GUEULE-DE-TRAVERS (1920) baptisé, en 1861, «à l’âge d’environ 30 ans», par Mgr Grandin.

GUEULE-DE-TRAVERS (1920)
baptisé, en 1861, «à l’âge d’environ 30 ans», par Mgr Grandin.

 

Parti du lac Sainte-Anne, au lendemain des fêtes de Pâques 1845, il s’arrêta à l’Ile à la Crosse, à 180 lieues du lac Sainte-Anne «après beaucoup de fatigues, et jeûnant depuis quatre jours», nous apprend M. Laflèche.

Quant à M. Thibault, que «son humilité a toujours empêché de faire connaître ses travaux et ses privations dans ses lointaines missions», dit encore M. Laflèche, il se contente de tracer dans le journal de son itinéraire ces quelques mots:

Ile à la Crosse, 24 mai 1845. Il y a quinze jours que je suis arrivé ici, sur un petit canot, avec un seul compagnon... Je suis à l’ouvrage, le jour et la nuit. Sans cesse je suis entouré de quatre-vingts familles montagnaises, dont je ne saurais satisfaire la faim et la soif de la justice de Dieu. La miséricorde divine paraît ici avec éclat. Le jour et la nuit, je suis employé aux saints exercices de la mission, et mes bons sauvages, dévorés d’une sainte avidité de connaître Dieu et les moyens de le servir, semblent se reprocher les instants du repos et du sommeil. «Hâtons-nous, disent-ils, car nous allons peut-être mourir bientôt, et nous n’aurions pas le bonheur de voir Dieu.» Je leur fais espérer qu’ils auront, l’an prochain, des missionnaires qui apprendront facilement leur langue, et qui les instruiront avec plus de facilité et plus de fruit que je ne puis le faire.

 

Ainsi fut fondée la mission de l’Ile à la Crosse, chère aux souvenirs de tant de missionnaires.

L’Ile à la Crosse émerge d’un beau et vaste lac. Son nom, qu’elle a communiqué au lac même, lui vient de ce qu’elle fut l’arène recherchée des sauvages pour le jeu de la crosse: sorte de longue et forte raquette, dont le volant n’est pas le morceau de liège empenné que se renvoient les jeunes filles européennes, mais une balle dure, bourrée de sable, et lancée par des hommes vers un but déterminé, à l’encontre des efforts violents d’un camp adverse.

Située à 60 lieues, au sud du Portage la Loche, l’Ile à la Crosse était sur le passage des barges, du sud et de l’est, qui faisaient route vers le Portage. M. Thibault ne pouvait donc attendre, en plus favorable position, le moment d’exécuter son projet apostolique.

Dès qu’il en fut capable, il quitta ses néophytes de l’Ile à la Crosse et s’embarqua pour le Portage la Loche.

 

Il y passa les mois de juin et de juillet 1845.

En attendant l’arrivée des brigades de l’Extrême-Nord, il s’y occupa des Montagnais de la région:

Tous ceux que j’ai vus de cette tribu, écrit-il à Mgr Provencher, savent prier Dieu plus ou moins bien, et connaissent les principales vérités de la religion. Ils ont un respect infini pour le missionnaire, qu’ils regardent comme Jésus-Christ lui-même.

Ils me disent que toutes les tribus, d’ici au Pôle nord, soupirent après la connaissance du Dieu vivant...

Enfin les «barges du Pôle» arrivèrent, et le missionnaire écrivit encore à son évêque:

J’ai vu, au Portage la Loche, quelques sauvages de la rivière Mackenzie, Peaux-de-Lièvres, Loucheux, Esclaves, Plats-Côtés-de-Chiens, Castors, etc., dont les heureuses dispositions m’ont singulièrement touché. «Nous désirons, comme les Montagnais, me disent-ils, apprendre les nouvelles que tu viens apporter dans ces pays. Nous faisons pitié, car nous ne connaissons pas Dieu; mais nous désirons le connaître, et nous voudrions aussi, quand nous mourrons, aller dans le beau pays où Dieu place les bons vivants. Viens nous voir! Fais nous charité!» Ma réponse affirmative les remplit de joie...

Cette connaissance de nos prières, trouvée par M. Thibault chez les Montagnais, ce respect surnaturel professé pour le missionnaire, ces aspirations de tous les sauvages connus jusqu’aux régions polaires, vers la religion du Dieu vivant, doivent être attribués, en grande part, à l’influence religieuse exercée par les Canadiens français catholiques.

Nous savons quel fut le rôle des coureurs-des-bois, comme explorateurs, et quel lot leur revient de la gloire que se sont décernée les découvreurs nommés par l’histoire. Mais nous n’avons rien dit encore de leur mérite principal, celui d’avoir préparé les conquêtes de l’Evangile, parmi les nations sauvages.

Un petit nombre des voyageurs des Pays d’en Haut furent, il est vrai, des semeurs d’impiété; et Mgr Taché déplora qu’ils eussent rendu très difficile la conversion de certains groupes qu’ils avaient corrompus, chez les Sauteux surtout. Mais le grand nombre, presque tous, respectèrent les lois de Dieu. Si plusieurs se laissèrent aller à des faiblesses, qui, d’ailleurs, nous scandaliseraient plus qu’elles ne scandalisèrent les Indiens eux-mêmes, ils ne furent jamais irréligieux. Ils s’étaient détachés de ces rivages de France, qu’embaumait encore la foi du pêcheur normand, breton, vendéen, au temps,

Où tous nos monuments et toutes nos croyances
Portaient le blanc manteau de leur virginité.

Au milieu de leurs égarements, ils s’étaient souvenus du catéchisme de leur enfance. Ils ne blasphémaient pas. Ils baptisaient leurs enfants mourants. Ils priaient sur le corps de leurs défunts. Ils savaient redire à ceux qui les sollicitaient à l’injustice le vieux dicton: «Je suis pauvre, mais, Dieu merci, j’ai de l’honneur!» Et, lorsqu’au feu du bivouac, les chefs sauvages leur racontaient les chasses d’antan et les danses des ancêtres, eux, les fils de la France et de Québec, racontaient, en retour, les histoires qu’ils avaient apprises de leurs pères, et parlaient du vieux curé qu’ils n’avaient qu’entrevu, mais dont le souvenir avait laissé au fond de leur âme comme un rayon de Dieu:

«—Oui, ils viendront un jour à vous, les hommes de ce Dieu, disaient-ils. Vous les reconnaîtrez à leur robe noire. Vous ne pourrez vous y tromper, car ils n’auront pas de femme. N’écoutez par les priants mariés. Mais le prêtre, l’homme de la prière véritable, suivez-le. Il vous conduira au bonheur, dans la terre du Grand Esprit.»

