Les âmes libres comprennent seules le prix de la liberté. Les natures d'esclaves se plaisent dans leur esclavage. Celui qui, après avoir erré dans le tourbillon du monde, après avoir appris à connaître la véritable valeur des hommes, juge tout avec impartialité, et, pénétrant dans les sentiers différents de la vertu, cherche son bonheur en lui-même, est libre.
Il est vrai que ce sentier est sombre, rude, escarpé; mais, quand on l'a gravi avec peine, il conduit à des refuges paisibles, à des rives attrayantes; à l'espace libre et pur. La solitude nous donne une indépendance parfaite, quand on en a de bonne heure reconnu les avantages et quand on l'aime. Je voudrais indiquer la voie de ce bonheur aux jeunes gens, aux hommes simples et honnêtes auxquels je désire être utile. Je ne veux pas qu'ils soient entraînés dans la solitude, de dépit, mais par l'indifférence d'inutiles distractions, par l'éloignement des plaisirs frivoles, par une sage défiance des prévenances équivoques, par la crainte de devenir le jouet des séductions trompeuses.
Un grand nombre d'hommes doivent à la solitude leur force et leur supériorité d'esprit. Pareils au cèdre qui, sur la montagne, brave les tempêtes, ils ont bravé dans leur retraite le souffle des mauvaises tentations. Quelques-uns ont peut-être, dans ce dernier refuge, conservé les faiblesses de l'humanité. Mais combien d'autres ont fait preuve d'une fermeté inébranlable! Tout effort sincère et généreux pour arriver à la vertu, tout ce qui tend à élever l'esprit, toute entreprise courageuse excite en nous un sentiment d'admiration. Un moine qui est animé d'une pensée noble et énergique est aussi un héros. Une religieuse, dont l'âme, soutenue par une tendance idéale, acquiert un repos chèrement acheté, produit sur nous une émotion plus profonde que toute autre femme douée des plus belles qualités. Que de fois j'ai reconnu combien une religieuse sincère mérite d'estime et de bienveillance! Que de fois je me suis senti pénétré de respect pour les héros de cette profession, pour leur tendre piété, pour leur fidélité religieuse et la persévérance qu'ils ont mise à se vaincre eux-mêmes! Que de fois un couvent m'a semblé un asile plein de consolation dans les anxiétés de notre cœur! Jamais, dans ces silencieuses et sombres retraites, je n'ai pu m'empêcher de voir l'efficacité d'un tel genre de vie pour conduire l'esprit à une vertu sérieuse. Souvent il m'est arrivé de serrer avec une vraie sympathie la main d'un pauvre moine, et je ne suis pas sorti d'un couvent de religieuses sans être attendri jusqu'aux larmes.
Mais mes considérations sur la solitude ne doivent point être restreintes dans l'enceinte des cloîtres. L'idée bienfaisante que je me fais de la solitude, je voudrais l'adapter au monde dans lequel je vis, qui agit sur moi, et sur lequel je puis agir, car il existe de jeunes cœurs où ces réflexions peuvent fructifier.
Il y a dans la vie des époques où il devient nécessaire d'être seul. Dans la jeunesse, pour acquérir l'instruction, les connaissances désirables, pour se former une façon de penser que l'on garde toute la vie; dans la vieillesse, pour se souvenir de la route qu'on a parcourue, pour réfléchir à tout ce qui nous est arrivé, aux douces fleurs qu'on a cueillies sur son chemin et aux orages de notre destinée.
Lord Bolingbroke dit qu'il n'y a pas, dans les œuvres du chancelier Bacon, une remarque plus belle et plus profonde que celle-ci: «Nous devons de bonne heure nous prescrire, dans la vie et dans nos actions, un but honnête, vertueux, possible, et nous y attacher de toutes nos forces, afin que notre âme se forme à toutes les vertus. Mais, en façonnant notre caractère moral, nous ne devons pas suivre les procédés du sculpteur, dont le ciseau achève de finir une tête, tandis qu'il laisse le reste du corps à l'état de bloc grossier et informe. Nous devons imiter la nature, qui, dans la conformation d'une fleur, d'un animal, développe à la fois toutes les parties de son œuvre.»
O toi, aimable jeune homme, qui, dans le commerce séduisant et souvent trompeur du monde, n'as point encore abdiqué les principes de vertu; toi qui n'es point encore infecté du poison de l'oisiveté frivole; toi qui, dans les entraînements et les images d'une fervente galanterie, n'as pas perdu le désir et la force d'entreprendre de grandes choses, et qui échappes dans mainte assemblée aux folles tentations, la solitude te réclame! Je voudrais te retenir dans ta retraite studieuse, animer, fortifier tes nobles intentions, t'inspirer cette juste et digne fierté, qui, dans les fonctions que tu seras appelé à remplir, t'empêchera d'estimer le monde plus qu'il ne vaut!
C'est la raison qui t'ordonne de sortir d'un cercle trop étroit pour t'entourer ailleurs de grands exemples. C'est en apprenant à connaître les vrais hommes de la Grèce, de Rome, que tu acquerras le pouvoir de vaincre tous les obstacles. Où trouve-t-on de plus illustres exemples de la grandeur humaine? Qui a montré plus de valeur guerrière, plus de zèle pour la science et plus de raison? Rejette loin de toi les vaines frivolités, et n'aspire qu'à ce qui mérite vraiment d'être recherché et imité. La noblesse n'élève personne. Seize quartiers sont un avantage, mais ne sont pas un mérite. Tes dispositions sont bonnes, puisque toutes ces vérités ne te plaisent pas, et tu sais que celui qui ne respecte que les petites choses ne sera jamais grand. Laisse les femmes compter leurs aïeux, qui, il y a sept cents ans, ne se distinguaient qu'en allant à la guerre à cheval, tandis que les bourgeois les suivaient à pied. Compte les hommes de ta famille qui n'ont pas pris la fuite dans les batailles et n'ont point dépouillé le passant sur la grande route. Compte les hommes de ta famille qui ont fait de nobles actions, dont l'histoire nationale conserve la mémoire, et dont le nom est inscrit dans les annales étrangères, mais souviens-toi bien qu'on n'est réellement grand que par ses propres actes et ses propres vertus.
Deux chemins s'ouvrent devant toi: l'un, qui serpente par des allées de verdure, par des jardins embaumés, où l'on entend retentir les sons de la musique, le bruit de la danse, les chants de l'amour. C'est celui que recherche la multitude. L'autre, moins fréquenté, est escarpé et dur, on ne le suit que lentement, et souvent, quand on croit être déjà bien loin, on tombe du haut des rocs. Là, les montagnes et les vallées résonnent des mugissements des bêtes sauvages; là, de tout côté, on entend le croassement des corbeaux, le sifflement des vipères, à tout instant on est assailli par des essaims d'insectes malfaisants, et l'on ne voit autour de soi qu'un désert sombre et terrible. Le chemin fleuri est celui du monde; l'autre est celui de l'honneur. Le premier conduit aux emplois, aux dignités de la ville et de la cour; le second pénètre de plus en plus dans la solitude. En suivant le premier, tu peux devenir un homme aimable, un personnage recherché, peut-être aussi un scélérat. En suivant l'autre, tu seras méconnu, haï; mais, avec de l'énergie et de favorables dispositions, tu peux devenir un grand homme. La dissipation est un remède et non un aliment. Il faut sans doute que tu endurcisses ton corps par l'exercice, que tu fasses tout ce qu'il est nécessaire de faire pour que tes forces physiques soutiennent tes forces morales. Mais tu n'apporteras jamais assez de zèle dans les travaux de l'esprit, tu ne persisteras jamais dans tes meilleures résolutions, si la haine pour toutes les vaines dissipations n'est pas enracinée dans ton cœur. Plusieurs hommes que je connais ont passé leur jeunesse dans l'étude, solitaires et recueillis. Ils ont grandi dans la pratique des plus dignes vertus, et maintenant ce sont des ministres qui gouvernent les États, des écrivains dont la vie est employée à combattre l'erreur, des philosophes qui, de bonne heure, échappèrent aux lisières des sots préjugés.
Grâces soient rendues au noble esprit qui a dit: «Si vous voyez un jeune homme d'une haute raison se retirer du monde, devenir mélancolique, parler peu, témoigner par sa froideur et sa réserve le mépris que les méchants lui inspirent, se plaindre peu de l'injustice, mais concentrer en lui-même les sentiments pénibles qu'elle lui fait éprouver; si vous voyez son esprit jeter des lueurs scintillantes comme l'éclair qui brille au milieu de la nuit, et s'envelopper ensuite dans un long silence; si vous remarquez qu'il trouve tout aride autour de lui, et que tout lui inspire aversion et dégoût; oh! comptez que c'est une plante précieuse qui n'attend plus qu'une main habile pour se développer. Ménagez-la. Qu'elle soit sacrée pour vous. Vous commettriez un meurtre en la foulant aux pieds.»
