Les romans de «guerre»: Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis, Mare Nostrum, Los Enemigos de la Mujer.—Conclusion: L’œuvre future de Blasco Ibáñez et sa signification actuelle dans les lettres espagnoles.
«Un grand trône était dressé. Un arc-en-ciel formait, derrière la tête de celui qui était assis, comme un dais d’émeraude... Quatre animaux énormes et pourvus chacun de six ailes gardaient le trône magnifique.
»Et les sceaux du mystère étaient, par l’Agneau, rompus en présence de celui qui était assis. Les trompettes clangoraient pour saluer le bris du premier sceau. L’un des animaux criait: «Regarde!»
»Et le premier Cavalier apparaissait, sur un Cheval Blanc. Et ce Cavalier tenait à la main un arc. Il avait sur la tête une couronne... C’était La Peste.
»Au deuxième sceau: «Regarde!», criait le second animal, roulant des yeux innombrables.
»Et du sceau rompu issait un Cheval Roux. Le Cavalier qui le montait brandissait une géante épée au-dessus de sa tête... C’était La Guerre.
»Au troisième sceau: «Regarde!», criait le troisième des animaux ailés.
»Et ce fut un Cheval Noir qui bondissait. Pour peser les aliments des hommes. Celui qui chevauchait la bête tenait en main une balance... C’était La Famine.
»Au quatrième sceau: «Regarde!», vociférait le quatrième Animal.
»Et c’était un Cheval de couleur blême qui s’élançait. Et le Cavalier qui montait le Cheval blême, c’était La Mort.
»Et pouvoir leur fut octroyé de faire périr les hommes par La Faim, par La Contagion, par L’Epée et par les Bêtes Sauvages.»
Ce brelan de sinistres chevaucheurs, disait Laurent Tailhade dans son article de 1918, figurés en 1511 à l’aube de la réforme par Albrecht Dürer,—jeune alors et qui, dans les bois «sublimes et baroques» de son Apocalypse, déjà préconisait le furieux galop des hommes d’armes à travers l’Europe du XVIe siècle—, cette cavalcade réapparaît, chaque fois que, sous le vernis mensonger de la «civilisation», de «l’équité», de la «science», la primitive barbarie éclate, chez des peuples qui se croyaient affranchis des antiques erreurs. Cavaliers féaux de la Bête Humaine, ce sont eux qui, cinq années durant, ont, comme aux premiers âges, parcouru nos campagnes funèbres, accumulant ruines et cadavres sur leur passage, propageant la hideuse ivresse du meurtre, l’homicide folie, les haines et la cupidité, le tragique appétit de la volupté, du sang et de la mort. Ces Cuatro Jinetes del Apocalipsis, nous tous qui les avons vus poursuivre leur galop furieux à l’horizon des Temps Nouveaux—identiques à eux-mêmes, tels que les avait rêvés le prophète de Nuremberg—et conduire à l’abattoir le troupeau des «Ephémères», nous nous devons d’être, à jamais, reconnaissants à Blasco Ibáñez d’en avoir éternisé, pour notre mémoire, hélas! si oublieuse, la sublime et terrible image dans la fresque immortelle où, avec une puissance évocatrice restée sans égale, il a retracé les affres de ce drame dont la France tressaille toujours et dont les conséquences troubleront longtemps encore l’Univers civilisé tout entier.
Et, puisque nul n’a mieux su l’exprimer que Tailhade, pourquoi ne pas lui emprunter encore cette courageuse et franche confession: que ce n’aura pas été la moindre singularité d’une guerre où tout n’était que surprise, étonnement et paradoxe—guerre scientifique et forcenée, où le Primate cannibale réapparut, déguisé en chimiste, en ethnologue, en mécanicien, où la suprématie de l’Argent s’affirma par des horreurs laissant fort loin en arrière la cruauté des fauves du désert—, d’avoir inspiré le plus beau commentaire de ses gestes à un écrivain sans attaches autres que sentimentales avec les nations belligérantes. «C’est un Espagnol venu à la France non comme un fils, mais comme un ami, qui semble avoir, jusqu’à présent, donné le plus beau roman de la guerre, l’épopée en prose digne de tant d’héroïsme, d’épouvante, de malheur et de gloire. Cet homme, au nom duquel on ne saurait adjoindre sans quelque hésitation l’épithète d’étranger, a, dans une œuvre que sa beauté met à l’abri des vicissitudes communes, exprimé ce qui fut le sentiment public chez les peuples de culture latine au début de la guerre. Haine de l’envahisseur, optimisme guerrier, foi dans le triomphe de la justice, dévouement, illusion: tous les enthousiasmes et toutes les chimères sont incarnés, ici, dans des êtres qui vivent, souffrent, agissent et pleurent comme nous.»
