Étant dès lors bien assuré que les deux parties de mon cheval étaient vivantes, j'envoyai chercher notre vétérinaire. Sans perdre de temps, il les rajusta au moyen de rameaux de laurier qui se trouvaient là, et la blessure guérit heureusement. Il advint alors quelque chose qui ne pouvait arriver qu'à un animal aussi supérieur. Les branches prirent racine dans son corps, poussèrent, et formèrent autour de moi comme un berceau à l'ombre duquel j'accomplis plus d'une action d'éclat.

Je veux vous raconter encore ici un petit désagrément qui résulta de cette brillante affaire. J'avais si vigoureusement, si longtemps et si impitoyablement sabré l'ennemi, que mon bras en avait conservé le mouvement, alors que les Turcs avaient depuis longtemps disparu. Dans la crainte de me blesser et surtout de blesser les miens lorsqu'ils m'approchaient, je me vis obligé de porter pendant huit jours mon bras en écharpe, comme si j'eusse été amputé.

Lorsqu'un homme monte un cheval tel que mon lithuanien, vous pouvez bien, messieurs, le croire capable d'exécuter un autre trait qui paraît, au premier abord, tenir du fabuleux. Nous faisions le siège d'une ville dont j'ai oublié le nom, et il était de la plus haute importance pour le feld-maréchal de savoir ce qui se passait dans la place: il paraissait impossible d'y pénétrer, car il eût fallu se faire jour à travers les avant-postes, les grands'gardes et les ouvrages avancés; personne n'osait se charger d'une pareille entreprise. Un peu trop confiant peut-être dans mon courage et emporté par mon zèle, j'allai me placer près d'un de nos gros canons et, au moment où le coup partait, je m'élançai sur le boulet, dans le but de pénétrer par ce moyen dans la ville; mais lorsque je fus à moitié route, la réflexion me vint.

—Hum! pensai-je, aller, c'est bien, mais comment revenir? Que va-t-il t'arriver une fois dans la place? On te traitera en espion et on le pendra au premier arbre: ce n'est pas une fin digne de Münchhausen!

Ayant fait cette réflexion, suivie de plusieurs autres du même genre, j'aperçus un boulet, dirigé de la forteresse contre notre camp, qui passait à quelques pas de moi; je sautai dessus, et je revins au milieu des miens, sans avoir, il est vrai, accompli mon projet, mais du moins entièrement sain et sauf.


Si je ne m'étais enlevé par ma propre queue.


Si j'étais leste et alerte à la voltige, mon brave cheval ne l'était pas moins. Haies ni fossés, rien ne l'arrêtait, il allait toujours droit devant lui. Un jour, un lièvre que je poursuivais coupa la grande route; en ce moment même, une voiture où se trouvaient deux belles dames vint me séparer du gibier. Mon cheval passa si rapidement et si légèrement à travers la voiture, dont les glaces étaient baissées, que j'eus à peine le temps de retirer mon chapeau et de prier ces dames de m'excuser de la liberté grande.

Une autre fois, je voulus sauter une mare, et, lorsque je me trouvai au milieu, je m'aperçus quelle était plus grande que je ne me l'étais figuré d'abord: je tournai aussitôt bride au milieu de mon élan, et je revins sur le bord que je venais de quitter, pour reprendre plus de champ; cette fois encore je m'y pris mal, et tombai dans la mare jusqu'au cou: j'aurais péri infailliblement si, par la force de mon propre bras, je ne m'étais enlevé par ma propre queue, moi et mon cheval que je serrai fortement entre les genoux.


CHAPITRE V

AVENTURES DU BARON DE MÜNCHHAUSEN PENDANT SA CAPTIVITÉ CHEZ LES TURCS. IL REVIENT DANS SA PATRIE

Malgré tout mon courage, malgré la rapidité, l'adresse et la souplesse de mon cheval, je ne remportai pas toujours, dans la guerre contre les Turcs, les succès que j'eusse désirés. J'eus même le malheur, débordé par le nombre, d'être fait prisonnier, et, ce qui est plus triste encore, quoique cela soit une habitude chez ces gens-là, je fus vendu comme esclave.

Réduit à cet état d'humiliation, j'accomplissais un travail moins dur que singulier, moins avilissant qu'insupportable. J'étais chargé de mener chaque matin au champ les abeilles du sultan, de les garder tout le jour et de les ramener le soir à leur ruche. Un soir, il me manqua une abeille; mais je reconnus aussitôt qu'elle avait été attaquée par deux ours qui voulaient la mettre en pièces pour avoir son miel.

N'ayant entre les mains d'autre arme que la hachette d'argent qui est le signe distinctif des jardiniers et des laboureurs du sultan, je la lançai contre les deux voleurs, dans le but de les effrayer. Je réussis en effet à délivrer la pauvre abeille; mais l'impulsion donnée par mon bras avait été trop forte; la hache s'éleva en l'air si haut, si haut, qu'elle s'en alla tomber dans la lune. Comment la ravoir? Où trouver une échelle pour aller la rechercher?

