Ah! notre Père Plat-Côté-de-Chien, tu étais bien comme nous autres: tu courais, tu parlais, tu riais, tu avais des poux, tu faisais pitié, comme nous. Quand reviendras-tu? Reviens donc, reviens: tu étais un vrai Plat-Côté-de-Chien. Jamais on n’aurait pensé qu’un Blanc pouvait devenir Plat-Côté-de-Chien, comme tu l’es devenu. Oui, reviens chez nous. Les vieux de la tribu ont parlé...
Les Flancs-de-Chiens occupent le territoire qui s’étend des Couteaux-Jaunes aux Esquimaux, c’est-à-dire les rivières et les lacs échelonnés entre le Grand Lac des Esclaves et le Grand Lac de l’Ours. Ils passent l’été dans les terres stériles, et l’hiver dans les bois attenants, comme le renne, qui leur fournit la nourriture et le vêtement. Lorsqu’ils manquent la passe du renne (caribou), ils meurent de faim, en grand nombre. Leur tuerie annuelle normale s’évalue à vingt mille caribous.
La Compagnie de la Baie d’Hudson établit chez eux le fort Rae, fort de ravitaillement plus que de fourrures, comme celui du Fond-du-Lac Athabaska[52].
Le premier fort Rae fut bâti au pied d’une montagne entourée d’eau, à 19 kilomètres du fond de la baie du nord, bras du Grand Lac des Esclaves: paysage solitaire, sauvage et splendide, dont les îles et les havres ne connaissent que l’animation temporaire des troupeaux de rennes. En 1906, le fort fut reculé à 28 kilomètres sur le nord, dans le lac Marianne, qui, en réalité, serait la main immense du grand bras du lac des Esclaves, bras et main dont le poignet d’union s’est abusivement nommé la rivière aux Saules.
La mission suivit le fort. Elle fut quarante-sept ans au vieux fort Rae. Depuis 1906, elle attend, au lac Marianne, l’occasion de retourner au bras du lac, plus poissonneux et mieux boisé.
Le fondateur fut le Père Grollier, en 1859:
Je partis de Saint-Joseph pour le fort Rae, afin d’y fonder une nouvelle mission, que je dédiai à saint Michel, ce grand zélateur de la gloire de Dieu, et général en chef des armées célestes, le priant de veiller sur les eaux du Grand Lac des Esclaves, par où passent les amis et les ennemis de la gloire de Dieu... Pour la première fois le saint sacrifice fut célébré au fort Rae, le 17 avril, dimanche anniversaire du jour où les juifs s’étaient écriés, en voyant venir à eux le Sauveur: Benedictus qui venit in nomine Domini! Il était de la première importance de nous emparer aussitôt de ce poste qui compte près de 1.200 sauvages, avant qu’un ministre y mît les pieds, car Hunter, l’archidiacre, avait dit qu’il l’occuperait bientôt.
La tribu des Plats-Côtés-de-Chiens est restée dans la simplicité primitive de ses mœurs et de sa conversion: habits de peau, saleté prodigieuse, ignorance totale des formes civilisées, mendicité outre-cuidante, mais foi de Nathanaël.
C’est chez eux que Mgr Grandin disait avoir trouvé la réalisation, sans ombre, de son rêve sur l’Indien de nature, se donnant tel quel à la religion divine. De sa tournée apostolique de trois mois, en 1860, au fort Rae, où il baptisa 164 Flancs-de-Chiens, il aimait à rappeler les divers incidents, depuis son geste étendu, au Dominus vobiscum, pour abattre la pipe du «grand nigaud» qui venait de l’allumer au cierge de l’autel et la fumait tranquillement tout à côté, jusqu’à ce trait du chef, son néophyte, qu’il envoya baptiser un mourant, au loin dans le bois. Le chef revint, rayonnant:
—J’ai donné un nom à mon jeune homme, dit-il au prélat.
—Et comment l’as-tu nommé?
—Jésus-Christ.
—Assurément, tu ne pouvais lui donner un plus beau nom; mais désormais ne donne plus celui-là: c’est le nom de Dieu, et non celui d’un homme.
—J’ai fait cela afin que Jésus-Christ se souvienne davantage de lui!
Des missionnaires visiteurs, à savoir les Pères Grollier, Eynard, Gascon, Petitot et Mgr Grandin, le principal fut le Père Gascon. Il alla sept fois au fort Rae.
Le premier missionnaire résident des Plats-Côtés-de-Chiens fut le Père Bruno Roure, de 1872 à 1911.
De ces trente-neuf ans, il en passa quatorze absolument seul, sauf les quelques mois de 1879, où le Frère Boisramé vint lui bâtir une maison, et le temps des visites «bisannuelles» de Mgr Clut, son confesseur. De confrère prêtre, il n’eut, pendant 21 ans, que le Père Ladet, qui demeura au fort Rae de 1886 à 1889. Il lui fallut attendre 1903 pour obtenir un compagnon assuré. Ce vicaire fut le Père Duport, que remplaça le Père Bousso. En 1911, le Père Roure laissait sa place au Père Laperrière, pour aller fonder la ferme Saint-Bruno, au fort Smith. En 1915, enfin, il était donné à la mission de Notre-Dame de la Providence, comme chapelain des Sœurs Grises et des orphelins. C’est là que, vénéré de tous, il acheva sa vieillesse, constant dans le calme pieux et la prudence qui avaient présidé à sa vie, comme dans la fine bonté qui se répandait de ses yeux, de son sourire, de ses paroles, de son cœur, sur ceux qui l’approchaient.
Il retourna doucement à Dieu, le 3 octobre 1920, dans la cinquante-unième année de son apostolat.
Les Plats-Côtés-de-Chiens le pleurent encore.
