CHAPITRE VIII
DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR LE CŒUR.

La paix de l'âme est, dans ce monde, le bonheur suprême. Ce bonheur, on peut le goûter dans la simplicité de son cœur, si, en s'éloignant du tumulte du monde, on sait borner ses vœux et son ambition, se soumettre aux décrets du ciel, juger avec indulgence tout ce qui se passe autour de soi, et se réjouir des harmonies de la nature, du mugissement des cascades, de la fraîcheur des bois et du soupir des vents.

Quelle sérénité dans nos sentiments quand les orages de la vie sont passés, quand tout ce qui nous attristait s'évanouit, quand autour de nous règnent l'amitié, la paix, l'innocence et la liberté! Alors même que le cœur est agité, on peut se plaire encore dans la solitude. Une douce mélancolie est préférable aux jouissances terrestres, et une larme d'amour vaut mieux que l'univers entier.

Pour comprendre cette félicité de la solitude, il faut aimer à contempler les merveilles de la création, depuis ses beautés grandioses jusqu'à l'humble fleur des champs; il faut pouvoir jouir de tout ce qui agrandit l'âme et de tout ce qui lui offre quelques riantes images. Ces jouissances n'appartiennent point exclusivement aux âmes fortes, aux imaginations ardentes, aux esprits d'une trempe vive et délicate; elles appartiennent aussi aux personnes d'un caractère froid, qui, souvent, accusent les autres d'exagérer l'expression de leurs sensations. Seulement, il faut pour celles-ci ménager les teintes et les effets de lumière; car, par la raison qu'elles sont moins frappées de ce qui est mal, elles sentent moins vivement aussi le beau et le bien.

Dans la solitude, une grande partie des jouissances du cœur viennent de l'imagination. L'aspect d'une contrée pittoresque, le vert feuillage des bois, le murmure des eaux, le bruissement des arbres, le chant des oiseaux et les contours d'un horizon lointain absorbent souvent l'âme à tel point que toutes nos pensées deviennent autant de sensations. Notre âme s'émeut alors, et aspire à tous les sentiments honnêtes: c'est un des effets du magique pouvoir de l'imagination. Si tout ce qui nous environne est libre et paisible, l'imagination répand sur tout ce que nos regards embrassent des teintes riantes et un prestige charmant. Ah! quand on connaît la mélancolie philosophique qu'inspire la solitude, il est facile de renoncer aux plaisirs bruyants et aux assemblées tumultueuses. Les rocs escarpés, les ombres profondes des forêts, les points de vue attrayants ou majestueux excitent tour à tour en nous une sorte de crainte religieuse ou un doux transport. La douleur se dissipe peu à peu dans ces graves ou riantes émotions et se change en une paisible rêverie. La solitude et le silence de la nature font ressortir chacun des objets qui fixent notre attention; notre sensibilité est plus vive, notre surprise plus grande et notre plaisir plus profond.

Je connaissais depuis longtemps quelques-unes des plus magnifiques beautés de la nature, lorsque je vis pour la première fois un jardin anglais près de Hanovre, et un autre près de Marienwerder; j'ignorais encore l'art de transformer par une sorte de création des collines sablonneuses en un frais paysage; cet art admirable réveille dans le cœur de celui qui a conservé le goût des charmes de la nature toutes les jouissances que la solitude et la paix des champs peuvent procurer. Je ne me rappelle jamais sans un sentiment de reconnaissance le jour où j'entrai dans le jardin de mon défunt ami M. Hinuber. Je venais d'arriver à Hanovre, j'éprouvais un amer regret d'être éloigné de ma patrie, et ce jour-là j'oubliai mes regrets et ma patrie.

Je ne savais pas qu'il fût possible de représenter dans un espace aussi restreint la variété charmante et la noble simplicité de la nature. Une telle conception est née d'un pur et délicat sentiment des beautés de la nature, et des effets qu'une chaste imagination produit sur le cœur. Hirschfeld, ce philosophe aimable et attrayant, ce grand peintre de la nature, est le premier qui ait fait connaître en Allemagne les jardins anglais, et il a rendu par là un remarquable service à ses compatriotes.

Il existe encore çà et là des jardins moitié anglais, moitié allemands, dont la bizarre distribution nous fait sourire de pitié; mais ils peuvent être pour nous un objet de comparaison avantageux. Comment garder son sérieux en voyant ces forêts de peupliers qui suffiraient à peine à chauffer un poêle pendant une journée, ces espèces de taupinières qu'on décore du nom de montagnes, ces ménageries qui renferment des animaux sauvages et apprivoisés peints sur des feuilles de fer-blanc, ces ponts jetés sur des rivières qu'une couple de poulets mettrait à sec, et ces poissons de bois dans des canaux que l'on remplit d'eau chaque matin au moyen d'une pompe? Un tel travail est certainement pire que ce qui était produit jadis par le mauvais goût de nos ancêtres. Mais si, dans le jardin de M. Hinuber, j'éprouve à chaque regard une pensée pieuse; si chaque point de vue m'émeut; si de chaque côté je découvre une nouvelle scène; si enfin je ne suis jamais allé là sans que mon cœur s'y sentît soulagé, irai-je examiner si tous ces massifs d'arbres pourraient être disposés autrement, et les froides plaisanteries des gens qui ne se lassent pas de vanter leur goût particulier diminueront-elles le plaisir que je goûte dans une telle enceinte?

Partout où nous découvrons une image de repos, soit par une œuvre de l'art, soit par une création de la nature, elle répand le calme dans notre esprit, et c'est un bienfait que nous devons à l'imagination. Si de toutes parts une douce paix s'offre à moi sous les formes les plus agréables; si un séjour champêtre absorbe mes facultés et réprime les pensées qui pourraient m'affliger; si le charme de la solitude maîtrise peu à peu mon âme, et n'y laisse entrer que des idées de bienveillance, d'amour et de satisfaction, je dois remercier Dieu de m'avoir doué de cette imagination, qui souvent, à la vérité, jette le trouble dans mon existence, mais qui du moins me fait trouver dans la solitude un asile auquel je m'attache et d'où je contemple avec plus de tranquillité la tempête à laquelle je viens d'échapper [23].

La solitude, a dit un célèbre écrivain anglais, inspire une certaine terreur au premier abord, parce que tout ce qui entraîne avec soi l'idée de la privation est effrayant, et par là même sublime, comme le vide, l'obscurité, le silence. En Suisse, et notamment aux environs de Berne, les Alpes, vues de loin, offrent un tableau d'une incroyable magnificence; de près, elles ne présentent à l'âme que des images terribles, mais magnifiques. A une certaine distance, lorsqu'on voit s'élever devant soi ces masses gigantesques, échelonnées l'une sur l'autre, on est frappé de cette grandeur qui se rapproche de l'infini; l'éclat étincelant de cette chaîne de rocs tempère l'impression saisissante que ses proportions doivent faire sur nous, et lui donne un aspect plus agréable qu'effrayant; mais on ne peut s'approcher pour la première fois des Alpes sans éprouver une sorte de frisson involontaire. On contemple avec frayeur ces glaces éternelles, ces abîmes béants, ces gouffres ténébreux, les torrents qui se précipitent du haut des montagnes, les noires forêts de sapins qui en recouvrent les flancs et les rocs, que le temps a détachés de leur cime, et précipités au bord de la vallée. Comme mon cœur battait, quand, pour la première fois, je gravis un sentier tortueux qui me conduisait vers ces déserts! De nouvelles montagnes s'élevaient sans cesse au-dessus de moi, et la mort me menaçait à chaque pas; mais aussi quelle exaltation d'esprit on éprouve lorsque, seul au milieu de ces grandes scènes de la nature, on en vient à songer au néant des grandeurs humaines et à la faiblesse des rois!

L'histoire de la Suisse nous prouve que les habitants de ces montagnes ne sont pas des hommes d'une trempe ordinaire. La hardiesse est innée dans leur cœur, la liberté donne des ailes à leurs pensées; ils foulent aux pieds la tyrannie et les tyrans. Tous les Suisses pourtant ne sont pas libres; mais tous sont enthousiastes de la liberté, chérissent leur patrie, et remercient Dieu de la tranquillité dont ils jouissent à l'ombre de leurs vignes ou de leurs forêts.

Les districts les plus sauvages des Alpes, de la Suisse, sont habités par des hommes rudes, mais généreux; un ciel sévère leur donne des formes agrestes, mais la vie pastorale adoucit leur caractère. Un Anglais a dit que celui qui n'a jamais entendu résonner la foudre dans les Alpes, ne peut avoir une idée du fracas qu'elle produit en retentissant sur tous les points de l'horizon. Aussi les gens de ces montagnes, qui n'ont jamais vu de plus belles maisons que leurs cabanes, ni d'autres contrées que la leur, regardent-ils le reste du monde comme une terre qui présente le même caractère sauvage et qui est traversée par les mêmes tempêtes.

