Date éternelle, dit-il, le 2 septembre l’Agneau vraiment Dominateur fut immolé pour la première fois, à Good-Hope, presque sur les confins de son héritage!
Comment suivre l’activité du missionnaire asthmatique au cours des trois années qui le séparent encore de sa tombe? Il voyage. Il enseigne. Il réprimande. Il encourage. Il écrit. Chacun de ses actes, chacune de ses respirations est un élan de son être, «pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.»
«—Le zèle, disait Mgr Grandin, le zèle inimitable du Père Grollier éclipsait toutes ses autres vertus.»
Ce zèle était dirigé, implacable, furieux—trop implacable, trop furieux, trouvait Mgr Grandin—contre l’homme ennemi, contre le protestantisme.
A qui lui reprochait sa violence, il demandait depuis quand la vérité n’était pas intransigeante; et il ajoutait qu’il était de Montpellier, où l’on savait ne pas dormir, et que de Montpellier aussi était saint Roch, son modèle dans l’âpreté à combattre la rage de l’erreur:
J’arrivai au fort Simpson, le 16 août, fête de saint Roch, saint natif, comme moi, de Montpellier, avait-il écrit en 1858. Je me regardais comme conduit là par mon cher concitoyen, maintenant citoyen des cieux. Lui aussi avait quitté notre ville natale et sa patrie, et s’était fait pèlerin sur la terre pour la cause de Dieu et le salut des âmes. A cause de cette harmonie d’une même vocation entre deux enfants d’une même cité, je crus voir un heureux présage dans la coïncidence de mon arrivée au fort Simpson, le jour de la fête de saint Roch.
Or, de tous côtés, le protestantisme l’agaçait; non pas au fort Good-Hope,—il y eût fait trop mauvais pour le prédicant,—mais au fort Norman, chez les Loucheux, chez les Esquimaux, par delà les montagnes Rocheuses.
En juin 1860, il va au fort Norman, combattre Kirby. De là, il court au fort Simpson, pour rencontrer le Père Gascon et l’envoyer au fort des Liards. De Simpson, il descend d’un trait, brûlant Norman et Good-Hope, jusqu’au fort Mac-Pherson sur la rivière Peel, qui se jette dans les bouches du Mackenzie, à 430 kilomètres, passé le Cercle polaire.
Au fort Mac-Pherson, il rencontre les Loucheux et les Esquimaux. Là enfin, il est arrivé le premier. Plus loin, il n’y a plus que l’océan Glacial, le Pôle nord.
Il jette alors son cri de triomphe:
Le jour de l’Exaltation de la Sainte Croix (14 septembre 1860), ayant réuni les Loucheux et les Esquimaux, autour de ce signe de réconciliation, je fis approcher les deux chefs, et leur ayant fait croiser les mains au bas de la Croix, je la leur fis baiser comme signe d’alliance et de paix entre eux avec Dieu. Mes mains pressant les leurs sur le pied du Crucifix, je leur fis promettre de s’entr’aimer à l’avenir. Ainsi la Croix était le trait d’union entre moi, enfant des bords de la Méditerranée, et l’habitant des plages glacées de la mer Polaire. La Croix avait franchi toute distance, elle dominait a mari usque ad mare. De plus, je donnai au chef des Esquimaux une image du Sauveur en croix, au bas de laquelle j’écrivis ces paroles de la prophétie qui s’accomplissait: Viderunt omnes termini terræ salutare Dei nostri. Toutes les extrémités de la terre ont vu la rédemption de notre Dieu; et je fis présent au chef des Loucheux d’une image représentant la Mère de notre Sauveur, avec cette autre si vraie prophétie: Beatam me dicent omnes generationes. Toutes les générations me proclameront bienheureuse. C’est en ce beau jour de l’Exaltation de la Sainte-Croix que la grande nation des Esquimaux offrit ses prémices à l’Eglise, et que plusieurs d’entre eux devinrent enfants de Dieu en recevant le baptême.
L’hiver 1860-1861, le Père Grollier s’avoue vaincu, terrassé par la maladie, dans une lettre à Mgr Taché; et aussitôt, sans transition:
Ce printemps, je retournerai au fort Norman, j’en redescendrai le plus vite possible, et, une fois les sauvages de Good-Hope partis, je descendrai au fort Mac-Pherson.
Il exécuta ce programme. Mais à quel prix!
Le 8 juin 1861, en route pour Norman, il écrit:
Hier je partis en barge de Good-Hope. Aujourd’hui, fête de Notre-Dame de Grâce, jour d’indicible douleur pour moi: nous rencontrons le ministre Kirby qui se rend à Good-Hope, et à Mac-Pherson. Vous voyez que mes tristes prévisions s’accomplissent! Qu’allons-nous devenir?... Je ne puis vous dire ce que je souffre, à chaque campement. Hier, il fallait monter une petite côte pour camper: je croyais expirer avant d’y arriver. Il m’a fallu m’arrêter trois fois, et longtemps, pour reprendre haleine; le souffle me manquait complètement. La marche même sur un terrain plan m’abat aussi; il faut que je m’arrête, pour respirer. Rien que le mouvement d’entrer ou de sortir de la barge me fatigue autant que si je venais de faire cent lieues. Il en est de même quand je range ma couverture de nuit: l’action seule de me baisser m’essouffle... Ce qui me fait le plus de peine, c’est que l’on me comptera toujours comme faisant nombre, et qu’ainsi je tiendrai la place d’un bon missionnaire, qui pourrait agir de tous côtés pour la gloire de Dieu et pour sauver des âmes.