Ils se souviennent qu’il endura pour eux les misères des commencements.
Dans son poste sibérien, hors de toute voie de communication, le Père Roure était condamné à être le dernier servi. Ses provisions lui arrivaient, via fort Providence. Il racontait que son ballot contenait ordinairement une chemise. Une manche de cette chemise était pleine de farine: sa ration pour l’année. L’autre manche renfermait ses articles de chapelle, de toilette, de cuisine, d’échange commercial. Avec ce qui restait de ce peu, il trouvait le moyen d’acheter des quartiers de rennes et de les envoyer aux orphelins du fort Providence. Une seule privation lui paraissait trop pénible: c’était de ne recevoir son fil à rets que trop tard pour la pêche de l’automne, et d’être astreint de la sorte à casser la glace, tout l’hiver, pour prendre le poisson dont il avait besoin.
Le Père Roure, homme de prévoyance renommée (quoiqu’il refusât toujours, afin d’être entièrement missionnaire des pauvres, les secours particuliers que lui offrait sa famille), souffrit-il de la faim? On lui posa cette question. Il répondit, avec plaisir:
«—Oui. Un soir, j’allai me coucher sans souper, faute de provisions: je n’avais plus une bouchée de n’importe quoi. Une autre fois j’allai encore me coucher sans souper; mais c’était par oubli.»
Une teinte d’humour agrémenta toujours les histoires du Père Roure. Il fallait l’entendre narrer doucement, par exemple, comment il faillit se voir ravir la couronne de cheveux qui lui restait, comme elle reste, grâce à Dieu, à la plupart des têtes chauves. C’était trois jours après le départ d’une escouade de Plats-Côtés-de-Chiens, qui étaient venus au fort Rae remplir leur devoir pascal. Une femme revenait du camp, déjà très éloigné, afin de raconter au missionnaire sa désolation d’avoir saisi par la chevelure une autre femme, qu’elle voulait corriger. Comme elle s’égarait dans des considérations étrangères au sujet, et que le Père Roure, cette fois, était pressé, il l’arrêta:
—Enfin, dis-moi exactement ce que tu as fait à cette malheureuse?
Ce disant, elle prend des deux mains tout ce qu’elle peut empoigner des cheveux du père, et se met à les tirer à elle de toutes ses forces.
—Assez, assez! Lâche-moi! je comprends bien maintenant.
—Non, tu ne peux pas me comprendre encore, car je l’ai tenue plus longtemps que cela, et j’ai tiré plus fort. Je veux que tu saches tout.
Et les pauvres cheveux de pâtir de plus belle pendant les minutes que dura la leçon de choses.
—Bien! fit-elle, à la fin, en regardant les débris qui restaient dans ses mains: c’est à peu près comme ça. Si tu avais eu plus de cheveux, j’aurais pu te faire mieux comprendre. Mais c’est égal; tu peux avoir l’idée de mon chagrin, quand je pense à ma mauvaise action. Bénis-moi, ô père de mon cœur, et demande au bon Dieu de me pardonner!
La maisonnette de 17 pieds de long, qu’avait bâtie le Père Gascon, servit 7 ans au Père Roure. Au bout de 5 ans, il obtint une petite vitre, qu’il put mettre au milieu des parchemins du châssis, et qui lui permit ainsi de lire son bréviaire, à la lumière du jour. Ephémère douceur! Un soir qu’il veillait, à côté de sa lampe de graisse de renne, la vitre vola en miettes, et un sifflement lui rasa la nuque: c’était une balle que lui tirait un sauvage à qui il avait refusé la permission d’échanger sa vieille femme contre une plus jeune. Le sauvage avait passé outre. Le père l’avait «excommunié»; et tous les Plats-Côtés l’avaient mis au ban. De rage, le polygame avait menacé le père de le tuer. Et voilà qu’il essayait de tenir parole. La balle se logea dans l’un des troncs d’arbres qui constituaient le mur. Pacifiquement, le Père Roure se leva de son escabeau et remit un parchemin.
Quant à la stabilité de cette demeure qu’il appelait un «monument sans banc, ni chaise, ni plancher, ni outil d’aucune sorte», n’en parlons pas:
Une fois, dit-il, mon toit s’effondra complètement. C’était durant la nuit du 10 au 11 novembre. Comme je l’entendais travailler, et pensant qu’il pourrait bien tomber, au lieu de rester couché à terre, devant mon feu, comme d’habitude, je me levai et j’allai me coucher contre le mur, de manière à ce que, si le toit dégringolait, les poutres ne pussent m’atteindre. Vers minuit en effet tout le toit tomba; mais je n’eus pas de mal. Je me levai de bon matin, le lendemain, pour refaire mon abri.
Sur d’autres missionnaires, le Père Roure eut l’avantage de voir quelques rares rayons de vie intellectuelle ou sociale frapper sa nuit d’isolement. Des représentants de sociétés savantes, des géographes, des délégués d’expéditions internationales vinrent, de temps à autre, prendre leur pied-à-terre au fort Rae, parce qu’il était le plus reculé du monde et le plus voisin du désert arctique. Ils installaient leurs appareils météorologiques; et, entre leurs séances d’observations, ils allaient causer un peu avec le missionnaire, leur ami. Aux célébrités de la science se mêlaient parfois les célébrités du sport, des chasseurs universels, aux trophées desquels il manquait la tête laineuse et cornue d’un ovibos—bœuf musqué—habitant des terres stériles, bête à la cruauté mortelle contre le chasseur qui ne fait que la blesser[53].
