Très plausible d'inférer de tout cela la mission rédemptrice de Siegfried; mais plausible, seulement; car, redisons-le, nulle part, Siegfried n'accomplit, ou, plutôt, ne doit accomplir l'acte qui, seul, au sens même des plus vieux dogmes germaniques, peut le révéler Rédempteur: la Restitution de l'Or au Tabernacle. Cet acte, qui camperait décisivement Siegfried, c'est Wagner, et Wagner seul, qui en attribue au Héros la prédestination. Coup d'audace génial, qui transporte sur une inconsciente, passagère tête humaine, toute une profondeur divine, toute une stabilité d'éternité. Et ces rapprochements, où le visionnaire croit avoir touché le vrai sens de la figure de Siegfried, ont, dans les Eddas, leurs éléments tellement perdus, noyés, éparpillés parmi toutes sortes de perspectives!—Le caractère propre des chants de l'Edda, fait remarquer W. Grimm, c'est de supposer connue la totalité des événements dont ils ne relatent que des particularités. Ce cycle, dont Siegfried fut le Héros, est-il, en son ensemble, une rédemption? Peut-être; mais quelle raison de donner là, de préférence, l'affirmative, puisque, à côté de ces hypothèses, nous avons le mythe, si précis, de Balder?

Cette raison, répétons-le, c'est que le mythe de Balder ne vaut qu'en tant que doctrine abstraite, et qu'il fallait, en quelque sorte, l'incarner, le relier à la tradition humaine; il fallait, logiquement, dans cette atmosphère de rêve, faire remuer les épopées[206-1]. Alors, dans l'imagination de Wagner, Siegfried surgit, environné de la double vapeur, obscure et radieuse, des mystères divins et des gloires humaines. Expression vibrante des Mythes, il se rattachait, d'un côté, aux antiques oracles, de l'autre, aux réalisations fougueuses de la Vie. Il était, à la fois, le rêve et l'acte; et l'acte, par lui, éclatait, fatidique, comme longuement couvé par le rêve. L'action qui rêve, diraient les Allemands. Avec Siegfried toute une race palpitait sous ce grand regard des Dieux; par Siegfried, fils d'Odin, Prince des peuples du Nord, figure idéale de chef d'armées, les ultimes visions du Mythe se continuaient dans les primes apparitions de l'Histoire. L'humanité qu'il entraînait avait, vraiment, quelque chose de divin à accomplir. Sur lui brillait l'Arc-en-ciel de Walhall, comme le Labarum sur Constantin.

Que venaient-elles faire, toutes ces hordes dont le tourbillon emplit l'Europe, au Ve siècle?—Réaliser le long Rêve, épancher le vaste Rêve, que les religions du Nord, depuis des ères immémoriales, avaient grossi dans ces âmes norses, en silence, en l'ennui d'une vie encore sans annales, inexprimée,—vaste rêve de Soleil et de Rénovation sous le ciel gris et sourd. Et dès que, par les suggestions de cette immense rêverie, les peuples du Nord eurent enfin trouvé un symbole capable de les guider, ce victorieux symbole de Siegfried, ils s'ébranlèrent, ils crièrent vers l'avenir jusqu'alors fermé. Large soupir d'un cœur longtemps oppressé! C'est dans ce soupir que se dilatait le cœur, le sombre cœur des Odoacre et des Genséric. Et les invasions roulaient, les âmes roulaient sur la pente enfin trouvée; l'atmosphère de songe accumulée éclatait en réalités fulgurantes. Siegfried! Siegfried! où était-il? nulle part,—et partout, partout où il y avait un élan. Et, peu à peu, dégageant de ce vaste enthousiasme toutes les possibilités immédiates qu'il recélait, la réalité, la forte réalité prenait, frappait, dans cette lave, des effigies de gloire précise, des profils de conscience et de volonté. Les capitaines surgissaient: Euric, Ataulphe, Alaric; les hordes devenaient peuples: Goths, Alains, Suèves; les codes se constituaient: loi salique, loi ripuaire, loi burgunde. Dans ces remous, jusqu'alors chaotiques, la lumière du Midi mettait des formes; la poussière étouffante des migrations s'aérait; la vision prenait de l'entournure: épanouissement formidable de glaives! Il faut voir, dans Sidoine Apollinaire, l'effarement du temps, le vertige de l'automnal siècle gréco-romain, la toge chassée par le sayon, l'étalon par l'aurochs, le char par le chariot. En éclairs sur le bondissement des croupes, des carrures, des casques, le soleil, le soir, était comme une tempête d'écarlate; elles étaient finies, les vesprées, où, doux, estival et blond, il tournait, moelleusement, de la pente des frontons à l'inclinaison des collines. Les frontons croulaient; les collines épaulaient des camps barbares.

Et ce fut alors, dans la pleine vie, dans la clameur, le total aboutissement de ce grand rêve du Nord; tout ce qu'il impliquait eut lieu; tout se décida; faits précis, désormais, courants, pratiques; l'âme norse entrait dans le train du monde. Même, sous cette réalisation positive, sous ce vêtement de vie, sous ce maniement des choses, la pensée primordiale est-elle comme étouffée; elle reste comme interdite en présence des faits qui l'équivalent; on hésite à environner d'éternité des circonstances devenues si actuelles.—Et pourtant, entre le Goth brandissant sa framée et Wotan agitant sa lance, une correspondance s'établit, invincible. Il ne s'étend, du Guerrier au Dieu, que l'écart chronologique; il y a le plain-pied d'un même frisson d'âme.—Frisson très inconscient, certes, chez le Barbare, mais qu'importe? Le Gépide qui lance le javelot, le Suève qui brandit l'angon, le Hérule qui décoche la flèche, l'Alain qui ramène son bouclier, le Saxon qui pousse sa barque, le Gélon qui se taillade les joues, tous, qu'ils soient couverts de peaux, de braies ou de cuirasses, casqués, chevelus ou tondus, qu'ils boivent l'ale, l'eau, le lait, le vin, le sang, tous savent que les Walküres, s'ils tombent, viendront les chercher sur les champs de bataille, et qu'ils iront, dans les salles de Walhall, grossir la foule des bienheureux Einhærjars. Si c'est surtout cette idée de la mort qui les ramène au dogme, leur vie n'en est pas moins comme un accomplissement, un sacerdoce dogmatique.—Qu'ils le sachent ou non, s'ils bouleversent le vieux Monde, c'est pour que d'autres puissent le réédifier en plus pur.

