en toute occasion pour elle. Il ne se contentait pas de la tenir à distance, il cherchait à l'humilier quand elle se présentait devant lui. Tout le monde connaît la brusquerie célèbre dont il repoussa ses avances à une des réceptions des Tuileries, où madame de Staël s'efforçait de s'attirer un mot ou un sourire d'encouragement du dictateur: Quelle est à vos yeux la femme supérieure à toutes les femmes? lui demanda-t-elle avec une évidente intention de s'attirer une adulation personnelle. «Celle qui a eu le plus d'enfants,» lui répondit sèchement Bonaparte, manifestant ainsi, avec une rudesse sans ménagement et sans pitié pour son interlocuteur, qu'elle était à ses yeux une créature hors de son rôle, et que la seule gloire de la femme était la gloire domestique de l'obscurité et de la fécondité, ces deux vertus du foyer de l'homme.
Ce mot juste, mais cruel, fit comprendre à madame de Staël qu'il n'y avait point de place pour sa renommée, encore moins pour son influence, sous le gouvernement d'un homme qui reléguait la femme la plus illustre de son sexe dans l'ombre, dans le silence et dans la maternité. Elle espéra cependant, contre toute espérance, amollir la rudesse du dictateur en lui faisant sentir le prix d'un talent comme le sien pour seconder ses plans politiques de régénération de la liberté et de la république. Elle se trompait encore: Bonaparte haïssait la liberté et la république de toute l'ambition qui l'emportait vers l'empire. Son antipathie contre madame de Staël tenait moins à la crainte qu'il avait de son génie qu'à sa haine contre la révolution française. Le nom de M. Necker lui en rappelait l'origine, les écrits de madame de Staël lui en rappelaient les doctrines.
Cette femme jeune, éloquente, populaire encore, était à ses yeux une idée survivante de 1789, qu'il était dangereux de laisser briller au cœur de la France si près de la servitude qu'il voulait sans voix. Il aurait accepté volontiers les services de madame de Staël esclave; mais le contraste de madame de Staël libre dans un pays asservi lui répugnait. Cette femme était à ses yeux une tribune à elle seule. Il ne voulait que le silence ou l'applaudissement; il s'en expliqua nettement avec ses frères, Joseph et Lucien Bonaparte, moins dédaigneux que lui des influences littéraires et des puissances morales sur l'opinion.
«Le plus grand grief de l'empereur Napoléon contre moi, dit-elle, c'est le respect dont j'ai toujours été pénétrée pour la véritable liberté. Ces sentiments m'ont été transmis comme un héritage, et je les ai adoptés dès que j'ai pu réfléchir sur les hautes pensées dont ils dérivent et sur belles actions qu'ils inspirent. Les scènes cruelles qui ont déshonoré la révolution française, n'étant que de la tyrannie sous des formes populaires, n'ont pu, ce me semble, faire aucun tort au culte de la liberté. L'on pourrait tout au plus s'en décourager pour la France; mais si ce pays avait le malheur de ne savoir posséder le plus noble des biens, il ne faudrait pas pour cela le proscrire sur la terre. Quand le soleil disparaît de l'horizon du pays du nord, les habitants de ces contrées ne blasphèment pas ses rayons qui luisent encore pour d'autres pays plus favorisés du ciel.