Une telle plante serait ma joie. Je réchaufferais contre mon cœur, je la cultiverais avec amour, je la déroberais aux regards des pédants qui s'enflamment de colère à l'aspect d'un jeune homme qui montre plus d'esprit qu'ils n'en ont. D'un souffle j'écarterais aussi de ma belle plante tout cet essaim de petits-maîtres fades et énervés. Mais si le jeune homme ne se montrait pas à propos assez ouvert et flexible, s'il ne se façonnait pas aux manières du monde, je le laisserais parfois se heurter le front contre les rochers, et je le verrais tranquillement tomber dans des occasions où un homme expérimenté n'est pas même ébranlé, quoiqu'il ne puisse faire tout ce que veut un jeune homme.
La solitude peut produire une opiniâtreté de caractère désagréable, que les relations du monde tempèrent; il est des jeunes gens fiers et dédaigneux qui, à l'âge de la maturité, corrigent ces défauts et qui ne conservent qu'une noble assurance. Alors leur satire adoucie ne présente que le contraste de ce qui est avec ce qui devrait être; leur mépris pour les méchants leur donne parfois une mâle éloquence, et il ne leur reste de leur longue lutte qu'une sage expérience du monde et une bonté d'où il résulte d'utiles enseignements.
Mais il est aussi une science du cœur souvent négligée qu'il faut tâcher d'acquérir dès sa jeunesse et qui donne à l'esprit des qualités précieuses: cette science est la philosophie, qui forme les hommes, qui les gagne plus par l'amour que par de vains préceptes, qui éclaire leur conception par le sentiment, qui les détourne de mainte erreur, les porte à la vertu et les anime. Dion avait été élevé dans la lâche servitude des cours; il n'avait que des mœurs molles et efféminées, le goût du luxe, du superflu et des voluptés de toute espèce. Mais à peine eut-il recueilli les leçons de Platon, à peine eut-il compris cette philosophie bienfaisante, que son esprit s'enflamma pour elle.
Ce que Platon a fait pour Dion, plus d'une mère le fait pour son fils, et souvent à l'insu du père. La philosophie qui découle des lèvres d'une mère prudente et qui connaît le monde, arrive à l'esprit par le cœur. Qui n'accepterait volontiers de suivre un chemin difficile, en s'appuyant sur une main chérie, et quelle instruction pourrait l'emporter sur les douces leçons d'une mère dont l'intelligence est élevée, l'âme tendre et le regard profond [11]?
Je souhaite à une femme de cette nature un fils qui reste volontiers seul avec elle, ou qui, prenant un livre dans sa main, s'en aille gravir les rochers et s'asseye au pied d'un chêne, avec son inutile fusil, aimant mieux converser avec les grands hommes de Plutarque que de poursuivre les oiseaux à travers les arbustes. Quel bonheur pour elle, si le silence et la solitude des bois excite, élève les pensées de son fils [12], s'il reconnaît qu'il y a eu et qu'il y a encore, de par le monde, de plus grands hommes que le bourgmestre de sa petite ville, ou le seigneur de son village, que ces hommes avaient d'autres joies que celle de s'asseoir à une table de jeu, qu'ils se plaisent aussi à être seuls dans leurs heures de repos, que la jeunesse se développe dans l'étude des lettres et de la philosophie, que cette même étude animait encore leur cœur dans un âge avancé, et qu'au milieu des plus grands périls ils conservaient ces affections précieuses qui bannissent la tristesse de la retraite la plus profonde et l'ennui du désert le plus sauvage!
Mais lorsqu'un jeune homme bien élevé se fixe dans une ville, une foule de choses le fatiguent et le rendent malheureux. Il est donc utile d'examiner comment on peut échapper sagement, par la solitude, à des sociétés insipides, dans quelque pays, dans quelque ville et dans quelque situation que l'on soit.
Les petites villes, dont nous avons, dans un chapitre précédent, représenté les inconvénients et les dangers, ont cependant, il faut le dire, sous un certain point de vue, un avantage réel sur les grandes villes: c'est qu'on y est plus libre de vivre avec soi-même, et qu'on peut, si l'on veut, y trouver plus de loisir et de tranquillité. Il est vrai, comme nous l'avons déjà dit, qu'il y a dans les petites villes un grand vide et une grande stérilité d'esprit. Ceux qui y demeurent ne savent point user de leurs loisirs comme ils le devraient; ils ignorent le prix du temps et ne profitent point de leur solitude. C'est une triste chose surtout que de voir l'ennui de ces gentilshommes de bourgade qui, ne croyant pas la société des simples bourgeois digne de leur noblesse, aiment mieux se retirer à l'écart et souffrir de leur insipide isolement que de vivre avec des gens raisonnables, mais dépourvus de parchemins aristocratiques; ils devraient agir tout autrement et aimer les hommes pour en être aimés. Si un simple bourgeois fait naître une seule bonne pensée, cela devrait suffire pour le faire rechercher du gentilhomme qui n'a aucune pensée et qui est accablé d'ennui. Les gens qui ne savent comment passer le temps ne devraient dédaigner personne. Le noble et le bourgeois devraient, au moins dans les petites villes, se tendre la main et éloigner d'eux ces folles idées de distinction de rangs, qui divisent la population des grandes cités.
Il me semble que les personnes de distinction qui habitent les petites villes ne peuvent adopter une meilleure manière de vivre qu'en se montrant affables et affectueuses envers tout le monde, en manifestant une bienveillance générale, et en se réservant autant de loisir et de liberté qu'il en faut pour ne pas laisser languir et s'éteindre l'esprit dans les lieux où il est d'ordinaire peu excité.
Si l'on savait profiter du séjour des petites villes, que d'avantages précieux on en retirerait! nulle part la vie n'est si gaie, nulle part les beaux jours de la jeunesse ne sont mieux employés, nulle part enfin les hommes sérieux n'éprouvent moins de tentation de perdre leur temps, et n'apprennent mieux à connaître et à éviter les écueils de la solitude. On peut regarder chaque petite ville comme un cloître où l'on est renfermé dans un cercle d'hommes très-restreint et dans un horizon très-borné, où les passions des êtres vulgaires ou méchants éclatent avec violence, et où il faut se créer un refuge dans sa retraite ou au sein de quelques êtres choisis. Les petites villes se ressemblent à peu près toutes et ne diffèrent entre elles que par la manière dont elles sont gouvernées; il n'y a point de tyrannie plus lourde que celle de ces petites républiques, où non-seulement un bourgeois s'érige en maître de ses concitoyens, mais où l'intelligence étroite de ce petit régent devient la mesure de l'esprit général, si personne ne s'y oppose.