Qui voudrait achever de se convaincre des différences spécifiques qui séparent le faire de Blasco de celui de Zola n’aurait qu’à comparer la manière de l’un et de l’autre, dans ce roman et dans La Débâcle. Chez Zola, les monstres—investis, surtout à partir de Germinal et de La Bête Humaine, d’un rôle prépondérant et symbolique—fussent devenus une chimère tétracéphale, des Gorgonnes quadruples, entités vivantes et agissantes, à la façon de la Locomotive de La Bête Humaine, de l’Escalier de Pot-Bouille, du Paradou de La Faute de l’Abbé Mouret. Chez Blasco, ils servent de fond à la très simple et très humaine histoire d’un chef de famille français, Desnoyers, transplanté au nord de l’Argentine et revenu, après fortune faite, en France peu de temps avant qu’éclatât le conflit de 1914. Un rameau détaché de son arbre généalogique s’est greffé sur une souche allemande, la sœur cadette de sa femme, fille d’un richissime estanciero argentin, Madariaga, ayant épousé le jeune Allemand Karl Hartrott, qui l’avait séduite. Ainsi posé, le drame se déroule dans sa logique nudité. Marcel Desnoyers, l’ancêtre, le paterfamilias, qui désertait en 1870 pour conquérir, dans la pampa, grâce à son mariage, une fortune princière, connaît, devant la furie et l’emportement guerriers de la jeunesse française, un immense regret de ne pouvoir endosser le harnais des poilus. Son fils aîné, Julio, jusqu’à la guerre s’était borné à «peindre les âmes», à cueillir les myrtes de Joconde. Et sa Joconde, c’était une certaine Marguerite Laurier, femme divorcée d’un ingénieur, propriétaire d’une fabrique d’automobiles de la banlieue parisienne, qu’il avait épousée à 35 ans, alors qu’elle n’en avait que 25, et dont la vertu n’avait pas su résister aux grâces de ce parfait danseur de tango, si bien que le pauvre Laurier, averti du scandale par quelque bon camarade, avait fini par surprendre sa femme dans un de ses rendez-vous d’amour, et, renonçant à tuer le jeune gandin, s’était borné à renvoyer chez sa mère la trop volage épouse. Né Argentin, Julio eût pu rester tranquillement à Paris durant toute la guerre. Le sang français fut plus fort. Il s’engagea dans un régiment de ligne, fut blessé, gagna les galons de sous-lieutenant et fut tué dans une offensive, en Champagne, au moment où il allait passer lieutenant et était proposé pour la Légion d’Honneur. «Comme la guerre, observait Tailhade, est par essence civilisatrice, l’épouse adultère, Marguerite Laurier, consciente, enfin, de ses devoirs, regagne le domicile conjugal, près de l’homme—aveugle de guerre, ou peu s’en faut—qu’elle minautorisait. L’épisode est touchant. Il aurait pu dériver dans le comique, entre les mains d’un conteur moins adroit que Blasco Ibáñez. Emouvoir avec un récit dont le point de départ prête à rire, c’est cela même qui fait la gloire du poète. Hugo a déchaîné Ruy Blas sur la donnée hilarante des Précieuses Ridicules.»
Les Desnoyers possédaient à «Villeblanche-sur-Marne», à un peu plus de deux heures de chemin de fer de Paris, un merveilleux château historique, qui leur avait valu l’amitié d’un châtelain voisin, ex-ministre, le sénateur Lacour, dont le fils, René, héros, lui aussi, de la guerre, finira, amputé du bras gauche et une jambe ankylosée, par épouser Chichí, sœur unique de Julio Desnoyers. Lors de la retraite de la Marne, le vieux Desnoyers, qui avait laissé une baignoire en or massif—emblème et honte à la fois de sa fortune de millionnaire—dans son manoir, eut la folle idée de vouloir aller la sauver des déprédations boches, et c’est à cet incident que nous sommes redevables des plus belles pages du roman: celles des chapitres III et V de la Deuxième Partie: La Retraite et L’Invasion. Il importe, pour bien comprendre l’exactitude de ces peintures, de se souvenir de ce qui a été dit précédemment, au chapitre VII, des voyages de Blasco Ibáñez au front, alors que les traces de la bataille qui sauva la France y étaient encore fraîches et comment l’auteur put y recueillir, au Quartier-Général de Franchet d’Esperey, plusieurs témoignages directs sur l’énorme choc entre les deux armées. Ce sont ces particularités, uniques, qui lui ont permis de reconstituer la réalité, de même que la description du «centaure» Madariaga et de la vie dans son estancia, au chapitre II de la Première Partie, n’eût jamais été possible, si Blasco n’avait pas vécu lui-même une vie semblable en Argentine, lors de sa période colonisatrice. Sa germanophobie, ancienne et invétérée, lui a, d’autre part, servi admirablement dans l’invention de maints personnages secondaires[192]. Qui oubliera jamais ce type délicieux de pédant boche qu’est le cousin germain de Julio Desnoyers, Otto von Hartrott, qui préconise la domination du Germain dolichocéphale sur les peuples dont le crâne a le malheur d’être autrement constitué, attestant Broca, Hovelaque, Letourneur ou Gobineau pour légitimer le meurtre, l’incendie
et le viol? Mais toute la tribu de ces von Hartrott n’est-elle pas aussi admirablement prise du réel, junkers fanatiques de la chose militaire qui marchent à la tête de leurs «pantins pédants» comme les maigres hobereaux de Heine? Et faut-il évoquer la silhouette de ce commandant Blumhard, père de famille aussi tendre que violateur homicide, personnage de Hermann und Dorothea en même temps que de Justine, ou encore de Son Excellence le Général Comte de Meinberg, esthète aux mœurs thébaines qui dut s’asseoir, aux bons temps de Guillaume, à la Table Ronde d’Eulenburg et qui, composant des ballets, se plaît également à fusiller les jeunes hommes convaincus de laideur? Planant au-dessus de ces figures, amères ou repoussantes, le nihiliste Tcherkoff et l’artiste Argensola déduisent la philosophie et la doctrine de ce roman, où l’armature du récit, la mise en jeu de l’action, l’ordonnance des plans révèlent la plus incomparable des maîtrises. Jamais les épisodes ne traînent en longueur. Ils s’incorporent, ainsi que les paysages, à la principale action. Ils sont la pulpe même et la chair, non pas le simple ornement, du récit.