L'histoire de Siegfried, c'est tout cela vu, en masse, dans un seul homme. En lui semble condensée toute l'énorme épopée germanique du Ve siècle. Amour-propre national, non, mais nécessité esthétique, Wagner a accentué cette figure, ainsi comprise, de cette idée scandinave de Rédemption, transposée de Balder à elle.

Et c'est beau cette évocation, à propos, en somme, d'une pure entité, cette large évocation d'humanité, ces magnificences d'histoire, ce remuement héroïque dont croula le lourd portique romain. C'est beau de faire de la vie avec les dogmes,—de prendre tous ces peuples, tous ces Burgundes, tous ces Franks, tous ces Goths, et de les agiter en vivaces réalisations de ce qui fut conçu avant le temps, avant la forme, avant le nombre. C'est, en quelque sorte, comme l'éternité mobilisée, temporifiée. Le Drame divin traîne sur la terre, y roule ses tourbillons en marches d'armées, ses lueurs en frémissements d'épées.—Lorsque, sur la montagne céleste, Wotan rêve, le regard vers Walhall, bientôt payé avec un or maudit, déjà, par delà cet horizon d'empyrée, dans les «mornes espaces des créations futures», de ces créations qui seront parce que le Drame divin est, déjà court le tressaillement des tragédies héréditaires: Siegfried tue le Dragon, Héros de joie, insoucieux de l'épieu que lève Hagen. Gunther passe, vertigineux, dans un tumulte de hordes barbares. Gunther:—apparition vraiment humaine, vraiment historique, concrète,—où toute l'existence s'est trouvée pour commenter tout le rêve[210-1]. Il est,—avec sa sœur Gutrune, amoureuse de Siegfried,—comme l'atmosphère d'épaisse vie ardente qui prend dans sa vibration cet à demi-mythique Siegfried, et lui communique l'effervescence d'être. Wotan, Gunther: les deux extrémités du Drame, l'un tout éternité, l'autre tout humanité. Gunther complète Siegfried. Figure positivement, crûment historique, il suggère tout ce qui n'a pu nommément trouver place dans l'œuvre, avant tout symbolique, de Wagner; tout ce torrent de vie barbare du Ve siècle, qui bondit de toute la force de son courant dans les Chants héroïques de l'Edda et dans l'épopée des Nibelungen.

L'aboutissement humain du Mythe, considéré en son essence dans l'Or-du-Rhin et dans la Walküre, le Mythe corporifié, voilà le but qui, entrevu dès Siegfried, est réalisé dans le Crépuscule-des-Dieux. Il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur le plan de la Tétralogie pour sentir tout le souci qu'avait Wagner, de ménager, pour la fin du Drame, par des gradations habiles, ce grand épanouissement épique. L'épopée, il la rencontrait déjà, au moment de la Walküre,—alors que le Drame était loin d'être révolu,—dans la Völsunga-saga, où se trouve le sujet de la Walküre. L'histoire de Siegmund, comme la donne ce poème, est aussi épiquement développée que l'histoire de Siegfried; c'est une suite non moins majestueuse de drames. Il y avait, dès lors, dans la richesse même de la matière offerte par la Völsunga, un écueil pour Wagner. De plus, en laissant intacts les éléments puisés dans la Völsunga, Wagner ne compromettait pas seulement la gradation de l'effet, il risquait un anachronisme. Ce poème de la Völsunga, évidemment d'origine norvégienne s'il avait été incorporé intégralement, aurait jeté dans l'œuvre un coloris moins archaïque que celui propre à la saga germanique des Nibelungen, laquelle fournit le couronnement du drame[211-1]. Wagner donc a imaginé, pour ces événements de la Völsunga, une allure primitive qu'ils n'ont pas dans l'original; il les a simplifiés suivant les nécessités de la perspective de son œuvre. La Völsunga lui fournissait Siegmund, mais un Siegmund du IXe siècle, une manière de Roi-de-Mer, et il fallait un Siegmund, non pas même du Ve siècle, de l'époque des invasions, mais antérieur, un Siegmund de l'âge lacustre, pour ainsi dire, tout près des dieux. Toute cette longue épopée de la Völsunga, fourmillante de rois, de guerres et d'amours, Wagner l'a donc réduite à deux hommes se disputant une femme; il l'a reculée jusqu'à l'extrême fond des temps barbares, dans des temps d'individualités immédiates, où tout se passait d'homme à homme, de glaive à glaive. Siegmund et Hunding se disputant Sieglinde, c'était le choc de deux épieux et non de deux armées. Par ainsi, les éléments de la Walküre étaient mis à leur plan, et les masses profondes du Crépuscule-des-Dieux, les armées, les rois, les conquérants, se déroulaient en une suite logiquement amplifiée, qui était comme la progression de la vie même.


On pourrait, peut-être, arrêter ici cet examen des cycles germaniques et scandinaves au triple point de vue de la Mythographie,—de l'Histoire—et du Drame de Wagner. Il nous faut pourtant insister encore, et définitivement, sur la figure de Wotan, source spirituelle de ces cycles, et qui réside au fond d'eux comme leur intime psychologie. Siegfried, c'est la trace de Wotan dans le monde, la militance du double dogme de chute et de rédemption. Cet aspect humain, dramatique, constaté, reste à considérer ce dogme en son essence, c'est-à-dire en Wotan, à remonter de Siegfried à Wotan, foyer de l'œuvre wagnérienne. Important: faire suffisamment ressortir cette figure de Wotan, ce serait dégager l'unité psychologique de la Tétralogie. A quoi nous bornons cette Etude.