Les petites villes républicaines veulent se suffire à elles-mêmes et ne s'occupent point de ce qui se passe au dehors. Le magistrat qui gouverne une de ces cités démocratiques la regarde comme un monde entier; de ses lèvres découlent, comme d'une source intarissable, toutes les décisions des affaires publiques; son âme n'est occupée que de maintenir sa toute-puissance sur l'opinion de ses concitoyens d'anecdotes de familles, de contes puérils, du prix des grains, de la quotité des impôts, de la moisson et de la foire prochaine. Après Dieu, il est, dans sa petite ville, le plus grand homme de l'univers; ses paroles font palpiter le cœur et pâlir le visage; plus d'un honnête citoyen ne paraît qu'en tremblant devant une telle Majesté, parce qu'il sait à quel péril elle peut l'exposer au premier démêlé avec la justice. La colère d'un magistrat de petite ville est plus terrible que le tonnerre du ciel; celui-ci passe, et cette colère jamais. Si l'on parle de la constitution anglaise devant un de ces régents ou devant son fils, ils répondent que le conseil de leur petite ville est absolument la même chose. Les femmes de ces hauts seigneurs prennent un air superbe, gouvernent, ordonnent, condamnent; leur faveur ou leur disgrâce établit, répand l'honneur, la honte, le crédit ou la ruine. Si un pauvre homme ose se figurer que les membres du conseil ont commis quelque erreur, il dit tout bas à ses amis les plus intimes que les grands de la terre se sont trompés. La passion dominante des habitants des villes est ordinairement celle des procès; chaque avocat est pour eux un génie; en vain la raison leur parle, ils ne croient que ce qui est jugé par les tribunaux; ils n'ont pas la moindre estime pour celui qui ne considère point avec un profond respect leur hôtel de ville, et ne conçoivent pas un plus grand honneur sur terre que de siéger dans leur conseil. Ils ne sont pas toujours d'accord; voisins et voisines sont tantôt liés et tantôt en pleine dissidence. En théologie, ils sont d'une force remarquable; ils regardent l'hypocrisie comme un pilier de l'Église de Dieu, et quelques maximes chrétiennes murmurées sur le lit de mort suffisent à leurs yeux pour effacer les scandales de toute une vie souillée par de méchantes actions. Si quelqu'un s'éloigne de leurs assemblées et se retire dans sa demeure pour travailler et penser à son aise, ils s'imaginent qu'il s'ennuie à périr; ils ne peuvent comprendre qu'on étudie à moins d'être prêtre ou professeur, et dans leur langue il n'y a pas de termes assez énergiques pour exprimer le mépris que leur inspire celui qui s'avise d'écrire un livre. Ils ignorent que la saine raison et la superstition ne s'accordent point ensemble; à leurs yeux on n'a point de religion si l'on a l'audace de rire quand on les voit s'attendre à quelque grand malheur, dès qu'un coq noir s'est arrêté sur le seuil de leur porte, qu'un corbeau a plané sur leurs toits, ou qu'on a vu une souris courir dans la chambre; ils ne savent pas qu'on n'est point un esprit fort par cela seul qu'on doute humblement que des taches dans le linge annoncent la mort d'un proche parent, ou parce qu'on ne croit point à maint conte populaire transmis de génération en génération. Ils ne savent pas qu'on peut être encore utile dans ce monde, quoiqu'on ne disserte point dans leur cercle, et qu'on peut être assez haut placé dans l'estime des hommes vraiment importants, quoiqu'on déplaise au grand seigneur de leur petite ville; ils ignorent qu'il y a des âmes fières qui ne rampent nulle part et qu'eux seuls sont capables de se plier, envers les magistrats de leur république, à cette soumission servile dont ils se dédommagent en accablant leurs pauvres concitoyens des exigences de leur orgueil; ils ignorent qu'un homme droit et juste ne s'incline que devant Dieu, devant la loi, les talents, le mérite, la vertu, et ne peut s'empêcher de rire lorsqu'un bailli le reçoit d'un air hautain et le chapeau sur la tête; ils ignorent aussi que la médisance qui s'exerce si cruellement dans les petites villes n'est un besoin que pour les esprits vides et rétrécis qui s'attachent à épier ce qui se passe dans la demeure de leurs voisins et se font une affaire d'un accident qui arrive dans son ménage, dans sa cuisine, dans sa basse-cour; enfin ils ignorent qu'on n'éprouve aucun plaisir à entendre les incessantes causeries des petites villes, à éplucher la conduite de l'un et de l'autre, quand on connaît les avantages de la solitude, qu'on étudie avec ardeur la science, et que, dédaignant les misérables flèches de l'envie, on poursuit sa marche avec énergie et persévérance.
La solitude est le seul moyen de salut que l'on puisse trouver dans de telles villes. Une bienveillance universelle n'y serait point comprise, on l'attribuerait à des vues intéressées. La prudence exige qu'on vive en dehors de tout calcul politique et qu'on ne fréquente que les personnes pour lesquelles on éprouve un véritable sentiment d'estime et d'affection.
Dans de telles villes, rien ne seconde l'ambition du jeune homme qui désire faire son chemin. De nouveaux Abdéritains le regarderont comme un insensé, parce qu'il n'envisagera point comme un suprême honneur le rang de conseiller. On se rira de lui, parce que, au lieu de chercher à plaire aux grands, il préférera poursuivre, dans la retraite, son travail. Il faut qu'il vive, dira-t-on, comme chacun vit, qu'il prenne part à toutes les conversations qui occupent la petite ville, à tous les procès, à tous les contes de revenants et de sorciers. Il faut qu'il sache écouter patiemment les régents de la république, lorsqu'ils s'assoient pendant toute une journée à quelque interminable banquet. Il faut qu'il ne vénère, qu'il ne recherche, qu'il n'apprécie que les inspirations de leur esprit.
Qu'importe qu'il ait été élevé parmi les hommes les plus éclairés, qu'il ait reçu les leçons des maîtres les plus habiles, qu'il soit en correspondance suivie avec les gens les plus instruits? Comprend-on tous ces avantages dans une ville où les lumières n'ont pas encore assez pénétré? Quand ce sont les Abdéritains qui exercent un pouvoir tyrannique, qui distribuent les faveurs et les emplois, ne faut-il pas que le pauvre jeune homme accepte pieusement tout ce qu'ils disent ou se résigne à passer pour un être très-borné? Il ne peut parler de ce qu'il voit, de ce qu'il sent, et il est condamné à entendre parler sans cesse de ce qu'il n'a nul désir de savoir. Il ne lui est pas permis de paraître indifférent à cet éternel caquetage, et il est à jamais perdu si, par son morne silence, il trahit l'ennui qu'il éprouve. Lui et ses amis doivent, au milieu de tant de gens contrefaits, rougir de n'avoir point l'infirmité générale. S'il assiste à une délibération qui, pour le plus misérable intérêt, entraîne le conseil dans des discussions plus longues que les destinées de l'Europe n'en occasionnent dans les grands États, il doit se montrer sérieux et attentif; et s'il est appelé devant un tribunal qui doit se prononcer sur une question de mur mitoyen, il faut qu'il y paraisse avec autant de respect que s'il assistait au conseil des dieux.
Quand il voit que la grossière ignorance et la sottise présomptueuse sont plus estimées que la raison; quand il voit que l'esprit le plus lourd et le plus étroit est celui qui a le plus d'autorité; que la philosophie est considérée comme un non-sens et la liberté comme une rébellion; que ceux-là seuls plaisent, qui sont toujours prêts à tout approuver; qu'on ne tolère que la soumission aveugle, et qu'on ne recherche que les âmes rampantes; s'il y a dans le cœur de ce jeune homme quelque noble ressort, il faut qu'il cherche un asile dans la solitude.
Quand le poëte Martial rentra en Espagne, dans sa ville natale de Bilbilis, tout lui parut triste, mort, désert. Il venait de passer trente-quatre ans à Rome, dans une société éclairée et savante, et lorsqu'il en fut loin il se sentit en proie à un ennui mortel. Il ne trouvait, parmi ses concitoyens, aucun goût pour les sciences, aucun développement intellectuel; il aspirait sans cesse à retourner à Rome, où il avait joui d'un succès général, où Pline le Jeune vantait son esprit et sa pénétration, louait la franchise, la finesse incisive de ses écrits, et assurait à ses œuvres une éternelle durée. A Bilbilis, au contraire, sa réputation ne lui attira que ce que l'on doit attendre d'une ville ignorante, l'envie et le mépris.
Dans ces petites villes, l'esprit regagne cependant par la solitude ce qu'il perd par les relations sociales. S'il faut paraître sot par politesse et aveugle avec des yeux clairvoyants; si vous devez sans cesse contrefaire votre physionomie et dissimuler vos sentiments; si vous êtes obligé de passer des heures entières à une table de jeu; si l'intelligence et la bonté de caractère doivent toujours fléchir sous l'ignorance titrée; s'il faut qu'à tout instant vous réprimiez une heureuse inspiration, une parole expressive, une vérité hardie, avec autant de soin que vous pouviez en mettre à éloigner de vous une haute trahison; si vous reconnaissez que toute la vie intellectuelle est ensevelie dans ce froid mortel, comme le feu dans le caillou qui n'est point frappé par l'acier, et que vous pouvez passer là des années entières, sans avoir l'occasion de laisser échapper à propos une seule étincelle de votre esprit; ah! fuyez les réunions perfides de cette petite ville, cherchez la liberté, retirez-vous dans votre demeure ou dans le silence des bois.
Alors le voile qui recouvrait votre pensée tombe tout à coup; votre fardeau s'allége; vous n'avez plus à lutter contre le malheur; tout concourt à l'adoucir. Vous ne murmurez plus contre la Providence, vous réfléchissez avec une âme calme et réjouie aux bienfaits de la solitude; alors votre cœur devient patient, tout vous sourit, les rayons de pourpre du soleil qui s'étendent sur les montagnes de neige, les oiseaux qui s'endorment en chantant, le cri du coq, le bruit des champs. Alors vous acceptez même les visites importunes, vous vous réconciliez avec toute la petite ville, si chaque jour on vous laisse un assez long moment de solitude.
Dans les grandes comme dans les petites villes, l'esprit ne s'élève que par l'amour de la liberté et par la solitude où règne la liberté d'esprit. Il y a dans le grand monde plus de motifs encore que dans les petites villes de rechercher la solitude. Là, les erreurs et les fautes sont plus contagieuses; les grandes pensées s'éteignent facilement dans ces régions où l'on redoute la lumière et la vérité, où l'on craint les grandes âmes et où l'on repousse la vertu comme un joug importun. L'énergie de l'esprit, les nobles efforts de l'intelligence sont bientôt paralysés dans ce monde aristocratique, où le gentilhomme ne trouve de satisfaction que dans les assemblées sans mélange, c'est-à-dire dans celles où il n'existe que des nobles de race ancienne et intacte.