Laurent Tailhade terminait son article d’Hispania en se gaussant de la partialité, ou de l’étroitesse d’esprit du professeur anglais James Fitzmaurice-Kelly, lequel reprochait, indirectement, à Blasco de travailler «pour l’exportation». Tailhade eût, sans nul doute, accentué l’ironie, s’il eût su que cet illustre hispanologue de Londres se trouvait, à son insu, avoir fait chorus avec le représentant, à l’Académie Espagnole, de ces germanophiles transpyrénaïques dont les patronymiques ornèrent, en Octobre 1916, les colonnes d’Amistad Hispano Germana, et dont la haine de la France n’a eu d’égale, tout au long de la guerre, que la pitoyable cécité intellectuelle. C’est au tome II de Crítica Efímera[193] que l’employé de ministère Don Julio Casares—critique littéraire qui obtint, naguère, un succès de scandale, en traitant, dans son volume: Crítica Forma, de plagiaires les écrivains rattachés à la période de rénovation de 1898—a réimprimé un article où il croyait du dernier fin d’écrire que Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis avaient d’abord été rédigés en français, puis traduits en espagnol, et où il définissait ce roman: «una torpe é insoportable recopilación de cuanto el odio y la ignorancia han escrito recientemente contra una de las naciones más cultas de Europa»[194]. Mais à quoi bon s’attarder à de telles pauvretés? Le succès inouï de Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis a dépassé les espoirs même les plus optimistes. Au dire de The Illustrated London News[195], la 200ème édition anglaise en aura été épuisée avant que fussent satisfaites les demandes en cours, émanant de lecteurs dispersés à travers le monde, et cet organe ajoutait, je tiens à le répéter, que: «it is said to have been more widely read than any printed work, with the exception of the Bible»[196]. Car cette comparaison avec la Bible,—dont présentement la Société Biblique a édité des versions en 500 langues ou dialectes, aux noms inconnus de l’immense majorité des mortels—ne laisse pas d’être fort caractéristique. Leur popularité ira croissant encore avec le temps et il n’y aura pas de coin de l’Univers où elle ne pénétrera, avec le merveilleux film que la Metro Pictures Association vient de réaliser et dont toutes les scènes ont été tournées au pied des montagnes de San Bernardino, cette ville de la Californie du Sud fondée en 1851 par les Mormons et qui s’est si rapidement développée, en sa qualité de centre d’un district prodigieusement riche en fruits. Ce film, qui laisse loin derrière lui l’informe essai tenté à Paris en 1917 et qui portait le titre: Debout les Morts! et la mention: «Inspiré du roman de M. Blasco Ibáñez Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse...»[197], a coûté à la Metro Pictures Association la bagatelle d’un demi-million de Livres et aura battu le record de l’industrie cinématographique aux Etats-Unis.
Mare Nostrum sera le seul des trois romans de «guerre» de Blasco Ibáñez que le public français—le public anglo-saxon a fait à Our Sea[198] une fortune presque égale à celle des Four Horsemen—connaîtra dans son intégralité, puisque les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse et Les Ennemis de la Femme lui auront été présentés avec de sensibles mutilations et même—du moins le premier—de regrettables remaniements. Sa traduction, que j’ai entreprise, est assez avancée et verra le jour cette année même. C’est incontestablement un chef-d’œuvre et, je le crois, le chef-d’œuvre de Blasco Ibáñez. La mention de date mise à la page finale, qui est la page 446, dit: «París, Agosto-Diciembre 1917.» Mais le livre fut commencé en réalité à Nice en Janvier 1917 et Blasco dut en interrompre la rédaction jusqu’en Août de la même année, pour vaquer à ses campagnes de propagande en faveur de la cause alliée. A sa publication, un des Directeurs du Bulletin Hispanique, M. G. Cirot, professeur d’espagnol à l’Université de Bordeaux, qui, mobilisé, y signait alors: St-C.,—et dont j’ai cité plus haut le livre sur l’historien Mariana—écrivit, dans le n° de Janvier-Mars 1918 de cette revue, une note dont je crois qu’il ne sera pas superflu de reproduire le texte: «Mare Nostrum, par V. Blasco Ibáñez.—L’ironie tragique du titre annonce la pensée de l’œuvre. L’un des romanciers les plus en vue de l’Espagne, l’auteur de La Barraca, de Flor de Mayo, de Cañas y Barro, auquel le traducteur de D’Annunzio n’a pas dédaigné de consacrer l’effort de son rendu exact et limpide, a senti son âme, celle de sa race, frémir sous l’outrage répété, systématique et calculé, que les Allemands se disent obligés de commettre par la nécessité de se défendre. C’est au moment où le nombre de bateaux espagnols coulés passait la soixantaine, que M. Blasco Ibáñez a lancé ce manifeste émouvant, rédigé suivant la formule de son art méthodique, avec toute la puissance émotive d’une imagination exercée par tant d’activité antérieure, excitée par un spectacle si terrifiant, si honteux. Sans doute, il a ménagé les susceptibilités de ses compatriotes, les siennes propres, en faisant, du héros de cette triste histoire, le jouet d’une femme, non un salarié. Comme le personnage homérique dont il porte le nom, Ulysse Ferragut, capitaine de la marine espagnole, est fasciné par une Calypso qui le retient loin du foyer, de la patrie et du devoir; mais sa destinée est plus lamentable. Il ne reverra pas son fils, victime des pirates que lui-même a ravitaillés. Il ne reverra qu’une épouse en larmes, méprisante et froide. Lui-même finira, frappé comme son fils, après avoir racheté héroïquement sa faute, si bien que la pitié efface la honte. Il n’y en a pas moins, dans ce romanesque récit, une réprobation synthétique de tout un ensemble de faits dont l’histoire multiple ne peut s’écrire et ne s’écrira probablement jamais, parce qu’il y a des choses qu’il vaut mieux, dans l’intérêt de l’avenir, ne pas retracer, même sur le sable... A moins que ne perce quelque jour la vérité, provoquant un scandale salutaire et réparateur, découvrant, dans la réalité autrement mesquine et vulgaire, quelque Ferragut, combien moins sympathique et moins excusable! Quoi qu’il en soit, c’est un honnête homme qui parle, dans ce livre attachant et grave, pour fixer le jugement, peut-être encore flottant, de ses concitoyens. C’est un homme aux idées généreuses. Vox clamantis in deserto? Non, elle trouvera un écho, cette voix, comme celle de D’Annunzio, dans la patrie inquiète et humiliée...»[199].