Je me rappelai alors que le pois de Turquie croît très-rapidement et à une hauteur extraordinaire. J'en plantai immédiatement un, qui se mit à pousser et alla de lui-même contourner sa pointe autour d'une des cornes de la lune. Je grimpai lestement vers l'astre, où j'arrivai sans encombre. Ce ne fut pas un petit travail que de rechercher ma hachette d'argent dans un endroit où tous les objets sont également en argent. Enfin je la trouvai sur un tas de paille.


Lorsqu'il fut embroché, j'acourus.


Alors je songeai au retour. Mais, ô désespoir! la chaleur du soleil avait flétri la tige de mon pois, si bien que je ne pouvais descendre par cette voie sans risquer de me casser le cou. Que faire? je tressai avec la paille une corde aussi longue que je pus: je la fixai a l'une des cornes de la lune, et je me laissai glisser. Je me soutenais de la main droite, j'avais ma hache dans la gauche: arrivé au bout de ma corde, je tranchai la portion supérieure et la rattachai à l'extrémité inférieure: je réitérai plusieurs fois cette opération, et je finis, au bout de quelque temps, par discerner au-dessous de moi la campagne du sultan.

Je pouvais bien être encore à une distance de deux lieues de la terre, dans les nuages, lorsque la corde se cassa, et je tombai si rudement sur le sol, que j'en restai tout étourdi. Mon corps, dont le poids s'était accru par la vitesse acquise et par la distance parcourue, creusa dans la terre un trou d'au moins neuf pieds de profondeur. Mais la nécessité est bonne conseillère. Je me taillai avec mes ongles de quarante ans une sorte d'escalier, et je parvins de cette façon à revoir le jour.

Instruit par cette expérience, je trouvai un meilleur moyen de me débarrasser des ours qui en voulaient à mes abeilles et à mes ruches. J'enduisis de miel le timon d'un chariot, et je me plaçai non loin de là en embuscade, pendant la nuit. Un ours énorme, attiré par l'odeur du miel, arriva et se mit à lécher si avidement le bout du limon, qu'il finit par se le passer tout entier dans la gueule, dans l'estomac et dans les entrailles: lorsqu'il fut bien embroché, j'accourus, je fichai dans le trou placé à l'extrémité du timon une grosse cheville, et coupant ainsi la retraite au gourmand, je le laissai dans cette position jusqu'au lendemain matin. Le sultan, qui vint se promener dans les environs, faillit mourir de rire en voyant le tour que j'avais joué à l'ours.


Que le soleil lui-même y gagna des engelures.


Peu de temps après, les Russes conclurent la paix avec les Turcs, et je fus renvoyé à Saint-Pétersbourg avec nombre d'autres prisonniers de guerre. Je pris mon congé, et je quittai la Russie au moment de cette grande révolution qui eut lieu il y a environ quarante ans, et à la suite de laquelle l'empereur au berceau, avec sa mère et son père, le duc de Brunswick, le feld-maréchal Munich et tant d'autres, fut exilé en Sibérie. Il sévit cette année-là un tel froid dans toute l'Europe, que le soleil lui-même y gagna des engelures, dont on voit encore les marques qu'on observe sur sa face. Aussi eus-je beaucoup plus à souffrir à mon retour que lors de mon premier voyage.

Mon lithuanien étant resté en Turquie, j'étais obligé de voyager en poste. Or, il advint que, nous trouvant engagés dans un chemin creux bordé de baies élevées, je dis au postillon de donner avec son cor un signal, afin d'empêcher une autre voiture de s'engager en même temps dans l'autre bout du chemin. Mon drôle obéit et souffla de toutes ses forces dans son cor, mais ses efforts furent vains: il ne put en tirer une note, ce qui était d'abord incompréhensible, et ensuite fort gênant, car nous ne tardâmes pas à voir arriver sur nous une voiture qui occupait toute la largeur de la route.

Je descendis aussitôt et commençai par dételer les chevaux; puis je pris sur mes épaules la voiture avec ses quatre roues et ses bagages, et je sautai avec cette charge dans les champs, par-dessus le talus et la haie du bord, haute d'au moins neuf pieds, ce qui n'était pas une bagatelle, vu le poids du fardeau: au moyen d'un second saut, je reportai ma chaise de poste sur la route, au delà de l'autre voiture. Cela fait, je revins vers les chevaux, j'en pris un sous chaque bras, et je les transportai par le même procédé auprès de la chaise; après quoi nous attelâmes et nous atteignîmes sans encombre la station de poste.

J'ai oublié de vous dire que l'un de mes chevaux, qui était tout jeune et très-fougueux, faillit me donner beaucoup de mal: car au moment où je franchissais pour la seconde fois la haie, il se mit à ruer et à remuer les jambes si violemment que je me trouvai un instant fort embarrassé. Mais je l'empêchai de continuer cette gymnastique en fourrant ses deux jambes de derrière dans les poches de mon habit.


J'en pris un sous chaque bras.