Mais, de même qu'après un orage le ciel s'est rasséréné peu à peu, de même dans la tête et dans le cœur du Suisse, la douceur succède à l'emportement, et la générosité à la fureur. C'est ce que je puis démontrer facilement par des faits.

Un de ces enfants des Alpes, le général Reding, né dans le canton de Schwytz, était entré dès sa jeunesse dans les gardes suisses, au service des rois de France, et il y avait acquis le grade de lieutenant général; le séjour de Paris et de Versailles ne l'avait point changé: il était toujours Suisse. Les nouveaux règlements auxquels la cour de France voulut astreindre, en 1764, les compagnies helvétiques, excitèrent dans le canton de Schwytz un vif mécontentement. On disait que ce règlement attentait aux anciens priviléges, et l'on rendait le général Reding responsable de cet acte. Dans ce même temps, madame Reding, qui habitait le pays, y faisait des recrues; mais tout le monde se révoltait en entendant battre le tambour français, et le magistrat, craignant que l'irritation du peuple n'entraînât quelques désordres, défendit à madame Reding de continuer ses levées. Mais elle demanda que cet ordre lui fût signifié par écrit, et les magistrats n'ayant pas osé rompre si ouvertement avec la France, elle agit comme si nulle défense ne lui avait été notifiée. Cette hardiesse augmenta l'animosité des habitants du canton. On convoqua une assemblée pour délibérer sur ce qui se passait, et madame Reding fut sommée de comparaître devant cette assemblée. Le tambour, dit-elle, ne cessera de battre que lorsque vous m'aurez donné un écrit qui justifie mon mari à la cour, s'il ne parvient pas à compléter ses recrues. On accéda à sa demande, et l'on enjoignit au général de défendre les intérêts de la patrie auprès du gouvernement français. Après avoir pris cette mesure, les habitants de Schwytz s'attendaient à recevoir des nouvelles favorables de Paris; mais ils furent trompés dans leur espoir. Alors ceux qui avaient quelque autorité, ne gardant plus aucune réserve, déclarèrent de tous côtés que le nouveau règlement mettait en péril la religion et la liberté. Le mécontentement général se changea aussitôt en fureur. On convoqua une nouvelle assemblée où l'on prit la résolution de ne fournir désormais aucune troupe au roi de France. Le traité de 1715 fut arraché des registres publics, et l'ordre fut intimé au général Reding de rentrer immédiatement en Suisse avec ses soldats, sous peine d'être exilé à perpétuité. Reding obtint du roi un congé pour lui et les siens, et s'en revint dans son pays. Il entra dans Schwytz à la tête de ses compagnies, tambour battant et enseignes déployées. Arrivé à l'église, il déposa son étendard devant le maître-autel, s'agenouilla, rendit grâces à Dieu; puis, prenant congé de ses soldats, qui pleuraient en se séparant de lui, il leur donna la solde qui leur était due, et leur fit présent de leurs armes et de leurs habits. Les Suisses étaient dès ce moment maîtres de cet homme, que l'on regardait comme un traître, que l'on accusait d'avoir soutenu le nouveau règlement de Versailles, et d'avoir par là porté un coup funeste à son pays. Reding fut sommé de rendre compte de sa conduite devant les États assemblés. Il savait que dans une pareille circonstance toute éloquence échouerait contre les préventions populaires; il se contenta de dire brièvement et sèchement que tout le monde connaissait la manière dont toutes les choses s'étaient passées, et qu'il ne pouvait être blâmé ni de la promulgation du nouveau règlement ni du congé qu'il avait reçu. «Le traître ne veut donc pas avouer son crime! s'écrièrent quelques furieux; qu'on le pende à l'arbre le plus proche, qu'on le mette en pièces!» Et ces cris de rage furent répétés par un grand nombre de spectateurs. Cependant Reding restait calme et paisible. Une troupe de paysans, plus ardents que les autres, montèrent sur la tribune, où il se tenait debout près des magistrats. Il pleuvait; un jeune homme éleva un parapluie sur la tête de Reding, qui était son parrain. Un paysan brisa ce parapluie avec fureur en s'écriant: «Que le scélérat se tienne à découvert!» La même rage s'empare du jeune homme: «Ah! dit-il, je ne savais pas que mon parrain eût trahi son pays. S'il en est ainsi, donnez-moi une corde, que je l'étrangle.» Les membres du conseil se réunissent en cercle autour du général, et le conjurent, les mains jointes, de reconnaître qu'il ne s'est pas opposé assez fortement aux innovations de Versailles, et de sauver sa vie en offrant ses biens pour réparer la faute qu'il a commise. Reding sort du cercle d'un air grave et imposant, et demande le silence. Tout le monde s'attend à un aveu, et plusieurs des assistants se réjouissent de pouvoir pardonner: «Mes chers compatriotes, dit le général, vous savez que j'ai servi le roi de France pendant quarante-deux ans. Vous savez, et plusieurs d'entre vous en ont été témoins, combien de fois j'ai marché au-devant de l'ennemi et comment je me suis conduit dans mainte bataille. J'ai regardé chacun de ces jours de combat comme pouvant être le dernier de ma vie. Eh bien! je vous déclare ici, à la face du ciel qui voit tout, qui m'entend et qui est votre juge à tous, que jamais je ne m'avançai contre l'ennemi avec une conscience plus pure que celle avec laquelle je marcherai aujourd'hui à la mort, si vous m'y condamnez, parce que je ne veux pas me reconnaître coupable d'un crime que je n'ai point commis.» La dignité qu'il mit dans ces paroles, l'éclatante sincérité qui se peignit sur ses traits, calmèrent l'assemblée, et il fut sauvé. Quelques jours après, il quitta le canton avec son épouse. Elle entra dans un couvent de religieuses à Uri, et lui passa deux années dans une retraite profonde. Cependant les préventions de ses compatriotes s'apaisèrent. Il revint au milieu d'eux et paya leur ingratitude par d'importants services. Chacun reconnut son intégrité, et, pour le dédommager de l'injustice qu'il avait subie, on le nomma landamman, c'est-à-dire premier magistrat du canton, et trois fois de suite il fut, chose rare, maintenu par l'élection du peuple dans cette dignité.

Tel est l'habitant des Alpes et de la Suisse. Par l'effet de la solitude et de l'imagination, son caractère tour à tour violent et tendre présente les mêmes vicissitudes que le climat sous lequel il vit.

Si l'aspect continuel d'une nature sauvage donne aux Suisses une apparente grossièreté, ils doivent à cette même nature cette douceur, cette bonté d'âme que le calme des champs et la contemplation des riantes beautés de la création donnent aux hommes de tous les pays. Des Anglais ont dit qu'en Suisse la nature est trop grande et trop majestueuse pour que le pinceau le plus habile puisse la reproduire fidèlement. Mais quelle jouissance on éprouve sur ces coteaux romantiques, dans ces fraîches vallées, au bord de ces lacs limpides! C'est là qu'on peut observer la nature de près; c'est là qu'elle se montre dans toute sa grâce et toute sa splendeur. Si la vue de ces forêts helvétiques, où s'élèvent le chêne et le sapin majestueux, ne vous satisfait pas, non loin de là vous pouvez trouver le myrte au léger feuillage, l'amandier, le jasmin, le grenadier et les collines revêtues de pampre. Dans aucun pays du monde la nature n'est plus variée qu'en Suisse, et c'est le délicieux paysage de Zurich qui a inspiré à Gessner ses idylles mélodieuses.

Une nature grandiose agite le cœur, l'élève et l'enflamme. Elle émeut plus parfaitement l'imagination qu'un riant paysage, de même que la nuit nous offre un spectacle plus imposant et plus solennel que le jour. Quand on vient de Frascati, le long des bords du lac de Nemi, que des montagnes et des forêts environnent de tous côtés, et dont les vents ne sillonnent jamais la paisible surface, on dit avec le poëte anglais: La noire mélancolie réside ici dans le silence de la mort et dans un effrayant repos; son image attriste la nature, ternit l'éclat des fleurs et flétrit le vert feuillage. Mais quelle sérénité et quelle douce joie on éprouve quand du jardin des Capucins, près d'Albano, on voit devant soi le lac paisible avec les montagnes et les forêts qui l'entourent et le château de Gandolfo! D'un côté, Frascati et ses maisons de campagne; de l'autre, la jolie ville d'Albano, le village et le château de la Riccia avec leurs coteaux couverts de vignes; plus loin, les larges plaines de la Campanie, où s'élève Rome, l'antique maîtresse du monde, et à l'horizon les hauteurs de Tivoli, les Apennins et la mer Méditerranée.

