Page d’Amour, où nous voyons Mme Rambaud, au cimetière de Passy, agenouillée sur la tombe de Jeanne, au ch. V et dernier de la Vème Partie—, il poursuit le rêve stérile de la reconstituer dans sa nudité physique par le moyen d’un modèle ressemblant en tout à sa femme. Quand il a rencontré ce Sosie—une étoile de café concert—, il s’avise,—sur une décision dont l’apparent illogisme se justifie par des raisons sentimentales qu’a fort bien dégagées M. F. Vézinet et dont l’idée se retrouverait déjà dans le chapitre VII de Bruges-la-Morte[167],—de la faire habiller d’un costume de sa femme et se met à la peindre ainsi vêtue. Mais l’illusion résiste à ces simulacres, et, tandis que la fille épouvantée s’enfuit, l’artiste reste seul, à pleurer sur sa déchéance irrémédiable, sur sa vie à jamais brisée. De même que Josefina est morte de jalousie,—et il serait difficile de trouver, dans aucun roman, une meilleure description des ravages progressifs de ce sentiment dans une âme de femme—de même Renovales, envoûté par son amour posthume—dont il n’est guère malaisé de citer des cas vécus et non moins effroyables,—mourra dans un gâtisme voisin de la démence.
Sangre y Arena, que M. Hérelle a mué, pour l’amour du titre, en Arènes Sanglantes et qu’il a publié en 1909 dans la Revue de Paris, a fait couler en Espagne des flots d’encre. Même un critique imbu de cosmopolitisme comme l’est M. Díez-Canedo, présentant, en 1914, l’œuvre de Blasco Ibáñez aux auditeurs du 7ème Cours international d’expansion commerciale à Barcelone, n’hésitera pas à définir ce roman: une œuvre écrite pour l’exportation, ajoutant, en français, que «tous les éléments conventionnels de l’Espagne pittoresque s’entassent dans ce livre: c’est bien possible que les étrangers y reconnaissent l’Espagne qu’ils s’attendaient à trouver: nous, Espagnols, nous y voyons seulement la parodie d’un livre étranger»[168]. Nous constaterons plus loin qu’un autre écrivain espagnol traitera également de «livre étranger» Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis, ce qui est une façon trop aisée, en vérité, d’éviter la discussion de problèmes gênants. Le lecteur un peu familier avec la littérature tauromachique de tras los montes n’ignore pas que, dans un livre qu’il a intitulé: El Espectáculo más nacional[169], D. Juan Gualberto López-Valdemoro y de Quesada, Comte de las Navas, a accumulé les témoignages les plus rares tendant à démontrer historiquement que les courses de taureaux sont «l’ombre que projette le corps de la nation espagnole» et que la suppression de l’un pourrait seule amener la disparition de l’autre. Et il n’ignore peut-être pas davantage qu’une femme de lettres, une universitaire aussi distinguée que Mme Blanca de los Ríos de Lampérez a, dans le nº d’Août 1909, p. 576, de Cultura Española, assimilé la passion tauromachique du peuple espagnol à la force vitale du soleil qui dore, dans les vignobles andalous, les grappes fécondes en vins généreux. A quoi bon, d’ailleurs, insister, si le grand succès actuel, en Espagne, de D. Antonio de Hoyos y Vinent est conditionné par une production où se détachent surtout trois romans tauromachiques: Oro, Seda, Sangre y Sol; La Zarpa de la Esfinge et Los Toreros de Invierno?[170]. Il n’est guère, dans le vaste monde, de coin où n’ait été projeté le film édité par la maison Prometeo et qui a propagé à l’infini la tragique histoire de Juan Gallardo et de Doña Sol, cette Leonora andalouse. On souffrira donc qu’ici je ne la relate point, puisqu’elle est surabondamment connue de tous et qu’Arènes Sanglantes, comme si sa popularité en volume ne suffisait pas, réapparaît, de temps à autre—ce fut, à partir du 1er Mars 1921, le tour du Petit Marseillais—comme feuilleton, au rez-de-chaussée de nos journaux. Les Espagnols qui affectent de repousser cette œuvre parce «qu’écrite pour l’exportation», ont coutume de hausser les épaules lorsqu’on leur parle de l’épisode du bandit Plumitas. M. Peseux-Richard, analysant Sangre y Arena dans la Revue Hispanique[171], observait que tout portait à croire que ce personnage n’était qu’une transcription romanesque du fameux et authentique Pernales, qui venait de mettre sur les dents toute la gendarmerie du sud de l’Espagne. «La réception discrète—ajoutait-il—mais presque amicale, qui lui est faite à La Rinconada, les marques d’intérêt que lui témoignent de hauts personnages comme le marquis de Moraima, en disent long sur l’état social de l’Andalousie...» Or, dans un livre de D. Enrique de Mesa intitulé: Tragi-Comedia[172], je trouve les lignes suivantes: «Le cas de Pernales est récent. Pour montrer le pittoresque de l’Espagne, Blasco Ibáñez, dans son roman Sangre y Arena..., trace le type de ce bandit, en se bornant à suivre pas à pas les récits des journaux. Et le fanfaron n’était pas ce José Maria légendaire célébré par le cantar et le romance populaires: le Plumitas du roman n’est autre que le Pernales réel et la propriété champêtre du torero Juan Gallardo s’est appelée, dans la réalité, La Coronela et appartenait à Antonio Fuentes.» Déjà, d’ailleurs, dans La Epoca du jeudi 4 Juin 1908, le critique Zeda—pseudonyme de D. Francisco