| PERSONNAGES DE LA PASTORALE. | |
| IRIS, jeune bergère. | MlleDebrie. |
| LYCAS, riche pasteur, amant d'Iris. | Molière. |
| PHILÈNE, riche pasteur, amant d'Iris. | Estival. |
| CORYDON, jeune berger, confident de Lycas, amant d'Iris. | La Grange. |
| UN PATRE, ami de Philène. | |
| UN BERGER. | |
| PERSONNAGES DU BALLET. | |
| MAGICIENS dansans. | |
| MAGICIENS chantans. | |
| DÉMONS dansans. | |
| PAYSANS. | |
| UNE ÉGYPTIENNE chantante et dansante. | |
| ÉGYPTIENS dansans. | |
| La scène est en Thessalie, dans un hameau de la vallée de Tempé. | |
SCÈNE I.—LYCAS, CORYDON.
SCÈNE II.—LYCAS, MAGICIENS chantans et dansans, DÉMONS.
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
Deux magiciens commencent, en dansant, un enchantement pour embellir Lycas; ils frappent la terre avec leurs baguettes, et en font sortir six démons, qui se joignent à eux. Trois magiciens sortent aussi de dessous terre.
TROIS MAGICIENS CHANTANS.
UN MAGICIEN, seul.
LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.
DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Les six démons dansans habillent Lycas d'une manière ridicule et bizarre.
LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.
TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Les magiciens et les démons continuent leurs danses, tandis que les trois magiciens chantans continuent à se moquer de Lycas.
LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.
Les trois magiciens chantans s'enfoncent dans la terre, et les magiciens dansans disparoissent.
SCÈNE III.—LYCAS, PHILÈNE.
PHILÈNE, sans voir Lycas, chante.
LYCAS, sans voir Philène.
Ce pasteur, voulant faire des vers pour sa maîtresse, prononce le nom d'Iris assez haut pour que Philène l'entende.
PHILÈNE, à Lycas.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
SCÈNE IV.—IRIS, LYCAS.
SCÈNE V.—LYCAS, UN PATRE.
Un pâtre apporte à Lycas un cartel de la part de Philène.
SCÈNE VI.—LYCAS, CORYDON.
SCÈNE VII.—PHILÈNE, LYCAS.
PHILÈNE, chante.
LYCAS.
PHILÈNE.
SCÈNE VIII.—PHILÈNE, LYCAS, PAYSANS.
Les paysans viennent pour séparer Philène et Lycas.
QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Les paysans prennent querelle en voulant séparer les deux pasteurs, et dansent en se battant.
SCÈNE IX.—CORYDON, LYCAS, PHILÈNE, PAYSANS.
Corydon, par ses discours, trouve moyen d'apaiser la querelle des paysans.
CINQUIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Les paysans réconciliés dansent ensemble.
SCÈNE X.—CORYDON, LYCAS, PHILÈNE.
SCÈNE XI.—IRIS, CORYDON.
SCÈNE XII.—PHILÈNE, LYCAS, IRIS, CORYDON.
Lycas et Philène, amans de la bergère, la pressent de décider lequel des deux aura la préférence.
PHILÈNE, à Iris.
SCÈNE XIII.—PHILÈNE, LYCAS.
PHILÈNE chante.
LYCAS chante.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE, tirant son javelot.
LYCAS, tirant son javelot.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
LYCAS.
PHILÈNE.
SCÈNE XIV.—UN BERGER, LYCAS, PHILÈNE.
LE BERGER chante.
SCÈNE XV.—UNE ÉGYPTIENNE, ÉGYPTIENS dansans.
L'ÉGYPTIENNE.
SIXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Douze Égyptiens, dont quatre jouent de la guitare, quatre des castagnettes, quatre des gnacares[119], dansent avec l'Égyptienne aux chansons qu'elle chante.
L'ÉGYPTIENNE.
FIN DE LA PASTORALE COMIQUE.
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE, DEVANT LA COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 6 JANVIER 1667, ET A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 10 JUIN SUIVANT.
