Jusqu’en 1896, ils occupèrent le fort Mac-Pherson, espérant toujours ressaisir les brebis perdues. Alors survint une recrudescence d’opposition à leur zèle, qui leur fit prendre la détermination d’abandonner la rivière Peel et de transporter tout l’avoir de la mission du Saint Nom de Marie à la Rivière Rouge Arctique, parmi les Loucheux fidèles. Ils savaient d’ailleurs qu’ils seraient suivis par les quelques bons Indiens du fort Mac-Pherson.
Il nous est difficile de comprendre l’intensité du sacrifice que s’imposaient, par cette décision, les missionnaires. Il faudrait avoir assisté, jour par jour, aux travaux qu’ils avaient accomplis pour construire leur abri du fort Mac-Pherson et préparer une maison-chapelle plus digne de Dieu. Afin de monter une scierie, que le vent devait mouvoir, ils avaient peiné de la hache, de la scie et du marteau pendant des mois; mais, au moment de fonctionner, la scierie elle-même avait fait défaut. Non découragés, ils avaient demandé à la rivière Peel sa force motrice: comme ils finissaient d’élever une digue, fruit d’un labeur de quatre mois, ils virent la rivière se gonfler soudain et défoncer aussitôt l’écluse. Quelques minutes plus tôt ou plus tard, l’inondation eût trouvé le Père Giroux sur la digue, et l’eût emporté avec les débris vers l’océan. Les deux missionnaires se mirent alors à scier de long; et, malgré tous les déboires, les planches de la maison-chapelle étaient apprêtées, lorsqu’il fallut partir.
Par le chemin d’hiver, qui mesure environ 70 kilomètres, ils transportèrent tout ce qu’ils purent de leurs effets. Ils eurent même, dans ces trente à quarante voyages de halage, à se priver de toute aide étrangère, de peur de donner l’éveil au commerçant du fort, et de s’attirer de sa part des entraves peut-être insurmontables.
Ils dirent ouvertement adieu au fort Mac-Pherson, le 7 avril 1896.
Aussitôt leur tente fixée à la Petite Rivière Rouge Arctique, les deux pionniers, sans négliger les nécessités du saint ministère, se dévouèrent à la tâche de construire la mission. Ne s’accordant d’autre repos que celui des dimanches, ils partaient de grand matin, après leur déjeuner, s’enfonçaient dans les maigres forêts, sapaient des arbres, les traînaient en s’y attelant, les équarrissaient, et ne rentraient qu’à la fin du jour, pour prendre à la fois leurs dîner et souper. Quelques lièvres, trouvés dans les collets tendus, et un pain gluant, fait avec des œufs de poisson, composaient l’ordinaire. De pain de froment, ils ne goûtèrent que deux fois, cette année-là.
La maison-chapelle, à peu près finie, fut inaugurée par la messe de minuit du 25 décembre 1896:
«—Ce ne sera pas plus beau dans la grande maison de Celui qui a fait la terre», s’écriaient tous les Loucheux.
Deux ans de vie commune et laborieuse suivirent encore ce Noël.
Le 21 avril 1898, le Père Lefebvre, sur l’ordre de Mgr Grouard, embrassait son cher compagnon et prenait la route de Dawson, via les montagnes Rocheuses, à titre de missionnaire des mineurs du Klondyke, au Youkon.
Le Père Giroux garda la mission du Saint Nom de Marie, en compagnie du Frère Louis Beaudet, jusqu’en 1902; et seul, de 1902 à 1904[65].
Depuis 1905, le Père Lécuyer s’occupe de la tribu des Loucheux. A l’étonnement de ceux qui le virent partir du scolasticat de Liége pour si loin, tout pâle, les poumons gravement lésés, il pourrait répondre aujourd’hui (1922), en montrant la joyeuse couleur de ses joues, que l’ardeur apostolique et la bise de l’océan Glacial sont de fameuses gardiennes de la belle humeur et de la santé.
De la mission du Saint Nom de Marie, soit qu’elle fût au fort Mac-Pherson, soit qu’elle fût à la Rivière Rouge Arctique, les missionnaires se sont élancés à la recherche des portions disséminées de leur bercail.
Le Père Lefebvre alla deux fois chez les Esquimaux de l’Ile Richard, à l’extrême embouchure orientale du Mackenzie, et trois fois chez ceux de l’Ile Herschell, à quatre jours de barque dans l’océan Glacial même. C’est comme par miracle qu’il revint du premier de ses voyages à l’Ile Richard.
