Bichromate était un des compagnons d'enfance d'Un Tel. Tous deux avaient troublé de leur turbulente jeunesse le vieux quartier où leurs parents vivaient depuis des générations. Ensemble, ils avaient appris l'histoire de France sur les bancs vernis de l'école communale. Vers la treizième année, ils se séparèrent, appelés mystérieusement par une même voix intérieure à des destinées différentes. Ils avaient une vocation: Un Tel était poète, Bichromate était mécanicien.
Suivre la courbe des choses, admirer la transparence des couleurs, chercher la raison de notre existence mouvante et mortelle, déchiffrer les manuscrits où le passé inscrit ses pensées si vite évanouies, tel était le métier du poète Un Tel. Forger un métal clair et souple, fondre des rouages harmonieux, en sorte qu'ils se complètent et se propulsent; donner aux choses inanimées, grâce à l'énergie des eaux et de la terre, une vie inattendue et formidable, tel était l'idéal du mécanicien Bichromate.
Il avait le visage anguleux des mystiques, une chair de cuivre, des mains osseuses et dures. C'était un corps frêle et laid que soutenait et soulevait une force obscure.
Vivant seul à seize ans dans une chambrette étroite et travaillant tout le jour chez un serrurier du parage, Bichromate, le soir, tel un alchimiste insensé, se construisit une forge de modeste calibre qu'il alluma pour l'effroi des voisins et son ravissement. Il possédait, pour tout mobilier, une armoire à glace en pitchpin, héritage de sa mère défunte; elle était emplie de ferrailles, de clous, d'outils effilés et brillants que le jeune artisan polissait avec tendresse. Des barres de fer rougissaient sur la forge improvisée dont le souffle emplissait la maison d'une rumeur d'orage. Aux heures fiévreuses de la nuit, la chambrette aux vitres brisées se transformait en une sorte de steamer. Parti à la découverte d'une toison d'or impossible, de quel audacieux navire Bichromate était-il l'indomptable argonaute?
Parfois, pour les travaux importants, il prenait un aide, un de ces mercenaires qui forgent et liment sans âme. La chambre était étroite! Qu'importe: fenêtre et porte ouverte, le manœuvre battant les fers rouges sur le palier, le travail était accompli. Certes, les voisins, qui ne partageaient pas cet amour de la mécanique, pestaient sans douceur, injuriant l'artisan méconnu. Il faut, en notre monde injuste, poursuivre la réalisation d'un but implacablement; Bichromate, ayant décidé de se construire une motocyclette, stoïque, pièce à pièce, malgré la pauvreté de sa vie et l'opposition de ses voisins, forgeait sans défaillance. Maintes fois, il lui fallut vendre les pièces terminées, afin d'acheter la matière première qui devait lui permettre d'en forger d'autres.
Un soir, son moteur, battant tel un cœur heureux de vivre, ébranla la maison de ses pulsations régulières, secouant les volets et les persiennes, faisant pleuvoir des plafonds une myriade d'écailles de plâtre. Le concierge, irrité, vint injurier Bichromate, le menaçant des pires sévices, voire de le faire enfermer dans un asile d'aliénés, mais cette intervention importune ne chassa aucunement la joie dont l'âme du mécanicien était irradiée.
Le moteur marchait. Bientôt la motocyclette serait terminée, Bichromate, triomphant, traverserait son quartier, admiré des commères, acclamé des gamins, dans une apothéose de grondements et de poussières d'or, suivi des chiens irrités, tels jadis les Césars, accompagnés de fauves, entraient sur des chars de soie pourpre et de pierres précieuses dans la Ville éternelle.
Un matin de printemps où le soleil embellissait les femmes, où les étalages multicolores des fruitiers semblaient être les plus beaux d'entre les jardins du monde, Bichromate essaya sa motocyclette.
La machine froide et compliquée avait désormais des ailes et son ingénieux constructeur, frôlant à peine le pavé de la rue, s'envolerait jusqu'à la serrurerie du carrefour, celle dont on voit la clef d'or scintiller sur la porte noire. Il montrerait aux camarades éblouis l'œuvre qu'un ouvrier patient et génial peut réaliser au cours de sa jeunesse laborieuse, quand fuyant les plaisirs éphémères de la foule il s'absorbe en son rêve intérieur.
Les commères se groupaient au seuil des antiques maisons, les midinettes couraient vers de galants rendez-vous, on eût dit un jour de fête.
La motocyclette s'enleva, il y avait une fanfare dans le moteur. Pareil à l'arbuste qu'un afflux de sève fait reverdir en un jour, Bichromate se sentait une poitrine élargie, de plus vastes poumons, une force sûre et conquérante que nul obstacle humain ne saurait vaincre.
Il triomphait.
Hélas! le mécanisme le plus discipliné est trompeur. La motocyclette s'immobilisa, il fallut la démonter et remettre, une fois encore, sur l'étau l'ouvrage de toute une jeunesse.
C'est vers cette époque que le jeune artisan connut la tyrannie de l'amour. Comme les hirondelles tournaient inlassables, le soir, dans la cour de la maison, il eut le désir de dormir sur une poitrine de femme et d'y oublier les joies et les amertumes de son labeur. Il rêvait d'une ouvrière jolie, à qui il offrirait une belle écharpe pailletée d'argent et qu'il promènerait, le dimanche, en de riantes banlieues. Ne soupçonnant pas que la femme est parfois volage ou intéressée, il imaginait qu'il pourrait être aimé pour son bon cœur et son courage.
De jolies indifférentes passèrent qui dédaignèrent son admiration ingénue. Parce qu'il faut à l'homme une pauvre réalité, le consolant de ses rêves irréalisables, Bichromate prit à son foyer une vieille courtisane qui jadis avait été la maîtresse de son père.
La ribaude, ne comprenant rien à la mécanique, maltraita les chers outils et but l'alcool à brûler de l'artisan. La guerre vint terminer cet amour sordide.
Ce fut pour Bichromate une occasion imprévue de bricoler. Il fit des anneaux en aluminium et dut bientôt lutter contre une vile concurrence. En effet, les gens de l'arrière osaient sertir, eux aussi, des bagues qui n'avaient point reçu le sacrement de la flamme.
Les anneaux s'ornèrent de trèfles à quatre feuilles et de croix byzantines; il y en eut de lourds et de tourmentés, surchargés d'acanthes; d'autres s'enroulèrent autour des doigts ainsi que des serpents. Bichromate poussa l'art subtil de l'orfèvre jusqu'à colorer de tons barbares les incrustations de ses bagues. Egalement, et ce fut sa gloire dans tout le corps d'armée, il inventa le découpage des jugulaires, cette mode orna de lauriers entrelacés tous les képis de l'infanterie française. Il arriva que ce soldat eut même l'occasion de se battre.
Deux hivers s'écoulèrent. A l'orée d'un bois sonore, peuplé de fantassins, Un Tel et Bichromate se rencontrèrent.
Se reconnaissant, ils se dirent des mots inutiles et charmants dont les soldats, en témoignage du bonheur qu'ils ont de se retrouver, fleurissent leur viril langage,
—Tiens, c'est toi!
—Oui, c'est moi!... Et toi?
—C'est moi!
Puis, en chœur, ils s'exclamèrent:
—Ah! c'te vieille vache!
Ce fut l'instant des confidences. Un Tel parla de la Marne, de la retraite, de ces temps où le doute régnait au cœur du soldat. Il évoqua les routes mauvaises, le vent des nuits froides, les patrouilles incertaines et tragiques.
Bichromate répondit:
—Toi qu'es intelligent! donne-moi un conseil. Mon père fut enterré, il y a quelques années, à Montparnasse; crois-tu qu'après la guerre je pourrai revendre le caveau à une famille honnête, habitant le quartier et qui désirerait une tombe pas trop éloignée?
Un Tel s'étonna que la guerre tînt une si petite place en l'esprit de son compagnon; il ne comprit pas les raisons mystérieuses qui pouvaient motiver, dès la paix revenue, un aussi vif besoin d'argent.
Et l'artisan de reprendre, afin de compléter sa pensée:
—Quand je serai redevenu civil, il me faudra de l'argent pour finir ma motocyclette.
La figure amincie, ossifiée par la fatigue, l'œil fixe et dur comme un métal, le geste bref et concis, le vieux visite la tranchée.
