Le don spécial fait par Dieu à l’intelligence de Mgr Taché semble avoir été la puissance, si rare à notre condition mortelle, de la compréhension et de l’analyse simultanées. Son premier coup d’œil embrassait l’ensemble d’une question abordée, tandis que sa vive méditation en fouillait jusqu’aux derniers replis. Il avouait s’être délibérément exercé à la «manœuvre de creuser et d’approfondir», durant ses longues courses à la raquette, dans les déserts du Nord. Esprit simplificateur, il dégageait rapidement son sujet des complications et des accessoires, afin de ne régler que sur les considérations essentielles son premier jugement, qui, d’ordinaire, était le définitif. Merveilleusement assisté de sa mémoire, «il n’oubliait jamais ce qu’il avait lu ou entendu; et il citait avec une exactitude étonnante les dates et les circonstances des événements. «Ses écrits, à la phrase transparente, à la verve variée, sagace, mordante au besoin, ses études scientifiques, comme l’«Esquisse sur le Nord-Ouest de l’Amérique», ses «Mémoires sur l’Amnistie», ses «Brochures sur la Question scolaire», ses discours, prononcés dans toutes les chaires du Canada et en Europe, sa causerie enjouée, spirituelle, affable, quoique toujours réservée et polie, tout en lui imposait et plaisait, parce que tout était mesuré, et comme dicté «par l’éternel bon sens, lequel est né Français.»
Cependant la prérogative la plus riche et la plus attrayante de son âme n’était pas la clairvoyance. C’était la bonté, la bonté qui savait comprendre, pardonner, aimer sans égoïsme, parce qu’elle découlait d’une sensibilité très pure. Mgr Faraud, ayant à le consoler d’un vif chagrin qu’il avait ressenti d’une ingratitude, lui écrivait:
«Rien n’est petit chez vous, parce que tout prend sa source dans une exquise sensibilité et une extrême générosité.»
Ainsi doué, Mgr Taché devait être éloquent. Il le fut. Si la clarté de son esprit lui fournissait les raisons qui illuminent, sa sensibilité généreuse lui inspirait les élans qui entraînent. Pectus est quod disertos facit. Il était de ceux qui professent, avec Bossuet, que «la chaleur pénètre plus avant que la lumière» et que le Dieu qui «ne regarde que le fond du cœur» attend du prêtre qu’il n’en éclaire les avenues que pour aller saisir la faculté d’aimer et de se dévouer dont le cœur est le maître, et qui, mise en action dans la volonté, servante du cœur lui-même, accomplit la donation méritoire de l’âme. Là, fut le secret de tant de conversions opérées par son ministère, aussi bien que le secret de ses succès auprès des foules, pour le soutien des missions.
Les anciens de Montréal se rappellent l’impression qu’il fit, jeune évoque de l’Ouest, lorsqu’en 1861 il parut dans la chaire de Notre-Dame, afin de plaider la cause de sa cathédrale brûlée et de sa colonie de Saint-Boniface, ravagée elle-même, tour à tour, par deux incendies et par l’inondation:
J’étais alors élève des Sulpiciens, dit l’un des témoins, l’honorable juge Dubuc, j’avais hâte de voir cet évêque missionnaire dont la réputation était déjà si grande. Il monta en chaire. Nous étions tout oreilles. Son texte seul valait un long sermon. Tout le monde connaissait ses malheurs. Il commença: «Transivimus per ignem et aquam, et eduxisti nos in refrigerium.—Nous avons passé par le feu et par l’eau, et vous nous avez amenés dans un lieu de consolation.» Ce texte électrisa son auditoire à un degré que je n’ai jamais vu depuis. Dans son langage éloquent, soutenu par une voix des plus sympathiques, il parla de ses chères ouailles, les métis et les sauvages, disséminés sur un vaste territoire, de ses courses apostoliques pour porter la bonne parole à ces tribus nomades, des rudes travaux des missionnaires, des calamités qui venaient d’affliger son diocèse. Puis, il dit qu’ayant reçu déjà tant d’aumônes et de services de la population charitable de Montréal, il n’avait pas eu l’intention de solliciter de nouveaux secours; mais que des collègues et des amis l’avaient engagé à ne pas craindre de faire un nouvel appel à sa générosité. Et alors, avec cet accent ému qui lui était propre et qui allait au cœur, il ajouta: «Ah! mes frères, si Dieu vous inspire de faire quelque chose pour nos missions, donnez de bon cœur: vous ne sauriez croire combien il m’en coûte de venir encore une fois vous tendre la main.» Il fit cet appel dans des termes bien plus touchants que je ne puis le rapporter. Tous les assistants étaient saisis par l’émotion, tous donnèrent abondamment.