La Calypso qui fait qu’Ulysse Ferragut abandonne le chemin du devoir et sert, encore que passagèrement—mais suffisamment pour que sa félonie entraîne la mort tragique de son propre fils, que M. Edmond Jaloux n’eût pas dit «sentir son feuilleton»[200], s’il eût assisté, comme l’auteur de ce volume en 1917, aux drames quotidiens de la piraterie sous-marine allemande en Méditerranée—la cause du Boche en ravitaillant un de leurs Unterseeböte, Blasco l’a appelée du nom mythologique de Freya, la Vénus nordique qui a donné son nom au vendredi—Veneris Dies: Freitag, c’est-à-dire Tag der Frîa, ou Freia—des Allemands. Et, ici, la supposition se présente à l’esprit que l’auteur ait songé, pour créer ce type, à la célèbre espionne Mata Hari, de son véritable nom Margareta-Gertrud Zelle, arrêtée en France le 13 Février 1917, condamnée à mort le 24 Juillet de la même année et fusillée en Octobre à Vincennes—tout cela bien après que, dans El Liberal madrilène, un journaliste espagnol l’eût signalée, dans un article intitulé: La dama de las pieles blancas, à la vindicte des Alliés, comme étant à la solde des ennemis de leur cause en Espagne. Franchissant la distance périlleuse et tentante qui sépare la simple hypothèse de la catégorique affirmation, l’on voit, en effet, l’hispanologue italien Ezio Levi écrire, dans le Marzocco du 9 Janvier 1921, que «il fatto da cronaca da cui trae inspirazione l’ultimo (sic) romanzo di Vincenzo Blasco-Ibáñez, è lo spionaggio della ballerina Mata-Hari, il suo processo davanti al consiglio di guerra di Parigi, la sua fucilazione nel forte di Vincennes»[201]. En vérité, rien n’est moins exact et j’ai écrit, dans La Publicidad de Barcelone[202], un article spécial pour dissiper cette légende, établissant que, «lorsque Blasco commença la rédaction de Mare Nostrum, personne—sauf quelques rares agents de nos services d’information étrangère—ne connaissait cette danseuse et que le maître développa la trame de son récit sans penser le moins du monde à elle. Ce ne fut que lorsqu’il approchait de la fin qu’on fusilla l’espionne. L’auteur songea alors à profiter de cette coïncidence tragique et c’est ainsi qu’il fit fusiller sa Freya, qu’originairement il entendait tuer de tout autre façon. Il était allé voir l’avocat de Mata Hari, maître Clunet, son ami, qui lui conta la scène finale, dont il avait été témoin et que le romancier transcrivit presque textuellement pour son douzième et dernier chapitre. C’est là tout ce que Mare Nostrum a à voir avec Mata Hari. Le reste, soit donc presque tout le roman, est sans relations aucunes avec la Zelle. Ni Blasco Ibáñez, ni personne ne la connaissait alors comme agent à la solde des Allemands en pays belligérants et neutres et il n’aura pas été superflu de fixer ici ce point délicat de controverse littéraire. Du reste, il suffirait de lire le livre pour se convaincre que Freya est une quelconque espionne, une espionne, risquerai-je de dire, «aquatique» et qui, en tout cas, n’est point danseuse de métier.»
De génération en génération, les Ferragut ont été marins. En vain, le grand-père a-t-il envoyé a l’Université l’oncle Antonio pour en faire un médecin, un «señor de tierra adentro»[203]. Le Docteur est un homme de mer. On l’appelle le Triton et son plus grand plaisir est de se livrer à la pêche et à des fugues en Méditerranée sur les vapeurs qui veulent bien l’accueillir. En vain, le père Ferragut, notaire à Valence, veut-il que son fils Ulysse suive la carrière paternelle. Ulysse obéit à l’appel de son sang et sera marin, en dépit de tout et de tous, même de sa femme, Cinta Blanes, et du fils qu’elle lui donna, Esteban. Cet Ulysse catalan eût pu répéter ce que Dante avait mis sur les lèvres de l’autre, le fils de Laërte:
Le «sol con un legno» dantesque doit s’entendre d’une fragile tartane, vite échangée contre un voilier, qui cède à son tour la place à un vapeur, jusqu’à ce que, de fortune en fortune, la déclaration de guerre trouve Ulysse Ferragut, devenu riche armateur, à bord du Mare Nostrum, acquis en Ecosse. Les hostilités multiplient les trafics maritimes des neutres et leurs profits. Ulysse est en train de réaliser des gains fabuleux, lorsqu’un accident survenu dans les eaux de Naples à son navire l’immobilise sur ces rivages enchanteurs, où, errant un jour à travers les ruines de Pompéï et les roseraies de Pesto, le sourire de la fatale Freya fait de lui l’esclave de cette aventurière allemande. Le loup de mer oublie donc Cinta qui, nouvelle Pénélope, file sa laine en l’attendant et il ne vit plus que pour la Circé parthénopéenne, dont le mystérieux passé est pour lui un attrait de plus. Il n’apprend sa véritable qualité d’espionne au service du Kaiser que lorsqu’il est trop tard pour réagir et peut-être consentirait-il à mettre le Mare Nostrum au service de l’Allemagne, si son second, l’honnête Tòni, dans un élan d’honneur outragé, n’emmenait le navire à Barcelone. Mais, sur un voilier, il ira approvisionner de benzine, dans les eaux des Baléares, un sous-marin allemand. C’est lors que, de cette moderne Odyssée, surgit Télémaque en la personne d’Esteban Ferragut. Le jeune homme, affolé par l’absence totale de nouvelles paternelles, a su, grâce à Tòni, qu’une mauvaise femme retenait captif, à Naples, le capitaine du Mare Nostrum et s’est bravement rendu en cette ville pour l’y chercher. Ne l’y ayant point trouvé, il revient en Espagne sur un vapeur français et y périt torpillé par le même sous-marin que la trahison de Ferragut a peut-être alimenté d’essence. La déclaration de guerre de l’Italie à l’Allemagne, qui ramène à Barcelone le père enfin dégrisé, fait que celui-ci apprend en cours de route la catastrophe où a péri son enfant. Désormais, il n’aura plus qu’une pensée: la vengeance. Son navire est mis au service des Alliés et court les mers, chargé d’armes et d’explosifs, cependant que Freya, qui ressent pour Ferragut le premier amour profond de sa vie, s’emploie vainement à le sauver des représailles boches. Mais, entre ces deux êtres, s’est, désormais, interposée l’image d’un mort et Ulysse, dans une entrevue qu’il a avec Freya à Barcelone, centre, je l’ai dit, des intrigues sous-marines allemandes, va jusqu’à frapper brutalement l’espionne qui, désespérée, abandonnée par les siens, va se faire prendre en France et mourir à Vincennes, pour, du seuil d’Adès, appeler à elle l’amant soumis d’autrefois. Et, en effet, le Mare Nostrum saute, torpillé, en vue des rivages riants de la côte levantine, à la hauteur de Carthagène, et les flots de la Méditerranée se referment, indifférents et silencieux, sur cette catastrophe semblable à tant d’autres en ces années d’épouvante, et bien faite pour qu’on lui applique encore les vers qui, dans l’Inferno, closent—en conformité avec les dires de Pline et de son compilateur, Solinus—le récit du vieil Ulysse:
Ce serait commettre une erreur grossière que de voir en Mare Nostrum un roman d’amour. Dans cette mâle Odyssée catalane, ce ne sont ni Circé, ni Pénélope qui donnent le ton. Le héros, c’en est le Ferragut dont la mort glorieuse ne signifie pas la défaite, mais présage, au contraire, cette victoire gagnée à travers tant de douleurs, de larmes et de sacrifices. Mare Nostrum est une œuvre énergique, où transparaît l’invincible personnalité de l’auteur, de ce héros d’action et de pensée pour qui la vie n’est pas un paradis terrestre où se nouent des idylles, mais un vaste champ de bataille où les forts, s’il leur arrive de devoir céder, ne s’avouent jamais vaincus, parce qu’ils professent la philosophie des Surhommes, pour lesquels notre passage ici-bas n’est que le moyen de faire triompher une volonté de puissance. Et, dominant cette virile poésie, il en est une autre, plus irrésistible parce que purement physique: la poésie de la mer. J’ai déjà dit que personne, avant Blasco, n’avait célébré aussi éperdument la Méditerranée. Quand Ferragut, dans l’attente de sa maîtresse, à l’Aquarium de Naples, distrait ses nostalgies en déroulant le mystère des profondeurs marines, la prose du romancier acquiert cette splendeur épique qu’avaient déjà les pages des Argonautas où sont évoquées les errances de Colomb et le calvaire des premiers conquistadors. Du vieux Cadmus à la mitre phénicienne au Niçois Masséna, ce Fils aimé de la Victoire dont la bonne étoile s’éclipsa au Portugal en 1810, c’est toute l’histoire maritime méditerranéenne, toute la gloire de l’homo mediterraneus qu’a, mieux qu’écrite, chantée Blasco. Et à l’heure où je rédige ces lignes, sous le pâle et grisâtre ciel d’un village de Bourgogne Champenoise, songeant à ces fresques admirables de Mare Nostrum, je vois l’hivernale pénombre céder la place aux horizons ensoleillés du Midi et je sens, à travers la brume glaciale de l’Est, comme passer l’âcre et salubre brise des rivages heureux de la mer latine.
J’ai demandé à Blasco de me dire dans quelles conditions il avait écrit Los Enemigos de la Mujer. «Je dus, m’a-t-il déclaré, passer, comme vous le savez, les derniers mois de la guerre sur la Côte d’Azur pour refaire une santé gravement compromise par des excès de travail de quatre années. Les médecins m’avaient rigoureusement prescrit de m’abstenir de toute occupation mentale. Mais il me semble ne plus vivre, lorsque mon activité doit chômer. Les jours de paresse, j’ai l’air honteux et confus de quelqu’un dont la conscience ne serait pas tranquille. Au bout de quelques semaines de ce repos forcé, je sentis la nécessité de composer un nouveau roman et c’est ainsi que—lentement, à cause d’un état physique précaire—j’écrivis mon livre. Par un étrange phénomène, à mesure que j’avançais dans la composition, je sentais ma santé se fortifier et quand j’en eus achevé le dernier chapitre, rien, désormais, ne s’opposait à ce que je songeasse aux préparatifs de mon voyage aux Etats-Unis. Los Enemigos de la Mujer ont donc été rédigés à Monte-Carlo, où j’ai résidé une année entière et si j’y suis resté la paix signée, c’est que je tenais à terminer cette œuvre à l’endroit même où s’en déroulait l’intrigue.»
Je ne sache pas qu’il existe—et cependant le nombre des romans dont l’action se passe dans la Principauté est considérable—d’ouvrages d’imagination où le milieu monégasque ait été reconstitué de façon plus parlante, en sa phase de guerre, qu’aux chapitres IV, VI, VII, VIII et XII des Ennemis de la Femme. Mais le but de Blasco, en composant ce volume, était tout autre que de se livrer à des fantaisies de peintre et de satirique. Son dernier roman est le livre des égoïstes, des jouisseurs qui surent, pendant presque tout le cours de la tragédie, rester en marge des événements, continuant, dans l’un des plus beaux recoins du globe et à quelques centaines de kilomètres du sanglant abattoir, leur existence vide de toujours jusqu’à ce que, touchés par la grâce, les plus représentatifs d’entre eux se jetèrent, à leur tour, dans la mêlée, pour en sortir meurtris de corps, mais rajeunis d’âme et devenus d’autres hommes. Le Prince Miguel-Fédor Lubimoff était fils d’un général de Don Carlos, Don Miguel Saldaña, marquis de Villablanca, dont la participation à la dernière guerre carliste—déclarée sous le prétexte de l’élection du Duc d’Aoste au trône d’Espagne en 1871, puis de la proclamation de la République en 1873—eut pour conséquence, à l’échec final de celle-ci en 1876, l’exil de ce personnage à Vienne, d’où, lors de la guerre Russo-Turque, il passa en Russie pour épouser, à Pétersbourg, la richissime princesse Lubimoff, une neurasthénique qui finira ses jours à Paris, remariée, après veuvage, à un gentilhomme écossais. Lubimoff fils, qui a gaspillé sa jeunesse dans les plus folles aventures, se trouve, lorsqu’éclate la guerre et près de la quarantaine, à la tête d’une fortune déjà fort ébréchée et que les événements de Russie compromettront très sensiblement. Ce mélange hybride de Slave et de Latin, blasé mais non déséquilibré, s’est réfugié dans la splendide villa qu’il possède à Monte-Carlo, la Villa-Sirena, où il a résolu, en raffiné qui sait que la femme est cause de tout mal—mais aussi de tout bien—entre les hommes, de vivre, dans la compagnie de parasites, une sorte d’existence cénobitique où tous les vices seront permis, sauf celui qu’à la p. 303 du livre l’on définit: «la única embriaguez interesante de nuestra existencia»[206]. Ces parasites constituent un autre brelan, moins redoutable certes que celui évoqué par Dürer, le peintre terrifique, mais qui n’en reste pas moins extrêmement original. Voici, d’abord, Don Marcos Toledo, épave des guerres carlistes, qui, après avoir connu les misères de l’abandon à Paris, avait fini par échouer dans le palais de la Princesse Lubimoff, à la Plaine