F. Villegas, ancien professeur à Salamanque et fort bon lettré—avait rendu pleine justice à la fidélité avec laquelle Blasco Ibáñez procédait dans sa documentation pour une œuvre où il n’a guère qu’effleuré la matière. «En Espagne, écrivait-il,—et je citais déjà ce précieux témoignage dans un article ancien du Bulletin Hispanique[173],—tuer des taureaux équivaut à être, en d’autres époques, général victorieux. Quel chef, depuis la mort de Prim, a joui de plus de renommée que Lagartijo, Frascuelo et le Guerra? Leurs biographies sont connues de tous; leurs portraits décorent les murs de milliers de foyers; leurs bons mots circulent de bouche en bouche. Leurs cadenettes ont eu plus de chantres que la chevelure de Bérénice et leurs blessures suscité plus de pitié que celles reçues sur les champs de bataille par des héros de la nation. Qui ne se souvient qu’alors que Méndez Núñez oublié était à l’agonie, la foule s’écrasait à la porte du Tato?» Et ce peu suspect garant n’hésitait pas à proclamer que Blasco venait de donner, dans son gros volume, «una fase completa de la vida popular española»[174], ajoutant: «Les lecteurs étrangers, en lisant—car ils les liront—les pages vibrantes de Sangre y Arena, pourront se faire une idée exacte de tout ce qui a rapport à notre fête nationale». Voici, enfin, le propre aveu d’un maître en l’art de tuer les taureaux, Bombita, à la page 81 de Intimidades Taurinas y el Arte de Torear de Ricardo Torres «Bombita», recueil de conversations avec le célèbre diestro publié à Madrid à la maison Renacimiento par D. Miguel A. Ródenas: «Des livres de Blasco Ibáñez, que j’ai lus, Sangre y Arena me semble le meilleur, peut-être parce que traitant de ma profession et que je connais mieux les mœurs et le milieu des personnages...» Evidemment, il serait aisé de citer, à côté de ces témoignages sincères, les protestations d’autres plumes espagnoles—telle celles d’E. Maestre dans Cultura Española d’Août 1908, p. 707—déclarant que le roman de Blasco est le pire de tous les romans jusqu’alors écrits par ce maître. Mais ces protestations, partant d’esprits hostiles à la tauromachie—car il y en a plus d’un, en Espagne et, pour ce qui est d’E. Maestre, c’était aussi un esprit hostile au réalisme et même au modernisme!—s’inspirent surtout de la considération du mauvais effet que sont censées produire à l’étranger ces descriptions de mœurs espagnoles considérées à juste titre comme répugnantes et elles n’enlèvent rien à la valeur artistique et sociale du livre. Que celui-ci ait été qualifié de plagiat par un obscur chroniqueur de sport sévillan improvisé romancier, D. Manuel Héctor-Abreu,—qui usa aussi du pseudonyme d’Abrego,—c’est là détail sans importance. J’ai relu, cependant, El Espada, roman de 368 pages in-8º et Niño Bonito, petite narration sévillane de 185 pp. in-16º,—l’un et l’autre parus chez Fernando Fe à Madrid,—et je n’y ai trouvé que des détails techniques consignés avec une fidélité extrême, mais un manque total d’art, et, en tout cas, rien qui pût démontrer la dépendance de Blasco à l’endroit de ce précurseur dans un genre jusqu’alors dédaigné par les maîtres du roman espagnol[175].
Los Muertos Mandan contiennent, sous une couverture polychrome de L. Dubón d’inspiration un peu lugubre, l’un des plus purs chef-d’œuvre de Blasco Ibáñez. L’œuvre, composée à Madrid de Mai à Décembre 1908, a été traduite en français par Mme B. Delaunay sous le titre: Les Morts Commandent, mais n’est guère connue. C’est un roman exceptionnel, représentant un effort considérable, roman qui unit au charme des paysages décrits, comme toujours, de main de maître, une peinture fouillée de caractères étranges et dont la signification philosophique revêt la grandeur tragique des fables de l’Hellade. Jaime Febrer, dernier descendant d’une très ancienne famille de «butifarras»[176] majorquins à laquelle ont appartenu d’aventureux navigateurs, de belliqueux Chevaliers de Malte, d’audacieux commerçants, des inquisiteurs et des cardinaux, est revenu, après une jeunesse de faste et de joie, habiter le palais ruiné de ses aïeux, où le soigne une vieille servante, madó Antonia. Pour redorer son blason, il se déciderait à épouser une jeune millionnaire, qui accepterait avec un bonheur souverain une aussi noble union. Mais Catalina Valls, fille unique, est aussi une «chueta», une descendante de juifs convertis au XVème siècle, et, comme telle, appartient à la caste des parias, à «ceux de la rue», qu’aujourd’hui encore, dans les «Iles Fortunées», on traite avec le plus souverain des mépris, vilenie digne de ces fanatiques sans culture qu’après George Sand, D. Gabriel Alomar, dans son volume: Verba, a,—fils lui-même de Majorque,—si bien caractérisés[177]. En conséquence, tous s’opposent à l’union de Febrer et celui-ci, pour fuir la conspiration des butifarras, des mosóns, des payeses et même des chuetas—car l’oncle de Catalina, Pablo Valls, marin qu’une expérience du vaste monde a rendu fier de sa race, ne veut pas exposer deux êtres qu’il aime aux effroyables conséquences d’une telle mésalliance—, se réfugie sur un roc de l’île d’Ibiza, dans une tour de corsaire qui s’érige, farouche, sur les