La «Vie de Mgr Taché» a été écrite, en deux vastes volumes (1546 pages en tout), par Dom Benoît. Rien n’y est omis. On s’y reportera. On y verra comment l’évêque de Saint-Boniface érigea, développa et soutint sa grande église de l’Ouest, contre tous les orages suscités par le fanatisme sectaire et la perfidie politique; comment sa sensibilité et sa perspicacité de pasteur l’armèrent d’une implacable énergie d’action, de parole et de plume, contre les loups ravisseurs; comment, en dépit des entraves, il créa les diocèses, les vicariats apostoliques, et multiplia les paroisses, les couvents, les collèges, les hôpitaux; comment, patriote ardent, il ouvrit à l’immigration Canadienne française l’immensité de l’Ouest; comment, lors du transfert des Pays d’en Haut à la Puissance du Canada, il devint, à la prière du gouvernement canadien, le pacificateur des troubles de 1869-1870, parmi les Métis légitimement soulevés contre les spoliateurs; comment, à cette occasion, «sa merveilleuse habileté, sa sagesse consommée et son heureuse influence» sauvegardèrent la race française et catholique, et épargnèrent au Canada les horreurs de la guerre civile; comment, à cette époque encore, «la stabilité même des gouvernements semblait dépendre du poids de sa parole»; comment il travailla, le calme rétabli, à l’organisation de l’Université du Manitoba et du système scolaire, qui fut, grâce à lui, «aussi parfait qu’on pouvait le désirer en un pays neutre», et qui fonctionna de 1870 à 1890; comment ensuite il se dressa dans toute la force de sa vieillesse, lorsqu’une loi scolaire injuste et traîtresse, qu’on n’a pas encore rapportée, «vint détruire, en un jour, l’œuvre de cinquante ans»; comment enfin la mort le frappa, en plein champ de bataille, lui aussi, au lendemain du jour, où il avait écrit les plaidoyers les plus vigoureux de sa vie, chefs-d’œuvre de dialectique et d’éloquence, admirés et signés bientôt par l’épiscopat canadien entier, pour le droit, pour la justice et pour la liberté.
Quant à nous, nous ne pouvons que glaner, sur le champ de neige et d’années, remué par l’activité sans repos de Mgr Taché, quelques dates et quelques faits appartenant à l’Athabaska-Mackenzie, dont il fut le missionnaire d’abord, et le métropolitain ensuite jusqu’à sa mort.
Alexandre-Antonin Taché, descendant de Joliette, le découvreur du Mississipi, et arrière-neveu de Varennes de La Vérandrye, le découvreur de l’Ouest canadien, naquit le 23 juillet 1823, au manoir familial de la Rivière-du-Loup (aujourd’hui Fraserville), en aval de Québec, sur la rive droite du Saint-Laurent.
Ses études classiques et philosophiques faites au collège de Saint-Hyacinthe, il entra au séminaire de Montréal, dans l’intention de se donner au clergé séculier, le 1er septembre 1841.
Deux mois après, le 3 décembre, jour de la fête de saint François-Xavier, sa vocation religieuse et apostolique s’alluma par un regard.
Les missionnaires Oblats de Marie Immaculée étaient arrivés la veille de France, à Montréal. Passant par l’évêché, pour se rendre à la cathédrale, Alexandre les vit pour la première fois. Ses yeux s’attachèrent sur la figure et sur la croix des missionnaires. Il était conquis.
«—Il est de ces regards, s’écria-t-il cinquante ans après, il est de ces regards qui ont une influence marquée sur toute une existence. Celui que j’arrêtai alors sur les Pères Honorat et Telmon n’a pas peu contribué à toute la direction de ma vie.»
En octobre 1844, il se présenta au noviciat des Oblats, à Longueil.
Mais une année sans se mouvoir, quoique prescrite par le droit canon, c’était trop long pour son ardeur. A force d’instances, il obtint d’être envoyé avec le premier Père Oblat aux missions sauvages.
Le 25 août 1845, fête de saint Louis, après «62 jours de pagayage et de portages», le Père Aubert et le Frère Taché débarquèrent à la Rivière-Rouge.
A la première vue du visage frais et candide, plus jeune que l’âge même du novice, Mgr Provencher eut un mouvement de déception:
«—On m’envoie des enfants, et ce sont des hommes qu’il nous faut», murmura-t-il.
Le vieil évêque ne tarda pas à constater que des dehors de faiblesse et d’enfance peuvent contenir des âmes de feu; et le mois n’était pas écoulé, qu’il écrivait à Québec:
«—Des Taché et des Laflèche, vous pouvez m’en envoyer sans crainte!»
Le Frère Taché, sous-diacre, n’avait pas l’âge requis pour le diaconat, lorsqu’il partit de Montréal. Il l’avait, en arrivant à Saint-Boniface. Il fut donc ordonné diacre, le dimanche qui suivit, 31 août.
Le 12 octobre, à 22 ans et 2 mois, il était prêtre.
Cependant le noviciat, commencé à Longueil, continué, par dispense, en canot d’écorce, s’achevait le lendemain de l’ordination sacerdotale. Le Père Taché prononça ses vœux perpétuels, le 13 octobre, quelques instants avant de célébrer sa première messe:
«—Je fis à Dieu le sacrifice entier de moi-même; je m’enrôlai sous la bannière de Marie, et je promis à cette tendre mère d’être son serviteur tout dévoué.»
Le Père Taché fut donc le premier religieux engendré à l’Eglise catholique, dans les Pays d’en Haut.
Nous savons la suite de sa vie, jusqu’à 1849. M. Laflèche retourné à Saint-Boniface, le Père Faraud envoyé au lac Athabaska, il restait seul des «heureux habitants du Nord» de la première heure, à l’Ile à la Crosse.
Qu’il était loin de se douter qu’il touchait déjà aux dernières heures du «bonheur» chanté par le joyeux trio, dans le paradis de la neige et de la pauvreté!
L’impossibilité de promouvoir M. Laflèche à l’épiscopat désemparait Mgr Provencher. Il ne savait comment sortir de sa perplexité:
«—J’ai bien, disait-il, le Père Taché, qui est celui qui a le plus de talents; mais il ne fait que de naître!»
La Providence, qui avait besoin de M. Laflèche pour être le Chrysostome des Trois-Rivières, et du Père Taché pour être le saint Paul du Nord-Ouest, ayant bouleversé les plans d’avenir de Mgr Provencher, lui révéla, sans plus différer, ses divines dispositions.
«Bientôt il est plus frappé du mérite que de la jeunesse». «C’est un homme de grand talent, écrit-il, connaissant le pays, les missions et les langues.»