«Peu de temps après le 18 brumaire, il fut rapporté à Bonaparte que j'avais parlé dans ma société contre cette oppression naissante dont je pressentais les progrès aussi clairement que si l'avenir m'eût été révélé. Joseph Bonaparte, dont j'aimais l'esprit et la conversation, vint me voir et me dit: «Mon frère se plaint de vous. Pourquoi, m'a-t-il répété hier, pourquoi madame de Staël ne s'attache-t-elle pas à mon gouvernement? Qu'est-ce qu'elle veut? le payement du dépôt de son père? je l'ordonnerai: le séjour de Paris? je le lui permettrai. Enfin, qu'est-ce qu'elle veut?»—Mon Dieu! répliquai-je, «il ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense.» J'ignore si cette réponse lui a été rapportée, mais je suis bien sûre du moins que, s'il l'a sue, il n'y a attaché aucun sens; car il ne croit à la sincérité des opinions de personne, il considère la morale en tout genre comme une formule qui ne tire pas plus à conséquence que la fin d'une lettre; et, de même qu'après avoir assuré quelqu'un qu'on est son très-humble serviteur, il ne s'ensuit pas qu'il puisse rien exiger de vous, ainsi Bonaparte croit que lorsque quelqu'un dit qu'il aime la liberté, qu'il croit en Dieu, qu'il préfère sa conscience à son intérêt, c'est un homme qui se conforme à l'usage, qui suit la manière reçue pour expliquer ses prétentions ambitieuses ou ses calculs égoïstes. La seule espèce de créatures humaines qu'il ne comprenne pas bien, ce sont celles qui sont sincèrement attachées à une opinion, quelles qu'en puissent être les suites; Bonaparte considère de tels hommes comme des niais ou comme des marchands qui surfont, c'est-à-dire, qui veulent se vendre trop cher. Aussi, comme on le verra par la suite, ne s'est-il jamais trompé dans ce monde que sur les honnêtes gens, soit comme individus, soit surtout comme nations.»
FIN DE L'ENTRETIEN CLII.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43
La guerre ouverte entre le dictateur et la femme de génie ne tarda pas à éclater; Bonaparte avait laissé subsister, dans le tribunat, une ombre de tribune libre, mais en corrompant les orateurs. Un de ces orateurs était Benjamin Constant. Ce nom tant de fois fait, défait et refait par les factions alternatives qu'il a servies et desservies tour à tour avec un talent plus effronté qu'éclatant, est retombé déjà dans l'indifférence, et il ne fut jamais qu'une gloire de parti. La liaison de Benjamin Constant avec madame de Staël fut le malheur de cette femme politique. Cet homme n'avait ni dans sa nature, ni dans son âme, ni dans son caractère, l'enthousiasme, l'énergie, la vertu publique, faits pour justifier un tel attachement. Son amitié abaissait au lieu de relever l'âme qui s'inspirait de lui. Né dans les rangs de l'aristocratie helvétique, élevé dans les préjugés et dans les intrigues des réfugiés français en Allemagne pendant l'émigration, familier du duc de Brunswick, généralissime de l'armée prussienne en 1792; rédacteur présumé du fameux manifeste de la coalition contre la France[1], rentré en France grâce à un nom cosmopolite, après la terreur; zélateur ardent des modérés contre les terroristes, publiciste attaché au Directoire, auteur, après le 18 fructidor, d'une adresse aux Français pour rappeler les terroristes au secours du coup d'État contre les royalistes, nommé tribun après la constitution nouvelle pour contrôler le gouvernement des consuls, lié avec les aristocrates par sa naissance, avec les républicains par ses services, avec les consuls par ses espérances, avec les hommes de lettres par sa littérature, avec les révolutionnaires par la tribune où rien ne résonne mieux que l'opposition, affamé de bruit, nécessiteux de fortune, sceptique d'idées, homme à tout comprendre, à tout dire et à tout contredire, il avait, par le charme de sa conversation, séduit madame de Staël. L'esprit de Benjamin Constant, étincelant dans un salon, lui réverbérait le sien. Elle avait pris cet éblouissement pour de la lumière et ce phosphore pour de la chaleur. L'extérieur de Benjamin Constant, mélange d'élégance française et de profondeur germanique, sa taille haute, frêle et souple, son visage oblong, son teint pâle, ses cheveux blonds et soyeux déroulés en ondes sur ses épaules, on ne sait quoi de mystique ou de satanique dans le regard, qui rappelait à volonté un Méphistophélès politique ou un Werther de la liberté, avaient complété la fascination.