falaises de ces côtes sauvages. Ainsi espère-t-il échapper, dans ce château-fort en ruines, qui est le dernier vestige de sa richesse, à la tyrannique domination des Morts, toute-puissante à Majorque. Il s’y réaccoutume à la vie rustique, naturelle et primitive, et se fond insensiblement dans l’ambiance de ce rude et inhospitalier pays, pêchant, chassant, à la façon d’un primitif. Mais, dans son agreste solitude, l’Amour veille et le fera s’enamourer de Margalida, fille de Pèp, propriétaire de Can Mallorquí et descendant de modestes laboureurs, feudataires, autrefois, des Febrer, dont le représentant, bien que sans argent, continue, à leurs yeux, d’être «el amo», une sorte d’homme supérieur, isolé des autres par les dons suréminents de l’intelligence et de la race. Un Febrer épouser l’«atlòta», la vierge paysanne qui porte chaque jour le repas à «sa mercè», quelle abomination! A Ibiza comme à Majorque, le passé s’oppose à l’avenir et en entrave la marche. Partout, en Espagne, l’histoire, l’autorité de ce qui fut! Et tout conspire, derechef, pour que Jaime et Margalida, belle fille intelligente et seigneuriale d’aspect, ne s’aiment pas. Au «festeig»—cérémonie où, au jour et à l’heure fixés, sont admis, devant l’«atlòta», tous les prétendants pour que celle-ci choisisse—, Jaime entre en lutte avec ses compétiteurs, est blessé à mort, puis guéri par les soins pieux de sa divine maîtresse. Cette fois, l’Amour triomphe. Le Febrer épouse Margalida et ce Robinson de la tour del Pirata, dont Pablo Valls a pu sauver quelques bribes de la fortune, s’unira à cet ami fidèle pour inaugurer une vie entreprenante de commerçant, dont l’âme, fondue en celle de sa douce et chère femme, se moquera désormais de ces Morts qui ne commandent que parce qu’ils ne trouvent pas d’hommes forts sachant, tel Jaime Febrer, se libérer de leur pernicieuse emprise. «Non, les Morts ne commandent pas! Qui commande, c’est la Vie, et, par-dessus elle, l’Amour!»
Luna Benamor, cette nouvelle dont j’ai déjà parlé, a perdu, fort heureusement, dans ses rééditions successives sa couverture aussi peu artistique que la couverture de Los Muertos Mandan et dont M. Ricardo Carreras déplorait, dans Cultura Española d’Août 1909, p. 509, le regrettable mauvais goût. C’est une sobre et nostalgique histoire d’amour, à laquelle on n’a reproché sa grande brièveté que par ignorance des conditions de sa publication première, dans un numéro du nouvel an 1909 d’un magazine sud-américain. On y voit un jeune consul d’Espagne en Australie, Don Luis Aguirre, s’attarder à Gibraltar, orphelin lui-même, aux amours avec une orpheline israélite, née à Rabat d’un Benamor exportateur de tapis et de la fille du vieil Aboab, de la maison de banque et de change Aboab and Son à Gibraltar, Hébreux originaires d’Espagne. En cent pages, Blasco Ibáñez a su condenser une action poignante, qui se déroule sur le fond bigarré du pandémonium cosmopolite qu’est l’antique roc de Calpe, qui vit passer les galères phéniciennes allant, sous la protection de leur Hercule Melkart, quérir l’étain britannique, pour, mêlé avec le cuivre d’Espagne, en faire le bronze, et qu’aujourd’hui occupent depuis 1704 les phlegmatiques fils d’Albion, toujours Anglais irréductibles et sachant implanter leurs coutumes insulaires, bien que respectant celles d’autrui, dans les conditions de climat les plus invraisemblables, comme c’est le cas pour cette extrême pointe d’Andalousie. Aguirre, dont la passion pour Luna est partagée par la jeune Israélite, sera, lui aussi, la victime de ces Morts dont la sombre tyrannie endeuille les pages ensoleillées de l’essai d’idylle de Jaime Febrer avec la chueta et celle dont il avait rêvé de faire sa compagne d’aventures à travers le monde échappera à l’Espagnol, parce que d’une autre race que la sienne, parce que liée par des traditions, des préjugés, des rites en opposition avec ceux de la Péninsule Ibérique. Aussi le consul partira-t-il seul pour l’Orient et Luna partagera sa vie avec le juif Isaac Núñez, personnage falot qui l’emmènera à Tanger. Car «il était impossible qu’ils continuassent à s’aimer. Le passé ne serait plus pour lui qu’un beau songe, le meilleur peut-être de sa vie. Elle se marierait conformément aux obligations de sa famille et de sa race. Tout le reste n’était que folie, enfantillage exalté et romantique, comme le lui avaient bien fait voir les hommes sages de sa nation, en lui démontrant quels immenses périls eût entraînés son étourderie. Il fallait donc qu’elle obéît à son destin, à celui de sa mère, à celui de toutes les femmes de son sang...» Telle est cette «idylle tragique», d’une poésie fluante et triste—la poésie des quais et des embarcadères, où les destins s’accomplissent dans le déchirement des séparations fatales—et c’est avec raison que M. Ricardo Carreras l’a définie un modèle des «mejores aptitudes»[178] de Blasco. Elle a été traduite en russe et en anglais, le traducteur en cette dernière langue étant le Dr. Isaac Goldberg, auteur des versions de Sangre y Arena: Blood and Sand et de Los Muertos Mandan: The Dead Command, publiées à New-York, cependant que celle de Luna Benamor a paru à Boston[179].