Puis, il est Oblat. C’est sur les Oblats qu’il faut compter pour l’évangélisation du Nord-Ouest: n’est-il pas convenable que le chef soit pris parmi ces religieux? Si l’évêque est Oblat, la congrégation tout entière ne sera-t-elle pas plus étroitement liée à la grande œuvre? Il y a une objection, une seule, les 27 ans du jeune missionnaire. Mais «c’est un défaut dont le Saint-Siège dispense, et dont l’élu se corrigera, même trop rapidement.»
Se convaincant de plus en plus, il en vient à cette réflexion:
«—Je pense que le Père Taché sera le plus propre à l’épiscopat: il aura plus de détail, l’autre est un peu oublieux.»
En même temps qu’il priait les évêques du Canada d’obtenir du Saint-Siège la substitution du nom de Taché à celui de Laflèche, Mgr Provencher écrivait à Mgr de Mazenod, évêque de Marseille, Fondateur et Supérieur Général des Oblats:
J’ai jeté les yeux sur un de vos enfants, pour être mon coadjuteur et mon successeur: c’est le R. P. Alexandre Taché, que votre Grandeur n’a jamais vu, et qui est depuis 1846 à l’Ile à la Crosse. Il a fait d’excellentes études classiques et théologiques, et, depuis qu’il est employé dans les missions, il a appris deux langues, avec la connaissance desquelles il peut évangéliser les nations sauvages presque jusqu’au pôle. Outre cela, il sait passablement l’anglais, langue nécessaire partout dans ce pays. Il a réussi, au delà de mes espérances, à faire connaître Dieu aux nations des Cris et des Montagnais.
Mgr Provencher signant cette lettre, signait, si l’on peut ainsi parler, l’acte du baptême et du salut de toutes les nations sauvages du Nord-Ouest. Il sauvait ses chères missions d’un naufrage, probablement irrémédiable, que quelqu’un—qui? ami ou ennemi, inintelligent ou malveillant? il n’importe de le savoir;—mais que quelqu’un complotait, dans l’ombre.
Le Souverain Pontife, avisé avant le Supérieur Général des Oblats, accédait immédiatement à la supplique; et, le 24 juin 1850, il émettait les bulles instituant Alexandre-Antonin Taché, évêque d’Arath, in partibus infidelium, et coadjuteur de Mgr Provencher, avec future succession.
Un évêque de vingt-six ans et onze mois...
Mgr de Mazenod apprit la nouvelle, au moment où, d’accord avec son conseil, il venait de décider le rappel de tous ses fils, des missions du Nord-Ouest, que le quelqu’un avait représentées comme un tombeau sans retour pour sa congrégation. Aussitôt, il suspendit l’envoi du décret, et manda le Père Taché, afin de l’entendre et de le consacrer lui-même.
Mgr Taché écrivit plus tard, dans son livre «Vingt Années de Missions dans le Nord-Ouest de l’Amérique (1845-1865)», livre qu’il ne serait pas indigne d’appeler Suite des Actes des Apôtres, une page que l’Eglise enchâssera parmi les joyaux de sa primitive histoire:
«...Je ne parlerai pas des émotions de mon âme, lorsque je me présentai devant notre Supérieur Général; mais laissez-moi rapporter à la Congrégation un des entretiens dont il m’honora:
—Tu seras évêque.[26]
—Mais, Monseigneur, mon âge, mes défauts, telle et telle raison...
—Le Souverain Pontife t’a nommé, et quand le Pape parle, c’est Dieu qui parle.
—Monseigneur, je veux rester Oblat.
—Certes, c’est bien ainsi que je l’entends.
—Mais la dignité épiscopale semble incompatible avec la vie religieuse!
—Comment! la plénitude du sacerdoce exclurait la perfection à laquelle doit tendre un religieux!
«Puis, se redressant avec la noble fierté et la religieuse grandeur qui le caractérisaient, il ajouta:
—Personne n’est plus évêque que moi, et, bien sûr, personne n’est plus Oblat non plus. Est-ce que je ne connais pas l’esprit que j’ai voulu inspirer à ma Congrégation? Tu seras évêque, je le veux. Ne m’oblige pas d’en écrire au Pape. Et tu n’en seras que plus Oblat pour tout cela, puisque, dès aujourd’hui, je te nomme supérieur régulier de tous ceux des nôtres qui sont dans les missions de la Rivière-Rouge.
«Des larmes abondantes coulaient de mes yeux, les battements de mon cœur voulaient briser ma poitrine.
—Console-toi, mon fils, me dit encore ce bon Père, en m’embrassant avec tendresse; ton élection, il est vrai, s’est faite à mon insu, mais elle paraît toute providentielle, et sauve les missions dans lesquelles vous avez déjà tant travaillé. Des lettres m’avaient représenté ces missions sous un jour si défavorable, que j’étais déterminé à les abandonner et à vous rappeler tous; la décision était prise en conseil, lorsque j’ai appris ta nomination à l’épiscopat. Je veux que tu obéisses au Pape, et moi aussi je veux lui obéir. Puisque le vicaire de Jésus-Christ a choisi l’un des nôtres pour conduire cette Eglise naissante, nous ne l’abandonnerons pas. Je me donnerai la consolation de te sacrer moi-même, et Mgr Guibert, qui est aussi Oblat, partagera mon bonheur.»
La consécration eut lieu, le 23 novembre 1851, dans la cathédrale de Viviers.
Sauveur des missions... Oblat toujours: tels sont les deux titres que nous, missionnaires religieux, ses frères, chérissons entre tous dans l’auréole de Mgr Taché.
