[614-2] «Gudrun, la fille de Juki, s'éveilla et dit ces mots: «Ce n'est pas de toi, roi Gunnar, que j'aurais dû attendre une trahison.» Gudrun se dresse sur son lit; elle essuie le sang et embrasse la bouche sanglante et la tête de Sjurd.» (Chants des Iles Féroë.)
[614-3] La douce reine s'écria avec désespoir: «Malheur à moi! Oh! douleur! Non, ton bouclier n'est pas lacéré par les épées, tu as été assassiné.» (Nibelunge-nôt, XVII, 153.) «Le roi Gunther parla: «Je veux que vous sachiez que des brigands ont assassiné Siegfrid...»—«Ces brigands, répondit-elle, me sont trop bien connus.... Oui, Gunther et Hagene, c'est vous qui l'avez fait.» (Id., ibid., 157.)
[614-4] «Le féroce Hagene répondit: «J'ignore ce que vous regrettez... Grâce à moi, nous sommes débarrassés du Héros.» (Nibelunge-nôt, XVI, 149.—Voy. la note (1) de la p. 608.)
[615-1] Voy. la note 1 de la p. 608.—«En voilà assez, n'en dites pas davantage. Oui, je suis ce Hagene qui a tué Siegfried, le héros au bras puissant. Ah comme il a payé cher les paroles injurieuses que dame Kriemhilt a adressées à la belle Brunhilt! Oui, sans mentir, cela est ainsi, puissante reine; c'est moi qui suis la cause de tous vos maux. Je ne veux pas le nier, je vous ai fait grand dommage.» (Nibelunge-nôt, XXIX, 266.)
[615-2] Dans l'ancienne Edda, prédiction de Gudrun: «Mais, Gunnar, tu ne jouiras pas de cet or; ces anneaux d'or rouge te coûteront la vie, parce que tu avais fait serment d'amitié à Sigurd.» (Gudrunarkvidha fyrsta.)
[615-3] Ce prodige, dont le sens symbolique est assez clair, n'est sans doute qu'une transposition dramaturgique de celui de l'épopée allemande: «Kriemhilt s'écria: «Que celui qui est innocent le fasse voir clairement; qu'il marche en présence de tous vers la civière; on connaîtra bientôt ainsi quelle est la vérité.» Ce fut un grand prodige, et qui pourtant arrive souvent: dès que le meurtrier approcha du mort, le sang sortit de ses blessures. Voilà ce qui eut lieu, et on reconnut ainsi que Hagene avait commis le crime. Les blessures saignèrent comme elles avaient fait étant fraîches.» (Nibelunge-nôt, XVII, 157). On peut compléter le rapprochement par la comparaison de l'effet d'une pareille merveille sur les assistants: «Les lamentations avaient été grandes; elles le furent bien davantage,» ajoute bien vite le vieux poème. Et la Tétralogie: «Epouvante générale. Gutrune et les Femmes poussent de hautes clameurs.»
[616-1] «Les gémissements de Kriemhilt furent terribles et sans bornes. Revenue de son évanouissement, elle faisait retentir tout le palais de ses cris... Toutes les personnes de sa suite pleuraient et gémissaient avec elle.» (Nibelunge-nôt, XVII, 153.)
[616-2] «Guttrönd, fille de Giuki, parla: «Cesse de parler, ô toi qui es haïe de l'univers entier. Tu as toujours été pour les guerriers une cause d'infortune. Les vagues du malheur t'apportent toujours avec elle...» (Gudrunarkvidha fyrsta.)
[616-A] La Mélodie primitive, qui reparaît ici, semble saluer l'arrivée de Brünnhilde.
Rappelons que Brünnhilde est la fille de Erda, déesse de la Nature. On saisit la puissance de ce rapprochement.
Et, comme conséquence logique, le thème de la Fin des Dieux est également donné dans ce passage (Partition, page 314, en bas, et seq.).
[617-1] «Il y avait souvent plus de joie à la cour que le jour où mon Sigurd sella Grani, et où ils partirent afin de conquérir, pour notre malheur, Brynhild, cette femme perfide.» (Gudrunarkvidha fyrsta.)
[617-2] La fabulation étant différente, c'est Kriemhilt qui adresse, dans le Nibelunge-nôt, d'analogues paroles à Brunhilt: «Si tu avais pu te taire encore, cela eût mieux valu pour toi... Comment la concubine d'un homme pourrait-elle jamais devenir la femme d'un roi?» (XIV, 128).