Les Esquimaux avaient promis de le reconduire au fort Mac-Pherson; mais, le temps venu, personne ne voulut partir. Le père remonta 50 kilomètres du delta du Mackenzie, dans l’espoir de rencontrer un camp de pêcheurs Loucheux. Au lieu de ces bons Indiens, il ne trouva que quelques familles esquimaudes. L’une d’elles accepta de le transporter, moyennant une très forte rétribution. C’était le 19 août. Le 24 seulement il plut à l’Esquimau de commencer la route. En deux jours de rame, il fit une dizaine de lieues. Voyant alors le missionnaire à sa merci, il lui déclara, menaçant, qu’il n’irait pas plus loin, au prix convenu. Le père, incapable de se plier à ses exactions, et comprenant d’ailleurs qu’il avait tout à redouter de ce fourbe sauvage, se chargea du reste de ses provisions, et entreprit, à pied, sur l’horrible plage du delta, un trajet de 240 kilomètres. Il ne pouvait compter, en cette saison et en ces lieux, sur aucun secours humain:
La grève, dit-il, était remplie de saules épais à travers lesquels je devais me frayer une route. Si je m’en éloignais, c’était pour monter des côtes à pic et élevées comme des montagnes et pour descendre aussitôt dans de larges et profonds ravins, ayant, en les traversant, de l’eau jusqu’à mi-jambes. Le soir arrivé, j’étais harassé. Mon paqueton qui pesait une trentaine de livres, semblait en peser plus de cent! Mais la Providence veillait sur son missionnaire...
La Providence veillait en effet, car le lendemain il n’avait pas marché une demi-heure qu’il aperçut, dans une sapinière, deux tentes Loucheuses:
Je n’en croyais pas mes yeux, continue-t-il. Jugez de ma joie. Encore quelques minutes et j’y arrivai. Les chiens plus que moi donnèrent le signal du réveil. Quelle ne fut pas la surprise de ces braves gens en apercevant, au sortir de leurs tentes, un prêtre! Leur joie était telle qu’ils ne cessaient de me dire merci.
Avec de tels amis, le reste du voyage fut un plaisir.
Le Père Giroux lui-même se rendit une fois jusqu’à l’Ile Herschell; mais ses campagnes ordinaires avaient pour rayons les 350 kilomètres à la ronde que fréquentaient les Loucheux. Ses raquettes et son canot croisèrent en tous sens le domaine errant de ses bons enfants. Regagna-t-il une seule fois sa cabane, sans rapporter de sa course un cœur brisé par des spectacles de souffrance? Les consolations d’avoir vu la résignation sublime de ses chrétiens l’emportaient toutefois sur sa tristesse.
Son noviciat des horreurs du Nord commença de bonne heure. A peine avait-il atteint la terre de son apostolat, en 1889, qu’il écrivait:
...Nous apprenons qu’un chasseur jeûnait au lac d’Auray (non loin de Good-Hope). Nous n’aurions pu, malheureusement, rien faire pour lui. La mission épuisait ses dernières ressources. Dans le courant d’avril, le pauvre sauvage succomba, et sa femme vint s’installer, avec ses enfants, sur le bord d’un chemin, espérant que quelque traîneau passerait par là et lui porterait secours... Ses deux garçons moururent les premiers. On a pu s’en convaincre par la sépulture que les mains maternelles leur firent sous la neige, à l’extérieur de la loge. Les deux grandes filles succombèrent après eux, car la mère n’eut plus la force de sortir leurs cadavres et de leur rendre le même triste devoir. Elle dut prendre alors dans ses bras sa dernière petite fille âgée seulement de quelques mois, et, la pressant sur son sein, la mettre à la source de la vie, si forte sit spes! Mais non, il n’y avait plus d’espoir... Toutefois, cet être fragile et délicat survécut à toute la famille, car, par sa position, on reconnut que l’enfant avait fait des efforts pour s’arracher des bras de sa mère...
Parmi les morts qu’il eut à déplorer dans sa chrétienté Loucheuse, le Père Giroux n’en vit peut-être de plus tristement touchante que celle de la vieille Cécile, célèbre sauvagesse-apôtre, qui avait été le précurseur, puis l’auxiliaire du prêtre, dans sa tribu.
Elle était digne de la qualification de Mère des Loucheux, qu’aimait à lui donner Madame Gaudet[66].
Mère et grand’mère de beaucoup, Cécile le fut, au vrai, selon la nature. Elle devint la mère de tous dans la foi et dans l’abolition du paganisme.
Née on ne sait quand, instruite par Madame Gaudet, bien avant 1860, elle désirait depuis longtemps et travaillait à faire désirer l’arrivée du missionnaire, lorsque le Père Grollier la baptisa. Chefferesse reconnue, telle la bonne femme Houle du fort des Liards, elle eut pour sujets les Loucheux du Mackenzie—ainsi désignait-on les Indiens du confluent de la Rivière Rouge Arctique et du fleuve Mackenzie pour les distinguer de ceux de la rivière Peel (fort Mac-Pherson). Enorme de carrure, d’un port altier, franche figure, orateur au verbe cinglant, elle entraînait à la conviction et à l’action, tant par la menace de son poing que par le procédé de l’affirmation, secret et force de l’éloquence, qu’elle maniait irrésistiblement. Tout pliait devant ses discours. Avant qu’elle eût enseigné la langue loucheuse au Père Séguin, elle traduisait à l’assemblée les sermons qu’il prononçait en peau-de-lièvre. Possédant par cœur le catéchisme que le missionnaire lui avait composé, et appuyée sur cette doctrine, elle prêchait d’elle-même; elle tranchait les cas de conscience. «Cécile l’a dit!» était le Roma locuta est de toutes les discussions et finissait toutes les causes.
