P. S. J'allais faire une bonne sottise. Je croyais qu'il fallait passer à Vitry au sortir de Saint-Dizier, et point du tout. Je suis à la porte de la maison; dans deux heures d'ici, je parlerai à madame votre mère. Le cœur me bat bien fort; que lui dirai-je? que me dira-t-elle? Allons, il faut arriver. Adieu, ma Sophie; je me recommande à vos souhaits. À vendredi.

J'oubliais de vous dire que je ne fis point les vers demandés, et que je suis parti sans rendre la visite à ma marquise.


XV

À Isle[11], 23 août 1759.

J'y suis, mademoiselle, dans ce séjour où je me suis fait attendre si longtemps. La chère maman avait la meilleure envie de me gronder, c'est-à-dire le plus grand empressement de vous rejoindre; mais vous savez combien en même temps elle est indulgente et bonne. Je lui ai dit mes raisons; elle ne les a pas désapprouvées, et nous avons été contents. Il était à peu près six heures lorsque la chaise est entrée dans l'avenue. J'ai fait arrêter; je suis descendu; je suis allé au-devant d'elle les bras ouverts; elle m'a reçu comme vous savez qu'elle reçoit ceux qu'elle aime de voir; nous avons causé un petit moment d'un discours fort interrompu, comme il arrive toujours en pareil cas. «Je vous espérais ce jour-là...—... Je le voulais; mais cela n'a pas été possible.—... Et cet autre jour-là?...—Comment le refuser à un frère, à une sœur qui l'ont demandé?...—Vous avez eu bien chaud?...—Oui, surtout depuis Perthes; car j'avais le soleil au visage...—Bien fatigué?...—Un peu...—Votre santé me paraît bonne Je vous trouve le visage meilleur.... Et vos affaires?—Tout est arrangé....—Tout est arrangé!...Mais vous avez peut-être besoin d'être seul; venez, je vais vous mener chez vous....»

J'ai donné la main, et l'on m'a conduit dans la chambre du clavecin, où je suis resté un petit moment après lequel je suis rentré dans le salon, et j'y ai trouvé la chère maman qui travaillait avec Mlle Desmarets. Le soleil était tombé; la fin du jour très-belle; nous en avons profité. D'abord nous avons parcouru tout le rez-de-chaussée; l'aspect de la maison m'avait plu; j'en dis autant de l'intérieur. Le salon surtout est on ne peut pas mieux. J'aime les boisures et les boisures simples: celles-ci le sont. L'air du pays doit être sain, car elles ne m'ont point paru endommagées; et puis une porte sur l'avenue, une autre sur le jardin et sur les vordes: cela est on ne peut mieux. S'il en faut davantage à Mme Le Gendre dans le petit château, c'est qu'elle a le goût corrompu et que le faste lui plaît. Eh! madame! vous qui avez l'âme si sensible et si délicate, que le récit d'un discours honnête, d'une bonne action affecte si délicieusement, jetez vos coussins par les fenêtres, et vous mériterez une bénédiction de plus. Nous avons ensuite parcouru tout ce grand carré qui est à droite, et la grange, et les basses-cours, et la vinée, et le pressoir, et les bergeries, et les écuries. J'ai marqué beaucoup de plaisir à voir tous ces endroits, parce que j'en avais, parce qu'ils m'intéressent. Ces patriarches, dont on ne lit jamais l'histoire sans regretter leurs temps et leurs mœurs, n'ont habité que sous des tentes et dans les étables. Il n'y avait pas l'ombre d'un canapé, mais de la paille bien fraîche, et ils se portaient à merveille, et toute leur contrée fourmillait d'enfants.

La maman marche comme un lièvre; elle ne craint ni les ronces, ni les épines, ni le fumier. Tout cela n'arrête pas ses pas ni les miens, n'offense point son odorat ni le mien. Allez, pour un nez honnête qui a conservé son innocence naturelle, ce n'est point une chèvre, c'est une femme bien musquée, bien ambrée, qui pue. L'expression est dure, mais elle est vraie.

Cependant les chariots de foin et de grain rentraient, et cela me plaisait encore. Je suis un rustre et je m'en fais honneur, mesdames. De là, nous avons fait un tour de jardin que je trouvais petit; cette porte, qui est à l'extrémité et en face du salon, me trompait; je ne savais pas qu'elle s'ouvrît dans les vordes, et que ces vordes en étaient. Nous les avons parcourues; nous avons passé les deux ponts; j'ai encore salué la Marne, ma compatriote et fidèle compagne de voyage. Ces vordes me charment; c'est là que j'habiterais; c'est là que je rêverais, que je sentirais doucement, que je dirais tendrement, que j'aimerais bien, que je sacrifierais à Pan et à la Vénus des champs, au pied de chaque arbre, si on le voulait, et qu'on me donnât du temps. Vous direz peut-être qu'il y a bien des arbres; mais c'est que, quand je me promets une vie heureuse, je me la promets longue. Le bel endroit que ces vordes! Quand vous vous les rappelez, comment pouvez-vous supporter la vue de vos symétriques Tuileries, et la promenade de votre maussade Palais-Royal, où tous vos arbres sont estropiés en tête de choux, et où l'on étouffe, quoiqu'on ait pris tant de précaution en élaguant, coupant, brisant, gâtant tout pour vous donner un peu d'air et d'espace? Que faites-vous? où êtes-vous? Vous feriez bien mieux de venir que de nous appeler. Le sauvage de ces vordes et de tous les lieux que la nature a plantés est d'un sublime que la main des hommes rend joli quand elle y touche. O main sacrilège! vous la devîntes lorsque vous quittâtes la bêche pour manier l'or et les pierreries. Je l'ai vu; nous nous y sommes assis; nous y avons aussi causé de ce petit kiosque que vous avez consacré par vos idées. C'est là, madame,[12] qu'on m'a dit que vous vous retiriez souvent pour être avec vous. Venez vous y réfugier encore. Le mortel qui vous estime et qui vous respecte le plus passera sans aller vous y interrompre. Venez; il ne vous faut plus qu'un moment dans ce lieu solitaire pour concevoir que l'Être éternel qui anime la nature, qui est autour de vous, s'il est, est bon, et se soucie bien plus de la pureté de notre âme que de la vérité de nos opinions. Eh! que lui importe ce que nous pensons de lui, pourvu qu'à nous voir agir il nous reconnaisse pour ses imitateurs et pour ses enfants. Venez, vous n'y serez point troublée; ma profane Sophie et moi nous irons nous égarer loin de vous, et nous attendrons qu'Uranie nous fasse signe pour nous approcher d'elle. Cependant la chère maman veillera au bonheur et de celle qui médite et de ceux qui s'égarent. Voyez ce que peut sur moi le séjour des champs; je suis content de ce que j'écris, ou plutôt j'écris et je suis content, et je sens qu'à la ville, au lieu de me livrer aux charmes de la nature, je m'occuperais de la nuance subtile qui distingue les expressions hypocrisie, fausseté.

Nous sommes rentrés un peu tard. La rosée, chose que vous ne connaissez peut-être pas, mouille les plantes sur le soir et les rafraîchit de la chaleur du jour. Sans elle, nous nous serions peut-être promenés plus longtemps. Nous nous sommes un peu reposés dans le salon. Chemin faisant, j'ai entretenu madame votre mère de nos arrangements domestiques. Nous avons parlé de ses chères filles; nous nous sommes attendris sur la mère et sur l'enfant. Je les ai peints dans ces jours de chaleur où l'on avait peine à se supporter, et où la mère prenait entre ses bras son enfant brûlant de fièvre, et la tenait des heures entières appuyée sur son sein. J'ai vu ses yeux s'humecter, et nous disions: Elle a si bien fait son devoir! elle doit être si contente d'elle, qu'elle n'a qu'à revenir sur elle-même pour se consoler. La chère maman, à qui je témoignais mon inquiétude sur votre santé, m'a remis deux de vos lettres. J'en reçois aujourd'hui une troisième avec des plumes, de l'encre et du papier pour y répondre, et je n'en fais rien. Je laisse tout pour vous marquer le plaisir que j'ai d'être dans un lieu que vous avez habité. Ne nous y retrouverons-nous jamais tous, avec des âmes bien tranquilles et bien unies? Il serait tout élevé, tout bâti, ce petit château idéal.

Nous nous sommes couchés de bonne heure. Le lit m'a paru excellent, et il n'a tenu qu'à vous que j'y passasse la meilleure nuit; mais cet arrêt, dont je n'avais point entendu parler, m'est revenu par la tête, et m'a un peu tracassé[13]. Si vous n'étiez pas à la ville, il faudrait l'oublier, et puis le spectacle de la douleur qui vous environne et que mou imagination grossit, et ce frère de M. de Prisye, et tant d'autres victimes, et la nation, et les impôts! Nous y retournerons, pourtant, dans ce lieu de tumulte et de peines. Demain à Châlons, où M. Le Gendre nous attend, et mercredi, dans la matinée, je l'espère, à Paris, qui, malgré tout le mal que j'en pense et que j'en dis, est pourtant le séjour du bonheur pour moi. À mercredi, madame; à mercredi, mademoiselle; mercredi, je vous rendrai la chère maman, et vous m'aimerez bien. Cette chère et attentive maman est venue passer la matinée avec moi; elle m'a prévenu, et nous avons causé de vous; nous en parlerons souvent sur la route: c'est un sujet d'entretien qui nous est également cher.


XVI

À Châlons, le 25 août 1759.

Puisque j'ai encore un moment, je vais, mademoiselle, répondre à vos lettres. Ne me recommandez rien sur l'empressement que nous avons à vous rejoindre, ou envoyez-nous des ailes. J'ai joui de tous les plaisirs que vous me peignez; cependant je n'ai pas, à beaucoup près, l'embonpoint que vous me supposez; je me porte bien, et j'espère réparer le temps perdu, sans exposer ma santé. Mais, à propos de travail, le nouvel embarras qui survient aux libraires[14], et qui sera pour eux un nouveau sujet de dégoût, ne me laissera peut-être plus rien à faire. Il y a plus à gagner qu'à perdre à cela; c'est ce que la chère maman m'a très-bien prouvé, et puis elle ajoute: «Cet arrêt n'est peut-être qu'un bruit; vous connaissez Mlle Volland; son talent n'est pas fort sur les nouvelles.» Et je me prête à ses idées parce qu'elles me tranquillisent, et que le repos de l'âme m'est cher, comme vous savez, quoique vous vous amusiez souvent à me l'ôter. Sans savoir le détail de notre disgrâce, nous avons bien imaginé la désolation qu'elle a causée; mais vous y êtes, vous la voyez, et c'est autre chose. Bientôt nous serons aussi malheureux que vous. Ce ne sera pourtant pas le premier moment; il sera doux. Il a tant été désiré!

Je ne crois pas le projet d'affaiblir le luxe, de ranimer le goût des choses utiles, de tourner les esprits vers le commerce, l'agriculture, la population, ni aussi difficile, ni aussi dangereux que vous le croyez. Quand il y aurait un inconvénient momentané, qu'importe? On ne guérit point un malade sans le blesser, sans le faire crier, quelquefois sans le mutiler. J'apprends avec plaisir que la santé de Mme Le Gendre se refait. Si la vie est une chose mauvaise, la raison, qui nous soumet à ses travers, en est du moins une bonne. Continuez vos promenades au Palais-Royal; dissipez cette chère sœur, dissipez-vous; appelez-moi quelquefois sur le banc de l'allée d'Argenson, et dites à ceux qui l'occupent qu'il est à la chère maman, et qu'ils aient à décamper. Oui, ma Sophie, oui, nos promenades me paraîtront toujours délicieuses; oui, nous les renouvellerons encore; nous interrogerons nos âmes, et, contents ou mécontents de leur réponse, nous aurons du moins la conscience de n'avoir rien dissimulé. La vôtre est-elle toujours bien pure? S'il y avait quelque chose là qu'il fallût vous pardonner, je le ferais sans doute; mais il m'en coûterait beaucoup. Je suis si accoutumé à vous trouver innocente! Voilà une phrase singulière; mais d'où vient donc que les expressions les plus honnêtes sont presque devenues ridicules? En vérité nous avons tout gâté, jusqu'à la langue, jusqu'aux mots. Il y a apparemment au milieu de la pièce une tache d'huile qui s'est tellement étendue qu'elle a gagné jusqu'à la lisière.

Me voici à cet arrêt du Conseil. Quels ennemis nous avons! qu'ils sont constants! qu'ils sont méchants! En vérité, quand je compare nos amitiés à nos haines, je trouve que les premières sont minces, petites, fluettes; nous savons haïr, mais nous ne savons pas aimer. C'est moi, moi, moi ma Sophie, qui le dis. Cela serait-il donc bien vrai? Quant au bruit que j'étais parti pour la Hollande, que David m'avait devancé, que nous allions y achever l'ouvrage, je m'y attendais. Doutez de tout ce qu'il vous plaira, mademoiselle la Pyrrhonienne, pourvu que vous en exceptiez les sentiments tendres que je vous ai voués: ils sont vrais comme le premier jour. Votre mot latin est bien plaisant; il faut que j'aie l'esprit mal fait; car j'entends malice à tout. J'ai tout reçu et à temps. Nous passons la journée ici; nous l'avons commencée fort doucement, comme je vous ai dit. Demain, nous irons nous emmesser à Vitry, et passer le reste du jour dans l'habitation de la chère sœur. J'aime les lieux où ont été les personnes que je chéris; j'aime à toucher ce qu'elles ont approché; j'aime à respirer l'air qui les environnait; seriez-vous jalouse même de l'air? Vous me pardonnerez d'avoir omis une poste sans vous écrire; et cela ne doit pas vous coûter beaucoup. Au reste, c'est comme de coutume, ce sont toujours les fautes que je ne commets pas pour lesquelles je trouve de l'indulgence. Avec quelle chaleur votre sœur m'accuse! comme elle dit! quelle couleur ont ses expressions! comme elle dirait si elle aimait! comme elle aimerait! mais par bonheur ou par malheur, cet être singulier est encore à naître. Je n'ai point commis d'imprudence là-bas; rassurez-vous. J'ai quelquefois souri à certains propos, mais c'est tout. Vous avez vu le Baron au Palais-Royal; il est donc à Paris! Je me reproche de ne lui avoir écrit ni mon départ, ni mon séjour, ni mes arrangements, ni ma vie, ni mon retour. Grimm et ma Sophie ont tout pris; mais peut-être ne s'en est-il pas aperçu? De temps en temps je me tracasse sur des choses que je sens et que j'aperçois tout seul.

Pourquoi cette curiosité sur cette lettre de Grimm? Espérez-vous y trouver l'excuse de votre sœur et la vôtre? Tenez, ne faites plus de fautes; quand vous les réparez, vous les aggravez. Je m'y attendais, je m'y attendais, et je ne saurais vous dire combien ce reproche me touche doucement. N'y a-t-il point de mal à vous demander ce que c'est que cette belle dame qui s'intéresse à moi, et à qui je ne m'intéresse guère, puisque je ne la remets pas? mais il en est une autre qui m'a suivi jusqu'ici. Je n'ai que faire de vous la nommer; madame votre mère m'en parlait hier à table et m'examinait. Je crois aussi que mon discours et mon visage étaient un peu embarrassés. C'est que je ne saurais parler à moitié; il faut que je dise tout ou rien.

Il me dit des choses tendres, douces; il les pense; mais, n'en dit-il qu'à moi? Belle occasion pour mentir! Mais pourquoi faire de ces questions? il me prend envie d'imiter votre ton léger; mais je ne saurais. Non, mademoiselle; je n'aime que vous; je n'aimerai jamais que vous, et je ne laisserai jamais croire à une autre que je la trouve aimable sans me le reprocher. N'allez-vous pas dire encore de cette phrase qu'elle convient également à l'innocent et au coupable? La remarque que vous faites sur la circonspection des méchants n'est pas juste; et quand elle le serait, qu'est-ce que cela me fait? Je n'ai pas été circonspect; je me suis laissé aller tout bonnement, et les méchants ne font pas ainsi. Je suis bien aise que vous, Mme Le Gendre, Mlle Boileau me désiriez, pourvu que ce ne soit pas pour vous mettre d'accord. Je n'entends rien ni en fausseté ni en hypocrisie. Je me souviens seulement d'avoir lu une fois sur la table d'un docteur de Sorbonne ces deux mots: «Humilité, pauvre vertu; hypocrisie, vice dont il ne serait pas difficile de faire l'apologie.»

Adieu, madame, adieu, mademoiselle. Ni moi non plus je ne finirai pas sans vous renouveler les protestations que je vous ai faites si souvent et qui vous ont plu à entendre autant qu'à moi à vous les offrir, parce qu'elles sont vraies et qu'elles le seront toujours. Vous m'aimerez donc bien? Rappelez-vous tout, et faites vous-même ma réponse.

Mon respect à Mlle Boileau. Tout ce qu'il vous plaira à Mme Le Gendre; je n'oserais presque plus lui parler. J'en dirais trop ou trop peu; et ces mots sont peut-être dans ce cas.


XVII

Au Grandval, le 5 octobre 1759[15].

Que pensez-vous de mon silence? Le croyez-vous libre? Je partis mercredi matin. Il était onze heures passées que mon bagage n'était pas encore prêt, et que je n'avais point de voiture. Madame fut un peu surprise de la quantité de livres, de hardes et de linge que j'emportais. Elle ne conçoit pas que je puisse durer loin de vous plus de huit jours. J'arrivai une demi-heure avant qu'on se mît à table. J'étais attendu. Nous nous embrassâmes, le Baron et moi, comme s'il n'eût été question de rien entre nous. Depuis nous ne nous sommes pas expliqués davantage. Mme d'Aine[16], Mme d'Holbach, m'ont revu avec le plus grand plaisir, celle-ci surtout; je crois qu'elle a de l'amitié pour moi. On m'a installé dans un petit appartement séparé, bien tranquille, bien gai et bien chaud. C'est là que, entre Horace et Homère, et le portrait de mon amie, je passe des heures à lire, à méditer, à écrire et à soupirer. C'est mon occupation depuis six heures du matin jusqu'à une heure. À une heure et demie je suis habillé et je descends dans le salon où je trouve tout le monde rassemblé. J'ai quelquefois la visite du Baron; il en use à merveille avec moi; s'il me voit occupé, il me salue de la main et s'en va; s'il me trouve désœuvré, il s'assied et nous causons. La maîtresse de la maison ne rend point de devoirs, et n'en exige aucun: on est chez soi et non chez elle.

Il y a ici une Mme de Saint-Aubin qui a eu autrefois d'assez beaux yeux. C'est la meilleure femme du monde; nous faisons ordinairement ensemble un trictrac, soit avant, soit après dîner. Elle joue mieux que moi; elle aime à gagner; moi, je ne me soucie pas de perdre beaucoup; elle gagne donc; je ne perds que le moins que je peux, et nous sommes contents tous les deux. Nous dînons bien et longtemps. La table est servie ici comme à la ville, et peut-être plus somptueusement encore. Il est impossible d'être sobre, et il est impossible de n'être pas sobre et de se bien porter. Après dîner les dames courent; le Baron s'assoupit sur un canapé; et moi, je deviens ce qu'il me plaît. Entre trois et quatre, nous prenons nos bâtons et nous allons promener; les femmes de leur côté, le Baron et moi du nôtre; nous faisons des tournées très-étendues. Rien ne nous arrête, ni les coteaux, ni les bois, ni les fondrières, ni les terres labourées. Le spectacle de la nature nous plaît à tous deux. Chemin faisant, nous parlons ou d'histoire, ou de politique, ou de chimie, ou de littérature, ou de physique, ou de morale. Le coucher du soleil et la fraîcheur de la soirée nous rapprochent de la maison où nous n'arrivons guère avant sept heures. Les femmes sont rentrées et déshabillées. Il y a des lumières et des cartes sur une table. Nous nous reposons un moment, ensuite nous commençons un piquet. Le Baron nous fait la chouette. Il est maladroit, mais il est heureux. Ordinairement le souper interrompt notre jeu. Nous soupons. Au sortir de table nous achevons notre partie; il est dix heures et demie; nous causons jusqu'à onze, à onze heures et demie nous sommes tous endormis ou nous devons l'être. Le lendemain nous recommençons.

Voilà notre vie; et la vôtre, quelle est-elle? vous portez-vous bien? vous ménage-t-on? pensez-vous quelquefois à moi? m'aimez-vous toujours? Si vous n'avez point entendu parler de moi plus tôt, croyez que ce n'est pas ma faute. Le Grandval est à deux lieues et demie de Charenton, et à la même distance de Gros-Bois. Il n'y a point de poste plus voisine. J'espérais toujours qu'il nous viendrait quelqu'un que je chargerais d'une lettre pour la rue des Vieux-Augustins; mais nous n'avons encore vu personne, et nous ne sommes point dans un village. Cela n'empêchera point que je ne sois un peu plus exact dans la suite. Un domestique qui me sert portera mes lettres à Charenton; vous adresserez les vôtres au directeur de la poste pour m'être rendues, et le même domestique les prendra. Voilà qui est arrangé. Demain je saurai le nom de ce directeur; il sera prévenu. Mercredi ou jeudi vous saurez mon adresse, et nous tâcherons de réparer le temps perdu.

Mme d'Houdetot est venue ici de Villeneuve-le-Roi. C'est une sœur à Mme d'Épinay. Nous avons un peu jasé d'elle et de Grimm. Il n'y a pas d'apparence que je revoie mon ami aussitôt que je l'espérais; cela me fâche. Il serait venu ici, et j'aurais eu quelqu'un à qui j'aurais ouvert mon cœur et parlé de vous. Ce cœur est malade, il est rempli de sentiments qui le surchargent et qui n'en peuvent sortir. Je prévois que l'ennui et le chagrin ne tarderont guère à me gagner, et qu'il faudra souffrir ou s'en retourner.

Il y a à Valence, en Dauphiné, un M. Daumont[17] qui me rendrait un grand service, s'il le voulait. J'en attends depuis deux mois des papiers qui compléteraient deux lettres, de seize que j'ai à rendre aux libraires. J'ai prié Le Breton de m'instruire de l'arrivée de ces papiers, de l'argent à toucher, de l'ouvrage à rendre. Les bons prétextes pour retourner à Paris! Ces papiers ne viendront-ils point?

Je travaille beaucoup; mais c'est avec peine. Il est une idée qui se présente sans cesse, et qui chasse les autres: c'est que je ne suis pas où je veux être. Mon amie, il n'y a de bonheur pour moi qu'à côté de vous; je vous l'ai dit cent fois, et rien n'est plus vrai. Si j'étais condamné à rester longtemps ici et que je ne pusse vous y voir, il est sûr que je ne vivrais pas; je périrais d'une ou d'autre façon. Les heures me paraissent longues; les jours n'ont point de fin; les semaines sont éternelles, je ne prends un certain intérêt à rien: si vous éprouvez les mêmes choses, que je vous plains! Mais que fait donc ce Grimm à Genève? qui est-ce qui l'y retient? Encore si je l'avais!

Il n'y a point de doute que si madame votre mère avait eu avec moi les procédés que je méritais, ou je ne serais pas venu ici, ou j'en serais déjà revenu. Mais je me dis: Quand je serais à Paris, qu'y ferais-je? Plus voisin d'elle et ne la voyant pas davantage, je n'en serais que plus tourmenté. Peut-être ajouterais-je à ses peines, par quelque visite inconsidérée? Et votre petite sœur, en avez-vous des nouvelles? Comment se porte-t-elle? Sa santé déjà ébranlée par les peines qu'elle a...

(Le reste de la lettre manque.)


XVIII

À Paris, 9 octobre 1759.

Je revenais chercher mon bouquet, un mot doux, un baiser, une caresse... et vous saviez que j'arrivais, et que c'était le jour de ma fête[18]! et vous vous êtes absentée! mais il n'a pas dépendu de vous de rester; il a fallu suivre. La mauvaise journée que vous aurez passée! Bonsoir, ma chère amie; vous vous portez bien; Clairet me l'a dit; c'est quelque chose. Cela me fait supposer qu'on ne manque pas tout à fait d'humanité. Vous avez envoyé un billet chez Grimm. Mauvaise tête, avez-vous pu penser que j'irais jusque-là? Qu'eussiez-vous fait à ma place? À la vôtre, j'aurais laissé le billet sur mon secrétaire, et moi j'aurais dit en moi-même: Il y aura après-demain quinze jours qu'elle n'a vu ce qu'elle aime; elle a souffert, elle a désiré, elle est inquiète, son premier moment sera pour moi...

Ce n'est pas lui qui m'appelle ici, ma Sophie, c'est vous; oui, c'est vous, croyez-le. Je vous le dis, je le lui dirais à lui-même, et il n'en serait pas fâché. C'est qu'il aime aussi, lui; c'est qu'il y avait huit mois que nous ne nous étions embrassés; c'est qu'il était deux heures et demie quand il est arrivé, et qu'à cinq il était reparti pour l'aller retrouver[19]... J'ai rendez-vous chez lui, au sortir d'ici... Quel plaisir j'ai eu à le revoir et à le recouvrer! Avec quelle chaleur nous nous sommes serrés! Mon cœur nageait. Je ne pouvais lui parler, ni lui non plus. Nous nous embrassions sans mot dire, et je pleurais. Nous ne l'attendions pas. Nous étions tous au dessert quand on l'annonça: C'est monsieur Grimm.—C'est monsieur Grimm! repris-je, avec un cri; et je me levai, et je courus à lui, et je sautai à son cou! Il s'assit, il dîna mal, je crois. Pour moi, je ne pus desserrer les dents, ni pour manger, ni pour parler. Il était à côté de moi. Je lui serrais la main, et je le regardais. Jugez combien je vais être heureux tout à l'heure que je vous reverrai!... Après dîner, notre tendresse reprit; mais elle fut un peu moins muette. Je ne sais comment le Baron, qui est un peu jaloux, et qui peut-être est un peu négligé, regardait cela. Je sais seulement que ce fut un spectacle bien doux pour les autres; car ils me l'ont dit. Enfin, chère amie, il est ici; quand il a su que vous y étiez aussi, il m'a dit: Et que faites-vous donc dans ces champs!...

On en a usé avec nous comme avec un amant et une maîtresse pour qui on aurait des égards; on nous a laissés seuls dans le salon; on s'est retiré, le Baron même. Il faut que notre entrevue l'ait singulièrement frappé. Mais à propos du Baron, le lendemain de son incartade, il entre chez moi le matin, et il me dit: «Il est une mauvaise qualité que j'ai parmi beaucoup d'autres que vous me connaissiez déjà: c'est que, sans être avare, je suis mauvais joueur; je vous ai brusqué hier, bien ridiculement; j'en suis bien taché.» Comment trouvez-vous ce procédé? Très-beau, je pense! Adieu, ma Sophie; estimez le Baron: si vous le connaissiez, vous l'aimeriez trop.


XIX

9 octobre 1759.

La chaleur d'hier au soir est bien tombée. Je ne sens plus ce matin qu'une chose, c'est que je m'éloigne de vous. Tandis que M. de Montamy[20] et le Baron prennent des arrangements pour la distribution d'un cabinet d'histoire naturelle qui est resté enfermé dans des caisses depuis dix ans, je m'amuse à causer encore un moment avec vous. Ne trouvez-vous pas singulier que l'histoire naturelle soit la passion dominante de cet ami? qu'il se soit pourvu à grands frais de tout ce qu'il y a de plus rare en ce genre, et que cette précieuse collection soit restée des années entières dans le fond d'une écurie, entre la paille et le fumier? Les goûts des hommes sont passagers: ils n'ont que des jouissances d'un moment. Ah! chère femme, quelle différence d'un homme à un autre! mais aussi quelle différence d'une femme à une autre!

Adieu, ma tendre amie; vous n'attendiez pas de moi ce billet, il vous en sera plus doux. Je m'en vais, et je souffre; je ne devinais guère hier au soir mon abattement de ce matin. Que serait-ce donc, si j'allais à mille lieues? Que serait-ce, si je vous perdais? mais je ne vous perdrai pas; il faut bien que je le croie, et que je me le dise pour n'être pas fou. Adieu.


XX

9 octobre 1759.

Je suis chez mon ami, et j'écris à celle que j'aime. Ô vous, chère femme, avez-vous vu combien vous faisiez mon bonheur! Savez-vous enfin par quels liens je vous suis attaché? Doutez-vous que mes sentiments ne durent aussi longtemps que ma vie? J'étais plein de la tendresse que vous m'aviez inspirée quand j'ai paru au milieu de nos convives; elle brillait dans mes yeux; elle échauffait mes discours; elle disposait de mes mouvements; elle se montrait en tout. Je leur semblais extraordinaire, inspiré, divin. Grimm n'avait pas assez de ses yeux pour me regarder, pas assez de ses oreilles pour m'entendre; tous étaient étonnés; moi-même j'éprouvais une satisfaction intérieure que je ne saurais vous rendre. C'était comme un feu qui brûlait au fond de mon âme, dont ma poitrine était embrasée, qui se répandait sur eux et qui les allumait. Nous avons passé une soirée d'enthousiasme dont j'étais le foyer. Ce n'est pas sans regret qu'on se soustrait à une situation aussi douce. Cependant il le fallait; l'heure de mon rendez-vous m'appelait: j'y suis allé. J'ai parlé à d'Alembert comme un ange. Je vous rendrai cette conversation au Grandval. Au sortir de l'allée d'Argenson, où vous n'étiez pas, je suis rentré chez Montamy, qui n'a pu s'empêcher de me dire en me quittant: «Ah! mon cher monsieur, quel plaisir vous m'avez fait!» Et moi, je répondais tout bas à l'homme froid que j'avais remué: Ce n'est pas moi; c'est elle, c'est elle qui agissait en moi À huit heures je l'ai quitté. Je suis chez lui[21]; je l'attends, et en l'attendant je rends compte des moments doux qu'ils vous doivent et que je vous dois: mais le voilà venu. Adieu, ma Sophie, adieu, chère femme! je brûle du désir de vous revoir, et je suis à peine éloigné de vous. Demain à neuf heures je serai chez le Baron. Ah! si j'étais à côté de vous, combien je vous aimerais encore! Je me meurs de passion. Adieu, adieu.


XXI

Au Grandval, 11 octobre 1759.

Je vois, ma tendre amie, que Grimm ne s'est pas acquitté bien exactement de sa commission. Je vous écrivais de chez lui avant-hier au soir; vous pouviez avoir ma lettre hier de bon matin, savoir qu'à neuf heures je serais chez le Baron, et me dire un petit mot d'adieu.

Nous dînâmes chez Montamy avec la gaieté que je vous ai dit. À six heures j'étais dans l'allée d'Argenson. Je regardai plusieurs fois sur un certain banc, je regardai aussi aux environs; mais je ne vis ni celle que je désirais, ni celle que je craignais; et je pensai que le temps incertain et froid vous aurait retenue à la maison, que vous y causiez avec le gros abbé[22], et que peut-être il faisait à votre mère des questions auxquelles vous aviez la bonté de répondre pour elle.

Je vous ai promis le détail de ce qui s'est dit entre d'Alembert et moi; le voici presque mot pour mot. Il débuta par un exorde assez doux: c'était notre première entrevue depuis la mort de mon père et mon voyage de province. Il me parla de mon frère, de ma sœur, de mes arrangements domestiques, de ma petite fortune et de tout ce qui pouvait m'intéresser et me disposer à l'entendre favorablement; puis il ajouta (car il en fallait bien venir à un objet auquel j'avais la malignité de me refuser): «Cette absence a dû retentir un peu votre travail—Il est vrai; mais depuis deux mois j'ai bien compensé te temps perdu, si c'est perdre le temps que d'assurer son sort à venir.—Vous êtes donc fort avancé?—Mes articles de philosophie sont tous faits; ce ne sont ni tes moins difficiles ni tes plus courts; et la plupart des autres sont ébauchés.—Je vois qu'il est temps que je m'y mette.—Quand vous voudrez.—Quand tes libraires voudront. Je tes ai vus; je leur ai fait des propositions raisonnables; s'ils tes acceptent, je me livre à l'Encyclopédie comme auparavant; sinon, je m'acquitterai de mes engagements à la rigueur. L'ouvrage n'en sera pas mieux, mais ils n'auront rien de plus à me demander.—Quelque parti que vous preniez, j'en serai content.—Ma situation commence à devenir désagréable: on ne paye point ici nos pensions; celles de Prusse sont arrêtées; nous ne touchons plus de jetons à l'Académie française. Je n'ai d'ailleurs, comme vous savez, qu'un revenu fort modique; je ne dois ni mon temps ni ma peine à personne, et je ne suis plus d'humeur à en faire présent à ces gens-là.—Je ne vous blâme pas; il faut que chacun pense à soi—Il reste encore six à sept volumes à foire. Ils me donnaient, je crois, 500 francs par volume lorsqu'on imprimait, il faut qu'ils me tes continuent; c'est un millier d'écus qu'il leur en coûtera; les voilà bien à plaindre! mais aussi ils peuvent compter qu'avant Pâques prochain le reste de ma besogne sera prêt.—Voilà ce que vous leur demandez?—Oui. Qu'en pensez-vous?—Je pense qu'au lieu de vous fâcher, comme vous fîtes, il y a six mois, lorsque nous nous assemblâmes pour délibérer sur la continuation de l'ouvrage, si vous eussiez fait aux libraires ces propositions, ils tes auraient acceptées sur-le-champ; mais aujourd'hui qu'ils ont tes plus fortes raisons d'être dégoûtés de vous, c'est autre chose.—Et quelles sont ces raisons?—Vous me les demandez?—Sans doute.—Je vais donc vous tes dire. Vous avez un traité avec tes libraires; vos honoraires y sont stipulés, vous n'avez rien à exiger au delà. Si vous avez plus travaillé que vous ne deviez, c'est par intérêt pour l'ouvrage, c'est par amitié pour moi, c'est par égard pour vous-même: on ne paye point en argent ces motifs-là. Cependant ils vous ont envoyé vingt louis à chaque volume; c'est cent quarante louis que vous avez reçus et qui ne vous étaient pas dus. Vous projetez un voyage à Wesel[23], dans un temps où vous leur étiez nécessaire ici; ils ne vous retiennent point; au contraire, vous manquez d'argent, ils vous en offrent. Vous acceptez deux cents louis; vous oubliez cette dette pendant deux ou trois ans. Au bout de ce terme assez long, vous songez à vous acquitter. Que font-ils? Ils vous remettent votre billet déchiré, et ils paraissent trop contents de vous avoir servi. Ce sont des procédés que cela, et vous êtes plus fait, vous, pour vous en souvenir qu'eux pour tes avoir. Cependant vous quittez une entreprise à laquelle ils ont mis toute leur fortune; une affaire de deux millions est une bagatelle qui ne mérite pas l'attention d'un philosophe comme vous. Vous débauchez leurs travailleurs, vous les jetez dans un monde d'embarras dont ils ne se tireront pas sitôt. Vous ne voyez que la petite satisfaction de faire parler de vous un moment. Ils sont dans la nécessité de s'adresser au public; il faut voir comment ils vous ménagent et me sacrifient.—C'est une injustice.—Il est vrai, mais ce n'est pas à vous à le leur reprocher. Ce n'est pas tout. Il vous vient en fantaisie de recueillir différents morceaux épars dans l'Encyclopédie; rien n'est plus contraire à leurs intérêts; ils vous te représentent, vous insistez, l'édition se fait, ils en avancent les frais, et vous en partagez le profit[24]. Il semblait qu'après avoir payé deux fois votre ouvrage ils étaient en droit de le regarder comme le leur. Cependant vous allez chercher un libraire au loin, et vous lui vendez pêle-mêle ce qui ne vous appartient pas.—Ils m'ont donné mille sujets de mécontentement.—Quelle défaite! Il n'y a point de petites choses entre amis. Tout se pèse, parce que l'amitié est un commerce de pureté et de délicatesse; mais les libraires, sont-ils vos amis? votre conduite avec eux est horrible. S'ils ne le sont pas, vous n'avez rien à leur objecter. Savez-vous, d'Alembert, à qui il appartient de juger entre eux et vous? Au public. S'ils faisaient un manifeste, et qu'ils le prissent pour arbitre, croyez-vous qu'il prononçât en votre faveur? non, mon ami; il laisserait de côté toutes les minuties, et vous seriez couvert de honte.—Quoi, Diderot, c'est vous qui prenez le parti des libraires!—Les torts qu'ils ont avec moi ne m'empêchent point de voir ceux que vous avez avec eux. Après toute cette ostentation de fierté, convenez que le rôle que vous faites à présent est bien misérable. Quoi qu'il en soit, votre demande me paraît petite, mais juste. S'il n'était pas si tard, j'irais leur parler. Demain je pars pour la campagne; je leur écrirai de là. À mon retour, vous saurez la réponse; en attendant, travaillez toujours. S'ils vous refusent les mille écus dont il s'agit, moi je vous les offre.—Vous vous moquez. Vous êtes-vous attendu que j'accepterais?—Je ne sais, mais ils ne vous aviliraient pas de ma main.—Dites que je ne m'engage que pour ma partie.—Ils n'en veulent pas davantage, ni moi non plus.—Plus de préface.—Vous en voudriez faire par la suite que vous n'en seriez pas le maître.—Et pourquoi cela?—C'est que les précédentes nous ont attiré toutes les haines dont nous sommes chargés. Qui est-ce qui n'y est pas insulté?—Je reverrai les épreuves à l'ordinaire, supposez que j'y sois. Maupertuis est mort. Les affaires du roi de Prusse ne sont pas désespérées. Il pourrait m'appeler.—On dit qu'il vous nomme à la présidence de son Académie.—Il m'a écrit; mais cela n'est pas M.—Au temps comme au temps. Bonsoir.»

Il était sept heures et demie; l'allée devenait froide; l'architriclin de monseigneur m'attendait; j'avais promis à Grimm qu'il m'aurait entre huit et neuf; nous nous séparâmes donc. Je rentrai au Palais-Royal; je causai environ trois quarts d'heure avec M. de Montamy. Les mœurs furent notre texte; je dis là-dessus bien des choses dont je ne me souviens plus, si ce n'est que les hommes ont une étrange opinion de la vertu; ils croient qu'elle est à leur disposition, et qu'on devient honnête homme du jour au lendemain. Ils gardent leur linge sale tant qu'ils ont des vilenies à faire, et ils en font toute leur vie, parce qu'on ne quitte pas une habitude vicieuse comme une chemise. C'est pis que la peau du centaure Nessus; on ne l'arrache pas sans douleur et sans cris: on a plus tôt fait de rester comme on est. Oh! mon amie, ne faisons point le mal, aimons-nous pour nous rendre meilleurs, soyons-nous, comme nous l'avons été, censeurs fidèles l'un à l'autre. Rendez-moi digne de vous, inspirez-moi cette candeur, cette franchise, cette douceur qui vous sont naturelles. Il y a plus loin de notre état d'innocence actuelle à une première faute que d'une première faute à une seconde, et que de celle-ci à une troisième. Si je vous trompais une fois, je pourrais vous tromper mille; mais je ne vous tromperai jamais. Vous veillez au fond de mon cœur, vous êtes là, et rien de déshonnête ne peut approcher de vous. M. de Montamy me demanda ce que c'était qu'un homme heureux dans ce monde? Et je lui répondis: Celui à qui la nature a accordé un bon esprit, un cœur juste et une fortune proportionnée à son état.—Votre réponse, me dit-il, est celle que me fit un jour M. de Silhouette: il n'était pas alors fort opulent. Le contrôle général était bien loin de lui. Tous ses souhaits se bornaient à 30,000 livres de rente, et il s'écriait: «Si je les ai jamais, je serai bien plus honnête homme.» Si j'avais entendu ce discours de M. de Silhouette, j'en aurais peut-être conclu qu'il était un fripon: il y a de certains aveux sur lesquels on ne risque rien d'enchérir un peu. Tout le monde n'a pas ma sincérité. Quand je médis de moi je ne ménage pas les termes. Je dis ce qu'on peut dire de pis, je ne laisse rien à ajouter à ceux qui m'écoutent; et je me soucie fort peu qu'ils me prennent au mot. Vous surtout, mon amie, je ne veux pas que vous en rabattiez. Si le vice dont je m'accuse n'est pas dans mon cœur, il faut qu'il y en ait un autre dans mon esprit. Si ce principe vous paraît juste, vous m'apprécierez juste, et vous serez demain, après-demain, dans dix ans, également contente ou mécontente de moi. Faites-vous à mes défauts; je suis bien vieux pour me corriger: il vous sera plus facile d'avoir une vertu de plus qu'à moi un vice de moins. Je vaux quelque chose par certains côtés; par exemple, j'ai de l'esprit à proportion de celui qu'on a. Votre sœur m'en donnait quelquefois beaucoup. Avec vous, je sens, j'aime, j'écoute, je regarde, je caresse, j'ai une sorte d'existence que je préfère à toute autre. Si vous me serrez dans vos bras, je jouis d'un bonheur au delà duquel je n'en conçois point. Il y a quatre ans que vous me parûtes belle; aujourd'hui je vous trouve plus belle encore; c'est la magie de la constance, la plus difficile et la plus rare de nos vertus.

Au sortir du Palais-Royal, j'allai chez Grimm. Il n'y était pas; je vous écrivis en attendant qu'il vînt; il ne tarda pas. Nous causâmes de lui, de vous, de votre mère, de moi. Il n'entend rien à cette femme. J'ai apporté ici votre journal; continuez-le-moi: je vous ferai le mien. Il sera peut-être un peu monotone, surtout pendant que les jours continueront d'être pluvieux; mais qu'importe? vous y verrez du moins que mes plus doux moments sont ceux où je pense à vous.

J'ai été occupé toute la matinée d'Héloïse et d'Abélard. Elle disait: «J'aimerais mieux être la maîtresse de mon philosophe que la femme du plus grand roi du monde.» Et je disais, moi: Combien cet homme fut aimé!

Adieu, ma Sophie; je vous embrasse de tout mon cœur.


XXII

Au Grandval, le 15 octobre 1759.

Voilà pour la troisième fois que j'envoie à Charenton, et point de nouvelles de mon amie. Sophie, pourquoi donc ne m'avez-vous point écrit? Le domestique partit avant-hier à deux heures et demie; je lui avais recommandé de mettre mes lettres dans la commode à laquelle je laisserais la clef. À six heures, je pensai qu'il pourrait être revenu. Jamais soirée ne me parut plus longue. Je montai, j'ouvris le tiroir; point de lettres. Je descendis, j'avais l'air inquiet; on s'en aperçut; car tout ce qui se passe dans mon âme on le voit sur mon visage. On causa; je pris peu de part à la conversation; on me proposa de jouer, j'acceptai Au milieu de la partie, je quittai, j'allai voir, et je ne trouvai rien. Je me dis: Apparemment que ce coquin-là se sera amusé à boire, et qu'il ne viendra que bien tard. Tant mieux; je me retirerai de bonne heure; je serai seul; je me coucherai, et je lirai la tête sur mon oreiller.

C'était un grand plaisir que je me promettais; j'étais impatient qu'on eût servi, et qu'on eût soupe, et qu'on remontât. Ce moment enfin arriva; je courus à la commode; je ne doutai point d'y trouver ce que je cherchais, et je fus vraiment chagrin d'être trompé dans mon attente.

Qu'est-ce qui vous a empêchée de vous servir de l'adresse que je vous ai laissée? Vos lettres se seraient-elles égarées? Vous vengeriez-vous de mon silence? Votre dessein serait-il de me faire éprouver par moi-même la peine que vous avez soufferte? Y aurait-il quelque chose de plus étrange que je ne conçois pas? Je ne sais que penser. Nous attendons ce soir un commissionnaire. Il vient de Paris, il passera par Charenton. On lui a recommandé de voir à la poste s'il n'y aurait rien pour le Grandval. Il sera ici sur les sept heures. Il en est quatre. Je patienterai donc encore trois heures. En attendant, je causerai avec mon amie, comme si j'étais fort à mon aise, quoiqu'il n'en soit rien.

Hier, je perdis toute ma matinée, ou plutôt je l'employai bien. Je reçus un billet qui m'appelait à Sussy. Il était d'un pauvre diable qui a imaginé un projet de finance sur lequel il voulait avoir mon avis. C'est une combinaison ingénieuse de loteries et d'actions: il n'y a rien d'odieux; cela pourrait être durable ou momentané. Il en reviendrait au roi cent vingt millions[25]. Les riches ne seraient pas vexés; les pauvres deviendraient propriétaires d'un effet commerçable sur lequel il y aurait un petit bénéfice à faire pour eux. On fut assez surpris de me voir habillé et parti de si grand matin. Je ne doute point que nos femmes n'aient mis un peu de roman dans cette sortie. Je revins pour dîner. Il faisait du vent et du froid qui nous fermèrent. Je fis trois trictracs avec la femme aux beaux yeux d'autrefois; après quoi le père Hoop[26], le Baron et moi, rangés autour d'une grosse souche qui brûlait, nous nous mîmes à philosopher sur le plaisir, sur la peine, sur le bien et le mal de la vie. Notre mélancolique Écossais fait peu de cas de la sienne. «C'est pour cela, lui dit Mme d'Aine, que je vous ai donné une chambre qui conduit de plain-pied de la fenêtre dans le fossé; mais ne vous pressez guère de profiter de mon attention.» Le Baron ajouta: «Vous n'aimez peut-être pas vous noyer; si vous trouvez l'eau froide, père Hoop, allons nous battre.» Et l'Écossais: «Très-volontiers, mon ami, à condition que vous me tuerez.»

On parla ensuite d'un M. de Saint-Germain qui a cent cinquante à cent soixante ans et qui se rajeunit, quand il se trouve vieux[27]. On disait que si cet homme avait le secret de rajeunir d'une heure, en doublant la dose il pourrait rajeunir d'un an, de dix, et retourner ainsi dans le ventre de sa mère. «Si j'y rentrais une fois, dit l'Écossais, je ne crois pas qu'on m'en fit sortir.»

À ce propos il me passa par la tête un paradoxe que je me souviens d'avoir entamé un jour à votre sœur, et je dis au père Hoop, car c'est ainsi que nous l'avons surnommé parce qu'il a l'air ridé, sec et vieillot: «Vous êtes bien à plaindre! mais s'il était quelque chose de ce que je pense, vous le seriez bien davantage.—Le pis est d'exister et j'existe.—Le pis n'est pas d'exister, mais d'exister pour toujours.—Aussi je me flatte qu'il n'en sera rien.—Peut-être; dites-moi, avez-vous jamais pensé sérieusement à ce que c'est que vivre? Concevez-vous bien qu'un être puisse jamais passer de l'état de non vivant à l'état de vivant! Un corps s'accroît ou diminue, se meut ou se repose; mais s'il ne vit pas par lui-même, croyez-vous qu'un changement, quel qu'il soit, puisse lui donner de la vie? Il n'en est pas de vivre comme de se mouvoir; c'est autre chose. Un corps en mouvement frappe un corps en repos et celui-ci se meut; mais arrêtez, accélérez un corps non vivant, ajoutez-y, retranchez-en, organisez-le, c'est-à-dire disposez-en les parties comme vous l'imaginerez; si elles sont mortes, elles ne vivront non plus dans une position que dans une autre. Supposez qu'en mettant à côté d'une particule morte, une, deux ou trois particules mortes, on en formera un système de corps vivant, c'est avancer, ce me semble, une absurdité très-forte, ou je ne m'y connais pas. Quoi! la particule A placée à gauche de la particule B n'avait point la conscience de son existence, ne sentait point, était inerte et morte; et voilà que celle qui était à gauche mise à droite, et celle qui était à droite mise à gauche, le tout vit, se connaît, se sent! Cela ne se peut. Que fait ici la droite ou la gauche? Y a-t-il un côté et un autre dans l'espace? Cela serait, que le sentiment et la vie n'en dépendraient pas. Ce qui a ces qualités les a toujours eues et les aura toujours. Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui vit a toujours vécu, et vivra sans fin. La seule différence que je connaisse entre la mort et la vie, c'est qu'à présent, vous vivez en masse, et que dissous, épars en molécules, dans vingt ans d'ici vous vivrez en détail.—Dans vingt ans c'est bien loin!»

Et Mme d'Aine: «On ne naît point, on ne meurt point; quelle diable de folie!—Non, madame.—Quoiqu'on ne meure point, je veux mourir tout à l'heure, si vous me faites croire à cela.—Attendez: Thisbé vit, n'est-il pas vrai?—Si ma chienne vit, je vous en réponds, elle pense, elle aime, elle raisonne, elle a de l'esprit et du jugement.—Vous vous souvenez bien du temps où elle n'était pas plus grosse qu'un rat?—Oui—Pourriez-vous me dire comment elle est devenue si rondelette?—Pardi, en se crevant de mangeaille comme vous et moi—Fort bien, et ce qu'elle mangeait vivait-il? ou non?—Quelle question! pardi non, il ne vivait pas.—Quoi! une chose qui ne vivait pas, appliquée à une chose qui vivait, est devenue vivante et vous entendez cela?—Pardi, il faut bien que je l'entende.—J'aimerais tout autant que vous me dissiez que si l'on mettait un homme mort entre vos bras, il ressusciterait.—Ma foi, s'il était bien mort, bien mort...; mais laissez-moi en repos; voilà-t-il pas que vous me feriez dire des folies.»

Le reste de la soirée s'est passé à me plaisanter sur mon paradoxe... On m'offrait de belles poires qui vivaient, des raisins qui pensaient, et moi je disais: Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui se font inhumer l'un à côté de l'autre ne sont peut-être pas si fous qu'on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et s'unissent! que sais-je? Peut-être n'ont-elles pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier état. Peut-être ont-elles un reste de chaleur et de vie dont elles jouissent à leur manière au fond de l'urne froide qui les renferme. Nous jugeons de la vie des éléments par la vie des masses grossières. Peut-être sont-ce des choses bien diverses. On croit qu'il n'y a qu'un polype! Et pourquoi la nature entière ne serait-elle pas du même ordre? Lorsque le polype est divisé en cent mille parties, l'animal primitif et générateur n'est plus; mais tous ses principes sont vivants. Ô ma Sophie! il me resterait donc un espoir de vous toucher, de vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de m'unir, de me confondre avec vous quand nous ne serons plus, s'il y avait pour nos principes une loi d'affinité, s'il nous était réservé de composer un être commun, si je devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous, si les molécules de votre amant dissous avaient a s'agiter, à s'émouvoir et à rechercher les vôtres éparses dans la nature! Laissez-moi cette chimère, elle m'est douce, elle m'assurerait l'éternité en vous et avec vous.

Mais il est sept heures, et ce maudit commissionnaire ne paraît pas. Je suis d'une inquiétude extrême. Il est sûr que j'irai demain moi-même à Charenton, à moins qu'un déluge de pluie ne m'en empêche.

Nous avons eu aujourd'hui à dîner Mme d'Houdetot; elle nous est venue de Paris, elle y retourne, et de là à Épinay. Elle aura fait ses bonnes onze lieues. Cette expédition d'Angleterre la tient dans de cruelles alarmes; c'est une femme pleine d'âme et de sensibilité. On parlait du vent sourd et continu qui fait mugir ici les appartements. J'ai dit que le bruit ne m'en déplaisait pas, qu'on en sentait mieux la douceur de l'abri, qu'il berçait, et qu'il inclinait à rêver doucement. «Cela est vrai, a-t-elle répondu, mais je ne l'entends point sans penser que peut-être il écarte les Anglais du détroit et que nous profitons de ce moment pour sortir de nos ports et jeter en Angleterre vingt-deux mille malheureux dont il n'en reviendra pas un.»

Il faut que vous sachiez que parmi ces vingt-deux mille hommes, il y a un M. de Saint-Lambert dont vous m'avez entendu parler souvent avec éloge, que la reconnaissance seule a attaché au prince de Beauveau, et qui le suit; sa perte, si elle arrivait, nous causerait bien des regrets et lui coûterait à elle bien des larmes[28].

Il est neuf heures, nous avons fait un piquet à tourner, où, par parenthèse, j'ai essuyé un coup unique: quatorze d'as, quatorze de rois, sixième majeure, repic et capot en dernier. Notre commissionnaire est de retour. Tous ont reçu des nouvelles, excepté moi. Pas un mot ni de Grimm ni de Sophie. Il est impossible que vous ne m'ayez pas écrit. Il faut ou que mon domestique m'ait trompé et ne soit pas allé à Charenton, ou que le directeur des postes ait refusé mes lettres au commissionnaire, ou qu'il n'ait pas eu de quoi les retirer. Je fais toutes les suppositions qui peuvent me tranquilliser. J'accuse tout, hors vous.

On écrit de Lisbonne à notre voisin M. de Sussy que le roi de Portugal a proposé aux Jésuites de se séculariser; que cinquante ont accepté; que cent cinquante, dont on ignore la distinction, ont été mis sur un bâtiment, on ne sait pour quel endroit, et que quatre, encore détenus dans les prisons, seront suppliciés[29]. Saviez-vous cela? Mais que les Jésuites tuent impunément ou non des rois, qu'eux et les rois deviennent ce qu'ils voudront, et que j'entende parler de mon amie. Où est-elle? que fait-elle? Si mes lettres n'ont pas le même sort que les siennes, elle en aura reçu avant-hier deux à la fois; elle aura aussi celle-ci demain au soir, et peut-être... Mais je n'ose plus me flatter de rien, mon amie. Je suis venu ici pour travailler. Jusqu'à présent j'ai fait assez bien; mais si la tête n'y est plus, que voulez-vous que je fasse du temps? Que vais-je devenir? Si la pluie, dont ce vent bruyant nous menace, pouvait tomber cette nuit! Je passerai donc la journée de demain sans un mot de vous! Le Baron me consulte sur des étymologies chimiques. Il voit que je suis en souci; il me lit des traits d'histoire; il cherche à m'intéresser; mais cela ne se peut; je suis ailleurs. Je vous conjure, mon amie, de me rendre à la campagne, à mes occupations, à la société, aux amusements, à mes amis, à moi-même. Je ne saurais sortir d'ici, et il est impossible que j'y vive si vous m'oubliez. Adieu, cruelle et silencieuse Sophie. Adieu.


XXIII

Au Grandval, le 18 octobre 1759.

Il n'y a sorte d'imaginations fâcheuses qui ne me viennent. Seriez-vous indisposée au point de ne pouvoir tenir une plume? La Touche est-il mort ou bien malade? Votre mère vous a-t-elle défendu de m'écrire? Êtes-vous à Paris? Êtes-vous en province? Quelque accident survenu à Mme Le Gendre ne vous aurait-il point appelée auprès d'elle? N'auriez-vous point envoyé vos lettres chez Grimm? Ne serait-il pas à Épinay? Ces lettres ne seraient-elles point retournées à Charenton, à Paris? Le ciel se fond en eau. Il n'y a pas moyen de s'éclaircir soi-même, ni par un autre. Si le Baron était un homme à qui l'on pût s'ouvrir, on aurait une voiture avec des chevaux et l'on irait à Charenton, peut-être même à Paris. Je vous ai écrit deux fois par la poste à l'adresse de M. La Touche, une troisième fois à votre adresse par un exprès, une quatrième aujourd'hui par un commissionnaire. Voilà ma cinquième lettre; mais que m'importe qu'elle vous parvienne ou non, si elle ne doit point avoir de réponse? Je n'entends non plus parler de Grimm que de vous. Je crois que demain je vous haïrai, et je vous oublierai tous les deux: je vous accorde encore vingt-quatre heures pour vous amender. Il nous est venu aujourd'hui, de Sussy, la compagnie la plus brillante. Il n'a tenu qu'à vous que je fusse charmant. On nous a présenté une Anglaise vraiment anglaise: de grands yeux, un visage ovale, une petite bouche, de belles dents, la taille la plus menue; mais cela est bien raide, bien empesé, bien sérieux. Les hommes jouent au billard, les femmes sont autour de la table verte, et moi je ne sais que faire. Sortir? On ne mettrait pas un chien à la porte. Lire? je ne m'entendrais pas. Causer? je ne saurais m'y résoudre. Travailler? je l'ai essayé inutilement. Je veux lire de vos lettres; mais il ne m'en viendra point; je me le dis; j'en suis convaincu. Avec cela, j'en attends toujours; non, je n'en attends plus. Vous me faites passer de cruels moments. Celle-ci vous parviendra par un ami de la maison, il vous l'enverra. Je vais le charger de prendre votre réponse. Je lui écris pour cela; et voici ce que je lui écris:

«Je vous prie, monsieur, de foire passer cette lettre à son adresse. J'espère qu'on y répondra. En ce cas, vous apporterez vous-même la réponse si vous venez, ou vous la joindrez aux lettres de Mme d'Aine, si votre arrivée ici se différait de plusieurs jours.»

Je le prie aussi de voir chez le directeur de la poste de Charenton. En vérité, mon amie, voici ce qui va arriver: l'impatience me prendra, un beau matin je m'habillerai, et je partirai pour Paris. Ne m'aimez-vous plus? dites-le-moi Vous serait-il arrivé quelque chose que vous rougiriez de m'apprendre? Ne faudra-t-il pas que vous me l'avouiez? Faites-le plus tôt que plus tard. Mais je suis fou; il n'est rien de tout cela; c'est autre chose que je n'entends pas, et qui s'éclaircira sans doute. Adieu! le commissionnaire de Mme d'Aine attend ce billet pour partir. Puisse-t-il être plus heureux que les précédents!


XXIV

Au Grandval, le 20 octobre 1759.

Vous vous portez bien, vous pensez à moi, vous m'aimez, vous m'aimerez toujours. Je vous crois; me voilà tranquille, je renaîs; je puis jouer, me promener, causer, travailler, être tout ce qui vous plaira. Ils ont dû me trouver, ces deux ou trois derniers jours, bien maussade. Non, mon amie, votre présence même n'aurait pas fait sur moi plus d'impression que votre première lettre. Avec quelle impatience je l'attendais! Je suis sûr qu'en la recevant mes mains tremblaient, mon visage se décomposait, ma voix s'altérait; et que si celui qui me l'a remise n'est pas un imbécile, il aura dit: Voilà un homme qui reçoit des nouvelles ou de son père, ou de sa mère, ou de celle qu'il aime. Au même moment je venais de faire partir un billet où vous aurez vu toute mon inquiétude. Tandis que vous vous amusiez, vous ne saviez pas tout ce que mon âme souffrait.

On nous dit ici que Mlle Arnould était une Colette d'opéra maniérée, et d'une naïveté point du tout naïve[30]. Cet on n'est pas toutefois un homme d'un goût bien difficile. Je prétends, par exemple, que quand le devin leur dit:

La bergère un peu coquette
Rend le berger plus constant,

il ne faudrait pas qu'elle se rengorgeât, qu'elle portât la main à sa coiffure, ni qu'elle rajustât son jupon. Pour moi je ne sais qu'en penser, cela peut être bien, cela peut être mal. C'est selon la figure, les circonstances, ce qui a précédé le ton, le caractère du jeu dans les choses les plus légères, ainsi que dans les plus importantes. Il n'y a rien de bien que ce qui est un. Pourquoi ces gentillesses de conversation, qu'on a entendues avec tant de plaisir, s'émoussent-elles quand on les rend? C'est qu'on les présente isolées, c'est que l'intérêt du moment et de l'à-propos n'y est plus. Je sais bon gré à M. de Prisye de vous cultiver; vous lui parlez de moi quelquefois sans doute.

Si vous faites des médiateurs où vous gagnez beaucoup de fiches et peu d'argent, en revanche, je fais des piquets où je perds beaucoup d'argent et peu de fiches; ce sont les marqués qui me ruinent; ils ont des écarts pusillanimes. Moi, je songe à foire beaucoup de mal; eux à s'en garantir.

Je l'ai vu ce papier de Genève[31], vous le verrez aussi et vous direz, comme moi, qu'il a le diable au corps, et qu'il vaut mieux le supprimer que de s'exposer au soupçon de l'avoir fait ou publié. L'auteur n'est pas un homme assez sûr. Les autres ont payé cent fois pour ses folies; pourquoi cela n'arriverait-il pas encore une? Qui est-ce qui peut se promettre de la discrétion de celui qui ne s'est jamais tu, et qui ne risque rien à parler? Où est la précaution qui ne puisse tromper? J'ai appris à me méfier des hasards; il y en a de si bizarres. Par exemple, je vous prédis (puissé-je être un prophète menteur), que ce commerce de lettres perdra votre sœur; je ne sais ni quand ni comment cela se fera; mais le temps amène tout ce qui est possible. Les choses se combinent de tant de façons que l'événement fâcheux a lieu tôt ou tard. Encore si elle aimait! si cette consolation lui était aussi essentielle qu'à nous! si elle avait un engagement de cœur! s'il s'agissait d'adoucir les ennuis de deux amants séparés, d'épancher dans un cœur la tendresse dont on est rempli! mais il n'y a aucun de ces si. En vérité, il y a peu de prudence d'un côté et nulle délicatesse de l'autre; vous ne serez quitte ni envers elle ni envers vous-même, si vous ne la prêchez pas fortement là-dessus, et si ce maudit paquet, qui court après elle, vient à rencontrer son mari. Voyez cependant; rassurez-vous. Les pièges que le sort nous tend sont plus fins, le mal qu'il nous réserve est moins attendu. La circonstance que je crains, c'est celle où elle croira avoir tout prévu, et où elle dormira paisiblement sur ces précautions.

Je ne connais pas Mme de Néeps; mais j'ai vu quelquefois son mari, qui est homme de sens et qui a la réputation d'un homme de bien.

Cela est singulier; entre les raisons que j'imaginais de votre silence, l'indisposition de votre baron m'est venue.... Il a résolu de mourir à votre insu. Pardonnez-lui cette nuit d'alarmes; mais craignez qu'il nous donne quelque jour un fâcheux réveil.

Il est impossible d'être sobre ici; il n'y faut pas penser. J'arrondis comme une boule; je continue à profiter; vous ne pourrez plus m'embrasser. Votre sœur ne me reconnaîtra plus, et... j'allais ajouter la une bonne folie que je vous laisse à deviner....

Adieu, mon amie. Il y a sûrement une de vos lettres à Charenton; demain on me l'apportera, ou on ira la chercher d'ici.

Notre vie est toujours la même. On travaille, on mange, on digère si l'on peut, on se chauffe, on se promène, on cause, on joue, on soupe, on écrit à son amie, on se couche, on dort, on se lève, et l'on recommence le lendemain.

Notre causerie a été fort chaude et fort variée aujourd'hui, M. d'Holbach soutient qu'il ne faut jamais plaisanter au jeu; qu'en pensez-vous? Autre paradoxe: qu'on ne corrige les hommes de rien. Je vois à cela deux choses: l'une, qu'il se fâche aisément quand il perd, et qu'il voudrait bien s'excuser le peu de succès de l'éducation de ses enfants.... Je les ai laissés sur une bonne folie. Ils en ont pour jusqu'à minuit, s'ils le veulent. J'ai dit: Veut-on semer une graine; on défriche, on laboure, on herse. Veut-on planter un arbre; on choisit le temps, la saison; on ouvre la terre, on la prépare; il y a des soins que l'on prend. Quelle est la fleur qui n'en exige pas? Il n'y a que l'homme qu'on produise sans préparation. On ne regarde ni à sa santé ni à celle de la mère; on a l'estomac chargé d'aliments, la tête échauffée de vin; on est épuisé de fatigue; on est embarrassé d'affaires, abattu de chagrins. L'Écossais a dit: «Quand on cherche à les faire sains, on les fait sots.»

Cela est aussi vrai que quand le père et la mère sont innocents tous les deux, on les fait fous. Sans plaisanter, c'est un ouvrage assez important pour y procéder avec quelque circonspection.

Il a fait une après-dînée charmante. Nos jardins étaient couverts d'ouvriers et vivants. J'ai été voir planter des buis, tracer des plates-bandes, fermer des boulingrins. J'aime à causer avec le paysan; j'en apprends toujours quelque chose. Ces toiles qui couvrent en un instant cent arpents de terre sont filées par de petites araignées dont la terre fourmille: elles ne travaillent que dans cette saison et que certains jours.

À gauche de la maison, nous avons un petit bois qui la défend du vent du nord; il est coupé par un ruisseau qui coule naturellement à travers des branches d'arbres rompues, à travers des ronces, des joncs, de la mousse, des cailloux. Le coup d'œil en tout à fait pittoresque et sauvage. C'est là qu'on allait chercher, il y a deux mois, le frais contre les chaleurs brûlantes de la saison. Il n'y a plus moyen d'en approcher; il faut tourner autour et prendre le soleil.

Nous avons été à Amboile[32]: nous avons vu la folie d'un homme à qui il en coûte cent mille écus pour augmenter son château de douze pieds, et nous avons ri. Ce château, avec les eaux qui l'entourent et les coteaux qui le dominent, a l'air d'un flacon dans un seau de glace....

Vous êtes bien hardie de lire deux pages d'une de mes lettres à votre mère; mais cela vous a réussi. À la bonne heure pour cette fois, ma mie; croyez-moi, n'y revenez plus.... Je viens de recevoir votre lettre qui finit par ces mots: «Mercredi, à onze heures. Bonsoir, mon tendre ami; je dors plus d'à moitié, et je ne vous en aime pas moins.» Je me trompe: c'est, mon amie, que je les ai toutes sous les yeux. La dernière est de jeudi, à minuit. Dieu veuille que vous n'en ayez point écrit depuis. M. Hudet m'a fait dire que la première qui lui viendrait sous enveloppe serait renvoyée à Paris. Je me hâte de vous prévenir, adressez dans la suite: A M. Hudet, pour remettre à M. Diderot; ou bien envoyez chez le Baron, ou chez M. d'Aine, maître des requêtes, rue de l'Université, avec mon adresse au Grandval; mais le plus sûr est M. Hudet, pourvu qu'il n'y ait point d'enveloppe: l'enveloppe fait perdre le port au fermier et le bénéfice au directeur. Si ce n'est pas leur compte, ce n'est pas mon intention.

Vos conjectures sur Villeneuve et d'Alembert ne sont pas tout à fait sans fondement. Me voilà hors d'un grand souci. Le paquet errant est arrivé à sa destination; j'y répondrai, au reste, quand j'en aurai le temps et l'espace; je ne saurais m'empêcher de vous dire que la fin celui-ci est de la plus grande beauté. J'en suis touché jusqu'aux larmes. Je coucherai aussi sur cette urne. Adieu, ma tendre, ma respectable amie; je vous aime avec la passion la plus sincère et la plus forte. Je voudrais vous aimer encore davantage, mais je ne saurais.


XXV

Le 30 octobre 1759.

Voici, mon amie, la lettre que je vous ai promise. Ayez la patience de la lire jusqu'à la fin; vous y trouverez peut-être des choses qui ne vous déplairont pas.

Il fit dimanche une très-belle journée; nous allâmes nous promener sur les bords de la Marne; nous la suivîmes depuis le pied de nos coteaux jusqu'à Champigny.

Le village couronne la hauteur en amphithéâtre. Au-dessous, le lit tortueux de la Marne forme, en se divisant, un groupe de plusieurs îles couvertes de saules. Ses eaux se précipitent en nappes par les intervalles étroits qui les séparent. Les paysans y ont établi des pêcheries. C'est un aspect vraiment romanesque. Saint-Maur, d'un côté, dans le fond; Chennevières et Champigny, de l'autre, sur les sommets; la Marne, des vignes, des bois, des prairies entre deux. L'imagination aurait peine à rassembler plus de richesse et de variété que la nature n'en offre là. Nous nous sommes proposé d'y retourner, quoique nous en soyons revenus tous écloppés. Je m'étais fiché une épine au doigt; le Baron était entrepris d'un torticolis, et un mouvement de bile commençait à tracasser notre mélancolique Écossais.

Il était temps que nous regagnassions le salon. Nous y voilà, les femmes étalées sur le fond, les hommes rangés autour du foyer; ici l'on se réchauffe; là on respire. On est encore en silence, mais ce ne sera pas pour longtemps. C'est Mlle d'Holbach qui a parlé la première, et elle a dit:

—Maman, que ne faites-vous une partie?—Non; j'aime mieux me reposer et bavarder.—Comme vous voudrez. Reposons nous et bavardons.

Il est inutile que je vous nomme dans la suite les interlocuteurs, vous les connaissez tous.

—Eh bien! philosophe, où en êtes-vous de votre besogne?—J'en suis aux Arabes et aux Sarrasins[33].—À Mahomet, le meilleur ami des femmes?—Oui, et le plus grand ennemi de la raison.—Voilà une impertinente remarque.—Madame, ce n'est point une remarque, c'est un fait.—Autre sottise; ces messieurs sont montés sur le ton galant.

—Ces peuples n'ont connu l'écriture que peu de temps avant l'hégire.—L'hégire! quel animal est-ce là?—Madame, c'est la grande époque des musulmans.—Me voilà bien avancée; je n'entends pas plus son époque que son hégire, et son hégire que son époque. Ils ont la rage de parler grec.

—Antérieurement à cette époque, c'étaient des idolâtres grossiers; celui à qui la nature avait accordé quelque éloquence pouvait tout sur eux. Ceux qu'ils honoraient du nom de chated étaient pâtres, astrologues, musiciens, poètes, médecins, législateurs et prêtres, caractères qu'on ne trouve guère réunis dans une même personne que chez les peuples barbares et sauvages.—Cela est juste.—Tel fut Orphée chez les Grecs, Moïse chez les Hébreux, Numa chez les Romains.—Point de nouvelles de Paris, mes buis ne seront pas plantés cet automne. Ce Berlize[34] est un baguenaudier. Il m'en faut cent cinquante bottes et il m'en envoie quatre-vingts.—Ces plates-bandes seront fort bien; qu'en pensez-vous?—À merveille.—Je voudrais bien que M. Charon[35] revît son jardin.

—Les premiers législateurs des nations étaient chargés d'interpréter la volonté des dieux, de les apaiser dans les calamités publiques, d'ordonner des entreprises, de célébrer les succès, de décerner des récompenses, d'infliger des châtiments, de marquer des jours de repos et de travail, de lier et d'absoudre, d'assembler et de disperser, d'armer et de désarmer, d'imposer les mains pour soulager ou pour exterminer. À mesure qu'un peuple se police, ces fonctions se séparent... Un homme commande..., un autre sacrifie..., un troisième guérit..., un quatrième, plus sacré, les immortalise... et s'immortalise lui-même.