C’est chez les Flancs-de-Chiens que l’on peut toucher le mieux encore à la prunelle de l’âme païenne: la superstition. De tous les Dénés, en effet, ils demeurent les superstitieux émérites. Quoiqu’ils aient admirablement tourné vers la vérité leur naturelle religiosité, ce n’est pas nous, christianisés de vingt siècles et témoins des phobies persistantes du fatidique vendredi, du nombre 13, des salières renversées, des chaises girouettantes, comme des confiances imbéciles aux tireuses de cartes ou de bonne aventure, qui sommes prêts à nous étonner de trouver chez des Peaux-Rouges, convertis d’un demi-siècle, les traces d’un fétichisme ancestral.
Les pratiques directement barbares et sataniques n’ont pas tenu, en présence de l’Evangile; mais les autres ne veulent céder que lentement. On verra les meilleurs chrétiens jeter furtivement à l’eau une pipe, un couteau, un objet de valeur, pendant la tempête «afin d’apaiser l’esprit des vents». Ni hommes, ni chiens surtout, ne doivent manger la chair des animaux à fourrures précieuses: elle est sacrée. Il est défendu de rire des orignaux. Le chasseur a son animal tabou, qu’un songe lui a révélé. Ainsi, l’un ne prendra pas de martre; tel autre ne pourra abattre un lièvre, une oie. Pierre Beaulieu n’a jamais tué d’ours; il se contente d’une révérence à ceux qu’il rencontre. Plutôt la mort que de violer le tabou. Le tabou, en retour, envoie les autres bêtes sous les flèches de son fidèle. Les Plats-Côtés-de-Chiens coupent le nez des peaux, ce qui en diminue le prix. Pourquoi? On n’a pu le savoir.
Le Père Bousso faillit trouver mauvais parti pour avoir déchaîné les ouragans d’automne, au fort Rae, en mettant à l’épouvantail un corbeau voleur, qu’il avait occis.
Le Père Breynat, missionnaire des Mangeurs de Caribous, avait achevé un renne d’un petit coup de crosse sur le front. Deux offenses graves: 1º frapper à la tête; 2º tuer avec du bois. Les rennes allaient donc déserter le Fond-du-Lac et vouer à la mort toute la tribu des Mangeurs de Caribous. Mais peut-être le départ du missionnaire—à quoi tient l’affection!—peut-il encore apaiser les esprits des caribous. On le lui dit sans ambages. On l’accepte comme secrétaire pour la lettre demandant son expulsion et qu’il s’agit d’écrire à Mgr Grouard. La lettre partit, le Père Breynat resta, et les caribous revinrent, la saison suivante, plus nombreux que jamais. C’était, croyez-vous, le coup fatal porté au front de la superstition, la confusion des Indiens? Point si vite! Un vieillard, député de la tribu, vint dire au père:
Nous savons pourquoi les caribous sont revenus, car nous avons examiné ton fusil. Regarde-le toi-même; vois ce petit morceau de fer plat qui termine la crosse: c’est sûrement avec ce fer que tu as touché l’animal. Il a bien voulu ne pas se fâcher non plus de ce que tu l’aies atteint à la tête, parce que tu es étranger. Voilà comment il n’a pas rapporté à sa nation ta mauvaise action. Mais ne recommence plus! Nous serions perdus!
C’est la femme, par-dessus tout, que la superstition dénée maintient en défiance. Elle ne doit pas enjamber le bonnet ou le fusil d’un homme: il ne tuerait plus rien; ni marcher sur une peau d’ours: la maladie envahirait le camp; ni voguer par-dessus les filets tendus: les poissons se déprendraient; ni toucher, de sa langue, la langue d’un caribou: le caribou, devenu bavard, ipso facto, irait raconter à toute son espèce les défauts des Dénés. Il est interdit très spécialement à la femme de palper et de manger le muffle de l’orignal, morceau de noblesse réservé à l’homme: l’animal quitterait les bois devenus les gémonies de sa honte.
Malgré la vénération que les Indiens conçurent pour les Sœurs de Charité, dès leur apparition, ils cessèrent d’apporter, à la mission de la Nativité, les muffles des orignaux que les missionnaires leur achetaient, de peur que les femmes de la prière vinssent à en manger. A la mission de la Providence, ils consentirent à donner le muffle avec la bête, mais en exigeant la promesse formelle que les religieuses oncques n’en verraient le goût. Il n’y a que peu de temps que l’interdit a été levé par les Montagnais et les Esclaves, à l’égard des Sœurs Grises. Il ne le serait pas de sitôt chez les Plats-Côtés-de-Chiens.
Les Pères Roure et Duport furent les témoins d’un fait récent qui montre à quelle cruauté la superstition peut encore mener quelques-uns de ces sauvages. Un loup rôdait autour d’un campement Flanc-de-Chien. On savait qu’il avait mangé un homme; et tous se tenaient sur le qui-vive, non pour l’attaquer, mais pour le fuir, car d’avoir dévoré la chair humaine rendait le carnassier tabou, inviolable. Un jour, le loup fut aperçu, s’acheminant, du haut d’une colline, vers la loge d’une famille. L’homme prit sa carabine et se sauva dans le bois, tout en défendant à sa femme de remuer. Comme la bête fonçait sur elle, la malheureuse saisit une hache, s’adossa à un sapin, déposa son enfant entre ses pieds et le pied de l’arbre, et soutint la bataille. Labourée de griffes et de crocs, elle parvint à écarter le monstre d’une main, et, de l’autre, à l’assommer. Les cris et les beuglements apaisés, l’homme jugea que le danger était passé et rentra. Voyant le loup pantelant sur la neige, la gueule rouge du sang de la brave mère, il s’emporta d’une colère de démon:
—Comment! lui hurlait-il, tu as tué un loup qui avait mangé un Déné! et avec le fer de ma hache, à moi, un homme! et toi, une femme! Je n’ai plus qu’à te tuer toi-même!