Partout cependant on regarde le grand monde comme la seule bonne société. Malheureusement il n'en est pas ainsi, quels que soient les défauts des basses classes. Si vous avez le bonheur de compter seize quartiers, votre valeur est bien établie lors même que vous ne seriez d'ailleurs qu'un pauvre être. Les cours, les tables des princes vous sont ouvertes, et partout où l'on ne regarde point au mérite, vous pouvez être sûr d'avoir le pas sur l'homme de mérite. Mais ce que vous êtes comme homme, vous l'apprendrez dans les sociétés où l'intelligence et les qualités de l'esprit font la seule noblesse. Examinez pourtant, lorsque vous êtes seul dans une antichambre et que vous n'avez à vous occuper d'aucun rival redoutable, examinez les prérogatives qui, selon vous, et depuis le commencement du monde, vous élèvent tant au-dessus des autres hommes [13], vous reconnaîtrez que des généalogies sans mérite ressemblent à des ballons qui ne s'élèvent que par leur défaut de pesanteur.
En Allemagne pourtant, et dans d'autres contrées encore, les titres généalogiques séparent les nobles des citoyens les plus sages et les plus dignes, comme le grain de la paille. Le premier rang est accordé à des hommes qui ne fondent leur crédit, leur rang et leur consistance, que sur les parchemins, souvent peu respectables, de leurs aïeux, qui ne cherchent à s'acquérir aucun mérite; la naissance étant pour eux un mérite suffisant, ils savent seulement, pour la plupart, quelle est la dernière mode, quelles sont les règles de l'étiquette; ils possèdent toutes les ressources de la volupté et éprouvent tous les besoins des sens, puis ils s'imaginent souvent qu'ils sont doués d'organes plus délicats et de nerfs plus sensibles que les autres hommes.
L'ennui pénètre pourtant dans ces assemblées où nul roturier n'est admis, où il n'entre que des nobles dont la généalogie est bien prouvée. Une femme allemande m'expliquait un jour ainsi la cause de cet ennui. «Les personnes qui composent nos réunions, me disait-elle, n'ont ni les mêmes goûts, ni les mêmes sentiments, et il est rare surtout d'y voir les femmes sympathiser entre elles. C'est en général la destinée des grands de posséder beaucoup, de désirer encore plus, et de ne jouir de rien; ils se cherchent dans les assemblées sans s'aimer, se voient sans se plaire, et se perdent dans la foule sans s'en apercevoir.—Qu'est-ce qui vous réunit donc? lui dis-je.—C'est le rang, répondit-elle, l'habitude, l'ennui, le besoin de s'étourdir qui est attaché à notre condition.»
Puisqu'on peut s'ennuyer aussi dans ces réunions si aristocratiques, examinons si la solitude ne serait pas souvent utile aux gens de la haute noblesse.
Les nobles prétendent que la solitude conduit à la misanthropie, ou, ce qui est pis encore, que la misanthropie conduit à la solitude. Mais je pense que, si l'on veut s'observer, on reconnaîtra qu'on est ordinairement dans des dispositions d'esprit moins heureuses, lorsqu'on vient d'une réunion que lorsqu'on sort de chez soi pour aller dans le monde. Combien de gens sont partis pour une soirée avec l'espoir d'y passer quelques heures de joie, et n'y ont éprouvé que des déceptions! Que de choses on y dit, auxquelles on ne pense point! Que d'idées on y exprime que personne ne comprend! Que de fois on y excite l'envie par sa satisfaction, et la mauvaise humeur par sa sérénité! En général, les personnes qui composent ces sociétés sont animées par des intérêts différents, et quelquefois tout opposés. Qu'on demande à cette jeune femme coquette si elle trouve toujours dans ces assemblées ce qu'elle y cherche; si elle n'éprouve pas une vive contrariété quand un fat lui échappe et va porter ses hommages à une autre, et si celle-ci n'éprouve pas le même chagrin quand elle le voit s'adresser à une troisième. Qu'on demande à cette respectable vieille femme, qui jadis eut les mêmes coquetteries, si elle ne ressent pas un vrai chagrin chaque fois qu'on prodigue devant elle quelque encens à la jeunesse et à la beauté. Un Anglais, que j'ai connu en Allemagne, disait en termes frappants: «Il y a des femmes qui, toute leur vie, ont peur qu'on ne leur témoigne pas assez de respect, et qui affectent un orgueil que l'on ne supporterait pas dans une impératrice. Leur vanité se hérisse comme les pointes de porc-épic, tandis qu'à côté d'elles une femme aimable et bienveillante charme ceux qui l'entourent par son gracieux sourire et par ses manières dignes, mais sans prétention.»
L'homme du monde le plus habile ne peut voir, sans une répugnance manifeste, de telles créatures. S'il remarque combien de personnes, qui donnent le ton dans la société, confondent l'erreur et la vérité, l'apparence et la réalité; combien de fois cette prétendue bonne société se contente, de l'aveu même des observateurs les plus équitables, de connaissances bien moins sûres et d'idées moins étendues qu'elle ne devrait en avoir, d'après les moyens dont elle peut disposer, et les occasions de s'instruire qui s'offrent à elle; s'il remarque comme elle redoute la réflexion, la solitude, le silence; comme elle se jette dans un tourbillon de dissipation et se rend rarement compte à elle-même de son propre état; s'il remarque encore combien elle exerce peu son intelligence; comme elle se soumet à l'opinion, au jugement des autres plutôt que d'exercer son propre jugement; comme elle se laisse gouverner par des préjugés d'éducation, de noblesse, de convenance; comme elle tourne sans cesse dans le même cercle de conceptions fausses, obscures, défectueuses, étouffant tout désir sérieux de savoir et repoussant l'instruction; si l'homme expérimenté du monde considère tous ces travers, il ne pourra s'empêcher de s'écrier, avec un des philosophes les plus distingués de l'Allemagne: «L'obligation de fréquenter cette bonne société peut devenir, pour l'homme qui aime à penser, un véritable tourment, et si on ne peut se soustraire à cette nécessité, on apprend par comparaison à sentir d'autant mieux le prix de la solitude.»
Un des hommes les plus illustres de l'antiquité, Pline le Jeune, ne trouvait aucune satisfaction à voir les divertissements publics, les fêtes et les solennités; c'était dans le travail de sa pensée qu'il cherchait de plus nobles plaisirs. Il écrivait à un de ses amis: «Ces jours derniers j'ai lu et travaillé dans un repos parfait. Tu me demanderas comment il m'est possible d'agir ainsi au milieu de Rome. C'était le temps des fêtes du cirque, qui ne produisent pas sur moi la moindre impression; je n'y trouve ni vérité ni nouveauté, rien qui mérite d'être vu plus d'une fois. Je ne comprends pas que tant de milliers d'hommes soient assez enfants pour s'en aller toujours voir des chevaux qui courent et des esclaves assis sur des chars. Quand je songe que les hommes prennent tant d'intérêt à des scènes si frivoles, si froides et si souvent reproduites, je sens une grande joie de ne point partager une telle curiosité et d'employer avec dévouement à l'étude des sciences le temps que la foule perd à voir de misérables spectacles.»
Mais, dira-t-on, si un homme du monde s'éloigne des cercles de la société, ne perdra-t-il pas dans la solitude ce bon ton, ces qualités qui distinguent la noblesse de la roture?
Ce que nous appelons le bon ton nous vient des Français; c'est l'art de s'exprimer avec grâce et de donner à la conversation la forme la plus agréable. Le bon ton plaît partout et se trouve chez tous les hommes d'esprit, quelle que soit leur condition. Le noble et le roturier peuvent l'avoir également. La solitude n'efface en nous que les habitudes passagères, et on en rapporte certaines facultés qu'un homme ferme aime à conserver, quoiqu'il sache qu'elles déplaisent dans le monde. Le solitaire se présentera peut-être dans un salon avec un habit d'une couleur et d'une forme surannées; peut-être ses manières choqueront-elles l'homme du monde qui étudie gravement les habitudes de la convenance, les lois de l'étiquette. Mais s'il est sous ce rapport en arrière du siècle, son attitude aisée, sa droiture, sa politesse naturelle le rendront agréable aux gens sensés, lorsqu'on le verra paraître à la cour avec esprit, avec tact et avec des idées qu'il a recueillies dans le cours de sa vie. Il est vrai que, dans ces sphères du grand monde, il n'est pas nécessaire d'apporter un grand nombre d'idées. Souvent le courtisan le plus accompli fait voir qu'il en a lui-même fort peu et qu'il ne s'occupe que de choses minimes. Le solitaire obtiendra peu de succès dans les réunions où l'on regarde une gaieté hardie et éclatante comme l'indice le plus certain d'une excellente tête et d'un homme agréable. On n'acquiert pas cette gaieté dans la solitude. Celui qui fait le plus rire les gens du monde n'a souvent d'autre mérite que de traiter avec mépris ce qui est vrai, grand, beau; ce n'est souvent qu'un discoureur imperturbable, sans jugement, sans principes et sans élévation.