Sauveur des missions, il le fut, malgré lui, de par son élection. Il le demeura, de par la mise en œuvre de ses talents et de ses vertus, dans sa carrière épiscopale.
Avant tout, il fut l’exemple entraînant, sur le front même du combat. Qui sait si, la vaillance de leur chef venant à leur manquer, les premiers soldats, jetés sans y être aguerris au fort de «la lutte pour la vie», n’eussent pas défailli!
A peine consacré, et béni par le Pape, Mgr Taché repasse l’océan pour se rendre à l’Ile à la Crosse. Cinq hivers consécutifs le voient s’élancer de là, à la raquette toujours, sur les 450 lieues qui relient les missions du lac Caribou au lac Sainte-Anne, et poursuivre, de l’une ou de l’autre de ces extrémités, jusqu’au lac Athabaska. En un seul de ces voyages, il compte 63 nuits à la belle étoile. Un matin de mars, comme il se rapproche, avec le P. Végreville, de l’Ile à la Crosse, abattu de faim et de fatigue, il s’évanouit. Revenu à lui, il reprend la marche. Une nouvelle défaillance se produit, dont il revient encore:
«—Vous n’avez qu’un moyen de me sauver, dit-il alors au Père Végreville, son jeune compagnon, si je retombe: faites un trou dans la neige et m’y ensevelissez; allez à la mission aussi vite que vous pourrez et envoyez un homme avec des chiens pour me chercher.»
Mgr Taché s’étant évanoui bientôt pour la troisième fois, le Père Végreville l’ensevelit, sans prendre garde qu’il était tout en sueur, et s’en fut chercher du secours.
La sueur, en se glaçant, ranima l’évêque assez tôt pour l’avertir que son tombeau de neige n’allait pas le défendre de la mort. Il se releva donc afin de se réchauffer un peu en marchant.
Il allait retomber sur la glace vive qu’il atteignait, lorsqu’il aperçut au loin l’homme et les chiens accourant vers lui.
Lors de cet incident, il y avait plus d’une année que Mgr Taché était devenu l’évêque titulaire de Saint-Boniface. Mais il se souvenait de la consigne de Mgr Provencher, que d’ailleurs il avait lui-même voulue:
«—Restez dans les missions du Nord, jusqu’à ce que les nouveaux missionnaires soient au courant des affaires et de la langue... Et ce, quand même il me prendrait envie de mourir!»
Mgr Provencher mourut en 1853, et Mgr Taché ne vint prendre possession de sa résidence qu’en 1857.
Et encore retourna-t-il deux fois visiter à la raquette l’Ile à la Crosse, le lac Sainte-Anne et le lac la Biche.
A Saint-Boniface, Mgr Taché continua son rôle de sauveur des missions du Nord, en élisant Mgr Grandin pour son coadjuteur, Mgr Faraud pour vicaire apostolique de l’Athabaska-Mackenzie, et en veillant, comme s’il eût toujours été à lui, sur le troupeau lointain, enlevé à son bercail.
Que ne dirait-on pas du prestige qu’il exerça sur la Compagnie de la Baie d’Hudson, et des diplomaties auxquelles il se plia, pour la garder tolérante à l’égard des missionnaires, malgré les inhabiletés de l’un ou l’autre de ceux-ci?
Nous avons signalé la vraiment géniale conception des transports, par le lac la Biche.
Mgr Faraud s’étant placé lui-même à cette porte du Nord sauvage, Mgr Taché se fit son serviteur, son chargé d’affaires, à Saint-Boniface, porte de la civilisation. Ainsi furent assurées les expéditions annuelles. Il s’en remit, il est vrai, lorsqu’il put les trouver, à des hommes de grande capacité et d’inlassable dévouement, tels les Pères Bermond, Maisonneuve et Poitras; mais sans abandonner la direction générale des entreprises. Et même, durant près de vingt ans, de la mort du Père Bermond à la nomination du Père Maisonneuve, il fut, en personne, le seul procureur de «toutes les missions du Nord-Ouest, non seulement de celles de son diocèse, mais de celles des vicariats qui en avaient été démembrés.» Rien n’était assez petit pour être négligeable, à ses yeux. Il commandait les articles, les recevait, les étiquetait, les classait par vicariat, par mission, par missionnaire, en attendant les charrettes à bœufs, dont il surveillait encore le chargement jusqu’aux minimes objets.
Le dernier prodige de sa vigilance et de sa mémoire, en faveur de l’Athabaska-Mackenzie, fut de liquider la succession de Mgr Faraud. Mgr Faraud, doté lui-même d’une mémoire «qui n’oubliait jamais», et ne croyant pas sa fin prochaine, s’était borné à léguer ses ressources à son vicariat et à nommer Mgr Taché l’exécuteur de ses volontés. Il avait remis à plus tard le soin, inutile pour lui-même, de rédiger une liste indiquant le lieu et l’emploi des économies d’où dépendait la subsistance de ses missions. Le rétablissement de cet état de compte fut le tour de force de Mgr Taché. Il parvint, au prix des journées et des nuits de plus d’un mois, à se rappeler toutes les conversations, démarches, projets, indications dont il avait pu être le confident de la part de Mgr Faraud, depuis 25 ans: tout fut sauvé!
«—Jamais, dit un témoin des heures partagées entre cette tâche et les douleurs d’une maladie qui le tenaillait sans répit, jamais le successeur de Mgr Faraud n’aurait pu venir à bout de découvrir ce qui appartenait à ses missions. Mgr Taché mit le tout tellement au clair, qu’en deux heures Mgr Grouard put parfaitement se rendre compte de son vicariat...»