C'est ainsi que des points de vue sauvages ou riants exercent une vive action sur le cœur. Les uns inspirent un sentiment d'effroi; les autres font naître en nous d'agréables sensations. Mais tous élargissent la sphère de notre existence, et nous donnent une plus grande jouissance de nous-mêmes.

Pour éprouver ces nobles sensations, il n'est cependant pas nécessaire de parcourir les sites solitaires de la Suisse et de l'Italie. Sans s'en aller, comme le poëte Kleist, le long des montagnes, à la recherche des inspirations poétiques, on peut très-bien ressentir l'influence que la nature exerce sur le cœur et sur l'imagination. Si l'esprit qui essaye de comprendre, de mesurer l'espace, ne se perd pas dans le vague de l'immensité; si, dans une ardente émotion, on n'en vient pas à s'imaginer qu'on est le maître de la terre, qu'on possède la faculté de créer et de détruire; si l'on n'a pas, comme Lavater et Rousseau, de merveilleuses visions, l'aspect d'un frais paysage, la pureté de l'air, l'azur du ciel, nous causent un bien-être moral qui nous fait paraître le chemin trop court [24]. L'éloignement de tout ce qui nous rappelle notre dépendance, notre emploi de chaque jour et nos occupations obligées, nous donne une hardiesse de pensée, une ardeur d'imagination qui ravivent l'esprit et enchantent le cœur.

Avec une imagination jeune et riante, on peut se trouver plus heureux dans une prison obscure qu'on ne le serait sans imagination dans la plus belle contrée. Mais, sans être doué de cet heureux don de la nature, on peut encore, dans le calme de la vie champêtre et à l'aspect des travaux rustiques, éprouver les plus pures jouissances du cœur. Qui n'a reconnu, dans certains moments d'ennui, le magique pouvoir des plaisirs du paysan, et le bonheur qu'on goûte à partager sa franche gaieté? Avec quelle franche cordialité on lui tend la main! avec quelle sympathie on écoute ses discours naïfs! Tout ce qui nous entoure alors devient intéressant et attrayant pour nous; nos penchants secrets s'épurent, s'améliorent par cette douce influence. Il est encore à la campagne des joies réelles pour celui qui n'en trouve plus à la ville.

En revenant dans sa patrie, après de longs voyages, Bernardin de Saint-Pierre s'exprime ainsi: «Ce n'est qu'à la campagne qu'on jouit des biens du cœur, de soi-même, de sa femme, de ses enfants, de ses amis. En tout, la campagne me semble préférable aux villes; l'air y est pur, la vie riante, le marcher doux, le vivre facile, les mœurs simples et les hommes meilleurs. Les passions s'y développent sans nuire à personne. Celui qui aime la liberté n'y dépend que du ciel. L'avare en reçoit des présents toujours renouvelés; le guerrier s'y livre à la chasse; le voluptueux y place ses jardins, et le philosophe y trouve à méditer sans sortir de chez lui.» Ailleurs il dit: «Je préférerais, de toutes les campagnes, celle de mon pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé. Il est dans le lieu natal un attrait caché, je ne sais quoi d'attendrissant, qu'aucune fortune ne saurait donner, et qu'aucun pays ne peut rendre. Où sont ces jours du premier âge, ces jours de plaisirs sans prévoyance et sans amertume? La prise d'un oiseau me comblait de joie. Que j'avais de plaisir à caresser une perdrix, à recevoir ses coups de bec, à sentir dans mes mains palpiter son cœur et frissonner ses plumes! Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut aimable, et les prairies où il courut, et le verger qu'il ravagea!»

Ces sentiments gravent à jamais dans notre cœur le souvenir de notre séjour à la campagne, de ces jours heureux où nous parcourions les sites solitaires de la terre natale. Aussi, à tout âge, dans chaque pays, au simple aspect d'un arbre vert, dans la liberté et le calme des champs, notre âme sera tendrement émue, et nous nous écrierons avec l'orateur sacré: «Qu'il est heureux, le mortel sage qui sait jouir paisiblement d'une dignité indépendante de tout ce qui l'entoure! Ah! combien le calme qu'il goûte est préférable au vain éclat et au tumulte du monde! Combien de nobles et généreux sentiments se développent dans la retraite, qui, dans le tourbillon des affaires, resteraient cachés au fond de l'âme!»

O mon cher Zollikofer, j'ai compris à la campagne, au sein de la vie domestique, ces vérités que tu proclamais à Leipzig du haut de la chaire, ces vérités que tu ne puisais point dans les froids axiomes de la théologie, mais dans la sensibilité de ton cœur. J'ai reconnu, comme tu nous le disais, que l'homme d'affaires peut oublier dans la solitude les soucis qui l'agitent; que s'il ne parvient pas à les bannir entièrement, il peut les déposer dans le sein d'un ami; que son cœur consolé s'ouvre alors à l'espérance, que son visage s'épanouit, et que ses chagrins s'éloignent jusqu'à ce qu'il ait recueilli assez de forces pour les supporter ou pour y trouver un remède. J'ai vu le savant se dérober à ses laborieuses recherches, sortir du labyrinthe où l'étude le conduisait, et découvrir dans l'innocente simplicité des siens plus de calme et de vérité, plus d'aliment pour son esprit et pour son cœur que dans toutes les profondeurs de l'art et de la science. C'est dans ce cercle intime que chacun trouve les suffrages qu'il mérite, et obtient l'approbation des personnes dont il tient à posséder l'estime; c'est là que l'âme affligée reprend une nouvelle vigueur, que l'esprit qui s'égare apprend à rentrer dans la bonne voie, que le caractère indolent se réveille de sa léthargie, c'est là que nos anxiétés se calment, et qu'une vraie satisfaction rentre peu à peu dans notre sein.

Parfois la tranquillité des champs, la contemplation de la nature, nous conduisent à une vague mélancolie; alors les joies bruyantes n'ont plus pour nous aucun attrait, mais nous n'en goûtons que mieux le charme du repos et de la solitude. Ce far niente des Italiens qui, sous un ciel splendide, sont pauvres sans être misérables, n'est pas sans avantage pour le cœur; ils trouvent une ample compensation à tout ce qui leur manque dans la douceur de leur climat, la fertilité de leur sol et dans leur caractère paisible et religieux. Un voyageur anglais dont j'estime fort les livres, le docteur Moore, dit que les Italiens sont les plus grands fainéants qui existent; mais que lorsqu'ils se promènent dans la campagne, ou qu'ils s'assoient à l'ombre d'un bois, ils jouissent de la sérénité et de l'agréable tiédeur de leur ciel avec une volupté sans pareille. On ne les verra point se livrer aux mêmes excès que les Anglais, et ils ne manifesteront, en général, ni la joyeuse vivacité des Français, ni le flegme impassible des Allemands. Ils éprouvent pour les jouissances de toutes sortes un goût modéré qui leur donne plus de moyens réels de bonheur qu'aux autres hommes.

Dans cet éloignement de tout ce qui nous inquiète et nous afflige, on n'échappera peut-être pas toujours à des idées romanesques; mais si cette disposition d'esprit a des inconvénients, elle présente aussi un côté favorable. Il peut se faire que des rêveries chimériques nous conduisent à des systèmes dangereux, qu'elles éveillent en nous quelques mauvaises passions, qu'elles nous amènent à une façon de penser légèrement inconséquente, qu'elles rendent quelquefois l'âme incapable de se livrer activement à d'utiles efforts, et de se contenter des simples réalités d'une vie ordinaire; il peut se faire encore que l'imagination ne descende pas sans regret du monde idéal où elle aurait à planer, qu'elle en rapporte une sorte de répugnance pour les relations sociales, et qu'elle se trouve même hors d'état de remplir les devoirs ordinaires de la vie et de s'y complaire. Il est certain que les sentiments romanesques n'enfantent pas toujours le malheur. Il est facile de reconnaître qu'on jouit plus par l'imagination que par la réalité.

Rousseau avait lu dans sa jeunesse une quantité de romans. Entraîné par cette lecture vers les choses imaginaires, il renonça à ce qui l'entourait. Dès lors il se développa en lui un penchant pour la solitude, qu'il conserva jusqu'à la fin de ses jours. Il disait que cette prédilection, qui avait toutes les apparences de la misanthropie, était l'effet des qualités trop affectueuses de son cœur, qui, ne trouvant nulle part les mêmes dispositions, se résignait à vivre de fictions.