Ainsi firent-ils naître le désir de la foi. Leur prédication fut comme une imprégnation inconsciente, mais profonde, une germination lente, mais vivace, que la main du missionnaire n’eut qu’à bénir pour la faire éclore.[22]

 

Cependant le pont de passage par excellence, jeté par les voyageurs des Pays d’en Haut, entre les sauvages païens et le missionnaire catholique, fut une race moyenne, issue de la blanche et de la rouge: la race métisse.

Mgr Taché comptait, en 1869, dans le Nord-Ouest, les mélanges de quatorze nations civilisées et de vingt-deux tribus indigènes.

Tous les enfants de ces alliances sont désignés par le nom de Métis (half-breed). La classification populaire les répartit en métis anglais et en métis français, les premiers ordinairement protestants et les autres catholiques.

Les Métis français—ou Bois-Brûlés—furent les plus nombreux, les plus distingués, les plus beaux. Mgr Taché, qui aima particulièrement cette intéressante famille de son vaste bercail, disait:

Les Métis sont une race de beaux hommes, grands, forts, bien faits. Quoique, en général, ils aient le teint basané, cependant un très grand nombre sont bien blancs et ne portent aucune trace de provenance sauvage. Les Métis sont d’intrépides et infatigables voyageurs. Ils étonnent par leur force et leur agilité dans les voyages d’hiver. Ils courent habituellement, et paraissent rarement en éprouver même de la fatigue. Les voyages d’été, en barge surtout, exigent un redoublement de vigueur qui ne leur fait point défaut.



Famille de métis au fort Providence. Les quatre générations (Remarquer le retour au type mongol)

Famille de métis au fort Providence.
Les quatre générations
(Remarquer le retour au type mongol)

Habitués à la chasse du bœuf sauvage (bison, buffalo), les Métis (de la prairie) forment la cavalerie la plus adroite qu’il y ait au monde. Les chevaux dressés à cette chasse sont d’une ardeur étonnante; mais l’habileté des hommes surpasse tout ce que l’on peut s’imaginer. Les rênes d’une main et le fouet de l’autre, ils tirent sept coups de fusil (à bourre) par minute, pendant que le cheval est à la vive course. Il en est même un qui, dans un pari, a chargé cinq coups à balle pendant que son cheval faisait un arpent, bride abattue. Plusieurs n’ont tiré le cinquième coup que quelques pas après avoir dépassé la borne. Puis, il ne tirent pas au hasard, car chaque coup abat un buffalo. Souvent, pour s’amuser en galopant ainsi, ils logent une balle dans les flancs d’un oiseau qui passe au-dessus de leur tête. Ce qu’il y a de plus étonnant encore, c’est qu’ils reconnaissent toujours, ou presque toujours, les animaux qu’ils ont tirés; et pourtant il y a jusqu’à trois cents chasseurs qui poursuivent en même temps la même bande de vaches. De temps en temps, ils mettent deux ou trois grains de plomb avec leur balle, pour reconnaître plus facilement leur proie. Un bon chasseur tue jusqu’à cent vaches pendant une chasse.

Les Métis semblent posséder naturellement une faculté propre aux sauvages et que les autres peuples n’acquièrent presque jamais: c’est la facilité de se guider à travers les forêts et les prairies, sans aucune autre donnée qu’une connaissance d’ensemble, qui est insuffisante à tout autre, et dont ils ne savent pas toujours se rendre compte à eux-mêmes...

On peut ajouter qu’ils sont intelligents. Ceux qui ont eu l’occasion de s’instruire ont montré en général des talents distingués; et, dans les différents rangs de la société, on en a vu remplir avec honneur les emplois qui leur étaient confiés. Ils apprennent les langues avec une facilité étonnante...

C’est dans les voyages que l’on a lieu d’admirer leur dextérité, sans laquelle on ne pourrait se tirer des mauvais pas que l’on rencontre en franchissant nos vastes solitudes. Bien des officiers du génie, ou même de génie, pourraient prendre ici des leçons utiles...

Les Métis sont sensibles, hospitaliers, généreux jusqu’à la prodigalité. Une heureuse disposition encore, c’est leur patience dans les épreuves. Là où d’autres s’emportent, jurent et blasphèment, eux rient, s’amusent et prennent le contretemps de la meilleure grâce du monde...

Le défaut le plus saillant des Métis est, ce me semble, la facilité de se laisser aller à l’entraînement du plaisir. D’une nature vive, ardente, enjouée, il leur faut des satisfactions, et, si une jouissance se présente, tout est sacrifié pour se la procurer. De là, une perte considérable de temps, un oubli trop facile, quelquefois, des devoirs importants, une légèreté et une inconstance de caractère qui sembleraient l’indice naturel de vices plus grands que ceux qui existent véritablement...

Les métis, dont parle Mgr Taché, étaient plus de 15.000, il y a cinquante ans. Aujourd’hui, leurs descendants sont lamentablement clairsemés, parmi les populations blanches du grand Ouest canadien. Mais leur mission d’intermédiaire entre le prêtre de la religion rédemptrice et les Indiens fut bien remplie.