Débarqué au fort Norman, il continue:
Pour gravir la côte du fort, j’ai failli mourir; je n’avais plus d’haleine. Quand j’ai été en haut, j’ai tellement excité la compassion des sauvages que l’un disait à l’autre: «C’est parce qu’il nous aime beaucoup qu’il vient ainsi nous voir, quoiqu’il soit malade». J’ai été plus de dix minutes sans pouvoir proférer une parole.
Au fort Norman il ressaisit quelques Indiens du Grand Lac de l’Ours que le ministre lui avait ravis; il confirme les fidèles dans la foi; puis il achète le canot d’écorce d’un sauvage; et, du 18 au 28 juin, avec un jour seulement d’escale à Good-Hope, il fait les 870 kilomètres, de Norman à Mac-Pherson, où l’attend la désolation.
La première parole qu’il entend, sur la terre des Loucheux, lui est lancée, du rivage à son canot, par une femme sur laquelle il avait compté en toute confiance:
Le ministre est bon, meilleur que toi; il donne du tabac et du thé. Il a enlevé dans les campements tous les objets religieux que tu nous avais donnés!
En effet, le loup a dévasté la bergerie. Les Loucheux se sont abandonnés à lui, lorsqu’il leur a dit que «la religion catholique était morte, et que jamais plus le prêtre ne reviendrait».
Voici pourtant, le prêtre qui les a baptisés et qui les aime. Vont-ils le recevoir? Non, il faut qu’il boive, comme son divin Maître, le calice de son agonie. Il le boira, sur la plage même de son triomphe, le jour de l’Exaltation de la Sainte Croix.
Le commis du fort refuse de le loger et de lui céder le moindre aliment. Le missionnaire a un filet: il le tendra sur la rivière. Il s’y essaie; mais il doit capituler aussitôt. Il est «de plus en plus asthmatique; deux pas l’essoufflent; et la moindre fraîcheur le fait tousser». Il confie le filet aux deux jeunes sauvages qu’il a amenés de Good-Hope, pour conduire son canot et l’assister. Ces misérables veulent le forcer à se rendre et à retourner au plus tôt à Good-Hope. Ils placent le filet où ils savent qu’il n’y a pas de poisson. Et le Père Grollier est là, du 28 juin au 4 août, étendu sur la grève, dévoré par les moustiques contre lesquels la toile d’une tente ne le protège même pas, et jeûnant à côté du fort qui abonde en viande et en poisson.
Ces souffrances pourtant ne sont rien, comparées à une autre, qui lui porte au cœur la blessure dont il mourra bientôt, la souffrance de savoir que Kirby, plein de santé, muni d’argent et de vivres, favorisé de tous les commis, est allé plus loin, par delà les montagnes Rocheuses, au fort Youkon; et que lui, le missionnaire de la vérité, ne peut le suivre jusque là, pour retenir sur le bord de l’abîme les tribus qui y vont à jamais sombrer.
De cette plage de détresse, la veille de repartir pour Good-Hope, il écrit à Mgr Taché, à Mgr Grandin, au supérieur général, des lettres enflammées, pleines d’appels:
Faites beaucoup prier pour ces malheureux. Nous ne les sauverons comme nous avons sauvé Simpson, Norman et Good-Hope, que par une sainte violence au ciel. N’oublions pas que sainte Thérèse a converti autant de païens par ses prières que saint François-Xavier par ses travaux. Mais il nous faudra vigoureusement pousser du côté des Loucheux, à Mac-Pherson, au Youkon, à la mer Glaciale. Sachez que Kirby a parcouru près de 600 lieues ce printemps. Sa conduite nous avertit que si nous continuons nos lenteurs, nous pouvons nous préparer à céder tout le Nord à l’hérésie... Nous n’avons pas d’argent, direz-vous, et le ministre est riche. Ah! si les apôtres eussent écouté la prudence humaine, quand ils furent envoyés, ils n’auraient point autrement parlé: «Nous n’avons pas d’argent!» Mais pour prévenir leur objection, le même Maître, qui les envoya et qui nous envoie, leur avait dit: «Ce sera sans argent que vous établirez vos missions. Nolite portare peram.»
Vite, vous dis-je, le diable allume tous ses feux contre nos missions. Il s’élance de partout. Le combat va être terrible. Encore une fois, oubliez que vous n’avez plus d’argent. Dieu y pourvoira, si vous lâchez la prudence humaine. Voyez le saint Evêque de Montréal (Mgr Bourget), qui, sans un sou achète toujours, établit toujours, bâtit toujours, et puis l’argent lui vient: c’est qu’il compte sur Dieu. Il me souvient de ce gros Evêque de B., qui le critiquait dans toutes ses entreprises, lui qui ne s’est même pas construit une église, et qui célèbre ses offices dans une cathédrale-étable, là où j’ai chanté la messe, en venant au Canada...
Je repars, le cœur dans les larmes. Et cependant je bénis Dieu de m’avoir inspiré de venir, car les bons auront été préservés; et dans les autres, qui savent que le ministre n’est pas l’homme de Dieu, ma présence aura servi à réveiller plus tard le remords, si Dieu les frappe. Seulement le divin Maître a voulu que je souffre ici le martyre du cœur...