Arrivés à l'auberge, le postillon accrocha son cor à un clou dans la cheminée, et nous nous mîmes à table.

Or, écoutez, messieurs, ce qui arriva!—Tarata, tarata, tata, tata! voilà le cor qui se met à jouer tout seul. Nous ouvrons de grands yeux, en nous demandant ce que cela signifie. Imaginez-vous que les notes s'étaient gelées dans le cor, et que, la chaleur les dégelant peu à peu, elles sortaient claires et sonores, à la grande louange du postillon, car l'intéressant instrument nous fit pendant une demi-heure d'excellente musique sans qu'il fût besoin de souffler dedans. Il nous joua d'abord la marche prussienne, puis «Sans amour et sans vin,» puis «Quand je suis triste,» puis «Hier soir le cousin Michel,» et maintes chansons populaires, entre autres la ballade «Tout repose dans les bois.» Cette aventure fut la dernière de mon voyage en Russie.

Beaucoup de voyageurs ont l'habitude, en narrant leurs aventures, d'en raconter beaucoup plus long qu'ils n'en ont vu. Il n'est donc pas étonnant que les lecteurs et les auditeurs soient parfois enclins à l'incrédulité. Toutefois, s'il était dans l'honorable société quelqu'un qui fût porté à douter de la véracité de ce que j'avance, je serais extrêmement peiné de ce manque de confiance, et je l'avertirais qu'en ce cas ce qu'il a de mieux à faire c'est de se retirer avant que je commence le récit de mes aventures de mer qui sont plus extraordinaires encore, bien qu'elles ne soient pas moins authentiques.


CHAPITRE VI

PREMIÈRE AVENTURE DE MER

Le premier voyage que je fis dans ma vie, peu de temps avant celui de Russie dont je vous ai raconté les épisodes les plus remarquables, fut un voyage sur mer.

J'étais encore en procès avec les oies, comme avait coutume de me le répéter mon oncle le major,—une fière moustache de colonel de hussards,—et l'on ne savait pas encore au juste si le duvet blanc qui parsemait mon menton serait chiendent ou barbe, que déjà les voyages étaient mon unique poésie, la seule aspiration de mon cœur.

Mon père avait passé la plus grande partie de sa jeunesse à voyager, et il abrégeait les longues soirées d'hiver par le récit véridique de ses aventures. Aussi peut-on attribuer mon goût autant à la nature qu'à l'influence de l'exemple paternel. Bref, je saisissais toutes les occasions que je croyais devoir me fournir les moyens de satisfaire mon insatiable désir de voir le monde; mais tous mes efforts furent vains.

Si par hasard je parvenais à faire une petite brèche à la volonté de mon père, ma mère et ma tante n'en résistaient que plus opiniâtrément, et, en quelques instants, j'avais perdu les avantages que j'avais eu tant de peine à conquérir. Enfin le hasard voulut qu'un de mes parents maternels vînt nous faire une visite. Je fus bientôt son favori; il me disait souvent que j'étais un gentil et joyeux garçon, et qu'il voulait faire tout son possible pour m'aider dans l'accomplissement de mon désir. Son éloquence fut plus persuasive que la mienne, et après un échange de représentations et de répliques, d'objections et de réfutations, il fut décidé, à mon extrême joie, que je l'accompagnerais à Ceylan, où son oncle avait été gouverneur pendant plusieurs années.

Nous partîmes d'Amsterdam, chargés d'une mission importante de la part de Leurs Hautes Puissances les États de Hollande. Notre voyage ne présenta rien de bien remarquable, à l'exception d'une terrible tempête, à laquelle je dois consacrer quelques mots, à cause des singulières conséquences qu'elle amena. Elle éclata juste au moment où nous étions à l'ancre devant une île, pour faire de l'eau et du bois: elle sévissait si furieuse, qu'elle déracina et souleva en l'air nombre d'arbres énormes. Bien que quelques-uns pesassent plusieurs centaines de quintaux, la hauteur prodigieuse à laquelle ils étaient enlevés les faisait paraître pas plus gros que ces petites plumes que l'on voit parfois voltiger dans l'air.

Cependant, dès que la tempête se fut apaisée, chaque arbre retomba juste à sa place, et reprit aussitôt racine, de sorte qu'il ne resta pas la moindre trace des ravages causés par les éléments. Seul, le plus gros de ces arbres fit exception. Au moment où il avait été arraché de terre par la violence de la tempête, un homme était occupé avec sa femme à y cueillir des concombres; car, dans cette partie du monde, cet excellent fruit croît sur les arbres. L'honnête couple accomplit aussi patiemment que le mouton de Blanchard le voyage aérien; mais par son poids il modifia la direction de l'arbre, qui retomba horizontalement sur le sol. Or, le très-gracieux cacique de l'île avait, ainsi que la plupart des habitants, abandonné sa demeure, par crainte d'être enseveli sous les ruines de son palais; à la fin de l'ouragan il revenait chez lui en passant par son jardin, lorsque l'arbre tomba précisément en ce moment et, par bonheur, le tua net.

—Par bonheur, dites-vous?