Les survivants de Saint-Boniface, groupés en l’Association de l’Union nationale métisse, l’ont rappelé dans une adresse, lue par leur président, le digne M. Guillaume Charette, à S. G. Mgr Béliveau, le 25 juillet 1918, en la célébration du centenaire de l’arrivée de Mgr Provencher, à la Rivière-Rouge:

Fondés au sein de la barbarie, les premiers foyers des Bois-Brûlés (métis français) nourrissaient pourtant une tradition: celle de la patrie légendaire de leurs pères. Exilés pour la plupart sans retour, ils ne manquaient jamais d’évoquer, dans leurs courses et sous le wigwam familial, la pensée du toit paternel, de parler du pays lointain et mystérieux, et de nourrir l’espoir que leurs enfants prieraient un jour le Dieu qu’eux-mêmes avaient appris à invoquer dans leur enfance... Ils avaient conservé l’héritage des enseignements reçus sur les genoux de leurs mères, là-bas, sur les bords enchanteurs du majestueux Saint-Laurent, berceau de la Nouvelle-France... Fidèles à la mission reçue sur la terre laurentienne, ces avant-coureurs apostoliques ont, à leur insu, préparé les voies de la Providence, et les prêtres vont trouver en eux, ainsi qu’en leurs enfants, les Métis, des guides sûrs et fidèles au milieu des dangers de toutes sortes et au sein des tribus souvent hostiles, qui se partagent les déserts de l’Ouest... De descendance française et catholiques, nous devenions les auxiliaires attitrés des missionnaires, avec la charge et l’honneur de perpétuer ici la mission de nos pères canadiens...

Canadiens et métis furent bien, en effet, les auxiliaires du missionnaire, après avoir été ses précurseurs, dans l’établissement de l’Evangile. Ils furent ses guides dans les mystères de la prairie et de la forêt. Ils furent ses maîtres dans les langues sauvages. Ils furent parfois les sauveurs de sa vie. A chaque pas, depuis l’origine jusqu’à nos jours, l’histoire des missions du Nord-Ouest, du Nord et de l’Extrême-Nord retrouve leurs traces vives dans les chemins de la foi, comme dans les chemins de neige.

 

Si M. Thibault alla vers les tribus lointaines du Nord, ce fut à la demande d’une délégation française envoyée, en 1840, à Saint-Boniface, par les Indiens du versant est des montagnes Rocheuses, et conduite par un Piché. De Saint-Boniface à Edmonton, il eut pour guide et serviteur un Laframboise; et, d’Edmonton aux montagnes Rocheuses, un Gabriel Dumont. En 1844, lorsqu’il se trouvait chez les Montagnais du lac Froid, il fut amené à visiter le lac la Biche. Comment? Il va nous le dire:

Un vieux Canadien, Joseph Cardinal, natif de Saint-Laurent, près de Montréal, vint me prier de me rendre au lac la Biche, où sa famille était réunie pour m’attendre. Que ne peut le souvenir de l’enfance! Précieuse impression puisée sur le sein maternel, et gravée en caractères ineffaçables au cœur de l’homme! Ce bon vieillard, écrasé sous le poids de ses quatre-vingt-huit années, me guida à travers les bois et mille embarras difficiles à franchir, jusqu’au lac la Biche, à dix journées de marche à pied. J’y rencontrai une quinzaine de familles qui me reçurent avec une reconnaissance infinie. Tous se confessèrent plusieurs fois et furent assidus aux exercices de la mission qui durèrent quinze jours.

Au grand rendez-vous du Portage la Loche, M. Thibault trouva un métis de la nation dénée, qui, après sa conversion, gagna la reconnaissance de tous les missionnaires de l’Athabaska-Mackenzie.

C’était un vieillard à barbe longue—frappante exception chez les métis—et toute blanche depuis longtemps. On le connut sous les noms de vieux Beaulieu, patriarche Beaulieu, patriarche de la rivière au Sel.[23]

Les prouesses de ce Beaulieu charpenteraient un roman de réalité, aux contrastes extrêmes, et qui s’intitulerait admirablement, lui aussi, Du Diable à Dieu.

Il ne sut jamais son âge. Mais il dut dépasser le siècle, car il ne mourut qu’en 1872, et il se souvenait d’événements bien antérieurs à l’arrivée de Sir Alexander Mackenzie, que son père, François Beaulieu, avait conduit aux bouches du Mackenzie, en 1789, et à l’océan Pacifique, en 1793.

Sa mère, une Montagnaise, l’éleva dans le paganisme.

La force colossale dont il était doué fut mise à prix par les compagnies rivales, qui lui offraient la présidence de leur escouade de boulets (bully), espèce d’hommes-bœufs, policiers aux poings de fer, bretteurs d’attaque et défense dans les assauts qui se livraient aux fourrures des sauvages.

Beaulieu était le boulet de la Compagnie du Nord-Ouest (les Français), sur le Grand Lac des Esclaves, en face du poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson (les Anglais), lorsque son bourgeois fut trouvé noyé dans la baie qui séparait les deux établissements. On crut à un assassinat, inspiré par la jalousie commerciale, et Beaulieu fut député pour la vengeance.

Le soir venu, il part en canot d’écorce, seul, avec son fusil à pierre, et aborde sous la fenêtre de la cabane. A travers le parchemin, il remarque le bourgeois, entouré des engagés, et fumant paisiblement sa pipe, les pieds au feu de l’âtre. D’un coup d’épaule, il fait voler la porte. L’instant d’après, le bourgeois tombe foudroyé. Beaulieu se met aussitôt à recharger son fusil; mais tous les bras se jettent sur lui. Garrotté, il défie encore ses hommes et les insulte.

—Tais-toi, lui dit alors le commis, subalterne de celui qui était étendu là, dans sa mare de sang. Dis-nous quel salaire il te faut, et sois notre bully! Nous te voulons! Ne retourne pas avec ces chiens du Nord-Ouest. Allons, vite! Fais ton prix, et nous te délions!

Beaulieu accepta le marché et ne quitta plus la Compagnie de la Baie d’Hudson. On ne fit plus prestement aucun empereur romain.

Sa qualité de métis, son intelligence, sa force et sa brutalité lui avaient valu d’être choisi pour chef par les sauvages de la région. Tout tremblait devant lui. De temps à autre, afin d’entretenir la terreur de son prestige, il surgissait dans un camp indien; d’un coup de son coutelas, il fendait la paroi d’une loge afin d’y entrer debout; et, en quelques secondes, il poignardait l’assemblée, figée d’épouvante. Il en voulait particulièrement aux Plats-Côtés-de-Chiens, parce qu’ils avaient tué son frère.