Le Père Grollier venait de rentrer à Good-Hope, dans la solitude où il avait passé deux années, sans voir un prêtre, lorsque, le 28 août (1861), il vit arriver le Père Séguin et le Frère Kearney, tous deux inattendus:
—Dieu nous aime! s’écria-t-il, en les embrassant, Dieu nous aime!
Il ne pouvait trouver d’autre expression à sa joie et à sa reconnaissance.
Le Père Séguin écrit son impression:
Au lieu de l’homme gras et joufflu, que l’on m’avait dépeint, je ne trouvai qu’un pauvre malade n’ayant plus que la peau et les os, et pouvant à peine respirer... Je trouvai aussi un joli château, je vous assure. En mettant les pieds dans cette maison, de sept mètres de long sur cinq de large, je crus que j’allais descendre à la cave, tant le plancher était élastique. Le Père Grollier avait besoin d’air, mais, Dieu merci, il ne lui en manquait pas. Les croisées, à moitié bouchées par de mauvaises peaux toutes déchirées, laissaient circuler l’air à volonté dans la maison. Les planches du grenier étaient si bien jointes et le toit si bien couvert, que je n’avais pas besoin de sortir pour voir les étoiles. Quand il pleuvait, c’était à peine si nous pouvions trouver un coin pour nous mettre à l’abri. C’était dans cette maison cependant que nous devions braver les rigueurs de l’hiver...
Un hôte auguste s’ajouta, pour ce même hiver, à la communauté de Good-Hope, Mgr Grandin[59].
Comme le prélat proposait au Père Grollier de le ramener en un climat plus doux, dans quelque maison mieux approvisionnée:
—Monseigneur, répondit le missionnaire, je vous supplie de me laisser mourir ici. Je pourrai du moins garder la mission, pendant que le Père Séguin voyagera, et faire le catéchisme. Oui, laissez-moi prêcher, travailler, et lutter jusqu’au bout, pour mes sauvages. D’ailleurs, quand l’heure sera venue, je partirai sans retard. Les missionnaires ne font pas de longue maladie!
Jusqu’au bout, il prêcha, il catéchisa, il travailla, comme il l’avait dit. Les derniers jours, ne pouvant plus parler, il prêchait et catéchisait par signes.
Il célébra sa dernière messe, le 24 mai 1864.
Le dimanche 29 mai, il assista à la fête désirée de sa vie: la plantation d’une grande croix, sur le promontoire de Good-Hope, par le Père Séguin. Il se fit asseoir à la porte, afin de bien voir. Lui-même avait indiqué les cantiques français et montagnais qu’il fallait chanter.
Lorsque la croix fut dressée, il s’écria:
—Je meurs content, ô Jésus, maintenant que j’ai vu votre étendard élevé jusqu’aux extrémités de la terre!
—Oh! Oui! je suis content, disait-il ensuite au Père Séguin, si content que j’ai pleuré de joie tout le temps de cette cérémonie!
L’agonie du missionnaire commença le lendemain. Elle ne fut interrompue que le temps de recevoir, en pleine connaissance et en plein amour, l’extrême-onction et deux fois le saint Viatique:
—Toujours vous voir, disait-il à la divine Hostie que lui présentait son confrère; toujours vous contempler, divine Eucharistie; vous aimer pendant toute l’éternité, est-il un seul bien comparable à celui-là? Non, non!
Au commencement de sa dernière maladie, il avait dit une fois:
—Il me semble que si j’avais un peu de lait et des pommes de terre, je pourrais encore me rétablir, et travailler.
Du lait, une pomme de terre, il aurait fallu un voyage de six mois pour les lui apporter, alors. Maintenant, il eût refusé jusqu’à ces douceurs. Il avait comme goûté au Ciel:
—Oh! si je pouvais mourir, disait-il après sa dernière communion, si le bon Dieu voulait m’appeler à lui! Je ne suis plus bon à rien sur cette terre, pourquoi y rester plus longtemps? Tous mes désirs sont au ciel!... Prenez-moi donc, mon Dieu!...
Un délire intermittent l’épuisa ensuite en des discours, brisés par la toux, et dont le sujet était toujours la gloire de Dieu et le salut des âmes.
Après l’action de grâces de la communion suprême, son regard prit l’ardeur extatique, et se porta tour à tour de l’image de saint Joseph mourant entre les bras de Jésus et de Marie au pauvre tabernacle qu’il pouvait voir, de sa couche de peau de buffle, par le rideau entr’ouvert de l’alcôve-sanctuaire.
«C’est dans cette attitude qu’il expira, le sourire aux lèvres», le samedi 4 juin 1864, à cinq heures du matin, à l’âge de 38 ans.
Le jour même, le Père Séguin écrivait:
«Dès que la nouvelle de sa mort s’est répandue, les sauvages et les métis ont accouru en foule pour le contempler encore une fois. Il est sur son lit, couvert de sa soutane, d’un surplis et d’une étole, tenant entre ses mains sa croix d’Oblat, qu’il aimait tant à embrasser hier, lorsque ses souffrances redoublaient. J’avais couvert son visage d’un voile, mais il a été bientôt enlevé. On ne pouvait se rassasier de le regarder.»
Le Père Grollier repose à la place du cimetière de Good-Hope qu’il réclama lui-même, un jour que le Père Séguin lui manifestait son intention de l’inhumer sous la future église:
—Non, non! avait-il répliqué; enterrez-moi avec les sauvages, entre les deux derniers qui sont morts, le visage tourné vers la croix.