Dans toutes les considérations que j'ai cherché à établir, il n'a pas encore été spécialement question des avantages immédiats de la solitude pour l'esprit. Le plus puissant, le plus incontestable de ces avantages, c'est de nous habituer à réfléchir. L'imagination devient plus vive et la mémoire est plus fidèle lorsque rien ne distrait nos sens et qu'aucun objet extérieur ne trouble notre âme. Loin du bruit du monde, où mille images étrangères flottent à nos yeux et fascinent notre esprit, on ne cherche qu'un seul bien dans la solitude, on se dérobe à toutes les choses extérieures qui ne sont point celles que nous désirons et que nous aimons. Un écrivain que je voudrais relire chaque jour, Blair, l'auteur des Lectures sur la rhétorique et les belles-lettres, dit dans un de ses livres: «C'est la force d'attention qui le plus souvent distingue de la foule l'homme doué de grandes qualités. Les êtres vulgaires ne reconnaissent ni règle ni but dans leur marche aventureuse. Les objets flottent sans lien à la surface de leur âme, pareils à des feuilles que le vent fait voler de côté et d'autre et disperse à la surface de l'eau.»
On s'habitue à réfléchir lorsque l'on écarte ses pensées de vaines distractions, et que l'on se trouve dans une situation qui ne change point à tout instant par le cours journalier des choses. Pour nous exercer à réfléchir, il faut d'abord nous retirer de la foule tumultueuse et nous élever au-dessus des exigences sensuelles. C'est alors qu'on se rappelle facilement tout ce qu'on a lu, entendu, éprouvé. Chaque regard que nous jetons dans le silence de la retraite nous révèle de nouvelles pensées et procure à l'esprit les plaisirs les plus doux. On regarde vers le passé, on contemple l'avenir, et l'on oublie ces deux époques dans la jouissance de son bonheur actuel; mais, pour que la raison conserve dans la solitude sa force particulière, il faut que nous appliquions notre activité à une noble occupation.
Il y a des gens que je ferais rire, peut-être, si je leur disais que la solitude est une école où l'on apprend à connaître les hommes. Il est certain cependant que, dans les relations de la société, nous ne faisons que recueillir des sujets de pensée, sans exercer dans toute sa force la liberté de penser. Dans le monde, nous ne faisons, en réalité, qu'observer; et c'est dans la solitude que nous pouvons coordonner et utiliser nos observations. Il faut qu'on en vienne à connaître les hommes; et, pour les connaître, il les faut étudier. Soit que cette étude se poursuive silencieusement, à l'écart, ou soit que nous voulions la faire servir à l'instruction des autres, je ne la crois pas si trompeuse, si cruelle, si redoutable, qu'on se le figure parfois. Je ne crois pas qu'elle ravale, qu'elle outrage la divinité de l'homme, qu'elle le prive d'une foule de nobles jouissances, et qu'enfin elle lui enlève l'exercice de ses facultés. Il n'y a dans cette étude tant calomniée que l'esprit d'observation.
Me traitera-t-on comme un envieux, comme un ennemi des hommes, parce que j'étudie les maladies, parce que j'observe les indices de faiblesse les plus secrets du cœur humain, parce que j'examine de près tout ce qu'il y a de fragile et d'imparfait dans la constitution humaine, et parce que je me réjouis d'avoir éclairci ce qui était encore obscur pour moi et pour les autres! Cette étude faite, il ne s'ensuit pas que je doive dire au premier venu: Telle ou telle personne a telle maladie. Mais qui peut m'empêcher, lorsque je puis me rendre utile, de dire ce que j'ai appris, de faire connaître la maladie, avec toutes ses complications?
Voulez-vous, maintenant, établir une ligne de démarcation entre celui à qui vous permettez d'observer votre corps et celui à qui vous défendez d'observer votre âme? Vous direz que le médecin étudie les maladies du corps pour essayer de les guérir, et que tel n'est point le but de celui qui étudie l'âme. Qu'en savez-vous? Une âme délicate souffre tout autant de l'aspect de nos infirmités morales que de celui de nos faiblesses physiques. Pourquoi se retirerait-on de la voie commune? Pourquoi s'en irait-on dans la solitude si l'on ne craignait la contagion? Mais, comme il y a une quantité de faiblesses et d'imperfections morales qui ne passent point pour telles, c'est un plaisir incontestable de connaître ces défauts, de les désigner sous leur vrai nom, de les montrer aux regards, lorsque cette révélation ne peut porter préjudice à personne.
La solitude est donc une école qui exerce l'esprit d'observation, et qui, par là, nous aide à connaître les hommes, parce qu'après y avoir paisiblement réfléchi, nous savons mieux ce que nous devons examiner dans le monde, et parce que nous mûrissons dans la solitude nos remarques et nos observations.
Bonnet raconte, dans un passage touchant de la préface de son Traité sur l'âme, que la solitude fit tourner à son avantage la faiblesse de sa vue. «La solitude, dit-il, nous porte naturellement à la méditation: la solitude dans laquelle j'ai en quelque sorte vécu jusqu'à présent, les tristes circonstances où je me trouve depuis quelques années, m'ont fait chercher dans mon esprit un refuge et une distraction nécessaire. Mon cerveau est devenu pour moi une sorte de séjour paisible, où j'ai goûté des jouissances qui dissipent, comme par magie, mes afflictions.»
Un autre homme non moins recommandable dans un genre différent, le poëte Pfeffel, de Colmar, supporta avec la même résignation les douleurs d'une cécité complète. Quoique sa vie fût moins solitaire, il savait trouver assez d'instants de liberté qu'il consacrait à la philosophie et à l'humanité.
Au Japon, il existait jadis une académie d'aveugles, qui voyait peut-être plus clair que beaucoup d'autres académies. Ses membres se dévouaient à l'histoire du pays, à la poésie et à la musique; ils retraçaient, dans des chants élevés et harmonieux, les plus beaux traits des annales japonaises. On éprouve pour ces pauvres aveugles du Japon un sentiment de respect. Les yeux intérieurs de leur âme étaient d'autant plus clairvoyants qu'une triste destinée les privait de la lumière corporelle. La lumière, la vie, le bonheur, naissaient pour eux du sein des ténèbres, par la tranquille réflexion et par des occupations salutaires.
Si la solitude éveille notre pensée, la pensée est le premier mobile de tout ce que nous faisons. On a dit que les actions n'étaient que les pensées réalisées. Ainsi, celui qui voudrait étudier impartialement la nature des pensées auxquelles il est le plus attaché, approfondirait par là le secret de son véritable caractère, et celui qui a l'habitude de se retirer à l'écart, et de s'entretenir avec lui-même, entendrait parfois des vérités que le monde ne lui dit pas.
La liberté et le loisir, voilà tout ce dont on a besoin lorsqu'on aspire à déployer dans la solitude son activité. Laissez tel homme seul, toutes ses forces seront en mouvement; donnez-lui le loisir, la liberté, et il produira incomparablement plus que s'il se traînait chaque jour, l'âme fatiguée, au sein de vos réunions. Des savants qui jamais ne pensent, qui ne peuvent trouver eux-mêmes aucune idée, qui seulement se souviennent, se mettent à compiler et sont heureux. Mais c'est pour l'esprit une satisfaction bien plus élevée de pouvoir, dans la solitude, faire quelque chose qui concourt au bien. Le silence et l'obscurité calment une tête ardente, concentrent les pensées sur un même point, et donnent à l'âme un courage que rien n'arrête pourvu qu'il frappe. Des légions entières d'adversaires ne l'inquiètent point; elle sait qu'elle peut atteindre son but quand elle voudra, et tout ce qu'elle désire, c'est que, tôt ou tard, justice soit faite à chacun. Sans doute on doit voir avec douleur les erreurs de ce monde, le vice honoré par la multitude, le préjugé régnant encore sur la foule, et l'on se dit quelquefois: Cela devrait être ainsi, et cela n'est pas; puis, d'un trait de plume, on flétrit le méchant, et, d'un autre trait, on terrasse l'ignorant préjugé.
C'est dans la solitude surtout que la vérité se découvre aux grands penseurs, aux hommes de génie. Un écrivain que nous avons déjà cité, Blair, a dit qu'une occupation constante des petites choses journalières de la vie était l'indice d'une âme vulgaire et vaine. Une âme plus large et plus épurée laisse le monde derrière elle, aspire à des satisfactions plus élevées, et les cherche dans la solitude. Le patriote demande à la solitude un asile pour y former des projets d'utilité générale; l'homme de génie, pour s'y livrer à ses occupations favorites; le philosophe, pour continuer ses découvertes; le saint, pour faire de nouveaux progrès dans la grâce.