Madame de Staël avait livré son amitié politique sans être sûre d'avoir livré toute son estime. L'amitié passionnée d'une telle femme était pour Benjamin Constant une trop haute fortune pour qu'il n'en décorât pas sa vie. Cette amitié persuadait aux autres son génie. L'ascendant qu'il exerçait sur son amie lui donnait deux forces pour une: il était pressé d'en user et d'en abuser pour sa gloire, il la précipitait plus vite et plus loin dans l'opposition prématurée au Consulat qu'elle ne l'aurait voulu. Il jugeait, comme il avait tout jugé, trop légèrement, cette nouvelle phase de la révolution; il voulait prendre les devants sur l'opinion, se faire craindre, peut-être apprécier; il méditait un éclat de tribune, dont le retentissement rejaillirait sur son amie et ferait cesser les ménagements que le gouvernement avait encore pour elle. Madame de Staël s'enorgueillissait et tremblait à la fois de cette rupture.
Écoutons-la raconter cette scène d'intérieur, qui précéda de quelques heures l'exil et les agitations de toute sa vie.
«Quelques tribuns voulaient établir dans leur assemblée une opposition analogue à celle d'Angleterre et prendre au sérieux la Constitution, comme si les droits qu'elle paraissait assurer avaient eu rien de réel, et que la division prétendue des corps de l'État n'eût pas été une simple affaire d'étiquette, une distinction entre les diverses antichambres du consul dans lesquelles des magistrats de différents noms pouvaient se tenir. Je voyais avec plaisir, je l'avoue, le petit nombre des tribuns qui ne voulaient point rivaliser de complaisance avec les conseillers d'État; je croyais surtout que ceux qui précédemment s'étaient laissé emporter trop loin dans leur amour pour la république, se devaient de rester fidèles à leur opinion, quand elle était devenue la plus faible et la plus menacée.
«L'un de ces tribuns, ami de la liberté et doué d'un des esprits les plus remarquables que la nature ait départi à aucun homme, M. Benjamin Constant, me consulta sur un discours qu'il se proposait de faire pour signaler l'aurore de la tyrannie. Je l'y encourageai de toute la force de ma conscience. Néanmoins, comme on savait qu'il était de mes amis intimes, je ne pus m'empêcher de craindre ce qu'il pourrait m'en arriver. J'étais vulnérable par mon goût pour la société. Montaigne a dit jadis: Je suis Français par Paris, et s'il pensait ainsi il y a trois siècles, que serait-ce depuis que l'on a vu réunies tant de personnes d'esprit dans une même ville, et tant de personnes accoutumées à se servir de cet esprit pour les plaisirs de la conversation? Le fantôme de l'ennui m'a toujours poursuivie; c'est par la terreur qu'il me cause que j'aurais été capable de plier devant la tyrannie, si l'exemple de mon père et son sang qui coule dans mes veines ne l'emportaient pas sur cette faiblesse. Quoi qu'il en soit, Bonaparte la connaissait très-bien; il discerne promptement le mauvais côté de chacun, car c'est par leurs défauts qu'il soumet les hommes à son empire. Il joint à la puissance dont il menace, aux trésors qu'il fait espérer, la dispensation de l'ennui, et c'est aussi une terreur pour les Français. Le séjour à quarante lieues de la capitale, en contraste avec tous les avantages que réunit la plus agréable ville du monde, fait faiblir à la longue la plupart des exilés, habitués dès leur enfance aux charmes de la vie de Paris.