[617-3] «Brinhild, fille de Budli, parla transportée de fureur: «... J'ai obtenu l'amour de Sjurd, avant que tu l'aies vu.» (Chants des Iles Féroë.)
[617-4] «Alors la fille de Juki, Gudrun, parla....: «C'est rarement un bonheur de prendre ce qui appartient à autrui.» (Chants des Iles Féroë.)
[618-1] Cette scène formidable et poignante, dont la seule lecture fait pleurer de douleur et sangloter d'admiration (tout au moins dans l'original), cette scène appartient bien tout entière à Wagner. Toutefois pourrait-on dire qu'elle garde, en sa beauté, quelques accents du chant correspondant de l'Edda de Sœmund (Sigurdakvidha Fáfnisbana Thridja); oui, un peu de cette intonation d'immense, divine, sauvage tristesse: «Qui t'accuse, Gunnar? Tu t'es bien vengé... Jeune encore, j'étais assise dans la demeure de mon frère avec mon riche trésor... En vérité, je n'eus pas à me réjouir de votre arrivée. Je m'étais fiancée au chef qui était assis sur le dos de Grani, avec son or. Il n'avait pas tes yeux, il n'avait rien de ton visage, quoique tu pusses aussi avoir l'apparence d'un roi... L'or rouge et les anneaux brillants qu'apportait Sigurd m'attiraient. Je ne désirais pas les trésors d'un autre chef. J'en aimais un seul et nul autre; mon cœur de jeune fille n'était pas changeant... Assieds-toi, Gunnar, je veux te parler, moi ta femme resplendissante qui suis fatiguée de vivre... Car jamais une femme qui a de nobles sentiments ne voudra vivre longtemps avec un autre que son époux. Mes tourments seront bientôt vengés... Je réfléchis maintenant à tout ce que vous m'avez fait, quand vous m'avez trompée par vos ruses. Depuis lors, j'ai vécu sans joie et sans bonheur... Il vaudrait mieux que notre sœur (Gudrun) montât aujourd'hui sur le bûcher de son époux et maître, si les esprits sages lui donnaient un bon avis, ou si elle avait un cœur comme le nôtre...» ...Gunnar se leva, le chef des armées, et il jeta les bras autour du cou de sa femme et tous accoururent pour arrêter celle-ci dans son funeste projet. Mais elle repoussa tout le monde loin d'elle, et ne se laissa pas détourner du long voyage. Gunnar appela Högni pour le consulter... Mais Högni répondit: «Personne ne la détournera du long voyage... Quand elle est née, déjà sur les genoux de sa mère elle était vouée à la souffrance; elle est venue au monde pour le mal et pour le malheur de plus d'un guerrier.» Plein de soucis, le héros interrompit l'entretien pour se rendre auprès de la reine qui, parée de ses joyaux, distribuait ses richesses...: Qu'elles viennent vers moi, celles qui veulent recevoir de l'or ou d'autres objets précieux...» Toutes se turent et se prirent à réfléchir jusqu'à ce qu'enfin toutes répondirent à la fois: «Il y a déjà assez de cadavres! Nous voulons vivre encore...» La jeune femme, vêtue de ses vêtements éclatants, sortit de ses réflexions profondes et dit: «Nulle ne doit, pour me complaire, mourir malgré elle.» ...Elle se revêtit de sa cotte de mailles d'or, son âme était sombre, et elle se perça d'une épée acérée. Elle s'affaissa de côté sur des coussins. Le fer encore dans la blessure, elle songea à ce qu'il lui fallait faire: «...Assieds-toi, Gunnar, je veux te parler... Je t'adresse encore une prière, c'est la dernière que je te fais en ce monde. Elève dans la campagne un bûcher assez grand pour nous recevoir, nous tous qui mourrons avec Sigurd. Entoure ce bûcher de boucliers et de draperies, de riches linceuls funéraires et de la foule des morts. Et qu'on brûle à mes côtés le chef des Hiunen. Qu'on brûle à mes côtés, d'une part, le chef des Hiunen, de l'autre, mes serviteurs ornés de leur riches joyaux, deux à la tête, deux aux pieds, deux chiens en plus et deux faucons... Mais qu'on place entre nous deux la brillante