—Oui, oui, par bonheur; car, messieurs, le cacique était, sauf votre respect, un abominable tyran, et les habitants de l'île, sans en excepter ses favoris et ses maîtresses, étaient les plus malheureuses créatures qu'on pût trouver sous la calotte des cieux. Des masses d'approvisionnements pourrissaient dans ses magasins et dans ses greniers, tandis que son peuple, à qui il les avait extorqués, mourait littéralement de faim.


Un homme était occupé avec sa femme à y cueillir des concombres.


Son île n'avait rien à craindre de l'étranger: malgré cela il mettait la main sur tous les jeunes gens pour en faire des héros suivant l'ordonnance, et de temps en temps vendait sa collection au voisin le plus offrant, pour ajouter de nouveaux millions de coquillages aux millions qu'il avait hérités de son père. On nous dit qu'il avait rapporté ce procédé inouï d'un voyage qu'il avait fait dans le Nord; c'est là une assertion que, malgré tout notre patriotisme, nous n'essayâmes pas de réfuter, quoique, chez ces insulaires, un voyage dans le Nord puisse signifier aussi bien un voyage aux Canaries qu'une excursion au Groenland; mais nous avions plusieurs raisons de ne pas insister sur ce point.

En reconnaissance du grand service que ces cueilleurs de concombres avaient rendu à leurs compatriotes, on les plaça sur le trône laissé vacant par la mort du cacique. Il est vrai de dire que ces braves gens avaient dans leur voyage aérien vu le soleil de si près, que l'éclat de cette lumière leur avait pas mal obscurci les yeux, et quelque peu aussi l'intelligence; mais ils n'en régnèrent que mieux, si bien que personne ne mangeait de concombres sans dire: «Dieu protège notre cacique!»

Après avoir réparé notre bâtiment, qui n'avait pas peu souffert de la tourmente, et pris congé des nouveaux souverains, nous mîmes à la voile par un vent favorable, et, au bout de six semaines, nous fûmes à Ceylan.

Quinze jours environ après notre arrivée, le fils aîné du gouverneur me proposa d'aller à la chasse avec lui, ce que j'acceptai de grand cœur. Mon ami était grand et fort, habitué à la chaleur du climat; mais moi, je ne tardai pas, quoique je ne me fusse pas beaucoup remué, à être si accablé, que, lorsque nous arrivâmes en forêt, je me trouvai en arrière de lui.


Je me disposais à m'asseoir, pour prendre quelque repos, au bord d'une rivière qui depuis quelque temps attirait mon attention, lorsqu'il se fit tout à coup un grand bruit derrière moi. Je me retournai et restai comme pétrifié en apercevant un énorme lion qui se dirigeait sur moi, et me donnait à entendre qu'il désirait vivement déjeuner de ma pauvre personne, sans m'en demander la permission. Mon fusil était chargé à petit plomb.

Je n'avais ni le temps ni la présence d'esprit nécessaires pour réfléchir longuement; je résolus donc de faire feu sur la bête, sinon pour la blesser, du moins pour l'effrayer. Mais au moment où je le visai, l'animal, devinant sans doute mes intentions, devint furieux et s'élança sur moi. Par instinct plutôt que par raisonnement, j'essayai une chose impossible, c'est-à-dire de fuir. Je me retourne et—j'en frissonne encore rien que d'y penser!—je vois à quelques pas devant moi un monstrueux crocodile, qui ouvrait déjà formidablement sa gueule pour m'avaler.

Représentez-vous, messieurs, l'horreur de ma situation: par derrière, le lion; par devant, le crocodile; à gauche, une rivière rapide; à droite, un précipice hanté, comme je l'appris plus tard, par des serpents venimeux!


Sa tête avait pénétré jusque dans le gosier de l'autre bête.


Étourdi, stupéfié,—Hercule lui-même l'eût été dans une pareille circonstance,—je tombai à terre. La seule pensée qui occupait mon âme était l'attente du moment où je sentirais la pression des dents du lion furieux, ou bien l'étreinte des mâchoires du crocodile. Mais au bout de quelques secondes j'entendis un bruit violent et étrange, quoique je n'éprouvasse aucune douleur. Je lève doucement la tête et je vois, à ma grande joie, que le lion, emporté par l'élan qu'il avait pris pour se jeter sur moi, était tombé juste dans la gueule du crocodile. Sa tête avait pénétré jusque dans le gosier de l'autre bête, et il faisait de vains efforts pour se dégager. Je me relevai aussitôt, tirai mon coutelas, et d'un coup je tranchai la tête du lion, dont le corps vint rouler à mes pieds; puis, avec la crosse de mon fusil, j'enfonçai sa tête aussi avant que je pus dans le gosier du crocodile, qui ne tarda pas à étouffer misérablement.

Quelques instants après que j'eus remporté cette éclatante victoire sur ces deux terribles ennemis, mon camarade arriva, inquiet de mon absence. Il me félicita chaudement, et nous mesurâmes le crocodile: il comptait quarante pieds de Paris et sept pouces de long.