«La veille du jour où Benjamin Constant devait prononcer son discours, j'avais chez moi Lucien Bonaparte, MM... et plusieurs autres encore, dont la conversation, dans des degrés différents, a cet intérêt toujours nouveau qu'excitent et la force des idées et la grâce de l'expression. Chacun, Lucien excepté, lassé d'avoir été proscrit par le Directoire, se préparait à servir le nouveau gouvernement, en n'exigeant de lui que de bien récompenser le dévouement à son pouvoir. Benjamin Constant s'approche de moi et me dit tout bas: «Voilà votre salon rempli de personnes qui vous plaisent. Si je parle, demain il sera désert; pensez-y.» «Il faut suivre sa conviction,» lui répondis-je. L'exaltation m'inspira cette réponse; mais, je l'avoue, si j'avais prévu ce que j'ai souffert à dater de ce jour, je n'aurais pas eu la force de refuser l'offre que M. Constant me faisait de renoncer à se mettre en évidence pour ne pas me compromettre.
«Ce n'est rien aujourd'hui, sous le rapport de l'opinion, que d'encourir la disgrâce de Bonaparte: il peut vous faire périr, mais il ne saurait entamer votre considération. Alors, au contraire, la nation n'était point éclairée sur ses intentions tyranniques; et, comme chacun de ceux qui avaient souffert de la révolution espérait de lui le retour d'un frère ou d'un ami, ou la restitution de sa fortune, on accablait du nom de Jacobin quiconque osait lui résister, et la bonne compagnie se retirait de vous en même temps que la faveur du gouvernement: situation insupportable, surtout pour une femme, et dont personne ne peut connaître les pointes aiguës sans l'avoir éprouvée.
«Le jour où le signal de l'opposition fut donné dans le tribunat par l'un de mes amis, je devais réunir chez moi plusieurs personnes dont la société me plaisait beaucoup, mais qui tenaient toutes au gouvernement nouveau. Je reçus dix billets d'excuse à cinq heures; je supportai assez bien le premier, le second; mais, à mesure que ces billets se succédaient, je commençais à me troubler. Vainement j'en appelais à ma conscience, qui m'avait conseillé de renoncer à tous les agréments attachés à la faveur de Bonaparte; tant d'honnêtes gens me blâmaient, que je ne savais pas m'appuyer assez ferme sur ma propre manière de voir. Bonaparte n'avait encore rien fait de précisément coupable; beaucoup de gens assuraient qu'il préservait la France de l'anarchie; enfin, si dans ce moment il m'avait fait dire qu'il se raccommodait avec moi, j'en aurais eu plutôt de la joie; mais il ne veut jamais se rapprocher de quelqu'un sans en exiger une bassesse, et, pour déterminer à cette bassesse, il entre d'ordinaire dans des fureurs de commande qui font une telle peur qu'on lui cède tout. Je ne veux pas dire par là que Bonaparte ne soit pas vraiment emporté; ce qui n'est pas calcul en lui est de la haine, et la haine s'exprime d'ordinaire par la colère.
«Quand il convint au premier consul de faire éclater son humeur contre moi, il gronda publiquement son frère aîné, Joseph Bonaparte, sur ce qu'il venait dans ma maison. Joseph se crut obligé de n'y pas mettre les pieds pendant quelques semaines, et son exemple fut le signal que suivirent les trois quarts des personnes que je connaissais. Ceux qui avaient été proscrits le 18 fructidor prétendaient qu'à cette époque j'avais eu le tort de recommander à Barras M. de Talleyrand pour le ministère des affaires étrangères, et ils passaient leur vie chez ce même M. de Talleyrand qu'ils m'accusaient d'avoir servi. Tous ceux qui se conduisaient mal envers moi se gardaient bien de dire qu'ils obéissaient à la crainte de déplaire au premier consul; mais ils inventaient chaque jour un nouveau prétexte qui pût me nuire, exerçant toute l'énergie de leurs opinions politiques contre une femme persécutée et sans défense, et se prosternant aux pieds des plus vils Jacobins, dès que le premier consul les avait régénérés par le baptême de la faveur.