Il l’eût fait, s’il ne se fût souvenu, en voyant le crucifix suspendu dans le wigwam, qu’il était chrétien.
Pauvre femme dénée! Elle sait aujourd’hui qu’elle a une âme; on lui laisse la vie; on lui accorde une certaine déférence pour ne pas déplaire à Dieu; mais combien lui reste-t-il à souffrir des vieilles superstitions, si lentes à mourir!
Ainsi que n’endure-t-elle pas encore, aux heures, aux jours, aux semaines, où la charité devrait s’incliner, tout en respect et en bienfaisance, vers sa faiblesse! Les Dénés ont pratiqué cruellement, à son endroit, par un froid égoïsme, par la seule crainte qu’il leur arrivât malheur, s’ils se relâchaient de leur intransigeance, les prescriptions que l’Ancienne Loi imposait aux juives, doucement et par symbolisme de la purification spirituelle.
La séquestration s’inflige à la jeune fille qui passe de l’enfance à l’adolescence, et se renouvelle jusqu’au terme de son âge mur. De plus, lors de sa première séquestration, elle ne doit rien manger d’agréable: elle deviendrait gourmande. Elle ne doit pas voir un couteau neuf: elle deviendrait paresseuse. Elle ne doit pas soulever le voile dont on lui cache la figure: elle deviendrait tête en l’air, etc...
Séquestrer veut dire, en loi indienne, séparer complètement de la famille et du camp. La femme tabou doit sortir de la tente, ou de la maisonnette, en rampant, par une ouverture basse, ménagée à son intention. Elle aura, au plus, un abri provisoire en branchages. On lui fournira aussi un peu de bois et de nourriture, avec mille précautions. Victime des intempéries et des malaises, beaucoup meurent de froid, de faim, ou brûlées, dans ces réduits, à portée de voix du campement, et appelant en vain au secours.
Lorsqu’elle devient mère, l’épouse est soumise à une dureté redoublée dans sa séquestration. Revêtue des plus mauvais habits, puisqu’il faudra les détruire à son retour, toute seule, à moins qu’une vieille charitable se dévoue à l’assister, elle va s’établir dans la forêt; et là, elle attend son heure. Elle place son enfant dans une mousse préparée et le réchauffe contre son sein. S’il meurt de froid, malgré sa tendresse, l’Indienne suspendra le petit cadavre aux branches d’un cyprès, afin de la soustraire à la dent des loups, et viendra lui chanter, jusqu’au dégel de la terre, la romance de sa douleur. Quelquefois, elle suit de près son enfant dans la mort. Mgr Clut rencontra, par 47 degrés centigrades au-dessous de zéro, une jeune mère, brûlante de fièvre, avec son nourrisson tremblant dans ses bras. L’évêque baptisa le petit, ayant eu toutes les peines à trouver une marraine qui consentît à le toucher tandis qu’il était impur. A un parrain, il ne faut pas songer alors. L’enfant expira, le jour même. Le lendemain, la mère succomba à son tour, dans sa fosse de neige, à quelques pas de la tente où elle voyait pétiller un joyeux foyer, et où elle entendait rire et chanter son mari, avec ses autres enfants. Elle était impure: nul ne pouvait se souiller, en la portant près d’un feu de famille.
La séquestration dure deux mois pour la mère et pour le nouveau-né, si c’est un garçon; trois mois, si c’est une fille. Après quelques jours cependant, le code sauvage mitige sa rigueur: il est permis à la femme d’occuper le coin aux débarras de l’habitation, mais personne ne lui parlera; pour ses repas, elle aura les restes; les quelques objets mis à son usage seront tenus à part, et anéantis à la fin de l’épreuve.
Si, au temps de la naissance, la tribu se trouve en marche, la femme se retire dans l’écart du bois; et, quelques heures après, portant l’enfant sur son dos, elle reprend ses raquettes pour rejoindre la caravane, au campement indiqué. Cette marche est le martyre de la femme dénée. En tout temps de ses séquestrations légales, elle ne peut suivre le chemin battu par les autres, de peur de paralyser les chasses, les pêches, et d’attirer sur les hommes et sur les chiens des sorts mortels. Force lui est donc de se frayer un sentier, à côté, dans les embarras de la forêt, et de trébucher sans cesse aux broussailles enchevêtrées sous la neige molle et profonde, avec son fardeau. Ainsi va-t-elle, des jours, des nuits, des mois. S’il lui faut, de nécessité, traverser les brisées communes, pour prendre l’autre côté, elle étendra des branches de sapin sous ses pas. Si, durant l’été, l’on arrive à une rivière, à un lac, la séquestrée ne peut trouver place dans l’embarcation. Deux canots sont reliés de front par des perches transversales; la femme s’assied sur ces perches, les pieds dans l’eau, sans toucher même les bords du canot, ni la main des hommes, pour se tenir. Quelle tombe au cours de la traversée, et qu’on ne puisse la repêcher, mieux vaudra sa mort que la malchance de tous.
Par une tempête furieuse, le Père Roure, vit lui arriver une jeune mère avec son enfant sur ce perchoir instable, entre les canots. A chaque plongeon de l’équipage dans les vagues, il croyait ne plus la voir reparaître. Comme il reprochait aux sauvages de s’être engagés sur la large baie, par ce temps:
—Il le fallait, répliquèrent-ils; un de nos enfants a entendu dans les feuilles le dénédjéré, l’ennemi; nous n’avions pour fuir que ce côté...