Dans la solitude, l'imagination prend quelquefois un essor aventureux qui fait du bien au cœur sans nuire à l'esprit. Partout où j'ai été, j'ai trouvé quelqu'un à qui mon âme s'est rattachée. Ah! si mes anciens amis de la Suisse savaient combien de fois je m'entretiens avec eux dans mes nuits d'insomnie! s'ils savaient que ni la distance ni le temps n'effacent en moi le souvenir de ce qu'ils ont été à une autre époque de ma vie! s'ils savaient comme ces souvenirs calment mes douleurs, ils se réjouiraient peut-être de voir que je vis encore avec eux par l'imagination, bien que je sois mort pour eux en réalité.

Celui-là ne me paraît pas complétement malheureux qui se sent encore animé, dans la solitude, par de nobles et purs sentiments. On se figure souvent que celui qui vit loin du monde est subjugué par les idées les plus sombres, et souvent, au contraire, il jouit d'une rare félicité. Les Français regardaient Rousseau comme un froid misanthrope. Il ne le fut cependant pas pendant une grande partie de sa vie, et il ne l'était pas assurément quand il écrivait à M. de Malesherbes, fils du chancelier: «Je ne saurais vous dire, Monsieur, combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux de tous les hommes. Le public, sans doute, en jugera comme vous, et c'est ce qui m'afflige. Oh! que le sort dont j'ai joui n'est-il connu de tout l'univers! chacun voudrait s'en faire un semblable. La paix régnerait sur la terre; les hommes ne songeraient plus à se nuire, et il n'y aurait plus de méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être. Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? de moi, de l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, de tout ce qu'a de beau le monde sensible, et d'imaginable le monde intellectuel. Je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cœur. Mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices, et j'ai cent fois plus joui de mes chimères qu'ils ne le font de leur réalité.»

Il y a sans doute de l'exagération dans cette lettre de Rousseau; mais qui n'aimerait mieux suivre Rousseau dans cette exagération que le monde dans ses calculs, dans ses habitudes de jeu, ses fausses joies et ses préjugés? Qui ne préférerait, à tant de bruyantes réunions, le calme de la vie intérieure et les charmes de la nature?

Les églogues sont aussi une œuvre d'imagination, et c'est, selon moi, l'expression la plus pure et la plus idéale du bonheur des champs. Celui qui, n'ayant que des désirs modestes, ne se fatigue point par une inquiète ambition, ne cherche que des pensées d'amour et d'innocence, celui-là voit encore refleurir pour lui cet âge d'or des poëtes, que l'on dit perdu; l'amour, le repos, les joies que donne la nature, n'ont pas été uniquement réservés aux plaines heureuses de l'Arcadie. Nous pouvons tous avoir, si nous le voulons, notre Arcadie; nous pouvons trouver dans toutes les vertes prairies, au bord des sources limpides, à l'ombre des bois, les douces et innocentes joies du cœur.

Pope fait remonter la poésie jusqu'aux premiers temps de la création. Les premiers hommes étaient des pasteurs, et leurs premiers poëmes furent sans doute des églogues. En conduisant leurs troupeaux de pâturage en pâturage, ils cherchaient à charmer les loisirs de leurs beaux jours, et ils chantaient leur bonheur. Telle est vraisemblablement, dit Pope, l'origine de l'idylle, de ces peintures d'une vie riante et paisible où se reflète le sentiment des antiques vertus.

Ces fictions produisent sur ceux qui les lisent une agréable sensation, et l'on bénit le poëte qui, dans l'élan de son enthousiasme, cherche à communiquer aux autres la félicité qu'il éprouve lui-même. La Sicile et la Suisse ont produit deux de ces poëtes qu'on pourrait compter parmi les bienfaiteurs du genre humain, Théocrite et Gessner, dont les suaves idylles nous font si vivement sentir l'attrait et les charmes de la nature.

Souvent ce n'est que dans la solitude que le cœur parvient à trouver le repos et le bonheur auquel il aspire. Quand je dis repos, je n'entends point par là l'oisiveté et l'indolence: passer d'un travail pénible à une occupation agréable, et de la contrainte des affaires à l'étude des belles-lettres, c'est un repos. Voilà pourquoi Scipion disait qu'il n'était jamais moins oisif que quand il n'avait rien à faire, et jamais moins solitaire que lorsqu'il était seul. Les âmes fortes ne s'endorment point dans le loisir et dans la retraite; elles y ressentent un nouvel aiguillon, et lorsqu'elles se réjouissent d'avoir mis fin à un travail, elles pensent aussitôt à en recommencer un autre.

Ah! il n'est que trop vrai que celui qui demande une situation exempte d'inquiétude poursuit vainement une ombre trompeuse. Il ne faut aspirer au repos que comme à un moyen de ranimer notre activité, et il faut savoir préférer le travail proportionné à nos forces et dont nous trouverons la récompense, après les efforts que nous aurons faits, à tout ce qui nous jetterait dans l'inertie, nous endormirait dans la paresse, et à tout ce qui ne nous offre que des plaisirs trop faciles à acquérir.

Ne cherchons pas le repos dans l'inaction, mais suivons l'élan qui nous porte à agir; et si le malheur de ceux que nous aimons pèse sur notre âme, si la compassion qu'ils nous inspirent empoisonne toutes nos joies et revêt à nos yeux le monde d'un nuage de deuil, si nous avons pendant des mois et des années entières essayé en vain de nous soustraire à nos souffrances, alors fuyons dans la solitude, et puissions-nous y être conduits et soutenus par la main angélique d'une femme chérie! Dans les diverses et pénibles vicissitudes de ma vie, je n'ai point connu d'instants plus heureux que ceux où j'oubliais le monde et où le monde m'oubliait, et c'est dans la solitude que je retrouvais cette profonde satisfaction. J'étais alors à l'abri de tout ce qui, dans le tumulte des villes, pesait si lourdement sur moi, de toutes les sombres agitations que me donnait le tourbillon du monde. J'admirais la nature, je jouissais de sa sérénité, et je n'éprouvais que des émotions agréables.

Souvent, dans ces heures de bénédiction, j'ai admiré, par une fraîche matinée, la colline couverte d'arbres verdoyants où s'élèvent les ruines solitaires du château de Rodolphe de Habsbourg. Là, j'aimais à voir l'Aar tantôt se déroulant entre ses rives escarpées dans un large bassin, tantôt se précipitant entre les rocs serrés sur son passage, puis serpentant majestueusement le long des riantes prairies, et recevant dans ses eaux la Reuss et la Limat, qui lui apportent le tribut de leurs flots. A travers ce splendide paysage, mes regards s'arrêtaient sur la solitude royale où reposent les ossements de l'empereur Albert Ier, et ceux de tant de princes de la maison d'Autriche et de tant de gentilshommes allemands vaincus par les Suisses. Plus loin j'apercevais la vallée que dominent les ruines de Vindonissa [25], où souvent j'allais méditer sur le néant des grandeurs humaines. L'horizon était borné par une enceinte de collines, de vieux châteaux, et au delà de cette enceinte on voyait briller la chaîne des Alpes dans son admirable magnificence. Quelquefois, détournant mes yeux de ce spectacle splendide, je m'arrêtais à contempler la fraîche vallée qui s'étendait à mes pieds et la petite ville qui m'a vu naître. J'en distinguais tous les quartiers et je pouvais compter toutes les fenêtres de la maison que j'habitais. En réfléchissant alors à mes sensations, je me disais: Pourquoi mon âme a-t-elle été si oppressée au milieu de tant de magnifiques tableaux? Pourquoi l'hiver m'a-t-il paru si sombre, pourquoi ai-je éprouvé là tant d'ennuis, tant de peines, tandis qu'ici mon cœur est si tranquille, si disposé à pardonner tous les faux jugements, et si libre de toute sollicitude? Pourquoi y a-t-il si peu d'accord dans cette petite peuplade d'hommes qui végètent à mes pieds? Pourquoi celui qui est bon et honnête se montre-t-il là si timide et si craintif? Pourquoi celui qui gouverne apparaît-il si grand, et celui qui est gouverné si petit? Pourquoi ces gens-là ont-ils si peu de liberté, de hardiesse, et si peu le sentiment d'eux-mêmes? Pourquoi en voit-on qui sont si fiers et d'autres si humbles et si rampants? Pourquoi enfin existe-t-il tant d'orgueil et tant d'envie parmi ces êtres qui sont nés égaux, tandis que les oiseaux s'élèvent l'un à côté de l'autre dans les airs et unissent leurs chants pour célébrer leur créateur? Alors je redescendais du haut de la colline, satisfait et paisible. Je tendais affectueusement la main à mes inférieurs, je faisais un salut révérencieux aux magistrats de ma petite cité, et je conservais cette salutaire disposition de l'âme jusqu'à ce que les relations des hommes m'eussent fait oublier de nouveau l'aspect imposant des montagnes, la verdure des prairies et le chant des oiseaux.

La solitude champêtre efface ainsi dans notre esprit ce qui nous déplaît dans les relations d'un certain monde; elle change souvent en plaisirs intérieurs les impressions les plus fâcheuses et nous inspire un enthousiasme que nous n'éprouvons pas dans les villes. Dans la solitude, à l'aspect d'une nature paisible, plus d'un être vicieux peut oublier ses mauvais penchants. La solitude développe en nous les pensées bienveillantes et affectueuses, et nous raffermit dans les vertueux désirs, pourvu toutefois que nous sachions nous-mêmes combattre nos passions et les diriger sagement.

Il est plus difficile de trouver cette solitude salutaire dans l'enceinte des villes. Peu de personnes ont assez de résolution pour se retirer dans leur chambre et s'élever par la pensée au-dessus de tout ce qui les environne; car là, dans les rues, dans les sociétés, à notre foyer même, mille incidents fâcheux interrompent le cours de nos réflexions, la tristesse s'empare du cœur et paralyse l'essor de l'esprit.

Rousseau se trouvait toujours fort malheureux à Paris [26]. Il écrivit là, il est vrai, quelques-uns de ses plus éloquents ouvrages; mais, dès qu'il sortait de son humble demeure, il se sentait assailli par une foule d'impressions désagréables. Alors son esprit l'abandonnait, et ce philosophe profond, et ce brillant écrivain avait toutes les faibles susceptibilités d'un enfant.

A la campagne, on sort de chez soi avec plus de confiance et de tranquillité. Du moment où l'on est las d'étudier, de réfléchir dans sa chambre, on n'a qu'à franchir le seuil de sa porte, partout on retrouve l'image du repos, et chaque promenade que l'on fait est une agréable distraction. On tend la main affectueusement à tous ceux que l'on rencontre, on aime tous les hommes que l'on voit, et l'on se croit aimé d'eux. Le long de son sentier champêtre, on ne court pas risque d'être révolté par les dédains de quelque orgueilleux aristocrate, ni éclaboussé par un carrosse armorié. Les regards ne sont point blessés par le spectacle du vice qui se pavane sous ses titres pompeux, ou de l'ignorance chamarrée d'or.

Même avec une constitution délicate, nos jours peuvent encore s'écouler paisiblement au sein du tourbillon social, si nous connaissons l'art de vivre avec nous-mêmes. Ce sont nos passions qui impriment le mouvement à notre âme, et qui doivent conduire notre esquif sur l'océan de la vie. Mais si ces passions deviennent trop impétueuses, la pauvre barque est en danger et peut faire naufrage. Les chagrins ne sont qu'un mal secondaire pour celui qui sait repousser les désirs coupables. Oublions donc, s'il le faut, le passé; ne nous perdons point en vaines conjectures sur l'avenir, et ne nous désolons pas de ce que notre sort pourrait être meilleur qu'il n'est. Tout est toujours mieux que nous ne croyons. La satisfaction ne nous vient pas des choses que nous désirons le plus, puisque, après les avoir obtenues, nous ne sommes pas encore satisfaits. La vraie satisfaction repose en nous-mêmes, dans la volonté sérieuse de connaître, de chercher le bien, et d'en jouir si petit qu'il soit.

Pétrarque comprenait bien l'art de se dominer lui-même et d'occuper sa solitude de Vaucluse. «Je me lève à minuit, dit-il, et je sors dès le matin; j'étudie dans les champs comme dans ma chambre; je lis, j'écris, je rêve, je lutte contre la paresse, contre le sommeil et la sensualité. Parfois je parcours des montagnes arides, des vallées profondes, des grottes ténébreuses; parfois je me promène, seul avec mes pensées, le long d'une rivière. Pas une âme ne peut me distraire; les hommes me deviennent de jour en jour moins à charge, et je les tiens à distance. Je me rappelle le passé, je réfléchis à l'avenir. J'ai découvert un moyen excellent de me séparer du monde, c'est de m'habituer aux lieux où je m'établis, et je suis convaincu que je pourrais m'habituer ainsi à tous les lieux, excepté pourtant à Avignon. Ici, à Vaucluse, je me figure que je suis tantôt à Athènes, tantôt à Rome ou à Florence, selon les fantaisies de mon esprit; ici, je jouis de tous mes amis, de ceux avec qui j'ai vécu, de ceux qui sont morts longtemps avant moi, et de ceux que je ne connais que par leurs ouvrages.»

Pétrarque ne voulut cependant pas faire tout ce qu'il avait la force de faire, parce qu'il était amoureux. Il n'avait pas cette paix du cœur, cette paix qui est un des plus sûrs moyens, dit Lavater, d'être bon et de produire le bien.

Par l'effet du travail, on peut goûter le charme du repos dans la solitude la plus affreuse. L'empereur du Japon exila dans l'île de Fateitzio quelques grands seigneurs de ses États qui lui avaient déplu. Cette île, aride et déserte, est bordée de rivages escarpés et d'un accès si difficile qu'on est forcé d'y monter avec des machines les malheureux qui y sont envoyés et les vivres dont ils ont besoin. La seule occupation de ceux qui sont exilés sur cette terre sauvage est de fabriquer des tissus de soie et d'or d'une grande beauté, que les Japonais ne vendent jamais aux étrangers. Je ne voudrais point déplaire à sa majesté l'empereur du Japon, mais je crois pourtant qu'on peut trouver plus de paix intérieure dans l'île de Fateitzio que près de lui, dans l'éclat de sa cour.

Nous devons nous efforcer de réunir tout ce qui peut faire rentrer quelque repos dans notre âme, et entretenir avec soin ce repos si précieux. On peut le trouver à la campagne, après l'avoir vainement cherché dans les villes.

Quel homme de cour éprouva jamais, au milieu des banquets les plus brillants, une satisfaction pareille à celle que Rousseau goûtait en faisant son frugal repas? «Je revenais à petits pas, dit-il, la tête un peu fatiguée, mais le cœur content; je me reposais agréablement au retour, en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser, sans imaginer, sans rien faire autre chose que de sentir le calme et le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma terrasse, je soupais de grand appétit dans mon petit domestique. Nulle image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous. Mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave. Nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi. Ma gaieté, durant toute la soirée, témoignait que j'avais vécu seul tout le jour. J'étais bien différent quand j'avais vu de la compagnie; j'étais rarement content des autres et jamais de moi. Le soir, j'étais grondeur et taciturne. Cette remarque est de ma gouvernante, et, depuis qu'elle me l'a dit, je l'ai toujours trouvée juste en m'observant. Enfin, après avoir fait encore quelques tours dans mon jardin, je chantais quelques airs sur mon épinette; je trouvais dans mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux que le sommeil même.»

La nature et un cœur paisible sont, pour le Dieu suprême, un temple plus beau, plus majestueux que les plus magnifiques édifices. La grandeur de Dieu sanctifie la colline solitaire où une âme exempte de mauvaises passions lui offre son humble sacrifice. Ne parlons pas de le renfermer dans une enceinte de murailles, lui que les mondes entiers ne peuvent contenir. Partout il lit dans notre cœur, partout il entend notre prière. Il n'est pas un atome de poussière qui ne soit rempli de sa puissance, mais il n'y a pas un lieu qui inspire plus de piété que ceux où la majesté, la grâce de la nature, ravissent la pensée, et nous causent un sentiment d'admiration et d'amour.

Jamais je ne songe, sans une profonde émotion, à la scène splendide qui se déroula à mes yeux, lorsqu'un jour je montai avec mon ami Lavater sur la terrasse de la maison où il était né, en me rappelant ce que mon cher Brudon avait éprouvé sur l'Etna; il me sembla que je ressentais les mêmes émotions [27]. Mes regards planaient à la fois sur la ville de Zurich et sur les riantes campagnes qui l'environnent; je voyais devant moi le lac limpide et transparent, et à l'horizon les cimes des montagnes gigantesques couvertes d'une neige éternelle. A cet aspect, je jouissais d'une sérénité céleste.

Je compris alors comment, avec cet inaltérable sentiment de son existence et de ses forces, Lavater pouvait se montrer tranquillement dans Zurich aux yeux des savants, qui ne cessaient de le harceler, et auxquels il demandait si humblement pardon de son existence si innocente. Je compris comment il pouvait aimer encore ses ennemis implacables, que son nom seul irritait, qui ne se résignaient qu'avec peine à reconnaître une partie de son mérite, mais qui se faisaient une joie de reconnaître en lui quelque défaut, quelque ridicule, et recueillaient avec avidité toutes les impostures qui pouvaient porter atteinte à sa réputation.

Dans une position plus calme encore et plus attrayante que celle de la maison de Lavater, au milieu des sites les plus riants et les plus majestueux de la Suisse, dans le village de Richterswyl, à quelques lieues de Zurich, demeure un grand médecin; son âme est douce et noble comme la nature qui l'entoure. Sa maison est le temple des vertus paisibles et des tendres affections. Le village de Richterswyl s'étend au bord de deux langues de terre qui s'avancent au milieu du lac de Zurich, et forment un port naturel d'une demi-lieue d'étendue. Sur l'autre rive, le lac, qui dans cet endroit n'a guère qu'une lieue de largeur, est fermé, du nord au levant, par des collines couvertes de vigne, des prairies, des vergers, des champs parsemés de villages, d'églises et de rustiques habitations.

Du levant au midi, on voit se déployer un immense amphithéâtre, que nul peintre encore n'a pu représenter dans son ensemble. Vers la partie supérieure du lac, on aperçoit des îles, des promontoires, et la petite ville de Rapperswyl, adossée aux flancs d'un coteau, et le pont qui s'étend d'un des bords du lac à l'autre. Au delà s'élève en demi-cercle cet amphithéâtre qu'on ne se lasse pas de contempler. On découvre d'abord des collines ondoyantes, puis des montagnes revêtues d'arbres verts et peuplées d'habitations, puis les montagnes fertiles des Alpes avec leur teinte d'argent et d'azur, puis enfin les cimes grandioses qui s'élèvent jusqu'au ciel. Vers le sud, cet amphithéâtre est ouvert et laisse apercevoir d'autres chaînes de montagnes qui s'étendent au loin, échelonnées les unes sur les autres.

Sur les bords du lac, au pied de ces montagnes qui se prolongent du midi à l'ouest, s'élève le village de Richterswyl. De sombres forêts de sapins couvrent leurs flancs, et, au pied de ces forêts, on ne voit que des vergers remplis d'arbres fruitiers, des champs féconds et de grands pâturages; le village est propre, ses rues sont pavées, ses maisons construites en pierres, et revêtues au dehors d'une couche de peinture. D'une part, il est entouré par une enceinte d'arbres fruitiers; de l'autre, par d'épaisses forêts. L'étranger ne peut contempler sans une vive émotion ce charmant tableau. Il n'y a pas une parcelle de cette heureuse terre qui ne soit cultivée. Enfant et vieillard, tout le monde travaille.

Le médecin dont je parle a là deux maisons bâties au milieu d'un jardin, au centre du village, et aussi tranquilles que si elles étaient en pleine campagne. Au-dessous de la chambre qu'il occupe, coule un frais ruisseau côtoyé par la grande route, où depuis des siècles on voit passer chaque jour une quantité de pèlerins qui s'en vont au couvent de Notre-Dame des Ermites. De là on découvre, au midi, le superbe Etzelberg avec ses noires forêts, au milieu desquelles on voit briller aux rayons du soleil la flèche d'une église. A quelques pas du village est le lac de Zurich, dont les eaux, légèrement balancées par le vent, se couvrent d'une blanche écume, ou, s'aplanissant comme une glace, reflètent dans leur cristal limpide les bois et les montagnes, la verdure et le ciel.

Si dans cette séduisante retraite on s'en va la nuit dans le jardin respirer l'arôme des fleurs naissantes, tandis que la lune se lève derrière les montagnes, et projette un long sillon de lumière sur la surface du lac à cette heure paisible; à cette heure de repos, on entend d'un côté le son des cloches du village, de l'autre la voix glapissante du crieur de nuit et l'aboiement des chiens de basse-cour. On distingue dans le lointain la barque du pêcheur qui de sa rame frappe l'onde à coups mesurés. On la voit glisser au milieu d'un sillon de lumière et se balancer sur les vagues argentines. Quel est celui qui, en voyant pour la première fois le lac de Genève dans toute son étendue, ne resterait saisi d'admiration à l'aspect d'une telle scène et ne croirait voir l'un des chefs-d'œuvre de la création? Mais à Richterswyl, tous les objets que les regards embrassent sont plus rapprochés et d'une teinte plus douce et plus agréable.

Dans la maison de ce sage médecin, il n'y a ni luxe ni faste vaniteux. On s'assied là sur des chaises de paille; on n'y trouve que des tables en bois du pays, et de la vaisselle de terre; mais tout y est propre et commode. Une collection de portraits, peints ou gravés, est la seule dépense de mon ami. Les premiers rayons du matin éclairent la chambre où il repose, et l'invitent à reprendre le mouvement et la vie. Une nichée d'oiseaux s'éveille en même temps que lui, et le salue de ses chants. Les premiers et les derniers instants du jour sont à lui; il consacre tous les autres à tous les malades, à tous les pauvres gens qui viennent sans cesse le consulter. Sa bienfaisance absorbe son temps, mais elle fait la joie de sa vie, et elle alimente son cœur. Les habitants des montagnes de la Suisse et des vallées des Alpes arrivent en grand nombre chez lui, et lui expriment naïvement leurs besoins, car ils sont persuadés qu'il sait tout. On répond à ses questions avec une franche simplicité; on prête une oreille avide à ses paroles; on recueille précieusement ses conseils, et on le quitte, plein d'espoir et de consolation, comme lorsqu'on quitte les confesseurs de Notre-Dame des Ermites. Quand ce digne homme a passé une telle journée, que manque-t-il à son bonheur? Quand une honnête paysanne, qui naguère tremblait pour les jours de son époux, entre dans la chambre du bon docteur, et lui dit en lui serrant la main: «Mon mari était bien mal quand je suis venue chez vous, à présent il est beaucoup mieux. Ah! quelle reconnaissance je vous dois!» l'âme de mon ami doit ressentir à ces mots tout ce qu'un roi éprouverait à l'instant où il ferait le bonheur d'un peuple.

Telle est la contrée de la Suisse où demeure l'un des plus grands praticiens de notre siècle, le docteur Hotz, que son habileté de médecin, son jugement de philosophe et son expérience placent sur la même ligne que mes deux chers amis, Tissot et Herzel. Ses années s'écoulent dans l'accomplissement des mêmes devoirs: il n'a, il est vrai, que deux heures à lui dans la journée; le reste est employé à soulager ceux qui ont besoin de lui. Son esprit vif et énergique ne se repose jamais, mais une tranquillité suprême réside dans son cœur. Ah! il n'aurait pas trouvé à la cour une telle félicité. Mais chacun peut en acquérir une pareille sans habiter une aussi belle demeure que celle de mon cher Hotz, que le cloître des capucins près d'Albano ou que le palais de Windsor.

Celui qui se contente de ce qu'il possède est heureux. Il est aisé de trouver ce bonheur à Richterswyl, sur les bords du lac de Zurich; mais il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de le goûter dans la chambre où j'écris ce livre sur la solitude, et d'où ma vue ne repose, depuis sept ans, que sur de misérables toits et sur le sommet d'un triste clocher.

Il faut que le calme ait sa source dans le cœur; mais il y rentre plus facilement avec les vertus qui doivent l'accompagner. Dans le silence d'une retraite champêtre, on devient aisément bon et aimant; au pied d'une forêt fraîche, au bord d'un ruisseau limpide, la tranquillité de la nature pénètre dans notre cœur, et, parmi les hommes, on est souvent plus tenté de se fuir soi-même que de fuir les autres. Être en paix avec soi-même, c'est être en paix avec le monde entier; quand l'âme est paisible, les hommes et les choses se montrent à nous sous le meilleur point de vue. Quand la nature nous sourit, quand les sentiments de bienveillance qu'elle nous inspire remplissent notre cœur, il ne nous manque plus qu'un cœur pour partager notre félicité.

Les caractères paisibles trouvent plus de bonheur intérieur à la campagne que partout ailleurs. Nul palais, nulle cour brillante ne pourraient effacer la douleur de celui qu'on arracherait malgré lui à une douce et calme situation pour le transporter dans ce tourbillon du grand monde, où l'on trouve tant d'ennui, tant de mensonge, tant de fausses démonstrations et tant de haine [28].

C'est dans les campagnes qu'on retrouve encore l'amour, la bonne foi, les jouissances véritables et la simplicité de mœurs de nos aïeux. Voilà pourquoi Rousseau disait aux habitants des villes qu'il y avait dans la vie champêtre un charme particulier qu'ils ne connaissaient pas, et des plaisirs moins fades et moins grossiers qu'ils ne croyaient; que là, on reconnaissait aussi le goût et la délicatesse; qu'un homme de mérite qui se retire à la campagne avec sa famille, qui se fait son propre fermier, passe là des jours plus doux que dans les assemblées les plus splendides; qu'une honnête ménagère peut être à la campagne une femme pleine d'agréments et de grâces, préférables à toutes les grâces des grandes dames.