Le programme «américain» de Blasco Ibáñez en 1914 et aujourd’hui.—Los Argonautas.—Sujet et valeur de ce roman.—Amour ancien et profond de Blasco pour l’Amérique.
Dans l’interview que M. Diego Sevilla avait prise à Blasco Ibáñez pour le nº de Mai 1914 de Mundial Magazine, le romancier déclarait n’être venu à Paris que pour y rédiger ses Argonautas. Après quoi, il repartirait pour Buenos Aires, où il ne ferait qu’un court séjour, puis reviendrait en Europe, qu’il abandonnerait, une fois de plus, pour l’Amérique. La réalisation de ce programme, qui nous eût, après un nouveau voyage de documentation à travers les républiques non encore visitées par Blasco, dotés d’un cycle de vingt romans américains réunis sous le titre générique: Las Novelas de la Raza[180], a été différée par la guerre, mais cette œuvre monumentale, à la gloire de l’Espagne et de sa colonisation, n’en verra pas moins le jour, simplement dans un ordre différent de celui que le maître projetait originairement. Il avait dit, en effet, au rédacteur de la revue parisienne de langue espagnole, qu’il commencerait par l’Argentine, à laquelle il dédierait plusieurs romans, continuerait par le Pérou, auquel il en consacrerait trois, et ainsi de suite jusqu’à arriver à Saint-Domingue, la première des îles américaines qu’ait rencontrées Colomb, qui l’avait appelée La Española: méthode qui impliquait donc une marche opposée à celle qui présida à la découverte du Nouveau Monde.
J’ai demandé à Blasco Ibáñez de me préciser ce qu’il en était aujourd’hui de ce plan grandiose et les explications qu’il m’a fournies ont été les suivantes:
«En 1914, j’avais, très nettement, arrêtés dans la tête, trois volumes qui eussent traité de tous les aspects de la vie argentine et dont le premier, intitulé: La Ciudad de la Esperanza[181], eût été dédié en entier à Buenos Aires; dont le second se fût appelé: La Tierra de Todos[182] et eût traité de la pampa; dont le troisième, enfin: Los Murmullos de la Selva[183], eût eu pour théâtre le Nord de la République, avec ses fleuves immenses et ses cascades merveilleuses, mais eût reflété aussi divers aspects de l’existence au Paraguay et en Uruguay. J’avais également conçu plusieurs volumes sur le Chili, trois au moins: l’un, traitant des déserts patagoniens et de l’archipel de Chiloé; le second, se déroulant à Santiago et à Valparaiso et le troisième dans les salpêtrières du Nord. Au Pérou, je pensais consacrer un nombre d’œuvres égal, dont le titre de l’une était déjà fixé: El Oro y la Muerte[184]. J’eusse procédé de la sorte avec chacune des autres Républiques hispano-américaines, que je me proposais de parcourir et d’étudier en détail. Ces romans eussent été, en même temps que des peintures de la vie actuelle, des évocations du passé. Vous aurez remarqué que les protagonistes de mes Argonautas saluent, à la dernière page du livre, la Coupole du Congreso[185], dont la perspective clôt le fond de l’Avenida de Mayo, à Buenos Aires. C’est vous dire que, commençant mon cycle de romans au Sud, je l’eusse mené jusqu’à la frontière du Texas et peut-être ne me serais-je arrêté qu’à New York. Je n’aurais pas reculé devant la grandeur de la tâche, décidé que j’étais alors à écrire tous les romans que m’aurait suggérés l’observation des réalités hispano-américaines. 20 romans, disais-je dans l’hiver de 1914? Ils fussent vraisemblablement montés jusqu’à 30. Vous savez que je ne suis pas homme à reculer devant la grandeur d’une entreprise, quelle qu’elle soit, ni, non plus, à m’effrayer devant l’énormité d’un travail continu. Mais tout cela, je le répète, se passait à une époque où je pouvais légitimement prétendre à fixer l’attention du public européen sur des pays trop peu connus de lui et cependant si dignes de son attention. Je me flattais d’être le premier écrivain dont la plume mettrait à la mode, dans la littérature européenne, les narrations de cadre sud-américain. La guerre est venue, brusquement, bouleverser tous mes projets. Qui eût osé s’occuper du Nouveau Monde, quand l’Ancien Continent se trouvait en proie à la plus horrible des convulsions qu’ait, depuis des siècles, connue son Histoire?
«Mes Argonautas, publiés en Juin 1914, disparurent dans cette tempête[186], comme tout le vaste programme dont ils n’étaient que l’avant-propos. Cependant, au cours de mon voyage aux Etats-Unis, un journaliste m’ayant demandé si j’avais renoncé à reprendre jamais l’œuvre ainsi commencée, je n’ai pas hésité à lui dire qu’au contraire, j’entendais bien ne pas l’abandonner. Seulement, au lieu de tracer ces immenses fresques conformément au plan arrêté en 1914, celles-ci subiront, dans leur coloris et dans l’ordre de leur exécution, des modifications profondes, résultant de ce que ma façon de voir les choses américaines a considérablement varié, depuis ces sept dernières années. Sans doute, les grandes lignes du dessin resteront les mêmes, mais, au lieu de commencer à peindre par la gauche, c’est par la droite que j’attaquerai la besogne. Ce n’est pas en vain que j’ai parcouru les Etats-Unis et le Mexique. Quelque jour, le tour viendra pour les Républiques de la Sud-Amérique. Car vous me connaissez assez pour ne pas douter que j’aie le temps à mes ordres. En tout cas, en ce moment, ce qui m’absorbe et me tient sous son emprise, c’est l’Amérique que je viens de voir et dont les impressions possèdent pour moi la fraîcheur de la nouveauté. C’est pourquoi mon prochain livre, El Aguila y la Serpiente, traitera du Mexique et de ses révolutions. Je dois ajouter que je pressens l’obscure genèse d’autres œuvres, dont la scène sera New York, la Californie et d’autres territoires limitrophes. Retenez bien ceci: que mon programme reste le même, que j’aurai simplement changé de côté pour l’écrire...»