Eh bien! se figurera-t-on que les femmes indiennes, sachant les sévices que leur coûtera, chaque fois, l’honneur de la maternité, regardent comme le dernier opprobre de rester épouses sans enfants? Ce sentiment naturel, don du Créateur, qu’il n’y eut que les barbares civilisés à combattre, s’est surnaturalisé dans l’âme de la femme des bois, qui n’escompte sa récompense que d’après le nombre des élus qu’elle aura donnés au ciel. Les condamnées à l’épreuve d’Anna et de Sara sont inconsolables:
—Comment le bon Dieu va-t-il me recevoir, disent-elles, si je n’ai rien fait pour lui, si je ne puis lui montrer des dénés et lui dire: «De toi je les ai reçus, à toi je les rends. Prends-les pour remplacer les mauvais esprits qui t’ont désobéi, et que tu as jetés en enfer!»
Les heureuses réformes obtenues enfin chez les Montagnais, les Mangeurs de Caribous et les Couteaux-Jaunes font présager la juste émancipation de la jeune fille et de la mère dans toute la nation dénée. Mais l’esprit de superstition ne se laissera vaincre qu’au prix d’un patient combat par la loi de lumière et d’amour.
Les missionnaires n’hésitent pas à regarder les Plats-Côtés-de-Chiens, malgré les défauts signalés, comme les meilleurs catholiques du Mackenzie, avec la tribu des Loucheux.
Toutes les campagnes organisées par l’hérésie, au fort Rae, ont complètement failli. Elle n’y récolta même pas les «mauvaises herbes» que Luther se plaignait de recevoir du Pape, quand il sarclait son jardin». Ce qui prouve que les Indiens savent raisonner leur foi.
L’évêque anglican Bompas (Low Church of England), dont les efforts de zèle et les avanies, il faut le reconnaître, ne furent dépassés, ni égalés peut-être, par personne, croyant tenir enfin un Flanc-de-Chien, infidèle et polygame obstiné, lui dit:
—J’ai appris que le prêtre ne voulait pas prier pour toi. Viens chez moi, et je te recevrai. En attendant, tiens voilà une casquette.
—Garde ta casquette, priant anglais. Quand j’en voudrai une, je l’achèterai avec mes fourrures. Mais sache que le père ne m’a pas rejeté; c’est moi qui n’ai pas voulu me bien conduire. Pour te montrer que la prière catholique et française est la bonne, je vais obéir maintenant.
Le converti du ministre renvoya aussitôt ses femmes illégitimes, se fit baptiser et vécut en bon chrétien.
Tous les sauvages formés par nos missionnaires, et qui n’ont le bonheur de passer que peu de jours à la mission, observent dans leur vie nomade les enseignements et les préceptes de la sainte Eglise. A Noël, «lorsque la grande ourse marque minuit», chaque dimanche et chaque fête (jours indiqués par une croix, dans leur petit calendrier), lorsque le soleil l’été, ou la lune l’hiver, sont à la hauteur choisie par le père pour célébrer la messe, ils se réunissent, par campement, dans la loge de l’un d’eux, à tour de rôle, pour l’office divin. Cantiques, chapelet, sermon du chef, ou du plus ancien, communion spirituelle à l’Hostie immolée, loin de là, dans la petite chapelle: toute la cérémonie se déroule dans une piété, digne des moines du désert. La part de Dieu faite, chacun met au chaudron commun le morceau qu’il a apporté. Le calumet et les projets de chasse achèvent les agapes. Les Indiens observent scrupuleusement le repos dominical; ils considèrent comme une faute de tirer un coup de fusil, le jour du Seigneur, à moins qu’ils se trouvent en extrême besoin. Les prières du matin et du soir, le chapelet quotidien ne sont jamais omis.
La fidélité des Flancs-de-Chiens, en particulier, à ces dévotions frappa un jeune protestant, lauréat d’universités anglaises, que la spécialité de ses études conduisit au fort Rae. Il l’exprima dans son livre:
Les Flancs-de-Chiens observent strictement les pratiques de l’Eglise Catholique. Pas un repas n’a été pris, en ma présence, durant les deux mois que j’ai résidé chez eux, sans être accompagné des grâces, en commun; et quelquefois il fallait un grand effort de l’imagination pour voir de quoi ils pouvaient bien être reconnaissants. Les services du dimanche étaient des cérémonies très soignées. Une réjouissance les suivait toujours, lorsqu’on était en lieu de campement. En cours de voyage, ces prières étaient faites avant la marche du jour. Ils déployaient une foi surhumaine à rester à genoux dans les neiges des terres stériles, (barren ground), pour réciter leurs prières, les dents claquantes de froid, et égrener leurs rosaires de leurs doigts demi-gelés[54].
Le Pape Pie X aima les Plats-Côtés-de-Chiens, dont il se fit raconter la vie par le Père Roure.
Le Père Roure avait passé 35 ans avec eux, sans les quitter d’un jour, quand il leur annonça qu’il avait reçu la permission d’aller revoir son pays de France, «par delà les grandes terres et le grand lac salé». Emotion de la tribu, grand conseil des vétérans qui décident de demander au Père de se rendre jusqu’au Très Grand Chef de la Prière, pour lui présenter tous les cœurs contents des Lintchanrè. Ils apportent au missionnaire cent paires de mocassins, «vu qu’il usera bien cela, pour faire un si long voyage». Au Pape, ils envoient un morceau de pemmican fait exprès pour lui par la sauvagesse la plus pieuse, une grasse langue fumée de caribou et une paire de souliers fins en peau de renne, damassés en poil de porc-épic.
—Avec cela, le Chef des Grands Chefs de la prière sera content, je pense, dit le chef des Plats-Côtés-de-Chiens.