«Le ministre de la police, Fouché, me fit demander pour me dire que le premier consul me soupçonnait d'avoir excité celui de mes amis qui avait parlé dans le tribunal. Je lui répondis, ce qui assurément était vrai, que M. Constant était un homme d'un esprit trop supérieur pour qu'on pût s'en prendre à une femme de ses opinions, et que d'ailleurs le discours dont il s'agissait ne contenait absolument que des réflexions sur l'indépendance dont toute assemblée délibérante doit jouir, et qu'il n'y avait pas une parole qui dût blesser le premier consul personnellement. Le ministre en convint. J'ajoutai encore quelques mots sur le respect qu'on devait à la liberté des opinions dans un corps législatif, mais il me fut aisé de m'apercevoir qu'il ne s'intéressait guère à ces considérations générales; il savait déjà très-bien que, sous l'autorité de l'homme qu'il voulait servir, il ne serait plus question de principes, et il s'arrangeait en conséquence. Mais, comme c'est un homme d'un esprit transcendant en fait de révolution, il avait déjà pour système de faire le moins de mal possible, la nécessité du but admise. Sa conduite précédente ne pouvait en rien annoncer de la moralité, et souvent il parlait de la vertu comme d'un conte de vieille femme. Néanmoins une sagacité remarquable le portait à choisir le bien comme une chose raisonnable, et ses lumières lui faisaient parfois trouver ce que la conscience aurait inspiré à d'autres. Il me conseilla d'aller à la campagne et m'assura qu'en peu de jours tout serait apaisé. Mais, à mon retour, il s'en fallait de beaucoup que cela fût ainsi.»
La colère du premier consul adoucie par le ministre n'éclata pas encore sur l'amie de Benjamin Constant. Madame de Staël employa M. Necker, son père, pour détourner ou suspendre le coup qui la menaçait. M. Necker, à la sollicitation de sa fille, se présenta à Bonaparte pendant le séjour que le consul fit à Genève, en se préparant le passage des Alpes, avant la campagne d'Italie. L'entretien du vieux ministre et du jeune dictateur fut long et dut être intéressant: c'était la rencontre de deux hommes, dont l'un avait perdu une monarchie, dont l'autre reconstruisait tout ce que le premier avait démoli. On sait seulement que le premier consul, en sortant de cet entretien, témoigna son étonnement du vide d'idées qu'il avait reconnu sous l'emphase de ce caractère. La fortune et la popularité avaient évidemment porté M. Necker à un poste trop haut pour ses facultés natives. Depuis qu'on pouvait le mesurer à terre, il ne restait de lui qu'un honnête homme, un philosophe ténébreux, un fastidieux écrivain, la ruine d'une illusion d'homme d'État. Mais il en restait un bon père, idolâtre de sa fille. Il implora pour cette fille l'indulgence du consul, et l'autorisation de résider à Paris, où ses talents, dit M. Necker, ne pourraient que décorer un gouvernement qui s'annonçait comme une renaissance des lettres. Bonaparte accorda cette faveur aux prières de M. Necker. Madame de Staël disparut à ses yeux dans la gloire de la campagne d'Italie: elle passa l'hiver de 1800 à 1801 sans être recherchée ni inquiétée par le gouvernement; elle s'obstinait néanmoins encore à rencontrer les occasions de frapper l'imagination du premier consul; elle en fait l'aveu dans une page de ses mémoires.
«Je fus invitée, dit-elle, chez le général Berthier, à une fête où le premier consul devait se trouver. Comme je savais qu'il s'exprimait très-mal sur mon compte, il me vint dans l'esprit qu'il m'adresserait peut-être quelques-unes de ces choses grossières qu'il se plaisait souvent à dire aux femmes, même à celles qui lui faisaient la cour, et j'écrivis à tout hasard, avant de me rendre à la fête, les diverses réponses fières et piquantes que je pourrais lui faire, selon les choses qu'il me dirait. Je ne voulais pas être prise au dépourvu, s'il se permettait de m'offenser, car c'eût été manquer encore plus de caractère que d'esprit; et, comme nul ne peut se promettre de n'être pas troublé en présence d'un tel homme, je m'étais préparée d'avance à le braver. Heureusement cela fut inutile: il ne m'adressa que la question la plus commune du monde. Il en arriva de même à ceux des opposants auxquels il croyait la possibilité de lui répondre. En tout genre, il n'attaque jamais que quand il se sent de beaucoup le plus fort. Pendant le souper, le premier consul était debout derrière la chaise de madame Bonaparte et se balançait sur un pied et sur l'autre, à la manière des princes de la maison de Bourbon. Je fis remarquer à mon voisin cette vocation pour la royauté, déjà si manifeste.»