C'est dans le tumulte social, sous le joug de la subordination que la lutte continuelle du bon sens et de la raison contre l'ignorance de ceux qui exercent le pouvoir attriste et désole l'esprit de l'homme. Des sots, investis d'une injuste autorité, rendent l'existence pénible à leurs subalternes, sèment de ronces et d'épines la carrière de ceux qui ont plus de talents qu'eux, les jettent dans le découragement et les abreuvent d'amertume. Combien d'hommes d'honneur obligés de vivre à la cour, combien de braves officiers et d'employés instruits pourraient s'écrier avec le philosophe: «Oh! que n'ai-je des ailes comme la colombe! que ne puis-je partir et fixer ma demeure où il me plairait! Je fuirais ces lieux en toute hâte pour me retirer dans le désert, pour échapper à l'orage qui me menace dans ces demeures où règnent la sottise, la mauvaise foi, le mensonge et la discorde.»

La sottise qui exerce quelque pouvoir et a quelque crédit devient surtout nuisible et dangereuse, parce qu'elle prend un homme pour le contraire de ce qu'il est, parce qu'elle intervertit l'ordre de toutes les idées raisonnables. Il faut que les caractères droits, libres et honnêtes qui veulent lui échapper, connaissent ses artifices et ses méchantes combinaisons, comme le renard de Saadi, le fabuliste indien.

Un homme, rencontrant un renard qui fuyait vers son terrier, lui dit: «Pourquoi donc cours-tu si vite? as-tu commis quelque mauvaise action dont tu redoutes le châtiment?—Non, répondit ce renard: ma conscience est pure, mais je viens de voir des chasseurs qui cherchent à prendre un chameau.—Eh bien! que t'importe? tu n'es point un chameau.—Ah! ah! reprit le renard, les bonnes têtes ont toujours des ennemis. Si quelqu'un me montrait aux chasseurs en disant: Voilà un chameau qui court dans la campagne, ils me prendraient et me lieraient sans se donner la peine de voir si je suis réellement l'animal qu'ils cherchaient.»

Le renard avait raison. Mais que les hommes soient méchants par sottise ou par envie, si je ne puis échapper à leur atteinte; si, parce qu'ils me croient heureux, je suis l'objet de leur jalousie, je ne me vengerai de leurs mauvaises pensées qu'en leur montrant que je ne porte envie à personne.

Celui qui est satisfait de ce qu'il possède n'éprouve point cette basse jalousie. Les idées de simplicité, d'ordre et de repos que la solitude nous inspire garantissent notre cœur des désirs immodérés. En vivant fréquemment avec nous-mêmes, nous devons reconnaître combien il nous manque de qualités et combien nous sommes au-dessous de ce que l'on pourrait faire croire. Tout le bien qui nous arrive alors et tout le bonheur dont nous jouissons nous paraît une grâce spéciale, et nous ne pouvons nous affliger du bonheur des autres. La douceur naît ainsi des réflexions que l'on fait sur ses propres défauts et de la justice que l'on rend aux qualités supérieures que l'on a occasion d'apprécier.

Un historien de la Louisiane a dit: «J'aurais voulu finir mes jours dans les heureuses solitudes de cette contrée, loin du monde, de l'égoïsme et de la mauvaise foi: là on éprouve une foule d'innocents plaisirs, qui sans cesse se renouvellent; là on échappe aux méchants propos et à l'envie; là on ne saurait voir, sans admirer la puissante bonté de Dieu, tant d'animaux de toutes sortes qui errent paisiblement dans ces immenses prairies, tant d'oiseaux qui remplissent les bois de leurs chants, tant de merveilles de la nature qui nous portent à de sages méditations.»

Mais on peut goûter ces mêmes plaisirs ailleurs que dans les solitudes de la Louisiane. Ce père de famille laborieux, qui, après avoir accompli honnêtement sa tâche de la journée, rejoint le soir sa femme et ses enfants, n'a certainement pas les tristes sollicitudes du courtisan. Si l'homme investi d'un emploi public n'obtient pas de ceux qui l'entourent la justice et l'honneur qu'il mérite; si son zèle et ses travaux ne sont point récompensés comme ils devraient l'être, il oublie cette ingratitude quand il revient au milieu des siens, quand il retrouve leurs témoignages de tendresse, quand il reçoit d'eux ces éloges dont il est digne. Si le faux éclat du monde et de ses grandeurs n'a point ému sa pensée, si la dissimulation, si la ruse, la vanité puérile, n'ont fait que fatiguer ou aigrir son cœur, bientôt, dans le cercle de ceux qu'il aime et dont il est aimé, une noble émotion relèvera son âme abattue, un sentiment pur et consolant ranimera son courage, et la vérité, la probité, l'innocence qui règnent autour de lui le réconcilieront avec le genre humain. Mais quand il posséderait la fortune la plus considérable, quand il serait le favori des ministres, des grands ou des femmes, si sa demeure est en proie à la discorde ou à l'envie, trouvera-t-il dans ces fastueuses apparences de bonheur une compensation à la satisfaction réelle qui n'existe pas en lui-même?

En exprimant ces pensées sur les avantages de la solitude, je me rappelle celles de l'illustre prédicateur Zollikofer.

«La solitude, dit-il, nous met à l'abri des frivoles sarcasmes, des mépris injustes et des opinions injurieuses de l'envie. Elle nous épargne l'affligeant spectacle des folies, des crimes et des misères qui, dans le tourbillon de la société, profanent et souillent si souvent le cours de la vie; elle tempère en nous la trop vive ardeur des passions; elle affermit la paix dans notre cœur. J'ai moi-même éprouvé la vérité de ces paroles. Quand mes ennemis s'imaginaient que des événements sans importance troublaient ma tranquillité, quand on venait me raconter qu'ils se réjouissaient d'apprendre les injures que l'on m'avait faites et celles qu'on me préparait, je me disais: Qu'importent ces épigrammes et ces railleries? qu'importent ces gravures satiriques que l'on répand pour m'offenser en Suisse et en Allemagne?»

De même que nous ne pourrions toucher, sans en ressentir quelque douleur, les épines et les chardons que des pieds endurcis foulent impunément, de même il est des personnes qui s'affectent d'un accident auquel d'autres ne prendraient pas garde: ce sont ces personnes qu'il faut traiter avec ménagement comme des plantes délicates; mais celui qui a exercé son énergie contre des dangers réels et des malheurs redoutables ne s'aperçoit point de ces légères piqûres; il les abandonne aux petits esprits, qui en font leur occupation, et se rit des menaces d'un essaim d'insectes.

Il n'est pas toujours nécessaire de goûter les charmes d'une nature fraîche et riante pour oublier la colère de ses ennemis. On l'oublie partout où l'on peut trouver quelque calme. Les petites contrariétés de la vie, les injustices, les soucis disparaissent comme une poussière fugitive aux yeux de celui qui a assez de résolution pour vivre selon ses goûts et ses caractères. Ce que l'on fait volontairement est plus agréable que ce que l'on est forcé de faire; c'est la contrainte du monde et la servitude qui fatiguent les âmes libres, qui épuisent leur énergie, et leur ôtent, au sein même de la richesse, tout plaisir et toute satisfaction.

Non-seulement la solitude ramène le calme dans le cœur, non-seulement elle dispose à la bonté, à la vertu, non-seulement elle nous élève au-dessus de la méchanceté et de l'envie, mais elle nous offre encore d'autres avantages aussi précieux.

Nulle part on n'acquiert la vraie liberté aussi sûrement que dans l'éloignement du tumulte du monde et des relations forcées avec les hommes. Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons, l'homme revient à lui-même dans la solitude, il reprend là son esprit libre et naturel, il pense, il parle, il agit selon ses sentiments. Affranchi de toute tyrannie, de la contrainte des affaires, des lois d'une importune étiquette, il peut penser tout haut et se laisser aller à ses véritables émotions.

Madame de Staal disait que c'était une grande erreur de se croire libre à la cour, où, dans les moindres circonstances, on est forcé de s'arrêter à toutes sortes de considérations, où il faut régler ses sentiments sur tout ce qui nous entoure, où tous ceux qui nous approchent semblent avoir le droit de nous mettre à l'épreuve, et où nous ne pouvons jouir de nous-mêmes. La jouissance de soi-même, disait-elle encore, n'existe que dans la solitude. C'est à la Bastille que je fis connaissance avec moi pour la première fois.

Des hommes au cœur libre et fier ne sont pas faits pour remplir une charge de chambellan. Le courtisan jette un regard craintif sur tout ce qui l'environne, et le soupçon et l'inquiétude le tourmentent sans cesse. Il essaie cependant de conserver un visage serein; mais, pareil à cette vieille femme dont on a maintes fois raconté le culte naïf, il offre un cierge à l'archange saint Michel et un autre au démon, car il ne sait duquel des deux il pourra quelque jour avoir besoin.