⁂
Le Père Jean Séguin (1833-1902)
Trois mots—un seul—raconteraient la vie entière du Père Séguin: cum esset justus,—il était juste.
Il fut le père des Peaux-de-Lièvres de Good-Hope, le sauveur et le nourricier de leurs âmes, comme saint Joseph le fut de Jésus. Il l’a été par la sainteté de ses 41 ans d’apostolat.
Ce fut un saint. Avec les sauvages, ses enfants; avec les Oblats du Nord, ses confrères; avec la population d’Ennezat, près Clermont, sa paroisse natale, nous n’avons qu’à lui conserver ce titre, pour le faire connaître; non sans protester toutefois—et que cette déclaration vaille pour tout ce livre—qu’en fils humblement soumis de la Sainte Eglise nous n’avons jamais eu l’intention de prévenir ses jugements infaillibles, mettant notre bonheur et notre espérance à approuver tout ce qu’Elle approuve et à réprouver tout ce qu’Elle réprouve.
Il ne s’est pas rencontré dans nos pays des neiges, croyons-nous, un ouvrier dont la carrière fut mieux remplie et aussi ignorée que la sienne. C’est qu’il s’effaçait toujours aux regards humains, comme le Juste de la Sainte-Famille, dans l’accomplissement de son devoir. C’est qu’il endura en silence ses souffrances physiques et ses peines morales—celles-ci inexprimables d’ailleurs. Bien habile qui l’amenait à parler de lui-même, de ses épreuves, de ses succès. Cependant l’obéissance l’y contraignit quelquefois, et les industries de certains amis réussirent à surprendre sa vigilance.
Il arriva au fort Good-Hope, le 26 août 1861.
Ses premiers soins furent de radouber la maison du Père Grollier. Bien qu’il n’eût fréquenté jusque-là que ses livres de science et de piété, et qu’il ne ressentît jamais d’inclination pour le travail manuel, il lui suffisait de saisir un outil pour faire un ouvrage de maître. En peu de temps, son sens pratique le rendit charpentier, sculpteur, peintre, horloger, fac-totum.
Son ministère débuta par les Loucheux.
Il partit pour les bouches du Mackenzie (rivière Peel, fort Mac-Pherson), le Samedi Saint 1862. Il trouva les Indiens attristés d’avoir causé tant de chagrin au Père Grollier, l’année précédente.
Il était là, lorsque Kirby, le ministre, reparut, en route pour le Youkon.
Le Père Séguin le suivit jusqu’au fort Lapierre-House, au milieu des montagnes Rocheuses: voyage de quatre jours dans l’eau jusqu’aux genoux, à travers des marécages continuels, sur les montagnes aussi bien que dans les bas-fonds, avec douze rivières à couper. Kirby et Séguin se tinrent plusieurs fois par la main, «pour rompre le courant».
En arrivant à Lapierre-House, le 17 juin, écrit le Père Séguin à un maître des novices, j’avais la tête comme une courge et les doigts comme des saucisses, tellement les maringouins avaient mordu... Si vous avez quelques novices qui ont soif de mortifications, vous n’avez qu’à les envoyer par ici. Ils seront je pense, satisfaits. Mais il ne faut pas que ce soit des résolutions d’un jour, car chaque jour amène ses mortifications; et quelquefois elles sont si nombreuses, qu’on ne sait plus par où commencer.
Le Père Séguin dédia à saint Barnabé la mission qu’il inaugurait, et que l’on ne devait pas reprendre, de Lapierre-House.
Du bon nombre de sauvages qui assistèrent d’abord à sa prière, il ne compta à la fin qu’une quinzaine. Les autres étaient allés, ou retournés—car ils l’avaient vu une fois déjà—au ministre.
Kirby, trouvant cependant insuffisant l’appât du tabac et du thé, annonça aux Indiens que «le Père Grollier avait une femme, que le Père Séguin, là présent, en avait plusieurs, et Mgr Grandin aussi; que Rome avait déclaré l’immaculée conception du Pape», etc.
Kirby poursuivit jusqu’au fort Youkon, et le Père Séguin retourna au fort Good-Hope, près du Père Grollier.
Rentré le 3 août, il repartait le 3 septembre, sur un ordre de Mgr Grandin, qu’apportait le courrier. Le prélat l’envoyait au fort Youkon même; et, cette fois, il avait pour compagnon de barge un révérend métis, célibataire, M. Mac Donald, que l’administration anglicane avait choisi, en réponse à la constante objection des sauvages contre «l’Anglais, homme d’une femme».
Le 23 septembre, ministre et prêtre étaient au fort Youkon.
Le Père Séguin n’eut qu’à constater que les douze ou treize cents Indiens de la région étaient invinciblement attachés au thé, au tabac et au protestantisme. Le coupable principal, ici, était l’interprète, un certain Houle, apostat et serf du ministre, omnipotent parmi les Peaux-Rouges. Il leur prêchait la liberté de la polygamie et de la dissolution.
Le missionnaire passa tout l’hiver, accablé du mépris des blancs et de l’arrogance des indigènes[60].
Le 3 juin 1863, il repartit pour Good-Hope, où il arriva après trente-cinq jours d’une marche et d’une navigation extrêmement dures, en s’écriant:
—Mais c’est ici le paradis!