—Tiens, regarde, disait un de ces Indiens au missionnaire du fort Rae, en se penchant sur l’anfractuosité profonde d’un rocher, regarde, là, au fond, la forme de ce crâne et de ces épaules, sous la mousse. C’est mon père. Beaulieu l’emmena à la chasse. Arrivé ici, il l’attacha à cet arbre que tu vois. La semaine suivante, il repassa. Mon père était mort, et Beaulieu jeta son corps là, dans le grand trou.

Don Juan du désert, il eut jusqu’à sept femmes en même temps, et jamais moins de trois. Les Dénés étaient polygames, chacun s’adjugeant autant d’épouses qu’il en pouvait nourrir.

 

De Dieu, de la religion, Beaulieu ne savait rien. Il ne se rappelait que vaguement ce que lui avait dit son père; et ces notions restaient confondues, en son esprit, avec les superstitions païennes, sans éveiller sa conscience.

Un printemps, arriva au fort Résolution, pour être placé sous ses ordres, un jeune Canadien français, de Montréal, nommé Dubreuil, homme doux, charitable, obéissant, toujours respectueux de ses maîtres. Cela frappa Beaulieu. Il l’observa. Surpris de le voir s’agenouiller, matin et soir, auprès de sa couchette, intrigué du grand signe de croix qui commençait et finissait cette cérémonie, il voulut s’informer. Dubreuil lui dit qu’il priait le bon Dieu et la sainte Vierge Marie.

—Mais est-ce que moi aussi, je pourrais connaître Dieu et la sainte Vierge, et les aimer, et les prier, demanda-t-il?

Dubreuil put commencer à instruire sur-le-champ son fougueux catéchumène, et il vit bientôt se débattre sous les étreintes du paganisme et de sa nature demi-sauvage une âme droite, avide de la vérité.

Sur ces entrefaites, on apprit que M. Thibault se disposait à venir au Portage la Loche.

—C’est lui qui est le prêtre, l’homme de la prière, dit Dubreuil. Va le rencontrer. Il te dira ce qu’il faut faire pour servir le bon Dieu et pour sauver ton âme.

Beaulieu équipa le plus long et le plus large de ses canots d’écorce, le remplit de ses femmes et de ses enfants, et partit pour le Portage la Loche, emmenant à sa suite tous les Indiens qu’il avait trouvés en état de faire le voyage.

La conversion de Beaulieu fut complète. Le reste de sa vie fut consacré à une pénitence et à un apostolat ininterrompus. Il se constitua le protecteur, le serviteur, et souvent le pourvoyeur des missionnaires du lac Athabaska et du Grand Lac des Esclaves. La rivière au Sel, sa résidence depuis son baptême, se trouvait à mi-chemin entre ces lacs. De chez lui, il allait au-devant du Père. Rien n’était trop beau, ni trop riche pour le missionnaire devenu son hôte. Il lui gardait un logement, une chambre-chapelle. Il se faisait sacristain, répétiteur et commentateur des sermons. Le P. Gascon apprit de lui le montagnais, et Mgr Grandin alla se perfectionner dans cette langue, à la rivière au Sel. Beaulieu vénérait spécialement Mgr Grandin, et Mgr Grandin vénérait Beaulieu. Le prélat lui bénit, en 1861, une grande croix, sur un cap de la grève. A cette croix, Beaulieu fit son pèlerinage quotidien, jusqu’à sa mort. Par les froids les plus rigoureux, on l’y voyait agenouillé, tête nue, récitant son chapelet pour les morts de la tribu, pour sa famille, pour tous ceux surtout auxquels il avait fait du mal. Il pleurait tous les jours sur ses fautes passées. Mgr Faraud disait qu’il avait reçu, avec sa conversion, le don des larmes, qui fut le privilège de plusieurs saints.

—Ah! que n’ai-je connu plus tôt le bon Dieu, répétait-il! Comme je l’aurais aimé! Pardon, mon Dieu, pour mes péchés!

Une des pratiques de son expiation fut la charité envers les pauvres. Il recueillait les orphelins, pour en faire de bons chrétiens et de bons chasseurs. Une centaine de ces petits lui durent leur salut, avant l’arrivée des Sœurs Grises.

Sur ses derniers jours, il se fit transporter dans les lieux témoins de ses anciens désordres, afin de faire apologie, comme il disait, pour ses scandales.

 

Un des fils du patriarche Beaulieu, Pierre, qui vit encore au Grand-Lac des Esclaves, nous a raconté la scène du Portage la Loche, à laquelle il se souvenait d’avoir assisté avec son père, en 1845. Dans une grande tente en branchages, construite par les Montagnais, M. Thibault avait prêché, chaque jour, matin, midi et soir. Instruits de leurs devoirs, les Indiens avaient renvoyé leurs femmes illégitimes, tout en leur promettant de les nourrir, si elles ne se mariaient pas. Tous sollicitèrent le baptême; mais le missionnaire ne le donna qu’aux enfants et aux adultes les mieux préparés. Puis, il promit aux Montagnais qu’il reviendrait à eux, l’année suivante.

 

Reparti, en effet, du lac Saint-Anne, le 4 mars 1846, pour le Portage la Loche, et, il l’espérait même, pour le Grand Lac des Esclaves, M. Thibault trouva sa route jalonnée d’infortunes. Il «marcha plus de deux mois pour faire un trajet de douze journées».

Il ne put dépasser l’Ile à la Crosse, où l’attendait le désastre de la calomnie. Une langue satanique avait dit à ses néophytes:

Vous êtes bêtes, vous, Montagnais, d’écouter M. Thibault, qui cherche à vous baptiser pour avoir une grosse pièce d’argent à chaque personne qu’il baptise. La prière n’est pas faite pour vous qui êtes noirs, mais pour ceux que Dieu a faits avec de la terre blanche. Vous allez tous faire pitié: les maladies vont vous prendre; vous allez mourir... M. Thibault se rit de vous et se vante de vous avoir dupés. Ne l’écoutez plus. Du reste, il a été assassiné par les Pieds-Noirs...