«Tu seras Oblat», avait dit le vénéré Fondateur!
Oblat, Mgr Taché le fut chaque jour plus que la veille.
Il le fut comme dignitaire de l’Eglise et chef de son diocèse, à la manière de Salomon, donnant à sa mère Bethsabée les honneurs de sa droite, sur le trône qu’il lui devait.
Oblat, il le fut comme évêque: «Bien des événements se sont succédé, écrivait-il à son Supérieur Général, bien des choses ont changé autour de moi; une chose est demeurée inaltérable dans mon cœur, c’est mon attachement pour ma Congrégation... J’ai souffert beaucoup, mais j’ai toujours eu la même affection pour ma mère... Vous n’avez pas de fils plus dévoués que ceux des vôtres qui ont reçu la plénitude du sacerdoce.»
Pour lui, la vie religieuse, qui est «la perfection de la charité par la perfection du sacrifice», ne pouvait trouver d’épanouissement plus large que dans cette grâce plénière du sacerdoce, qui doit clouer le pontife, sa victime, en la place même de Notre-Seigneur, sur la croix, symboliquement nue, de sa consécration épiscopale.
A sa croix d’évêque, il s’attacha par la sainteté grandissante de sa vie; mais c’est sur sa croix d’Oblat qu’il contemplait le divin Modèle de la crucifixion.
Deux fois l’année, à la fin de la retraite générale et le 17 février, anniversaire de l’approbation de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée par Léon XII, chaque profès renouvelle solennellement ses vœux de pauvreté, chasteté, obéissance et persévérance dans l’Institut. Ces jours-là, Mgr Taché reprenait le costume du simple religieux. En soutane noire, et portant la croix reçue à son oblation, il venait parmi ses frères, au pied de l’autel, son humble cierge à la main, redire la formule de ses engagements perpétuels.
A l’exemple du Cardinal Guibert, de Mgr Balaïn, ce n’est pas sur sa croix d’évêque qu’il voulut rendre le dernier soupir, mais sur sa croix d’Oblat missionnaire. Cette croix, qui reçut le baiser suprême du grand archevêque, missionnaire des pauvres, est vénérée à l’égal d’une relique, au juniorat des Oblats, à Saint-Boniface.
Mgr Taché résista plus de vingt ans aux attaques répétées d’un mal, douloureux parmi les douloureux, contracté dans les courses trop longues sur les neiges du Nord, et dans les privations trop continuelles. En 1873, les médecins ne lui accordaient plus deux ans de vie: il mourut, le 22 juin 1894. Quel fut donc son calvaire!
L’une de ses dernières lettres félicitait «cet ami que tout le monde aimait», mais qu’il réclamait «le privilège d’aimer plus que tout autre», Mgr Laflèche, à l’occasion de ses cinquante ans de sacerdoce:
«...La main qui trace ces lignes est celle qui, pendant des mois et des mois, a pansé vos plaies et tâché d’adoucir vos souffrances. Le cœur qui dicte ces réflexions est celui qui, depuis bientôt un demi-siècle, remercie Dieu de vous avoir connu, d’avoir été votre compagnon, le témoin de la vie précieuse qu’il a admirée en vous. Vous avez été mon maître dans notre commune carrière de missionnaires...»
La réponse de Mgr Laflèche fut de venir lui-même, un mois après, à Saint-Boniface, prononcer, dans un flot de larmes, l’oraison funèbre de son ami de l’Ile à la Crosse.
⁂
Mgr Henri-Joseph Faraud (1823-1890)
Mgr Faraud naquit à Gigondas (Vaucluse), diocèse d’Avignon, le 17 juin 1823.
Du sang de martyr coulait dans ses veines. Sa tante maternelle, Henriette Faurye, religieuse du Saint-Sacrement de Bollène, avait été guillotinée par la révolution française. En mémoire d’elle, Mgr Faraud fut appelé Henri.
A peine l’eut-on placé à l’école de la bourgade, qu’Henri s’attirait ce bulletin: «Brillant élève et franc tapageur.»
C’était déjà, en entier, le futur missionnaire des Dénés.
Brillant élève, il deviendra l’étoile des régions polaires, que ses fils et ses successeurs n’auront qu’à suivre pour mener leur troupeau vers le Ciel.
Franc tapageur, il remuera le Nouveau-Monde et l’Europe, sans ménager le bruit, afin d’annoncer ses missions sauvages et d’établir leur prospérité.
Comme Chicard, comme Puginier, comme mille autres, prédestinés, dirait-on, par l’exubérance même de leur vitalité, à l’aventureux et périlleux apostolat des missions lointaines, le jeune Henri était un dissipé. Un jour, sa mère, femme d’énergie et de foi, lui jeta cette parole:
—Tu ne feras jamais rien de bon!
L’impression fut celle d’un trait de feu. Madame Faraud, le remarquant, prit son fils par le bras, l’agenouilla aux pieds de la Sainte Vierge et le consacra à la divine Mère. Instantanément, le changement s’accomplit, et la résolution du petit «converti» se détermina: il serait prêtre, et il entrerait dans une congrégation dévouée à la Très Sainte Vierge.
Henri devait être toute sa vie, et jusque dans sa manière de mourir, un de ces caractères sans partage, à l’emporte-pièce, auxquels est innée l’horreur des demi-mesures, des «à peu près», comme de la ruse et de l’imprécision; une âme ouverte, pensant tout haut, et se laissant toucher jusqu’au fond, au premier abord. Elevé dans l’indifférence, il eût fait un Paul de Tarse redoutable. Donné à Dieu, il ne pouvait que devenir un «Apôtre des nations», un passionné de la vérité, de la vertu, du salut des âmes.