Il ne raconta point son voyage. Il eut cependant à déclarer qu’il s’était heurté le pied avec une telle violence que l’ongle d’un orteil en était parti, car, à la place de cet ongle, et par suite de la nature maligne de la blessure, il poussa une dureté de corne qui dut être sciée deux fois annuellement. Un rhumatisme, contracté dans les montagnes, lui resta aussi, toute sa vie.
En 1864, eut lieu la plantation triomphale de la croix, sur Good-Hope, nous l’avons dit. Il nous faut ajouter que cette croix, de 12 mètres, dont la beauté donna tant de joie au Père Grollier mourant, coûta au Père Séguin, qui la dressait, une effroyable infirmité. Le métis, qui l’aidait à la planter, la laissa un moment peser tout entière sur lui; et l’effort que fit le missionnaire pour la soutenir détermina la rupture d’un viscère, la pire qui soit, et que seule la chirurgie moderne aurait pu guérir. Chacun de ses pas, chacun de ses mouvements, pendant trente-huit ans, en furent douloureusement affectés.
Trente fois, le Père Séguin retourna chez les Loucheux, soit au fort Mac-Pherson (430 kilomètres), soit au fort de la Petite Rivière Rouge Arctique (332 kilomètres).
Pendant trente ans, dit le Père Giroux, il fit chaque année ce voyage de près de 200 lieues, aller et retour, en canot d’écorce ou en barque. Ce n’était pas partie de plaisir, vous pouvez m’en croire. Partant après la débâcle, c’était l’époque des pluies et des vents contraires pour descendre, et en outre les grèves n’étaient guère abordables, étant recouvertes de vase ou de glaçons. Arrivé chez les Loucheux, c’était quinze jours de séance dans une petite cabane où chacun venait exposer son cas, et se faire instruire, cela du matin au soir. La nuit se passait à faire de la fumée pour chasser les maringouins; mais outre que cela ne remplaçait pas un sommeil nécessaire, cette fumée donnait bientôt l’ophtalmie. Alors il fallait abandonner la fumée et se laisser dévorer vivant. Au saint autel, c’était une demi-heure de massacre sanglant du pauvre prêtre, à qui la liturgie ne laisse aucune défense contre les moustiques. Allons, voilà qui n’est pas plaisant. Pour prouver que je n’exagère pas, je dirai qu’en 1889, dans l’intérieur de la chapelle, à la rivière Rouge Arctique, en quelques instants, j’ai vu tuer, à l’unique châssis de la chapelle, en les écrasant, assez de maringouins pour former une masse grosse comme le poing.
Eh bien, de ces tourments que je connais, comme de la nourriture affreuse qu’on lui servait, je n’entendis jamais le Père Séguin, non seulement se plaindre, mais même parler...
Voyez-le remonter de là à Good-Hope, assis, au moins seize heures par jour, dans un esquif, pendant six à huit jours, rôti par un soleil qui vous incommode d’autant plus que l’hiver a été plus long, assailli de moustiques qui ne vous permettent pas un seul moment d’enlever le voile qui vous couvre la figure, sans parler des pluies, des orages et des accidents, des amabilités et de la paresse des jeunes gens, en voilà assez pour satisfaire toutes les patiences...
A Good-Hope, la conversion des Peaux-de-Lièvres fut lente et laborieuse. Si le Père Grollier les défendit contre l’hérésie, si le sacrifice de sa vie leur fit désirer la foi, le travail de les tirer de leur paganisme revint au Père Séguin.
Tandis que le Père Petitot, son compagnon de 1864 à 1878, courait au loin, de la mer Glaciale au Grand Lac de l’Ours, et que le Père Ducot préparait ses voyages au fort Norman, le Père Séguin, petit à petit, patiemment, avec l’esprit de prudence et la charité indulgente qui le caractérisaient, formait à la vie chrétienne les Peaux-de-Lièvres.
De quel bourbier eut-il à les soulever d’abord? Il l’écrivit à Mgr Faraud, qui le lui demandait, en 1866:
J’ignore si un jour de salut luira pour notre peuple. Le fait est qu’il se commet à notre porte des actes de barbarie qui font frémir. Je viens de donner la vie éternelle à un enfant que sa mère avait jeté dans l’ordure, aussitôt après sa naissance, afin de s’en débarrasser...
Les parents emploient ici un affreux remède pour se conserver la vie; je vais vous le faire connaître... C’est en mangeant leurs enfants. Il vient de m’arriver un vieillard, qui s’est nourri ce matin encore d’un morceau de chair humaine, le dernier qui lui restait du corps de ses deux enfants. Il se rendait à ce fort, en compagnie de plusieurs sauvages: il leur a laissé prendre les devants, a dressé sa tente, et a massacré son fils et sa fille, et il s’en est rassasié. Comme je cherchais à lui inspirer l’horreur de ce forfait, il m’a répondu:
—J’ai ouï dire par nos anciens que plusieurs se sont sauvé la vie en mangeant la chair de leurs enfants: pourquoi n’aurais-je pas fait comme eux, puisqu’il y allait de ma vie?[61]
Ces malheureux ne savent pas ce qu’est le mariage. Ils prennent une femme et l’abandonnent ensuite. Ici les femmes se glorifient du nombre de leurs maris. On comprend dès lors les difficultés que nous avons à vaincre. Comment prêcher une religion de pureté et d’amour à une peuplade soumise à des habitudes de ce genre, qui ont force de loi par une prescription de plusieurs siècles?