Monceau, en qualité de maître de castillan du jeune Miguel, dont il est devenu le chambellan, non sans s’être adjoint préalablement le titre, aussi honorifique qu’irréel, de Colonel. Doué d’un bon sens assez perspicace, Don Marcos a parfois des reparties curieuses, telle celle qui lui fait dire, p. 222, qu’en sa qualité d’Espagnol—l’action du roman se passe au cours de l’année 1918—et de patriote, «il souffre de voir l’Espagne en marge de la lutte, s’efforçant d’ignorer ce qui se passe dans le reste du monde, se cachant la tête sous son aile à la façon de certains échassiers, qui s’imaginent ainsi que, de ne pas voir le péril, celui-ci les épargnera. Si sa patrie ne figurait pas parmi les nations «indécentes», elle ne comptait pas, cependant, parmi les peuples «décents», puisqu’elle laissait systématiquement échapper l’occasion d’une gloire qui le faisait, lui, frémir...» Ou cette autre, sur Guillaume II, à la page 227: «Je connais parfaitement le Kaiser. Ce n’est qu’un lieutenant. Un lieutenant qui a vieilli, tout en conservant l’étourderie et la pétulance de sa jeunesse. Mais il a l’honneur de l’officier et, se voyant perdu, il se brûlera la cervelle. Vous verrez qu’en cas de défaite, il se suicidera ainsi...» Atilio Castro, lointain parent du prince, n’est qu’un de ces pique-assiettes du monde comme il faut, dont Monte-Carlo a possédé et possède tant de spécimens bizarres. Vague consul d’Espagne, naguère, nul ne sait au juste où, mais, en tout cas, fort peu de temps, il s’est fait joueur professionnel: «el señor del 17»[207], et, toujours décavé, n’en vit pas moins, en apparence, comme le gentleman correct et le parfait «caballero»[208] que ce genre d’individus apparaît par définition. Teófilo Spadoni, lui, n’est qu’un vulgaire pianiste qui, ayant fait partie des équipes musicales du prince à bord de ses yachts successifs—sur l’un desquels Lubimoff reçut, en cousin, Guillaume II—, restera son commensal. Né de parents italiens, peut-être au Caire, à moins qu’à Athènes ou à Constantinople, il constitue le plus parfait type de crétin que l’on puisse imaginer, partageant son existence entre une mélomanie presque machinale et la hantise de la roulette et du trente-et-quarante, pauvre pantin qui ne joue, lui, que le 5 et dont l’idée fixe serait de découvrir la bienheureuse martingale qui lui permettrait de faire sauter la banque de M. Blanc et de détrôner Son Altesse Sérénissime, le Prince Albert. Carlos Novoa, enfin, n’est qu’un simple pédagogue espagnol, c’est-à-dire, en dehors de la science, un être sans intérêt. Son Gouvernement l’avait envoyé au Musée Océanographique pour y étudier la faune marine, mais il finit par laisser là le plankton et cultiver, lui aussi, avec l’application professionnelle les 36 numéros et les 6 jeux de cartes du Casino.
Tel est le brelan des cinq Ennemis de la Femme. Leur association, où la seule langue parlée est l’espagnol, sera cependant de courte durée. La Femme, qu’ils ont bannie de leur milieu, ne tarde pas à se venger d’eux et l’aphorisme de Lucrèce—De Rerum Natura, I, 23-24—que citait D. Juan Valera en 1874 à l’épilogue de sa Pepita Jiménez:
trouve, une fois de plus—comme, déjà, c’était le cas dans l’un des premiers essais dramatiques attribués à Shakespeare: Love’s Labour is lost, dont Michel Carré et Jules Barbier tirèrent leurs Peines d’amour perdues—en le triomphe rapide de Vénus honnie, son éternelle application. Le «Colonel» tombe amoureux de Madó, fille du jardinier de Villa-Sirena, et finit par l’épouser. On devine ce que sera cette union et si la jeune femme, à la fin du livre, fait les yeux doux à un sous-officier yankee, l’on peut être certain que ce n’est là qu’un commencement et que la chose aura plus d’une suite! Castro, toujours distingué, courtise d’abord vaguement Doña Enriqueta, la «Infanta», fille de Don Carlos, une joueuse passionnée, puis tombe dans les bras d’une rastaquouère sud-américaine, gaucho en jupons, Doña Clorinda, que ses allures d’Amazone du Tasse ont fait dénommer «la Generala» et avec laquelle il disparaît—lui, trouvant, comme soldat de la Légion, une mort glorieuse au front; elle, évanouie à Paris, dans les troubles remous de la guerre. Spadoni, irréductible, s’il continue à abhorrer la femme, ce n’est que pour sombrer dans la plus dangereuse débauche du jeu. Novoa, passionnément esclave d’une soubrette, se voit abandonné
par celle-ci, qui lui préfère un officier américain et retourne tristement en Espagne, où sa science marine sera royalement rétribuée à raison de cinq cents pesetas mensuelles. Le prince, malgré ses dédains de nabab repu, a à peine retrouvé une amie d’enfance, fille du frère de son beau-père et d’une niaise et orgueilleuse créole mexicaine, la duchesse Alicia de Delille, qu’il recommence avec cette opiomane de 40 ans, fervente du tapis vert où elle perd et reperd des fortunes, son existence d’autrefois. Mais la duchesse, qui tenait son titre d’un duc français, mari plus âgé qu’elle de vingt ans et qui a dû l’abandonner lorsqu’elle l’eut fait père sans sa collaboration, apprend soudainement que ce fils adultérin, Français pourvu d’un faux état-civil et—naturellement—pilote aviateur, est mort, en captivité, en Allemagne et son désespoir est tel qu’elle éconduit définitivement Miguel. Celui-ci, qui n’en est pas à une folie près, se bat en duel avec un pauvre diable de blessé de guerre, un lieutenant espagnol de la Légion, Antonio Martínez, qu’il soupçonne, dans sa stupide jalousie, de l’avoir remplacé dans les faveurs d’Alicia, puis, sermonné par une angélique infirmière anglaise, lady Lewis—dont l’oncle partage sa vie entre le whisky et le Casino—finit par reconnaître, un peu tard, qu’il a fait, jusqu’ici, lamentablement fausse route, s’engage, à son tour, dans la Légion, où sa qualité d’ancien capitaine de la Garde Impériale le fait admettre au titre de sous-lieutenant, passe dix mois et vingt jours au front, y perd un bras et ne revient, après l’armistice, à Monte-Carlo, que pour y apprendre qu’Alicia, morte des suites d’un empoisonnement du sang contracté comme dame de la Croix-Rouge dans un hôpital militaire, lui a légué tout ce qu’elle possédait outre-mer, et, en particulier, ses mines d’argent du Mexique, «rien en ce moment, mais demain, peut-être, une fortune presque égale à celle que Lubimoff possédait, naguère, en Russie.»