Des diverses conceptions, émises à l'égard du grand dieu Scandinave, aucune ne me semble résumer aussi complètement que celle de Wagner les caractéristiques des Religions du Nord. Gray nous a fait une manière de Walhall classique, dorique, «un palais construit de blocs de marbre noir» selon l'expression de Carlyle.—Carlyle, lui, réunit dans la figure d'Odin, prise en tant que prototype tout à fait primordial, les éléments d'une théorie de l'Héroïsme, du Héros «Enseigneur d'Hommes»;—théorie non spécialement attachée à Odin, non inséparable de lui, mais émise à son occasion, réversible ailleurs, et réitérée, en effet, développée sur d'autres têtes, successivement[212-1]. Il y a assez loin de cet Odin systématique, préconçu, à l'Odin des Eddas et de la Tétralogie. «Une Consécration de la Valeur», tel est le sens d'Odin, selon Carlyle. Indiscutable. Mais c'est là un sens partiel, une croyance ne dépassant point les aspirations courantes de la Vie,—de la vie d'alors, il est vrai, de la vie forcenée des Barbares du Ve siècle et des Northmanns du IXe siècle. Il nous semble, après Wagner, qu'on peut voir autre chose dans le dieu scandinave, qu'on peut y voir, surtout, l'inquiétude de l'Ame du Nord, ou, simplement, de l'Ame, dans l'Actuel, son espoir aussi en l'Ailleurs.

L'Espoir! Walhall n'en fut-il pas le symbole? En Walhall, Wotan exprima l'aspiration de son âme, un besoin d'ordre et de tendresse au lendemain des tempêtes du chaos. Walhall: immense symbole, en vérité, non de l'orgueil des Dieux, mais de leur rêve de liberté. Liberté incomplètement conquise, sans doute, sur les tourbillons désordonnés du Mal, puisque Walhall doit périr. Souvenez-vous de cet incessant aheurtement des Géants contre la citadelle des Dieux. N'importe, Walhall est saint; il est comme la première douloureuse épreuve de l'idéal, le premier essai vénérable qui prépare le plein épanouissement futur, le futur Walhall libéré de toute fatalité. Je remarque fort ceci que l'idée de Walhall faisait comme toute la Règle des scandinaves; le but suprême de leur vie était de le mériter; et je remarque plus encore ceci que cette idée, pour eux, régirait même leur vie à venir,—puisqu'ils n'étaient appelés dans Walhall que comme jugés dignes de le défendre, à la fin du Monde, contre les Géants. Transposons un instant, pour la mieux sentir, cette conception dans le Christianisme: les Elus luttant pour le Paradis dans le Paradis même: Quel effort démesuré d'idéal! quelle tension interminable vers l'Absolu! Toujours plus haut!—Et ainsi Wotan monte, monte dans les hauteurs de la Liberté harmonieuse, de cime en cime.—Walhall, du moins, est-il l'ultime sommet à jamais radieux?—Hélas, les ténèbres recouvriront la Montagne divine; l'imperfection déferlera jusque-là; et Wotan lutte pour la lumière, inextinguiblement, et tous les bons avec lui. Dans le Christianisme, Dieu, du moins, reste inaccessible au fond du saint-des-saints. L'effort ne s'impose qu'aux Elus, non à Celui qui élit. Ici le Ciel et la Terre sont solidaires: Idéal largement vécu!—Ce large, violent Idéal éperdu, cette inextinguible soif de l'Abstrait, voilà tout Wotan, ou, plus exactement, voilà sa face d'éternité, s'il est incontestable, d'autre part, que son côté d'humanité est une «Consécration de la Valeur». Ces deux finalités, d'ailleurs, se complètent l'une l'autre.

Maintenant, pourquoi Wotan a-t-il mérité de tomber?—Qu'est-ce que cette chute dont parlent symboliquement les Eddas? Ce symbole de l'Or-du-Rhin, nous l'admettons comme jeu de prêtres ou de skaldes, non comme drame intime d'âme.—Peu nous importe que Wotan ait commis une «faute»; est-il, au fond, responsable de l'inéluctable catastrophe où sombrera son rêve? Mais la fatalité de cette catastrophe est ailleurs immanente; oui, ailleurs, n'importe où, spontanément éparse, incréée comme le Chaos, indépendante comme le Mal. Dieu n'est pas responsable de Satan; Odin ne voulait que la lumière, il est innocent de la nuit.—Un vieux désespoir d'être, vicissitude primordiale, antérieur à tous les événements, à toutes choses faites, antérieur à Walhall, qui, précisément, est une protestation,—un vieux, irrémédiable désespoir d'être, mine la création des Dieux et l'engloutira quelque jour. Wotan ne peut le fuir, ce Désespoir, ce loup qui le dévorera[214-1].—Et pourtant il espère! mélancolique espérance que symbolise Walhall! protestation contre la Douleur! ferveur d'âmes aimantes: lueurs héroïquement vivaces dans les profondeurs du Néant.—Oui, il y a, dans ce Walhall en proie aux tempêtes, une sublime affirmation de vie, quelque chose, en vérité, sur ces glorieuses architectures rayonnant dans le gouffre, comme l'épanouissement d'une conscience de «roseau-pensant.»

Wotan,—Walhall: l'Ame,—l'Espoir.—Et ici, je vois éclore Freya: Freya qui, elle aussi, est toute la Joie possible, hélas! joie fugitive, été du Nord; Freya par qui si douloureusement mûrissent, à travers tant d'orages, les Pommes-de-Jeunesse. Je voudrais, également, nommer Balder, la pâle Douceur du Ciel des Dieux, Balder, le «Bénigne» et le Résigné, voué à quelle Passion!—Adonis et Jésus. Ils sont, avec Walhall, les signes visibles de l'essence de Wotan, de sa vaillance, de sa confiance en la vie, les formes palpitantes d'une Pensée d'harmonie, tout à fait les créations d'une large Cordialité.—Aussi, quel deuil à la Mort de Balder! le plus jeune Sourire de Wotan, c'était lui; c'était lui, la floraison la plus tendre de l'Ame du Nord. Car il ignorait, ce candide Balder, les implacables fatalités originelles; une belle lueur de consolation le baignait tout; il était tout en clarté; rien de la nuit antique qui lui fût mêlé. Et à le voir si dégagé du Passé de Deuil, le Dieu, le Père soucieux, finissait par participer à cette suavité d'oubli; il espérait.