Dans les premiers siècles de l’Eglise, les évêques de sa trempe étaient canonisés par la voix du peuple, qui est l’une des voix de Dieu.
Il se livra, de toute son ardeur, à ses études, sur les bancs de l’école apostolique (juniorat des Oblats), qui s’ouvrait alors à Notre-Dame des Lumières, et, de là, au travail spécial de sa perfection, au noviciat de Notre-Dame de l’Osier.
Le 8 novembre 1846, il arrivait à Saint-Boniface, n’étant encore promu qu’aux ordres mineurs. Mgr de Mazenod n’avait pu le retenir davantage au scolasticat de Marseille, tant son impatience était vive d’aller «aux missions sauvages.»
Le 8 mai 1847, il recevait l’onction sacerdotale des mains de Mgr Provencher.
Le Père Faraud débuta par des courses dans la prairie. Mais la prairie était trop bornée pour lui.
Ainsi arriva-t-il, en 1848, à l’Ile à la Crosse, chez M. Laflèche et le Père Taché.
L’Extrême-Nord était devant ses pas, l’appelant de son immensité.
Il s’y élança, en 1849, pionnier de son futur vicariat d’Athabaska-Mackenzie.
Rien ne semblait manquer au Père Faraud pour aller établir les chrétientés nouvelles. En un hiver et un printemps, il avait appris le cris et le montagnais. Il aimait les sauvages des bois, dont il avait rapidement compris les mœurs et les dispositions natives; et les sauvages le lui rendaient en affectueuse confiance. Sa culture, sa distinction, son tact l’accréditaient auprès de l’omnipotente Compagnie de la Baie d’Hudson. Tout était à construire par le travail manuel, presque sans outils, sous des températures effroyables; mais il était d’une force herculéenne, et son habileté à manier le bois et à défricher les forêts n’avait point d’égale dans le pays. En présence d’un abatis à équarrir, d’une maison à dresser, d’un champ à retourner, tel fut toujours son calcul: «Cet ouvrage occuperait un homme quatre jours, donc je le ferai en deux.» Il le faisait quelquefois en moins de temps.
Il construisit les premières bâtisses de toutes les missions du lac Athabaska, du Grand Lac des Esclaves et de la rivière la Paix.
Pendant les quinze ans qu’il fut simple prêtre, il parcourut ces régions, soit en canot, soit en raquettes, fondant coup sur coup les missions de la Nativité, de Saint-Joseph, du Fort Vermillon, de Dunvégan, et visitant dans les bois les divers camps indiens.
Sa résidence, durant cette période,—résidence, en langage de missionnaire du Nord, prêtre ou évêque, veut dire: pied-à-terre, base de voyages, lieu où l’on est censé demeurer; mais où l’on demeure moins, parfois, que partout au dehors, à cent lieues à la ronde—la résidence principale du Père Faraud, avant son élévation à l’épiscopat, fut le lac Athabaska. Il écrivait, en 1859:
Depuis dix ans que je suis à Athabaska, j’ai vu mon rêve de progrès matériel presque réalisé. La première année, je construisis une maison et une chapelle. La deuxième, je transformai les marais en champs et jardins. La troisième, je bâtis une nouvelle église, une nouvelle maison, une cuisine, une étable, une autre maison pour les engagés de la mission. J’entrepris enfin une grande église, qui, sur cette plage, peut passer pour un véritable monument, et que j’avais terminée après quatre ans de travail.
Mais ces années de voyages, travaux et misères avaient eu raison de la santé du Père Faraud. Lui, si indomptable jadis, le voici réduit à ne plus se soutenir que par la résignation chrétienne. Les peines de l’âme, s’ajoutant aux souffrances du corps, le portent à reprendre le projet, qu’il avait autrefois conçu, de ne s’occuper que de sa propre sanctification dans quelque solitude. Du fort Vermillon, rivière la Paix, 15 mai 1860, il ouvre son âme à Mgr Taché:
Le moment n’est-il pas venu aujourd’hui de dire adieu au Nord? Ce n’est plus seulement une jambe qui me fait mal (il avait contracté une sciatique dont il devait souffrir toujours); mais les deux jambes, les deux bras, la poitrine, les reins et la tête. A planta pedis usque ad verticem capilis, je ne suis plus que rhumatisme. Ces douleurs ont augmenté progressivement, et tendent à s’aggraver davantage.
...Je vous dirai maintenant un secret qui vous expliquera bien des singularités apparentes de ma conduite. Un dégoût universel naquit chez moi, il y a longtemps, pour tout ce qui n’est pas Dieu, et ne tend directement à sa gloire. J’avais pris la résolution de m’enfermer à tout jamais dans un cloître, et de me retirer dans un désert, où je n’aurais qu’à m’entretenir avec Dieu et où il serait le témoin unique de mes actions. Je me préparai par la prière, par le jeûne, par la mortification, à cet acte d’où devait dépendre mon éternité. Or, un jour, en lisant les psaumes, je fus frappé de ces paroles: zelus domus tuæ comedit me—le zèle de votre maison me dévore.—J’en tirai incontinent la conclusion qu’il serait peut-être plus dans les desseins de Dieu que je consacre les premières années de ma vie religieuse à un ministère public, pour y travailler au salut des autres, et que je me retire plus tard dans un monastère. Ce fut la résolution que je pris dès le moment, me proposant de travailler au salut de mon prochain, sans négliger ma propre perfection. Mais je me connaissais moi-même. Je savais que je n’étais pas homme à faire deux choses à la fois. Jusqu’à mon arrivée à Athabaska, j’avais tenu bon. Mais là, occupé de mille choses extérieures, n’ayant jamais assez de temps pour me recueillir, je me trouvai, malgré moi, de plus en plus éloigné de la piété; mon cœur devint sec et aride; j’étais si étranger à moi-même, j’avais si peu de goût pour les choses de Dieu que j’en tirai la conclusion que je devais être bien éloigné de Dieu, et comme je faisais de vains efforts pour m’en rapprocher, de là naquit une profonde tristesse qui a duré pendant huit ans consécutifs. Pour vous dire le tout, j’avais entretenu, jusqu’à il y a quelques semaines, le dessein de retourner en France pour me faire trappiste ou chartreux, comme c’est notre droit. Or, il arriva qu’un soir, tandis que je renouvelais mes vœux d’Oblat de Marie Immaculée, une bonne petite Mère que j’avais là, sur la table de ma pauvre maisonnette, sembla me reprocher de vouloir quitter la société qui lui était spécialement dévouée, après avoir promis, tous les jours, pendant dix-neuf ans, d’y persévérer jusqu’à la mort. Je fus si frappé de cette réflexion, qu’après avoir pleuré abondamment, aux pieds de ma petite statue, je renonçai franchement au projet que je nourrissais dans mon esprit depuis si longtemps...