Le roman est touffu, mais, à travers ces halliers de verdures méditerranéennes, un sentier serpente, qui nous conduit à une clairière inondée de glorieuse lumière, d’où, comme des esplanades du cimetière de Beausoleil, la vie sourit à la mort. Cette clairière, Miguel Lubimoff n’y arrive qu’aux dernières pages du livre, où la purification de son âme s’est réalisée dans la douleur. Ce mutilé que la double flamme de la souffrance physique et morale a converti, retrouve, en face des horizons radieux de la mer latine, le sens de la vie, et, plus noble que le prince Nekhludov de Résurrection, dans Tolstoï, consacrera désormais ses jours, non au salut d’une seule existence, mais «au bonheur de cinquante infortunés, parmi les centaines de millions qui peuplent la terre». Il connaîtra le mélancolique plaisir de «contempler la vie»[210]. Cette vie de demain, que sera-t-elle? Blasco, écrivant ce splendide chapitre XII et dernier de Los Enemigos de la Mujer en Juillet 1919, ressent quelques doutes amers sur notre avenir européen. Il met dans la méditation de Lubimoff une ombre sinistre. «Le prince pense avec amertume à une possible déception. Voir renaître intacte la bestialité primitive, après un cataclysme accepté comme une rénovation! Contempler la faillite de tant d’esprits généreux, de tant de nobles intelligences aspirant au triomphe du bien, désirant aux hommes la paix et aux peuples la douce société, travaillant contre la guerre, comme les associations d’hygiène luttent pour éviter les contagions!» En lisant ces lignes, un nom vient aux lèvres: Wilson! Et Blasco, qui a tous les courages, a eu le noble et mâle courage de rendre justice à ce grand homme, dont la gloire aura pu être niée par une coalition d’esprits à courte vue, mais qui n’en rayonnera pas moins, dans les temps futurs, comme celle d’un précurseur. D’ailleurs son très juste éloge de l’Amérique et de son intervention à nos côtés—intervention qui nous a sauvés—est allé au cœur des Américains et lorsque Mr. William Millier Collier recevra Blasco docteur de l’Université George Washington avec la phrase rituelle: «Doctor Blasco Ibáñez, I welcome you into the fellowship of the Alumni of The George Washington University»[211], le Président de cet illustre Institut se complaira à féliciter le récipiendaire pour avoir «appreciated the motives of the people of the United States, and in your last novel, «The Enemies of the Woman», you have given them a generous measure of praise for their intervention»[212].
Arrivés au terme de ce travail, il apparaît légitime de se demander ce que pourra être l’ultérieure évolution du romancier et de déterminer, en attendant, sa place actuelle dans la littérature espagnole. Avec une nature comme celle de Blasco, qui a réduit au minimum la tyrannie de la chair sur l’esprit—il ne joue jamais[213], ne fume plus, ne goûte que médiocrement le théâtre[214], et, s’il continue à croire à la réalité du dogme formulé par Lubimoff à la page 303 des Ennemis de la Femme et cité plus haut, ce n’est que parce qu’homme complet, dont la robuste virilité ne saurait se contenter de la viande creuse des idéologies et, défiant les années, serait capable de consommer, octogénaire, le sacrifice à l’Anadyomène avec la même vigoureuse exaltation qu’un éphèbe—, l’argent, en tant qu’instrument de liberté et d’indépendance sociale, est sans doute un but de la carrière littéraire, comme, en définitive, de toute activité humaine organisée, mais ce n’en saurait être le but suprême. Blasco vient d’en donner, d’ailleurs, une preuve nouvelle, éclatante, en différant, pour des raisons qui ne relèvent que de ses scrupules littéraires, la publication de El Aguila y la Serpiente—achevé depuis le 15 Mars—et en lui substituant celle d’une œuvre fantastique, composée en 40 jours, différente de toutes celles jusqu’ici parues: El Paraiso de las Mujeres[215], dont l’édition espagnole ne verra, cependant, le jour qu’après sa version anglaise dans un magazine new yorkais. Ce but suprême, c’est celui qu’en véritable artiste,—dominant le calcul des gains matériels et insoucieux des préocupations de la vente,—il précisait, dans son discours du 23 Février 1920 à l’Université de Washington, comme étant «le grand secret du génie» et qui consiste dans la conquête d’une gloire de plus en plus pleine et mondiale par la réalisation d’œuvres de plus en plus triomphantes et par leur signification et par leur forme. La volonté de fer de Blasco, en union avec ses facultés d’observation élargies, nous réserve donc, certainement, quelques surprises. Je lui ai demandé, il y a fort peu de temps, ce qu’il pensait du roman cinématographique et il m’a confessé que sa préoccupation dominante était de lui trouver une forme nouvelle originale. Dans ce désir véhément, je crois bien que collaborent l’homme d’action—toujours désireux de lutter avec l’inconnu—et le romancier professionnel, anxieux de se rajeunir, de rénover sa formule, d’inventer une variété inédite d’illusion en trois ou quatre cents pages. «Si le cinématographe m’intéresse tant, m’a-t-il dit, c’est que, contrairement à ce que pensent beaucoup, il n’a rien à voir avec le théâtre. Ainsi s’explique le fait que les comédies