Dès que nous eûmes raconté cette aventure extraordinaire au gouverneur, il envoya un chariot avec des gens pour chercher les deux animaux. Un pelletier de l'endroit me fit avec la peau du lion un certain nombre de blagues à tabac, dont je distribuai une partie à mes connaissances de Ceylan. Celles qui me restaient, j'en fis hommage plus tard aux bourgmestres d'Amsterdam qui voulurent absolument me faire en retour un cadeau de mille ducats, que j'eus toutes les peines du monde à refuser.

La peau du crocodile fut empaillée suivant la méthode ordinaire, et fait aujourd'hui le plus bel ornement du Muséum d'Amsterdam, dont le gardien raconte mon histoire à chaque visiteur. Je dois dire cependant qu'il y ajoute plusieurs détails de son invention, qui offensent gravement la vérité et la vraisemblance.

Par exemple, il dit que le lion a traversé le crocodile dans toute sa longueur, et qu'au moment où il sortait par le côté opposé à celui par lequel il était entré, monsieur l'illustrissime baron—c'est ainsi qu'il a coutume de m'appeler—avait coupé, en lui tranchant la tête, trois pieds de queue au crocodile.

«Le crocodile, ajoute le drôle, profondément humilié de cette mutilation, se retourna, arracha le coutelas des mains de monsieur le baron, et l'avala avec tant de fureur, qu'il se le fit passer droit à travers le cœur, et en mourut instantanément.»

Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, combien je suis peiné de l'impudence de ce coquin. Dans le siècle de scepticisme où nous vivons, les gens qui ne me connaissent point pourraient être amenés, par suite de ces grossiers mensonges, à révoquer en doute la vérité de mes aventures réelles, chose qui lèse gravement un homme d'honneur.


CHAPITRE VII

DEUXIÈME AVENTURE DE MER

En l'année 1776, je m'embarquai à Portsmouth pour l'Amérique du Nord, sur un vaisseau de guerre anglais de premier rang, portant cent canons et quatorze cents hommes d'équipage. Je pourrais vous raconter ici différentes aventures qui m'arrivèrent en Angleterre, mais je les réserve pour une autre fois. Il en est une cependant que je veux mentionner.


Le siège était occupé par un énorme cocher.


J'eus une fois le plaisir de voir passer le roi, se rendant en grande pompe au parlement, dans sa voiture de gala. Le siège était occupé par un énorme cocher dans la barbe duquel se trouvaient très-artistement découpées les armes d'Angleterre, et, avec son fouet, il décrivait dans l'air, de la façon la plus intelligible, le signe suivant

Dans notre traversée, il ne nous arriva rien d'extraordinaire. Le premier incident eut lieu à environ trois cents milles du fleuve Saint-Laurent: notre vaisseau heurta avec une violence extrême contre quelque chose qui nous sembla être un rocher.

Cependant, quand nous jetâmes la sonde, nous ne trouvâmes pas le fond à cinq cents brasses. Ce qui rendait cet accident encore plus extraordinaire et plus incompréhensible, c'est que nous avions du coup perdu notre gouvernail; notre beaupré était cassé en deux, tous nos mâts s'étaient fendus dans la longueur, et deux s'étaient abattus sur le pont. Un pauvre diable de matelot, qui était occupé dans les agrès à serrer la grand'voile, fut enlevé à plus de trois lieues du vaisseau avant de tomber à l'eau. Heureusement, pendant ce trajet' il eut la présence d'esprit de saisir au vol la queue d'une grue, ce qui non-seulement diminua la rapidité de sa chute, mais encore lui permit de nager jusqu'au vaisseau en se prenant au cou de la bête.

Le choc avait été si violent que tout l'équipage, qui se trouvait sur le pont, fut lancé contre le tillac. J'en eus, du coup, la tête renfoncée dans les épaules, et il fallut plusieurs mois avant qu'elle reprît sa position naturelle.

Nous nous trouvions tous dans un état de stupéfaction et de trouble difficile à décrire, lorsque l'apparition d'une énorme baleine qui sommeillait sur la surface de l'Océan vint nous donner l'explication de cet événement. Le monstre avait trouvé mauvais que notre vaisseau l'eût heurté, et s'était mis à donner de grands coups de queue sur nos bordages; dans sa colère, il avait saisi dans sa bouche la maîtresse ancre qui se trouvait, suivant l'usage, suspendue à l'arrière, et l'avait emportée en entraînant notre vaisseau sur un parcours de près de soixante milles, à raison de dix milles à l'heure.

Dieu sait où nous serions allés, si par bonheur le câble de notre ancre ne se fût rompu, de sorte que la baleine perdit noire vaisseau, et que nous, nous perdîmes notre ancre. Lorsque, plusieurs mois après, nous revînmes en Europe, nous retrouvâmes la même baleine presque à la même place: elle flottait morte, sur l'eau, et mesurait près d'un demi-mille de long. Nous ne pouvions prendre à bord qu'une petite partie de cette formidable bête: nous mîmes donc nos canots à la mer, et nous détachâmes à grand'peine la tête de la baleine: nous eûmes la satisfaction d'y retrouver non-seulement notre ancre, mais encore quarante toises de câble qui s'étaient logés dans une dent creuse, placée à la gauche de sa mâchoire inférieure.