Molière n'était satisfait ni de sa Pastorale comique ni de Mélicerte. Le départ du jeune Baron renouvelait l'amertume de ses chagrins intérieurs. Dans le Sicilien, charmante esquisse, d'un coloris plus chaud que la plupart de ses œuvres, et qui devait trouver sa place dans la seconde représentation du Ballet des Muses, il revint avec bonheur à cette fantaisie délicate qui lui avait dicté l'Étourdi et l'Amour médecin, délicieux ouvrage où Beaumarchais a trouvé presque tous les jeux de scènes de son Barbier de Séville, et où le génie et les instincts de l'artiste dominent sans partage. La danse, la musique, les sérénades, la douce joie, la jeune gaieté, la folâtre ruse, voltigent autour de la coquetterie et de l'amour. Rien d'excessif, de licencieux ou de guindé; rien de galant ou de fade. Une lumière harmonieuse l'éclaire: c'est le soleil naissant sur la mer sicilienne; tout est d'accord, localités, auteur, sujet du drame. La prose elle-même est rhythmée et marche légère comme l'oiseau.
Molière essaya pour la première fois ici l'initiation de cette lingua franca qui devait lui fournir de si grotesques ressources dans le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire. Ce fut le Sicilien ou l'Amour peintre qui remplaça Mélicerte et la Pastorale comique dans le Ballet des Muses, où cette fois le roi, Madame, et mademoiselle de la Vallière dansèrent avec plusieurs seigneurs de la cour.
| PERSONNAGES DE LA COMÉDIE. | |
| DON PÈDRE, gentilhomme sicilien. | Molière. |
| ADRASTE, gentilhomme françois, amant d'Isidore. | La Grange. |
| ISIDORE, Grecque, esclave de don Pèdre. | MlleDebrie. |
| ZAIDE, jeune esclave. | MlleMolière. |
| UN SÉNATEUR. | Du Croisy. |
| HALI, Turc, esclave d'Adraste. | La Thorillière. |
| DEUX LAQUAIS. | |
| PERSONNAGES DU BALLET. | |
| MUSICIENS. | |
| ESCLAVE chantant. | |
| ESCLAVES dansans. | |
| MAURES et MAURESQUES dansans. | |
SCÈNE I[120].—HALI, MUSICIENS.
HALI, aux musiciens.
Chut! N'avancez pas davantage, et demeurez dans cet endroit, jusqu'à ce que je vous appelle.
SCÈNE II.—HALI.
Il fait noir comme dans un four: le ciel s'est habillé ce soir en Scaramouche[121], et je ne vois pas une étoile qui montre le bout de son nez. Sotte condition que celle d'un esclave, de ne vivre jamais pour soi, et d'être toujours tout entier aux passions d'un maître, de n'être réglé que par ses humeurs, et de se voir réduit à faire ses propres affaires de tous les soucis qu'il peut prendre! Le mien me fait ici épouser ses inquiétudes; et, parce qu'il est amoureux, il faut que nuit et jour je n'aie aucun repos. Mais voici des flambeaux, et, sans doute, c'est lui.
SCÈNE III.—ADRASTE, DEUX LAQUAIS, portant chacun un flambeau; HALI.
ADRASTE.
Est-ce toi, Hali?
HALI.
Et qui pourroit-ce être que moi? A ces heures de nuit, hors vous et moi, monsieur, je ne crois pas que personne s'avise de courir maintenant les rues.
ADRASTE.
Aussi ne crois-je pas qu'on puisse voir personne qui sente dans son cœur la peine que je sens. Car, enfin, ce n'est rien d'avoir à combattre l'indifférence ou les rigueurs d'une beauté qu'on aime, on a toujours au moins le plaisir de la plainte, et la liberté des soupirs; mais ne pouvoir trouver aucune occasion de parler à ce qu'on adore, ne pouvoir savoir d'une belle si l'amour qu'inspirent ses yeux est pour lui plaire ou lui déplaire, c'est la plus fâcheuse, à mon gré, de toutes les inquiétudes; et c'est où me réduit l'incommode jaloux qui veille, avec tant de souci, sur ma charmante Grecque, et ne fait pas un pas sans la traîner à ses côtés.
HALI.
Mais il est, en amour, plusieurs façons de se parler; et il me semble, à moi, que vos yeux et les siens, depuis près de deux mois, se sont dit bien des choses.
ADRASTE.
Il est vrai qu'elle et moi souvent nous nous sommes parlé des yeux; mais comment reconnoître que, chacun de notre côté, nous ayons, comme il faut, expliqué ce langage? Et que sais-je, après tout, si elle entend bien tout ce que mes regards lui disent, et si les siens me disent ce que je crois parfois entendre?
HALI.
Il faut chercher quelque moyen de se parler d'autre manière.
ADRASTE.
As-tu là tes musiciens?
HALI.
Oui.
ADRASTE.
Fais-les approcher. (Seul.) Je veux jusques au jour les faire ici chanter, et voir si leur musique n'obligera point cette belle à paroître à quelque fenêtre.
SCÈNE IV.—ADRASTE, HALI, MUSICIENS.
HALI.
Les voici. Que chanteront-ils?
ADRASTE.
Ce qu'ils jugeront de meilleur.
HALI.
Il faut qu'ils chantent un trio qu'ils me chantèrent l'autre jour.
ADRASTE.
Non. Ce n'est pas ce qu'il me faut.
HALI.
Ah! monsieur, c'est du beau bécarre.
ADRASTE.
Que diantre veux-tu dire avec ton beau bécarre?
HALI.
Monsieur, je tiens pour le bécarre. Vous savez que je m'y connois. Le bécarre me charme; hors du bécarre, point de salut en harmonie. Écoutez un peu ce trio.
ADRASTE.
Non. Je veux quelque chose de tendre et de passionné, quelque chose qui m'entretienne dans une douce rêverie.
HALI.
Je vois bien que vous êtes pour le bémol; mais il y a moyen de nous contenter l'un et l'autre. Il faut qu'ils vous chantent une certaine scène d'une petite comédie que je leur ai vu essayer. Ce sont deux bergers amoureux, tout remplis de langueur, qui, sur bémol, viennent séparément faire leurs plaintes dans un bois, puis se découvrent l'un à l'autre la cruauté de leurs maîtresse; et là-dessus vient un berger joyeux avec un bécarre admirable, qui se moque de leur foiblesse.
ADRASTE.
J'y consens. Voyons ce que c'est.
HALI.
Voici, tout juste, un lieu propre à servir de scène, et voilà deux flambeaux pour éclairer la comédie.
ADRASTE.
Place-toi contre ce logis, afin qu'au moindre bruit que l'on fera dedans je fasse cacher les lumières.
FRAGMENT DE COMÉDIE
Chanté et accompagné par les musiciens qu'Hali a amenés.
SCÈNE I.—PHILÈNE, TIRCIS.
PREMIER MUSICIEN, représentant Philène.
DEUXIÈME MUSICIEN, représentant Tircis.
PHILÈNE.
TIRCIS.
PHILÈNE.
TIRCIS.
PHILÈNE.
TOUS DEUX ENSEMBLE.
SCÈNE II.—PHILÈNE, TIRCIS, UN PATRE.
TROISIÈME MUSICIEN, représentant un pâtre.
PHILÈNE ET TIRCIS, ensemble.
HALI.
ADRASTE.
SCÈNE V.—DON PÈDRE, ADRASTE, HALI.
DON PÈDRE, sortant de sa maison, en bonnet de nuit et en robe de chambre, avec une épée sous son bras.
Il y a quelque temps que j'entends chanter à ma porte; et sans doute cela ne se fait pas pour rien; il faut que, dans l'obscurité, je tâche à découvrir quelles gens ce peuvent être.
ADRASTE.
Hali!
HALI.
Quoi?
ADRASTE.
N'entends-tu plus rien?
HALI.
Non.
Don Pèdre est derrière eux, qui les écoute.
ADRASTE.
Quoi! tous nos efforts ne pourront obtenir que je parle un moment à cette aimable Grecque! et ce jaloux maudit, ce traître de Sicilien, me fermera toujours tout accès auprès d'elle!
HALI.
Je voudrois, de bon cœur, que le diable l'eût emporté, pour la fatigue qu'il nous donne, le fâcheux, le bourreau qu'il est! Ah! si nous le tenions ici, que je prendrois de joie à venger, sur son dos, tous les pas inutiles que sa jalousie nous fait faire!
ADRASTE.
Si[122] faut-il bien, pourtant, trouver quelque moyen, quelque invention, quelque ruse, pour attraper notre brutal. J'y suis trop engagé pour en avoir le démenti; et, quand j'y devrois employer...
HALI.
Monsieur, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais la porte est ouverte; et, si vous le voulez, j'entrerai doucement pour découvrir d'où cela vient.
Don Pèdre se retire sur sa porte.
ADRASTE.