Très âgée, elle apprend qu’un de ses petits-fils, gaillard superbe et chef du fort Mac-Pherson, incline à se laisser séduire par le ministre. Elle va à lui:
—Comment, toi, un de mes enfants, tu abandonnerais la foi catholique! Entends-le bien: tant que Cécile sera capable de tenir un bâton, pas un de ses Loucheux ne deviendra apostat!
En même temps, elle lui assène trois coups de gourdin sur la tête. Le chef crie grâce, et promet d’être sage.
Devenue aveugle de vieillesse et presque paralysée, il y avait une dizaine d’années qu’elle ne vivait plus que d’aumônes, lorsqu’une disette générale dispersa les Loucheux dans les bois. Il ne resta avec Cécile que Marguerite, sa sœur, aveugle elle-même, mais qui, pouvant encore marcher, allait à tâtons ramasser des branches pour le foyer. Puis Marguerite mourut, et Cécile se trouva seule. Le Père Giroux lui portait souvent la sainte communion, et il lui envoyait tous les secours en son pouvoir. Un matin de septembre 1892, on la trouva morte dans sa loge. Son corps était raidi, dans des haillons qu’un Benoît Labre n’aurait pu porter. L’une des mains étreignait encore le chapelet que la pieuse centenaire avait usé, à force de l’égrener, jour et nuit, depuis toujours. La bonté envers tous, l’amour de Dieu résigné dans la souffrance avaient été les grandes vertus de Cécile, et l’empreinte en demeurait glacée sur ses traits, dans un demi-sourire.
A côté de la défunte, remuait, grise de vermine, une chemise de flanelle, dont elle s’était débarrassée, n’en pouvant plus d’être dévorée. Cette chemise était celle de Mgr Clut. L’évêque missionnaire, à son dernier passage, s’en était dépouillé lui-même pour la donner à Cécile, qu’il avait vue dénuée de tout.
«Ainsi mourut, dit le Père Giroux, cette chrétienne qui avait tant fait et tant souffert pour la foi, belle âme pure sur laquelle on ne pouvait trouver l’ombre d’une faute.»
Les Loucheux, longtemps ravagés par les épidémies, les famines, semblent enfin, grâce aux secours de la Propagation de la Foi et à l’assistance de toutes les charités, grâce aussi aux pratiques de l’hygiène que parviennent enfin à leur faire adopter les missionnaires, pouvoir résister encore, en dépit de leur petit nombre, à la destruction qui les menace.
Qu’ils vivent, ces pauvres, sur leurs grèves désolées, où viennent mourir les longues respirations de la marée polaire!
Qu’il demeurent, ces fidèles, en témoignage des grandes bienfaisances, arrivées jusqu’à eux du cœur de l’Eglise et du cœur de la France!
Si l’Eglise ne compte nulle part de meilleurs enfants, la France ne possède aucun peuple plus cordialement conquis que ces rejetons les plus lointains de l’humanité connue.
Le proclamer aujourd’hui, c’est la récompense des missionnaires français et canadiens-français, qui, pendant soixante-deux ans, du Père Grollier au Père Lécuyer, sont allés embrasser gaiement, là-bas, toutes les souffrances de l’apostolat.
Celui qui écrit ces lignes—pourquoi ne l’avouerait-il pas?—, parcourant, depuis Edmonton, ville la plus septentrionale du Nouveau-Monde, les 4.000 kilomètres des voies fluviales et lacustres de l’Extrême-Nord, se souvient de n’avoir marché que d’émotions en émotions, à mesure qu’au bout des espaces solitaires apparaissaient les missions magnifiques, plantées par ses confrères, les Oblats de Marie Immaculée.
Le long du rivage, où s’amarre le rustre bateau, de toutes les poitrines, tendues vers ceux qui arrivent, s’échappe le cri de la bienvenue française. A la française, ensuite, s’échangent les poignées de mains générales. Dans l’église, où se masse bientôt la peuplade, prières et cantiques français alternent avec les chants indiens. A ses ouailles, l’Evêque du Mackenzie prêche, alors, en leur langue maternelle.
Mais l’idiome des Montagnais, compris par les tribus échelonnées du lac Athabaska au fort de Bonne-Espérance, ne franchit pas le Cercle polaire. Comment Mgr Breynat se fera-t-il donc entendre, aux abords de l’océan Glacial...?
En français.
Et chacun des vieillards, qui n’ont connu que l’ancienne vie sauvage et son primitif langage, trouvera, à ses côtés, pour traduire le sermon du Grand Chef de la prière, ses enfants et petits-enfants, revenus des écoles du fort Providence et du fort Résolution, ces deux citadelles pacifiques de l’amour de Dieu et de la France, entretenues par les missionnaires de chez nous, au cœur des immensités arctiques.
Et tandis que parlera l’évêque du Pôle Nord, la radieuse figure de l’Indien, avec ses yeux pleins de lumière et de foi, attestera que l’âme de la France, qui passe tout entière dans son clair génie, sa manière de comprendre, de sentir, de vouloir et d’aimer, aura vibré jusqu’aux bornes du monde par la langue française.
Missions Crises et leurs missionnaires.—Caractère des Cris.—Le SCALP.—Les WINDIGOS.—Cris des prairies et Cris des bois.—Quels chrétiens devinrent les Cris.