J'essayai de le boucher de tous les moyens connus.


Ce fut l'unique événement intéressant qui marqua notre retour.—Mais non! j'en oubliais un qui faillit nous être fatal à tous. Lorsque, à notre premier voyage, nous fûmes entraînés par la baleine, notre vaisseau prit une voie d'eau si large que toutes nos pompes n'eussent pu nous empêcher de couler bas en une demi-heure. Heureusement j'avais été le premier à m'apercevoir de l'accident: le trou mesurait au moins un pied de diamètre. J'essayai de le boucher par tous les moyens connus, mais en vain: enfin je parvins à sauver ce beau vaisseau et son nombreux équipage par la plus heureuse imagination du monde. Sans prendre le temps de retirer mes culottes, je m'assis intrépidement dans le trou; l'ouverture eût-elle été beaucoup plus vaste, j'eusse encore réussi à la boucher; vous ne vous en étonnerez pas, messieurs, quand je vous aurai dit que je descends, en lignes paternelle et maternelle, de familles hollandaises, ou au moins westphaliennes. A la vérité, ma position sur ce trou était assez humide, mais j'en fus bientôt tiré par les soins du charpentier.


CHAPITRE VIII

TROISIÈME AVENTURE DE MER

Un jour, je fus en grand danger de périr dans la Méditerranée. Je me baignais par une belle après-midi d'été non loin de Marseille, lorsque je vis un grand poisson s'avancer vers moi, à toute vitesse, la gueule ouverte. Impossible de me sauver, je n'en avais ni le temps ni les moyens. Sans hésiter, je me fis aussi petit que possible; je me pelotonnai en ramenant mes jambes et mes bras contre mon corps: dans cet état, je me glissai entre les mâchoires du monstre jusque dans son gosier. Arrivé là, je me trouvai plongé dans une obscurité complète, et dans une chaleur qui ne m'était pas désagréable. Ma présence dans son gosier le gênait singulièrement, et il n'aurait sans doute pas demandé mieux que de se débarrasser de moi: pour lui être plus insupportable encore, je me mis à marcher, à sauter, à danser, à me démener et à faire mille tours dans ma prison. La gigue écossaise entre autres paraissait lui être particulièrement désagréable: il poussait des cris lamentables, se dressait parfois tout debout en sortant de l'eau à mi-corps. Il fut surpris dans cet exercice par un bateau italien qui accourut, le harponna, et eut raison de lui au bout de quelques minutes. Dès qu'on l'eut amené à bord, j'entendis l'équipage qui se concertait sur les moyens de le dépecer de façon à en tirer le plus d'huile possible. Comme je comprenais l'italien, je fus pris d'une grande frayeur, craignant d'être découpé en compagnie de l'animal. Pour me mettre a l'abri de leurs couteaux, j'allai me placer au centre de l'estomac, où douze hommes eussent pu tenir aisément; je supposais qu'ils attaqueraient l'ouvrage par les extrémités. Mais je fus bientôt rassuré, car ils commencèrent par ouvrir le ventre. Dès que je vis poindre un filet de jour, je me mis à crier à plein gosier combien il m'était agréable de voir ces messieurs et d'être tiré par eux d'une position où je n'eusse pas tardé à être étouffé.


Quand ils en virent émerger un homme complètement nu.


Je ne pourrais vous décrire la stupéfaction qui se peignit sur tous les visages lorsqu'ils entendirent une voix humaine sortir des entrailles du poisson; leur étonnement ne lit que s'accroître quand ils en virent émerger un homme complètement nu. Bref, messieurs, je leur racontai l'aventure telle que je vous l'ai rapportée; ils en rirent à en mourir.

Après avoir pris quelque rafraîchissement, je me jetai à l'eau pour me laver et je nageai vers la plage, où je retrouvai mes habits à la place où je les avais laissés. Si je ne me trompe dans mon calcul, j'étais resté emprisonné environ trois quarts d'heure dans le corps de ce monstre.


CHAPITRE IX

QUATRIÈME AVENTURE DE MER

Lorsque j'étais encore au service de la Turquie, je m'amusais souvent à me promener sur mon yacht de plaisance dans la mer de Marmara, d'où l'on jouit d'un coup d'œil admirable sur Constantinople et sur le sérail du Grand Seigneur. Un matin, que je contemplais la beauté et la sérénité du ciel, j'aperçus dans l'air un objet rond, gros à peu près comme une boule de billard, et au-dessous duquel paraissait pendre quelque chose. Je saisis aussitôt la meilleure et la plus longue de mes carabines, sans lesquelles je ne sors ni ne voyage jamais; je la chargeai à balle, et je tirai sur l'objet rond, mais je ne l'atteignis pas. Je mis alors double charge: je ne fus pas plus heureux. Enfin, au troisième coup, je lui envoyai quatre ou cinq balles qui lui firent un trou dans le côté et l'amenèrent.