épée, la fer acéré, comme lorsque nous partageâmes la même couche, et qu'on nous donne le nom d'époux. Ainsi les portes de la Walhalla, toutes resplendissantes, ne se fermeront pas sur le prince, quand ma suite marchera derrière lui. ...Je parlerais encore, j'en dirais bien davantage si le destin m'accordait plus de temps, mais ma voix s'éteint, mes blessures se gonflent. Aussi sûr que je meurs, je n'ai dit que la vérité.» En d'autres chants, de souffle plus court, ces dernières paroles de Brynhild ont un accent de pareille grandeur: «Maintenant fais ce que tu voudras, le crime est accompli. Parler ou me taire me fait également souffrir...» etc. (Brot af Brynhildarkvidhu.) «Trop longtemps encore des hommes et des femmes naîtront pour leur malheur. Mais Sigurd et moi nous ne serons plus jamais séparés...» (Heireidh Brynhilder.) Le reste des sources se compose du Gudrunarkvidha fyrsta d'un passage de La Plainte d'Oddrun (Oddrunargrair), du très sec récit de Snorro, etc., etc. Les Chants des Iles Féroë disent: «Brinhild s'était endormie tant de nuits dans les bras de Sjurd, et maintenant qu'elle avait causé sa mort, de douleur son cœur se brisa. Brinhild mourut de douleur...» Après d'aussi longues citations, je ne m'astreindrai pas à noter ci-dessous les réminiscences, lointaines, de Wagner. La sagacité du lecteur les découvrira, j'imagine, et d'autant moins difficilement que j'ai marqué, par des italiques, en ces extraits, les correspondances de l'ancienne Edda.
[620-1] Voy. la précédente note.—Le même accent de sublime tristesse sonne en tel autre chant de l'Edda, mais dont l'héroïne est Gudrun: «J'ai eu trois maisons, j'ai eu trois foyers, j'ai été conduite dans la demeure de trois époux. Sigurd est celui que j'ai le plus aimé, et mes frères l'ont tué... Toutes ces douleurs, tous ces malheurs me reviennent à l'esprit. N'attends pas plus longtemps, Sigurd, conduis ici le noir coursier du sombre royaume... Rappelle-toi, Sigurd, nos entretiens quand nous restions assis sur notre couche. O vaillant, viens ici du fond des demeures de Hel pour me prendre avec toi. Et vous, nobles Jarls, dressez sous le ciel un grand bûcher de troncs de chêne. Que la flamme consume ma poitrine accablée d'afflictions. Que le feu anéantisse ce cœur que la souffrance accable...» (Gudrunarkvöt.)
[620-2] «GRIPIR: «Vous échangerez tous les serments les plus sacrés, mais vous en tiendrez peu...» SIGURD: «Comment donc? Gripir, réponds-moi! Vois-tu l'inconstance dans mon âme? Ne garderais-je pas ma foi envers la jeune fille que je parais aimer du fond du cœur?» GRIPIR: «Tu agiras ainsi, chef, par les ruses d'autrui...» SIGURD: «...La volonté de Sigurd est troublée, si je dois obtenir pour un autre la vierge charmante que j'aimais moi-même... Ce qui me paraît le plus affreux, c'est que Sigurd passera pour un fourbe, si les choses arrivent ainsi: Ce serait malgré moi qu'avec tant de perfidie j'abuserais la fille des héros, dont je connais le grand cœur.» (Grepisspà.)
[621-1] Littéralement: «afin que sachante devint une femme.»
[621-2] Voy. la note 2 de la p. 483.—Dans le poème eddique Heireidh Brynhilder, après avoir été brûlée, «Brynhild prit le chemin de Hel et arriva près de la demeure d'une géante... LA GÉANTE: Tu es Brynhild, fille de Budli, venue au monde à une heure funeste... BRYNHILD: Du haut de mon char, moi, qui sais, je te dirai, à toi, stupide, si tu veux l'entendre...» etc.
[621-3] «Hugen et Munen parcourent tous les jours la terre. Je crains que Hugen ne revienne pas; mais je regretterais encore davantage Munen.» (Poème de Grimner, 20.) Mais il faut voir surtout la note (1) de la page 550.
[621-A] Ces paroles de Brünnhilde ramènent le thème de Walhall—en une forme troublée et sombre—(Partition, page 324).
On notera, dans le même passage, les thèmes du Destin, et de la Justification de Brünnhilde. (Pour ce dernier thème, Cf. Walküre, partition, page 271, où l'on en verra la forme la plus nette; ibid., page 298, autre forme élargie.—Voy. notes des pages 394 et 401.).
Tous ces retours de thèmes sont si bien indiqués, si nécessaires ici, que nous n'insisterons pas autrement sur l'opportunité de ces réapparitions.—La Marche du Crépuscule-des-Dieux est le chef-d'œuvre de ce procédé. Nous prions qu'on s'y reporte.
[622-1] «Le Rhin seul possédera ce trésor connu des Ases et qui portait malheur aux hommes, l'héritage des Niflungen. Les anneaux d'or jetteront un plus vif éclat, dans les vagues du fleuve qui les ballotte, qu'aux mains des fils des Hiunes.» (Atlakvidha).
[622-A] Ici une forme rapide de la Mélodie primitive. (Partition, page 326, en bas.)
L'âme de la Nature (Erda) se multiplie, enveloppe le Drame.
A vrai dire, cette mélodie, ici, ne revient plus à tel ou tel endroit distinct: complète ou fragmentée, elle demeure comme continuellement tressée au travers des autres harmonies. Parfois, deux ou trois mesures, en un frisson rapide, suffiront pour l'évoquer. (Cf. Exemple noté ci-dessus.)
[622-B] «... A vous, ô sœurs...»
Complétant l'évocation de la Ur-melodie (Voy. note précédente), c'est un déroulement, ici, des trois motifs des Ondines.—Ils enveloppent de leur bercement toutes ces catastrophes. Voici le chant de Woglinde, si moelleux; il nous rappelle l'Oiseau de la Forêt, toutes les brises de paix qui flottèrent çà et là, dans les intervalles des tourbillons dramatiques, et qui reviennent maintenant pour endormir toutes les douleurs (Partition, page 327).
[623-1] «Vous, Vie en fleurs, race survivante...» Ce passage, sur la Partition, n'existe point. Les trente vers dont il se compose (jusqu'à: Deux jeunes hommes acconduisent le cheval) sont nécessaires à la lecture, car «ils résument» explicitement la moralité de l'œuvre. Mais Wagner les a supprimés pour l'exécution, sachant que le Drame seul, drame de passions et de faits sensibles, doit être présenté au spectateur, et sachant surtout que la musique, par la réunion synthétique des motifs principaux du Ring» (voir le Commentaire musicographique) «et le triomphe du thème de la Rédemption par l'Amour rendaient toute explication superflue.» (Alfred ERNST). J'ai moi-même exprimé des idées analogues en une Note destinée à préparer celle-ci (Cf. l'Avant-Propos, p.117).
[623-2] Comparer, dans l'ancienne Edda, les paroles de Grimner (Odin): «J'ai maintenant révélé ma forme aux fils des hommes. Elle leur donnera le salut.» (Poème de Grimner, 45.)
[624-1] Voir d'abord la note de la p. 517.—Carlyle ajoute: «Le vieil Univers avec ses Dieux s'est abîmé; mais ce n'est pas la mort finale: il doit exister un nouveau Ciel et une nouvelle Terre; un plus haut Dieu suprême et la Justice doivent régner parmi les hommes. Curieux: cette loi de mutation, qui est aussi une loi écrite dans l'intime pensée de l'homme, avait été déchiffrée par ces vieux et sérieux Penseurs (les Scandinaves), en leur rude style; et comment, quoique tout meure, et que même les dieux meurent, toute mort n'est pourtant que la mort de feu du phénix, et une renaissance en Plus Grand et en Mieux! C'est la fondamentale Loi de l'Etre pour une créature faite de Temps, vivant en ce Lieu d'espérance. Tous les hommes sérieux l'ont pénétrée, peuvent encore la pénétrer.» (Les Héros, traduction citée, page 43.) La «Wola» de l'Edda de Sœmund, prophétisant cette renaissance, parle de soi-même: «Elle voit un palais plus beau que le soleil et couvert d'or, sur Gimle-la-Haute; les races bonnes y seront heureuses éternellement. Alors viendront au grand jugement le Riche, et le Fort qui le domine. Celui qui dispose de tout terminera les procès, les querelles...» (Völuspa. 65, 66). Et l'autre Edda, celle de Snorro, complète: «Deux êtres humains, Lif et Lif-Thrasor (la Vie et la Vigueur-de-la-Vie) se soustrairont aux flammes de Surtur, dans le bois de Hoddmimer; ils se nourriront de la rosée du matin. De ces hommes descendra une famille si nombreuse qu'elle peuplera le monde entier.»
[624-2] Sur Grane, voir les notes 1 et 2 de la p. 522.—Ces suprêmes paroles de Brünnhilde à Grane, ces paroles si belles, si touchantes, n'empêchent pas certains wagnériens sérieux d'anathématiser cette «bête de perdition.» Quant à moi, je ne conçois même pas comment, à la représentation, l'on pourrait se passer de sa présence en un si parfait dénoûment. L'Edda ne fait pas mourir Grani sur le bûcher commun de Sigurd et de Brynhild. Qu'on veuille bien toutefois se reporter d'abord à la note ci-dessus recommandée, et ensuite lire ces mots qu'attribue à Gudrun le Gudrunnarkvidha önnur: «J'entendis résonner les sabots de Grani qui revenait; mais je ne vis pas Sigurd lui-même... L'âme affligée, j'allai parler à Grani, et, les joues humides de pleurs, j'interrogeai le cheval. Grani courba la tête jusqu'à terre: il savait bien que son maître était mort.» Comparer aussi la note (1) de la p. 611.
[625-1] Littéralement: «Siegfried! Siegfried!—Bienheureuse te salue ta femme!» Du moins cette phrase, par moi choisie, entre les différentes variantes, comme plus conforme à l'unité symbolique du rôle de Brünnhilde, est-elle celle de la Partition.—Le Poème (édition de 1876) offre pour toute «leçon» ces mots: «Siegfried! Siegfried! Bienheureusement à toi va (s'adresse) mon salut!» Je me suis efforcé de concilier dramatiquement les deux versions, tout en laissant en évidence ma prédilection pour l'une d'elles.
[625-2] Mon collaborateur Edmond Barthélemy a parfaitement montré comment, pour dramatiser l'idée de rédemption, Wagner l'a transposée du Balder des Eddas sur Siegfried, et de là sur Brünnhilde. Qu'on me permette de noter ici telles correspondances extérieures corroborant cette vue si juste. Je me borne à la scène du bûcher, me contentant de rappeler, pour ce qui précède, que Balder et Siegfried sont, privilège commun, relativement invulnérables. Tout d'abord une analogie avec Brünnhilde: on prépare le bûcher de Balder: «Quand sa femme, Nanna, fille de Nep, vit ces apprêts, elle en éprouva tant de douleur que son cœur se brisa. Son corps fut placé sur le bûcher à côté de celui de Balder.» Puis: «Toutes sortes d'individus assistèrent aux funérailles de Balder,» et, parmi ces «individus» je remarque «les corbeaux» d'Odin; celui-ci jette sur le bûcher «l'anneau Drœpner,» et «le cheval de Balder et tout son équipement furent aussi placés sur le bûcher.»
[625-A] Pendant ces dernières paroles de Brünnhilde, l'orchestre a déroulé le thème de la Rédemption par Amour et le grand thème héroïque de Siegfried, comme dans la scène de la Walkyrie, où Brünnhilde prédit à Sieglinde sa maternité (Cf. Walküre, partition, pages 230, 232, 233; on y aura la forme très nette de ces deux thèmes; voy. notes des pages 386 et 388).
Mais successifs dans la Walkyrie, ici, ils s'enlacent en quelque sorte..., comme si toute idée d'amour, de rénovation, se confondait dans l'idée de Siegfried, le Héros de l'Humanité.—Et le thème de la Rédemption prend un développement magnifique comme appuyé sur le glorieux thème de Siegfried (Sieg-fried: La paix par la victoire.)
[626-A] Dans l'orchestre, le crépitement des flammes!
(Cf., au point de vue dramatique, le récitatif de Loge, dans la dernière scène de Rheingold.)
(Partition, page 336.)
[626-B] Le ruissellement, maintenant tempêtueux, de la mélodie primitive.
(Partition, page 337.)
[626-C] La Malédiction d'Alberich, une dernière fois.—La malédiction se maudissant soi-même; car en retombant sur Hagen, fils d'Alberich, elle retombe sur Alberich lui-même.
(Partition, page 337, en bas.)