C'est l'heure matinale et confuse où le travailleur redouble d'activité, où le veilleur se fixe ostensiblement au créneau, car le vieux exige une tranchée propre, imprenable. On ne pourrait, au reste, l'abuser sur le travail accompli au cours de la nuit précédente. Il sait l'exacte profondeur du boyau et combien de sacs à terre surélèvent le parapet. Il impose à ses hommes un labeur constant, des veilles épuisantes. Jamais il ne pardonna la faiblesse ou l'erreur d'un subordonné, mais tel, malgré son intransigeance, il est sincèrement aimé de tous, car il représente le chef.
Il est l'esprit du bataillon, cette conscience unique et clairvoyante, cette infaillible décision, sans lesquels une foule en armes serait vouée, quel que soit son courage, à la défaite certaine.
Le soldat, dont le cœur ne s'embarrasse pas de vaine littérature, voulant exprimer à la fois la crainte et l'admiration qu'il ressent en présence d'un tel chef, dit de lui:
—Le vieux, il est vache, mais c'est un as!
Avec lui, l'homme est assuré de ne pas errer en vain, recherchant une route perdue.
Le vieux ne risque son bataillon qu'à l'instant nécessaire, ayant scrupuleusement envisagé toutes les nécessités du combat, sans rien livrer au hasard. Etant donné le grave problème que l'attaque impose à ses troupes, il sait, sans erreur, la plus rapide et la moins sanglante manière de le résoudre.
On le vit, à l'assaut, la tête froide, conduire son bataillon, le devancer dans la tourmente, le dissimuler au flanc d'une longue colline, le lancer enfin sur la butte qu'il fallait arracher à l'adversaire. Aucune émotion particulière n'animait ses traits, il ne ressentait aucune colère, il n'avait pas cette irritation que donne le danger. Ombre fine et droite, dressée sur la butte reconquise, il était une statue émouvante de la volonté.
Ce soir-là, pour le fantassin couvert de craie, heureux survivant d'une journée triomphante, le vieux était le sauveur à qui l'on pardonne sa tyrannie parce qu'il sut être exigeant et sévère envers lui-même alors que la mort frôlait son visage.
Au sortir d'une offensive, où le bataillon fut fauché par les mitrailleuses, le vieux réunit la centaine d'hommes qu'un hasard généreux avait épargnés et lui tint ce discours:
—Mes amis, je voulais vous dire que vous vous étiez bien conduits! Merci! Il en fut de même partout où le 5e bataillon s'est battu. Ayez l'orgueil de ce que vous avez fait. Plus tard, vous pourrez dire à vos enfants: «J'étais à Tahure!»
«Ayons une pensée, en ce jour, pour nos camarades morts au champ d'honneur. Hélas! Il en manque beaucoup à l'appel. Ils vivront dans nos cœurs. Leurs familles doivent être fières d'eux comme je le suis de vous tous!
«Je vous ai demandé de vous battre. Vous vous êtes battus. Je vous ai dit de ne pas vous reposer encore. Il fallait terrasser, vous avez terrassé; j'ai reçu les félicitations d'un inspecteur du génie pour les travaux exécutés par le bataillon sur les positions conquises: elles vous reviennent.
«Il nous faut laisser aux camarades qui nous relèvent des abris sûrs, une bonne tranchée. Je sais que tous les régiments ne comprennent pas ainsi leur devoir. Qu'importe! Ceux qui nous remplacent diront: «Bravo! Voilà un bataillon où l'on travaille; il est agréable de lui succéder.»
«La guerre n'est pas finie. Le plus dur est fait. Nous nous battrons à nouveau, nous terrasserons encore; je sais que je puis compter sur vous. Ce fut une terrible lutte. Les anciens, et ils sont peu nombreux maintenant, ceux qui partirent avec moi à la mobilisation, se souviennent de toutes nos misères, de tous nos efforts. Partout où la France avait besoin de ses enfants, vous avez répondu: «Présents!» Vivants souvenirs: Vitry-le-François, où le régiment culbuta les armées du Kronprinz; l'Argonne, huit mois de lutte sauvage dans les bois; jamais le bataillon n'y perdit un pouce de terrain, nous avons maintenu nos positions; la tranchée de Calonne, où les grenadiers du 5e bataillon ont fait trembler de terreur le 22e poméranien; Tahure, enfin, dont vous êtes les vainqueurs. Quand je vous ai vus y monter si courageux, si beaux, vous ne pouvez vous imaginer combien j'étais fier de vous. Tahure, c'est le plus beau jour de ma vie! Je vous dois tout cela; une fois encore, merci!
«Maintenant, un conseil: Vous êtes fatigués, vous avez droit à un repos mérité. Il y a longtemps que vous n'avez pas eu l'occasion de revenir à l'arrière. Vous êtes affaiblis, vous n'avez plus l'habitude du vin, ni la résistance d'autrefois. Vous allez boire. Quelques verres suffiront à vous enivrer. Je ne veux pas voir d'homme saoul dans les rues. C'est dégradant, et le soldat français ne peut se montrer dans un pareil état. Si l'un de vos camarades fait du scandale, que je n'en sache rien, ou, sinon, je sévirai. Cachez-le, emmenez-le dans son cantonnement. C'est compris. J'espère que je n'aurai pas à revenir sur ce chapitre. Allez. Je vous remercie.»
Capitaine adjudant-major en temps de paix, le vieux vit mourir au début de la campagne ses deux fils, jeunes officiers enthousiastes. Il apprit ensuite la mort de sa femme que la douleur emporta. Le voici seul. Il marche, songeur, à la tête de son bataillon bruyant, perdu dans un rêve mathématique de victoire, chargé du poids invisible de son chagrin.
Un Tel aime le vieux pour son énergie taciturne. La brusquerie du commandant le charme, car elle laisse deviner, sous une rude écorce, un cœur facilement ému, où couve une silencieuse bonté. Leurs rapports sont distants. Un Tel, néanmoins, à jamais gardera le souvenir du jour où le vieux daigna lui parler.
Dans un petit village champenois, heureux de se retrouver lavé, peigné, rafraîchi, Un Tel rôdait, quand le vieux, accompagné du colonel, l'interpella.
Au garde-à-vous, à dix pas, Un Tel fut présenté en ces termes élogieux:
—Soldat Un Tel, mon colonel. Un brave. S'est distingué récemment. Un de mes meilleurs soldats. Je tenais à vous signaler sa belle conduite. Un Tel, boutonnez votre capote, je n'aime pas que l'on soit débraillé dans mon bataillon!
Un Tel comprit ce jour-là le sens mystérieux de deux mots qui résument la vie du vieux, et celle de tout soldat: valeur et discipline.
Les routes de l'arrière, sillonnées d'interminables cortèges, sont de trépidantes artères où afflue la vie française. On y voit des parcs d'artillerie, des abattoirs ruisselants de sang et d'eau, des centres de ravitaillement où la judicieuse répartition du sucre et du café se complique de paperasseries savantes.
Souvent, à la faveur de la nuit, il se fait à l'arrière un formidable commerce. Les autobus, chargés de viande abattue, ronflent sourdement. Les fourgons, les fourragères, les caissons groupés symétriquement sur les vastes quais de gares s'emplissent de victuailles, de foin et d'obus.
Les petites villes sont toutes sonores de mille cris, et cette ruche immense, aux mouvements ordonnés comme ceux d'une belle machine, travaille avec la joie consciente de fortifier le front.
Que si les ouvriers de ce tumulte ne sont pas d'un métal aussi pur que l'homme des tranchées, modestes artisans de l'œuvre nationale, collaborateurs indispensables de l'effort français, ils n'en font pas moins un dur et méritoire labeur; voire même, ils ont parfois l'occasion de se montrer courageux.
Courtejambe, jadis brillant élève de l'Ecole des Chartes, conservateur d'une intéressante bibliothèque picarde, ayant dormi d'un lourd sommeil, non sans avoir rêvé aux odes virgiliennes dont l'harmonie chante encore en son cœur de serre-frein au train des équipages, une certaine aube s'éveilla, brusquement, dans une grange où bêlait un peuple de brebis.
Une fois encore, il fallait atteler le camion qui mène vers le champ de ravitaillement les boîtes de potage salé dont se substantent les soldats.
—Certes, le métier est sans gloire. Mais ne faut-il pas que le travail modeste des faibles seconde habilement l'éclatante bravoure des forts? M. Toulemonde ne doit pas être forcément un Léonidas. Les gens de l'arrière forment une tribu de pasteurs, de meneurs de troupeaux, de convoyeurs, de poètes, d'épiciers qui acceptent le sacrifice d'un effort obscur, afin que rien ne manque aux légions armées qui les défendent.