filmées ennuient le public, alors qu’au contraire les romans cinématographiés l’enchantent. Qu’est-ce qu’un film? Un roman exprimé par des images. Le théâtre est victime de sa limitation dans l’espace. Il faut que tout s’y passe sur la scène et il ne peut s’y passer que peu de choses à la fois. Dans les romans, comme sur le film, on peut développer en même temps diverses histoires, dont le champ d’action se trouve aux endroits les plus divers et qui, finalement, convergent en un dénouement unique, en une action commune. A chaque instant, il est loisible de changer de lieux et de personnages, ce que l’on ne peut se permettre au théâtre que de façon très restreinte. Et puis, une pièce de théâtre a tout juste cinq actes au maximum, avec, si l’on veut, quelques tableaux supplémentaires. Or, un film reste libre, comme un roman, de multiplier scènes et décors au gré de l’auteur, pour la réalisation de l’effet voulu par ce dernier. Mes romans viennent d’être acquis par les principales maisons cinématographiques de New York pour être filmés. J’ai vu moi-même, lors de mon séjour aux Etats-Unis, fonctionner de près la technique du film et j’ai connu dans l’intimité la plupart des meilleurs artistes cinématographiques de là-bas. Vous comprendrez que, dans ces conditions, ce qui touche au cinéma ne me laisse pas indifférent...»
Attendons donc, confiants en la maxime favorite de Blasco, que «tout s’arrange en ce monde». Sans doute, le plus souvent, tout s’arrange fort mal. Mais l’essentiel, pour que continue la comédie de la vie, n’est-ce pas le mouvement, l’action, bonne ou mauvaise? Blasco, dont les nerfs sont à fleur de peau, est, d’ailleurs, essentiellement bon. Son plus que septuagénaire traducteur, M. Hérelle, m’écrivait, ces jours derniers: «J’ai autant de sympathie pour le caractère généreux de Blasco que d’admiration pour la puissante fécondité de son talent, et, quant à lui, je crois ne pas exagérer en disant qu’il me considère comme un ami, au moins autant que comme un traducteur.» M. F. Ménétrier, de son côté, m’a adressé le plus chaleureux éloge du caractère de Blasco, qu’il a pu étudier à loisir à Madrid, dans le séjour de plusieurs semaines qu’il y fit au printemps de 1905, époque où le député de Valence le présenta à son ami, député également, D. Luis Morote, et aux écrivains D. Mauricio López-Roberts—qui habitait alors, dans une petite rue voisine de celle de Blasco, un hôtel luxueux—, D. Gregorio Martínez Sierra, à l’inimitable Rubén Darío et enfin,—last not least—à Pérez Galdós lui-même, ainsi qu’aux artistes D. Agustín Querol y Subirats, de Tortosa—, sculpteur mort à Madrid en 1909, dont l’Amérique latine possède plusieurs monuments notables, tel celui élevé à Lima à la mémoire du colonel Bolognesi—et à D. Joaquín Sorolla. «Blasco, m’a dit M. F. Ménétrier à la lettre, est l’un des hommes les plus aimables, les plus complaisants que je connaisse. J’ai pour lui une véritable affection, parce que j’estime beaucoup son caractère...» Je pourrais multiplier ces témoignages, en y ajoutant le mien propre, dont maintes curieuses vicissitudes ont éprouvé la constante fermeté. De cette bonté, légendaire, Blasco m’a fourni, naguère, en ces termes l’explication philosophique: «Beaucoup de gens écrivent que je suis bon, extrêmement bon. Ce n’est pas si certain. Je ne suis ni bon ni méchant. Je suis tout simplement un impulsif. A la première impression, je m’emballe et suis l’entraînement de mes nerfs. Puis, à la réflexion, il se trouve que je ne constate, au fond de mon âme, ni haine ni rancœur. J’ignore le plaisir de la vengeance. Je vous avouerai que j’en ai cependant, et plus d’une fois, ressenti le désir. L’on n’est pas homme pour rien, n’est-ce pas? Mais je me suis dit aussitôt: «A quoi bon? Il en coûte plus de faire le mal que le bien. Et il faut être bon, ne serait-ce que parce que c’est plus commode!»... Le romancier, après une courte pause, ajouta: «Todo el que es fuerte verdaderamente es bueno, no sólo por imposiciones de la moral, sino por un resultado de su equilibrio y de su fuerza: los débiles y los ruines son los que guardan un recuerdo siempre vivo de lo que han sufrido y acarician la esperanza de vengarse...»[216] Puis, comme pesant lentement ses paroles, il me fit ces ultimes aveux: «Je me connais mieux que personne. Si ce que l’on écrit contre moi est vrai, ce n’est pas du nouveau pour moi. J’en suis informé depuis longtemps. Si c’est une injustice et le fruit de l’envie, c’est chose inutile, car l’on n’arriverait jamais à me rendre pire que je suis. L’éloge et le blâme, en somme, mon cher ami, sachez-le bien, ne sont que des accidents momentanés de la carrière littéraire et incapables d’influer sérieusement sur la vocation d’un artiste véritable.»
Tel est Blasco Ibáñez. Quant à lui assigner une place dans les lettres espagnoles contemporaines, à quoi bon? Il reste lui-même et bien lui-même, comme l’a vu et dit le vieux docteur juif Max Nordau dans son tout récent et si curieux volume d’Impressions Espagnoles. N’est-ce point suffisant? Voici, cependant, deux témoignages, que je fais miens, parce qu’ils représentent assez exactement ma propre façon de voir. Celui de Laurent Tailhade d’abord,