Avant que de donner des lois à Rome et d'exercer le suprême pouvoir, Numa, ayant perdu sa femme, se retira seul à la campagne. Il passait ses jours dans les lieux les plus déserts, dans les bosquets, dans les vallées consacrées aux dieux, et on disait que ce n'était ni par mélancolie ni par désespoir qu'il fuyait ainsi les hommes; on disait qu'il avait dans sa solitude une noble et charmante société, que la nymphe Égérie l'aimait, s'était mariée avec lui, et le comblait de félicité en éclairant son esprit, en lui donnant des leçons de haute sagesse. On disait aussi des druides que, sur la cime des rochers, dans les forêts profondes, ils enseignaient aux nobles de leur race la sagesse et l'éloquence, la nature des choses, le cours des étoiles, les mystères divins et les lois de l'éternité. Si, comme l'histoire de Numa, cette tradition des druides n'est qu'une fable, elle démontre cependant quelle noble idée on s'est faite dans tous les temps de la sagesse acquise dans le calme de la solitude.
Souvent, sans aucun secours étranger, sans aucun encouragement, le génie de l'homme s'éveille, se manifeste par sa propre force dans la solitude. Au milieu des horreurs de la guerre civile, la Flandre était peuplée d'une quantité de peintres illustres, mais pauvres. Le Corrége fut si mal payé de ses travaux, que la joie qu'il éprouva en recevant à Parme une somme de dix pistoles lui coûta la vie. C'était le sentiment de leur propre valeur qui récompensait ces artistes: ils peignaient pour l'éternité.
Des méditations profondes dans des lieux solitaires donnent parfois à l'intelligence, à l'imagination, le plus puissant essor, et font naître les plus grandes pensées. Là, il y a pour l'âme une satisfaction plus pure, plus durable, plus féconde; là, vivre, c'est penser. A chaque pas, l'âme s'avance dans l'infini, palpite d'enthousiasme dans cette libre jouissance d'elle-même, et s'élève de plus en plus dans la réflexion des grandes choses et l'attachement aux résolutions héroïques. C'est dans un lieu solitaire, sur une montagne des environs de Pyrmont, qu'un des plus mémorables événements de l'histoire moderne a été décrété. Le roi de Prusse, qui était venu là prendre les eaux, se dérobait souvent à la société, et s'en allait seul sur cette montagne, qui s'appelle aujourd'hui Kœnigsberg (montagne du roi). Ce fut là que le jeune monarque conçut, dit-on, le projet de sa première guerre de Silésie.
Dans la solitude, on apprend bien mieux que dans la vie agitée du monde le prix du temps, que l'oisif ne connaît jamais assez sans une certaine activité d'esprit. Celui qui travaille avec ardeur, afin de ne pas vivre d'une vie inutile, ne peut songer sans effroi à la marche d'une montre à secondes, image frappante de notre existence, de la course rapide du temps.
Un seul jour est un abîme désormais pour la vieille femme du monde qui languit tout le matin jusqu'à ce qu'elle ait appris par ses prières, par ses questions, de quelle manière chacun de ses amis doit passer le temps. Mais avec quelle rapidité s'écouleraient tous ses instants, si elle pensait aux résultats de chaque minute dans l'éternité!
On ne perd point son temps dans les relations sociales, si elles maintiennent l'esprit et le cœur à une certaine hauteur, si elles élargissent le cercle de nos idées et dissipent nos soucis; mais, si elles deviennent l'unique besoin de l'âme, si elles nous attirent trop vivement, bientôt on leur sacrifie tout, et les années s'écoulent rapidement et sans fruit.
Le temps paraîtra toujours trop court à celui qui voudra l'employer utilement selon sa nature, sa vocation, ses devoirs et ses facultés. Je connais un prince que ses valets coiffent et habillent en quelques minutes. Les chevaux attelés à son char ne courent pas; ils volent. Son dîner est terminé en un instant. On me dira que c'est ainsi qu'en agissent ordinairement les princes, qu'ils veulent que tout se fasse promptement; mais j'ai vu ce prince, qui est doué d'une grande élévation d'esprit, recevoir lui-même toutes les suppliques, et je sais qu'il répondait à toutes. Je sais que chaque jour il surveille lui-même avec un soin scrupuleux les affaires de ses États, et que, chaque jour, il consacre plusieurs heures à la lecture des meilleurs écrivains italiens, français et allemands. Ce prince connaît le prix du temps.
Le temps que l'homme du monde dissipe inutilement, le solitaire sait l'employer, et pour celui qui sait user ainsi d'un bien si passager, il n'y a pas de jouissance meilleure. La tâche journalière de l'homme est grande. Quiconque veut faire quelque bien doit s'en occuper sans délai, afin que le jour présent ne soit pas enlevé du livret de la vie comme une page vide. Nous arrêtons la course du temps par le travail; nous prolongeons la durée de la vie par des pensées et des actions fécondes. Pour celui qui ne peut pas vivre inutilement, la vie, c'est la pensée et l'action, et jamais la pensée n'est si active, si heureuse, que dans les heures que l'on dérobe à une visite monotone et sans but.
Nous serions plus avares de notre temps si nous pensions combien nous perdons d'heures précieuses malgré nous. Un grand écrivain anglais a dit: «Si nous déduisons du cours de notre existence tout le temps absorbé par le sommeil, par les besoins absolus de la nature, par des convenances forcées, tout le temps que nous employons à nous parer ou que nous sacrifions pour les autres, tout le temps qui nous est enlevé par la maladie ou dérobé par la faiblesse ou la fatigue, nous reconnaîtrons que notre existence, dont nous pouvons réellement nous dire les maîtres, ou dont nous pouvons disposer à notre gré, est très-petite. Nous consumons un grand nombre d'heures en de vaines préoccupations, dans des actes sans importance, qui se renouvellent sans cesse. Chaque jour, nous perdons une partie des instants que nous croyons pouvoir consacrer au repos et au bonheur, et la moitié de notre existence ne sert qu'à anéantir les jouissances de celle qui nous reste.»
On ne perd jamais plus de temps que lorsqu'on gémit de n'en avoir pas assez. Tout ce qu'on fait alors, on le fait à regret. Le joug que chacun de nous doit porter semble plus léger quand on le porte avec résignation; mais lorsque nous n'avons à obéir qu'à des lois d'étiquette, lorsqu'on nous impose l'obligation de faire de nombreuses visites, il faut savoir briser ses chaînes; il faut ne pas craindre de fermer sa porte à ceux qui n'ont rien à nous dire, se tracer chaque matin un plan de travail, et se rendre chaque soir un compte sévère de sa journée: on prolongera ainsi la durée de son existence. Quand quelqu'un annonçait à Mélanchthon l'intention d'aller le voir, il s'informait non-seulement de l'heure, mais de la minute où l'on devait venir, afin de ne point perdre sa journée dans une vague incertitude.
On n'a point à déplorer la perte du temps lorsqu'on est habitué à compter les instants, lorsqu'on vit dans la liberté de la campagne. Là, on n'a point de visite à rendre; on n'a point à répondre à ces invitations importunes qui se renouvellent sans cesse, ni à cette affluence de gens oisifs qui viennent vous voir sans autre but que de vous voir; là, on n'est plus astreint à ces mille obligations mondaines qui, toutes ensemble, ne valent pas une seule vertu; là, enfin, nul importun ne vient nous enlever les heures que nous comptions utilement employer, et nous sommes délivrés de ces pédants qui nous accablent de leur loquacité sans remarquer quelle peine ils nous causent, sans s'apercevoir que nous aspirons au moment où nous serons enfin seuls pour nous renfermer dans notre retraite avec nos livres.
Mais on dit aussi, et avec raison: Combien on passe dans la solitude peu d'heures qui soient marquées par des actes vraiment utiles et durables; combien il en est que l'on perd par des songes et des chimères, dans de mélancoliques réflexions, dans des passions dangereuses ou des souhaits déréglés!
Parce qu'on se retire dans la solitude, il ne résulte pas toujours de cette détermination qu'on est occupé de pensées sérieuses, et qu'on ne se livre point à d'inutiles frivolités. La solitude peut souvent être plus dangereuse que le tourbillon du monde. Que de fois, dans nos heures de loisir, une indisposition nous rend incapables de penser et d'agir! C'est une triste existence que celle d'un malade qui, dans la solitude, ne songe qu'à sa maladie. L'homme du monde le plus dissipé ne perd pas plus de temps dans les réunions les plus bruyantes que celui qui, dans l'éloignement de la société, s'abandonne à la mélancolie. La mauvaise humeur n'est pas moins redoutable; elle oppose de grands obstacles à notre félicité intérieure. Nous pouvons résister à la mélancolie comme à un ennemi que l'on craint. La mauvaise humeur nous surprend à l'improviste, et nous sommes vaincus avant d'avoir pensé aux moyens de la dissiper. La mauvaise humeur est un des fléaux de la vie, et si l'on y est sujet, mieux vaudrait ne point avoir d'humeur [14].