Oui, le Pape fut content, si content qu’il riait, comme il n’avait sans doute ri depuis qu’il avait dit adieu à sa gondole de Venise, en apprenant ces nouvelles, et d’autres meilleures, de la bouche du Père Roure. Il prit le pemmican, la langue, les mocassins, les palpa, respira leur bonne odeur sauvage, goûta... un peu de ce qui pouvait être goûté, et mit le tout dans un rayon de sa bibliothèque privée, en bénissant les bons Indiens, et en songeant peut-être que si tous les fidèles confiés à sa houlette ressemblaient à ses enfants des forêts arctiques, il serait le radieux Pasteur d’un bercail qui connaît Jésus, et que Jésus connaît.
Non fecit taliter omni nationi—Mission de Notre-Dame de la Providence, au fort Providence.—Le palais de Mgr Grandin.—«Plus heureux que le Schah de Perse».—Le couvent des Sœurs Grises.—Cinquante ans de leur apostolat.—Le Père Lecorre.—«Oh! qu’elle est belle, ma Bretagne!»—Le Magnificat de l’expédition 1895.—Qu’est-ce qu’un lièvre?—Mission du Sacré-Cœur, au fort Simpson.—Babel.—Le Père Brochu.—Hospice des Sœurs Grises.—Mission Saint-Raphaël, au fort des Liards.—Le fort des Poux et la danse dénée.—La Bonne Femme Houle.—Le Père de Krangué.—Champion mutilé.—Mission Saint-Paul au fort Nelson.—Le Père Lecomte.—Le Père Gourdon.—Mission Sainte-Anne, au fort Rivière-au-Foin.—Mort du Frère Hand.—Mission de N.-D. du Sacré-Cœur, au fort Wrigley.
La tribu des Esclaves peut redire l’exclamation d’Israël: «Non fecit taliter omni nationi. Dieu n’a fait pour aucune tribu dénée ce qu’il a fait pour nous».
Ils eurent la fleur et le nombre des missionnaires: Nos Seigneurs Grandin, Faraud, Clut, Grouard; les Pères Grollier, Gascon, Petitot, Genin, de Krangué, Lecorre, Ladet, Roure, Dupire, Gourdon, Audemard, Lecomte, Brochu, Ducot, Laity, Constant-Giroux, Gouy, Le Guen, Vacher, Frapsauce, Laperrière, Andurand, Bousso, Moisan, Bézannier.
Privilégiés de tant de travaux et de grâces, ont-ils répondu aux espérances?
Oui, mais faiblement.
Mgr Grouard les caractérisait, en 1871, d’un jugement qu’il n’eut jamais à modifier:
Ces Esclaves n’ont pas de grands vices; mais ils n’ont pas de grandes vertus non plus. Ils sont mous, lents et paresseux pour la prière, et diffèrent en cela des autres tribus montagnaises, où l’on trouve l’élan et la ferveur.
Leur nom français ou anglais, Esclaves, Slaves, leur vient des découvreurs qui remarquèrent leur apathie et servilité naturelles. Dans les idiomes dénés, ils sont «Ceux qu’on laisse vivre», sous-entendu: parce qu’ils ne valent pas la peine qu’on les extermine. Leur histoire tiendrait sans doute en ces mots de dédain. Avant l’époque de la religion pacificatrice, ils furent chassés du Grand Lac des Esclaves, leur domaine, par les guerriers du Sud et de l’Est. Au Nord, les Peaux-de-Lièvres et les Loucheux leur barrèrent les abords du Cercle polaire. Il resta aux Esclaves l’espace central, immense, de l’Extrême-Nord, le cœur du vicariat du Mackenzie.
Mission Notre-Dame de la Providence (Fort Providence)
L’épanchement du Grand-Lac des Esclaves sur le Nord constitue le Mackenzie proprement dit. Le fleuve géant—Naotcha—commence donc sa marche par une source de 35 kilomètres de large. Une peuplade d’îles et d’îlots, les Iles Desmarais, sorties tout à coup du sein des eaux, forment à son défilé une entrée triomphale.
A la tête et au milieu de cet archipel, paraît une île à la vaste verdure, et dont les bords sont fréquentés par les migrations poissonneuses du lac et du Mackenzie. Là, fut établi le premier fort-de-traite pour les Esclaves, le fort de la Grande-Ile (Big Island).
Là aussi, fut rencontré par le Père Grollier, le 14 août 1858, le premier groupe de la tribu. Le missionnaire appela la future paroisse: Mission du Saint et Immaculé Cœur de Marie.
Elle ne dura que trois ans.
En 1861, Mgr Grandin, trouvant la Grande-Ile trop pauvre en terre et en bois, trop en butte aux inondations et aux tempêtes du Grand Lac, résolut de chercher plus loin. Il engagea son canot dans le dédale des Iles Desmarais, traversa l’expansion du Mackenzie, dite le lac Castor, sauta un rapide, long, bruyant, mais non périlleux, et, avisant sur la rive droite un promontoire couvert d’une forêt à demi-calcinée, prête à servir de combustible et de pièces à construction, il aborda. C’était à 64 kilomètres en aval de la Grande-Ile. En face, le soleil couchant mêlait son or aux chevelures des premières îles qui élargissaient le fleuve en un lac nouveau. Au pied du cap, un tranquille remous invitait les bateaux. Dans les parages du remous, des masses de poissons attendaient les filets. Monseigneur ne pouvait hésiter.
Comme il escaladait la grève, la barque de M. Ross, chef du district du Mackenzie pour la Compagnie, le rejoignit.
Les formules de politesse échangées, le prélat ne s’exposa pas à être supplanté. Etendant un bras sur le groupe de métis dont il faisait ses témoins, et l’autre sur les hautes herbes du promontoire, il dit à M. Ross:
«—Je vous déclare, monsieur, que je prends possession de cette place, pour y fonder une mission. Je regarde comme une bonne fortune de pouvoir le faire, en présence du premier magistrat du pays.»
Le bourgeois, qui avait convoité le même endroit pour l’établissement d’une église protestante, paraissait «peu enthousiaste».
«—Monseigneur, dit-il, vous ne savez pas ce que vous faites. Comment vivrez-vous ici? Vous ne pouvez pas tenir tête aux protestants; vous n’êtes pas assez riches.
«—Monsieur, repartit l’évêque, les richesses ne suffisent pas. Dans ce pays, il faut surtout savoir s’en passer, en se sacrifiant.»
Le bourgeois parut surpris de cette réponse.
«—Fou de Kirby!—c’était le nom de son ministre—fou de Kirby! dit-il en anglais, à son commis, je lui avais dit cependant que c’était une excellente place.»
La nouvelle mission devait être la cellule-mère de l’Extrême-Nord, l’évêché du vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie, dont Mgr Taché servait la cause à Rome, l’emplacement d’un orphelinat-hôpital pour les petits et les destitués du désert, la providence de la religion catholique. C’est pourquoi Mgr Grandin la baptisa: Mission de la Providence.
Le 16 juillet 1915, le T. R. P. Belle, O. M. I., assistant du supérieur général de la Congrégation des Oblats, et visiteur officiel du Mackenzie, voulut enrichir de la protection spéciale de Marie la chère mission, et changea le premier vocable en celui de Notre-Dame de la Providence.
La Compagnie de la Baie d’Hudson dut suivre les sauvages et le missionnaire, et se contenter de placer son fort de Big-Island à la suite de la forteresse de l’Eglise catholique.
C’était le soir du 6 août 1861, fête de la Transfiguration de Notre-Seigneur, que Mgr Grandin avait choisi le Thabor, où devait s’élever l’édifice de tant de vertus, de tant de mérites. Le lendemain, il célébra le saint sacrifice sous sa tente; il planta une grande croix, construite durant la nuit, par le Frère Kearney; et, remettant à l’eau son canot, il poursuivit sa course.
Le 9 juillet 1862, le Père Gascon et le Frère Boisramé vinrent commencer les travaux, au pied de la croix.
Le 12 août, Mgr Grandin et le Père Petitot trouvèrent les deux pionniers «sapant des arbres, arrachant des écorces de sapin, établissant une pêcherie, etc... La mission se composait d’une tente en toile, dressée sur la falaise, de la croix et d’un échafaudage.»
Le Père Gascon, dont la tâche était achevée à la Providence, partit, avec Mgr Grandin, pour le fort des Liards.
Trois semaines après, Mgr Grandin revenait, pour travailler lui-même avec le Frère Boisramé et permettre au Père Petitot de consacrer son temps à l’étude des langues sauvages.
Il y avait alors: «une baraque de 22 pieds carrés, et une chapelle y attenant de 15 pieds sur 8.»
Tandis que le Frère Boisramé faisait les cheminées, les fenêtres, les toits de la baraque, Mgr Grandin, n’ayant même pas une truelle pour outil, pétrissait de ses mains les torchis et la fange dont il bousillait et crépissait ensuite les murailles.
A force de travailler, ils réussirent à se donner le bonheur de «loger Notre-Seigneur», en la fête de la Toussaint[55].
Le 8 décembre suivant, le Père Petitot et le Frère Boisramé partaient pour le Grand Lac des Esclaves, laissant Mgr Grandin seul, à la Providence, avec un enfant de 13 ans (Baptiste Pépin) et deux sauvages engagés, «fort exigeants et paresseux». Cette solitude dura huit mois, pendant lesquels l’évêque prépara le développement de la mission. Le temps que lui laissait le service des âmes se passait à abattre des arbres, qu’il faisait équarrir par les engagés, et à les charrier ensuite lui-même sur la neige. Il n’y avait non plus d’autre blanchisseur ni raccommodeur de linge que lui. Au dégel, il bêcha et ensemença un petit jardin.
Enfin, le 18 août 1863, à 3 heures du matin, lui arrivèrent deux valeureux compagnons: le Père Grouard et le Frère Alexis.
Mgr Grandin raconte la vie intime de la communauté ainsi formée, durant l’hiver 1863-1864:
Nous n’avons encore dans tout mon palais ni lit, ni chaise; nous couchons au grenier, dans un lit aussi grand que le grenier lui-même: nous y sommes quatre à l’aise. Si nous manquons de quelque chose, ce n’est certes pas de pauvreté. Bien des objets que nous attendions de Saint-Boniface ne nous sont point arrivés. Nous manquons par conséquent d’outils pour travailler, de papier pour écrire, d’hosties pour dire la sainte messe (nous tâcherons d’en faire), et moi d’habillements pour me vêtir. Entre tous, nous n’avons ni montre ni horloge; nous sommes tous réglementaires; nous mangeons quand nous avons faim, nous mesurons nos oraisons et nos méditations à l’horloge de notre ferveur, ou plutôt de ma ferveur, car c’est moi qui donne le signal: aussi, jugez comme tout se fait bien. Notre grand embarras est pour nous lever. Si le frère voit les étoiles, il est assez sûr de son coup; mais les étoiles sont souvent voilées, et encore, quand elles paraissent, faut-il ouvrir les yeux pour les voir, et même sortir, ce qui n’est pas commode quand on couche au grenier et qu’il faut descendre par une mauvaise échelle. Nous nous levons, je pense, assez régulièrement entre deux et six heures. Nous ne brûlons qu’une chandelle à la sainte messe; nous employons l’huile de poisson dans nos longues veillées: nous espérons ainsi avoir de la chandelle pour tout l’hiver.