«Ces noirceurs volent de bouche en bouche, écrit M. Thibault, et ce pauvre peuple frappé de stupeur est dans un état de trouble et d’anxiété que je ne puis dissiper, parce que mon arrivée tardive les a fait se disperser...

«Ainsi je me trouve dans l’obligation pénible d’abandonner le projet que j’avais formé de me rendre jusqu’au premier fort de la rivière Mackenzie. Je n’ai point de guide, ni d’interprète. Avec mes chevaux exténués, qui refusent d’avancer, je n’arriverais pas au rendez-vous fixé pour rencontrer les sauvages, et je me verrais, comme ici, à chaque poste intermédiaire, dans une solitude qui dévore le cœur du missionnaire.»

 

M. Thibault retourna donc, «pleurant dans son cœur», au lac Sainte-Anne. Son humilité lui cachait que ses larmes jetaient sur le champ de son apostolat la rosée qui lui manquait encore, et qu’ainsi s’achevait son rôle de planteur de la foi dans l’Extrême-Nord.

Il avait semé en 1845, arrosé en 1846. Aussitôt Dieu donna la croissance.

Cette année même 1846, en effet, l’Eglise catholique prit possession définitive de la nation dénée par M. l’abbé Laflèche et le Père Taché, qui arrivèrent de Saint-Boniface à l’Ile à la Crosse, deux mois après le départ attristé de M. Thibault.

M. Laflèche fut le dernier des prêtres séculiers, et le Père Taché le premier des Oblats de Marie Immaculée qui eurent l’honneur d’aller porter si loin la parole de Dieu.

 

Certes, ils ont valeureusement combattu, les prêtres séculiers missionnaires. Mais ils étaient trop peu—douze en 26 ans—; et l’assurance du renfort ne pouvait leur être donnée. Il manquait à leur phalange les secours et les soldats de réserve que les congrégations organisées peuvent promettre. C’est pourquoi Mgr Provencher désira des religieux. Il chargea de cette cause Mgr Bourget, évêque de Montréal.

Tous deux cherchaient des Jésuites. Ils trouvèrent des Oblats.

Les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée arrivèrent à Montréal en 1841, et à Saint-Boniface en 1845.

 

Il ne nous sied pas d’apprécier l’œuvre générale de nos confrères dans le territoire qui fut longtemps l’unique diocèse du Nord-Ouest. Mais la voix la plus autorisée, celle de Mgr Béliveau, archevêque actuel de Saint-Boniface, a daigné le faire, au cours de sa lettre pastorale, annonçant les fêtes du centenaire de Mgr Provencher (1818-1918). Nous en remercions Sa Grandeur, et nous nous permettons de retenir, pour nous encourager à plus de vertus, ses réconfortantes paroles:

«En ce centenaire de la fondation de l’Eglise de Saint-Boniface, il nous incombe d’envoyer un message de religieuse gratitude au siège épiscopal de Québec qui nous donna le premier évêque et aux différents diocèses détachés plus tard de ce centre. C’est de la Province de Québec que vinrent les ouvriers de la première heure; c’est d’elle que sont accourus la plupart de ceux et de celles qui travaillent encore à l’œuvre de Dieu dans nos pays de l’Ouest.

«A Dieu ne plaise que nous voulions reléguer dans l’ombre les vaillants missionnaires venus de l’ancienne mère patrie. Ici, comme sur toutes les plages du monde, la noble France resta fidèle à son esprit apostolique, et c’est vers cette terre classique du dévouement que le premier évêque de Saint-Boniface tourna les yeux pour assurer, par de nouvelles recrues de missionnaires, la conservation et le progrès de son œuvre...

«En 1845, l’objet de ses désirs était réalisé, et le Rév. Père Aubert, accompagné du Frère Taché, débarquait à Saint-Boniface.

«Le vieil évêque, courbé sous le fardeau des infirmités plus encore que sous celui des ans, put alors entonner son Nunc dimittis. L’avenir de ses missions était assuré.

«Combien il nous est doux, à nous humble successeur du premier évêque de Saint-Boniface, de reconnaître hautement le mérite de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée dans le développement donné à l’œuvre de Mgr Provencher! Si ce grand évêque fut vraiment le fondateur de notre église, on peut affirmer, sans crainte, et il faut le proclamer en toute justice, que les Oblats ont partagé de la façon la plus glorieuse les honneurs de cette fondation. Sans eux, qui peut dire ce que serait devenue une œuvre si laborieuse, et qui avait coûté au premier évêque de Saint-Boniface tant de sacrifices!

«Les Oblats ont été dans toute la force du terme les missionnaires de l’Ouest, et les églises florissantes, nées sous leurs pas, organisées par leurs soins, fécondées par leur dévouement, ne sauraient le reconnaître trop hautement.

«La devise de leur Congrégation est celle du divin Maître: Evangelizare pauperibus misit me. Il m’a envoyé évangéliser les pauvres. Par quelle merveilleuse application elle s’est ici réalisée! Quoi de plus pauvre à tous les points de vue que ces immenses régions de l’Ouest canadien! Il fallait des apôtres au cœur de feu pour porter le flambeau de la foi dans les glaces des grands lacs du Nord-Ouest, et jusqu’au pôle nord...[24]»



CHAPITRE VII

BERCEAU D’ÉVEQUES

L’Ile de la Crosse.—«Vive le Nord et ses heureux habitants!»—Mgr Laflèche, évêque des Trois-Rivières.—Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface.—Mgr Faraud, vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie.—Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert.

C’est à Bethléem, dans la nuit la plus froide de l’hiver oriental, dans l’étable la plus misérable de la Palestine, que naquit au vieux monde le Pontife des pontifes. C’est à l’Ile à la Crosse, la plus glaciale, la plus pauvre et la plus lointaine, alors, des missions du Nouveau-Monde, que naquirent à l’épiscopat quatre grands évêques du Canada, futurs pasteurs d’églises magnifiques: Mgr Laflèche, Mgr Taché, Mgr Faraud, Mgr Grandin.

Sur Mgr Laflèche devait reposer l’église des Trois-Rivières; sur Mgr Taché, l’église de Saint-Boniface; sur Mgr Grandin, l’église de Saint-Albert; sur Mgr Faraud, l’église d’Athabaska-Mackenzie.