Pour échapper à la mauvaise humeur ou pour résister du moins à ses accès, il faudrait se rappeler qu'elle nous fait perdre non-seulement des jours, mais des semaines, des mois entiers. Une seule pensée désagréable, dont nous nous préoccupons inutilement, nous enlève parfois longtemps la faculté d'exercer notre action hors du cercle habituel. Il importe donc de faire tous ses efforts pour se soustraire autant que possible à cette dangereuse influence. Tant que nous travaillons, nous sommes moins exposés à la tristesse. En écrivant un livre, on dissipe la mauvaise humeur. Souvent on prend la plume dans un moment de chagrin, et, lorsqu'on la quitte, le cœur a déjà repris sa sérénité.
Que de temps on perd aussi en prêtant l'oreille à toutes les considérations de second ordre, à toutes les questions qu'une idée soulève, à toutes les difficultés que l'on peut rencontrer! Il n'est pas possible de rien faire de grand, si l'on s'attache toujours à des puérilités, si l'on n'a pas assez d'énergie dans l'âme pour entreprendre un projet et le poursuivre précisément à cause des difficultés et des dangers qu'il présente. Ce ne serait pas la peine de vivre, si, comme un Anglais l'a dit, on ne considérait pas avec un noble dédain que la vie se compose de petits hasards, d'épisodes sans intérêt, de désirs excités par les choses qui nous entourent, des contrariétés qui naissent d'un dessein qui échoue, des piqûres d'insectes qui s'échappent après nous avoir atteints, des folies qui un instant nous étourdissent et qui s'évanouiront bientôt, des plaisirs qui disparaissent comme une ombre mobile après nous avoir séduits, des compliments qui chatouillent l'âme comme une musique agréable, et qui, bientôt, sont oubliés de celui qui les fait et de celui qui les reçoit.
On aurait assez de temps à soi, si l'on ne devait pas forcément en perdre une partie, et si l'on ne le perdait pas encore de son plein gré. Celui qui, dans sa jeunesse, n'aurait appris qu'à employer utilement chaque quart d'heure, posséderait par là les dispositions nécessaires pour devenir un grand homme d'affaires; car, pour en arriver là, il faut savoir occuper chaque instant. Mais, soit par mauvaise humeur, soit par défaut d'énergie, avant d'entreprendre un travail, nous cherchons nos commodités, nous faisons nos conditions, nous croyons qu'il est toujours temps d'agir; notre paresse veut qu'on la caresse avant qu'elle se détermine à se mettre en mouvement.
Que notre affaire principale soit donc de nous fixer d'abord un but dans la vie, et d'apprendre à dominer les circonstances qui peuvent entraver notre volonté. C'est en se prescrivant un but déterminé que l'on résiste au danger de perdre son temps et sa vie. Depuis le roi jusqu'au manœuvre, tout homme doit avoir sa tâche de chaque jour et doit l'accomplir. Chaque pensée, chaque action doit être dirigée vers le but que l'on est appelé à atteindre. Frédéric le Grand, qui agit si puissamment sur son siècle, qui fut un modèle pour tous les souverains, se levait en été à quatre heures et en hiver à cinq. Les lettres que chacun de ses sujets pouvait lui écrire, toutes les requêtes, tous les mémoires qui arrivaient le soir ou dans la nuit, étaient déposés devant lui sur une table. Le roi ouvrait tout et parcourait tout; puis il divisait ses papiers en trois catégories. La première se composait de papiers auxquels on répondait sur-le-champ, d'après des instructions générales. Sur ceux de la seconde, il écrivait de sa propre main des remarques qui s'adressaient au ministre, au gouverneur, aux tribunaux, et ceux de la troisième étaient jetés au feu. Les secrétaires du cabinet s'avançaient alors près de lui, et il leur remettait tout ce qui devait être expédié à l'instant; puis il montait à cheval, passait en revue ses troupes, et donnait audience aux étrangers. Ensuite il se mettait à table, et il déployait pendant le repas une vivacité d'esprit constante, et disait des choses dont on aurait, dans tous les temps, admiré la sagesse et la vérité. Après le dîner, les secrétaires présentaient à sa signature les lettres dont ils avaient reçu le canevas le matin, et qu'ils avaient rédigées; vers quatre à cinq heures du soir, le travail de la journée était fini, et le roi se reposait en lisant ou en se faisant lire les meilleurs écrits anciens et modernes. Un prince qui employait ainsi son temps avait le droit d'exiger qu'aucun de ses ministres et de ses officiers ne perdît le sien.
Il est des hommes qui ne voudraient faire que des choses importantes, et qui, en attendant qu'ils trouvent le temps nécessaire pour s'occuper de leurs graves projets, ne font rien. Ils n'atteignent jamais le degré de perfection qu'ils portent dans leur esprit, et qui leur fait mépriser ce qui s'opère autour d'eux. J'ai connu en Suisse, et à Berne surtout, plusieurs hommes de la sorte; ils eussent pu devenir des écrivains de premier ordre, et ils n'imprimaient pas une ligne, soit pour ne se donner aucune fatigue, soit par la crainte qu'on ne les trouvât moins grands qu'ils ne l'étaient réellement.
Il est d'autres hommes qui vivent dans l'oisiveté par cela seul qu'ils ne savent point régler l'emploi de leur temps. Ils pourraient produire des œuvres utiles et considérables s'ils saisissaient chaque instant disponible dans la journée, et s'ils l'employaient à atteindre leur but, car il y a bon nombre de grandes choses qu'on ne fait que peu à peu. Mais si l'on est sans cesse interrompu, et si l'on se plaît à ces interruptions, si l'on attend le plaisir du travail qu'on ne goûte qu'en travaillant, si l'on n'a pas ces longs loisirs que l'on exige et que l'on n'obtient presque jamais, on finit par croire qu'on n'a point de temps pour travailler, et l'on se promène du matin au soir.
Un des hommes les plus estimables de la Suisse, mon ami Islin, écrivit au milieu du sénat de Bâle ses Éphémérides que tous les grands personnages d'Allemagne auraient dû lire et que beaucoup ont lues [15]. Mœser d'Osnabruck, qui s'est attiré, comme citoyen et comme homme d'État, l'estime et l'affection des princes, des ministres, de la noblesse et des paysans, s'est élevé, tout en jouant, à une hauteur que peu d'écrivains allemands ont pu atteindre [16].
Carpe diem, disait Horace, et cette sentence doit s'appliquer à chaque heure. Les hommes légers, les buveurs et les chantres anacréontiques, disent qu'il faut éloigner de soi toutes les sollicitudes, être gai et jouir de chaque instant. Ils ont raison; mais ce n'est pas à boire qu'il faut employer chaque instant, c'est à poursuivre une tâche qui nous conduit à un but élevé. On peut être seul au milieu même du tourbillon du monde, on peut rendre des visites à midi, paraître dans les réunions, et garder pour soi sa matinée et sa soirée. Il faut seulement, comme nous l'avons dit, savoir se tracer un plan déterminé de conduite, et s'attacher avec amour à son travail. Il n'y a que l'homme occupé, laborieux, qui, après avoir passé tout un jour à remplir des fonctions publiques ou à servir son prochain, puisse sans un remords de conscience se placer le soir à une table de jeu, où il ne dit, où il n'entend dire aucun mot intéressant et d'où il ne rapporte d'autre idée que celle d'avoir perdu ou gagné.
Pétrarque nous enseigne le plus précieux avantage du temps, et nous montre le but que je voudrais faire connaître par mes réflexions. «Si nous voulons, dit-il, servir Dieu, ce qui est le plus grand acte de liberté et le plus grand moyen de bonheur, si nous voulons élever notre intelligence par l'étude des lettres, qui, après la religion, est la plus douce jouissance, si par nos pensées et par nos écrits nous voulons laisser une œuvre qui nous donne un nom, qui arrête le cours rapide de nos jours et prolonge la durée de cette vie si fugitive, ah! fuyons, je vous prie, et passons dans la solitude le peu de temps que nous avons à passer en ce monde.»
C'est une idée que nous ne pouvons pas tous réaliser; mais il est des hommes qui peuvent plus ou moins disposer de leur temps, qui peuvent à leur gré entretenir des relations sociales ou s'y dérober. C'est pour ceux-là que je continue à développer les avantages de la solitude.
La solitude nous donne un goût plus pur et des pensées plus larges; elle rend l'esprit plus actif et lui procure des satisfactions d'une nature supérieure et que personne ne peut lui ravir.