Le roman Los Argonautas doit, pour qu’on l’apprécie équitablement, être examiné à la lueur des déclarations qui précèdent. Mais, dénué qu’il était de tout prologue, il risquait fort d’être mal compris des critiques et tel a été le cas de presque tous ceux qui ont entrepris d’en parler. Je n’en signalerai ici qu’un seul, mais représentatif: M. Ramón M. Tenreiro, qui exerçait dans les pages de l’excellent organe mensuel madrilène, malheureusement disparu il y a quelques mois: La Lectura. Entreprenant, donc, de présenter Los Argonautas à ses lecteurs[187], M. Ramón M. Tenreiro écrivait ce qui suit: «Il y a plusieurs années que Blasco Ibáñez ne nous donnait plus de romans. Et n’allions-nous pas jusqu’à penser, avec chagrin, que l’exercice d’autres activités avait épuisé en lui le romancier et qu’il ne créerait plus jamais d’œuvres qui, tels ses récits valenciens, luiraient à jamais, comme des soleils, dans le firmament de notre roman provincial? Or, voici un gros volume portant la signature qu’ont rendue célèbre tant d’excellents livres. Il serait superflu de dire avec quelle attention et quel vif intérêt nous nous mîmes à le lire. La personnalité littéraire de Blasco Ibáñez, les influences qui ont agi sur lui, l’école à laquelle se rattachent ses productions: tout cela était parfaitement défini avant que parût ce nouveau roman. Mais, dès ses premières pages, nous comprenons que rien n’y modifiera le concept ancien du romancier; qu’au contraire, ce concept y apparaîtra confirmé et fortifié...» Après ce beau préambule, M. Ramón M. Tenreiro s’avise de redécouvrir cette vérité d’antan, que renforceraient Los Argonautas: que Blasco Ibáñez est resté à jamais ce disciple de Zola qu’un sophisme, dont l’origine a été exposée plus haut, voulait, en Espagne, qu’il eût été à l’origine de sa carrière! Mais continuons à traduire le philologue de La Lectura. «Après je ne sais combien d’années (sic), ce sont maintenant Los Argonautas qu’on nous offre. Nous y restons rigoureusement, plan et détails, dans les limites de la méthode naturaliste. Et peut-être n’a-t-on pas écrit, dans toute cette misérable année 1914, de roman qui soit aussi complètement zolesque..., etc. etc.»
Rien, en vérité, n’est moins zolesque que l’imposante masse de Los Argonautas. Dans ces 600 pages d’impression dense—matière d’une demi-douzaine de nos actuels romans français à 7,50—, Blasco nous décrit, sans doute, l’existence à bord d’un transatlantique de la Hamburg-Amerika Linie, le Gœthe, sur lequel les deux protagonistes—dont l’un n’est autre que celui de La Horda, Isidro Maltrana—se sont embarqués, à Lisbonne, pour n’en descendre qu’au terme du voyage, après deux semaines de vie en commun avec la société bigarrée de ces palais flottants. Mais il y pose aussi les divers personnages qui, dans les romans qu’il projetait—romans cycliques, à la façon de la Comédie Humaine et des Rougon-Macquart—eussent eu à représenter les héros, chacun dans son milieu propre, de ces futures narrations. Et, enfin, il intercale, sous forme de récits dont s’agrémente la longue oisiveté de ces jours de totale inaction, un historique enthousiaste et fidèle des principaux épisodes de la découverte de l’Amérique par Colomb et des premières phases de la colonisation de ce pays. Ce roman d’une traversée, où les amours alternent avec les fêtes, où la misère des émigrants de tous pays contraste avec les folles dépenses des passagers de première, est comme une longue et délicieuse suite de conversations sur les sujets les plus variés, que l’on n’interromprait que pour assister au défilé cinématographique de paysages et d’êtres évoqués avec une telle puissance de suggestion, que l’on n’en conserverait pas une impression plus vive, semble-t-il, si, au lieu de réaliser cette croisière dans un fauteuil, immobile en son cabinet, on l’eût faite sur le pont tanguant du Gœthe. Pour écrire ce livre, il fallait l’expérience d’un Blasco, acquise au cours de ses voyages d’aller et retour d’Europe en Amérique et vice-versa, dont j’ai parlé dès le chapitre I. M. Ramón M. Tenreiro reconnaissait que «la force avec laquelle Blasco Ibáñez sait, dans ses narrations, obliger chaque chose à se présenter à nos yeux comme douée de vitalité, n’a pas diminué au cours des ans où sa plume est restée sans exercice. Il n’est pas un personnage de ce livre—vraie arche de Noé, où grouillent toutes les races de la terre—qui ne nous apparaisse portraituré au naturel...» C’est parfaitement exact, mais il eût fallu ajouter que seul un Blasco, familier, à la date où il écrivit Los Argonautas, avec les divers types raciaux des républiques de la Sud-Amérique, pouvait en risquer, sans crainte de tomber dans une odieuse caricature, le crayon légèrement humoristique et reproduire jusqu’aux si pittoresques manières de dire par quoi un Péruvien se révèle, après deux minutes de discours, distinct, par exemple, d’un Vénézuélien. Ce dernier détail ne sera guère apprécié que par ceux des lecteurs étrangers de Blasco Ibáñez parlant le castillan et ayant eu l’occasion d’entendre des Hispano-Américains le parler. A la page 264 du livre, l’un des deux protagonistes espagnols du roman fait remarquer à l’autre combien l’apparente similitude de l’idiome est en réalité trompeuse. «Les premiers jours, dit-il, en les entendant parler, je me disais: Nous sommes égaux, à part quelques différences d’accent et de syntaxe... Eh bien, non, nous ne le sommes pas, égaux! Comment m’expliquerai-je? Les uns et les autres