Ce chapitre n’a d’autre dessein que de faire entrevoir la perspective que le présent ouvrage, consacré surtout aux Dénés et aux Esquimaux, doit, avec regret, laisser inexplorée.
Puisse un livre plus grand et plus beau sauver un jour de l’oubli les années d’apostolat remplies par quelques prêtres séculiers d’abord, par des légions d’Oblats de Marie Immaculée ensuite, et par les religieuses, leurs auxiliaires, dans les tribus de la nation sauvage la plus populeuse, la plus répandue, et, à certains égards, la plus attachante du Nord-Ouest: la nation des Cris.
Les Cris ne pénétrèrent pas dans le district du Mackenzie; mais il formèrent la population principale des régions de l’Athabaska et de la rivière la Paix. Nous les avons vus déjà, mêlés aux Montagnais du lac Athabaska, et débordant les Castors des forts Vermillon et Dunvégan. Du fort Mac-Murray au lac la Biche, et de la rivière Athabaska à la Colombie Britannique, ils étaient, à l’époque de la création du vicariat d’Athabaska-Mackenzie, les maîtres du pays, laissant vivre à leurs côtés une poignée d’Iroquois, venus avec la Compagnie de la Baie d’Hudson, et un tronçon émigré d’une tribu Assiniboine.
La mission Saint-Bernard du Petit Lac des Esclaves marquerait à peu près le quartier central des Cris de l’Athabaska[67].
De cette mission Crise de Saint-Bernard (ville de Grouard aujourd’hui), comme de la mission Castor-Crise de Dunvégan, son aînée, les Oblats allèrent fonder tour à tour les autres missions, toujours subsistantes: Saint-Antoine et Saint-Bruno du Petit Lac des Esclaves, Saint-François-Xavier du lac Esturgeon, Saint-Martin du lac Wabaska, Saint-Augustin de la rivière la Paix, Saint-Joseph de la rivière des Esprits, Saint-Vincent-Ferrier de la Grande-Prairie, Saint-Emile de Pouce-Coupé.
A tous ces postes, se sont dévoués les Pères Lacombe[68], Rémas et Tissier, les pionniers; les Pères Le Serrec et Dupin, les fondateurs; le Père Husson, le bâtisseur; le Père Desmarais, «l’homme que jamais un obstacle n’arrêta», et qui, durant plusieurs années de noire misère, se constitua le maître d’école, à Saint-Bernard, tenant en échec l’opulent instituteur protestant, et sauvant ainsi des générations de Cris, de Métis et de Blancs; le Père Constant Falher, le voyageur et le maître en langue crise[69]; le Père Henri Giroux, l’indomptable colonisateur; et les autres, qui souvent cumulèrent ces charges, comme les Pères Collignon, Le Treste, Dupé, Calais, Laferrière, Croisé, Girard, Pétour, Josse, Habay, Alac, Batie, Floc’h, Rault, Hautin, Jaslier, Dréau, Serrand...
Or, ces missions, ces missionnaires, que nous venons de citer, parce qu’ils font partie intégrante du vicariat d’Athabaska, ne sont que le petit nombre, en regard des missions et des missionnaires Cris de l’Alberta, de la Saskatchewan et du Keewatin[70].
La différence entre les Cris et les Dénés est profonde.
La nature passionnée du Cris peut le porter des extrêmes de la fureur aux extrêmes de la douceur, de la sorcellerie satanique au culte très pur du vrai Dieu. Moins enfant que le Montagnais, moins inconstant, plus lent à la conviction, il s’enracine, cette conviction une fois faite, dans une religion raisonnée et une logique de conduite qui rarement se démentira elle-même.
Le facies du Cris, moins bouffi que celui du Déné, mieux découpé, tout frappé à l’effigie indienne, est fait de fierté, de hauteur, de mépris, de stoïcisme. Emplumé à la mode antique, il devient une réelle beauté. Autant les Dénés sont timides, fuyards devant leur imaginaire ennemi, autant les Cris sont hardis, provocateurs, amateurs de l’escarmouche, audacieux dans le combat. Incontestable supériorité d’une race qui s’impose, en présence de sa voisine. Dans les écoles-pensionnats, qui réunissent les deux races, la dernière pénitence que l’on puisse infliger à un petit Cris c’est de l’asseoir à côté d’une petite Montagnaise. Impossible de jeter plus de honte sur une jeune Crise que de lui dire: «On te mariera à un Montagnais!» La large et belle place de l’Ouest américain qu’occupèrent les Cris ne raconte-t-elle pas, du reste, avec quelle puissance ils maintinrent, au nord et au sud de leurs tribus, les autres nations indiennes?