L’épreuve, voix sévère de la miséricorde de Dieu, vint plusieurs fois à l’aide du missionnaire: ce furent les famines, toujours favorisées, à Good-Hope, par la nuit de l’hiver qui empêche les grandes chasses; ce furent les épidémies périodiques, qui hâtent les funérailles des nations Peaux-Rouges.
En 1874, comme la tribu semblait définitivement conquise, un schisme se déclara. Le Père Séguin mit longtemps à découvrir la cause des agissements étranges du groupe révolté: abstention de la messe, affectation de travailler le dimanche, blasphème, etc...
Je pensais que tu connaissais cela, lui dit enfin une sauvagesse. Quand les barges sont revenues ici du Portage la Loche, les hommes ont dit qu’ils avaient vu un sauvage qui était mort l’année d’avant, et qui se trouvait ressuscité. Ce revenant leur a appris qu’il avait passé l’hiver avec le bon Dieu, et que le bon Dieu l’avait renvoyé sur la terre, pour faire savoir aux autres sauvages que lui, le bon Dieu, était fatigué de l’ouvrage que les prêtres lui donnaient; qu’il n’avait même plus le temps d’allumer sa pipe un petit brin, ni de dormir; que c’était un péché de ne pas travailler le dimanche; que quand les prêtres disaient la messe pendant la nuit, le ciel devenait tout noir et que le bon Dieu n’était pas content...
Bêtise humaine! Que de formes a-t-elle su revêtir, depuis «l’aurore du monde, où elle fut inventée», jusqu’à nos Peaux-de-Lièvres!
Heureusement que cette fois le courant de bon sens, créé par la religion, éteignit bientôt l’exaltation des illuminés, et qu’ils revinrent à la simplicité de la foi.
Ce fut le dernier fléchissement du côté du paganisme.
Quelques années après, lorsque le Père Ducot arriva, il était ravi de voir «tous les sauvages assister à la messe quotidienne, et prier comme des religieux».
En 1894, la ferveur se maintenait. Le Père Séguin le reconnaissait lui-même:
Jusqu’à présent (7 février), nous avons eu un hiver bien rigoureux. Le thermomètre centigrade s’est tenu en dessous de 50 degrés de froid, pendant une semaine; durant deux jours, il est descendu à 56 degrés. Malgré ce froid intense, les sauvages campés autour n’ont pas discontinué de venir chaque jour à la messe, et d’assister, le soir, à l’exercice du mois de la Sainte-Enfance... Le vendredi, si le poisson manque c’est le jour de jeûne pour ces chers fidèles: ils ne mangent pas une bouchée de toute la journée. Je les scandalise chaque fois que je leur dis que, quand ils n’ont point de poisson, ils peuvent manger de la viande:
—Nous savons que ce n’est pas un péché, disent-ils, mais nous aimons mieux jeûner pour faire pénitence.
Pourquoi le Père Séguin, comme tant d’autres prêtres de l’époque, eut-il à respirer, dans sa jeunesse, les dernières émanations de l’atmosphère janséniste, qui glaça l’Europe, au siècle passé! Son respect de la sainte Eucharistie, ainsi entendu, lui faisait considérer comme la récompense seulement de la vertu le sacrement de force qui est premièrement le moyen de l’acquérir. Il tremblait d’ouvrir le tabernacle à ses enfants, avant leur mariage. Rien ne put le décider à plus de libéralité. Dieu n’avait pas encore suscité Pie X.
Cependant les longues nuits de Good-Hope, les veillées aux lueurs de l’âtre ou à la chandelle de suif, les miroitements du soleil sur la neige du printemps achevèrent l’action funeste de la «fumée aux maringouins», sur les yeux du missionnaire: il devint presque aveugle.
En 1901, ses supérieurs lui proposèrent d’aller en France consulter les docteurs.
Les Peaux-de-Lièvres l’accompagnèrent au bateau, avec les démonstrations de douleur que saint Paul reçut de ses néophytes d’Ephèse. Il leur promit de revenir aussitôt que l’opération serait faite et de mourir parmi eux, comme le Père Grollier.
Les médecins ne devaient pas le guérir. Il s’adressa au Sacré-Cœur de Paray-le-Monial, à Notre-Dame de Lourdes. Mais sa couronne était achevée. Il s’endormit du sommeil du juste, le 11 décembre 1902, près de sa sœur bien-aimée et d’une filleule dévouée, toutes deux bienfaitrices de ses missions. Il était né le 27 novembre 1833.
Cette année de souffrance et d’exil, loin de son «chez nous»—Good-Hope, voulait-il dire—fut une prédication pour Ennezat et pour le clergé de la région qui le visitait. Ne pouvant plus prêcher en peau-de-lièvre, il redoublait ses deux autres fonctions de missionnaire: prier et se mortifier.
Mlle Séguin lui avait préparé un lit bien doux. Il n’y reposait pas.
—Pourquoi? lui demanda-t-elle.
—C’est ta plume qui me rend malade, répondit-il. N’as-tu donc pas dans le grenier quelques morceaux de bois? Si j’avais mes bois de l’Amérique et mes neiges!
Il célébra la messe, toujours la même par privilège, jusqu’au 3 novembre. Une longue préparation était chaque fois donnée, comme à Good-Hope, à l’auguste sacrifice. Parfois la garde-malade le trouvait levé, à trois heures: il se préparait à la sainte-messe qu’il devait dire à six heures.