 

M. Laflèche, prêtre séculier, et le Père Taché, Oblat de Marie Immaculée, arrivèrent les premiers au Bethléem du Nord.

«—Allez, leur dit Mgr Provencher, répondant aux sollicitations de M. Thibault, allez vers les tribus nouvelles qui se lèvent à la lumière de la foi; allez aussi loin que vous le pourrez.»

Ils partirent de Saint-Boniface, le 8 juillet 1846. Ayant remonté, en barges et canots, les 400 lieues de lacs et de rivières que nous savons, ils s’arrêtèrent, le 10 septembre, à l’Ile à la Crosse, point de ralliement d’un district «presque aussi étendu que la France entière, où erraient des sauvages montagnais et cris, dont le nombre ne s’élevait pas à deux mille.»

Ils décidèrent que là serait le centre de la première paroisse de l’Extrême-Nord, et ils dédièrent la mission à saint Jean-Baptiste, Patron des Canadiens Français.

Aussitôt, ils poursuivirent l’évangélisation entreprise par M. Thibault. Comme il était trop tard pour bâtir, ils acceptèrent l’invitation du bourgeois, le bon M. Mackenzie, et s’installèrent dans la petite chambre qu’il leur offrit.

Les voilà, tous deux, sous la conduite d’un Indien aveugle et qui ne sait pas le français, à l’étude du montagnais et du cris. Le sauteux, qu’ils avaient appris ensemble, l’hiver précédent, à Saint-Boniface, ne pouvait leur servir.

«—Le cris n’est pas une langue difficile, observe le Père Taché; mais le montagnais, quant à la prononciation, surpasse tout ce que j’avais imaginé de difficulté.»

«—On craint de se déraciner la luette, ajoute M. Laflèche, tant il faut que la langue fasse de contorsions dans la bouche.»

 

A l’approche du printemps 1847, avant la fonte des neiges, le Père Taché, laissant à M. Laflèche, dont la santé était plus frêle, le soin de garder la résidence, se dirigea sur le lac Vert, à 50 kilomètres au sud, afin de baptiser un vieux chef cris gravement malade.

Quinze jours après son retour de cette expédition, il reprit les raquettes et courut au lac Caribou, à 160 kilomètres au nord-est. Il arriva parmi les Montagnais de ce poste, le 25 mars, jour de l’Annonciation. Le bonheur qu’il éprouvait à comparer sa mission de premier messager de la Bonne Nouvelle chez ces païens, avec celle de la divine Marie, lui fit oublier sa fatigue.

Après trois mois d’absence, il rejoint son «angélique compagnon», ainsi qu’il appelle M. Laflèche. Il le trouve occupé à construire leur maisonnette et à défricher le petit jardin.

Le 20 août, il s’embarque «dans un petit canot, avec deux sauvages et un jeune métis», pour un voyage de 360 kilomètres au nord, jusqu’au lac Athabaska[25].

De retour, le 5 octobre, à l’Ile à la Crosse, il voit la maisonnette presque finie et couverte de terre; mais «encore toute ouverte au froid, à cause des interstices béants entre les troncs d’arbres qui formaient les murs.»

Tous deux se mirent au bousillage.

Mais voilà, écrit le Père Taché, voilà que l’air extérieur, mécontent de ce que nous lui refusons l’hospitalité, entreprend de se venger: il se niche dans la cheminée et nous renvoie au nez toute la fumée. Après quinze jours, nous étions à la veille d’être métamorphosés en jambons, ce qui nous décida à construire une autre cheminée... Nous étions chez nous, pauvres et dénués de tout, mais heureux de notre sort... Le bonheur et la satisfaction qui, souvent, n’habitent point les palais des grands, règnent dans notre cabane.

Mais il lui faut ajouter aussitôt:

Comme compensation de ces jouissances, la santé de M. Laflèche se trouva très compromise. Un travail excessif avait développé un mal opiniâtre. Le rhumatisme dont il souffrait déjà se changea en bosses, puis en plaies aussi incommodes que pénibles.

De son côté, M. Laflèche attribuait gaiement son mal «à la paresse qui l’avait retenu sédentaire, tout l’été, à l’Ile à la Crosse.»

Pour me punir, le bon Dieu m’envoya un rhumatisme qui me tourmenta longtemps, et pour m’empêcher d’oublier la leçon, il a eu soin, en le retirant, de me laisser boiteux.

Il boita toujours, et ce fut sa consolation de conserver, jusqu’au seuil de son éternité, ce stigmate de son apostolat dans les missions sauvages.

A mesure que M. Laflèche s’affaiblissait, le Père Taché se fortifiait. C’était déjà le «voyageur infatigable qu’il n’était pas commode de dépasser sur la route», et pour qui «les raquettes, comme les canots, semblaient n’avoir que des charmes.»

«Un jour les rôles changeront: Mgr Taché, le grand voyageur, sera condamné à l’immobilité dans son palais, pendant que Mgr Laflèche, l’ancien infirme, parcourra les continents et traversera les mers sans fatigue.»

L’hiver 1847-1848 n’améliora pas l’état du malade. Les plaies s’agrandissaient. Mais le Père Taché versait sur les souffrances de son frère bien-aimé tous les soins de sa tendresse.

Plus tard, lorsque l’évêque des Trois-Rivières, rendu à la santé du corps, saignera par les innombrables entailles de son âme, sous les coups d’une infortune qu’il comparera à celle de Job, l’archevêque de Saint-Boniface arrivera, fidèle, auprès de son ami, se prévalant de son titre d’infirmier, acquis à l’Ile à la Crosse, pour répandre de nouveau sur chaque plaie ravivée le vin et l’huile de sa charité.

Mais, à l’Ile à la Crosse, M. Laflèche ne souffrait que dans son corps. Son âme rayonnait d’une joie paisible, qui imprégnait jusqu’à la remuante gaieté de son confrère.

Ni l’un ni l’autre n’eussent échangé leur misère contre les lambris des rois.