C’est dans les guerres, dont nos premiers missionnaires virent les derniers carnages, que se déployaient les cruautés des Cris. Qui n’a lu, dans les histoires et les romans, les scènes du scalp, par lesquelles s’achevaient, au milieu des hurlements infernaux, les batailles au tomahawk? Le récit suivant de Mgr Laflèche, sur la méchanceté dont il trouva capables des femmes, en 1855, fait songer à ce qu’il en dut être des guerriers vainqueurs:
Quelques Pieds-Noirs, s’étant approchés d’un camp de Cris pour voler leurs chevaux, furent surpris, et l’un d’eux fut blessé. A la faveur des ténèbres cependant, il réussit à se cacher dans les broussailles. Les Cris, pour ne pas laisser échapper une si belle proie, se placèrent autour et firent bonne garde toute la nuit... Quand le jour parut, chacun se mit en quête du malheureux Pied-Noir. On traverse en tous sens le petit bois..., mais sans succès... Chacun s’en retourne dans la conviction que le malheureux a réussi à s’esquiver inaperçu. Deux femmes cependant veulent faire une dernière recherche. Elles examinent avec la plus scrupuleuse attention tout ce qui aurait pu donner abri au Pied-Noir, sans rien découvrir. Elles vont suivre l’exemple des autres, lorsqu’elles jettent un dernier regard sous un renversé qu’elles avaient examiné bien des fois, et croient y apercevoir des pieds; elles tâtent et saisissent précisément les pieds de l’infortuné sauvage, qui avait réussi à s’enfoncer dans une espèce de cave sous les racines d’un arbre renversé. De suite, il est brutalement arraché de sa retraite, et ces deux démons féminins se mettent à l’œuvre. Pour savourer plus longtemps le plaisir de le faire pâtir, elles commencent à le déchiqueter avec des alênes, et s’amusent, en riant aux éclats, de toutes les contorsions que la force de la douleur lui fait faire. Après l’avoir ainsi tourmenté, elles se préparent à la fameuse opération de la chevelure. Le malheureux, redoutant par-dessus tout cet outrage, veut l’empêcher en protégeant sa tête de ses mains; mais on les lui rabat à coups de couteaux, et, en un instant, les cheveux et la peau sont enlevés de la tête. Il n’y a plus qu’un crâne nu. Enfin ces furies incarnées passent à une opération plus épouvantable encore, et qui met fin aux souffrances de leur victime, en lui arrachant le dernier souffle de vie. Elles reviennent ensuite au camp, ayant autour du cou un collier sanglant de dépouilles humaines.
Que dire aussi de la mort réservée aux pauvres hallucinés, que les Cris appellent windigos (cannibales)! Le Windigo est un Indien qui a mangé, ou se déclare porté à manger, de la chair humaine. Mgr Clut, retiré au Petit Lac des Esclaves, écrivait, en 1899:
Parmi les Indiens du lac Esturgeon, indifférents pour la religion, il y eut de prétendus windigos. Alors une peur folle s’est emparée d’eux, et ils ont exécuté l’un des malheureux. Il s’agissait de lui faire vomir la glace que tout windigo est censé avoir dans son corps. Un homme lui porta deux coups de hache en pleine tête et lui fendit le crâne; un autre lui coupa le cou. Puis, on lui fendit la poitrine et on y versa de l’eau bouillante pour faire fondre la glace. Les meurtriers craignant que le défunt ne revint à la vie et ne les dévorât, lui enfoncèrent dans les mains et dans le corps de grosses chevilles de bois, qui le tinrent fixé contre terre... Une douzaine d’années avant que j’arrive ici, parmi nos Indiens il y avait une vieille femme qui se disait windigo, et suppliait son mari et ses enfants de la tuer, leur disant que s’ils ne la tuaient pas, elle les mangerait.. Faisant voir son cœur à son mari, elle disait: «Frappe là». Le vieux et l’un de ses enfants la frappèrent à coups de coutelas et la tuèrent.
L’extermination des windigos n’était d’ailleurs que l’une des innombrables formes de la superstition païenne des Cris. La danse du soleil, les sacrifices humains, les séances sanguinaires du chamanisme faisaient bien d’autres victimes. Encore de nos jours, les Cris restent superstitieux, «faiseurs de médecine», dans la mesure où ils s’éloignent de la vie chrétienne. Ils ne versent plus le sang, mais ils s’entourent de leurs anciens manitous, peints ou sculptés, de leurs fétiches, de leurs tabous, d’amulettes de toutes espèces.
Les mœurs des tribus, aux temps païens, différaient beaucoup des Cris des bois aux Cris des prairies.
Les Cris des prairies avaient l’abondance des troupeaux de bisons (buffalos). Les grandes chasses finies, ils s’assemblaient parmi les dépouilles, nec plus ultra de la richesse indienne, et, sur cette couche chaude de la bonne chère et de l’oisiveté, ils se livraient à toutes les promiscuités. La première impression des missionnaires, en présence d’une telle dissolution, fut que, tant que dureraient les bisons, la conversion des Cris serait impossible. Heureusement, ils se trompèrent.
Les Cris des bois—tels furent ceux de l’Athabaska—, obligés au travail et à la vie nomade, par groupes restreints, trouvèrent dans ces nécessités d’une rude existence la sauvegarde qui manquait à leurs frères de la prairie. Loin d’être à l’épreuve des défaillances, ils pouvaient cependant se comparer à leurs voisins, les Montagnais.
Une qualité commune aux Cris de la prairie et aux Cris des bois eût cependant marqué, à elle seule, la noblesse naturelle de cette nation: le respect donné à la mère, à l’épouse, à la jeune fille, et la tendresse envers l’enfant.