—Mais, frère, je t’en prie, couche-toi donc!
—Allons, tu n’y entends rien, toi. Tu ne sais pas toutes les grâces que le bon Dieu veut m’accorder, surtout au saint sacrifice!
Un matin qu’il avait prolongé beaucoup au delà d’une heure son action de grâces, comme la sœur allait l’avertir que son déjeuner l’attendait:
—Oh! laisse-moi donc encore! C’est si bon d’être avec son Ami!
Lorsque, le matin du 11 décembre, les glas tombèrent sur Ennezat, de toutes les lèvres en même temps s’échappa l’exclamation:
—Le saint est mort! Le saint est mort!
En revenant du cimetière, le samedi, veille de la solennité de l’Immaculée Conception, comme le carillon des premières vêpres chantait, les bons fidèles se disaient:
—C’est l’entrée du saint au ciel. La Sainte Vierge vient le chercher.
Les Peaux-de-Lièvres firent écho à Ennezat, par leurs témoignages de deuil et de vénération. Ils pleurèrent leur missionnaire si aimé et firent chanter de nombreuses messes pour lui. Ils continuent à vivre de son souvenir et de ses enseignements.
⁂
Le Père Houssais, compagnon du Père Séguin depuis 1895, reçut son héritage. Il eut l’honneur de former, à son tour, de 1907 à 1912, deux missionnaires, trouvés dignes du martyre: les Pères Rouvière et Le Roux.
Le Père Giroux, aidé du Père Robin, dirigea, de 1916 à 1919, la mission modèle de Notre-Dame de Bonne-Espérance. Le Père Robin la garde seul aujourd’hui.
Le 1er octobre 1918, les Peaux-de-Lièvres déposaient, à côté du Père Grollier, un autre saint, apôtre inconnu dont nous espérons esquisser un jour la vie: le Frère Kearney. Il était arrivé, en 1861, à la mission de Notre-Dame de Bonne-Espérance, qu’il ne devait plus quitter.
Batailles et réconciliation.—Bas-Bretons de l’Extrême-Nord.—«Quels braves gens!»—Les Pères Constant Giroux et Camille Lefebvre.—Du fort Mac-Pherson à la Petite Rivière Rouge Arctique.—Un poitrinaire sous la bise glaciale.—Le Père Lefebvre en détresse.—La Mère des Loucheux.—La langue et l’âme françaises à l’océan Polaire.
Les Loucheux, ainsi dénommés par les Coureurs-des-bois, à cause d’un certain strabisme qui affectait, dit-on, la vue de plusieurs, sont les plus reculés de la nation Dénée, vers le Nord.
Les types à la vaste encolure, au front arqué, au regard assuré, que conserve la tribu jusque dans sa déchéance même, disent assez combien redoutables durent être jadis ces Peaux-Rouges. Les Esquimaux, leurs voisins, en témoignent aussi, au souvenir des dépouilles sanglantes par lesquelles ils payèrent plus d’une fois leurs propres férocités, à l’égard des Loucheux. Peu de mois avant l’arrivée du missionnaire, pour ne mentionner que ce fait, comme les chasseurs Loucheux étaient partis, les Esquimaux s’introduisirent dans leur camp, massacrèrent les femmes et les enfants et brûlèrent le village. Les chasseurs se lancèrent à la poursuite des bandits. Rencontrant un groupe d’Esquimaux à la Pointe-Séparation, ils les tuèrent et étendirent leurs cadavres éventrés le long du rivage, sous un poteau où ils écrivirent: «Que les Esquimaux qui passeront apprennent ainsi le sort qui les attend.»
Les deux races étaient encore en guerre, lorsque le Père Grollier parut au milieu d’elles, armé de la Croix. Il leur présenta le signe divin de la réconciliation, et depuis elles vécurent en paix.
Les Loucheux se distribuent sur les deux versants des montagnes Rocheuses, le grand nombre peuplant le territoire du Youkon, les autres le bas Mackenzie.
Nous savons les douloureuses déceptions trouvées au Youkon par les missionnaires de 1862, de 1870 et de 1872[62].
Les Loucheux du bas Mackenzie, les seuls qui nous occuperont, se réunissent, pour la traite de leurs fourrures, les uns au fort Mac-Pherson, les autres à la Petite Rivière Rouge Arctique.
Le fort Mac-Pherson, situé à 430 kilomètres de navigation du fort Good-Hope, et la Rivière Rouge Arctique à 332 kilomètres, sont perdus en pleine région polaire, sous la nuit sans midi de l’hiver, et sous le jour sans minuit de l’été. Aucune montagne, aucune forêt ne brisent l’aquilon, depuis l’océan Glacial jusqu’à ses parages.
Le fort Mac-Pherson fut longtemps le seul à grouper nos Loucheux. Il est placé sur la rive gauche de la rivière Peel—vulgairement rivière Plumée,—à 48 kilomètres de la Pointe-Séparation, laquelle marque le confluent de la rivière Peel et du Mackenzie, à la tête même du delta du fleuve.
Quant à la Rivière Rouge Arctique, elle se jette sur la gauche du Mackenzie également, à 50 kilomètres en amont du delta. Aux crues très hautes, le fleuve la force à rebrousser chemin vers les montagnes Rocheuses. Presque en tous temps, ce confluent de la Rivière Rouge Arctique et du Mackenzie entretient une pêche suffisante, et invite les Indiens à établir sur ses bords leurs quartiers d’approvisionnement.