Ainsi philosophait Courtejambe. Dans l'ombre, il entendit un bruit étrange. Surgi du mystère de la nuit, couvert de paille et de boue, un homme se dressait, soudard au visage battu des lendemains d'orgie, qui contemplait avec stupéfaction les êtres et les choses de son entourage. C'était un Allemand.
Perplexité: Lequel de ces deux guerriers arrachés au sommeil était désormais prisonnier?
Orgueilleux cri du coq gaulois, une voix faubourienne et rassérénante chanta:
Nul doute, on était toujours en terre française, et ce chant attestait la joie d'un cuistot voyant bouillir le jus matinal.
Alors, inflexible et correct, en quelques phrases lapidaires dont la perfection est à l'honneur de notre Sorbonne, le Français s'assura de la personne ahurie de son adversaire.
Ce ne sera pas sans un légitime orgueil que, plus tard, le cavalier Courtejambe, grave bibliothécaire revenu aux poussières de ses livres, contera aux enfants éblouis de sa petite ville l'arrestation qu'il fit d'un très authentique fantassin allemand à vingt kilomètres en arrière de nos lignes.
Un Tel donne raison à ce Français qui, peu doué pour les combats, préféra brouetter des boîtes de potage que de se perdre et de perdre la France en des discussions byzantines alors que le Barbare éventrait nos portes du Nord.
En ce doux pays qui est le nôtre, où l'on se bat à qui aura l'honneur de se battre, toute chose ayant actuellement sa juste place, il est bien que chaque veilleur posté au créneau soit doublé à l'arrière d'un auxiliaire dévoué qui lui prépare sa vie et lui recharge ses armes.
Mais il est, hélas! un extrême arrière démoralisant où fleurit l'amateurisme de la guerre. De jeunes hommes y jouent avec élégance le rôle du soldat, voire même ils en tirent d'inestimables succès. Ces bataillons d'inutiles paralysent l'effort public, ils sont une source d'inquiétude et de rancœur pour le combattant, lequel avec raison souffre qu'un peu de gloire ennoblisse des usurpateurs.
Courtejambe, modeste et dévoué, participe à la servitude des armées sans en connaître la grandeur, alors que les amateurs de la guerre, dans leur orgueil criminel, ne veulent en goûter que les fruits dorés.
De tout temps, l'amateurisme fut une petite fièvre qui, ne nuisant à personne, ravissait son heureux possesseur. L'amateur, sans chercher vainement à découvrir le mystère et la science des choses, pratiquait tous les métiers avec candeur et touchait aux arts prestigieux en souriant. Quitter la besogne coutumière, être parfois un homme nouveau, tel était le rêve de l'amateur; il le réalisait le dimanche sans prétention, avec cette bonhomie bourgeoise qui est une des parures de notre caractère national.
L'amateurisme a une tradition et de grands ancêtres. Lorenzaccio, élevé pour régner, fier adolescent promis à la couronne et qui devint le plus exquis des régicides, fut un amateur. Le chevalier de Bussy-Rabutin, professionnel charmant l'amour, qui pour se divertir écrivit en un fort beau style à sa cousine Mme de Sévigné, cultiva l'amateurisme. Le citoyen Capet fit de la serrurerie, et M. Ingres joua du violon.
Amateurs de l'art: elles l'étaient si joliment, ces demoiselles gantées qui, sur les plages mondaines d'avant-guerre, peignaient de frêles aquarelles où elles donnaient à la mer miroitante une couleur de praline. Amateur de la politique: qui ne le fut, aux heures tourmentées où les convictions s'exprimaient à coups de canne? Encore que la guerre ne fût pas «fraîche et joyeuse», ainsi que la rêvaient les hobereaux allemands, elle connut, malgré ses horreurs et ses pestilences, son amateurisme.
Stratèges incohérents penchés sur des cartes dérisoires, généraux de plume et combien peu d'épée, maniant à la fois les sophismes les plus contradictoires et les armées, ancien insurgé déguisé en bon berger, tels furent nos amateurs de la guerre. Ils la firent dans les salles de rédaction, les salons académiques et les brasseries littéraires, alors que toute la jeunesse de France agonisait dans les nouveaux champs catalauniques.
Pourtant, malgré l'infamie de ces amateurs, Un Tel n'ignore pas que certains, dont l'exemple ne fut pas suivi, poussèrent leur amour de la guerre jusqu'à la faire eux-mêmes. Ils se battirent, courageusement, comme les autres, et moururent.
Ils avaient, ces nobles camarades, délaissant l'amateurisme de la guerre, à travers les périls et les malheurs, préféré devenir des professionnels de la gloire. Un Tel aimerait à voir les diseurs de bons mots, les propagateurs d'énergie, les évangélistes de la patrie, imiter cet exemple. Les marchands de papier de toutes nuances ne devraient pas ignorer que les meilleures pages de notre histoire furent écrites avec du sang. Au moins, faudrait-il que la veulerie de l'extrême arrière, ajoutée à toutes les misères de la campagne, ne vînt pas diminuer l'énergie du combattant et sa volonté de victoire.
Les missives chargées de joie ou de douleur sont toute la vie du soldat. Selon ce qu'elles recèlent en leurs plis parfumés, elles lui font une âme ardente, sereine, amère, lumineuse. Il est de durs faits de guerre, nés d'une faible histoire d'amour. Un tendre mot, l'évocation d'une promenade nocturne, le rappel d'une ancienne caresse, suffisent à ranimer le courage expirant, à susciter les colères nécessaires, à nourrir la force du combattant.
Un couple vivait heureux, la guerre survint; ce qui semblait être le plus inconnu des contes de fée est devenu une légende d'infortune: toutes les amours connurent alors le plus cruel des déchirements.
Le fantassin Lejeune est un gaillard vigoureux et calme. Plus discipliné que brave, il accomplit ses devoirs avec une ponctualité d'employé. Il a en Argonne une ferme cachée sous la verdure; des chevaux et des bœufs somnolent dans ses prés. Il épousa une voisine gracieuse et bonne ménagère. Enfin, comme tous, à la mobilisation, il dut abandonner sa maison, qui bientôt fut cernée par les uhlans. Puis, les colonnes de von Kluck reculèrent, et Lejeune reçut une lettre de sa femme:
«J'ai eu bien peur, disait-elle, le canon tonnait terriblement et chaque coup m'arrachait le cœur. Quand nous les vîmes arriver, nous nous cachâmes en forêt; mais, un soir, je voulus revoir notre ferme: j'étais avec la servante. Près du calvaire, un officier nous attendait. Je tremblais toute. Il vint à moi et, riant, il posa son casque sur ma tête. C'est tout. Il ne m'est rien arrivé d'autre...»
Lejeune ne put lire plus avant. Il lui importait peu que les ennemis eussent pillé sa ferme, emmené ses chevaux. Pour l'instant, il ne voyait plus que le geste galant de l'officier posant sur la blonde tête de sa femme le casque orgueilleux. «Il ne m'est rien arrivé d'autre», disait la lettre. Etait-ce l'entière vérité?
Fiévreux, le doute surgissait! Le soldat se sentait irrité contre les idées incertaines qui le venaient assaillir. Le sang lui montait du cœur aux yeux, avec les larmes. Poussé par une volonté féroce de détruire, il prit un couteau de tranchée et sortit dans la forêt traîtresse des fils de fer. Il se colla au tronc d'un vieux chêne et, malgré la pluie qui lui cinglait les reins, obstinément, il surveilla la ligne ennemie.
Une escouade allemande rôdait; on entendait un bruit sec de branches cassées. Lejeune, en rampant, rejoignit un des patrouilleurs et, pareil au pasteur qui, jadis, levait sur l'agneau de sacrifice un glaive implacable, il le décapita. Il fut abattu, tenant en ses mains ensanglantées la tête de son adversaire.
Ce paisible soldat, honnête fermier sans ambition ni vaillance, mourut au combat avec la rage héroïque d'un fauve, parce qu'il fallait que fût vengée sur une tête ennemie l'injure faite à la belle tête adorée. Une fusillade crépita, des ombres sortirent des petits postes, le tonnerre des artilleries ravagea la forêt, et le communiqué apprit à la France que nous nous étions rendus maîtres d'un élément de tranchée très important.
Une petite lettre d'azur, à l'écriture penchée, avait déclenché, ce soir-là, dans la Woëvre, un combat imprévu, et paré d'un nouveau laurier nos armes triomphantes.
Il naît, sous les obus, des amours nombreuses. Le danger constant, la présence de la mort, la vermine et la boue donnent à ces passions une intensité imprévue; elles sont d'autant plus violentes que le destin les veut éphémères.