C’est sans doute dans ce sentiment des cœurs bien faits, fleur délicate d’un sol puissant, qu’un Cris du fort Vermillon trouva un jour sa réplique à certain bishop protestant qui ridiculisait la vénération catholique de la Très Sainte Vierge, attendu que la Bible, disait-il, n’enseigne qu’à aimer et prier Jésus-Christ:
—Et toi, priant anglais, voyons, est-ce que tu as eu une mère?
—Si j’ai eu une mère, balbutie le prédicant surpris; mais comme tous les hommes, comme toi!
—Eh bien, répond l’Indien, tu as dû l’aimer ta mère, comme j’ai aimé la mienne: et tu as bien fait. Et tu voudrais que Jésus n’aimât pas sa mère, Marie! Et tu me dis qu’il n’est pas content si je parle avec respect à sa mère! Dans notre religion, nous ne séparons pas Jésus de sa mère. Nous prions Jésus d’abord, et Marie ensuite.
Evangélisés, les Cris devinrent, quoique plus lentement que les Dénés, d’aussi bons chrétiens[71]. L’apathie sauvage, l’indifférence, l’insouciance du lendemain temporel, et même éternel, retiennent, il est vrai, la masse dans une lourdeur d’élan quelquefois décourageante; mais beaucoup de tribus, dans les bois surtout, se sont rencontrées qui ne l’eussent cédé ni aux Montagnais, ni aux Plats-Côtés-de-Chiens, ni aux Loucheux, en esprit de prière et en vertu. Même chez les moins fervents des Cris, la réflexion, la «logique de la foi» inspirera souvent des paroles de prévoyance et des actes de fermeté qu’on ne trouverait pas chez les Dénés.
On eut de cette prévoyance et de cette fermeté, puissantes à aider l’œuvre du missionnaire, une démonstration inattendue, en 1899, lors du traité, contrat que le gouvernement canadien proposa aux Indiens de l’Athabaska et de la rivière de la Paix. Demande leur était faite de céder les terres qui leur appartenaient, à titre de premiers occupants, à la Puissance du Canada, afin qu’on pût en disposer en faveur des colons, qui allaient affluer en ces régions. En retour, le gouvernement laissait aux Peaux-Rouges de spacieuses réserves inaliénables, avec des droits perpétuels de chasse et de pêche, versait une modique somme annuelle à chacun, garantissait certains secours, et promettait des écoles.
C’est sur cette question de l’école, si peu intéressante, croyait-on, pour ces hommes des bois et de la liberté, que les Cris du Petit Lac des Esclaves, les premiers abordés par la commission gouvernementale, l’été 1899, montrèrent leur foi pratique.
En présence de l’assemblée plénière des sauvages, des prêtres et des ministres protestants, venus pour soutenir leurs ouailles respectives, «le gouvernement, raconte Mgr Grouard, déclare d’une manière générale et vague que des écoles seront construites et des maîtres envoyés pour instruire les enfants. Alors un des conseillers, frère du chef Indien, se lève et prend la parole:
—Nous aussi, dit-il, nous désirons que nos enfants soient instruits, mais encore faut-il savoir quel genre d’instituteurs le gouvernement veut nous donner. Prétend-il nous imposer ceux qui lui plaisent, ou bien voudra-t-il tenir compte de nos sentiments?
«M. Laird, le président, se lève; il a compris la portée de l’interpellation, et il déclare solennellement que l’intention du gouvernement était de respecter la liberté de conscience.
—Je vois ici, dit-il, des missionnaires représentant des églises différentes. Eh bien, je suis autorisé à vous dire que le gouvernement vous donnera des maîtres d’école de la religion à laquelle vous appartenez.
«Alors vous eussiez vu le brave conseiller qui avait posé la question, battre des mains, dans un élan de joie et d’enthousiasme, et, se tournant vers le Père Falher, étendre vers lui le bras et l’index, d’un mouvement rapide et énergique:
—Père, dit-il, c’est toi que nous choisissons pour notre maître!
«Et les sauvages de l’imiter, de battre des mains, de pointer leur doigt comme une flèche vers le père et de répéter:
—Oui, oui, c’est toi que nous choisissons pour notre maître.
«A cette manifestation naïve et spontanée de leur attachement à la foi catholique, le Père Falher tremble de surprise et d’émotion. Le cœur me bat de joie et d’orgueil, légitime je crois. Les révérends sont couverts de confusion, car, à la face des représentants du gouvernement, devant la foule assemblée, réunion la plus importante qui se soit jamais tenue dans le pays, la voix du peuple a déclaré que le prêtre catholique est son guide et son pasteur... Le soir de ce jour mémorable, le révérend de l’endroit se rendit au camp des sauvages et essaya de les faire revenir sur ce qu’ils avaient dit relativement à la question des écoles et en faveur du prêtre catholique; mais il en fut quitte pour sa peine, et essuya là un nouvel affront.»