L'amour de la solitude et de la liberté rendait odieuses à Pétrarque les vaines distractions du monde. Dans sa vieillesse, on tenta plusieurs fois de l'attacher, en qualité de secrétaire, au pontife romain. Pétrarque répondait: «Les richesses qu'on acquiert aux dépens de sa liberté sont une vraie misère. Un joug d'or est tout aussi lourd à porter qu'un joug de bois.» Il représenta à ses amis qu'il ne pouvait renoncer à son indépendance et à ses loisirs, à ses études et à ses livres; qu'à l'époque où il eût eu besoin de la fortune, il avait su dédaigner la fortune, et qu'il serait honteux pour lui de la rechercher lorsqu'elle ne lui était plus nécessaire; qu'il fallait régler ses provisions selon la longueur du chemin, et qu'arrivé près du terme de sa carrière, il devait plutôt songer à l'hôtellerie qu'aux frais du voyage.

Pétrarque se retira dans la solitude à l'âge de vingt-trois ans, et il avait cependant toutes les qualités extérieures que peut désirer un courtisan; il était si beau que les passants s'arrêtaient dans les rues pour le regarder; ses yeux étaient vifs, ardents, et sa physionomie pleine d'esprit. Sur son mâle et noble visage brillaient les couleurs de la santé, et il était d'une taille svelte, élevée, imposante. Il s'abandonna d'abord à la fougue de son tempérament et à l'influence du climat d'Avignon. Il se laissa séduire par la beauté des femmes, et il passait une grande partie de la journée à sa toilette. Toujours vêtu de blanc, s'il voyait sur ses vêtements la moindre tache, le moindre pli disgracieux, il en éprouvait un vrai chagrin. Il portait des souliers si étroits qu'il eût fini par ne plus pouvoir marcher, s'il n'eût reconnu qu'il valait pourtant mieux avoir le pied moins mignon que de se blesser. En traversant les rues, il se mettait avec soin à l'abri du vent par la crainte de voir déranger l'ordre élégant de sa chevelure. L'étude des lettres et le sentiment de la vertu contre-balancèrent cependant le penchant qui l'entraînait vers les femmes. Il écrivait, il est vrai, pour leur plaire, ses poésies en italien. Mais, malgré l'ardeur de son tempérament, il conserva sa chasteté. Avant d'avoir vu Laure, il était d'une extrême sauvagerie, et si nous l'en croyons, à vingt-trois ans il n'avait encore à se faire aucun reproche sur sa conduite. La crainte de Dieu, l'idée de la mort et les principes religieux qu'une bonne mère lui avait inculqués le préservèrent des écueils qui l'environnaient. La science du jurisconsulte était alors un des meilleurs moyens de faire son chemin à la cour du pape; mais Pétrarque n'éprouvait pour l'étude des lois qu'une profonde aversion. Avant de se vouer à l'état ecclésiastique, il avait exercé la profession d'avocat; il avait même gagné plusieurs causes. Plus tard, il s'en faisait des reproches, et il disait: «Dans ma jeunesse, je m'étais consacré à l'art de vendre des mots, ou plutôt des mensonges; mais ce qu'on fait contre son gré ne réussit pas; j'aimais la solitude et je détestais le barreau.» Le sentiment de son mérite lui donnait, il est vrai, cet air d'assurance que l'on remarque souvent chez les jeunes gens, cet orgueil qui fait croire qu'on peut atteindre au but le plus élevé. Mais son aversion pour la vie de courtisan l'emporta sur les songes ambitieux. «Je n'ai pas l'espoir, disait-il, de pouvoir faire fortune à la cour du pape. Il me faudrait, pour réussir, me présenter assidûment dans les palais des grands, il faudrait flatter et mentir.» Et c'est ce dont Pétrarque n'était pas capable. Il ne haïssait ni les honneurs, ni le pouvoir, mais les moyens auxquels on était forcé d'avoir recours pour y parvenir. Il aimait la gloire, mais il ne voulait pas la chercher par des voies ordinaires; il ne voulait pas suivre la même marche que les autres hommes, et il s'éloigna de la cour.

En 1346, pendant le carême, il se trouvait à Vaucluse, selon sa coutume; l'évêque de Cavaillon, avide de le voir et de s'entretenir avec lui, vint s'établir près de là, dans un château bâti sur la cime d'un roc, mais dont il ne reste plus aujourd'hui que des ruines. Ce que ces deux hommes avaient vu, soit à Avignon, soit à Naples, leur donnait une extrême répugnance pour le séjour des villes et un profond mépris pour les hypocrisies de la cour. En s'entretenant ensemble, ils rappelaient souvent les contrariétés qu'ils avaient éprouvées autrefois et dépeignaient avec amour les avantages de la solitude. Pétrarque conçut alors l'idée d'écrire un livre sur ce sujet, en réunissant ses propres idées à celles des autres philosophes. Il se mit à l'œuvre au commencement du carême, et à Pâques l'ouvrage était fini; mais il le corrigea plusieurs fois dans la suite, et il y ajouta de nouvelles pensées. Ce ne fut que vingt ans après qu'il osa le laisser paraître, et qu'il le donna à l'évêque de Cavaillon, à qui il l'avait dédié.

Certes, Pétrarque, en s'éloignant ainsi de la cour, faisait de grands sacrifices à la solitude, mais il trouva là les plus grandes jouissances de l'esprit et du cœur, et ces jouissances il les devait à son éloignement du monde et à son amour de la liberté.

C'était ce même amour de la liberté qui rendait toute société si pénible à Rousseau, et qui lui faisait goûter avec tant de bonheur le repos de la solitude; il dit, dans une de ses lettres à M. de Malesherbes: «Longtemps je me suis abusé moi-même sur la cause de cet invincible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le commerce des hommes; je l'attribuais au chagrin de n'avoir pas l'esprit assez présent pour montrer dans la conversation le peu que j'en ai, et par conséquent à celui de ne pas occuper dans le monde la place que je croyais mériter. Mais quand, après avoir barbouillé du papier, j'étais sûr, même en disant des sottises, de n'être pas pris pour un sot, quand je me suis vu recherché de tout le monde, et honoré de beaucoup plus de considération que ma plus ridicule vanité n'en eût osé attendre, et que malgré cela j'ai senti ce même dégoût plus augmenté que diminué, j'ai conclu qu'il venait d'une autre cause, et que ces espèces de jouissances n'étaient point celles qu'il me fallait.

«Quelle est donc enfin cette cause? Elle n'est autre que cet indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre, et devant lequel les honneurs, la fortune et la réputation même ne me sont rien. Il est certain que cet esprit de liberté me vient moins d'orgueil que de paresse; mais cette paresse est incroyable. Tout l'effarouche, les moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables; un mot à dire, une lettre à écrire, une visite à faire dès qu'il le faut, sont pour moi des supplices. Voilà pourquoi, bien que le commerce ordinaire des hommes me soit odieux, l'intime amitié me reste chère, parce qu'il n'y a plus de devoir pour elle, on suit son cœur et tout est fait. Voilà encore pourquoi j'ai toujours tant redouté les bienfaits; car tout bienfait exige une reconnaissance, et je me sens le cœur ingrat par cela seul que la reconnaissance est un devoir. En un mot, l'espèce de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux que de ne pas faire ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui me tente; je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien faire qu'à faire quelque chose malgré moi. J'ai cent fois pensé que je n'aurais pas vécu trop malheureux à la Bastille, n'y étant tenu à rien qu'à rester là.»

Dans un autre endroit de ses livres, Rousseau parle encore ainsi du bonheur qu'il goûtait dans un loisir paisible: «Quand mes douleurs, dit-il, me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en songeant aux divers événements de ma vie; et les repentirs, les doux souvenirs, les regrets, l'attendrissement, se partagent le soin de me faire oublier quelques moments mes souffrances. Quel temps croiriez-vous, Monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop rares, trop mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur; en me levant avant le soleil, pour aller contempler son lever dans mon jardin. Quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettre ni visite n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné la matinée à divers soins, que je remplissais tous avec plaisir parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns et ménager une plus longue après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver; mais, quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel pétillement de cœur, avec quels battements de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé et me disant: Me voilà maître de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors, d'un pas plus tranquille, chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert, où rien, montrant la main des hommes, n'annonçât la servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi.»

Qui ne renoncerait pas volontiers aux tumultueux plaisirs de ce monde pour ces plaisirs du cœur et cette liberté modeste? Je sais bien que chacun n'est pas dans une situation à pouvoir jouir aussi intimement de soi-même; mais qu'on essaye de connaître les joies de la campagne, et l'on verra qu'une heure de liberté, un instant de repos, suffisent peut-être pour nous faire sentir le vide de la dissipation des villes, de la parure et des distractions frivoles du monde.