 

Au mois de juillet 1848, une voix vint s’adjoindre à ce concert fraternel et former le «trio bienheureux»: le Père Faraud:

«—Le Père Faraud, qui nous arrive, plein de jeunesse, de force et de bon vouloir!»

Le Père Taché «se croit au paradis de voir enfin un Oblat», et M. Laflèche jouit du bonheur mutuel de ses compagnons religieux. Ceux-ci proclament M. Laflèche leur supérieur régulier, et rivalisent d’affection pour l’aimer, comme de dévouement pour le soigner.

Sauf une absence du Père Taché qui retourna au lac Athabaska, les mois qui allèrent de juillet 1848 au printemps 1849 furent les plus heureux de toute la vie des trois futurs évêques.

Plus ils se voyaient pauvres et sevrés du monde, dans leur «baraque», plus les cœurs s’unissaient dans l’indivisible charité. Le service de Dieu et des âmes fini, les prescriptions de la règle des Oblats observées, c’était le tour «des histoires, des rires et des chansons». Le refrain revenait, toujours le même:

«—Vive le Nord et ses heureux habitants!»

On le chantait en toutes mesures et démesures, en lavant les écuelles de fer blanc, en rôtissant le poisson à la broche, en croquant la viande sèche, en attisant le foyer ouvert où pétillait la bûche ancestrale. On le chantait de toutes voix: M. Laflèche en virtuose, le Père Taché assez bien, le Père Faraud très mal. Mais tous trois du même cœur chantaient: «Vive le Nord, et ses heureux habitants!»

Septuagénaires, les trois évêques rechanteront encore, en se revoyant, cet allegro de leur jeunesse; mais la mélancolie voilera leur accent; et, lorsque dans leur carrière de labeur, ils s’arrêteront un instant pour s’écrire, ils se rediront l’un à l’autre:

«—Vous souvenez-vous, cher Seigneur et ami, du temps où nous chantions: Vive le Nord et ses heureux habitants?... Oh! qu’il est donc passé, ce temps! Mais c’était le bon temps!...»

 

Brusquement, le courrier de 1849 vint briser la fête de l’Ile à la Crosse. Deux lettres de la Rivière-Rouge: l’une du Père Aubert, supérieur des Oblats de l’Ouest, pour les Pères Taché et Faraud; l’autre de Mgr Provencher, pour M. Laflèche.

 

La lettre du Père Aubert disait:

La Révolution (1848) survenue en France tarira peut-être les ressources de la Propagation de la Foi; peut-être aussi serons-nous obligés de laisser l’œuvre commencée. Ne poussez donc pas plus avant; mais bornez à l’Ile à la Crosse vos soins et vos travaux.

Les deux jeunes Oblats restèrent d’abord consternés. Puis, ils ouvrirent la pauvre alcôve, que M. Laflèche avait disposée pour conserver le Divin Compagnon de l’exil, et firent une prière. Se relevant, ils écrivirent au Père Aubert:

La nouvelle que contient votre lettre nous afflige, mais ne nous décourage pas. Nous savons que vous avez à cœur nos missions; et nous, nous ne pouvons supporter l’idée d’abandonner nos chers néophytes et nos nombreux catéchumènes. Nous espérons qu’il vous sera toujours possible de fournir du pain d’autel et du vin pour le Saint Sacrifice. A part cette source de consolation et de force, nous ne vous demandons qu’une chose, la permission de continuer nos missions. Les poissons du lac suffiront à notre existence et les dépouilles des bêtes fauves à notre vêtement. De grâce, ne nous rappelez pas.

La lettre de Mgr Provencher mandait M. Laflèche à Saint-Boniface, pour «affaires très importantes».

Les Pères Faraud et Taché ne s’y méprirent pas: l’affaire importante, c’était l’épiscopat; et ils s’en fussent réjouis pour leur ami commun, s’ils ne l’avaient vu si triste de les quitter.

M. Laflèche partit, en juin 1849. Il ne devait jamais revoir l’Ile à la Crosse.

«Il emportait avec lui les regrets de tous ceux qui l’avaient connu. Estimé, respecté, chéri de tous, il put voir, aux larmes abondantes versées à son départ, qu’il n’avait pas travaillé pour des ingrats. Ses compagnons, plus que tous les autres, avaient été à même d’apprécier ses aimables qualités.»

 

Dès l’automne, le Père Faraud s’en fut établir la mission inaugurée par le Père Taché, au lac Athabaska.

Le Père Taché reprit ses voyages aux extrémités de sa paroisse de l’Ile à la Crosse, jusqu’en 1851, date où il fut rappelé, à son tour, à Saint-Boniface.

L’été 1849 marqua donc la séparation des trois amis. Ils se revirent, ils s’écrivirent; mais ils n’habitèrent plus jamais ni la même cabane, ni le même palais.

Nous devons à ces chefs des «planteurs de la foi» de redire les grandes dates de leur vie apostolique.

Mgr Louis-François Laflèche (1818-1898)

Il naquit à Sainte-Anne-de-la-Pérade, province de Québec, le 4 septembre 1818.

Il enseignait la rhétorique, au collège de Nicolet, quand Mgr Provencher le gagna à la cause de ses missions sauvages.

L’abbé Laflèche dit adieu au séduisant avenir que lui promettait sa patrie, se fit ordonner prêtre, et partit, en canot d’écorce, le 27 avril 1844, pour la Rivière-Rouge.

Il fut douze ans missionnaire au Nord-Ouest.

Jusqu’à son départ pour l’Ile à la Crosse, il s’occupa des Sauteux. Lorsqu’il revint de l’Ile à la Crosse, il trouva Mgr Provencher très avancé dans ses démarches pour le faire nommer son coadjuteur.

Le vieil évêque du Nord-Ouest avait écrit à ses collègues de Québec et de Montréal:

Celui-que je voudrais avoir, c’est M. Laflèche, que j’ai emmené dans cette intention... C’est lui que je demanderai... Je sais qu’il n’acceptera pas volontiers; il fera comme bien d’autres, il pliera beaucoup pour accepter le fardeau, plus réel ici qu’en bien d’autres places. Il passera trente ans avant que la destinée qu’on lui prépare s’accomplisse. Il est bien instruit dans les sciences de collège, il est studieux, il est initié dans trois langues sauvages, parle passablement l’anglais, est doué d’un riche caractère. Ce qu’il y a de beau en lui, c’est qu’il ne sait pas ce qu’il est.