Le retour à l'arrière inspire aux jeunes hommes un vif désir d'aimer. Qu'elle soit bourgeoise, paysanne ou ribaude, la femme sera toujours parée, aux yeux du soldat, d'un charme émouvant. Elle incarnera, même sous des haillons dérisoires, la joie somptueuse de vivre.
Le bataillon descend au repos. Il envahit une sucrerie dévastée où des miséreux, parqués comme des bêtes, font chauffer sur une forge abandonnée leur pauvre soupe. Irrités de rôder dans la nuit, les soldats maugréent contre leur sort infernal, délaissant leur vaillance coutumière. Mais les hommes ont vu se mouvoir, auprès des brasiers improvisés, de pâles émigrées, fines ombres des anciens bonheurs, tendres évocations des paradis perdus. Elles n'ont aucune des parures qui rendent les femmes désirables et les font pareilles à des divinités souriantes. Pour les séduire, néanmoins, les soldats chantent des romances où se heurtent naïvement la joie des amants satisfaits et la douleur des amours contrariées.
Le bataillon a retrouvé son orgueil prétorien. Une allégresse monte dans le cantonnement bohème, des folies d'un jour couvent sous les regards: on dirait une folle kermesse en quelque village souriant des Flandres.
Les obus rasent en chantant, eux aussi, la toiture de la sucrerie. Les Parisiens évoquent, en chœur: Mirella, ma jolie... et toutes les pimpantes vierges qu'ils aimèrent, petites ouvrières alertes comme les oiseaux. Les Bretons aux yeux bleus se souviennent des luronnes endimanchées qu'ils entraînaient, au sortir des noces, dans la campagne ombreuse:
Les gars de toutes les provinces qui, jadis, courtisaient les filles sur le mail embaumé, rêvent à leur passé viril et conquérant.
Les poitrines se bombent, les cœurs battent plus activement. De petites émigrées, venues des villes incendiées du Nord, échappées aux balles qui les poursuivaient, ont su réaliser ce miracle heureux: rendre au bataillon épuisé le courage et la confiance nécessaires. Les femmes ne sont-elles pas, êtres mystérieux à l'âme captivante, plus encore que la valeur et la discipline, la force invincible des armées?
Un Tel se souvient qu'autrefois il jouissait des matins splendides, dans les jardins de lumière et d'eau vive. Maintenant, dans la tranchée, il est indifférent à la beauté des choses. Jadis, à l'aube, quand les cantonniers arrosaient les rues encore désertes de la capitale, il avait des carillons au cœur; les fraîcheurs de l'aube l'enivraient. Cette sainte exaltation est morte.
Son orgueil vaincu, ses rêves évanouis, Un Tel se découvre faible et désemparé devant la destinée. Cette mort de l'imagination, chez un poète, est lente comme le départ silencieux des vieillards. Il est triste de sentir sa jeunesse mourir, exténuée, vaincue, loin de la maison où elle prit son présomptueux essor. Il semblerait alors que tout point d'appui se dérobe dans l'espace. Un Tel est pareil à l'oiseau qui traverse le ciel vaste, cherchant vainement une branche pour se reposer. Mais le désir de croire et d'aimer, le besoin d'admirer la nature et de découvrir au delà du ciel des mondes éternels et prestigieux sont des blessures heureusement inguérissables qui, à peine refermées, s'ouvrent et saignent à nouveau.
Une foi nouvelle... mais elle se lève, tel un brouillard lumineux, de la ligne de terre qui, de la mer aux Vosges, atteste la présence des armées. Chaque soldat la porte en lui, confuse, inexplicable et vivante. Dans tous les lieux où des troupes ont souffert, où des hommes reposent sous le champ reverdissant, les femmes, les enfants, les vieillards ont senti que naissait en eux une religion nouvelle.
Après la Marne, derrière les presbytères, les tombes des soldats devinrent un lieu de pèlerinage. Ici, il y a sept tombes: trois d'entre elles portent des croix sans parure, ce sont des tombes allemandes; les tombes françaises sont ornées de drapeaux et de palmes. Le curé, le soir, réunissant les fillettes du village, les fait prier pour les héros qui moururent afin que soient reconquis la forêt, le fleuve clair et les champs. Couronne adorable de jeunesse et de douceur, les petites entourent le tertre funèbre, joignant leurs mains jolies.
La prière du soir terminée, dans la nuit survenue, le maire, un athée notoire, vient à son tour honorer les tombes. Ainsi un culte naissant, une piété commune réunissent le prêtre et l'athée.
Un soir ils se rencontrent. Eux qui jamais ne se causèrent, adversaires irréductibles, les voici, face à face, animés d'une même pensée. Ils ne se diront aucun des vains mots que l'homme créa pour exprimer les mouvements de son âme, mais ils comprennent, l'un et l'autre, que leur pauvre cœur avait un même besoin d'aimer, au delà des discordes et des misères du siècle, une insaisissable et pure beauté.
Ce désir de sortir du cadre où l'humanité nous tient, Un Tel le partage.
Au repos, son bataillon envahit l'église. Un Tel se rend à l'office.
Les cérémonies cultuelles avivent en lui le souvenir des anciennes croyances. D'entendre le mâle chœur de la soldatesque s'élever sous la voûte ogivale, joint aux voix dolentes des paroissiennes, il revoit sa première communion et la ripaille qui la fêta.
Toute la famille était assemblée. On but maintes bouteilles. Ce fut une orgie rayonnante, embaumée d'encens, dont le souvenir laissa dans l'âme déjà complexe du communiant une fraîcheur forestière.
Un dimanche des Rameaux, Un Tel s'en fut à la messe, dans une toute petite église, bien trop petite pour contenir l'armée accourue. Un Tel resta à la porte du sanctuaire, dans le cimetière verdoyant. Des vieilles femmes, des enfants, priaient parmi les tombes. Une mignonne fillette montait sur les pieds d'Un Tel, afin de mieux voir l'office. Une infirme, assise sur un talus, ses deux béquilles auprès d'elle, chantait les cantiques monotones de la Passion. Un soleil clair, un soleil joyeux, embellissait toutes choses et donnait au buis apporté par les campagnardes une fraîcheur d'eau et de forêt.
De la chapelle sortit, soudainement, un cortège rustique d'enfants de chœur que guidait un prêtre portant une palme et un gros bréviaire. Le groupe vint auprès d'Un Tel. Le prêtre chantait le psaume latin d'une voix profonde et, quand il tournait les pages de son bréviaire, la palme frôlait la chevelure du soldat. Il semblait à Un Tel que, dans la simplicité du matin, toutes les divinités du monde désiraient que fussent fêtées les verdures naissantes et la victoire prochaine. Il y avait, non loin du cimetière, en un sentier discret, un amour d'un jour qui s'ébauchait entre une fermière aimable et un cavalier.
Les spectacles de la guerre ont engendré, chez tous ceux qui les connurent, un désir d'irréel. Des simples, avec la foi des anciens âges, virent au ciel de Dixmude un drapeau qui flottait dans une étoile. Un Tel, pareillement, incline à désirer le surnaturel.
Un mysticisme est né de la guerre, qui ne saurait mourir avec elle. Cette foi, qui ne se relie, à l'heure actuelle, à aucune confession déterminée, reportera-t-elle, vers des buts humains, une force, une passion à de meilleures fins réservées?
Peut-être, au contraire, Un Tel gardera-t-il égoïstement, pour lui seul, en son cœur, et par amour de l'indépendance, cette poésie inexprimée dont le rythme le charmera. Puissent alors ces paysages de lumière intérieure lui faire oublier les vulgarités de la vie et lui donner la paix et le bonheur que les faibles hommes demandent aux religions.
Le croyant et l'athée ne pourraient-ils se réunir en l'esprit inquiet d'Un Tel et, conjuguant leurs espoirs contraires, lui donner une foi harmonieuse et parfaite?
Si Dieu fit l'homme à son image, Un Tel, que les méditations de la tranchée et les aventures guerrières ont transformé, rêve d'un dieu qui serait semblable à l'idée qu'il s'en fait, un dieu latin, compatissant aux faiblesses des hommes et qui bénirait l'amour et la joie, un dieu ami de la nature et qui permettrait qu'on l'estime dans tout ce qu'elle a de charmeur et de voluptueux.
C'est l'hiver. L'existence du soldat est féerique et douloureuse. En ligne, Un Tel brûle des racines et des sarments, car il est glacé, immobilisé par le froid, semblable à ces cadavres anonymes qu'enveloppe, sereine et silencieuse, la magie de décembre, l'âme du veilleur devient âpre et sauvage; elle ne parvient à s'adoucir qu'au repos, dans la cagna, en contemplant la danse étincelante du brasier. Au loin, les ruisseaux argentés et les pins vernis donnent au paysage le charme naïf et détaillé de ces peintures primitives hollandaises que peignirent de cordiaux aubergistes, fumeurs de pipes et buveurs de pintes. Mais Un Tel ne peut admirer les aspects de l'hiver; leur charme grave échappe forcément à ses yeux, la nature étant, avant tout, la complice du soldat, celle qu'on utilise ou ravage sans autre raison que d'obéir aux violentes nécessités de la guerre. Un Tel évoque les jours évanouis où il aima les bois, les nuages et les eaux pour leur seule beauté; il ne devinait pas alors qu'une tragédie se préparait, lointaine, menaçante, et qui marchait avec les armées, entre ciel et terre, dans la voix des clairons.
Le vent qui tourne en folle rafale cingle le sang. Voici venir l'effrayante nuit où les mille embûches de l'ombre vont se dresser autour des petits postes. La terre se désagrège. La sentinelle a de la terre sur les lèvres et dans les yeux. Les étoiles ont déserté le ciel. Dans la guitoune enfumée, l'escouade attend le retour de la corvée de soupe.
Pauvretés des bas-fonds où rôda Gorki, fraternelles douleurs des révolutions, regrets des illusions mortes, deuils, amertumes, impuissantes colères, toutes les misères du monde, qu'êtes-vous, comparées à la grande misère actuelle des peuples?
Les obus sifflent dans la nuit froide de Noël.
Un Tel veille, fier de ne pas être mort au cours de cette année de combats farouches où il fallut, pied à pied, défendre la terre. Il songe aux compagnons abandonnés, la poitrine trouée, dans un champ anonyme, sous les pluies de feu.
Une année historique finit, qui ne verra pas, à son départ, les orgies de ses devancières. Elle est un être invisible et parfait qui pénètre dans les jardins éternels. Sa forme pure se dresse au ciel de l'histoire, architecture élevée avec des pleurs, du sang et des sentiments absolus.
Malgré les mécanismes formidables, les coalitions d'argent et toute la puissance destructrice des barbares, les peuples épris de liberté résistèrent.
Noël! Noël! Les mots sonores: liberté, droit des peuples, justice, indépendance, défense des nations opprimées, ne sont plus de vaines parures, d'éclatants pavillons abritant les corsaires de l'idée.
Noël! L'émigré croit à la victoire prochaine de ses défenseurs. Il aspire à bientôt revenir dans sa vieille ferme où des coqs querelleurs ensanglantaient la cour. Peut-être parviendra-t-il à réunir le troupeau perdu lors de l'invasion et qui partit, sans berger, vers une confuse destinée, image des légions sans âme et sans discipline.
Dans sa demeure silencieuse, la mère, sans nouvelles du fils, et qui regarde passer des troupes inconnues, espère. Peut-être l'enfant n'est point mort; peut-être, replié dans la tranchée, cœur fiévreux battant au cœur de la terre, songe-t-il à sa mère. Noël! Les épouses, les enfants candides, les vieillards affligés répètent les syllabes joyeuses, nom prestigieux qui charme le cœur de tous les combattants, meneurs de bœufs, ouvriers révolutionnaires, prêtres ou rois.
Il est des îles froides, des enclos où les prisonniers sont parqués comme des bêtes; un vent de France, un vent vif où survole l'arome des forêts et le parfum des femmes, y chante, fier et berceur comme la mer, un cantique d'espérance et de libération. «Vous reviendrez, prisonniers, dans la patrie frémissante, vous embrasserez vos compagnes et vos enfants sur les quais des gares bien-aimées!»
Minuit, voici le minuit magique des chrétiens, le minuit de vieilles civilisations; sa mystérieuse douceur s'impose à la nature; mais, furieuse, indifférente à la beauté de l'heure, l'escouade attend encore le retour de la corvée de soupe.
Un Tel évoque, image consolatrice, les Noëls de son enfance. Le 24 décembre, au crépuscule, il faisait la tournée des crèches; certaines étaient pompeuses et riches, d'autres possédaient un charme ingénu. Leur paille où dansent les petits rayons de la veilleuse rouge, les splendides rois mages et le nègre qui porte en ses bras des coffrets d'or l'enthousiasmaient. Les bergers, joueurs de cornemuse, dont les cheveux sont bouclés, ainsi que la blanche laine de leurs moutons, l'enchantaient.
Jolies crèches toutes couvertes de neige, où l'étoile annonciatrice, pendue sur le râtelier de l'âne, attestait la présence des choses divines, comme vous étiez belles! La neige, cruelle au soldat, faisait votre beauté. Sans elle, il n'est de rois mages sympathiques et l'enfant pardonne à Gaspard, Melchior et Balthazar leur fortune, et les riches parfums cachés en leurs robes d'or, parce qu'ils rôdèrent en des chemins glacés, partageant avec les arbres de Judée la misère de l'hiver.
L'escouade attend toujours le retour de la corvée de soupe.
Un seul homme, les bras chargés de victuailles, apparaît enfin au carrefour du boyau de la tranchée. Il s'affale sur la banquette du parapet.
Où sont les autres?
Un murmure court dans les gourbis. Lepape, le jeune Breton de la dernière classe, est revenu seul. La corvée a été fauchée par un bombardement. La troupe sera privée de vin et de café, une nuit de Noël, alors qu'il eût été juste de faire ripaille et de s'enivrer.
Lepape est silencieux, malgré les multiples interrogations. L'ombre ne permet pas de voir le sang noir qui coule à son front. En effet, blessé, alors que le canon-revolver rasait le boyau, emportant la tête du compagnon qui le devançait, il est revenu, le crâne ouvert sous son casque enfoncé, dur à la souffrance, fidèle à la mission qui lui incombait.
Le petit Breton ne partagera pas le riz glacé du festin de Noël, car il agonise. D'une voix simple, où ne semble même pas gronder le regret de mourir, il dit, humble constatation d'un paysan que son délire exalte ou suprême éclair de vérité:
—Voyez-vous, les amis, nous disparaîtrons tous. Il y en a qui vivent de la guerre... les autres en crèvent.
Les villages de l'arrière qui connurent l'invasion et la délivrance sont peuplés de troupes bigarrées, dont les bivouacs de fortune semblent être des cités nègres improvisées au cœur des ruines. Bientôt, au pas de parade, acclamés des paysannes et des enfants, les soldats vont partir.
En route!
Les fantassins d'azur défilent en chantant. Chaque compagnie a son fanion archaïque et coloré, brodé d'or, où de pourpres lémures, des éléphants blancs et des crânes se convulsent sous des noms glorieux: Bolante, La Grurie, témoignages de combats dans les forêts tragiques. Les bataillons avancent, suivis de leurs trains régimentaires, de leurs cuisines roulantes enfumées, où trônent des maîtres-coqs hilares, et de leurs brancardiers qu'un moine botté conduit paternellement.
Voici les chasseurs à pied, alertes et crânes, satisfaits d'être admirés. Le tambour-major, menant sa clique juvénile, bombe le torse, comme si de sa vaillante et seule poitrine devaient sortir les multiples fanfares qui feront s'émerveiller les enfants accourus. Sur les routes, les arbres où joue le vent semblent avancer; les nuages mobiles, entraînés, dirait-on, par les cuivres allègres, suivent, eux aussi, les petits chasseurs.
Soulevant des poussières d'or, l'artillerie traverse les villages dans une rumeur d'orage. Chevaux, hommes, canons sont attachés les uns aux autres, comme si les épreuves subies en commun les avaient à jamais unis. Les avant-trains, chargés d'objets hétéroclites: armes, objets de cuisine, voire parfois, surmontant cette architecture, une mandoline, évoquant les déménagements parisiens que chanta Rictus. La boue des marécages et la craie des routes ont patiné les roues des voitures, où des branchages s'entrelacent. Si bien que, misérable et splendide, ce défilé a de mâles allures d'entrée barbare et triomphale dans une province durement conquise.
L'armée traverse la forêt mystérieuse. D'étroits gourbis, de sombres cagnas, des maisons recouvertes d'armatures et de blindages apparaissent sous les voûtes verdoyantes. Il en sort une musique aux rythmes lascifs, orientale et légère. Quel pastour joue si joliment du pipeau sous le sifflement magique des obus?
C'est le camp marocain. Un robuste guerrier souffle en un mirliton primitif, taillé dans une branche de sureau. Au pied d'antiques arbres, s'épouillent de grands enfants cuivrés et rieurs aux dents éclatantes; ils saluent «Li cam'rades aux manteaux bleus», et d'aucuns, ayant fait macérer dans le jus de l'ordinaire des plantes aromatiques, offrent affectueusement ce breuvage composite aux compagnons d'aventure qui demain partageront leurs dangers.
La nuit s'écoule, traversée d'éclairs. Voici l'aube. Las de dormir en des granges aux toits défoncés, sur la paille pourrie, et d'être éveillés par le cortège errant des brebis, dont les voix de cristal brisé semblent pleurer sur le sort des campagnes, les hommes sont heureux d'avoir goûté un rude repos, le visage tourné vers les astres.
Fine Oreille, Parisien gouailleur, serviable et courageux, descend à la soupe; il lave ses marmites à la petite fontaine aux eaux vivantes qui demeure, témoignage d'un passé calme, au centre du village abattu; il les fait remplir à la cuisine roulante, il attache les pains de l'escouade à sa ceinture et, savourant l'odeur alléchante et chaude des lentilles, il revient à la tranchée où l'espèrent ses compagnons affamés. Tout le jour se passe dans l'attente. Des avions aux ailes d'argent traversent le ciel; ils ont la grâce des étoiles filantes, et le vrombissement de leurs moteurs ajoute à l'anxiété de l'heure une magie harmonieuse.
Longeant les étroits boyaux qui mènent à la première ligne, les bataillons s'avancent, d'un pas égal et fort, pareil au rythme assourdi du flux entre les rochers.
Sinueuse, ainsi qu'un reptile, route sonore creusée dans la terre frémissante, la tranchée Y dessine aux yeux troublés de l'adversaire l'implacable et savante géométrie de ses pare-éclats. Les obus qui la fouettent ne peuvent affaiblir la vigueur de ses murs. Elle sait garder, résistant aux rafales d'acier, et malgré les agitations qui l'emplissent, une paix extérieure, visage viril où s'affirme une vie passionnée. Fleuve orageux, le sang de France court en ses étroits boyaux.
Voici l'alerte! Sirènes du crépuscule, aux voix tragiques et charmeuses, des obus filent en chantant. Tels des jets d'eau, jaillis d'un sol magique, se lève une moisson de baïonnettes lumineuses. Un Tel s'arque pour mieux bondir, car l'instant est venu de quitter la tranchée, où furent jugulées tant de justes colères, la tranchée froide, cruelle, fatale, mais qui, malgré la boue stagnante de ses boyaux et le sanglant mystère de ses parois, n'en est pas moins une libre avenue, courageusement ouverte à l'espérance française.
Le clair martèlement d'invisibles mitrailleuses se répercute, en troublant écho, dans la poitrine des combattants. Un Tel, retenant l'élan qui l'emporte, écoute retentir en lui ce rythme égal et continu qu'il croit être le cœur vivant de sa destinée. Les adversaires se rejoignent, cependant que la mitraille déchire leurs légions parallèles. Dans le vent de l'assaut, les mélancolies des nuits pluvieuses et les amertumes de l'attente se dissipent. La tranchée Y, cuve où fusionnaient les énergies d'une foule, vient d'éclater, projetant au front de l'ennemi des groupes d'athlètes fortifiés par l'âpre désir de vaincre.
Il faut avancer avec calcul, en liant aux fils lumineux du temps une volonté dont le plus sûr ressort est l'indépendance, et cette discipline qu'il importe d'observer en présence des réalités sévères de la guerre moderne répugne à l'audace d'Un Tel.
Dans la mêlée, le soldat est escorté de souvenirs et d'images; la caresse légère d'immatériels baisers frôle son front et certaines heures, qui lui furent douces, renaissent, lumières sereines, en ses yeux où le dernier hiver glaça de pauvres larmes. Mères aux douleurs voilées, amantes nues comme des fleurs, enfants joyeux, toute la théorie des êtres qu'il chérit entoure et protège le combattant. Il faudrait être cruellement infortuné pour n'avoir pas auprès de soi l'ange gardien dont le visage irréel console et fortifie. Le simple berger, descendu des cimes bleues où il jouait rêveusement avec les étoiles, a su plaire à la pure Virginie qui l'espère. Le paysan robuste, l'insoucieux bohème ont, eux aussi, des belles chairs jeunes, et ces guerriers enamourés connaissent les plus riches des fêtes intérieures, grâce aux voluptueux souvenirs qui les accompagnent.
Evoquant l'exquise blonde qui paraît sa vie, Un Tel, las de courir, s'arrête près d'un bouquet d'arbustes. La féerie des explosions l'entoure. Des bombes fusent, pourpre couronne, à la cime des arbres; leur mitraille fauche les jeunes branches et hache les troncs antiques. Des obus, ayant dessiné d'invisibles courbes sur la moire délicate du ciel, se jettent vertigineusement dans une rivière, y faisant jaillir d'éblouissantes gerbes d'eau. Efficace soutien des assaillants, les explosifs s'abattent en rafales implacables sur les rangs adverses, broyant les armes, les casques et les têtes.
Des géants roux, crucifiés au sol, sombrement agonisent. Ils rêvaient de stupres grandioses dans Paris illuminé, de bruyantes beuveries, de joyeux massacres en des parcs élégants. Il fallut, pour briser ce délirant orgueil, qu'un éclat d'acier se plantât dans leur poitrine, qu'une épine de fer s'enfonçât dans leur tête dorée, comme si quelque orfèvre démoniaque, désireux de fêter ces tyrans vulgaires, avait orné de perles de sang leurs masques révulsés.
Les folles voix des courageuses alouettes se sont tues, afin que l'homme, éloigné des choses familières, écoute chanter dans l'air multicolore du crépuscule l'Angelus berceur de sa vieille église; mais les échos ne répercutent que le torrent des canonnades.
Soudain, Un Tel perçoit moins distinctement le tumulte de la mêlée.
Semblable au rythme errant des mers, que l'enfant aime à retrouver incurvé dans les coquillages, un bourdonnement emplit son oreille, musique lointaine dont les douces inflexions blessent délicatement ses nerfs. Une flamme consume sa poitrine, faible, vacillante, mais volontaire, et cet humble feu de bivouac, allumé sous les chairs, a des cruautés de bistouri.
Un Tel est blessé et, tandis que son bataillon poursuit une course orageuse, confus d'être frappé sans qu'une particulière aventure le distingue de tous ses compagnons égorgés, il se replie dans le tragique isolement de la douleur.
Près de l'onde trouble où voguent, telles des îles flottantes les arbres abattus, il panse sa chair qu'un éclat déchira. Le péril dont il est entouré active les souples ressorts de son être et décuple sa volonté. Il éprouve à soigner sa blessure une joie d'enfant, car rien n'exalte mieux un combattant comme de connaître l'âpre délice de vaincre la mort.
Les côtes lointaines où flamboient les éclairs rapides de l'artillerie sont caressées par les ombres nocturnes. Irisant la nue, une étoile unique, gardienne avancée des célestes jardins, affirme, en présence des hommes éphémères et de leurs irritations, le calme résolu des choses éternelles. Des brouillards délicats montent de la rivière, et leur grâce lumineuse, en auréolant les collines, incite aux rêveries champêtres.
Sentant croître sa fièvre, Un Tel, que la gravité du soir émeut, erre à la recherche d'une ambulance. Dans un bois, défriché par la mitraille, à travers les buissons d'épines où respire le printemps nouveau-né, il suit magnétiquement un chemin d'ombre, guidé par son instinct courageux.
Le canon s'est tu. Les petits des tourterelles, abrités en leurs nids verdoyants, écoutent chanter leurs mères. Un être est là, boueux, genoux en terre, les bras tendus vers le dernier des cercles de lumière brûlant encore au ciel, un mourant, dont l'harmonieuse plainte, pure source jaillie d'une âme martyre, se joint au chœur aérien des choses.
C'est un Marocain à la chair olivâtre, aux yeux d'enfant perdu, ancien maltôtier des ports orientaux qui jadis exhibait des muscles élastiques sur les clairs débarcadères, entre les montagnes d'oranges et les fûts de vin noir. Un soir, où la mer miroitante avait des alanguissements de femme, un berger lui tatoua sur la tempe une étoile, le destinant à la sereine adoration du firmament. Aussi, mutilé par un obus, étranger en ce climat de France, implore-t-il son Dieu, lequel, baignant sa nudité superbe, en un ciel de jets d'eaux parfumés, doit jouer là-haut avec des bouquets d'astres.
Jamais Un Tel n'avait imaginé qu'une nuit viendrait où il lui faudrait veiller la mort d'un Africain, guenilleux et dévoré des poux.
Ainsi, toute voix humaine étant fraternelle au soldat qui se meurt, bercé par les doux mots qu'il ne comprend pas, et s'efforçant de ranimer en lui l'image évanouie de sa maison natale, le tirailleur agonisant revit à sa dernière heure sa jeunesse sauvage et les soirs embaumés où, traversant le ruisseau chanteur, il serrait en ses bras heureux une mignonne amante, tant il est vrai que le souvenir amer et joli de l'amour est le compagnon fidèle de la mort.
Un Tel s'en fut en songeant que le destin du soldat est entouré d'un verre fragile. Vienne le moindre orage, la prison lumineuse se brise et le pauvre isolé entre, tout armé, dans la grande communion des morts. Partageant l'angoisse suprême du tirailleur, il imaginait ce qu'il adviendrait, après sa mort, de celui qui traversa des continents et des mers pour secourir le plus beau pays du monde occidental.
Pauvre tirailleur, on l'enterrera, couvert de vermine et de sang, dans la terre qu'il a défendue. Sa tombe sera, sans doute, ornée d'une bouteille où rutilait, jadis, un ardent bourguignon, et qui gardera dans ses flancs transparents la date de sa mort simple et son nom inconnu. Le petit feuillet blanc fera survivre ainsi le soldat qu'un obus abattit.
Plus tard, son père, venu du radieux Orient, courbé comme un vieux saule, inclinera son regret vers la terre où le cher disparu fut couché. A moins qu'un dieu cruel ne veuille faire mourir le tirailleur une seconde fois et qu'il ne brise la bouteille légère, en sorte que rien ne perpétue le souvenir du lieu où le héros repose. C'est alors que, privées de la vénération des siens, ses cendres auront un droit absolu à l'hommage de tous.
Mais, préférant à cette mort vers qui monte la reconnaissance d'un peuple innombrable les joies, les incertitudes et la pauvreté de notre existence éphémère, Un Tel rejoignit le poste de secours, frêle et sombre abri où l'armée meurtrie se pressait, tel un troupeau de miséreux dont les yeux brûlants ont découvert les portes du ciel.
Un Tel goûte la précieuse volupté de reposer en une salle claire et chaude d'hôpital. Il bénit sa blessure qui lui permet de retrouver le charme et les douceurs de l'arrière. Il est parfaitement heureux, acceptant les douleurs nécessaires du pansement, l'immobilité forcée, satisfait d'être soigné, réconforté, voire même admiré, estimant juste qu'on lui fasse, au sortir de la mêlée, un accueil fraternel.
Mais, au seuil de l'hôpital, l'angoisse et la misère n'abandonnent pas le soldat. Ici, comme dans la tranchée, la mort, amante insatiable, accompagne le combattant qu'elle désire.
Certains, aux multiples blessures, ont des infections progressives, dont on peut suivre la marche silencieuse. Leur corps est un grand abcès sournois qui perce lentement. Leur langue est brûlée, leurs joues se creusent; leurs pupilles s'élargissent; elles deviennent claires et fixes comme de la porcelaine; un souffle saccadé soulève leur poitrine.
Lorsque les côtes saillissent sous les chairs, que maigrissent les bras, que se tendent les mains vers on ne sait quel espoir fugitif, c'est que l'âme est à fleur de peau. L'être exprime une grande douleur; la venue des amis, des parents, les tendres soins de l'infirmière inconnue ne peuvent le ranimer. Comment le mourant verrait-il les choses de ce monde, alors que ses yeux sont tournés vers l'éternité?
Il faut à ceux qui luttent contre la mort le généreux espoir des guerriers fortunés.
L'infirmière qui soigne Un Tel est une Orientale. Elle a une douceur enveloppante et volontaire qui la rend à la fois aimable et redoutée. Nulle protestation ne l'émeut; nulle ingratitude ne la rebute; elle est indifférente aux supplications des uns, au silence des autres. Elle soigne et panse les blessés, voulant ignorer leurs souffrances et semblant s'indifférer absolument de la rouge horreur de leurs plaies.
Les infirmières ont une âme étrangement sensible. La nuit, elles entendent qu'un de leurs malades va mourir. Un souffle inconnu, une lointaine voix, un léger attouchement les avertissent du départ d'un de leurs protégés. Ces frôlements d'ailes qui les éveillent, en l'air nocturne, ne serait-ce pas un ange gardien qui s'envole?
Un vieux docteur, brave père de famille, austère savant qui, de père en fils, soigna les robustes laboureurs de sa contrée, opère les grands blessés. Il est l'arme froide, agissante, jugeant en dernier ressort, inflexiblement, et condamnant à disparaître la chair gangrenée. Il recrée le sang, purifie les artères; il fait d'un corps pantelant une maison saine, aérée, où se retrouvent les lignes premières. Il replace géométriquement ce que le fer arracha. Il rend à l'armée un corps ordonné, où le sang rajeuni coule, rythmique et fort, comme un beau fleuve.
L'infirmière: c'est la foi des armées abattues. Il semble qu'en la coupe jolie de ses mains tendues fermente le vin de la résurrection. Elle incarne, sous son voile flottant, l'espoir de vivre, cette âme ailée qui ressuscite les combattants accablés.
Pure image des douceurs absentes, elle porte en elle les tendresses des mères et des amantes, si désirées aux heures de la souffrance.
Mais la mort est rusée et pénètre dans l'organisme par des moyens maléficieux. Elle veille, l'implacable, au chevet du blessé, droite comme un flambeau funèbre, et les efforts conjugués du docteur et de l'infirmière ne peuvent rien contre elle. Et, pourtant, les mourants renaissent, à force de soins et d'amour.
Puissent la bonne infirmière et le vieux docteur ressentir un magnifique orgueil plus tard, en des printemps paisibles, quand ils verront venir vers eux l'interminable cortège heureux des Lazares qu'ils ressuscitèrent.
C'est vraiment une résurrection que le retour prochain du blessé à la vie normale.
Un Tel, torturé du désir de courir dans la lumière, de traverser le jardin où les pommiers fleuris ouvrent leurs prestigieuses ombrelles, s'est levé. Faiblement, d'un lit à l'autre, malgré le vertige, il s'efforce, patient et volontaire, à ne pas faiblir, à marcher encore.
Le sol est fuyant, le soleil trouble ses yeux; il semblerait que le sang va couler, une fois encore, par la plaie cuisante, à peine refermée. Certes, cet effort est difficile. L'infirmière offre son bras fraternel au soldat. Dirait-on pas, à les voir ainsi, hésitants, effrayés et joyeux, qu'un amour ravissant les conduit?
Un Tel est fier de surmonter le trouble des premiers pas et de reprendre, éternel vagabond, la grande aventure de sa vie. Bientôt, il lui sera donné de revoir sa chère maison, ses livres aimés, l'intérieur étrange qu'il s'était organisé. Un Tel aspire fiévreusement à cet instant.
Quitter enfin la salle blanche où se jouent des vapeurs d'éther. Partir, égoïstement, sans emporter le souvenir des misères encourues et du sang versé, il n'est pour le convalescent de plus riche espérance.
C'est la dernière nuit. Un Tel compte les minutes, attendant l'heure libératrice. Au fond de la salle ombreuse, une voix émouvante appelle, sans arrêt, un secours impossible:
—Infirmier, infirmier, j'étouffe!
C'est un rude paysan qui ne veut pas mourir. Il a la colonne vertébrale déplacée; mais sa volonté de vivre le dresse et le ranime; il se consumera, comme une torche, jusqu'à la cendre.
Une fois encore, narguant la science impuissante et la charité, la mort sera triomphante. Après tant d'autres sacrifices, martyr modeste, un paysan de France meurt, tandis qu'en sa ferme dévastée, d'autres paysans, comme lui, dorment sur une infecte litière, évoquant en des rêves naïfs les gras pâturages de la paix, le retour des bêtes dans la poésie du soir, les veillées intimes autour du bon feu.
—J'étouffe.
Ce cri emplit la nuit. Un Tel sent un besoin de respirer en des saisons meilleures un air léger et calme que n'aigriraient plus les odeurs d'iode et de picrate. Mais il importait avant tout de se battre, de subir des maux innombrables et de verser, sans mesure, un sang vigoureux, car la France, grande et jolie blessée, étouffait, elle aussi, sous l'étreinte de son implacable adversaire.
Un Tel, au sortir de la mêlée, ayant traversé les hôpitaux où la joie de vivre est atténuée par la douleur, revoit enfin les rues de son enfance, et leur cher aspect coutumier est plus que jamais sensible à son cœur.
Les boutiquières souriantes ont une jeunesse et des grâces qu'Un Tel ignorait. Les bars, jadis bruyants, illuminés, où se pressait une foule énervée, sont devenus des lieux de causerie, sortes d'oasis charmeuses où se retrouvent le permissionnaire, le blessé et le réfugié, ce pèlerin de la guerre.
L'hostilité des uns s'est atténuée, les rancunes irraisonnées des autres sont mortes. Il semblerait que le quartier, sentant passer la grande menace, a groupé, fraternellement, dans ses vieux murs, ceux que divisaient naguère des humeurs et des intérêts opposés.
Un Tel visite, non sans orgueil, son quartier. Il se montre. N'est-il pas le sauveur, celui sans qui l'église archaïque aux tours émouvantes, le jardin aux gazons réguliers, l'école où chantent des gamines, n'existeraient plus, férocement anéantis?
On l'accueille, on le fête! Les vieillards, dont l'âme vacillante prête à la guerre des horreurs qu'elle n'a pas, l'admirent, et les commères, que sa fantaisie irrita, condescendent à l'estimer pour ce qu'il représente de force nécessaire.
L'illusionnisme d'Un Tel ne saurait néanmoins le porter à croire que cette sympathie totale durera, la guerre terminée. De ce qu'elle est éphémère et fuyante, il en goûte mieux, au contraire, le bien-être et le charme.
Retrouver son foyer est estimable, lorsque l'on a vagabondé sans répit dans l'ombre et le vent. Un Tel, à la table où il aimait écrire, tente de ranimer en son esprit le peuple d'images et de mots qui jadis l'emplissait. Mais, obsédantes, les idées qui lui vinrent au cours de sa méditation dans la tranchée semblent vouloir chasser les rêveries anciennes.
Près du feu chanteur, en le calme accueillant de sa tiède demeure, le soldat ne peut oublier les dures nuits de la guerre. Il lui semble entendre encore la plainte errante des mourants; il revoit les squelettes glacés de ses camarades, veilleurs éternels placés en avant des lignes françaises.
Le confort fatigue Un Tel. Il était bon de dormir sur le sol dur, entouré d'une couverture boueuse, profondément. La mollesse des oreillers et des matelas énerve, et rien ne vaut le sommeil animal, duquel on sort repu et brisé comme après un rude massage.
Idées et réalités de la guerre; choses apprises, devinées en présence des morts; hommes entrevus dans la mêlée, défilé des jours mornes et tourmentés; tout cela s'impose au cœur du soldat. Une mosaïque faite de tous ces souvenirs, petites pierres boueuses, chatoyantes, ensanglantées, telle sera désormais la pensée d'Un Tel.
Mais, quand le convalescent veut confier ses impressions et ses souvenirs, il se voit incompris ou critiqué. Il découvre qu'existe un soldat ignoré du combattant, sorte de héros d'opérette surgi, tout armé, de la cervelle délirante des journalistes. Combien l'azur trompeur dont on a paré ce déguisé cache de bêtise et de lâcheté, nul d'entre ceux qui revinrent de la grande mêlée, soit indifférence ou stupeur, n'a voulu le dire.
Le soldat blessé, le convalescent, l'amputé, désireux d'être en harmonie avec ses compatriotes demeurés à l'arrière, abandonnant toutes les impressions ressenties, délaissant les justes directions que la souffrance impose à sa pensée, doit avant tout copier servilement le geste maniéré et la grandiloquence de ce poilu confectionné pour l'émerveillement des faibles et des oisifs, qui vit en narrant d'insipides gaudrioles et meurt en chantant.
Dans la salle humide et sombre de l'ambulance, les morts ont été dévêtus et les rats viennent, lentement, leur dévorer la figure. Ces pauvres n'eurent pas la fin brutale du combattant, ils se virent mourir, loin de la femme aimée, fugitive que pourchassa l'envahisseur; ils ne chantaient pas à l'heure où la mort les emporta. Et vous autres, camarades, dont la jeunesse rayonnait sous la boue et l'ordure, et qui êtes, maintenant, asphyxiés et rigides, chantiez-vous quand le fer déchira vos poitrines? Des écrivains ont déshonoré le sacrifice le plus noble du soldat, quand ils eurent l'audace de le faire mourir, un refrain de café-concert aux lèvres.
Les heureux qui ont une modeste sépulture y sont étrangement compressés. Leur fosse pouvait contenir vingt corps; on en mit quarante, placés sans pitié, la tête des uns frôlant les pieds des autres. Toute la jeunesse de France est couchée dans la terre ardente, et voici que des faiseurs de grimoires dessinent, aux yeux du monde qui nous regarde et de l'avenir, cet implacable juge, une silhouette burlesque et grivoise du soldat.
Révolté, Un Tel ne veut pas admettre que le martyre de toute une race finisse dans une orgie de mensonges et de calembours.
Les gens simples, les marchandes des quatre-saisons, les commères attroupées sur la vieille place, où jadis se poursuivaient en criant des gamins qui sont maintenant des soldats, tous ceux qui ont souffert, pleuré au cours de leur existence, savent que le combattant, couvert de vermine et de vase, est une pauvre chose perdue en la tempête, un être dont la chair, cinglée des vents, est offerte, nuit et jour, aux coups du destin. Un Tel se sent aimé de ces gens-là. Seuls l'irritent les esprits aimables et facétieux qui cherchent à retrouver en lui les traits galvaudés et flétris du poilu légendaire.
Mais c'est en rencontrant son ami Mortné, sculpteur et parfait égoïste, qu'Un Tel comprit nettement que la guerre n'a point transformé le monde.
Il n'existe qu'une chose, ici-bas, méritant l'attention de ce noble artiste: la forme pure. Une scintillante locomotive, un obus effilé, une carafe sont des merveilles de ligne et de volume. La Marne sauva Paris de l'anéantissement, dites-vous! Quelle erreur est la vôtre, une nation ne meurt pas qui sut découvrir cette vérité magnifique: La sculpture sera désormais une géométrie inexplicable où les troncs de cône chevaucheront des parallélépipèdes.
Mortné est un petit propriétaire qui fait de l'art avec des prétentions de géant. Le désir qu'il exprima de ne s'intéresser qu'à son œuvre masque ses appétits gourmands. Il lui faut une bonne table, des vins de choix, une couche douillette. Il aime à vivre sans fièvre, à peine inquiété par les drames cinématographiques dont il est le fidèle admirateur. Disserter sur l'art contemporain en savourant une liqueur parfumée est autrement utile à l'humanité que le lancement de la grenade.
Dites à Mortné
—Vos subtiles arguties importent peu. La France est envahie, ravagée; votre maison elle-même est menacée, battez-vous!
Il vous répondra
—Me battre? Pourquoi? D'abord on ne m'a rien demandé. En outre, ça n'est pas intéressant. Ma maison est menacée. Qu'ils y viennent! Je ne suis ni un lâche ni un sot. Si je trouve un Boche en face de moi, je saurai l'abattre.
Mortné admet le corps à corps. Menacé directement dans ses biens, il se battrait; il ne permettrait pas qu'un Allemand vînt détruire les glaises informes où il croit avoir affirmé son génie. Mais à quoi bon épouser les querelles de la nation?
Une légion innombrable a pu descendre vers Paris, férocement armée, ayant asservi la science à sa fureur guerrière. Des mortiers de 420, de puissants obusiers auraient fait pleuvoir sur la capitale un déluge de fer si nos armées n'avaient arrêté la progression rapide de cette légion. Cela importait peu.
Mais qu'il s'en fût présenté un, un seul de ces envahisseurs, non pas un obus, mais un homme, dans la demeure de Mortné, il nous eût alors montré qu'il savait, lui aussi, se battre et triompher.
Au retour, satisfait d'avoir retrouvé le cher visage qu'il aimait et la douceur archaïque de son quartier, Un Tel, un instant, a pu se griser d'un éphémère triomphe. Certes, les gamines aux nattes enrubannées et les vieillards l'accueillirent avec une évidente admiration. Mais il a vite compris que la lutte n'était pas terminée, qu'il lui fallait encore défendre contre les mensonges dorés de la légende la vérité de sa douleur et arracher aux mains des égoïstes qui s'en nourrissent les fruits de la patrie, ce clair jardin que les soldats ont protégé des foudres et de la mort.