«J'allai, suivant mon heureuse coutume, passer l'été auprès de mon père. Je le trouvai très-indigné de la marche que suivaient les affaires, et, comme il avait toute sa vie autant aimé la vraie liberté que détesté l'anarchie populaire, il se sentait le désir d'écrire contre la tyrannie d'un seul, après avoir combattu si longtemps celle de la multitude. Mon père aimait la gloire, et, quelque sage que fût son caractère, l'aventureux en tout genre ne lui déplaisait pas, quand il fallait s'y exposer pour mériter l'estime publique. Je sentais très-bien les dangers que me ferait courir un ouvrage de mon père qui déplairait au premier consul; mais je ne pouvais me résoudre à étouffer ce chant du cygne, qui devait se faire entendre encore sur le tombeau de la liberté française. J'encourageai donc mon père à travailler, et nous renvoyâmes à l'année suivante la question de savoir s'il ferait publier ce qu'il écrivait.»
Le premier consul voyait avec un juste ombrage les liaisons de madame de Staël à Paris avec un homme ambigu qu'elle cherchait à lui susciter pour rival. Cet homme était le général Bernadotte, depuis roi de Suède, qui caressait alors les restes du parti jacobin. Bernadotte, spirituel et ambitieux, était propre à briguer avec la même indifférence une dictature populaire ou un trône; il n'avait cherché dans la révolution qu'une fortune, également prêt à la saisir dans une contre-révolution.
Cette liaison de madame de Staël avec un homme suspect au premier consul fut la véritable cause de son exil.
«Je partis pour Coppet dans ces entrefaites, dit-elle, et j'arrivai chez mon père dans un état très-pénible d'accablement et d'anxiété. Des lettres de Paris m'apprirent qu'après mon départ le premier consul s'était exprimé très-vivement contre mes rapports de société avec le général Bernadotte. Tout annonçait qu'il était résolu à m'en punir; mais il s'arrêta devant l'idée de frapper le général Bernadotte, soit qu'il eût besoin de ses talents militaires, soit que les liens de famille le retinssent, soit que la popularité de ce général dans l'armée française fût plus grande que celle des autres, soit enfin qu'un certain charme dans les manières de Bernadotte rendît difficile, même à Bonaparte, d'être tout à fait son ennemi.
«Il se formait alors autour du général Bernadotte un parti de généraux et de sénateurs qui voulaient savoir de lui s'il n'y avait pas quelques résolutions à prendre contre l'usurpation qui s'approchait à grands pas. Il proposa divers plans qui se fondaient tous sur une mesure législative quelconque, regardant tout autre moyen comme contraire à ses principes. Mais pour cette mesure il fallait une délibération au moins de quelques membres du sénat, et pas un d'eux n'osait souscrire un tel acte. Pendant que toute cette négociation très-dangereuse se conduisait, je voyais souvent le général Bernadotte et ses amis; c'était plus qu'il n'en fallait pour me perdre, si leurs desseins étaient découverts. Bonaparte disait que l'on sortait toujours de chez moi moins attaché à son gouvernement.»
On voit dans ces aveux que madame de Staël, accoutumée à l'influence politique depuis le salon de son père et depuis ses liaisons avec MM. de Narbonne, Lafayette, Benjamin Constant, s'obstinait imprudemment à un grand rôle dans la république et fomentait dans l'âme de Bernadotte une rivalité qui ne pouvait être pardonnée par Bonaparte. Mais cette rivalité devait retomber sur la femme assez téméraire pour y attacher ses espérances. Bonaparte était un parti, Bernadotte n'était qu'une intrigue.