«—Jamais, répète Mgr Grouard dans ses conversations, à soixante ans de distance, jamais de notre vie nous n’avons eu tant de plaisir qu’en cet hiver de la Providence. Il fallait nous voir grimper à notre grenier, avec notre échelle en bouts de cordes, et aller, à quatre pattes, chercher, l’un par-dessus l’autre, notre place, sur la natte de peau, étendue entre le toit de terre et le plafond. Nous y dormions tous quatre, en rang, Mgr Grandin, le Frère Alexis, Baptiste Pépin, petit serviteur de Monseigneur, et moi... Quelquefois le pied, la jambe, et encore plus, d’un maladroit passait à travers le plafond: c’était une planche ou des perches qui dégringolaient—nous n’avions pas de clous.—Ah! là, on s’en donnait de rire! On mangeait du chien, du corbeau, du putois, des fois rien du tout; mais pas un de nous, je vous le promets, n’aurait changé de place avec le Schah de Perse...»
Les journées de ce même hiver 1863-1864 se passèrent dans un redoublement d’activité. Il s’agissait de construire, à l’aide d’une scie de long, d’une hache et de chevilles de bois, l’orphelinat-hôpital des Sœurs Grises.
Toujours sur le même ton, Mgr Grouard rappelle le fervet opus:
—Mgr Grandin abattait les arbres, dans une île, et les charriait avec les chiens sur le Mackenzie: c’était sa part. Je sciais en long les billots avec le Frère Alexis: c’était la nôtre. Puis, tous, avec le coup de main des engagés que nous prêtait la Compagnie, nous élevions la bâtisse. Quand le corps du couvent fut debout, nous, les bâtisseurs, en étions stupéfaits! Pensez-y donc: une maison à un étage, dans ce fond du Nord! Et les sauvages, quand ils virent l’escalier du dehors qui menait à l’étage, ce qu’ils en furent effrayés! Après de longues hésitations, ils se décidaient à monter sur leurs mains et leurs genoux. Monter allait encore: mais descendre! Réflexion faite, ils descendaient sur le fond... de leur pantalon, ceux qui en avaient. Ils prenaient le vertige là-haut. Et nous, à monter et descendre cela avec nos pieds seulement, nous grandissions dans leur estime de cent coudées au moins!»
Les Sœurs Grises—Sœurs de la Charité de l’Hôpital général de Montréal—arrivèrent à leur maison de l’Extrême-Nord, le 28 août 1867.
Le 30 novembre, le Père Grouard écrivait à Mgr Taché:
Permettez-moi de vous dire ce que j’ai à l’idée, touchant la venue de ces bonnes chrétiennes à la Providence. Sans mentir, je ne suis pas sûr de ne point faire un rêve, quand je vois ce couvent et les sœurs logées dedans. Je n’en reviens pas de la sainte audace, de la divine folie qu’ont eue ceux qui ont donné l’impulsion, et ceux qui ont exécuté l’entreprise. Jamais je n’avais cru la chose faisable; et, bien que je susse que Monseigneur Faraud était allé les chercher au lac la Biche, je n’osais compter sur la réalisation de ce projet. Encore à présent, bien qu’il y ait trois mois qu’elles sont ici, en personne, je me frotte les yeux pour me convaincre que je suis bien éveillé, et je crains d’être sous l’impression d’une illusion qui me captive. Quand j’y réfléchis, je crois que, si j’étais athée, je serais forcé de reconnaître un Dieu; si je me défiais de la Providence, je serais forcé de me jeter entre les bras de la souveraine bonté, en voyant le courage et le dévouement de ces quelques femmes. Car vraiment leur venue est un martyre dans le sens propre du mot, un témoignage irrécusable de notre sainte foi et de toutes les vérités de la religion.
Un couvent de religieuses sur les bords du Mackenzie! Encore une fois, Monseigneur, je n’en reviens pas. C’est la fin du monde, ou plutôt c’est une création, une ère nouvelle pour nos pays barbares!
La création a subsisté; elle s’est multipliée—plus de cinquante ans le proclament aujourd’hui;—et les pays abordés, en 1867, par les Sœurs Grises, ont cessé d’être barbares.
Cinquante ans de la même bonté souriante, du même dévouement sans calcul, passant du cœur de celles qui tombent au cœur de celles qui arrivent, ont sauvé de la mort, dans leur berceau de neige, des légions de petits enfants: grâce aux Sœurs Grises, ils furent baptisés, enseignés, élevés, ils ont vu Dieu. Cinquante ans de baume et de tendresse, versés sur toutes les plaies des corps et des âmes, ont changé les solitudes de glace, où la barbarie condamnait à mourir les malades, les délaissés, les vieillards, en asiles du bonheur. Cinquante ans d’isolement volontaire, de pauvreté, d’abnégation totale, ont formé à la Congrégation des Sœurs de la Charité sa parure apostolique la plus belle. Cinquante ans de mérites continus sont descendus de l’Extrême-Nord, en fontaines de grâces, en afflux de vocations religieuses, sur Montréal, sur Ottawa, sur Québec, sur Saint-Hyacinthe, sur Nicolet, maisons-mères des Sœurs Grises, pépinières vivaces, immortelles, plantées par la Vénérable d’Youville, la Canadienne et la Charitable du XVIIIe siècle. Quelle fierté pour le Canada d’avoir donné—de donner toujours—aux membres souffrants du Christ de telles puretés, de telles vaillances! Quelle gloire attend ces vierges-missionnaires dans les parvis réservés du Ciel, où fleuriront les pieds qui portent au pays des rapides et des glaces, avec la même foi, avec le même amour qu’au pays des fleurs et du soleil, l’Evangile de la paix, l’Evangile de la charité! Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona!