Tandis que tu dormais mollement, tous les deux, sans dormir[252-1], nous bâtissions ton Burg. Jamais las d'un labeur énorme, nous entassions les lourdes pierres; donjon à pic, porte et portail, défendent ton palais, renfermé dans une forteresse élancée[252-2]. Clair, éclatant, le jour paraît; solide, debout, notre œuvre est là: entre, et paye-nous notre salaire!
WOTAN
Votre salaire, gens? fixez-le: quelles sont, d'abord, vos prétentions?
FASOLT
Nos prétentions? tout est convenu: as-tu donc si mauvaise mémoire? Freya, l'adorable; Holda, l'amoureuse[253-1], nous l'emmenons, suivant notre pacte.
WOTAN
Êtes-vous fous, avec votre pacte? Pensez à quelque autre salaire: sachez que Freya n'est pas à vendre[253-2].
FASOLT, après quelques instants de muette surprise indignée.
Que dis-tu, ha! penserais-tu à trahir ta parole? à trahir la parole donnée? Te fais-tu un jeu des Runes[254-1] inscrites sur ta Lance[254-2] même, des Runes du pacte stipulé?[254-3]
FAFNER, ricanant.
Brave frère, avec ta loyauté! La vois-tu à présent, niais, la perfidie?
FASOLT
Toi, Fils-de-la-Lumière[254-4], si prompt à t'engager, écoute, et prends bien garde à toi: sois fidèle aux pactes conclus! Si tu es quelque chose, c'est en vertu des pactes: sur ces bases, ta puissance est solidement assise. Plus sage que nous n'étions malins, tu as su nous réduire, nous libres, à nous lier par des traités: mais si tu ne sais pas, sincèrement, loyalement, et spontanément, rester toi-même fidèle aux pactes, je maudirai, moi, ta sagesse, et je dénoncerai tes traités!—Qu'un sot Géant te donne cette leçon, puisque ta sagesse en a besoin!
WOTAN
Quelle malice est la tienne, d'avoir pris au sérieux des conventions conclues pour rire! L'aimable déesse, toute lumière, toute grâce, de quoi, lourdauds, vous servirait son charme?
FASOLT
Nous railles-tu? Ha! que mal à propos!—Celle qui sur vous règne par la Beauté, lumière de votre auguste race, la Femme, avec toutes ses délices, vous la livrez en gage pour un Burg, un palais, le jour où vous êtes assez fous pour languir vers des tours de pierre! Nous, les patauds aux pattes calleuses, nous nous exténuons, nous suons sang et eau, à seule fin d'obtenir une femme dont la grâce et dont la douceur habitent avec nous, pauvres gens:—et vous osez, après, dire nul un tel marché?
FAFNER
Trêve de vains radotages! Du salaire pour lui-même[255-1], en somme, de Freya pour Freya, nous n'avons guère que faire. S'il s'agit, avant tout, d'en dépouiller les Dieux, c'est à cause des Pommes-d'Or qui croissent dans son verger; des Pommes, qu'elle seule sait faire mûrir; des Pommes, dont l'éternel usage assure à leur séquelle une éternelle jeunesse; la fleur en dépérirait vite, sitôt Freya perdue pour eux: faibles, débiles, vieillis, livides, ils languiraient[255-2]: c'est pour cela—qu'il nous faut Freya!
WOTAN, à part.
Loge tarde trop longtemps!
FASOLT
Allons, réponds nettement!
WOTAN
Cherchez un autre prix!
FASOLT
Pas d'autre prix: Freya!
FAFNER
Toi, là, suis-nous, au loin!
(Ils marchent sur FREYA.)
FREYA, fuyant:
A l'aide! A l'aide, contre les brutes!
(DONNER et FROH accourent.)
FROH
Avec moi, Freya!—Loin d'elle, impudent! C'est Froh qui protège sa Beauté[256-1].
DONNER, faisant face aux Géants.
Ai-je jamais, Fasolt et Fafner, éprouvé sur vous mon marteau?[257-1]
FAFNER
A quoi bon cette menace?
FASOLT
De quoi viens-tu te mêler? Nous n'avons provoqué personne: nous ne réclamons que ce qu'on nous doit.
DONNER, brandissant son marteau.
Plus d'une fois déjà, aux Géants, j'ai payé ce qui leur était dû[257-2]; jamais je ne suis resté l'obligé des larrons: approchez! je vous le pèserai, votre salaire, et je ferai bon poids!
WOTAN, la Lance tendue entre les adversaires.
Holà, Brutal![257-3] Rien par la force! Le bois de ma Lance est garant des traités: nous n'avons que faire de ton marteau!
FREYA
Malheur! Malheur! Wotan m'abandonne!
FRICKA
Je ne comprends plus tes actes, impitoyable époux!
WOTAN se détourne, et voit venir Loge.[258-A]
Enfin, Loge! Et voilà comment tu t'es hâté d'aplanir la mauvaise affaire où tu nous avais engagés?
LOGE est, au fond de la scène, arrivé de la vallée.
Quoi? dans quelle affaire, engagés? S'agit-il de la convention par laquelle toi-même, au conseil, tu t'es lié à ces Géants?—C'est dans les profondeurs, c'est par les hauteurs, moi, que me pousse ma prédilection[258-1]; une demeure! un chez-soi! je ne me vois pas là-dedans. Pour Donner, Froh, à la bonne heure: s'ils veulent une femme[258-2], un toit leur est utile, à eux[258-3]: et quant à toi, Wotan, c'était un fier manoir, une forteresse que tu voulais.—Eh bien, demeure, château, palais digne d'une cour, superbe Burg, tout est debout, solidement construit, tout est parfait; Fafner, Fasolt, ont tenu parole; j'ai sondé moi-même, pierre à pierre, les magnifiques murs, leur ouvrage: rien qui n'y soit à toute épreuve![259-1] Je ne suis donc pas resté oisif, comme tel ou tel: et quiconque ose dire le contraire en a menti![259-2]
WOTAN
Ton astuce élude ma question: garde-toi bien de manquer à ta parole! Moi, ton seul ami parmi tous les Dieux, c'est moi qui, malgré leur méfiance, t'accueillis[259-3] dans leur assemblée. Parle donc, et conseille-moi bien! Lorsque les constructeurs[260-1] du Burg stipulèrent que Freya serait leur récompense, je n'y consentis, tu le sais, que sur ta promesse, solennelle, de libérer ce gage sacré[260-2].
LOGE
C'est-à-dire que je promis de réfléchir, de chercher, avec toute ma sollicitude, quelque moyen de le libérer: quant à trouver un tel moyen s'il est impossible à trouver, ou bien s'il est impraticable, qui donc eût pu promettre cela?
FRICKA, à Wotan.
Vois en quel fourbe infâme tu plaças ta confiance!
FROH
C'est Loge que tu t'appelles,—moi je t'appelle Mensonge![260-3]
DONNER
Maudite flamme, je te soufflerai![261-1]
LOGE
Imbéciles! pour cacher leur opprobre, ils m'outragent.
(DONNER, et FROH,[261-2] veulent se jeter sur lui.)
WOTAN les contient.
Laissez-moi en paix mon ami![261-3] Vous ignorez, vous, l'art de Loge, le mérite, le poids de ses conseils[261-4]: prisez-les mieux, faites-lui crédit: il payera tout, avec du temps[261-5].
FAFNER
Pas de temps! pas de délai: payez de suite!
FASOLT
Le salaire se fait bien attendre.
WOTAN, à Loge.
Et maintenant écoute, entêté! voyons si tu es à l'épreuve! où es-tu allé? qu'as-tu fait?[262-1]
LOGE
Toujours l'ingratitude est le salaire de Loge! Dans l'orage, inquiet pour toi seul, j'ai fouillé l'univers entier, jusqu'en ses recoins, cherchant partout, autour de moi, une rançon qui suffît aux Géants, pour Freya. J'ai cherché vainement, vois-tu bien! Dans l'ensemble des mondes rien n'est, aux yeux des hommes, assez précieux pour compenser la perte de la volupté, la perte des délices et de l'amour de la Femme. (Tous se groupent en des attitudes de surprise.)[262-2][262-A] Dans les eaux, dans les airs, sur terre, partout où grouille la vie, où s'agite une substance, partout où des germes circulent, j'ai cherché, j'ai interrogé: «S'il est pour l'homme un bien souverain, préférable aux délices, à l'amour de la Femme, dites-le moi, révélez-le moi!» Mais partout où la vie circule, on a ri de moi: dans les eaux, dans les airs, sur terre, tout aspire à l'Amour, tous aspirent à la Femme.—Un seul être a maudit l'Amour, pour de l'Or rouge[263-1][263-A]: c'est Nacht-Alberich[263-2], le Nibelung; il courtisait les Filles-du-Rhin, qui m'ont crié leur peine avec des gémissements: elles le repoussèrent, et, par vengeance, il leur déroba l'Or-du-Rhin, l'Or qui lui paraît, désormais, un trésor plus précieux, plus sublime que l'Amour. Sur leur jouet, volé aux profondeurs du gouffre, sur leur jouet splendide les Ondines pleurent, Wotan! C'est toi qu'elles supplient de faire justice, pour leur restituer leur Or, à tout jamais.—J'ai promis d'appuyer leurs plaintes: Loge tient parole!
WOTAN
Tu délires, si tu n'es un traître! tu connais ma propre détresse[263-3], et tu veux que j'aille aider autrui?
FASOLT, qui a attentivement écouté, à FAFNER.
J'ai du dépit à voir l'Alfe posséder l'Or: ce Nibelung, déjà, nous fit bien du mal; mais il a toujours eu l'adresse de se dérober à nos représailles.
FAFNER
Si l'Or lui donne de la puissance, c'est quelque nouveau mauvais tour que prépare contre nous sa haine.—Toi, là, Loge! parle sans mentir: quelle si grande valeur a donc l'Or, qu'il tient lieu, au Nibelung, de tout?
LOGE
L'Or, dans les profondeurs des eaux, n'est qu'un jouet, pour la joie des enfants rieuses: mais qu'on en forge un cercle, une bague, c'est la plus haute puissance qu'il donne, c'est l'univers livré à l'homme[264-1].
WOTAN
De l'Or-du-Rhin, j'ai ouï parler: son rouge éclat cacherait des Runes-de-Proie; pouvoir, richesses, voilà, sans mesure, ce que procurerait certain Anneau[264-2].
FRICKA
Sans doute pourrait-on faire encore, du jouet d'or, des bijoux éclatants, belle parure pour des femmes?
LOGE
A porter avec grâce l'éblouissante parure, la femme pourrait fixer, sans doute, la fidélité d'un époux? Aux gnomes d'en forger la splendeur, sans relâche, asservis par l'Anneau.
FRICKA
Et sans doute, aussi, mon époux peut-il s'approprier cet Or?[265-1]
WOTAN
Posséder l'Anneau, certes, me semble avantageux.—Mais par quel moyen, Loge, dis-moi? comment pourrais-je, moi, forger l'Or?
LOGE
Des Runes-magiques, que nul ne sait, peuvent seules réduire l'Or en Anneau: seul doit y réussir, sans peine, qui renonce au bonheur de l'Amour. (WOTAN, découragé, se détourne.) Tu peux t'épargner cette douleur; aussi bien, tu viendrais trop tard: Alberich n'a point perdu de temps; il s'est, sans hésiter, rendu Maître du charme: il a réussi, l'Anneau est forgé.
DONNER
Le gnome nous asservira tous, si l'Anneau ne lui est arraché[266-1].
WOTAN
Il faut que je l'aie!
FROH
C'est très facile: il n'y a plus à maudire l'Amour.
LOGE
Facile? dérisoirement facile, sans malice, un vrai jeu d'enfant!
WOTAN
Comment donc? dis vite?
LOGE
Par le vol! Ce qu'un voleur a soustrait, tu le soustrais au voleur: fut-il jamais un bien plus aisément[267-1] acquis?—Mais Alberich est sur ses gardes, il se défendra par la ruse; procède avec prudence, avec subtilité, si tu fais justice du larron, pour rendre aux Filles-du-Rhin leur jouet rouge, leur Or,—puisque telle est, d'ailleurs, la prière qu'elles t'adressent.
WOTAN
Les Filles-du-Rhin? Le beau conseil à me donner!
FRICKA
Qu'on ne me parle point de cette engeance des eaux: elles n'ont déjà noyé que trop d'hommes, séduits par leurs caresses d'amour.
(WOTAN reste debout, muet, en proie à une lutte intérieure; les autres Dieux, fixant sur lui leurs regards, attendent en silence[267-2].—Cependant FAFNER, à l'écart, s'est concerté avec FASOLT.)
FAFNER
Crois-moi, plus que Freya l'Or qui brille est utile: c'est l'éternelle Jeunesse également qu'il s'assure, quiconque lui fait violence grâce aux prestiges de l'Or. (Ils se rapprochent des Dieux.) Ecoute, Wotan, c'est notre dernier mot[268-1]: que Freya se rassure et vous reste; j'ai découvert, pour sa rançon, une rétribution plus légère: à nous, grossiers Géants, l'Or du Nibelung suffit, l'Or rouge.
WOTAN
Êtes-vous fous? ce que je ne possède point, impudents, puis-je vous en faire don?
FAFNER
Ce fut une très rude tâche de construire ton Burg, là: c'en est une très simple, pour toi, d'employer contre le Nibelung cette adresse, unie à la force, et faute de quoi, toujours, sont demeurés inutiles tous les efforts de notre haine.
WOTAN
Moi, pour votre compte, m'attaquer à l'Alfe? Moi, pour votre compte, prendre votre ennemi? Niais que vous êtes! votre extravagante impudence abuse, aussi, de ma gratitude!
FASOLT, soudain, saute sur FREYA, et l'entraîne à l'écart avec l'aide de FAFNER.
Ici, femme! en notre pouvoir! Tu vas nous suivre en guise de gage, jusqu'à ce qu'on nous paye ta rançon.
(FREYA pousse un grand cri: tous les DIEUX sont au comble de la consternation.)
FAFNER
Certes, il faut l'arracher d'ici! Jusqu'à ce soir, prenez-y garde, elle ne sera pour nous qu'un gage: nous reviendrons alors; mais si, à ce moment, l'Or-du-Rhin, l'Or brillant, l'Or rouge n'est point ici...
FASOLT
En ce cas plus de sursis! plus de délai: perdue pour vous, Freya, pour toujours, nous suivra.
FREYA
Sœur! Mes frères! Au secours! sauvez-moi!
FROH
Vite, à leur poursuite!
DONNER
Que tout s'écroule donc!
(Du regard, ils interrogent WOTAN.)[269-2]
LOGE, suivant des yeux les Géants.
De toutes leurs lourdes jambes, ils fuient vers la vallée; les voilà qui franchissent le Rhin, pataugeant à travers le gué; sur leur échine de brutes, Freya n'est guère à l'aise!—Ha ha! comme les lourdauds s'en donnent de barboter! Déjà, dans la vallée, les voilà qui s'ébranlent: ils atteindront bien Riesenheim[270-1] sans s'être reposés une fois! (Il se tourne du côté des DIEUX.) A quoi songe Wotan, d'un air si farouche?—Comment vont les Dieux bienheureux?[270-2]
(Un brouillard livide envahit la scène, qu'il assombrit progressivement; les DIEUX y prennent une apparence de plus en plus blême et vieillotte: debout, pleins d'inquiétude, tous regardent WOTAN, pensif, les yeux fixés au sol.)
LOGE
Un brouillard m'abuse-t-il? Suis-je le jouet d'un songe? Tremblants et blêmes, soudain, comme vous vous êtes fanés! Vos joues, l'éclat qui s'en éteint! Vos yeux, leurs regards qui clignotent?—Toi, mais ris donc, mon Froh, c'est encore l'heure de rire![270-3]—Comment, Donner? ta main laisse tomber ton marteau?—Et Fricka, qu'est-ce qui lui arrive? Elle n'a donc pas plaisir à voir, grisonnant ainsi tout d'un coup, Wotan devenir presque un vieillard?