Cordialité dans l’accueil, gaieté retentissante, obstination en toute entreprise: ainsi pourrait-on caractériser les Loucheux. La foi de ces «Bas Bretons de l’Extrême-Nord» a triomphé de toutes les superstitions, et reste lumineuse, impulsive, indéracinable.
«—Quels braves gens, s’écriait Mgr Grouard, les rencontrant pour la première fois, en 1890! Je n’ai jamais vu tant de foi, de piété et d’entrain que chez eux!»
Pendant la famine 1888-1889, qui dévasta les régions polaires plus encore que le reste du vicariat d’Athabaska-Mackenzie, deux familles Loucheuses, jeûnant depuis des semaines, parvinrent à se traîner jusqu’à la mission Notre-Dame de Bonne-Espérance:
«—Hélas! pauvres enfants, leur dirent les missionnaires, que venez-vous faire ici? Vous savez bien que nous n’avons rien pour vous secourir!
«—C’est vrai, nous le savions, répliqua celui qui avait encore la force de parler; mais nous n’avions rien non plus là-bas. Alors nous sommes venus pour entendre encore une messe. Après cela, nous pourrons mourir; nous serons contents».
Aux prises avec une autre famine, un camp de Loucheux se vit réduit par la vilenie des commis-traiteurs à choisir entre la mort et l’apostasie:
—Faites-vous protestants, leur disait-on, et vous aurez des vivres, du plomb, de la poudre, des vêtements.
—Gardez vos biens, répondirent les Indiens. Nous mourrons de faim, s’il le faut; mais nous resterons catholiques!
Le missionnaire ne résidait pas encore parmi eux, à cette époque.
Telle qu’elle est aujourd’hui, la mission Loucheuse peut être proposée comme le modèle de la chrétienté, qui n’a de cœur que pour aimer Dieu et ses prêtres.
Mais, sans parler de la langue, le plus difficile des dialectes dénés, sans insister sur les rigueurs extrêmes du climat, combien il en coûta pour faire naître et pour sauvegarder la foi de ces Loucheux!
Le Père Grollier, arrivé au fort Mac-Pherson, en septembre 1860, le jour de la fête du Saint Nom de Marie, donne ce divin vocable, «gage de toutes les grâces», à sa nouvelle mission. Ayant baptisé 65 Loucheux et 4 Esquimaux, il retourne à Good-Hope, tout heureux; mais pour revenir, l’année suivante, presque mourant, et ne trouver que les ruines accumulées par le ministre.
Au Père Séguin de reprendre le combat. De 1862 à 1890, chaque année, soit en canot d’écorce, soit à pied, il refait cette course de 200 lieues, de Good-Hope aux Loucheux et des Loucheux à Good-Hope[63]. En 1868, à sa septième tournée apostolique, il trouve sa mission du fort Mac-Pherson si accablée de nouveau sous les coups du ministre établi sur les lieux et de la femme Loucheuse du commis, qu’il décide de diviser le champ de bataille, et qu’il place une chapelle au confluent de la Rivière Rouge Arctique et du Mackenzie, où il espère retenir les Indiens de bonne volonté, loin de l’atmosphère néfaste de Mac-Pherson. Le missionnaire continua néanmoins ses visites aux Loucheux de la rivière Peel, jusqu’en 1873, date où ces malheureux eurent l’audace de lui représenter eux-mêmes que ses efforts pour gagner leurs âmes seraient désormais inutiles, attendu que leur nouveau ministre, M..., venait d’épouser une jeune Loucheuse qu’un naïf sauvage lui avait confiée, et que cette femme rusée, fougueuse, infatigable parleuse, de cœur généreux d’ailleurs, était la parente estimée de tous les Indiens de l’endroit. Le Père Séguin dut alors borner son ministère passager au camp de la Rivière Rouge Arctique, tout en soupirant après un Oblat qui pût demeurer parmi tous les Loucheux et assurer leur salut.
Cet Oblat, ce missionnaire, fut enfin trouvé par Mgr Faraud. C’était le Père Constant Giroux.
Débarqué au fort Good-Hope, en juillet 1888, le Père Giroux prit contact avec les Loucheux au printemps 1889. Le 28 avril 1890, instruit de leur langue et rompu à la vie polaire, il arriva, pour y résider définitivement, au fort Mac-Pherson.
Il défricha aussitôt l’emplacement de la mission; puis, assisté d’un sauvage, il se mit à équarrir le bois nécessaire pour une maison de six mètres sur cinq. A la débâcle, il amassa deux radeaux de troncs d’arbres; et, le 21 juin, lorsque le Père Lefebvre, conduit par Mgr Grouard, toucha Mac-Pherson, en route pour la mission esquimaude qu’il venait explorer, les visiteurs trouvèrent les fondations de la maison déjà jetées.
Deux fois, le Père Camille Lefebvre repassa au fort Mac-Pherson, venant du fort Good-Hope afin d’évangéliser les Esquimaux. En 1892, il s’arrêta sous le toit du Père Giroux, et devint son socius, son compagnon de solitude.
De cette résidence, tous deux portèrent la vérité du salut jusque dans l’océan Glacial.
Les Pères Giroux et Lefebvre luttèrent ensemble, six années durant, contre le froid[64], contre la faim, contre la pauvreté, contre l’isolement, contre les agressions de l’hérésie, contre la corruption apportée par des Blancs, indignes de leur race.