Oui, fais; mais sans faire de bruit. Je ne m'éloigne pas de toi. Plût au ciel que ce fût la charmante Isidore!
DON PÈDRE, donnant un soufflet à Hali.
Qui va là?
HALI, rendant le soufflet à don Pèdre.
Ami.
DON PÈDRE.
Holà! Francisque, Dominique, Simon, Martin, Pierre, Thomas, Georges, Charles, Barthélemy. Allons, promptement mon épée, ma rondache, ma hallebarde, mes pistolets, mes mousquetons, mes fusils. Vite, dépêchez! Allons, tue! point de quartier!
SCÈNE VI.—ADRASTE, HALI.
ADRASTE.
Je n'entends remuer personne. Hali, Hali!
HALI, caché dans un coin.
Monsieur!
ADRASTE.
Où donc te caches-tu?
HALI.
Ces gens sont-ils sortis?
ADRASTE.
Non. Personne ne bouge.
HALI, sortant d'où il étoit caché.
S'ils viennent, ils seront frottés.
ADRASTE.
Quoi! tous nos soins seront donc inutiles! Et toujours ce fâcheux jaloux se moquera de nos desseins!
HALI.
Non. Le courroux du point d'honneur me prend: il ne sera pas dit qu'on triomphe de mon adresse; ma qualité de fourbe s'indigne de tous ces obstacles, et je prétends faire éclater les talens que j'ai eus du ciel.
ADRASTE.
Je voudrois seulement que, par quelque moyen, par un billet, par quelque bouche, elle fût avertie des sentiments qu'on a pour elle, et savoir les siens là-dessus. Après, on peut trouver facilement les moyens...
HALI.
Laissez-moi faire seulement. J'en essayerai tant de toutes les manières, que quelque chose enfin nous pourra réussir. Allons, le jour paroît; je vais chercher mes gens, et venir attendre, en ce lieu, que notre jaloux sorte.
SCÈNE VII.—DON PÈDRE, ISIDORE.
ISIDORE.
Je ne sais pas quel plaisir vous prenez à me réveiller si matin. Cela s'ajuste assez mal, ce me semble, au dessein que vous avez pris de me faire peindre aujourd'hui; et ce n'est guère pour avoir le teint frais et les yeux brillans que se lever ainsi dès la pointe du jour.
DON PÈDRE.
J'ai une affaire qui m'oblige à sortir à l'heure qu'il est.
ISIDORE.
Mais l'affaire que vous avez eût bien pu se passer, je crois, de ma présence; et vous pouviez, sans vous incommoder, me laisser goûter les douceurs du sommeil du matin.
DON PÈDRE.
Oui. Mais je suis bien aise de vous voir toujours avec moi. Il n'est pas mal de s'assurer un peu contre les soins des surveillants; et, cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fenêtres.
ISIDORE.
Il est vrai. La musique en étoit admirable.
DON PÈDRE.
C'étoit pour vous que cela se faisoit?
ISIDORE.
Je le veux croire ainsi puisque vous me le dites.
DON PÈDRE.
Vous savez qui étoit celui qui donnoit cette sérénade?
ISIDORE.
Non pas; mais, qui que ce puisse être, je lui suis obligée.
DON PÈDRE.
Obligée?
ISIDORE.
Sans doute, puisqu'il cherche à me divertir.
DON PÈDRE.
Vous trouvez donc bon qu'il vous aime?
ISIDORE.
Fort bon. Cela n'est jamais qu'obligeant.
DON PÈDRE.
Et vous voulez du bien à tous ceux qui prennent ce soin?
ISIDORE.
Assurément.
DON PÈDRE.
C'est dire fort net ses pensées.
ISIDORE.
A quoi bon de dissimuler? Quelque mine qu'on fasse, on est toujours bien aise d'être aimée. Ces hommages à nos appas ne sont jamais pour nous déplaire. Quoi qu'on en puisse dire, la grande ambition des femmes est, croyez-moi, d'inspirer de l'amour. Tous les soins qu'elles prennent ne sont que pour cela, et l'on n'en voit point de si fière qui ne s'applaudisse en son cœur des conquêtes que font ses yeux.
DON PÈDRE.
Mais, si vous prenez, vous, du plaisir à vous voir aimée, savez-vous bien, moi qui vous aime, que je n'y en prends nullement?
ISIDORE.