Ames neuves, joyeuses, ignorantes, qui, dans leur sécurité d'ignorer, trouvent une force, une liberté que ne connaissent point les Dieux,—les sombres Dieux qui savent tout.—Ce sont aussi de ces âmes, Siegmund, Sieglinde, Siegfried, Brünnhilde. Si elles sont absolument, comme Balder et Freya, des hypostases de la Volonté divine, des tabernacles inviolables où se complaît l'âme divine, l'Edda ne le dit pas du tout. Mais telle est leur fonction dans la Tétralogie: bel élan créateur de Wagner. L'amour de Siegmund et de Sieglinde, celui de Siegfried et de Brünnhilde, c'est comme un déploiement de Wotan dans la joie et dans la liberté, une échappée hors du Destin; c'est l'Ame libérée de toute misère, en pleine extase. Siegmund et Sieglinde, Siegfried et Brünnhilde: je ne serais pas loin de considérer ces couples comme des manières de figures platoniciennes, des conceptions flagrantes du Désir[216-1], des idées réalisées. Wagner, certes! âme saxonne, scandinave, connaissait profondément cette Ame du Nord, si riche d'idéal, qu'elle trouve dans tout un reflet de son propre infini. Ces reflets, pour Wotan, ce sont ces êtres de lumière et d'amour, Siegmund-Sieglinde, Siegfried-Brünnhilde, reflets éblouissants projetés dans de limpides vibrations de vie extasiée. Prolongement de l'âme, là-bas, dans un clair avenir de félicités; élan éperdu loin des Ténèbres, du Destin, de l'Urgent. Toujours plus haut. Wotan,—Ame primitive, Désir, Mouvement[216-2],—Wotan complètement identifié avec son idéal, tout entier à contempler l'image de son rêve, oublierait les sombres nécessités qui l'enchaînent, la vieille fatalité de malveillance qui l'atterre. Se renouveler en son rêve! Aussi, quel effort! Quelle explosion d'éternité dans ces intenses figures d'amants: Siegmund-Sieglinde, Siegfried-Brünnhilde[216-3]. Comme, dans leur amour, ils ont l'air de sentir qu'ils sont, en vérité, l'écho de quelque éperdu cri divin.

Et ici éclate le drame psychique: Ces formes parfaites de son Désir, Wotan est obligé de les détruire. Il faut que l'Ame renonce à son rêve[217-1]. Pourquoi?—Mais laissons-là les linéaments, les explications du symbole; sortons de toutes ces savantes constructions mythologiques. Il n'y a plus que ceci: Wotan, l'Ame en quête d'idéal, d'éternité: Siegmund et Sieglinde, Siegfried et Brünnhilde représentant ces efforts. Leur amour, c'était la spontanéité de Wotan largement épandue; il donnait la pleine mesure de l'aspiration divine; leur cœur contenait tout le ciel, absolument, expression hyperbolique ailleurs, positive ici. Oui, à travers les ténèbres de l'antique Désespoir, l'Ame, à force d'amour, avait ouvert des perspectives de consolation, de délivrance. Dégagée de l'angoisse première, de l'inertie originelle, elle s'était affermie en sa vaillance, elle avait eu foi en ses rêves. Et ces rêves s'évanouissent. La forme dramatique de ceci est exacte: un père qui voit mourir ses enfants; exacte aussi la forme mythique: un dieu qui tombe en cendres dans la déchéance de son incarnation. Mais c'est avant tout, essentiellement, la Chute d'une Ame,—la chute fatale d'une âme qui, cependant, avait tout tenté pour son salut.—C'est l'immense monde de l'Ame écroulé. Pourquoi?

Il faut en revenir à la vie même, à aujourd'hui si l'on veut.

Peu importe, d'ailleurs, pourquoi l'Ame tombe, pourquoi Wotan doit périr. Considérer surtout ceci:—Cette fatalité de dissolution, dès qu'elle a pesé sur l'Ame, l'a mise dans l'obligation de réagir, de s'exprimer. Elle est, cette fatalité, l'occasion de toute vie de l'Ame, avant d'en être le tombeau.—«L'Homme ne vaut que par le malheur», dit un livre, déjà de jadis,—et d'aujourd'hui. Memento quia pulvis es. Et la vie, dans ses affirmations les plus passionnées, dans ses ferveurs les plus enthousiastes, n'est toute, au fond, que ce memorandum. Memorandum parfois même peu fardé, hautement reconnu pour ressort de vie: au Moyen Age, par exemple, et qui assumerait de dire que la vie du Moyen Age ne fut pas belle?—Sans l'idée de rupture, le roseau ne serait que roseau; dès qu'il sait qu'il rompt, il est le Roseau-Pensant; c'est toute sa vie, cette conscience, sa forte vie. Je suis assez confus de ces raisons, point neuves; mais ce symbole de Wotan, dont j'essaye d'inventorier la substance psychique, est, qu'on y songe, tellement élémentaire!

Donc le bondissement de l'Ame Scandinave, cinglée par l'idée de néant, c'est Balder, nous disent les Mythologies, Siegfried, nous disent les Epopées, les Invasions, nous dit l'histoire. Puissant cri de conscience, en tous cas, puissante palpitation d'âme, qui a pu monter jusqu'à nous, à travers la triple profondeur des temps: Le Mythe, la Légende et l'Histoire. Que nous importe de voir, dans la Fable, Balder «mourir»,—dans l'Epopée, Siegfried assassiné, dans l'Histoire, les Hordes de l'Invasion s'entr'égorger pour les dépouilles de Rome?—Balder renaîtra;—la vénération de la mémoire de Siegfried fera surgir d'autres Héros;—le désordre des Barbaries aboutira aux pieuses constitutions du Moyen Age. Et tout cela, c'est, prolongée, la vibration de l'Ame initiale, c'est la palingénésie des moissons nouvelles se levant de la «poussière puissante laissée par le Passé», c'est le souvenir fécond des «Runes antiques», c'est la vie perpétuée,—la Rédemption.

Edmond BARTHÉLEMY.


Le 1er octobre 1893.

NOTA

Dans toutes les pages qui suivent:

1º Les renvois à l'Annotation Philologique (L.-P. de B'.G.) sont marqués en chiffres arabes.

2º Les renvois au Commentaire Musicographique (Ed. B.) sont indiqués en astérisques.


L'ANNEAU DU NIBELUNG

festival scénique en un PROLOGUE et TROIS JOURNÉES,

Représenté, pour la première fois intégralement, au Festspiel-Haus de Bayreuth, les 13, 14, 16 et 18 août 1876.

Traduction et Annotation par Louis-Pilate de Brinn'Gaubast.

Commentaire Musicographique par Edmond Barthélemy.


PERSONNAGES

de L'Or-du-Rhin (Prologue).

WOTAN, }
DONNER, } Dieux.
FROH, }
LOGE, }
 
FASOLT, }
FAFNER, } Géants.
 
ALBERICH, }
MIME, } Nibelungen.
 
FRICKA, }
FREYA, } Déesses.
ERDA, }
 
WOGLINDE, }
WELLGUNDE, } Filles-du-Rhin.
FLOSSHILDE, }
 
Nibelungen.

L'OR-DU-RHIN

SCÈNE PREMIÈRE[223-1]

AU FOND DU RHIN[223-A]

Crépuscule verdâtre, vers en haut plus clair, vers en bas plus sombre. La partie supérieure est pleine d'eaux fluctuantes, qui coulent de droite à gauche, indiscontinûment. Vers l'inférieure, les flots se résolvent en un voile de brouillard de plus en plus fin, de telle sorte qu'à hauteur d'homme un espace, à partir du sol, paraît libre entièrement des eaux, qui passent, comme des traînées de nuages, sur le fond ténébreux. De toutes parts, limitant la scène, des bancs de rochers abrupts surgissent des profondeurs; sur le sol, pas une place complètement aplanie: c'est un sauvage chaos de fissures, de déchiquetures, qui laisse de tous côtés, au plus noir des ténèbres, deviner de plus profonds abîmes.

Autour d'un roc dressant, au centre de la scène, sa pointe aiguë jusque là où les eaux, dans une plus lumineuse clarté crépusculaire, affluent avec plus d'abondance, l'une des FILLES-DU-RHIN, d'un mouvement gracieux, nage en tournoyant.

WOGLINDE

Veya! Vaga![223-2] Vogue, ô la vague, la vague bercée, la vague berceuse![223-3] Vagalaveya! Vallala veyala veya!

LA VOIX DE WELLGUNDE, venant d'en haut.

Woglinde, es-tu seule à veiller?

WOGLINDE

Avec Wellgunde, je serais à deux.

WELLGUNDE, du haut du Fleuve, plonge en bas vers le roc.

Montre voir comme tu veilles.

(Elle cherche à attraper WOGLINDE.)

WOGLINDE, à la nage, lui échappe.

Ici je te nargue[225-1].

(Elles se lutinent, cherchent à se prendre, par jeu.)

LA VOIX DE FLOSSHILDE, venant d'en haut.

Heyala veya! Turbulentes de sœurs!

WELLGUNDE

Nage, Flosshilde! Woglinde échappe: à l'aide, pour saisir la fuyarde![227-1]

FLOSSHILDE plonge, et descend entre les deux joueuses.

Sur l'Or, qui dort, vous veillez mal; faites meilleure garde autour du berceau du Dormeur, ou vous payerez cher, toutes deux, votre jeu!

(Avec de gais cris vifs, ses deux sœurs se poursuivent: FLOSSHILDE cherche à saisir tantôt l'une, tantôt l'autre; elles lui échappent et, finalement, se réunissent pour donner, à FLOSSHILDE, la chasse: ainsi, comme des poissons, elles frétillent, vont d'un roc à l'autre, en folâtrant, avec des rires.)

Cependant, surgi du gouffre par une ténébreuse crevasse, ALBERICH, gravissant l'un des rocs, a paru. Il fait halte, enveloppé encore d'obscurité, et se plaît à contempler, muet, les ébats des Ondines.

ALBERICH

Hé, hé! Nixes! Que vous êtes mignonnes, enviable peuple! Hors de la nuit du Nibelheim[228-1], j'aurais plaisir à venir vers vous, si vous vous incliniez vers moi.

(Au son de voix d'ALBERICH, les Ondines cessent leur jeu.)

WOGLINDE

Heï! qui est là-bas?

WELLGUNDE

C'est noir et ça crie.

FLOSSHILDE

Voyons un peu qui nous espionne!

(Elles plongent, s'enfonçant davantage, et reconnaissent alors le Nibelung.)[229-1]

WOGLINDE et WELLGUNDE

Pouah! l'horreur!

FLOSSHILDE, remontant rapidement.

Veillez bien sur l'Or! C'est contre un tel ennemi que le Père nous mit en garde.

(Les deux autres la suivent; et toutes trois se réunissent, vivement, autour du roc central.)

ALBERICH

Vous, là-haut!

TOUTES TROIS

Que veux-tu, là, en bas?

ALBERICH

Pour me tenir en silence ici, dans ma surprise, est-ce que je trouble donc vos jeux? Si vous plongiez vers lui, le Nibelung aurait plaisir à faire des folies avec vous!

WELLGUNDE

C'est avec nous qu'il veut jouer?

WOGLINDE

Raille-t-il?

ALBERICH

Comme, dans l'eau miroitante, vous semblez claires et belles! Comme volontiers mon bras étreindrait celle, des sveltes, qui voudrait me faire la grâce de descendre auprès de moi!

FLOSSHILDE

A présent je ris de ma peur: l'ennemi est amoureux.

(Elles rient.)

WELLGUNDE

L'affreux hibou lubrique!

WOGLINDE

Faisons sa connaissance?

(Elle se laisse descendre et glisser jusque sur le sommet du roc au pied duquel est Alberich.)

ALBERICH

Celle-ci descend vers moi.

WOGLINDE

A ton tour, viens près de moi!

ALBERICH escalade, leste comme un kobold, quoique forcé de faire halte à différentes reprises, le roc, dont il atteint la cime.

Mica glaiseux, gluant et lisse! Et comme je glisse! Pour les mains, pour les pieds, nulle prise, nul équilibre, un sol qui fuit! (Il éternue.) L'eau me chatouille jusqu'au fond du nez: maudit éternuement!

(Il se trouve, à présent, dans le voisinage de WOGLINDE.)

WOGLINDE, riant.

C'est avec des éternuements qu'approche mon magnifique amant![231-1]

ALBERICH

Sois à moi, délicate enfant!

(Il cherche à l'enlacer.)

WOGLINDE, se dégageant.

Si tu veux m'aimer, viens m'aimer ici!

(Elle s'est élancée sur un autre roc. Ses sœurs rient.)

ALBERICH, se grattant la tête.

O malheur: tu t'enfuis? Reviens donc! Tu montes là sans peine, toi: mais moi!...

WOGLINDE se laisse couler sur un troisième rocher, situé plus profondément.