Pendant que le Père Faraud se désolait ainsi, à la manière des saints, de ses infirmités et aridités, soupirant après le repos de son âme en Dieu, un projet bien différent s’ourdissait entre Mgr Taché et Mgr Grandin, son coadjuteur, réunis à l’Ile à la Crosse, en 1860.
Les deux évêques jugeaient le temps venu de scinder le diocèse de Saint-Boniface, en constituant le vicariat d’Athabaska-Mackenzie. L’un et l’autre connaissaient l’état de ruine où se lamentait le Père Faraud; et tout, de ce côté, devait les détourner de songer à lui. Ils s’accordèrent cependant à le proposer au Souverain Pontife.
Cela fait, Mgr Grandin partit pour l’Extrême-Nord, avec l’ordre de Mgr Taché d’envoyer le Père Faraud du lac Athabaska à l’Ile à la Crosse, sous le prétexte de lui procurer de meilleurs soins, mais en réalité pour qu’il se trouvât à la portée du coup qui le menaçait.
Le Père Faraud revint donc «au cher nid de son enfance apostolique», quoique plus désolé que jamais de sa «décrépitude prématurée», comme il s’en exprimait.
Il était là depuis dix-huit mois, travaillant et souffrant toujours, lorsqu’il reçut de Mgr Taché ces lignes, datées du 4 mars 1863:
«On vient de détacher de mon diocèse les districts d’Athabaska et de la rivière Mackenzie, pour en faire un vicariat apostolique à part. Notre Saint-Père le Pape Pie IX connaît votre état et veut que vous en soyez le premier évêque. Sa conviction est—et la mienne aussi—que Dieu fera un miracle pour vous guérir, afin que vous puissiez mener à bonne fin dans le Nord une œuvre à laquelle vous avez mis la première main, et que vous avez continuée avec tant de courage. Soumettez donc votre tête altière au joug, et ne me gardez pas de rancune, si j’ai contribué pour ma part à votre promotion. Plus que tout autre, je suis convaincu que vous êtes l’homme choisi de Dieu pour cette œuvre. Faites taire vos appréhensions et mettez-vous sur l’autel du sacrifice.»
Les bulles de Mgr Faraud (13 mai 1862) lui conféraient le titre d’évêque d’Anemour et de vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie.
La «tête altière» faillit ne pas se courber. Il se persuadait que l’on avait commis une erreur capable de compromettre à jamais les missions du Nord. Il partit pour Saint-Boniface, décidé à secouer le joug. Mgr Taché ne réussit pas à lui faire prononcer son fiat. Il ne put que le décider à se rendre à Montréal afin de consulter Mgr Bourget, dont le renom de sainteté était universel.
De Montréal, l’élu écrit à Mgr Taché:
«J’exposai naïvement et simplement mes peines, mes craintes et mes alarmes au saint Evêque, qui me dit: «Tout le monde est convaincu que vous seul, pour le moment, pouvez faire marcher les affaires dans ces difficiles missions; n’accepteriez-vous que pour trois ou quatre ans, mon avis est que vous le devriez.» J’avoue que, sans ces paroles, jamais je n’aurais ployé la tête. Les paroles des saints ont une autorité, une onction qui opère des prodiges.»
Autant la crainte des responsabilités l’avait abattu, autant la détermination de les porter ranima Mgr Faraud:
«—On me veut évêque. C’est bien. Je le serai, et non pas à demi!»
Immédiatement, il fit voile pour la France, résolu à n’en point revenir avant d’avoir reçu la consécration épiscopale, d’avoir trouvé ressources et sujets pour son vicariat, et même d’avoir obtenu du Pape un auxiliaire.
Tout ce programme était rempli, lorsqu’il reprit la mer pour l’Amérique, en avril 1865, avec les Pères Génin, Tissier, Leduc, et les Frères Lalican, Hand et Mooney. Il emportait aussi secrètement les bulles de son futur auxiliaire, obtenues dans les conditions que nous verrons plus loin.
Il avait été sacré, le 30 novembre 1863, par Mgr Guibert, O. M. I. sur le tombeau de saint Martin, l’apôtre des Gaules, dont il avait pris la devise, devise qu’il devait si admirablement honorer: Non recuso laborem. Je ne refuse pas le travail.