Je ne sais pourquoi cela; et, si j'aimois quelqu'un, je n'aurois point de plus grand plaisir que de le voir aimé de tout le monde. Y a-t-il rien qui marque davantage la beauté du choix que l'on fait? Et n'est-ce pas pour s'applaudir que ce que nous aimons soit trouvé fort aimable?
DON PÈDRE.
Chacun aime à sa guise, et ce n'est pas là ma méthode. Je serai fort ravi qu'on ne vous trouve point si belle, et vous m'obligerez de n'affecter point tant de la paroître à d'autres yeux.
ISIDORE.
Quoi! jaloux de ces choses-là?
DON PÈDRE.
Oui, jaloux de ces choses-là, mais jaloux comme un tigre, et, si vous voulez, comme un diable. Mon amour vous veut tout à moi. Sa délicatesse s'offense d'un souris, d'un regard qu'on vous peut arracher; et tous les soins qu'on me voit prendre ne sont que pour fermer tout accès aux galants, et m'assurer la possession d'un cœur dont je ne puis souffrir qu'on me vole la moindre chose.
ISIDORE.
Certes, voulez-vous que je dise? vous prenez un mauvais parti; et la possession d'un cœur est fort mal assurée, lorsqu'on prétend le retenir par force. Pour moi, je vous l'avoue, si j'étois galant d'une femme qui fût au pouvoir de quelqu'un, je mettrois toute mon étude à rendre ce quelqu'un jaloux, et l'obliger à veiller nuit et jour celle que je voudrois gagner. C'est un admirable moyen d'avancer ses affaires, et l'on ne tarde guère à profiter du chagrin et de la colère que donne à l'esprit d'une femme la contrainte et la servitude.
DON PÈDRE.
Si bien donc que si quelqu'un vous en contoit, il vous trouveroit disposée à recevoir ses vœux?
ISIDORE.
Je ne vous dis rien là-dessus. Mais les femmes, enfin, n'aiment pas qu'on les gêne; et c'est beaucoup risquer que de leur montrer des soupçons et de les tenir renfermées.
DON PÈDRE.
Vous reconnoissez peu ce que vous me devez; et il me semble qu'une esclave que l'on a affranchie, et dont on veut faire sa femme...
ISIDORE.
Quelle obligation vous ai-je, si vous changez mon esclavage en un autre beaucoup plus rude, si vous ne me laissez jouir d'aucune liberté, et me fatiguez, comme on voit, d'une garde continuelle?
DON PÈDRE.
Mais tout cela ne part que d'un excès d'amour.
ISIDORE.
Si c'est votre façon d'aimer, je vous prie de me haïr.
DON PÈDRE.
Vous êtes aujourd'hui dans une humeur désobligeante; et je pardonne ces paroles au chagrin où vous pouvez être de vous être levée matin.
SCÈNE VIII.—DON PÈDRE, ISIDORE, HALI, habillé en Turc, faisant plusieurs révérences à don Pèdre.
DON PÈDRE.
Trêve aux cérémonies. Que voulez-vous?
HALI, se mettant entre don Pèdre et Isidore.
Il se tourne vers Isidore à chaque parole qu'il dit a don Pèdre, et lui fait des signes pour lui faire connoître le dessein de son maître.
Signor (avec la permission de la signore), je vous dirai (avec la permission de la signore) que je viens vous trouver (avec la permission de la signore), pour vous prier (avec la permission de la signore) de vouloir bien (avec la permission de la signore)....
DON PÈDRE.
Avec la permission de la signore, passez un peu de ce côté.
Don Pèdre se met entre Hali et Isidore.
HALI.
Signor, je suis un virtuose.
DON PÈDRE.
Je n'ai rien à donner.
HALI.
Ce n'est pas ce que je demande. Mais, comme je me mêle un peu de musique et de danse, j'ai instruit quelques esclaves qui voudroient bien trouver un maître qui se plût à ces choses, et, comme je sais que vous êtes une personne considérable, je voudrois vous prier de les voir et de les entendre, pour les acheter, s'ils vous plaisent, ou pour leur enseigner quelqu'un de vos amis qui voulût s'en accommoder.
ISIDORE.
C'est une chose à voir, et cela nous divertira. Faites-les-nous venir.
HALI.
Chala bala... Voici une chanson nouvelle, qui est du temps. Ecoutez-bien! Chala bala.