[627-1] «Hagene s'était emparé du trésor. Il le descendit tout entier dans le Rhin... Il espérait pouvoir en jouir, mais il n'en fut pas ainsi. Depuis lors, il ne put plus rien tirer du trésor, comme il arrive souvent aux traîtres. Il pensait en jouir seul tant qu'il vivrait; mais désormais ce trésor fut perdu et pour lui-même et pour les autres.» (Nibelunge-nôt, XIX, 171.)
[627-A] Les harmonies de paix gagnent de plus en plus, comme portées sur l'ondulation élargie de la mélodie primitive. Le Chant de Woglinde déroule son bercement.
(Partition, page 338.)
[627-B] Voici, pour la dernière fois, le thème de Walhall; mais, sans cesse épanchées, les harmonies premières de Rheingold, résumées par le Chant de Woglinde, uni maintenant au thème de la Rédemption par l'Amour, bercent, environnent, absorbent ces retentissements de faste et de douleur. Le thème dévorateur du Feu en emporte les derniers échos.—Les harmonies de paix vont emplir, seules, l'espace purifié.—Une glorieuse idée d'Humanité fière surgit dans le thème de Siegfried, une suprême fois proclamé.—Le motif de la Fin des Dieux s'ébauche et s'efface; et, déployé maintenant dans la plénitude de son triomphe, le thème de la Rédemption prend un universel essor.
(Partition, pages finales, à partir de la page 338.)
[627-C] Nous serions satisfait si cet essai de Commentaire musical donnait une certaine esquisse de la polyphonie, dans la Tétralogie. Nécessité, d'abord, de ne nous point lancer dans des développements incompatibles avec le cadre tout littéraire de cet ouvrage, et, surtout,—nous n'avons point de fausse honte à l'avouer,—méfiance de nos pauvres forces en présence de cet océan polyphonique, si un et si multiple, si compact et si multiforme, que bien peu,—un Hans de Wolzogen, par exemple, un Alfred Ernst, l'un muni du vivant souvenir de la parole du Maître, l'autre d'une science longuement acquise,—peuvent affronter d'un bord à l'autre; nécessité donc, quant au présent ouvrage, méfiance quant à nous-même, nous avons dû nous borner à noter les thèmes qui importent le plus, ceux qui constituent comme la charpente musicale de l'œuvre. Satisfait serions-nous encore si ces intermittentes évocations de musique pouvaient, soulignant le texte comme l'orchestre souligne la scène, servir, çà et là, l'effet dramatique, augmenter un geste, prolonger un cri. Mais heureux serions-nous surtout, si, à suivre attentivement ces notes, le lecteur se faisait une idée de la musique wagnérienne, non pas en elle-même, mais au point de vue de sa connexité avec le Drame; s'il découvrait que, de ce point de vue considérée, elle apparaît instantanément comme une garantie d'unité—, de cette unité qui nous importe tellement, à nous, Français, dès qu'il s'agit d'une œuvre intellectuellement allemande.
A quelque précision que Richard Wagner ait poussé sa grande conception thématique de la Musique appliquée au Drame, nous ne pensons point cependant qu'il soit allé jusqu'à donner, lui-même, des titres, des étiquettes plutôt, à ses thèmes,—jusqu'à se proposer un sommaire, à répartir article par article, sur les différents points de son œuvre. Ce travail, au demeurant si précieux pour les commentateurs, nous avons de bonnes raisons de le supposer fait, après coup, par un des fidèles du Maître, un intime, dépositaire de sa confiance, par M. Hans de Wolzogen, par exemple. Il fut, très probablement, pour les thèmes de la Tétralogie, un saint Jean-Baptiste littéraire; baptisés par lui, pour la plus grande commodité des musicographes, ils nous parviennent avec ces appellations: Thème de Walhall, Thème des Eléments primordiaux, Thème des Pressentiments, etc.; appellations le plus souvent tout indiquées, mais qui parfois aussi sont littéraires au point de mettre, en quelque sorte, pour le lecteur, un drame dans le drame.
[633-1] Gesammelte Schriften und Dichtungen, tome VI, p. 479.
[633-2] Gesammelte Schriften, tome II, Die Wibelungen (L'Histoire universelle dans la Légende): Wagner y prouve péremptoirement la transmutation du symbole de l'Or, matériel, barbare et païen, en celui plus spirituel, plus auguste et chrétien, du Graal.