On améliore son goût dans la solitude par un choix plus attentif des beautés qui occupent l'esprit. Dans la solitude, il dépend de nous de ne voir que ce qui nous est agréable, de ne dire et de ne penser que ce qui aide à notre perfection et nous offre une plus grande variété d'objets. Là on échappe à ces fausses idées que l'on accepte si souvent dans le monde, où il faut s'en rapporter au sentiment des autres plutôt qu'à ses propres impressions. C'est chose insupportable que de s'entendre sans cesse répéter: «Voilà ce qu'il faut sentir.» Pourquoi ne pas chercher à apprécier ses propres pensées, à faire soi-même son choix, au lieu de se soumettre à des décisions arbitraires? Que m'importe l'opinion de quelque fat ou de quelque femme étourdie, sur un livre qui m'est agréable? Quel enseignement puis-je recueillir dans ces froides et misérables critiques où je ne distingue aucun sentiment de ce qui est vraiment beau et vraiment grand? Comment voulez-vous que je m'incline devant ce tribunal aveugle qui juge la valeur d'une œuvre selon des habitudes de convention et sous un faux point de vue? Quelle idée puis-je me faire de cette foule d'êtres serviles qui ne répètent que votre avis, qui ne répondent qu'aux clameurs générales? Que prouvent vos opinions, puisque vous trouvez excellent le plus mauvais livre, lorsque quelque sot en crédit l'a loué, et puisque, sur sa parole, vous pouvez de même traiter un bon livre comme une œuvre sans valeur?
Si l'on ne s'éloigne pas d'une telle classe de critiques, on ne peut reconnaître la vérité, car on est trompé avant même de s'en apercevoir. Mais avec le bon goût qui discerne ce qu'il y a de louable et de répréhensible dans un ouvrage, qui se laisse émouvoir et enthousiasmer par des qualités réelles, qui repousse ce que la raison condamne, on se retire volontiers à l'écart et dans un cercle restreint d'amis, ou seul avec soi-même on jouit des trésors de l'antiquité et des temps modernes.
Alors nous éprouvons un sentiment agréable de notre existence, car nous voyons combien il y a de facultés en nous pour travailler à notre perfection et à notre bonheur. Alors nous nous réjouissons de posséder ces facultés et de savoir les employer, de pouvoir tout tenter pour notre instruction, pour notre plaisir, pour celui de nos amis et pour celui des esprits qui de loin sympathisent avec le nôtre, que nous ne connaissons pas, mais qui s'intéressent peut-être aux vérités que nous exprimons.
La solitude nous donne des idées, des connaissances plus larges; elle rend l'esprit plus actif en excitant notre curiosité, en affermissant notre application et notre persévérance. Un homme qui connaissait bien ces avantages a dit: «Les forces de notre esprit s'exercent et s'agrandissent dans la solitude. Les ténèbres qui parfois se répandent sur notre route se dissipent, et nous rentrons avec plus de calme et de sérénité dans les relations sociales. Notre horizon s'est étendu par la réflexion. Nous avons appris à envisager un plus grand nombre de choses et à les lier l'une à l'autre. Nous rapportons dans le monde où nous sommes appelés à vivre un regard plus net, un jugement plus droit, et des principes plus fermes au milieu même des distractions; nous pouvons alors conserver une attention plus soutenue et juger avec plus de précision par l'habitude que nous en avons acquise dans la retraite.»
La curiosité de l'homme intelligent est bientôt satisfaite dans les relations ordinaires de la vie. La solitude au contraire l'accroît chaque jour. L'esprit humain n'aperçoit pas de prime abord le but de ses recherches. Ses essais se lient à des observations, ses expériences à des résultats, et une vérité fait naître une nouvelle source d'études et de vérités. Ceux qui les premiers observèrent le cours des astres ne prévoyaient sans doute pas l'influence que leurs découvertes exerceraient un jour sur les entreprises et la destinée de l'homme. Ils aimaient à contempler les lueurs du ciel pendant la nuit; en remarquant que les corps célestes changent de place, ils cherchèrent à se rendre compte de ces mouvements qu'ils admiraient, et parvinrent à déterminer la marche régulière des astres. C'est ainsi que chaque faculté de l'âme se développe dans une noble activité. L'esprit observateur élargit de plus en plus son espace à mesure qu'il réfléchit sur les rapports, les effets, les résultats d'une vérité reconnue.
Si la raison maîtrise l'essor de l'imagination, on marche d'un pas moins rapide, mais plus sûr. Les hommes qui s'abandonnent à la fougue de leur imagination construisent des mondes légers et flottants comme des bulles de savon. Celui qui raisonne, discute tout et ne garde que ce qui mérite d'être gardé. Locke a dit que le grand art de progresser dans la science consiste à entreprendre peu de choses à la fois. Ainsi les chemins qu'il n'a point encore parcourus ne se révèlent pas tout à coup aux regards du jeune homme inexpérimenté qui, dans son vol impétueux, croit s'élever au-dessus de son siècle, et parle et écrit selon les fantaisies de son imagination.
On sort des détours obscurs du labyrinthe en les observant attentivement, on gravit les hauteurs escarpées avec de la persévérance, on surmonte les obstacles avec de la résolution; mais il ne faut point porter le matin au marché ce que l'on a cueilli la veille. Dans la solitude, il est bon d'étendre ses idées en étudiant les philosophes de tous les temps, d'élever son âme au-dessus des préjugés étroits, de ne point se courber servilement devant l'opinion générale, de suivre le chemin que l'on s'est tracé, et que l'on regarde comme le meilleur, sans se laisser arrêter par les formules banales et les systèmes de convention. Mais, si l'on aspire à s'élever plus haut, il faut savoir mûrir lentement dans la solitude ce qui doit fructifier dans le monde.
L'illustre écrivain anglais Johnson a dit très-judicieusement: «Les œuvres d'art que nous considérons avec surprise et qui excitent notre admiration sont des preuves palpables du pouvoir irrésistible de la persévérance. C'est la persévérance qui fait d'une carrière de pierres une pyramide, qui unit par des canaux les provinces éloignées l'une de l'autre. Si l'on comparait l'humble effet que l'on peut produire, à l'aide d'une houe ou d'une pelle, avec les larges constructions que l'on projette, on serait étonné de la disproportion qui existe entre ces vulgaires instruments et les larges travaux que l'on veut exécuter. Cependant c'est par de tels moyens mis en œuvre avec patience que l'on parvient à vaincre les plus grandes difficultés, à aplanir les montagnes, à resserrer le lit de l'Océan: aussi est-il de la plus haute importance d'appliquer tout son esprit, tout son courage aux résolutions que l'on a prises, si l'on veut s'écarter des voies routinières, si l'on veut acquérir une gloire plus grande que celle de ces hommes dont le nom brille le matin pour être plongé le soir dans l'oubli avec les éloges immérités qui l'entouraient. Il faut apprendre l'art de miner ce qu'on ne peut briser, et de vaincre une résistance opiniâtre par des efforts plus opiniâtres encore.»
L'activité anime un désert, fait un monde d'une cellule, et assure une renommée impérissable à l'homme réfléchi et à l'artiste laborieux. L'esprit goûte une vraie satisfaction dans l'exercice de ses facultés; tout ce qui de loin appelle son attention le réjouit, et plus il éprouve d'obstacles, plus il se sent porté à redoubler d'efforts. Lorsqu'on reprochait à Apelles de produire si peu de tableaux et de s'occuper sans cesse de corriger chacune de ses œuvres, il répondait: «Je peins pour la postérité.»
Demandez à cet homme qui a tant de dignité de caractère, qui vous fait reconnaître vos fautes avec tant de douceur et de circonspection, qui vous indique avec tant de bonne grâce un chemin meilleur, qui aime les habitudes sociables et les peint sous des couleurs charmantes; demandez-lui si le cercle d'activité que l'on trouve dans la solitude n'éloigne pas de nous l'attrait des dissipations frivoles, des relations où le cœur reste froid et impassible; demandez-lui si le bonheur de sentir dans la solitude ce que nous sommes nous-mêmes, et ce que nous pouvons être, n'est pas préférable au plaisir de recevoir de quelque grand seigneur un signe de tête protecteur.
Il vous répondra: «Si le sentiment de vous-même se développe aux heures solennelles de la solitude, si le prestige de tout ce qui ne peut vous séduire qu'un instant se dissipe à vos yeux, si votre esprit plonge dans les profondeurs de la nature, quelles facultés, quelle force, quels moyens de perfection et de bonheur ne découvrira-t-il pas en lui! Il comprendra alors que son état actuel n'est point le plus parfait, ni le but final de son existence; que, dans le tourbillon mondain, il ne peut s'élever à la hauteur à laquelle il doit aspirer; qu'il est doué d'une force active et expansive qui tend sans cesse à briser les entraves par lesquelles on essaie de la contenir, et que, dans d'autres rapports avec le monde matériel et intellectuel, cette force intérieure produira des effets tout différents, et lui donnera une autre félicité.»
Pétrarque a dit: «Je ne veux point que la solitude soit oisive, et que les loisirs qu'on peut y trouver soient inutiles. Il faut au contraire chercher à rendre profitable cette solitude, non-seulement à soi, mais aux autres. Un homme désœuvré, nonchalant et détaché du monde, tombe nécessairement dans une malheureuse tristesse. Il ne peut faire le bien, il ne peut se livrer à une noble étude, il ne peut soutenir le regard d'un grand homme.»