nous jouons du même instrument, mais nous avons une oreille qui n’apprécie pas les sons de la même manière. Si, par hasard, il m’arrive d’échapper ce qui me semble devoir être un trait d’esprit, quelque chose qui, du moins en Espagne, passerait pour tel, ces excellentes dames, mes auditrices, restent insensibles, comme si elles ne m’eussent pas compris. Et voici que, continuant de parler avec elles, j’émets une enfantine niaiserie, une de ces plaisanteries de collège qui me vaudraient, à Madrid, d’être conspué: aussitôt mon public de s’esclaffer sur cette stupidité et de se la redire, comme si c’était une brillante manifestation de talent...!» Et ce n’est point seulement, en l’espèce, divergence dans l’appréciation des sons de l’instrument commun, mais bien opposition frappante dans les conditions d’agilité et de force de son maniement. «Dans beaucoup de pays de l’Amérique latine, les gens parlent avec une lenteur pénible, comme si les douleurs d’une sorte d’enfantement accompagnaient chez eux la recherche du vocable. Les femmes, spécialement, n’ont de corde vocale que pour cinq minutes; après quoi, elles se taisent, se contemplant l’une l’autre. Elles ne s’animent que lorsqu’il s’agit de «débiner», de «pelar», quelqu’un, comme on dit là-bas. Mais c’est la phénomène oratoire non spécial à l’Amérique, mais, hélas! commun à tous les pays du globe... S’ils parlent peu, en revanche ils aiment à écouter. Cependant, ici encore, leurs capacités auditives sont presque aussi limitées que leur puissance verbale. A la longue, ils se fatiguent d’entendre, bien que la conversation les intéresse. On dirait que ce qui les offense, c’est d’être demeurés longtemps en silence. Et ils s’en vengent en traitant de «raseur», de «macaneador», celui même dont ils ont demandé la parole. Ce que l’on ne comprend pas, ce que l’on n’aime point, il est entendu, une fois pour toutes, que c’est une «macana»...»[188]. Il y aurait toute une Anthologie à composer à l’aide d’observations de cette nature, extraites des Argonautas et d’où ressortirait un tableau pittoresque de la «différence des humeurs» entre Espagnols et Sud-Américains.
Et quelle quantité de délicieuses observations sur d’autres traits de mœurs, plus spécifiquement argentins! Voici, à la page 259, un paragraphe sur les conférenciers venus du dehors pour apporter la bonne parole européenne à ces traficants du blé et de la viande. «Les peuples jeunes possèdent une curiosité analogue à celle de ces écoliers appliqués et indiscrets qui, après avoir écouté les leçons de leurs maîtres, entendent connaître encore les intimités de leur vie. Les livres et les œuvres d’art envoyés par le vieux monde ne leur suffisant pas, ils ont voulu voir de près la personnalité physique de leurs auteurs. Et tous les ans, arrivent à Buenos Aires des hommes illustres sous le prétexte d’y donner des conférences, en réalité pour satisfaire la curiosité des Argentins et l’orgueil des nombreuses colonies européennes qui, exhibant et fêtant le compatriote célèbre, ont l’air de dire aux autres: «Nous ne sommes pas des ânes, labourant le sol ou vendant derrière un comptoir, nous autres, et il est bon que ces «créoles» se convainquent que nous avons, chez nous, des «docteurs» qui l’emportent sur ceux de leur pays!» Et les Argentins, en apprenant qu’est arrivé chez eux l’auteur d’un livre que le hasard leur a fait lire il y a longtemps, ou le personnage politique dont ils retrouvent chaque matin le nom dans leur journal, se disent: Allons voir quel est cet oiseau-là! Ils sacrifient donc quelques pesos pour s’enfermer dans un théâtre de cinq à sept, où, bercés par la voix du conférencier, ils comparent sa figure aux portraits qui en ont été publiés, étudiant la coupe de sa redingote—pour en conclure, une fois de plus, qu’en Argentine on s’habille mieux qu’en Europe—et vont jusqu’à compter le nombre de fois qu’il a bu de l’eau. De plus, ils se paient le luxe de le tourner en ridicule, lui attribuant des anecdotes où on le voit stupéfait d’apprendre qu’en Amérique personne ne porte de plumes, à la mode indienne. Car il faut savoir qu’en ce pays l’on tient beaucoup à ce que les Européens continuent à s’imaginer ainsi les citoyens argentins, à seule fin de pouvoir se moquer ensuite, avec une joie enfantine, de l’ignorance crasse des gens du vieux monde... Quant aux femmes qui, par curiosité, remplissent les loges, elles disparaissent dès la troisième conférence et font bien, car elles s’y ennuient à mort. Elles n’aiment qu’une catégorie de conférenciers: ceux qui récitent des vers... Mais il reste les intellectuels du pays, les «docteurs», qui assistent avec une hostilité manifeste à ces lectures; qui, dès l’entrée, se disent: Voyons un peu ce que va nous conter le monsieur! et qui, à la sortie, protestent en chœur: Il n’a rien dit de nouveau; nous n’avons rien appris de lui, rien, absolument! Comme si quelque chose de neuf était un accident quotidien! Comme si un homme, qui avait trouvé quelque chose de neuf dans son pays, n’avait qu’à dire à ses compatriotes: Attendez un peu! Patience! Je saute dans un transatlantique et vais conter ma découverte à ces MM. d’Amérique... Et je reviens, à l’instant! Comme si les moyens de communication de notre époque et la diffusion du livre permettaient à quiconque d’aller quelque part proclamer une idée de création récente, sans qu’à l’instant trente ou quarante individus ne protestent: Pardon! Ça, c’est connu! Il y a longtemps que nous le savions!»