Représentez-vous mon étonnement quand je vis tomber, à deux toises à peine de mon bateau, un petit chariot doré, suspendu à un énorme ballon, plus grand que la plus grosse coupole. Dans le chariot se trouvait un homme avec une moitié de mouton rôti. Revenu de ma première surprise, je formai avec mes gens un cercle autour de ce singulier groupe.

L'homme, qui me sembla un Français et qui l'était en effet, portait à la poche de son gilet une couple de belles montres avec des breloques, sur lesquelles étaient peints des portraits de grands seigneurs et de grandes dames. A chacune de ses boutonnières était fixée une médaille d'or d'au moins cent ducats, et à chacun de ses doigts brillait une bague précieuse garnie de diamants. Les sacs d'or dont regorgeaient ses poches faisaient traîner jusqu'à terre les basques de son habit.

—Mon Dieu! pensai-je, cet homme doit avoir rendu des services extraordinaires à l'humanité pour que, par la ladrerie qui court, les grands personnages l'aient accablé de tant de cadeaux.

La rapidité de la chute l'avait tellement étourdi, qu'il fut quelque temps avant de pouvoir parler. Il finit cependant par se remettre et raconta ce qui suit:

—Je n'ai pas eu, il est vrai, assez de tête, ni assez de science pour imaginer cette façon de voyager; mais j'ai eu le premier l'idée de m'en servir pour humilier les danseurs de corde et sauteurs ordinaires, et m'élever plus haut qu'eux. Il y a sept ou huit jours,—je ne sais au juste, car j'ai perdu la notion du temps,—je fis une ascension à la pointe de Cornouailles, en Angleterre, emportant un mouton, afin de le lancer de haut en bas pour divertir les spectateurs. Malheureusement le vent tourna dix minutes environ après mon départ, et, au lieu de me mener du côté d'Exeter, où je comptais descendre, il me poussa vers la mer, au-dessus de laquelle j'ai flotté longtemps à une hauteur incommensurable.

Je m'applaudis alors de ne pas avoir fait mon tour avec mon mouton; car, le troisième jour, la faim m'obligea à tuer la pauvre bête. Comme j'avais dépassé depuis longtemps la lune, et qu'au bout de soixante-dix heures j'étais arrivé si près du soleil que les sourcils m'en avaient brûlé, je plaçai le mouton, préalablement écorché, du côté où le soleil donnait avec plus de force, si bien qu'en trois quarts d'heure il fut convenablement rôti: c'est de cela que j'ai vécu pendant tout mon voyage.

La cause de ma longue course doit être attribuée à la rupture d'une corde qui communiquait à une soupape placée à la partie inférieure de mon ballon et destinée à laisser échapper l'air inflammable. Si vous n'aviez pas tiré sur mon ballon et ne l'aviez pas crevé, j'aurais pu rester, comme Mahomet, suspendu entre ciel et terre jusqu'au jugement dernier.

Il fit généreusement cadeau de son chariot à mon pilote qui était au gouvernail, et jeta à la merle reste du mouton. Quant au ballon, déjà endommagé par mes balles, la chute avait achevé de le mettre en pièces.


CHAPITRE X

CINQUIÈME AVENTURE DE MER

Puisque nous avons le temps, messieurs, de vider encore une bouteille de vin frais, je vais vous raconter une histoire fort singulière qui m'arriva peu de mois avant mon retour en Europe.

Le Grand Seigneur, auquel j'avais été présenté par les ambassadeurs de LL. MM. les empereurs de Russie et d'Autriche, ainsi que par celui du roi de France, m'envoya au Caire pour une mission de la plus haute importance et qui devait être accomplie de manière à rester éternellement secrète.

Je me mis en route en grande pompe et accompagné d'une nombreuse suite. En chemin, j'eus l'occasion d'augmenter ma domesticité de quelques sujets fort intéressants: me trouvant à quelques milles à peine de Constantinople, j'aperçus un homme grêle et maigre qui courait en droite ligne à travers champs, avec une extrême rapidité, quoiqu'il portât attachée à chaque pied une masse de plomb pesant au moins cinquante livres. Saisi d'étonnement, je l'appelai et lui dis:

—Où vas-tu si vite, mon ami, et pourquoi t'alourdir d'un tel poids?

—J'ai quitté Vienne il y a une demi-heure, me répondit-il; j'y étais domestique chez un grand seigneur qui vient de me donner mon congé. N'ayant plus besoin de ma célérité, je l'ai modérée au moyen de ces poids; car la modération fait la durée, comme avait coutume de le dire mon précepteur.

Ce garçon me plaisait assez. Je lui demandai s'il voulait entrer à mon service, et il accepta aussitôt. Nous nous remîmes en route, et traversâmes beaucoup de villes, parcourûmes beaucoup de pays.