FRICKA
Malheur! Malheur! que se passe-t-il?
DONNER
Ma main faiblit.
FROH
Mon cœur défaille.
LOGE
A présent, j'ai trouvé! Ce qui vous manque, le voici: les fruits de Freya,—dont, aujourd'hui, vous n'avez pas encore goûté. Vous étiez vigoureux et jeunes, lorsque vous les mangiez chaque jour. Mais la jardinière est en gage; sur les branches, le fruit meurt et sèche: bientôt il en tombera, pourri.—Pour moi, la chose importe moins; pour moi, Freya fut toujours chiche[271-1], fort avare de ses précieux fruits: car, en fait d'authenticité, je suis une fois moins pur, n'est-ce pas? que vous autres[271-2], les Magnifiques! En revanche tout dépendait, pour vous, des fruits de jouvence: voyez donc à la préserver! sans les Pommes, vieux et gris, décrépits et moroses, risée du monde, les Dieux mourront[272-1].
FRICKA
Wotan, fatal, funeste époux! Vois à quelles avanies, à quelle ignominie, ta légèreté nous a livrés!
WOTAN, brusquement, comme prenant une détermination soudaine.
En route, Loge! descends avec moi! Partons pour Nibelheim[272-2]: je veux conquérir l'Or.
LOGE
Ainsi, les Filles-du-Rhin peuvent avoir bon espoir? tu veux exaucer leur prière?
WOTAN, avec violence.
Tais-toi, bavard! Freya, la bonne Freya, c'est trouver sa rançon qu'il faut.
LOGE
Tu l'ordonnes, je te conduirai donc avec plaisir: descendons-nous à pic, droit par le Rhin?
WOTAN
Pas par le Rhin!
LOGE
Soit! par la Faille-du-Soufre alors: là; glisse-toi là-dedans après moi!
(Il prend les devants et disparaît, latéralement, dans une crevasse: une vapeur de soufre en sort aussitôt.)
WOTAN
Vous autres, jusqu'au soir, attendez-nous ici: je pars à la conquête de l'Or, rançon de la Jeunesse perdue!
(Il descend, à la suite de LOGE, dans la crevasse: une nouvelle vapeur en jaillit, se développe, couvre toute la scène, rapidement, d'un épais nuage. Déjà les personnages restés sont invisibles.)
DONNER
Heureux voyage, Wotan!
FROH
Bonne chance! Heureux succès!
FRICKA
Oh! reviens vite vers ta femme inquiète![273-1]
La vapeur sulfureuse s'assombrit, de plus en plus, en une nuée tout à fait noire, qui se dirige de bas en haut; cette nuée se transforme alors, se solidifie en une suite de ténébreuses crevasses de pierre; le mouvement d'ascension se prolonge, suggère cette illusion que la scène s'enfonce aux entrailles de la terre, de plus en plus profondément[273-A].
Enfin commence à poindre de divers côtés, au loin, une lueur d'un rouge sombre: on distingue, à perte de vue, un immense
où d'étroits orifices, des puits, semblent, de toutes parts, déboucher.
(ALBERICH tire de ce côté, par les oreilles, hors d'une galerie latérale, MIME, qui pousse des gémissements aigus.)
ALBERICH
Héhé![274-1] Héhé! Ici! par ici! Gnome sournois! tu seras pincé ferme, je m'en charge, si tu ne m'ajustes pas sur l'heure, parfaitement, conforme à mes ordres, le chef-d'œuvre!
MIME, hurlant.
Ohe! Ohe! Aou! Aou! Lâche-moi, seulement! Il est prêt, conforme à tes ordres, articulé, à force de soins, de peines, de sueurs: ôte seulement tes ongles de mon oreille!
ALBERICH, le lâchant.
Pourquoi ces retards, alors? Que ne le montres-tu point?
MIME
Pauvre de moi! c'est que j'avais peur qu'il n'y manquât encore des choses.
ALBERICH
Des choses? quelles choses?
MIME, embarrassé:
Par ci... par là...
ALBERICH
Quoi, par ci par là? Montre-le tel quel! (Il veut de nouveau lui sauter aux oreilles: d'effroi, MIME laisse tomber un maillis métallique, qu'il cachait en ses mains crispées. ALBERICH se rue, ramasse le maillis, et l'examine minutieusement.) Voyez le fourbe! tout est forgé, prêt, parfait, conforme à mes ordres! L'imbécile voulait donc ruser, m'en imposer? garder pour soi le chef-d'œuvre que mon industrie lui apprit l'art de fabriquer? T'y ai-je pris, là, voleur stupide? (Il se met sur la tête le maillis, en guise de «Tarnhelm»[275-1].) Le heaume est à ma tête: savoir si le charme opère?—«Ténèbres et brouillard, plus personne aussitôt!»—(Il s'évanouit; à sa place on voit une colonne de brouillard.) Me vois-tu, frère?
MIME, ébahi, regardant autour de soi.
Où es-tu? non, je ne te vois pas.
LA VOIX D'ALBERICH
C'est bien: sens-moi donc, infâme drôle! Tiens, pour tes désirs de vol! Tiens!
(MIME crie, se tord, sous les coups d'un fouet, qu'on entend frapper sans l'apercevoir.)[276-1]
LA VOIX D'ALBERICH, ricanant:
Merci pour ton œuvre, imbécile! Elle fait son office à merveille.—Hoho! Hoho! les Nibelungen, courbez-vous sous Alberich, tous! Partout, partout il sera présent, désormais, pour vous surveiller; plus de repos pour vous, plus de répit pour vous; c'est pour lui que vous peinerez, et vous ne le verrez point; quand vous ne le verrez point, tremblez qu'il ne survienne: vous êtes, à jamais, ses esclaves! Hoho! hoho! l'entendez-vous? il approche, le Maître-des-Nibelungen!
(La colonne de brouillard s'évanouit au fond: on entend, de plus en plus loin, gronder la fureur D'ALBERICH; du fond des gouffres lui répondent des hurlements, des plaintes, des cris, qui s'assourdissent bientôt pour se perdre, à la fin, dans un lointain toujours plus vague.—De douleur, MIME s'est affaissé: ses soupirs, ses lamentations sont entendus de WOTAN et LOGE, qui se laissent glisser du haut d'une crevasse supérieure.)
LOGE
C'est Nibelheim, nous y voici: au travers du brouillard livide, quelle palpitation d'étincelles!
WOTAN
On gémit haut ici: qu'est-ce qui gît sur la roche?
LOGE se penche vers MIME.
Quelle merveille pleures-tu là?
MIME
Ohe! Ohe! Aou! Aou!
LOGE
Haha! Toi, Mime! l'alerte gnome! qu'as-tu donc à te débattre ainsi?
MIME
Laisse-moi la paix!
LOGE
Je le veux bien, certes! et mieux encore, écoute: je veux t'assister, Mime!
MIME, se redressant un peu.
M'assister? qui peut rien pour moi? Il faut que j'obéisse à mon propre frère, qui s'est fait un esclave de moi.
LOGE
Un esclave? de toi, Mime? d'où lui vint cette puissance?
MIME
Grâce à sa malveillante adresse, Alberich, avec l'Or-du-Rhin, s'est fait une Bague: stupides, nous nous courbons sous sa vertu magique; c'est par là qu'il s'est asservi notre noir troupeau de Nibelungen. Jadis, pour nos épouses nous forgions, sans souci, tel bijou, telle parure exquise, quelque joli jouet pour la joie des Nibelungen: travailler nous était une fête. A présent, l'infâme nous oblige à nous glisser dans les crevasses, à nous exténuer pour lui, toujours pour lui! Guidée par l'Anneau d'Or, son avarice devine où sont enfouies de nouvelles richesses[277-1] et, sur l'heure, il nous faut chercher, fouiller, creuser, fondre sa proie, forger la fonte, sans repos, sans répit, sans trêve, pour grossir le Trésor du Maître[278-1].
LOGE
C'est ta paresse, probablement, qu'a voulu punir sa fureur?
MIME
Pauvre de moi, hélas! il m'a contraint au pire: il m'avait fait fondre et souder les mailles d'un heaume, un vrai chef-d'œuvre, avec des instructions précises pour en articuler chaque pièce. J'eus bien la perspicacité de remarquer quelle vertu, quelle puissance propres acquérait l'œuvre, à mesure que le métal prenait forme: aussi voulais-je garder le heaume, me soustraire, à l'aide de son charme, à la tyrannie d'Alberich, et peut-être, oui, peut-être, à mon tour, torturer le bourreau lui-même, le mettre en mon pouvoir, lui arracher l'Anneau; bref, de même que je suis à présent son esclave, faire de l'arrogant mon esclave, à moi, libre!
LOGE
Si perspicace, pourquoi n'as-tu pas réussi?
MIME
Hélas! moi qui fabriquai l'œuvre, je ne sus point deviner le véritable charme, le charme auquel elle obéit! Quel secret renfermait le heaume, celui qui me l'arracha, cette œuvre, après me l'avoir fait entreprendre, vient,—mais malheureusement trop tard!—de me l'enseigner: sous mes yeux mêmes, il disparut; mais son bras, invisible, en frappa tout autant sur la peau calleuse de l'aveugle. Telle est la jolie récompense,—imbécile!—que je me suis forgée!
(Il se frictionne le dos en hurlant. Les DIEUX rient.[279-1])
LOGE, à WOTAN
Conviens-en, la capture ne sera guère commode.
WOTAN
Mais l'ennemi succombera, grâce à tes artifices.
MIME, frappé par le rire des DIEUX[279-2], les considère plus attentivement.
Au fait, avec toutes vos questions, étrangers, qui pouvez-vous être?
LOGE
Des amis pour toi: de sa détresse, nous voulons délivrer le peuple des Nibelungen.
(On entend se rapprocher le brouhaha des grondements et des châtiments D'ALBERICH.)
MIME
Soyez sur vos gardes! Alberich approche.
WOTAN
C'est lui que nous attendons ici.
(Il s'assied, tranquille, sur une pierre: LOGE, à côté de lui, s'y adosse.—Décoiffé du Tarnhelm, qui pend à sa ceinture, ALBERICH paraît: il pousse devant soi, à coups de fouet, hors du puits situé le plus profondément, toute une foule de NIBELUNGEN: ces derniers sont chargés de bijoux ou de lingots d'or ou d'argent: ils accumulent le tout en un tas, un Trésor, sous les invectives, les outrages ininterrompus D'ALBERICH.)
ALBERICH
Par ici!—Là!—Héhé!—Hoho! Foule fainéante, en tas, le Trésor! Toi, là, en haut! Veux-tu marcher? Tourbe infâme, à bas l'Or forgé! Dois-je vous aider? Tout de ce côté! (Il aperçoit, tout à coup, WOTAN et LOGE.) Hé! qui est là? Qui a pénétré jusqu'ici?—Mime! approche, misérable drôle! Aurais-tu jacassé avec ces deux rôdeurs? Fainéant! veux-tu bien, tout de suite, aller travailler et forger? (Il pousse MIME dans la foule des NIBELUNGEN, à coups de fouet.) Hé! au travail! Tous hors d'ici! En bas, vivement! Tirez-moi l'Or des nouvelles mines! Et fouillez sur l'heure! sinon, le fouet! C'est Mime qui me répond de votre zèle, sous peine de sentir le branle de mon bras: que je suis présent partout, là où nul ne s'en doute, il le sait assez, j'imagine!—Allez-vous rester là? Partirez-vous bientôt? (Il retire son Anneau, le baise, et l'étend d'un air menaçant.) Troupeau d'esclaves! obéissez au Maître de l'Anneau, et tremblez!
(Avec des hurlements, des cris aigus, les NIBELUNGEN (et MIME parmi eux) se dispersent, et se glissent de toutes parts, en bas, dans les puits et les mines.[280-1])
ALBERICH, marchant sur WOTAN et LOGE, avec colère.
Vous, que cherchez-vous ici?
WOTAN
A croire les contes qu'on nous faisait sur le ténébreux Nibelheim, Alberich y réaliserait de puissants miracles: c'est pour en assouvir notre curiosité que nous sommes venus, en visiteurs.
ALBERICH
C'est la haine et l'envie, sans doute, qui vous amènent à Nibelheim: d'aussi téméraires visiteurs, croyez-moi, je les connais fort bien.
LOGE
Si tu me connais tant, Alfe sans raison, qui suis-je, dis-moi, que tu clabaudes de la sorte? Quand tu gisais, blotti, dans un trou froid, qui, avant que t'eût jamais ri Loge, t'a donné la lumière, la chaleur de la flamme?[281-1] Ton art de forgeron, à quoi te servirait-il, si je n'avais allumé ta forge? Je suis ton cousin, et je fus ton ami: ta gratitude est donc, je trouve, bien maladroite!
ALBERICH
C'est pour les Alfes-de-Lumière[281-2] que Loge, le rusé, Loge, le fourbe, réserve à présent ses sourires: traître! si tu es leur ami comme tu fus, jadis, mon ami, haha! tant mieux pour moi! je n'ai rien à craindre d'eux.
LOGE
Et voilà bien pourquoi tu peux, j'imagine, te fier à moi?
ALBERICH
Je ne me fie qu'à ton manque de foi! Pas à ta foi!—Aussi bien, je peux vous braver tous.
LOGE
Ton pouvoir te donne bien du cœur: ta force a furieusement grandi!
ALBERICH
Le Trésor, accumulé là par mon peuple, est-ce que tu l'as vu?
LOGE
D'aussi digne d'envie, je n'en connais pas un seul.
ALBERICH
C'est, quant à présent, un pauvre petit tas: mais l'avenir le verra grossir puissamment, surabondamment.
WOTAN
Mais à quoi peut bien t'être utile un tel Trésor, puisque Nibelheim est sans joie, et qu'il n'existe rien, ici, à troquer contre des richesses?
ALBERICH
C'est à les produire, ces richesses, et à les garder, ces richesses, que me sert la nuit du Nibelheim; mais avec le Trésor, quand l'abîme sera comble, alors, je compte faire des merveilles, et m'approprier le monde entier.
WOTAN
Comment t'y prendras-tu, mon cher?
ALBERICH
Vous, les Dieux, qui vivez là-haut, frôlés par les caresses des brises, ivres de joie, pâmés d'amour! avec ma poigne d'Or, je vous subjuguerai tous! De même que j'ai maudit l'Amour, tout ce qui vit devra maudire l'Amour[283-1]: captivés, fascinés par l'Or, vous aurez le délire de l'Or. Bercez-vous sur les cimes, dans les murmures des brises, race d'éternels voluptueux: mais prenez garde à l'Alfe-Noir que vous méprisez! prenez garde!—Car vous, les mâles, ma toute-puissance vous asservira, tout d'abord; et vos femelles, dont la beauté dédaigna mes supplications, serviront, à défaut d'Amour, au Plaisir, aux luxures du gnome!—Hahahaha! vous m'entendez? prenez garde à mon noir troupeau[283-2], prenez bien garde, si, du fond des gouffres muets, l'Or du Nibelung s'élève à la lumière du Jour!
WOTAN, bondissant.
Péris, gnome scélérat!
ALBERICH
Quoi? qu'est-ce qu'il dit?
LOGE, s'est interposé.
Sois donc de sang-froid! (A ALBERICH) Qui donc ne serait saisi d'étonnement, s'il comprend l'œuvre d'Alberich? Qu'à ton admirable habileté viennent à réussir les projets par toi fondés sur le Trésor, il me faudra bien te proclamer le Plus-Puissant parmi les êtres: car la Lune même, les Astres même, jusqu'au resplendissant Soleil, que pourraient-ils faire d'autre, alors, que d'être dociles à tes ordres?—Il importe pourtant avant tout, suivant moi, que les amasseurs du Trésor, le troupeau des Nibelungen, t'obéissent sans envie ni haine. Tu possèdes, grâce à ta hardiesse, l'Anneau qui fait trembler ton peuple: mais si quelque voleur profitait de ton sommeil pour t'arracher l'Anneau par ruse, de quelle manière alors, avec toute ta sagesse, te garantirais-tu toi-même?
ALBERICH
Loge s'estime le plus fin des êtres; à son avis, tout autre est toujours bête: si je pouvais avoir besoin de lui pour un conseil, pour un service, qu'il se ferait payer plus que cher, le voleur! il en serait bien aise!—Le heaume qui cache et qui déguise, je me le suis inventé moi-même; j'ai forcé Mime, le plus habile des forgerons, à me le forger; le heaume peut instantanément: ou, suivant mon caprice, me métamorphoser, ou dissimuler ma présence; invisible à quiconque me cherche, je n'en suis pas moins présent partout. Aussi suis-je en sécurité, gardé que je suis même contre toi, ami rare! ami dévoué!
LOGE
Certes, j'ai vu bien des choses, et d'extraordinaires: mais pareil miracle, jamais. Cette œuvre unique, je n'y puis croire; si elle pouvait se réaliser, ton pouvoir serait éternel.
ALBERICH
Me juges-tu donc menteur et fanfaron, comme Loge?
LOGE
Tant que je n'aurai pas eu des preuves, gnome, je révoquerai ta parole en doute.
ALBERICH
L'imbécile, sûr de son esprit, se gonfle jusqu'à en crever: c'est bien! que l'envie te torture! Précise: sous quelle forme veux-tu que je t'apparaisse, à l'instant même?
LOGE
Sous celle que tu voudras, pourvu que, de stupeur, j'en reste muet!
ALBERICH, plaçant, sur sa tête, le heaume.
«Dragon gigantesque, déroule tes anneaux!»
(Aussitôt il s'évanouit: à sa place un reptile géant, monstrueux[285-1], se déploie sur le sol; il se dresse, menaçant, de sa gueule béante, WOTAN et LOGE.)
LOGE feint d'être saisi d'effroi.
Ohe! Ohe! dragon terrible! ne me dévore pas! laisse à Loge la vie!
WOTAN rit.
Bien, Alberich! A la bonne heure! Ce dragon géant, sur ma foi, pour un nain, c'est grandir bien vite!
(Le reptile disparaît; à sa place, on revoit ALBERICH sous sa figure ordinaire.)
ALBERICH
Héhé! Vous, les malins, me croyez-vous, à présent?
LOGE
Mon tremblement te répond assez. Tu t'es bien vite changé en un reptile énorme: j'ai vu le prodige, j'y crois sans peine. Mais, de même que tu t'es grandi, pourrais-tu te rendre tout petit? Ce serait le plus sûr moyen, je crois, de te dérober à tout danger; mais cela me semble trop difficile!
ALBERICH
Trop difficile pour toi, parce que tu es trop bête! Quelle petitesse dois-je me donner?
LOGE
Telle que tu puisses tenir dans les plus étroites fentes, où le crapaud blottit son effroi.
ALBERICH
Bah! rien de plus aisé! Vois plutôt! (Il met le Tarnhelm en position:) «Tors et gris, crapaud, rampe!»
(Il disparaît: les DIEUX aperçoivent, sur la roche, un crapaud[286-1] rampant de leur côté.)
LOGE, à WOTAN.
Là! le crapaud! saute dessus! vivement!
(WOTAN met le pied sur le crapaud: LOGE lui saisit la tête et s'empare du Tarnhelm.)
ALBERICH, instantanément, redevient visible sous sa figure ordinaire, se débattant sous le pied de WOTAN[286-2]:
Ohe! Malédiction! Captif!
LOGE
Tiens-le ferme, jusqu'à ce que je l'aie lié.
(D'une corde de liber, dont il s'était muni, il attache ALBERICH par les bras et les jambes; puis tous deux saisissent le captif, qui s'épuise en furieux efforts pour se défendre, et l'emportent vers la crevasse par laquelle ils ont descendu.)
LOGE
En haut! Vite! Là, il est à nous!
(Ils disparaissent dans la crevasse.)
Comme précédemment, mais en sens inverse, la scène se transforme, jusqu'à ce qu'apparaisse de nouveau le
ainsi que dans la Scène Deuxième: seulement il est encore voilé du pâle brouillard qui, après l'enlèvement de FREYA, l'a enveloppé.
Surgissent de la crevasse WOTAN et LOGE, amenant ALBERICH garrotté.
LOGE
Ici, cousin, fais comme chez toi! Vois, mon très cher, le monde s'étendre sous tes pieds[287-1], ce monde, que, sans rien faire, tu veux t'approprier: voyons, quel petit coin, dis-moi, m'y réserves-tu pour étable?
ALBERICH
Misérable! Infâme! Valet! Traître! Desserre ces liens et laisse-moi libre, ou tu payeras cher tes outrages!
WOTAN
Tu voyais déjà, dans tes rêves, tout ce qui vit, tout ce qui vibre, le Monde, en ta puissance: et te voici captif, impuissant, solidement garrotté, hagard, devant moi; tu ne peux pas le nier. Tu veux te libérer? soit: il faut payer rançon.