Le premier consul fit insinuer à madame de Staël qu'elle ferait bien de ne pas revenir à Paris. Cette insinuation fut un coup de foudre pour une femme qui avait placé depuis son enfance le foyer de sa gloire, de son importance et de ses sentiments dans la capitale de la France. Paris était la patrie de ses talents, de son génie, de ses affections, de ses vanités, de ses ambitions; la France était son public; l'univers n'existait pour elle qu'à Paris. Cette faiblesse puérile et presque maladive de son âme lui faisait envisager comme le comble de l'infortune l'éloignement de ce centre de toutes ses pensées. La grandeur de son esprit ne la défendait pas contre la petitesse de cette terreur de l'exil. C'est la paille dans son caractère; c'est par là qu'il faiblit et qu'il se brisa plus d'une fois dans sa vie. Certes, pour toute autre âme que la sienne, ce n'était pas une bien tragique rigueur du sort qu'une résidence plus ou moins contrainte dans le château de sa famille, auprès d'un père adoré et d'enfants chéris, au sein de la plus pittoresque contrée de l'Europe, au bord du lac qui roule autant de poésies que de vagues, au pied des jardins de Coppet, entre Lausanne et Genève, deux villes habitées et visitées par l'élite des voyageurs lettrés ou illustres de toute l'Europe; consolée dans sa propre patrie par toutes les délices de l'opulence et par tous les charmes d'une grande hospitalité! Ajoutez à l'agrément de cette résidence la liberté de parcourir et d'habiter à son gré tout l'univers, excepté l'étroite enceinte de Paris.
Une telle proscription, qui fait sourire plus que frémir, paraîtrait le suprême bonheur à la plupart des hommes sensés; pour madame de Staël, c'était la suprême adversité. Elle en détournait sa pensée comme elle l'aurait détournée de l'échafaud. Est-ce effémination d'une âme trop accoutumée dès le berceau aux caresses de la destinée? Est-ce petitesse d'un esprit si vaste d'ailleurs, mais qui s'est localisé dans les habitudes d'une seule ville? Est-ce besoin incessant de l'écho et de l'applaudissement de ces salons qui lui renvoyaient tous les soirs la gloire et l'enthousiasme pour chaque phrase? Est-ce regret d'une actrice descendue de la scène avant l'âge, et qui ne peut renoncer sans désespoir aux rôles qu'elle s'était dessinés pour sa vie? tout cela à la fois peut-être; mais rien de cela n'est assez grand pour n'être pas dédaigné au besoin par une grande âme, et pour motiver l'éternelle désolation qui gémit depuis ce jour dans les écrits et dans les sanglots de madame de Staël. Il est impossible de ne pas soupçonner un plus sérieux motif à une telle douleur. Ce motif non avoué ne peut être qu'une grande ambition irrémédiablement déçue par la rigueur du premier consul.
Depuis son enfance jusqu'à la terreur, depuis le 9 thermidor jusqu'au consulat, madame de Staël avait aspiré, par l'éloquence et par l'influence sur les hommes marquants, à l'action politique. Habituée pendant dix ans à gouverner l'esprit de son père qui gouvernait la France, le gouvernement était devenu un besoin pour elle; elle l'avait repris sous les Girondins, elle l'avait perdu sous les Jacobins, elle l'avait recouvré sous le Directoire, elle avait espéré le perpétuer sous le Consulat; elle le cherchait de nouveau dans une conspiration nouvelle avec les Jacobins et avec Bernadotte. L'éloigner de Paris, c'était la destituer à jamais de toute influence sur le gouvernement; l'absence la détrônait, voilà pourquoi elle la redoutait à l'égal de la mort. L'exil, il est vrai, lui laissait le génie et la gloire des lettres; on ne pouvait exiler sa pensée; mais la gloire des lettres n'était que la moitié de son existence. Elle voulait régner, on la laissait seulement briller. C'est là, selon nous, le secret de cette douleur sans proportions et sans bornes, dont l'expression dans ses mémoires excite presque la pitié à force d'exagération.