Au sujet du même traité, Mgr Grouard rapporte aussi cette anecdote:
En passant à la petite rivière Rouge (affluent de la rivière la Paix, non loin du fort Vermillon), j’eus un cas de conscience d’un nouveau genre à résoudre. Le chef Cris de l’endroit s’est converti récemment, et, dans la ferveur de sa foi nouvelle, le traité lui a donné quelques scrupules. Il attendait Mgr l’Evêque, disait-il, pour prendre ses conseils et se décider d’après ses avis. Voici comment il m’exposa lui-même son embarras:
—Le gouvernement nous propose de lui céder notre pays et nous offre une somme d’argent en retour. Or, moi, je n’ai pas fait ce pays; c’est le bon Dieu qui a fait le ciel et la terre. Donc, si je reçois l’argent qu’on nous apporte, je me rendrai coupable de vol, puisque je serai censé vendre ce qui ne m’appartient pas.
N’est-ce pas une grande délicatesse de conscience de la part d’un pauvre sauvage? Je lui fis comprendre que cet argent était une compensation des dommages que lui et les siens pourraient subir à la suite du traité. Les blancs pourront venir défricher. Les orignaux, ours, caribous, castors, etc, diminueront sensiblement, et la chasse ne sera pas aussi abondante que par le passé. Il peut donc sans scrupule accepter les offres qui lui sont faites. Il suivit mon conseil et signa le traité. Et voilà comment le gouvernement du Canada doit me savoir gré d’avoir écarté cet obstacle et facilité d’autant le succès de la commission.
Le Cris est doué de cœur. Lorsque, à la longue, il s’attache à son missionnaire, c’est profondément et pour toujours. Longtemps après la mort du Père Collignon, au Petit Lac des Esclaves, un vieux sauvage, Wabamun, disait:
Quand je suis seul dans le bois, les larmes coulent souvent de mes yeux, à la pensée que le Père Blond (nom Cris du Père Collignon) nous a quittés. Il était si bon! Il nous aimait tant!
De tout son cœur surtout le Cris s’attache au Dieu d’amour qu’on lui fait connaître.
Le Père Bonnald instruisait une sauvagesse des bords de la Baie d’Hudson et ses deux enfants, tous trois convertis et baptisés depuis peu: «Assise entre ses deux fils, sur un banc de la chapelle, elle écoutait avec recueillement. Un jour, elle se mit à pleurer:
—Ah! mon Dieu, disait-elle, si j’avais connu jadis ce que j’entends aujourd’hui, je n’aurais pas tant péché, je n’aurais pas été si misérable!»
L’œil attendri du missionnaire peut suivre le développement de la grâce dans l’âme purifiée du Cris:
Alors, dit Mgr Charlebois, faisant allusion à certaine mission de son vicariat, alors la confession de la plupart devient celle-ci:
—Mon Père, je n’ai pas de péché à te dire. Depuis que je prie, je ne crois pas avoir offensé Dieu une seule fois.
On a beau leur faire des questions, c’est inutile; on ne trouve aucun péché:
—Oh! oui, mon Père, quand je ne priais pas, j’ai fait bien des fautes; mais alors seulement, pas depuis ce temps-là.
Et quelquefois il y a de dix à quinze ans qu’ils se sont convertis!
La chrétienté Crise qui semble répondre aussi parfaitement qu’il se puisse aux vœux du missionnaire se trouve au lac Canot, au sud du Portage la Loche. Une communauté religieuse, assure-t-on, n’y marcherait pas avec plus d’entrain à la prière, à la sainte messe, à la communion quotidienne, à tous les appels de la cloche et de la voix du prêtre. Là, fleurissent la charité et la pureté, sous la garde du Père, roi-pontife que l’on vénère, chérit, et sert toujours.
Il n’est missionnaire, même des Montagnais, qui n’apportât ici son témoignage des hautes vues surnaturelles, qu’il put admirer dans l’âme des Cris rencontrés sur sa route apostolique. Mgr Breynat, venant de son vicariat du Mackenzie à Edmonton, passait avec son traîneau en face d’un campement Cris, en aval du fort Mac-Murray, lorsqu’on courut l’arrêter et le prier de venir assister la fille du chef Chrysostôme, qui se mourait. Il la trouva souriante dans ses dernières souffrances. Voulant éprouver cette sérénité qui le touchait:
—Ça ne te fait donc rien de mourir, mon enfant?
—Oh! non, Monseigneur, j’en suis contente.
—Mais vois donc tes bons parents, comme ils t’aiment. Ne préfèrerais-tu pas guérir et demeurer avec eux?
—J’aime mieux mourir. Il est trop difficile de bien vivre!
N’est-ce pas sur la base très profonde de l’amour de l’homme mortel pour Dieu, la base du sacrifice, que ce jeune chasseur du lac Athabaska s’appuyait pour refuser les consolations que Mgr Clut lui apportait, quelques mois après un accident qui lui avait brûlé les yeux?
—Ah! je remercie plutôt le bon Dieu, répondait-il. Si je voyais encore, je continuerais peut-être à l’offenser, tandis que je pense continuellement à lui. Non, je n’aurais pas pu choisir une meilleure souffrance que d’être aveugle et de ne pouvoir plus me conduire dans le bois, ni chasser, pour unir mon cœur à Jésus crucifié!
Un autre de la même tribu, devenu boiteux et infirme, se réjouissait «de pouvoir enfin souffrir pour ses péchés et pour les âmes de ses parents défunts.»