ALBERICH
Niais que je fus! fou chimérique! M'être aussi bêtement laissé prendre à leurs impostures de voleurs! Qu'une effrayante vengeance venge ma crédulité!
LOGE
Si tu veux te venger, libère-toi d'abord: nul homme libre, à l'homme garrotté, ne rendra compte de ses outrages. Donc, si tu veux te venger: d'abord, sans tarder, songe à ta rançon![288-1]
ALBERICH, brusquement.
Hé bien, parlez: qu'exigez-vous?
WOTAN
Le Trésor et ton Or clair[288-2].
ALBERICH
Cupide canaille d'escrocs! (A part:) Pourvu que je garde l'Anneau, seulement, peu m'importe, en somme, le Trésor: par l'Anneau, n'en aurai-je pas vite, à volonté, un autre, incessamment nourri?[289-1] Ceci serait une leçon faite pour me rendre sage: je ne la paye pas trop d'un hochet.
WOTAN
Abandonnes-tu le Trésor?
ALBERICH
Déliez-moi la main, j'ordonnerai qu'on l'apporte. (LOGE lui délivre la main droite, ALBERICH touche l'Anneau, des lèvres, et marmotte l'ordre.) Allons, je viens d'appeler ici les Nibelungen: je les entends, dociles au Maître, apporter au jour le Trésor enfoui dans les profondeurs. Délivrez-moi de ces liens odieux!
WOTAN
Pas avant que tout soit acquitté.
(Surgissent de la faille les NIBELUNGEN, chargés des bijoux du Trésor.)[289-2].
ALBERICH
Indigne ignominie! ainsi garrotté, moi, à la vue de ces lâches esclaves!—Apportez! là! comme je l'ordonne! En tas, le Trésor, déposez tout! Êtes-vous paralysés? voulez-vous que je vous aide?—Que nul ne lève les yeux!—Vivement, là! Vite! Maintenant, déguerpissez d'ici: au travail, pour le Maître! aux mines! Malheur à vous, si je vous trouve à flâner! Sachez que je suis sur vos talons!
(Lorsqu'ils ont entassé le Trésor, les NIBELUNGEN, de nouveau, se glissent, craintivement, par la faille.)
ALBERICH
J'ai payé: laissez-moi partir! Et, de grâce, rendez-moi le heaume, que Loge tient là!
LOGE, jetant le Tarnhelm sur le Trésor.
Le butin fait partie de l'amende[290-1].
ALBERICH
Voleur maudit!—Mais soit, patience! Qui m'a forgé l'ancien, peut en forger un autre: je détiens encore la puissance à laquelle Mime est asservi. N'importe, il est dur de laisser, à l'ennemi rusé, cette arme de ruse!—Eh bien donc! Alberich vous a tout laissé, tout: détachez ses liens, misérables!
LOGE, à WOTAN.
Es-tu satisfait? Dois-je le détacher?
WOTAN
Un Anneau d'Or brille à ton doigt[290-2]: entends-tu, Alfe? il fait partie, tel est mon avis, du Trésor.
ALBERICH, épouvanté.
L'Anneau?[290-3].
WOTAN
Pour ta rançon, il faut le laisser.
ALBERICH
La vie,—mais point l'Anneau! jamais!
WOTAN
C'est l'Anneau que je désire: je n'ai que faire de ta vie!
ALBERICH
Si je rachète mon corps et ma vie, par là même je rachète l'Anneau! Car mes mains et ma tête, mes oreilles et mes yeux, ne peuvent pas être plus à moi, ne peuvent pas être plus moi-même que l'est ce rouge Anneau d'Or ci!
WOTAN
A toi l'Anneau? dis-tu: à toi? Délires-tu, Alfe sans pudeur? sois franc, réponds: à qui l'avais-tu soustrait, l'Or, dont tu fis cet Anneau brillant? Etait-ce à toi, ce que ta malice volait aux profondeurs des eaux? Va donc demander aux Filles-du-Rhin si elles t'auraient donné leur Or, s'il est à toi, l'Or volé dont est fait l'Anneau?
ALBERICH
Misérable défaite! Ecœurante perfidie! Voleur! C'est toi qui oses, à moi, reprocher un crime dont tu profites? Comme tu l'eusses volontiers volé toi-même au Rhin, son Or, s'il eût été aussi facile de le forger, que de le lui soustraire! Hypocrite! quel heureux hasard ce serait, pour ta prospérité, que, dans l'horreur de sa détresse[291-1], sous l'empire de la honte, sous l'empire de la rage, le Nibelung, à ton bénéfice, eût trouvé l'effroyable charme! Mais l'épouvantable Anathème, l'exécrable Malédiction d'un malheureux au désespoir, doit-elle, grâce au joyau suprême, contribuer à ton triomphe? Si j'ai maudit l'Amour, fut-ce pour grandir ta force? Prends garde à toi, Dieu tout-puissant! Si j'avais commis un crime, moi, je n'en devais compte à personne, qu'à moi: mais si tu oses, toi, l'Eternel, sans pudeur, m'arracher l'Anneau, c'est sur tout ce qui fut dans le passé, tout ce qui existe dans le présent, c'est sur tout ce qui sera dans l'avenir que retombera ton propre forfait!
WOTAN
Assez de phrases! L'Anneau! Ton verbiage ne prouvera pas tes droits sur lui.
(Avec une force irrésistible, il arrache, au doigt d'ALBERICH, l'Anneau.)[292-1].