Elle parut se résigner néanmoins à la seule célébrité littéraire par la publication du roman de Delphine, celle de ses œuvres qui respire le plus de passion. L'impression de la jeunesse de la femme s'y fait sentir plus que dans les autres livres, c'est une réminiscence toute chaude encore de sentiments mal éteints. L'intérêt, quoique allongé par des dissertations étrangères au sujet, mais analogues au temps comme dans la Nouvelle Héloïse de J. J. Rousseau, y est entraînant. Le style égale souvent celui du Génevois, son modèle et son maître.
Le succès du livre fut immense, le bruit s'accrut de toutes les critiques acharnées dont les hommes de lettres complaisants du gouvernement nouveau s'efforcèrent de dénigrer le livre et l'auteur: on l'accusa de corrompre les mœurs que le consulat voulait épurer par sa police plus que par ses exemples. L'accusation n'avait ni fondement, ni prétexte: le livre triompha de l'opposition, et madame de Staël, qui n'avait signalé jusque-là que son génie de controverse et d'éloquence, signala sa puissance dans l'expression de la passion. Nulle part elle ne fut plus femme que dans Delphine; elle ne perdit pas un enthousiasme, elle conquit des émotions. Elle méditait dès ce moment Corinne, son œuvre la plus lyrique, où elle voulait fondre ensemble l'émotion et l'enthousiasme pour éblouir à la fois l'imagination par le génie et pénétrer le cœur par l'amour.
Protégée par le succès de Delphine, elle crut pouvoir se rapprocher assez de Paris pour entendre le bruit de sa gloire. Regnault de Saint-Jean d'Angély qui, tout en servant la tyrannie, ne la concevait contre les femmes que comme une lâcheté, lui offrit l'asile d'une de ses maisons de campagne à quelques lieues de Paris. Elle n'accepta pas l'hospitalité, de peur de compromettre l'hôte. Elle emprunta le toit de madame de la Tour qu'elle ne connaissait que par des amis communs.
«J'arrivai donc dans la campagne d'une personne que je connaissais à peine, au milieu d'une société qui m'était tout à fait étrangère, et portant dans le cœur un chagrin cuisant que je ne voulais pas laisser voir. La nuit, seule avec une femme dévouée depuis plusieurs années à mon service, j'écoutais à la fenêtre si nous n'entendrions point les pas d'un gendarme à cheval; le jour, j'essayais d'être aimable pour cacher ma situation. J'écrivis de cette campagne à Joseph Bonaparte une lettre qui exprimait avec vérité toute ma tristesse. Une retraite à dix lieues de Paris était l'unique objet de mon ambition, et je sentais avec désespoir que, si j'étais une fois exilée, ce serait pour longtemps, peut-être pour toujours. Joseph et son frère Lucien firent généreusement tous leurs efforts pour me sauver, et l'on va voir qu'ils ne furent pas les seuls.
«Madame Récamier, cette femme si célèbre pour sa figure, et dont le caractère est exprimé par sa beauté même, me fit proposer de venir demeurer à sa campagne, à Saint-Brice, à deux lieues de Paris. J'acceptai, car je ne savais pas alors que je pouvais nuire à une personne si étrangère à la politique, je la croyais à l'abri de tout, malgré la générosité de son caractère. La société la plus agréable se réunissait chez elle, et je jouissais là, pour la dernière fois, de tout ce que j'allais quitter.»
Le silence du gouvernement lui fit espérer sa tolérance. Elle quitta la maison de madame Récamier pour revenir avec une pleine sécurité à son premier asile. Cette sécurité n'était que le sommeil de la tyrannie. Elle raconte ainsi son lugubre réveil.