La demande officielle, envoyée à Rome en 1848, fut agréée; et les bulles de M. Laflèche arrivèrent à l’évêché métropolitain de Québec.

L’élu protesta, faisant valoir ses infirmités:

Vous voulez un coadjuteur vigoureux, et je suis infirme, dit-il à son évêque. Vous avez besoin d’un coadjuteur qui puisse parcourir à votre place ces immenses régions, et je suis plus incapable de voyager que vous. Durant les trois années que je viens de passer à l’Ile à la Crosse, il m’a fallu garder la maison et laisser les courses à mon compagnon, le Père Taché.

Voyant qu’il devait céder, Mgr Provencher garda néanmoins près de lui M. Laflèche, et lui conféra le titre de vicaire général.

M. Laflèche se jeta dans son nouveau travail. Il devint le factotum de Saint-Boniface, sur tous les théâtres accessibles à ses forces.

En 1851, pendant l’un des voyages qu’il entreprit pour accompagner les Métis à la chasse aux bisons, son escouade, qui comptait moins de 80 tireurs, se trouva tout à coup en face d’un camp formidable de Sioux. Que faire contre ces 2.000 guerriers? M. Laflèche absout en hâte ses enfants, comme s’ils allaient mourir; mais il organise également la défense, revêt le surplis et l’étole, et, se plaçant sur une butte dominante, il enflamme les courages et bénit sans relâche. Les Métis reçoivent sans fléchir les bordées des balles et des flèches, et, ripostant de leur tir rapide et précis, ils font rouler leurs ennemis dans l’herbe, comme des buffalos abattus. A la fin, les Sioux regardèrent «l’homme habillé de blanc sur le côteau» comme un manitou immunisant ses soldats et dirigeant leurs balles, et prirent la fuite, emportant leurs nombreux morts. Les Métis n’avaient que trois blessés.

 

Le 7 juin 1853, M. Laflèche ferma les yeux à Mgr Provencher. Il resta encore à Saint-Boniface, jusqu’en 1856.

C’est alors que paraissant, à 38 ans, un «invalide de l’apostolat», il dut abandonner les missions du Nord-Ouest.

Mais l’air du pays natal lui rendit la santé.

Le séminaire de Nicolet le revit comme professeur, et bientôt comme supérieur.

A ce dernier poste, Mgr Cooke vint le prendre, en 1861, pour lui confier les intérêts matériels du diocèse des Trois-Rivières.

Le 25 février 1867, forcé cette fois de répondre à la voix du Pape, il fut consacré sous le titre d’évêque d’Anthédon, in partibus infidelium, et de coadjuteur, avec future succession, de Mgr Cooke.

Les 31 ans d’épiscopat de Mgr Laflèche couvrirent le diocèse des Trois-Rivières et le Canada d’une gloire impérissable.

Cet évêque fut un saint et un lutteur de la taille des Pères et des Docteurs. Il mérita d’être appelé le Chrysostome du Canada.

Mortifié, il n’eut même pas une voiture à lui, et ses héritiers ne trouvèrent pas cent francs à se partager. Charitable, il n’y avait pour le rendre heureux qu’à lui annoncer qu’un infortuné se trouvait dans un réduit de la ville, attendant du secours: il y volait. Pieux et recueilli, on venait à sa cathédrale pour le voir prier. Eloquent, sa voix vibrante passait du ton de l’homélie, sa prédication préférée, aux envolées des discours d’apparat et à ces appels guerriers qui gagnèrent à Pie IX tant de zouaves Canadiens Français. Combatif, il s’attaquait de front à toute erreur. Educateur, il dota son diocèse de collèges et de séminaires d’où sortirent des hommes éminents pour l’Eglise et la société civile. De culture universelle, sa parole et sa plume couraient avec une égale facilité à travers tous les sujets; il conversait, comme s’il eût été de leur profession, avec un géomètre, un astronome, un chimiste, un mathématicien, un médecin, un légiste, un agriculteur, un politicien. Sa langue, naturellement châtiée, élégante, logique, de belle eau française, toujours accommodée à son thème et à son auditoire, semblait ne pouvoir tarir. La patrie Canadienne Française n’eut pas de meilleur serviteur que lui: «Plus on est prêtre, plus on est patriote», disait-il.

L’âme des vertus de Mgr Laflèche fut la conviction absolue, née d’une science profonde, et surtout d’une foi qu’il avait puisée au pays des neiges, comme à la source voisine de l’intuition divine, parmi les petits, les simples, les ignorants, auxquels Dieu se plaît à révéler des clartés qu’il dérobe aux sages de ce monde.

Evêque, il composa ses armes de deux emblèmes: un canot, pour rappeler les douze ans de vie de missionnaire, qu’il ne cessa de regretter, et une flèche, qui voulait dire «droit au but!»

Il tomba, à l’âge de 80 ans, le 14 juillet 1898, au cours d’une tournée pastorale, les armes à la main, comme il lui convenait. Regardant son éternité en face, ainsi qu’il avait regardé les hommes, il s’écria:

—Quel bonheur de croire en face de la mort!

Mgr Alexandre-Antonin Taché (1823-1894)

Les contemporains de Mgr Taché et de Mgr Laflèche s’accordent à reconnaître que le plus brillamment doué de ces deux évêques Canadiens, si grands et si semblables, fut Mgr Taché.

Voulant marquer par une considération frappante la force de conception et d’action de ce prélat, Mgr Ireland s’écriait, dans son sermon de la bénédiction de la cathédrale de Saint-Boniface, en 1908:

«—C’est grâce à l’influence de Mgr Taché que l’Ouest canadien a été conservé à la couronne britannique. Si Mgr Taché avait voulu, le drapeau américain aurait remplacé le drapeau anglais dans cette partie du Canada.»

Dans la conversation, l’illustre archevêque de Saint-Paul allait jusqu’à dire:

«—J’ai connu, en ce XIXe siècle, trois génies: Léon XIII, Gladstone et Mgr Taché.»