Descends seulement au fond: là tu ne peux que m'attraper!

ALBERICH, sautant lestement.

Oui, là, en bas: certes, c'est bien mieux!

WOGLINDE remonte, d'un bond, sur un roc à l'écart.

Et maintenant, tout en haut!

(Toutes rient.)

ALBERICH

Renchéri de poisson! comment le prendre au bond? Attends, perfide!

(Il s'apprête à grimper vivement à sa poursuite.)

WELLGUNDE, qui s'est placée sur un autre rocher, situé plus profondément.

Heya! Mon doux ami! n'entends-tu pas ma voix?

ALBERICH, se retournant.

C'est toi qui m'appelles?

WELLGUNDE

Mon conseil est bon: viens de mon côté, laisse là Woglinde.

ALBERICH saute avec prestesse sur le sol, et court à WELLGUNDE.

Tu es bien plus belle que cette sauvage-là[232-1].—Plonge seulement plus au fond, si tu veux m'être bonne?

WELLGUNDE, descendant un peu plus.

A présent, suis-je à ta portée?

ALBERICH

Pas assez! Jette tes souples bras autour de moi, que je puisse te lutiner, toucher ta nuque, te caresser, me serrer étroitement contre toi, contre ta poitrine palpitante, avec tendresse, avec passion![232-2]

WELLGUNDE

Es-tu si amoureux, si assoiffé de plaisir? Voyons d'abord, mon cher, comment tu es tourné?—Pouah! velu! Pouah! bossu! Le gnome noir! L'affreux nain-du-soufre! Cherche une amante à qui tu plaises!

ALBERICH cherche à la retenir de force.

Je ne te plais pas, soit! mais je te tiens.

WELLGUNDE, d'un bond, s'élance sur le roc du milieu.

Tiens-moi bien, je pourrais t'échapper!

(Toutes les trois rient.)

ALBERICH, irrité, l'invectivant.

Fille perfide! Froid poisson, qu'on ne sait par où saisir![233-1] Si tu ne me trouves pas beau, charmant, plaisant, mignon, brillant, et si ma peau te dégoûte, eh bien! va-t'en faire l'amour aux anguilles!

FLOSSHILDE

Qu'as-tu à gronder, Alfe?[233-2] Si vite découragé? Tu n'as demandé qu'à deux! La troisième, si tu lui parlais, si tu l'aimais, te réserve une douce consolation!

ALBERICH

Un chant propice descend ici vers moi.—Que vous soyez plus d'une, quelle chance! car, sur plusieurs, j'en séduirai bien une: tandis que si vous n'étiez qu'une![234-1]—Dois-je te croire? Alors viens, descends, coule-toi ici!

FLOSSHILDE descend vers ALBERICH.

Sœurs niaises! êtes-vous assez folles de le trouver laid!

ALBERICH, s'approchant vivement.

Elles le sont à mes yeux, niaises, et laides aussi, depuis que je t'ai vue, toi, la plus charmante.

FLOSSHILDE, câline.

O chante encore: si douce, si délicate, si magnifique, ta voix m'extasie les oreilles![234-2]

ALBERICH, la touchant familièrement.

Doux compliment: mon cœur tressaille, tremble et se trouble de plaisir.

FLOSSHILDE le repousse avec douceur.

Ton charme fait la joie de mes yeux; ton doux sourire, la joie de mon âme! (Elle l'attire tendrement vers elle) O bien-aimé!

ALBERICH

O bien-aimée![235-1]

FLOSSHILDE

Puisses-tu m'aimer!

ALBERICH

Puisses-tu m'appartenir toujours!

FLOSSHILDE, le tient tout à fait embrassé.

Ton regard brûlant, ta barbe hirsute, ô puissé-je à jamais les voir, les contempler! Ta rude tignasse, ses boucles hérissées, puisse Flosshilde, à jamais, les envelopper de ses flots! Ta figure de crapaud,[235-2] le croassement de ta voix, ô puissé-je, surprise et muette, n'en plus voir, n'en plus ouïr d'autre!

(WOGLINDE et WELLGUNDE, en plongeant, se sont approchées par derrière; elles poussent, lorsqu'elles sont tout contre eux, un retentissant éclat de rire.)

ALBERICH, bondissant, surpris, des bras de FLOSSHILDE.

Est-ce de moi que vous riez, méchantes?

FLOSSHILDE, s'arrachant brusquement à lui.

Comme de juste, au bout de la chanson.

(Elle remonte vite, avec ses sœurs, et mêle, aux leurs, ses éclats de rire.)

ALBERICH, d'une voix déchirante.

Malheur! hélas malheur! O douleur! O douleur![236-A] La troisième, la plus chère, m'a-t-elle aussi joué?—Filles sans pudeur! Perfides! Vile engeance de débauche! Ne vivez-vous que d'imposture, clique de Nixes sans foi?

LES TROIS FILLES-DU-RHIN

Vallala! Lalaleya! Laleï!—Heya! Heya! Haha!—Tu devrais avoir honte, Alfe! Cesse de criailler, là au fond! Ecoute ce que nous te répliquons! Pourquoi, poltron, n'as-tu pas eu l'audace de garrotter celle que tu aimes? Sans félonie, nous sommes fidèles à l'amoureux qui nous capture.—Attrape-nous seulement, et puis n'aie pas peur! Nous aurons bien du mal à nous sauver, dans le Fleuve.

(Elle se mettent à nager séparément et çà et là, tantôt plus bas, tantôt plus haut, pour pousser ALBERICH à leur donner la chasse.)

ALBERICH

Quelle dévorante chaleur me brûle, circule à travers tous mes membres! La rage et l'amour, puissamment, sauvagement, bouleversent mon être![237-1]—Ah! vous rirez! vous mentirez! j'ai soif de m'assouvir sur vous, il faut que l'une de vous m'appartienne!

(Il se met à les pourchasser en des efforts désespérés; escalade, avec une terrible agilité, roc sur roc, bondit de l'un à l'autre, cherchant à saisir tantôt l'une et tantôt l'autre des Ondines, qui échappent, à chaque tentative, avec d'outrageants éclats de rire; il trébuche, roule au fond du gouffre, se rue alors, précipitamment, pour remonter; enfin, à bout de patience, bavant de rage, hors d'haleine, il s'arrête et montre, aux Ondines, son poing, convulsivement fermé.)

ALBERICH, à peine maître de soi.

Qu'en ce poing-là j'en tienne une!...

Il s'obstine en une rage muette, les regards braqués en haut, attirés soudain, fascinés, par un spectacle tout nouveau.

A travers le Fleuve descend et circule, de plus en plus claire, une lueur: au haut du roc central elle s'embrase, et flamboie, d'une splendeur d'or éblouissante, qui limpide, radieuse et magique, se propage à travers les eaux.[238-A]

WOGLINDE

Voyez, sœurs! L'éveilleuse rit[238-1], dans les eaux profondes.

WELLGUNDE

Elle salue, à travers les collines des flots glauques, le joyeux Dormeur mystérieux.

FLOSSHILDE

Pour qu'il les rouvre, elle baise ses yeux[238-2]; admirez comme ils brillent, dans les splendeurs radieuses! D'onde en onde, leurs regards d'étoiles glissent, éblouissants, par les vagues.

TOUTES TROIS, nageant ensemble, avec grâce, autour du rocher.

Heyayaheya!—Hoyayaheya!—Vallalallalala leyayaheï!—Or-du-Rhin![238-3] Or-du-Rhin! Qu'il est clair, ton rire de lumière! qu'il est divin, ton rire de joie![238-4]—Heyayaheï—Heyayaheya!—Réveille-toi, bien-aimé, joyeusement réveille-toi! C'est pour toi nos ébats, la grâce de nos ébats: le flot doré scintille, le Fleuve sacré flamboie; tournoyons dans son lit, toutes aux délices du bain, glissons! plongeons! des danses! des chants! Or-du-Rhin! Or-du-Rhin! Heyayaheya!—Vallalaleya yaheï!

ALBERICH, dont, obstinément, les yeux restent fixés sur l'Or, comme fascinés par sa splendeur.

Qu'est-ce donc, fuyardes,[239-1] qui brille et rayonne ainsi-là?

LES TROIS JOUVENCELLES, tour à tour.

Pour n'avoir jamais ouï de l'Or-du-Rhin, d'où sors-tu donc, âpre niais?—Toi, ignorer l'Or, toi, un Alfe? ignorer l'Or dont l'œil tour à tour veille, sommeille, astre des eaux profondes,[239-2] divine lumière des vagues?[239-3]—Vois quelles délices pour nous, quelles délices de glisser dans les prestiges de sa splendeur! Viens, poltron, t'y baigner aussi, viens y nager comme nous, t'en griser avec nous!

(Elles rient.)

ALBERICH

L'Or n'est bon qu'à vous éclairer dans vos ébats et vos plongeons?[239-4] Voilà qui me serait indifférent!

WOGLINDE

Il ne dirait pas de mal de la parure de l'Or, s'il en savait toutes les merveilles!

WELLGUNDE

L'Or-du-Rhin! c'est l'Héritage même du Monde qu'il conquerrait, avec un pouvoir sans limites, à quiconque aurait su s'en forger un Anneau.

FLOSSHILDE

Voilà ce qu'a dit le Père, en nous recommandant de veiller, avec prudence, sur le Trésor limpide, pour que nul traître ne l'arrache au Fleuve: silence donc, indiscrètes bavardes!

WELLGUNDE

Très prudente sœur! est-ce à propos que tu grondes? Ignores-tu donc auquel, seul parmi tous les êtres, il est réservé de forger l'Or?

WOGLINDE

Celui-là seul qui renonce au pouvoir de l'Amour, celui-là seul qui chasse la douceur de l'Amour, celui-là seul, Maître du charme, pourra faire, avec l'Or, l'Anneau.[240-A]

WELLGUNDE

Nous sommes bien tranquilles, et sans crainte: car il suffit qu'un être vive pour qu'il veuille en même temps aimer; pas un ne renoncerait à l'Amour.

WOGLINDE

Lui moins que tout autre, l'Alfe lascif: il périrait plutôt, d'amour!

FLOSSHILDE

Je ne le crains guère, après l'épreuve que j'en ai faite: l'ardeur de son amour m'aurait presque enflammée.

WELLGUNDE

Un brandon de soufre dans le flux des vagues: en sa colère d'amour il siffle bruyamment.

TOUTES TROIS, ensemble.

Vallalalleya! Laheï! Alfe charmant, ne riras-tu pas aussi? Dans la splendeur de l'Or, comme tu brilles beau! Viens, charmant, viens rire avec nous!

(Elles rient.)

ALBERICH, l'œil fixé sur l'Or, obstinément, n'a pas perdu, de leur babillage, un mot.

C'est l'Héritage du Monde que j'obtiendrais par toi? Si je ne puis me conquérir l'Amour, ne pourrais-je habilement, du moins, me conquérir la joie-des-sens? (Haut, d'un accent terrible:) Raillez, soit! Le Nibelung va jouer, avec vous!

(Furieusement il bondit vers le rocher central, dont il escalade le sommet avec une effroyable précipitation. Les Ondines se séparent avec des cris aigus, et fuient, remontant de divers côtés.)

LES TROIS FILLES-DU-RHIN

Heya! Heya! Heyahaheï! Sauvez-vous! l'Alfe est enragé! l'eau pétille et jaillit sous lui: c'est l'Amour qui l'a rendu fou!

(Elles s'esclaffent d'un rire frénétique.)

ALBERICH, au sommet du roc, en étendant la main vers l'Or.

Vous n'avez donc pas peur encore? Faites l'amour désormais dans les ténèbres, humide engeance! J'éteins votre lumière; l'Or, je l'arrache au roc, pour en forger l'Anneau vengeur: car, que le Fleuve m'entende,—ainsi, je maudis l'Amour![242-1]

(Avec une force terrible, il arrache l'Or au roc, et précipitamment se rue vers les profondeurs, où il disparaît avec lui. Le Fleuve, à l'instant même, s'emplit d'une épaisse nuit. Les Ondines plongent, en toute hâte, à la poursuite du ravisseur.)

LES FILLES-DU-RHIN, vociférant.

Arrêtez le voleur! Sauvez l'Or! A l'aide! A l'aide! Malheur! Malheur![242-2]

(Le Fleuve paraît, en même temps qu'elles, s'enfoncer vers les profondeurs: on entend sonner, aux abîmes, les risées aiguës d'ALBERICH. Les rochers disparaissent dans l'obscurité dense; toute la scène est, du haut en bas, remplie d'un noir ondoiement d'eaux, qui, durant un assez long temps, semblent, de plus en plus, baisser.)

SCÈNE DEUXIÈME

Peu à peu les vagues se changent en nuages, qui graduellement s'éclaircissent; et lorsqu'ils se sont, à la fin, dissipés en une sorte de subtil brouillard, on aperçoit, voilé encore par les dernières ombres nocturnes, le

PLATEAU D'UNE HAUTE MONTAGNE

Le jour naissant éclaire, d'une splendeur grandissante, un Burg aux flamboyants créneaux[243-A], situé sur la crête d'un roc, au fond de la scène; entre cette crête, d'une part, couronnée par le Burg, et le premier plan, d'autre part, vallée profonde, où coule le Rhin.—Vers le côté, sur un lit de fleurs, WOTAN, FRICKA, reposent et dorment.

FRICKA s'éveille; son regard tombe sur le Burg; elle reste surprise et s'effraye:

Wotan! cher époux![243-1] réveille-toi!

WOTAN, en un songe, à voix basse.

Porte et portail protègent, pour moi, le bienheureux palais des joies: l'honneur de l'Homme, la puissance éternelle, s'élèvent à la gloire infinie![244-1]

FRICKA le secoue.

Debout, sors du doux leurre des rêves! Réveille-toi, homme, et regarde!

WOTAN se réveille, et se soulève quelque peu; le spectacle du Burg, sur l'heure, fascine ses yeux:

Il est achevé, l'œuvre éternel[244-2]: sur la cime, la haute cime du mont, Burg-des-Dieux, palais magnifique, il resplendit, puissant, majestueux à voir, sublime, dominateur enfin, tel que l'avait conçu mon rêve, tel que l'évoquait mon Désir![244-3]

FRICKA

Ainsi, c'est une joie sans mélange que tu trouves dans ce qui m'épouvante? Toi, le Burg te transporte; moi, j'ai peur, pour Freya[245-1]. Négligent! souviens-toi du salaire stipulé! Le Burg est achevé, ton gage est caduc: ce qu'il t'en coûte, l'as-tu oublié?

WOTAN

Je trouve justes les conditions de ceux qui m'ont construit un tel Burg; par un pacte, j'ai réduit leur indomptable engeance à m'élever l'auguste demeure; la voilà debout—grâce à leur force:—quant au payement, tranquillise-toi.

FRICKA

O légèreté! Rire criminel! Joie égoïste! Cœur sans amour! Si j'avais connu votre pacte, j'aurais empêché cette duperie; mais courageusement vous aviez, vous, des hommes, éloigné les femmes, pour pouvoir, sourds à toute pitié, sans être importunés par nous, vous concerter seuls avec les Géants. Voilà comme cyniques, sans rougir, tout fiers de votre vil trafic, vous avez osé leur offrir mon adorable sœur, Freya[245-2].—Mais rien ne vous est sacré, barbares, rien n'est sacré pour vous, les hommes, quand vous aspirez à l'empire!

WOTAN

Semblable aspiration, peut-être, était étrangère à Fricka, lorsque ses prières mêmes réclamèrent un palais?

FRICKA

Il me faut bien, hélas,[246-A] inquiète sur la fidélité douteuse de mon époux, songer aux moyens de l'attacher à moi, quand au loin quelque chose l'attire[246-1]; une pompeuse résidence, richement aménagée, pouvait t'enchaîner d'un doux lien, capable de t'y retenir[247-1]. Mais toi, dans une habitation, tu ne voyais qu'un rempart pour te défendre mieux, pour mieux asseoir ta force et ta domination; c'est pour provoquer d'incessantes tempêtes qu'a surgi le Burg orgueilleux.

WOTAN, souriant.

Si tu désires, femme, m'y retenir, dis donc au Dieu, dès à présent, les moyens, en demeurant au Burg, de conquérir pour soi l'univers, hors du Burg. Le changement! tout ce qui vit a l'amour du changement: je ne puis donc non plus m'y soustraire.

FRICKA

Homme sans amour! le plus méchant des hommes! C'est à ces vains hochets, puissance, domination, que tu sacrifies l'Amour, et le mérite d'une épouse[248-1] indignement bernée par toi?

WOTAN, grave.

Pour te conquérir comme épouse, j'ai laissé l'un de mes yeux en gage[248-2]: quelle folie c'est à toi de récriminer maintenant! J'honore les femmes, pourtant, plus même qu'il ne l'agrée! Et Freya, l'excellente[249-1], je ne l'abandonnerai point: jamais, au fond, jamais je n'y pensai sérieusement.

FRICKA

Protège-la donc, c'est l'heure: sans défense, folle d'angoisse, la voici qui accourt se réfugier ici!

FREYA, arrivant précipitamment.

Au secours, sœur! Protège-moi, mon frère![249-2] Du haut du roc, là-bas, Fasolt[250-1] m'a menacée de venir me chercher[250-2].

WOTAN

Qu'il menace!—N'as-tu point vu Loge?

FRICKA

Oui, c'est de préférence au Rusé[250-3] que, toujours, tu donnes ta confiance! Il nous a déjà créé bien des maux[250-4], mais continuellement encore il t'ensorcelle.

WOTAN

Où le libre courage peut, tout seul, triompher, je ne sollicite l'aide de personne; mais l'adresse, la ruse, telles que Loge est rompu à les pratiquer, permettent seules de faire, à notre avantage, tourner la malice même et la ruse d'un ennemi. Loge s'est engagé, en me conseillant le pacte, à la délivrance de Freya[251-1]: c'est sur lui que je compte.

FRICKA

Et il te laisse seul.—Et voici les Géants qui s'avancent à grands pas: qu'attend ton subtil auxiliaire?

FREYA

Qu'attendent mes frères, pour me secourir, puisque mon beau-frère même abandonne l'impuissante? A l'aide, Donner! Par ici! Par ici! Sauve Freya, mon Froh![251-2]

FRICKA

Ils ont soin de se cacher, maintenant, tous ceux qui t'ont trahi dans cet infâme complot.

(Arrivent, armés d'énormes pieux, FASOLT et FAFNER, l'un et l'autre d'une gigantesque stature.)[252-A]

FASOLT