Finissons par un court récit du Père Bonnald, qui nous transporte au spectacle du sublime dans l’acte de foi. C’était l’hiver 1887-1888, époque d’une rougeole qui faucha les tribus de la Saskatchewan. Le jeune Père Charlebois (aujourd’hui vicaire apostolique du Keewatin) arrivait du scolasticat d’Ottawa à la mission de Le Pas, où le Père Bonnald s’était porté à sa rencontre. Au lieu de se rendre au lac Pélican, où ils devaient résider ensemble, les deux missionnaires se partagèrent le district désolé. Le Père Bonnald prit le lac Pélican et donna au Père Charlebois le Cumberland. De là, chacun parcourait sa portion du champ de la mort. En passant à Pakitawagan, le Père Bonnald rencontra onze cadavres étendus:
«—Sur quatre d’entre eux, raconte-t-il, je trouvai des lettres, voix d’outre-tombe, faites de morceaux d’écorce de bouleau pliés en quatre et cousus avec du fil. Ces lettres portaient comme inscription «Le père seul lira ceci». C’était la confession de ces pauvres gens.
Se voyant près de mourir si loin du missionnaire, et sans espoir de le voir pour se confesser, ils crurent bien faire d’écrire ce qu’ils auraient dit au père. Ils avaient prié avec ferveur, disant leur chapelet, en face de l’image de la sainte Vierge, attachée à la perche du wigwam. C’était vraiment touchant, et j’en pleurai...»
«Des Japonais».—Qualités et défauts.—L’évangélisation des Esquimaux.—Aux Bouches du Mackenzie.—En Alaska.—A Chesterfield Inlet.—Au Golfe du Couronnement.—L’Apostolat des Pères Rouvière et Le Roux.—Le meurtre.—Mort du Père Frapsauce.—Fécondité du sang.—Mission de Notre-Dame du Rosaire.
Les Esquimaux sont les habitants des terres ou, pour mieux dire, des glaces les plus désolées de notre globe.
Leurs diverses tribus parcourent le littoral de l’océan Glacial arctique, depuis le détroit de Behring, extrémité ouest de l’Alaska, jusqu’au détroit de Belle-Ile, extrémité sud-est du Labrador. Par l’océan congelé, ils se sont répandus du continent jusque dans le Groënland et dans de nombreuses îles polaires groupées, sur les atlas, sous les noms de Terre de Baffin et de Territoire de Franklin.
Leur nombre est évalué par les uns à huit ou dix mille, par les autres à quinze ou vingt mille.
La communauté de langue, de traditions, de légendes, de coutumes qu’on rencontre chez eux affirme leur homogénéité nationale. Ces coutumes, légendes, traditions, langue, permettent aussi d’établir leur filiation et de retrouver leur habitat primordial. Ce sont autant de racines par lesquelles ils se rattachent aux races de l’Extrême-Orient. Un groupe de ces indigènes, qui ne put franchir le pont naturel des îles Aléoutiennes, se trouve encore dans le Kamtchatka sibérien comme pour attester l’origine des peuplades hyperboréennes du Nouveau-Monde.
Les traits mêmes de leur visage trahissent leur étroite parenté avec les peuples d’Asie. L’expression spontanée qui les accueille, dès qu’ils paraissent parmi les Blancs, ne varie point:
—Mais ce sont des Japonais!
En effet, mêlés aux jaunes de l’archipel du Soleil Levant, ils ne s’en distingueraient guère.
Le Père Petitot traça des Esquimaux ce portrait:
Un visage presque circulaire, aux traits larges et plats de la race mongolique, plus large aux pommettes qu’au front, lequel va se rétrécissant; des joues grasses, potelées, rebondies; un occiput conique; une bouche large, toujours béante, à lèvre inférieure pendante; une petite barbe de bouc, claire et raide comme leur chevelure; de petits yeux noirs bridés et obliques comme ceux des Chinois, brillant d’un éclat tout ophidien; un teint bistré et mat, tirant sur l’olivâtre; des cheveux gros, plats, cassants et d’un noir d’ébène...
Grasses, corpulentes, proprettes, les femmes ont un teint plus blanc, des joues plus colorées et des traits plus délicats que leurs maris. Leur lèvre supérieure est généralement retroussée, comme on la représente chez les femmes cosaques et tartares; mais l’inférieure avance en faisant une lippe peu digne. Leur nez est ordinairement court, leur front élevé; leurs yeux sont pétillants et moins bridés que ceux des hommes. Elles aiment à relever leur chevelure au sommet de la tête, comme les Chinoises et les Japonaises...
La taille des Esquimaux est plutôt au-dessus qu’au-dessous de la moyenne. Il est parmi eux des hommes fort grands; mais la taille des femmes est généralement petite... Ils sont bien proportionnés, larges des épaules, légers dans les exercices gymnastiques, excellents danseurs et mimiques parfaits...
Les qualités naturelles et les vertus humaines ne manquent pas aux Esquimaux. Leur hospitalité, démonstrative à l’orientale, d’autant plus démonstrative qu’ils nourriront contre leur hôte plus de desseins perfides, semble ordinairement sincère. L’étranger devient comme le maître de leur logis. Cette courtoisie avait frappé le Père Le Roux, qui écrivait, trois mois avant de tomber sous leurs coups: