VI

Victor Hugo. Ses erreurs, inadvertances, réminiscences, énumérations de termes rares, obscurités, jeux de mots, drôleries, etc. Caractéristique de Victor Hugo: force, puissance, amour pour les petits et les humbles; éloge de la bonté. Discours et lettres: abus de l’antithèse. Locutions favorites. Particularités orthographiques, etc.

On peut professer pour un écrivain la plus profonde admiration, sans pour cela se dissimuler ses fautes, et fermer les yeux sur ses inadvertances, ses singularités et bizarreries. C’est d’ailleurs le précepte d’Horace (Art poétique, 351): Ubi plura nitent in carmine...

Victor Hugo (1802-1885), dans son ode Sur le rétablissement de la statue de Henri IV (Odes et Ballades, I, 6, p. 51; Hachette, 1859), confond Ivry-la-Bataille (Eure) avec Ivry-sur-Seine, près de Paris, «faute énorme», qu’il reconnaît d’ailleurs avec bonne grâce à la fin du volume (p. 376).

Dans Le Dernier Chant et Le Génie (Ibid., II, 10, et IV, 6, p. 123 et 195), nous nous heurtons à deux vers bien rugueux et malsonnants:

Fait parler le pardon par la voix des douleurs,

et

Au sénat parla par ta voix.

Mais ces cacophonies sont rares chez notre poète.

Rapprochons ce vers de la même ode Le Dernier Chant (p. 124):

L’éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé,

de ce passage de Namouna d’Alfred de Musset (I, 48; Premières Poésies, p. 346; Charpentier, 1861):

Tu n’es pas remonté, comme l’aigle en son aire

Sans avoir sa pâture, ou comme le tonnerre

Dans sa nue aux flancs d’or, sans avoir foudroyé.

Dans Le Sacre de Charles X (Odes et Ballades, III, 4, p. 144) figure le mot hébreu Sabaoth, qui signifie «des armées» (Cf. Littré), et que le poète emploie ainsi:

Vous êtes Sabaoth, le Dieu de la victoire.

c’est-à-dire: «Vous êtes des armées», ce qui ne s’explique guère.

La même expression, ou une expression encore plus obscure et plus mauvaise, se trouve dans Les Châtiments (I, 6, Le Te Deum... p. 28; Hetzel, s. d.):

... Te Deum! nous vous louons, Dieu fort,

Sabaoth des armées!

Autrement dit: «Des armées des armées», ce qui n’offre aucun sens.

Dans Le Sacre de Charles X encore (Odes et Ballades, même page), le poète formule ainsi notre ancien cri de guerre:

Montjoye et Saint-Denis!

qu’on retrouve d’ailleurs, avec cette même conjonction et, chez plusieurs de nos poètes:

Montjoie et Saint-Denis! Dunois, à nous les chances!

(Casimir Delavigne, Louis XI, III, 13.)

Montjoie et Saint-Denis! Charles à la rescousse!

(Alexandre Dumas, Charles VII, IV, 4.)

Voir aussi François Coppée et Armand d’Artois, La Guerre de cent ans, prologue, sc. 10, et II, 8.

Ainsi présentée, cette locution «ne signifie rien», déclare Littré.

Le vrai cri de guerre de nos pères était Mont-joie, ou bien Mont-joie Saint-Denis. «La Mont-joie Saint-Denis, ou, simplement, la Mont-joie, était le nom de la colline près Paris où saint Denis subit le martyre; ainsi dite, parce qu’un lieu de martyre était un lieu de joie pour le saint qui recevait sa récompense. La Mont-joie Saint-Denis signifie la Mont-joie de saint Denis, selon l’ancienne règle qui rendait le génitif latin par le cas oblique.» Etc. (Littré, art. Mont-joie). Ce sont les nécessités de notre prosodie, l’élision de l’e final de Mont-joie, qui a contraint les poètes à vicier cette locution et à en faire un non-sens.

En parlant de Napoléon, dans Les Deux Iles (Odes et Ballades, III, 6, p. 154), le poète émet cette curieuse réflexion ou supposition, que Dieu a fait naître et mourir Napoléon sur «deux îles isolées»,

Afin qu’il pût venir au monde

Sans qu’une secousse profonde

Annonçât son premier moment,

Et que sur son lit militaire,

Enfin sans remuer la terre,

Il pût expirer doucement.

Ce vers:

Naître, vivre et mourir dans le champ paternel

(Odes et Ballades, V, 3, Au vallon de Cherizy, p. 240),

fait songer au début d’un poème de Sainte-Beuve (Poésies, Les Consolations; VIII, à Ernest Fouinet, p. 225; Charpentier, 1890):

Naître, vivre et mourir dans la même maison.

Mon esprit de Pathmos connut le saint délire

(Odes et Ballades, V, 14, Actions de grâces, p. 264).

D’où peut-être le mot «féroce» de Louis Veuillot sur Victor Hugo: «C’est Jocrisse à Pathmos». (Cf. Émile Faguet, Études littéraires sur le dix-neuvième siècle, p. 165.)

Dans les jolis vers du Pas d’armes du roi Jean (Odes et Ballades, ballade XII, p. 346), le monarque annonce à son grison: «Je te baille, pour ripaille, plus de paille, plus de son, qu’un gros frère ne peut faire de grimaces en priant;» ce qui ne peut guère indiquer quelle est ou quelle sera cette quantité de paille et de son.

Dans les Odes et Ballades encore (Ballade XIII, La Légende de la nonne, p. 351), le grand poète prétend que, tout comme «la nonne aima le brigand»,

On voit des biches qui remplacent

Leurs beaux cerfs par des sangliers.

Mais il omet de nous dire où s’est jamais vu pareil accouplement.

Passons aux Orientales.

Dans Le Feu du ciel (I, 8, p. 20; Hachette, 1858), Victor Hugo décrit un îlot qui fond et s’efface

Comme un glaçon froid.

Un glaçon est-il jamais chaud?

Dans Canaris (II, p. 23), le terme de marine ancre est employé au masculin et avec le sens de grappin, ce qui est doublement étrange:

... Son ancre noir s’abat

Sur la nef qu’il foudroie.

Une ancre ne se jette jamais sur les nefs; c’est le grappin qu’on lance dans ce cas. L’erreur a du reste été rectifiée dans l’édition Hetzel-Quantin.

Dans La Bataille perdue (XVI, p. 78); «ce champ meurtrier» (au singulier) rime avec les étriers (au pluriel), faute qui n’a été corrigée qu’après la mort de Victor Hugo, dans l’édition de l’Imprimerie Nationale, où on lit:

... ces champs meurtriers.

Plus loin (XIX, Sara la Baigneuse, p. 83), le poète nous peint Sara battant

... d’un pied timide

L’onde humide,

comme si l’onde n’était pas toujours humide.

Plus loin encore, dans le même recueil (XXXI, Grenade, p. 114), il dit qu’

Alicante aux clochers mêle les minarets,

lorsque, observe le Guide Joanne (Espagne et Portugal, 1909, p. 295), il n’y a aucun minaret à Alicante.

Dans Navarin (V, 6, p. 45-47), de très nombreuses sortes de bateaux sont énumérées: brûlots, chébecs, yachts, galères, caïques, tartanes, sloops, jonques, goélettes, barcarolles, frégates, caravelles, dogres, bricks, brigantines, balancelles, lougres,

Galéasses énormes,

Vaisseaux de toutes formes,

Vaisseaux de tous climats,

yoles, mahonnes, prames, felouques, polacres, chaloupes, lanches, bombardes, caraques, gabarres, etc.

J’ignore si le grand poète en a oublié quelqu’une, mais on sait combien il se complaisait dans ces kyrielles de termes techniques. On en retrouve chez lui quantité d’exemples, notamment dans La Légende du beau Pécopin (Le Rhin, t. II, chap. 8, p. 69 et suiv.; Hetzel-Quantin, s. d., in-18), où, entre autres listes de mots rares, on voit paraître ou reparaître, parmi les embarcations, les frégatons, felouques, polaques ou polacres, caracores, etc.

La pièce Les Djinns (Les Orientales, XXVIII, p. 103 et suiv.) est un poème des plus curieux, dont les quinze strophes, de huit vers chacune, vont, comme quantité métrique, d’abord crescendo, puis decrescendo. Le poème débute par une strophe dont chaque vers a deux syllabes seulement:

Murs, ville

Et port,

Asile

De mort,

.....

Puis vient une strophe de vers de trois syllabes:

Dans la plaine

Naît un bruit,

C’est l’haleine

De la nuit.

......

Puis quatre syllabes:

La voix plus haute

Semble un grelot.

......

Ensuite une strophe de vers de cinq syllabes, puis une de six, une de sept, une de huit, et une de dix. Arrivés là, nous rétrogradons: une strophe de huit, puis de sept, de six, de cinq, de quatre, de trois et de deux syllabes. C’est un vrai tour de force.

La pièce Lazzara (Ibid., XXI, p. 88-90) a été drôlement parodiée dans le roman de Louis Reybaud, Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des Républiques (chap. 28, Les Infortunes d’une Égérie, p. 270-272; M. Lévy, 1861), où cette Lazzara représente une sorte de Muse du romantisme.

Voici quelques fragments du texte de Victor Hugo:

Comme elle court! Voyez...

Elle est grande, elle est svelte...

Ce n’est point un pacha, c’est un klephte à l’œil noir

Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour l’avoir,

Car la pauvreté l’accompagne;

Un klephte a pour tous biens l’air du ciel, l’eau des puits,

Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis

La liberté sur la montagne.

Et dans Louis Reybaud:

Voyez comme elle engraisse...

Elle est ample, elle est vaste...

Ce n’est pas le bourgeois, c’est le peuple aux faubourgs

Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour débours;

Car la pauvreté l’accompagne.

Le peuple a pour tous biens le vin bleu, l’eau des puits,

Une blouse percée aux deux coudes, et puis

Quelques amis sur la Montagne.

Qu’est-ce que le «nard cher aux époux» dont parle Victor Hugo dans La Prière pour tous (Les Feuilles d’automne, XXXVII, 7, p. 123; Hachette, 1861)?

O myrrhe! ô cinname!

Nard cher aux époux!

Eugène Noël, le savant naturaliste et lettré, ancien bibliothécaire de Rouen, répond à cette question dans sa Vie des fleurs (LXXI, p. 203; Hetzel, s. d.): «L’ancienne médecine, écrit-il, n’a pas connu de plante plus précieuse que la valériane: de quelle maladie n’a-t-elle pas guéri?... De ses racines on tirait autrefois le nard, tant célébré par les poètes...»

Virgile est un des auteurs latins les plus familiers à Victor Hugo, qui, aux approches de la vieillesse, en savait encore par cœur, dit-on, des centaines et centaines de vers. On retrouve trace de cet amour de Victor Hugo pour Virgile dans nombre de ses volumes; — dans Les Feuilles d’automne (38, Pan, p. 130):

Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs;

dans Les Chants du Crépuscule (XXVI, à Mlle J..., p. 233; Hachette, 1861):

Et la haine monte à mon œuvre

Comme un bouc au cytise en fleur;

vers qui rappellent plusieurs passages des Bucoliques (I, 79; II, 63):

... capellæ,

Florentem cytisum et salices carpetis amaras...

Florentem cytisum sequitur lasciva capella.

O Virgile! ô poète! ô mon maître divin!

s’écrie Victor Hugo au début d’une pièce des Voix intérieures (VII, p. 56; Hachette, 1859) consacrée tout entière à Virgile.

Et plus loin (Ouvrage cité, XVIII, p. 80):

Dans Virgile parfois, dieu tout près d’être un ange,

Le vers porte à sa cime une lueur étrange.

«La Bible est son livre. Virgile et Dante sont ses divins maîtres», déclare notre poète, en parlant de lui, dans la préface de Les Rayons et les Ombres (p. 145; Hachette, 1859).

Prenez ce vieux Virgile où tant de fois j’ai lu!...

Lisez mon doux Virgile...

(Ibid., VIII, à M. le D. de ***, p. 183.)

La fin de cette même pièce VIII (p. 184):

Car les temps sont venus qu’a prédits le poète!

Aujourd’hui, dans ces champs, vaste plaine muette,

Parfois le laboureur, sur le sillon courbé,

Trouve un noir javelot qu’il croit des cieux tombé,

Puis heurte pêle-mêle, au fond du sol qu’il fouille,

Casques vides, vieux dards qu’amalgame la rouille,

.................

n’est que la traduction d’un célèbre passage des Géorgiques (I, 493 et suiv.):

Scilicet et tempus veniet, quum finibus illis

Agricola, incurvo terram molitus aratro,

Exesa inveniet scabra robigine pila,

...............

Et «les chiens obscènes» mentionnés dans Luna des Châtiments (VI, 7; p. 198, Hetzel, s. d.) ne sont non plus que la traduction des obscenæque (ou obscenique) canes des Géorgiques (I, 470).

Ces vers des Chants du crépuscule (V, p. 173; Hachette, 1861):

Vous pouvez, ô mon capitaine,

Barrer la Tamise hautaine,

rappellent ceux de Lebrun-Pindare (Odes: Qu’il est un légitime orgueil..., p. 511; Didot, 1858):

En vain la Tamise hautaine

Croit voir aux fastes de la Seine...

Dans Les Rayons et les Ombres (XIX, Ce qui se passait aux Feuillantines..., p. 210; Hachette, 1859):

Nous sommes la nature et la source éternelle

Où toute soif s’épanche.

Ou s’étanche?

L’édition Hetzel-Quantin in-16 donne aussi s’épanche.

Et de sa petitesse étalant l’ironie,

Son pied charmant semblait rire à côté du mien!

(Les Rayons et les Ombres, XXXIV, Tristesse d’Olympio, p. 253.)

Théodore de Banville (Odes Funambulesques, La Tristesse d’Oscar, p. 98; Charpentier, 1883), exagérant cette vision, écrit:

Et qu’enfin ses souliers...

Laissant à chaque pas des morceaux de talon,

Poussaient de grands éclats de rire.

Et Émile Zola, dans ses Contes à Ninon (Le Carnet de danse, p. 52; Charpentier, 1879): «Elle aperçut son pied qui riait dans un rayon de soleil.»

Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l’herbe,

écrit ailleurs Victor Hugo (Les Contemplations, t. I, x, Amour, p. 219; Hachette, 1882).

Toutes les passions s’éloignent avec l’âge,

lit-on dans Tristesse d’Olympio (Les Rayons et les Ombres, XXXIV, p. 256).

Toutes les passions s’éteignent avec l’âge,

a dit Voltaire (Stances et quatrains pour tenir lieu de ceux de Pibrac; Œuvres complètes, t. VI, p. 527; édit. du journal Le Siècle).

La pièce XXXV de Les Rayons et les Ombres, Que la Musique date du seizième siècle (p. 265), se termine par ce vers que certains jugent discutable ou énigmatique:

La musique montait, cette lune de l’art!

Ces vers des Châtiments (Nox, VII, p. 10; Hetzel, s. d.)

Toutes les eaux de ton abîme,

Hélas! passeraient sur ce crime,

O vaste mer, sans le laver!

rappellent ceux d’Alfred de Musset (Premières Poésies, La Coupe et les Lèvres, IV, I; p. 252; Charpentier, 1861):

... La mer y passerait sans laver la souillure,

Car l’abîme est immense, et la tache est au fond.

Dans Les Châtiments encore (Toulon, p. 20):

... Le bandit

.................

Vient, et trouve une main, froide comme un verrou.

Ce verrou fait songer à celui de Ponson du Terrail (Dans le journal La Journée, 14 janvier 1903): «Cet homme est un verrou incarné» (?).

... Ces innocents aux regards de colombe.

(Ibid., Joyeuse Vie, p. 96.)

Des regards de colombe?

Nous retrouvons la même locution dans le volume Le Pape (Un champ de bataille, p. 56; Hetzel-Quantin, s. d., in-16):

... Des petits (enfants) aux regards de colombe.

L’histoire a pour égout des temps comme le nôtre.

(Les Châtiments, III, 13, p. 106.)

Voltaire, en parlant de son époque, a dit, lui aussi: «...Dans ce siècle, l’égout des siècles...» (Relation de la maladie... du jésuite Berthier; Œuvres complètes, t. VI, p. 318; édit. du journal Le Siècle).

Pour attirer les sots qui donnent tête-bêche

Dans tous les vils panneaux...

(Les Châtiments, A un journaliste de robe courte, p. 118.)

Ou tête baissée?

... prendre pour nourricier

Le Crédit mobilier ou le Crédit foncier.

(Ibid., Le Parti du crime, p. 208.)

Vers qui rappelle celui du poète auvergnat Gabriel Marc (Sonnet sur la Frégate amarrée près du pont Royal, dans le volume de M. de Lescure sur François Coppée, p. 372; Lemerre, 1889):

Ta proue est enchaînée, et ta hune contemple

La Caisse des Dépôts et Consignations.

Il y aurait de nombreuses singularités à relever dans le tome I des Contemplations (Autrefois), et aussi beaucoup d’obscurités dans le tome II (Aujourd’hui), qui passe pour un des recueils les plus abstrus de Victor Hugo. Voici quelques emprunts faits à ces deux volumes:

Une eau courait, fraîche et creuse

Sur les mousses de velours.

(Ouvrage cité, t. I, Vieille chanson, p. 78; Hachette, 1882 et 1858.)

Une eau creuse?

Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur,

Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en cœur.

(Ibid., t. I, Premier mai, p. 113.)

Des antres qui clignent leurs sourcils et font la bouche en cœur?

Dans le poème Saturne (Ibid., t. I, p. 202), le poète place l’enfer dans la planète Saturne:

Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,

Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir...

Est-ce bien sûr, et Satan n’aurait-il pas établi son domaine dans un autre astre?

A l’heure où sur le mont lointain

Flamboie et frissonne l’aurore,

Crête rouge du coq matin.

(Ibid., t. I, Magnitudo parvi, p. 302.)

Dans le tome II du même recueil, nous voyons (Pasteurs et Troupeaux, p. 159) la fauvette qui

... met de travers son bonnet.

Plus loin (Ibid., Pleurs dans la nuit, p. 224):

Le cadavre, lié de bandelettes blanches,

Grelotte, et, dans sa bière, entend les quatre planches

Qui lui parlent tout bas.

Un cadavre qui grelotte et qui entend?

Une jeune fille morte dans sa robe d’innocence, c’est une

Ame qui n’a dormi que dans le lit de Dieu.

(Ibid., Claire, p. 244.)

Dans ce poème, Pleurs dans la nuit, déjà mentionné, presque toutes les strophes seraient à citer comme exemples d’obscurités:

L’espace voit sans fin croître la branche Nombre,

Et la branche Destin, végétation sombre,

Emplit l’homme effaré.

(Ibid., p. 234.)

De même, dans Ce que dit la bouche d’ombre, tout serait à citer, et force est de nous restreindre:

L’homme, comme la brute, abreuvé du néant,

Vide toutes les nuits le verre noir du somme.

(Les Contemplations, t. II, p. 366.)

La profondeur disant à la hauteur: Je t’aime!

(Ibid., p. 382.)

Voir aussi, dans ce volume, les pièces intitulées Horror, Dolor, Hélas! tout est sépulcre, Les Mages, etc.

La Légende des siècles, que Théodore de Banville qualifie d’«impeccable» et déclare «la Bible et l’Évangile de tout versificateur français» (Petit Traité de Poésie française, p. 30 et 2), est un des recueils où, dans ses quatre tomes, Victor Hugo a réuni le plus de termes rares, le plus de ces énumérations de vocables étranges, de noms de personnages peu connus ou inconnus, et que le critique Émile Faguet assure qu’il puisait surtout dans le vieux dictionnaire de Moreri. «Moreri est la mine où Victor Hugo descend tous les jours et plusieurs fois par journée. Moreri lui donne l’histoire, qu’il se charge de rendre pittoresque, surtout les noms propres bizarres, étranges, inquiétants, qui réveillent l’attention et la tirent à eux, comme une couleur éclatante tire à elle les yeux.» (Le Temps, 16 juillet 1911, Feuilleton.)

Qu’est-ce que la colline «Callichore»? (La Légende des siècles, La Terre, t. I, p. 24; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)

Et Anax, le géant de Tyrinthe; et Kothos, et

Rhoetus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme;

et Titlis, et Scrops, et Dronte,

Coebès, Géreste, Andès, Béor, Cédalion,

Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion.

(Ibid., Le Titan, t. I, p. 86, 87.)

Mais je ne puis songer à relever tous ces vocables perdus dans le fond ou le tréfonds de l’histoire; d’autant plus qu’il en est, semble-t-il, que le poète forge de toutes pièces, invente à plaisir, celui de Jérimadeth, par exemple, qu’on lit dans Booz endormi. «Le rimeur, chez Victor Hugo, écrit Paul Stapfer (Racine et Victor Hugo, p. 301, note 1), pousse la plaisanterie jusqu’à fabriquer des noms propres de lieux et d’hommes qui n’ont jamais existé. Ce beau vers harmonieux de Booz endormi:

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth,

a enrichi la géographie biblique d’une ville entièrement inconnue de tous les hébraïsants.»

Pour tout dire à ce sujet, il paraîtrait que le poète ayant besoin d’une rime à demandait:

... et Ruth se demandait,

avait écrit en marge de sa copie «rime à dait» ou «à det», et que ce serait l’imprimeur, le compositeur, qui aurait commis la bourde, introduit ce «rime à det», transformé en «Jérimadeth», dans le vers précédent: voilà du moins ce qu’on raconte. (Renseignement verbal.)

Remarquons, sans en citer d’exemples, — ils seraient innombrables, — que Victor Hugo manque rarement de faire rimer hommes autrement qu’avec nous sommes, ombre autrement qu’avec sombre ou nombre, abîme autrement qu’avec sublime ou cime; nue rime presque toujours avec venue ou inconnue, ténèbres avec funèbres, âme avec flamme, horrible avec terrible, insondable avec formidable, etc.; et ces mots: hommes, ombre, sombre, abîme, sublime, etc., coulent sans cesse de sa plume.

Certaines de ses épithètes ont déconcerté plus d’un lecteur:

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle,

(La Légende des siècles, Booz endormi, t. I, p. 53.)

Son lit fut formidable...

(Ibid., Les Sept Merveilles du monde, t. I, p. 268.)

Dans Booz endormi encore (Ibid., t. I, p. 52), Victor Hugo nous représente la terre, à cette époque,

... encor mouillée et molle du déluge.

Si l’on admet que le déluge a eu lieu en l’an 3296 avant Jésus-Christ, ou même 2482, et que Booz vivait vers l’an 1200 (Cf. Bouillet, Atlas universel d’histoire et de géographie, Tables chronologiques, p. 79 et 384; — et Victor Duruy, Histoire sainte, chap. I, p. 6; Hachette, 1846), on conclura que la terre a mis bien longtemps à sécher.

Dans la Première Rencontre du Christ avec le tombeau (Ibid., t. I, p. 58), Victor Hugo dit:

Or, de Jérusalem, où Salomon mit l’arche,

Pour gagner Béthanie, il faut trois jours de marche.

«Chacun de ces vers renferme une grosse erreur, constate M. Jules Hoche (Revue bleue, 16 juin 1894, p. 760). Car la Bible nous apprend que c’est David qui fit transporter l’arche de l’alliance à Jérusalem, et saint Jean dit que Béthanie était à quinze stades de Jérusalem, ce qui est bien la distance de la moderne Béthanie, un pauvre village de fellahs portant le nom arabe d’El-Azarié, et qui est situé à une petite lieue à peine de la Ville Sainte.» On va de Jérusalem à Béthanie «en trois quarts d’heure», dit, de son côté, M. Jean Sigaux, dans L’Intermédiaire des chercheurs et curieux (20 septembre 1911, col. 771).

Signalons aussi ce supplice réservé aux réprouvés, aux damnés:

Ils auront des souliers de feu dont la chaleur

Fera bouillir leur tête ainsi qu’une chaudière.

(La Légende des siècles, L’An neuf de l’hégire, t. I, p. 200.)

Tu rêves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne.

(Ibid., Aymerillot. t. I, p. 229.)

Le roi qui parle ainsi est Charlemagne, mort en 814, et la Sorbonne n’a été fondée qu’en 1253.

Le vide s’est fait spectre et rien s’est fait géant.

(Ibid., Eviradnus, t. II, p. 70.)

Vers qui rappelle certaine description d’un immense hall tracée jadis par le chroniqueur Charles Chincholle (Cf. La Gazette anecdotique, 15 septembre 1890, p. 150): «Un vide ayant cinq étages de haut».

On s’est amusé (Le Cri de Paris, 10 octobre 1909, p. 11) à faire ressortir la singulière amphibologie de ce passage:

Je dédaigne et je hais les hommes, et mon pied

Sent le mou de la fange en marchant sur leurs nuques.

(Ibid., Zim-Zim, t. II, p. 100.)

Dans Les Quatre Jours d’Elciis (IV, ibid., t. II, p. 250), nous trouvons ce vers:

Les yeux sous les sourcils, l’empereur très clément...

N’est-ce pas la place ordinaire des yeux de se trouver sous les sourcils?

... L’hiver se tenait les côtes sur le pôle,

nous dit le poète (Ouvrage cité, Le Satyre, t. III, p. 10), qui a toujours eu un grand faible pour les jeux de mots et calembours.

Ce vers de La Rose de l’Infante (Ibid., t. III, p. 43):

Dont chaque ovige semble au soleil une mitre,

a donné lieu à bien des recherches. C’est une simple coquille: lisez ogive et non ovige. (Cf. l’édit. Hachette, 1862, 1re série, p. 183.)

Dans Le Lapidé (Ibid., t. III, p. 180), on lit:

Ce mage a cet amas d’affreux cailloux pour lit,

Qui le tua vivant et mort l’ensevelit.

Nous verrons plus loin (p. 148) un personnage d’Eugène Scribe se glorifier, à propos d’un lièvre, d’avoir pu, lui aussi, «le tuer vivant».

La Vision de Dante (Ibid., t. IV, p. 139 et suiv.) est encore un des poèmes les plus abstrus, les plus sibyllins qui soient sortis de la toute-puissante imagination de Victor Hugo:

... L’ombre hideuse, ignorée, insondable,

De l’invisible Rien vision formidable,

Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond,

Où dans l’obscurité l’obscurité se fond,

Etc, etc.

C’est dans Les Chansons des rues et des bois qu’apparaît peut-être le mieux la prodigieuse maîtrise de Victor Hugo, cette aisance et cette souplesse acquises en partie à force de travail et de pratique, cette FORCE, cette PUISSANCE, qui est sa caractéristique.

Lamartine ignorant qui ne sait que son âme,

Hugo puissant et fort, Vigny, soigneux et fier,

a très exactement dit Sainte-Beuve (Poésies complètes, Pensées d’août, A M. Villemain, p. 377-378; Charpentier, 1890).

C’est aussi dans Les Chansons des rues et des bois que notre poète s’est le plus volontiers livré à sa passion pour les jeux de mots, les concetti, plaisanteries et drôleries, fréquents mélanges de Dante et de Turlupin.

... j’irai

Faire expliquer aux hochequeues

Le latin du Dies Iræ?

(Les Chansons des rues et des bois, p. 39; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)

On entendait Dieu dès l’aurore

Dire: As-tu déjeuné, Jacob?

(Ibid., p. 57.)

Saint Roch, et son chien saint Roquet.

(Ouvrage cité, p. 100.)

Je m’appelle Bouteille à l’encre;

Je suis métaphysicien.

(Ibid., p. 115.)

Toute la nef, d’aube baignée,

Palpitait d’extase et d’émoi.

— Ami, me dit une araignée,

La grande rosace est de moi.

(Ibid., p. 202.)

Le mouton disait: Notre Père,

Que votre sainfoin soit béni!

(Ibid., p. 202.)

Un oiseau vient boire l’eau tombée dans une feuille, il

Prit la goutte d’eau qui brilla:

La plus belle feuille du monde

Ne peut donner que ce qu’elle a.

(Ibid., p. 205.)

Etc., etc.

Une autre caractéristique de Victor Hugo, c’est son amour pour les petits, les humbles, les faibles, les vaincus, — la bonté, en d’autres termes. Nous trouvons maintes traces de ce sentiment dans L’Année terrible.

Faible, à ceux qui sont forts j’ose jeter le gant.

Je crie: Ayez pitié!

(Page 203; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)

Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie

M’attirent; je me sens leur frère...

(Page 231.)

Fréquemment, Victor Hugo a fait l’éloge, le plus grand éloge de la bonté. Voyez sa célèbre pièce Le Crapaud (dans La Légende des siècles, t. IV, p. 135):

Quiconque est bon voit clair dans l’obscur carrefour;

Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage,

La bonté, qui du monde éclaire le visage,

La bonté, ce regard du matin ingénu,

La bonté, pur rayon qui chauffe l’inconnu,

Etc., etc.

Et dans Le Pape (p. 86; Hetzel-Quantin, s. d., in-16):

La haine est un vent sombre et pestilentiel;

Aimez, aimez, aimez, aimez, — soyez des frères.


J’ai vécu; j’ai penché ma tête

Sur les souffrants, sur les petits.

(Les Quatre Vents de l’esprit, t. II, Le Livre lyrique, p. 50; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)

«Pour nous, dans l’histoire, où la bonté est la perle rare, qui a été bon passe presque avant qui a été grand.» (Les Misérables, 4e partie, livre I, chap. 3; t. IV, p. 22; Hachette, 1881.)

«Il n’y a sous le ciel qu’une chose devant laquelle on doive s’incliner, le génie, — et qu’une chose devant laquelle on doive s’agenouiller, la bonté.» (Choses vues, 1877, p. 366, in fine; Charpentier, 1888.)

De L’Année terrible, où (p. 244) le général Trochu est qualifié de:

Participe passé du verbe Tropchoir,

rappelons cette magnifique apostrophe (p. 273):

Nous n’avons pas encor fini d’être Français;

Le monde attend la suite et veut d’autres essais;

Nous entendrons encor des ruptures de chaînes,

Et nous verrons encor frissonner les grands chênes.

Et sur les brigandages des Allemands en 1870 (p. 84):

En somme, on dévalise un peuple au coin d’un bois.

On détrousse, on dépouille, on grinche, on rafle, on pille.

Peut-être est-il plus beau d’avoir pris la Bastille.

Encore des badinages et de plaisantes saillies:

Qui chante là? Le rossignol.

Les chrysalides sont parties.

Le ver de terre a pris son vol

Et jeté le froc aux orties...

Le bourdon, aux excès enclin,

Entre en chiffonnant sa chemise;

Etc., etc.

(L’Art d’être grand-père, p. 19; Hetzel-Quantin, s. d.)

... Il vous semble

Que l’alphabet lui-même entre vos pattes tremble,

Que l’F et que le B vont se prendre de bec,

Que l’O tourne sa roue aux cornes de l’Y,

Horreur! et qu’on va voir le point, bille fatale,

Tomber enfin sur l’I, ce bilboquet tantale!

(L’Ane, p. 119; Hetzel-Quantin, s. d.)