Voici, encore, à la page 276, un passage sur les banques. «Fonder une banque était chose courante dans ces pays. Il en naissait une chaque semaine. Il n’est pas de rue principale de Buenos Aires qui n’en possède un certain nombre. L’important, c’était de trouver un bon immeuble, de le doter d’un mobilier anglais «sérieux et distingué» et de comptoirs en acajou brillant. En outre, il fallait une enseigne énorme et toute dorée et aussi des panoplies de drapeaux pour les fêtes patriotiques et une façade à la merveilleuse illumination nocturne. Le capital de début: de deux à trois millions de pesos. Vous croyez avoir raison de moi en me demandant: Où est ce capital? Il n’y a qu’à faire figurer tous ces millions, et davantage encore si on le désire, dans les Statuts et surtout à la devanture et sur l’enseigne, en lettres colossales. En réalité, l’on commence avec 30 ou 40.000 pesos... Vous me demanderez également: Où sont-ils? Il faut compter sur les braves gens du Comité Directeur. On trouve toujours une demi-douzaine de boutiquiers désireux de figurer à la tête d’une banque. C’est une jouissance que de pouvoir dire aux amis: Ce soir, je suis en séance au Comité Directeur. Et quelle joie aussi d’écrire aux parents d’Europe et aux nigauds du pays sur un papier à en-tête de la Banque, qui leur cause du respect par la série respectable des millions du capital social et les chiffres mensuels d’affaires de l’établissement...»
Je n’aurais que l’embarras du choix, si je voulais citer, à côté de ces passages teintés de légère et riante satire, des morceaux d’une beauté épique, où Blasco,—qui s’est donné la peine d’étudier, dans ses moindres détails, l’histoire légendaire de Colomb, qu’il possède aussi à fond que feu Henry Harrisse et que M. Henry Vignaud,—a retracé la geste de la découverte du Nouveau Monde et dissipé mainte absurde légende sur la personnalité même de l’«Almirante», de ce prétendu Génois dont on ignore, en réalité, à peu près tout de la naissance et de la vie, antérieurement à 1492. Mais de tels morceaux devraient être traduits sans coupures et ils sont trop longs pour que je les insère dans le présent chapitre. Les réflexions que fait Blasco Ibáñez, à la p. 327, sur ce que coûta à l’Espagne la colonisation du Nouveau Monde, méritent cependant qu’on s’y arrête un instant. Poète doublé d’un érudit, dont les lectures sont parties des ouvrages les plus anciens et les plus rares sur cette grande matière si controversée, Blasco peint admirablement l’immense effort que représentait une entreprise civilisatrice allant de l’actuelle moitié des Etats-Unis au détroit de Magellan. Certains auteurs étrangers n’ont pas craint d’affirmer qu’en trois siècles l’Espagne avait jeté dans ce gouffre une trentaine de millions d’hommes. Le chiffre est certainement exagéré, mais que l’on songe à l’apport de sève européenne que suppose la radicale transformation du type physique original américain et combien les virilités espagnoles durent, pour éclaircir le sang indien de son cuivre autochtone, dépenser de fougue amoureuse! Si l’Espagne comptait de 18 à 20 millions d’habitants quand fut découverte l’Amérique, il est avéré qu’à la fin du XVIIe siècle, elle n’en avait guère plus de 8 millions et cette effroyable régression ne laisse pas de donner à réfléchir. Mais de quelles tragédies en mer ne furent pas victimes ces bandes anonymes d’aventuriers qui se confiaient, séduits par l’appât trompeur de richesses légendaires, à des esquifs de hasard pour franchir, sans autres guides que des pilotes de fortune, des cartes ridicules et leur boussole, cette «Mer Ténébreuse»[189] dont Blasco a si bien représenté l’effroi et dont Roselly de Lorgues, historien mystique de Colomb et de ses voyages traduit en espagnol par D. Mariano Juderías Bénder, a dit que tous les ouvrages de géographie d’alors justifiaient la fatale appellation, car, sur les cartes, on voyait, dessinées autour de ce mot effroyable, des figures si terribles que, par comparaison, les Cyclopes, les Lestrigons, les Griffons et les Hippocentaures semblaient avoir été des créatures charmantes. «Pendant le premier siècle de la conquête, écrit Blasco, les aventuriers s’embarquaient sur tous les navires venus, vieux esquifs à peine radoubés que conduisait un quelconque pilote côtier, décidé lui aussi à tenter sa chance. A cette époque, les administrations ignoraient les statistiques et il n’était, en outre, pas rare que l’on partît clandestinement, sans papiers d’aucune sorte. Personne ne se souciait de la sécurité d’autrui. Chacun pour soi et Dieu pour tous! Car c’est en Dieu seul que l’on avait confiance et, pour le reste, l’on était sans craintes. Une expédition commandée par un vieux capitaine des Indes partait de Cadix pour l’Ile des Perles, sur les côtes du Vénézuéla. Le jour était serein, la mer unie et calme. Mais le galion était si désarticulé et pourri, qu’il n’avait pas navigué une heure, qu’il coulait à fond brusquement, en vue de la ville et que tout son équipage périssait dans les ondes. Cette catastrophe fit quelque bruit, parce qu’au nombre des victimes se trouvait le fils unique de Lope de Vega Carpio, mais combien d’autres tragédies analogues sont à jamais ensevelies dans les ondes de la mer et de l’oubli!»—Quand on réfléchit à ces causes, dont Blasco a si bien su démêler, pour le lecteur non géographe, ni historien de profession, l’écheveau embrouillé à plaisir par des pamphlétaires pour qui la haine de l’Espagne justifiait tout, sous quel jour historique différent apparaît la décadence, tant prômée et si peu comprise, de cette grande nation! «Notre pays, écrit excellemment Blasco Ibáñez, est, par son histoire, quelque peu semblable à une marmite qui aurait bouilli des siècles et des siècles, sans que personne se soit jamais soucié de l’écarter du feu pour que son contenu se refroidisse. Les grands peuples de l’Europe, après la crise de fusion bouillonnante où se sont mêlées leurs races et effacés leurs antagonismes, ont pu se reposer dans la paix. Ce repos leur a servi pour se solidifier, s’agrandir, pour acquérir de nouvelles forces. L’Espagne n’a pas connu de tels repos. Durant sept siècles, elle a bouillonné sous la flamme des luttes de races et des antagonismes religieux. Enfin, la fusion des divers ingrédients s’est, tant bien que mal, réalisée. La mixture nationale est faite, peut-être de mauvaise sorte, mais elle est faite. Il faut retirer la marmite du feu pour que son contenu se cristallise, qu’il cesse de se perdre en vapeurs vaines. Or, c’est à ce moment critique que
l’Espagne découvre les Indes, elle qui, en vertu d’alliances monarchiques, était déjà maîtresse d’une moitié de l’Europe! Au lieu du repos nécessaire, il va lui falloir bouillonner derechef sous un feu plus intense, s’enfler en une expansion folle, absurde, la plus extraordinaire, audacieuse et insolente que consigne l’Histoire. Une nation relativement petite, située à l’un des bouts du vieux monde et qui, de plus, avait la prétention de réaliser son unité en expulsant de son sein, sous le prétexte de religion différente, ceux de ses fils qui étaient hébreux ou musulmans, c’est elle qui entreprenait en même temps de coloniser la moitié du globe, tout en maintenant sous son sceptre de lointains peuples d’Europe, qui ne parlaient pas sa langue et n’étaient pas de sa race...!»
Los Argonautas, disais-je, ne pouvaient être écrits que par le seul Blasco, dont la familiarité avec le monde des transatlantiques était avérée par une rare pratique. Mais je tiens à marquer, en outre, que, dès son enfance, Blasco Ibáñez ressentit, pour les choses de l’Amérique, une curiosité passionnée. Il m’a avoué lui-même que «le souvenir de ses premières lectures est celui de vieux livres à gravures sur bois où étaient narrées les aventures de Colomb et de ses compagnons, ainsi que les conquêtes de Cortés et de Pizarre». Nul doute que ces impressions de jeunesse n’aient été transposées au premier chapitre de Mare Nostrum, où l’on voit le jeune Ferragut distraire, dans l’immense «pòrche»[190] de la maison paternelle, ses précoces nostalgies en se plongeant dans l’étude d’un «volume qui racontait, sur deux colonnes aux nombreuses planches gravées sur bois, les navigations de Colomb, les guerres d’Hernán Cortés, les exploits de Pizarre, livre qui influa sur le reste de son existence»[191]. Et Blasco a tenu, d’autre part, à m’affirmer que «plus encore qu’un Espagnol de la péninsule, il était un Hispano-Espagnol, considérant comme sa propre maison tous les pays de langue espagnole que limitent l’Atlantique et le Pacifique». En fait, il n’est pas, tras los montes, d’autre écrivain pour s’intéresser comme lui aux choses d’Amérique et les sentir aussi profondément. Et s’il a critiqué si rudement l’anarchie mexicaine—en des termes dont le lecteur français aura quelque idée en se reportant aux extraits de son livre que M. G. Hérelle a traduits au n° de Mars 1921 de la Revue de Genève—, c’était que, dans l’excès de son amour, il éprouvait comme une colère âpre et désespérée au spectacle d’une république qui retournait vers la barbarie, quand elle eût dû suivre l’exemple d’autres républiques sœurs, qui progressent, elles, visiblement vers le plus merveilleux, vers le plus brillant avenir.