En chemin, j'avisai, non loin de la route, un individu étendu immobile sur une pelouse: on eût dit qu'il dormait. Il n'en était rien cependant, car il tenait son oreille collée contre terre, comme s'il eût voulu écouter parler les habitants du monde souterrain.

—Qu'écoutes-tu donc ainsi, mon ami? lui criai-je.

—J'écoute pousser l'herbe, pour passer le temps, répliqua-t-il.

—Et tu l'entends pousser?

—Oh! bagatelle que cela.

—Entre donc à mon service, mon ami; qui sait s'il ne fait pas bon parfois avoir l'oreille fine?

Mon drôle se releva et me suivit.

Non loin de là, je vis sur une colline un chasseur qui ajustait son fusil et qui tirait dans le bleu du ciel.

—Bonne chance! bonne chance, chasseur! lui criai-je; mais sur quoi tires-tu? Je ne vois rien que le bleu du ciel.

—Oh! répondit-il, j'essaye cette carabine qui me vient de chez Kuchenreicher, de Ratisbonne. Il y avait là-bas, sur la flèche de Strasbourg, un moineau que je viens d'abattre.

Ceux qui connaissent ma passion pour les nobles plaisirs de la chasse ne s'étonneront pas si je leur dis que je sautai au cou de cet excellent tireur. Je n'épargnai rien pour le prendre à mon service: cela va de soi.

Nous poursuivîmes notre voyage et nous atteignîmes enfin le mont Liban. Là nous trouvâmes, devant une grande forêt de cèdres, un homme court et trapu, attelé à une corde qui enveloppait toute la forêt.

—Qu'est-ce que tu tires là, mon ami? demandai-je à ce drôle.

—J'étais venu pour couper du bois de construction, et, comme j'ai oublié ma hache à la maison, je tâche de me tirer d'affaire du mieux que je puis.

En disant cela, il abattit d'un seul coup toute la forêt, qui mesurait bien un mille carré, comme si c'eût été un bouquet de roseaux. Vous devinez facilement ce que je fis. J'eusse sacrifié mon traitement d'ambassadeur, plutôt que de laisser échapper ce gaillard-là.

Au moment où nous mîmes le pied sur le territoire égyptien, il s'éleva un ouragan si formidable que j'eus un instant peur d'être renversé avec mes équipages, mes gens et mes chevaux, et d'être emporté dans les airs. A gauche de la route il y avait une file de sept moulins dont les ailes tournaient aussi vite que le rouet de la plus active fileuse. Non loin de là se trouvait un personnage d'une corpulence digne de John Falstaff, et qui tenait son index appuyé sur sa narine droite. Dès qu'il eut aperçu notre détresse et vu comme nous nous débattions misérablement dans l'ouragan, il se tourna vers nous, et tira respectueusement son chapeau avec le geste d'un mousquetaire qui se découvre devant son colonel. Le vent était tombé comme par enchantement, et les sept moulins restaient immobiles. Fort surpris de cette circonstance qui ne me semblait pas naturelle, je criai à l'homme:

—Hé! drôle! qu'est-ce-là? As-tu le diable au corps, où es-tu le diable en personne?

—Pardonnez-moi, Excellence, répondit-il; je fais un peu de vent pour mon maître le meunier; de peur de faire tourner ses moulins trop fort, je m'étais bouché une narine.

—Parbleu, me dis-je à moi-même, voilà un précieux sujet: ce gaillard-là te servira merveilleusement, lorsque, de retour chez toi, l'haleine te manquera pour raconter les aventures extraordinaires qui te sont arrivées dans tes voyages.

Nous eûmes bientôt conclu notre marché. Le souffleur quitta ses moulins et me suivit.


De peur de faire tourner ses moulins trop fort, je m'étais bouché une narine.


Il était temps que nous arrivassions au Caire. Dès que j'y eus accompli ma mission selon mes désirs, je résolus de me défaire de ma suite, maintenant inutile, à l'exception de mes nouvelles acquisitions, et de m'en retourner seul avec ces derniers, en simple particulier. Comme le temps était magnifique et le Nil plus admirable qu'on ne peut le dire, j'eus la fantaisie de louer une barque et de remonter jusqu'à Alexandrie. Tout alla pour le mieux jusqu'au milieu du troisième jour.

Vous avez sans doute entendu parler, messieurs, des inondations annuelles du Nil. Le troisième jour, comme je viens de vous le dire, le Nil commença à monter avec une extrême rapidité, et le lendemain toute la campagne était inondée sur plusieurs milles de chaque côté. Le cinquième jour, après le coucher du soleil, ma barque s'embarrassa dans quelque chose que je pris pour des roseaux. Mais le lendemain matin, quand il fit jour, nous nous trouvâmes entourés d'amandiers chargés de fruits parfaitement mûrs et excellents à manger. La sonde nous indiqua soixante pieds au-dessus du fond: il n'y avait moyen ni de reculer, ni d'avancer. Vers huit ou neuf heures, autant que j'en pus juger d'après la hauteur du soleil, il survint une rafale qui coucha notre bateau sur le côté: il embarqua une masse d'eau et coula presque immédiatement.