En juillet 1865, vingtième anniversaire exactement de l’arrivée de M. Thibault, en ce même lieu, pour «l’heure de Dieu», Mgr Faraud atteignait le Portage la Loche, limite sud de sa juridiction. Sur l’adieu à son «ami d’enfance apostolique» prenant possession de son héritage, Mgr Taché voulut achever son livre des Vingt Années de Missions:
...Mgr Faraud, arrivé à ces hauteurs du Portage la Loche, salua, d’un côté, le diocèse de Saint-Boniface, auquel il n’appartenait plus, mais où il avait, lui aussi, porté le poids de la chaleur et du jour... De l’autre côté, l’Evêque d’Anemour voyait plus que la terre promise: c’était la terre donnée, la portion de son héritage et de son calice: terre de travail; mais le prélat, fidèle à la devise qu’il a choisie avec tant d’à-propos et de générosité, répétait volontiers: Non recuso laborem...
Un vicariat apostolique auprès du Pôle nord, ce n’est pas l’idéal de ce que l’homme ambitionne d’ordinaire, mais bien la parfaite réalisation des vœux de ceux qui ont été appelés à la vie religieuse par la méditation de la sublime maxime: Evangelizare pauperibus misit me.—Il m’a envoyé évangéliser les pauvres...
Depuis que nous sommes entrés dans la lice, tous nos efforts ont été confondus. En nous séparant aujourd’hui, bien-aimé Seigneur, nous n’en serons que plus unis, puisque non seulement nous poursuivrons le même but, mais q’une égale responsabilité va désormais peser sur chacun de nous.
En vous remettant cette portion de la vigne du Seigneur que le Souverain Pontife vous a confiée, et que j’administre depuis douze ans, par moi-même ou par notre commun ami, Mgr Grandin, je ne puis qu’éprouver une profonde émotion et une vive sympathie. Je ne vous dissimulerai pas non plus, et l’expérience permet de vous le dire, que les splendeurs et la pompe qui entourent la dignité épiscopale n’en écartent ni les soucis ni les douleurs. Vous vous surprendrez plus d’une fois à regretter les heureux jours que nous avons coulés ensemble, lorsque nous n’étions que prêtres missionnaires, et que ni l’un ni l’autre de nous n’avait le plus léger soupçon qu’il pût un jour échanger la croix de l’Oblat pour celle du Pontife...
Séparons-nous, Monseigneur, pour donner à Dieu et à la partie de son église qui nous est échue en partage le peu qui nous reste de force et d’énergie. Voyez avec quelle ardente et légitime impatience vous êtes attendu par tous nos frères de l’Athabaska et du Mackenzie. Ils vous appellent de tous leurs vœux. Les tribus qu’ils évangélisent soupirent après votre arrivée, comme après une époque de grâce et de sanctification. Allez inaugurer l’ère nouvelle que le Seigneur, dans son infinie miséricorde, réserve aux infortunés habitants de ces lointaines et arides régions. Adieu, cher ami. Oui, soyons à Dieu, pour que les peuples qu’il nous a confiés soient aussi à lui!
Mgr Faraud reprit sa vie voyageuse, malgré ses infirmités croissantes, pendant quatre ans.
Sur la rivière la Paix, il alla jusqu’au fort Saint-Jean, au pied des montagnes Rocheuses. Sur le fleuve Mackenzie, il meubla le pauvre couvent bâti par Mgr Grandin, le Père Grouard et le Frère Alexis, et qui devait recevoir les Sœurs Grises. Lui-même se rendit au-devant des religieuses, afin de les conduire, par les rapides et les grands lacs, du lac la Biche au fort Providence. Il demeura deux ans à cette mission, afin de soutenir les premiers efforts des vaillantes ouvrières et de nourrir leurs premiers orphelins.
A cette date, 1869, remettant le soin des voyages à son auxiliaire, Mgr Clut, il vint se placer—nous savons pourquoi—au poste fixe de son long dévouement: le lac la Biche.
Au lac la Biche, il resta vingt ans, luttant par la résignation contre une souffrance continuelle, et gouvernant ses missions, à la méthode des évêques du Nord, par la vigilance sur les transports, par les travaux manuels, par les correspondances avec les missionnaires.
Ce fut durant cette période que Mgr Faraud établit le vicariat sur des assises, restées intactes jusqu’aujourd’hui.
Comme Mgr Taché, il était né administrateur. Au point de vue temporel, le principal dans un pays où tout est l’enjeu de la lutte pour la vie, il ne se départit jamais des seuls principes de la sauvegarde: économie et ressources assurées avant la dépense. Il ne dormait pas qu’il n’eût retracé, dans les comptes, jusqu’à l’emploi du dernier sou. L’incertitude est une triste base d’opération, disait-il. Je n’en veux pas. Aussi abhorrait-il les dettes et la spéculation. A ceux qui l’eussent poussé vers les hasards, il répondait par le prius supputat sumptus—calculer d’avance ce qu’il en coûtera—de l’Evangile. Redoutant les catastrophes toujours prêtes à engloutir ses œuvres, il parvint à constituer la réserve du vicariat.[27]
L’administration apostolique, qui répartit les sujets et dirige leurs travaux, ne le cédait en rien à l’administration temporelle. Mgr Taché, à la mort de Mgr Faraud disait:
—Le vicariat d’Athabaska-Mackenzie est le mieux organisé que je connaisse.
Les directions intimes que donnait Mgr Faraud à ses fils sont affaires de famille. Retenons qu’elles en firent des religieux et des apôtres exemplaires. Le secret profond de son succès peut cependant être révélé: il aimait ses missionnaires. Il les aimait maternellement et surnaturellement, ainsi qu’il le redisait souvent, en soulignant ces expressions, dans ses lettres. Sur le soir de sa vie, accablé de ses douleurs, n’en pouvant plus, il écrivait encore: