Après avoir serré la main à monsieur Hochon, Philippe descendit la Petite-Narette pour aller chez le commandant Mignonnet. Dix minutes après, monsieur Hochon vit partir Maxence au grand trot, et sa curiosité de vieillard fut alors si puissamment excitée qu'il resta debout à la fenêtre de sa salle, attendant le bruit de la vieille demi-fortune qui ne se fit pas attendre. L'impatience de Jean-Jacques lui fit suivre Maxence à vingt minutes de distance. Kouski, sans doute sur l'ordre de son vrai maître, allait au pas, au moins dans la ville.

—S'ils s'en vont à Paris, tout est perdu, se dit monsieur Hochon.

En ce moment un petit gars du faubourg de Rome arriva chez monsieur Hochon, il apportait une lettre pour Baruch. Les deux petits-fils du vieillard, penauds depuis le matin, s'étaient consignés d'eux-mêmes chez leur grand-père. En réfléchissant à leur avenir, ils avaient reconnu combien ils devaient ménager leurs grands-parents. Baruch ne pouvait guère ignorer l'influence qu'exerçait son grand-père Hochon sur son grand-père et sa grand'mère Borniche; monsieur Hochon ne manquerait pas de faire avantager Adolphine de tous les capitaux des Borniche, si sa conduite les autorisait à reporter leurs espérances dans le grand mariage dont on l'avait menacé le matin même. Plus riche que François, Baruch avait beaucoup à perdre; il fut donc pour une soumission absolue, en n'y mettant pas d'autres conditions que le payement des dettes contractées avec Max. Quant à François, son avenir était entre les mains de son grand-père; il n'espérait de fortune que de lui, puisque, d'après le compte de tutelle, il devenait son débiteur. De solennelles promesses furent alors faites par les deux jeunes gens dont le repentir fut stimulé par leurs intérêts compromis, et madame Hochon les rassura sur leurs dettes envers Maxence.

—Vous avez fait des sottises, leur dit-elle, réparez-les par une conduite sage, et monsieur Hochon s'apaisera.

Aussi, quand François eut lu la lettre par-dessus l'épaule de Baruch, lui dit-il à l'oreille:—Demande conseil à grand-papa?

—Tenez, fit Baruch en apportant la lettre au vieillard.

—Lisez-la-moi, je n'ai pas mes lunettes.

«Mon cher ami,

«J'espère que tu n'hésiteras pas, dans les circonstances graves où je me trouve, à me rendre service en acceptant d'être le fondé de pouvoir de monsieur Rouget. Ainsi, sois à Vatan demain à neuf heures. Je t'enverrai sans doute à Paris; mais sois tranquille, je te donnerai l'argent du voyage et te rejoindrai promptement, car je suis à peu près sûr d'être forcé de quitter Issoudun le 3 décembre. Adieu, je compte sur ton amitié, compte sur celle de ton ami

»Maxence.»

—Dieu soit loué! fit monsieur Hochon, la succession de cet imbécile est sauvée des griffes de ces diables-là!

—Cela sera si vous le dites, fit madame Hochon, et j'en remercie Dieu, qui sans doute aura exaucé mes prières. Le triomphe des méchants est toujours passager.

—Vous irez à Vatan, vous accepterez la procuration de monsieur Rouget, dit le vieillard à Baruch. Il s'agit de mettre cinquante mille francs de rente au nom de mademoiselle Brazier. Vous partirez bien pour Paris; mais vous resterez à Orléans, où vous attendrez un mot de moi. Ne faites savoir à qui que ce soit où vous logerez, et logez-vous dans la dernière auberge du faubourg Bannier, fût-ce une auberge à roulier...

—Ah! bien, fit François que le bruit d'une voiture dans la Grande-Narette avait fait se précipiter à la fenêtre, voici du nouveau: le père Rouget et monsieur Philippe Bridau reviennent ensemble dans la calèche, Benjamin et monsieur Carpentier les suivent à cheval!...

—J'y vais, s'écria monsieur Hochon dont la curiosité l'emporta sur tout autre sentiment.

Monsieur Hochon trouva le vieux Rouget écrivant dans sa chambre cette lettre que son neveu lui dictait:

«Mademoiselle,

«Si vous ne partez pas, aussitôt cette lettre reçue, pour revenir chez moi, votre conduite marquera tant d'ingratitude pour mes bontés, que je révoquerai le testament fait en votre faveur en donnant ma fortune à mon neveu Philippe. Vous comprenez aussi que monsieur Gilet ne doit plus être mon commensal, dès qu'il se trouve avec vous à Vatan. Je charge monsieur le capitaine Carpentier de vous remettre la présente, et j'espère que vous écouterez ses conseils, car il vous parlera comme ferait

»Votre affectionné,
»J.-J. Rouget.»

—Le capitaine Carpentier et moi nous avons rencontré mon oncle, qui faisait la sottise d'aller à Vatan retrouver mademoiselle Brazier et le commandant Gilet, dit avec une profonde ironie Philippe à monsieur Hochon. J'ai fait comprendre à mon oncle qu'il courait donner tête baissée dans un piége: ne sera-t-il pas abandonné par cette fille dès qu'il lui aura signé la procuration qu'elle lui demande pour se vendre à elle-même une inscription de cinquante mille livres de rente! En écrivant cette lettre, ne verra-t-il pas revenir cette nuit, sous son toit, la belle fuyarde!... Je promets de rendre mademoiselle Brazier souple comme un jonc pour le reste de ses jours, si mon oncle veut me laisser prendre la place de monsieur Gilet, que je trouve plus que déplacé ici. Ai-je raison?... Et mon oncle se lamente.

—Mon voisin, dit monsieur Hochon, vous avez pris le meilleur moyen pour avoir la paix chez vous. Si vous m'en croyez, vous supprimerez votre testament, et vous verrez Flore redevenir pour vous ce qu'elle était dans les premiers jours.

—Non, car elle ne me pardonnera pas la peine que je vais lui faire, dit le vieillard en pleurant, elle ne m'aimera plus.

—Elle vous aimera, et dru, je m'en charge, dit Philippe.

—Mais ouvrez donc les yeux? fit monsieur Hochon à Rouget. On veut vous dépouiller et vous abandonner...

—Ah! si j'en étais sûr!... s'écria l'imbécile.

—Tenez, voici une lettre que Maxence a écrite à mon petit-fils Borniche, dit le vieil Hochon. Lisez!

—Quelle horreur! s'écria Carpentier en entendant la lecture de la lettre que Rouget fit en pleurant.

—Est-ce assez clair, mon oncle? demanda Philippe. Allez, tenez-moi cette fille par l'intérêt, et vous serez adoré... comme vous pouvez l'être: moitié fil, moitié coton.

—Elle aime trop Maxence, elle me quittera, fit le vieillard en paraissant épouvanté.

—Mais, mon oncle, Maxence ou moi, nous ne laisserons pas après demain la marque de nos pieds sur les chemins d'Issoudun...

—Eh! bien, allez, monsieur Carpentier, reprit le bonhomme, si vous me promettez qu'elle reviendra, allez! Vous êtes un honnête homme, dites-lui tout ce que vous croirez devoir dire en mon nom...

—Le capitaine Carpentier lui soufflera dans l'oreille que je fais venir de Paris une femme dont la jeunesse et la beauté sont un peu mignonnes, dit Philippe Bridau, et la drôlesse reviendra ventre à terre!

Le capitaine partit en conduisant lui-même la vieille calèche, il fut accompagné de Benjamin à cheval, car ou ne trouva plus Kouski. Quoique menacé par les deux officiers d'un procès et de la perte de sa place, le Polonais venait de s'enfuir à Vatan sur un cheval de louage, afin d'annoncer à Maxence et à Flore le coup de main de leur adversaire. Après avoir accompli sa mission, Carpentier, qui ne voulait pas revenir avec la Rabouilleuse, devait prendre le cheval de Benjamin.

En apprenant la fuite de Kouski, Philippe dit à Benjamin:—Tu remplaceras ici, dès ce soir, le Polonais. Ainsi tâche de grimper derrière la calèche à l'insu de Flore, pour te trouver ici en même temps qu'elle.—Ça se dessine, papa Hochon! fit le lieutenant-colonel. Après-demain le banquet sera jovial.

—Vous allez vous établir ici, dit le vieil avare.

—Je viens de dire à Fario de m'y envoyer toutes mes affaires. Je coucherai dans la chambre dont la porte est sur le palier de l'appartement de Gilet, mon oncle y consent.

—Qu'arrivera-t-il de tout ceci? dit le bonhomme épouvanté.

—Il vous arrivera mademoiselle Flore Brazier dans quatre heures d'ici, douce comme une peau de pêche, répondit monsieur Hochon.

—Dieu le veuille! fit le bonhomme en essuyant ses larmes.

—Il est sept heures, dit Philippe, la reine de votre cœur sera vers onze heures et demie ici. Vous n'y verrez plus Gilet, ne serez-vous pas heureux comme un pape? Si vous voulez que je triomphe, ajouta Philippe à l'oreille de monsieur Hochon, restez avec nous jusqu'à l'arrivée de cette singesse, vous m'aiderez à maintenir le bonhomme dans sa résolution; puis, à nous deux, nous ferons comprendre à mademoiselle la Rabouilleuse ses vrais intérêts.

Monsieur Hochon tint compagnie à Philippe en reconnaissant la justesse de sa demande; mais ils eurent tous deux fort à faire, car le père Rouget se livrait à des lamentations d'enfant qui ne cédèrent que devant ce raisonnement répété dix fois par Philippe:

—Mon oncle, si Flore revient, et qu'elle soit tendre pour vous, vous reconnaîtrez que j'ai eu raison. Vous serez choyé, vous garderez vos rentes, vous vous conduirez désormais par mes conseils, et tout ira comme le Paradis.

Quand, à onze heures et demie, on entendit le bruit du berlingot dans la Grande-Narette, la question fut de savoir si la voiture revenait pleine ou vide. Le visage de Rouget offrit alors l'expression d'une horrible angoisse, qui fut remplacée par l'abattement d'une joie excessive lorsqu'il aperçut les deux femmes au moment où la voiture tourna pour entrer.

—Kouski, dit Philippe en donnant la main à Flore pour descendre, vous n'êtes plus au service de monsieur Rouget, vous ne coucherez pas ici ce soir, ainsi faites vos paquets; Benjamin, que voici, vous remplace.

—Vous êtes donc le maître? dit Flore avec ironie.

—Avec votre permission, répondit Philippe en serrant la main de Flore dans la sienne comme dans un étau. Venez! nous devons nous rabouiller le cœur, à nous deux.

Philippe emmena cette femme stupéfaite à quelques pas de là, sur la place Saint-Jean.

—Ma toute belle, après-demain Gilet sera mis à l'ombre par ce bras, dit le soudard en tendant la main droite, ou le sien m'aura fait descendre la garde. Si je meurs, vous serez la maîtresse chez mon pauvre imbécile d'oncle: benè sit! Si je reste sur mes quilles, marchez droit, et servez-lui du bonheur premier numéro. Autrement, je connais à Paris des Rabouilleuses qui sont, sans vous faire tort, plus jolies que vous, car elles n'ont que dix-sept ans; elles rendront mon oncle excessivement heureux, et seront dans mes intérêts. Commencez votre service dès ce soir, car si demain le bonhomme n'est pas gai comme un pinson, je ne vous dis qu'une parole, écoutez-la bien? Il n'y a qu'une seule manière de tuer un homme sans que la justice ait le plus petit mot à dire, c'est de se battre en duel avec lui; mais j'en connais trois pour me débarrasser d'une femme. Voilà, ma biche!

Pendant cette allocution, Flore trembla comme une personne prise par la fièvre.

—Tuer Max?... dit-elle en regardant Philippe à la lueur de la lune.

—Allez, tenez, voilà mon oncle...

En effet, le père Rouget, quoi que pût lui dire monsieur Hochon, vint dans la rue prendre Flore par la main, comme un avare eût fait pour son trésor; il rentra chez lui, l'emmena dans sa chambre et s'y enferma.

—C'est aujourd'hui la saint Lambert, qui quitte sa place la perd, dit Benjamin au Polonais.

—Mon maître vous fermera le bec à tous, répondit Kouski en allant rejoindre Max qui s'établit à l'hôtel de la Poste.

Le lendemain, de neuf heures à onze heures, les femmes causaient entre elles à la porte des maisons. Dans toute la ville, il n'était bruit que de l'étrange révolution accomplie la veille dans le ménage du père Rouget. Le résumé de ces conversations fut le même partout.

—Que va-t-il se passer demain, au banquet du Couronnement, entre Max et le colonel Bridau?

Philippe dit à la Védie deux mots:—Six cents francs de rente viagère, ou chassée! qui la rendirent neutre pour le moment entre deux puissances aussi formidables que Philippe et Flore.

En sachant la vie de Max en danger, Flore devint plus aimable avec le vieux Rouget qu'aux premiers jours de leur ménage. Hélas! en amour, une tromperie intéressée est supérieure à la vérité, voilà pourquoi tant d'hommes payent si cher d'habiles trompeuses. La Rabouilleuse ne se montra qu'au moment du déjeuner en descendant avec Rouget à qui elle donnait le bras. Elle eut des larmes dans les yeux en voyant à la place de Max le terrible soudard à l'œil d'un bleu sombre, à la figure froidement sinistre.

—Qu'avez-vous, mademoiselle? dit-il après avoir souhaité le bonjour à son oncle.

—Elle a, mon neveu, qu'elle ne supporte pas l'idée de savoir que tu peux te battre avec le commandant Gilet...

—Je n'ai pas la moindre envie de tuer ce Gilet, répondit Philippe, il n'a qu'à s'en aller d'Issoudun, s'embarquer pour l'Amérique avec une pacotille, je serai le premier à vous conseiller de lui donner de quoi s'acheter les meilleures marchandises possibles et à lui souhaiter bon voyage! Il fera fortune, et ce sera beaucoup plus honorable que de faire les cent coups à Issoudun la nuit, et le diable dans votre maison.

—Hé! bien, c'est gentil, cela! dit Rouget en regardant Flore.

—En A...mé...é...ri...ique! répondit-elle en sanglotant.

—Il vaut mieux jouer des jambes à New-York que de pourrir dans une redingote de sapin en France... Après cela, vous me direz qu'il est adroit: il peut me tuer! fit observer le colonel.

—Voulez-vous me laisser lui parler? dit Flore d'un ton humble et soumis en implorant Philippe.

—Certainement, il peut bien venir chercher ses affaires; je resterai cependant avec mon oncle pendant ce temps-là, car je ne quitte plus le bonhomme, répondit Philippe.

—Védie, cria Flore, cours à la Poste, ma fille, et dis au commandant que je le prie de...

—De venir prendre toutes ses affaires, dit Philippe en coupant la parole à Flore.

—Oui, oui, Védie. Ce sera le prétexte le plus honnête pour me voir, je veux lui parler...

La terreur comprimait tellement la haine chez cette fille, le saisissement qu'elle éprouvait en rencontrant une nature forte et impitoyable, elle qui jusqu'alors était adulée, fut si grand, qu'elle s'accoutumait à plier devant Philippe comme le pauvre Rouget s'était accoutumé à plier devant elle; elle attendit avec anxiété le retour de la Védie; mais la Védie revint avec un refus formel de Max, qui priait mademoiselle Brazier de lui envoyer ses effets à l'hôtel de la Poste.

—Me permettez-vous d'aller les lui porter? dit-elle à Jean-Jacques Rouget.

—Oui, mais tu reviendras, fit le vieillard.

—Si mademoiselle n'est pas revenue à midi, vous me donnerez à une heure votre procuration pour vendre vos rentes, dit Philippe en regardant Flore. Allez avec la Védie pour sauver les apparences, mademoiselle. Il faut désormais avoir soin de l'honneur de mon oncle.

Flore ne put rien obtenir de Maxence. Le commandant, au désespoir de s'être laissé débusquer d'une position ignoble aux yeux de toute sa ville, avait trop de fierté pour fuir devant Philippe. La Rabouilleuse combattit cette raison en proposant à son ami de s'enfuir ensemble en Amérique; mais Gilet, qui ne voulait pas Flore sans la fortune du père Rouget, et qui ne voulait pas montrer le fond de son cœur à cette fille, persista dans son intention de tuer Philippe.

—Nous avons commis une lourde sottise, dit-il. Il fallait aller tous les trois à Paris y passer l'hiver; mais, comment imaginer, dès que nous avons vu ce grand cadavre, que les choses tourneraient ainsi? Il y a dans le cours des événements une rapidité qui grise. J'ai pris le colonel pour un de ces sabreurs qui n'ont pas deux idées: voilà ma faute. Puisque je n'ai pas su tout d'abord faire un crochet de lièvre, maintenant je serais un lâche si je rompais d'une semelle devant le colonel, il m'a perdu dans l'opinion de la ville, je ne puis me réhabiliter que par sa mort...

—Pars pour l'Amérique avec quarante mille francs, je saurai me débarrasser de ce sauvage-là, je te rejoindrai, ce sera bien plus sage...

—Que penserait-on de moi? s'écria-t-il poussé par le préjugé des Disettes. Non. D'ailleurs, j'en ai déjà enterré neuf. Ce garçon-là ne me paraît pas devoir être très-fort: il est sorti de l'École pour aller à l'armée, il s'est toujours battu jusqu'en 1815, il a voyagé depuis en Amérique; ainsi, mon mâtin n'a jamais mis le pied dans une salle d'armes, tandis que je suis sans égal au sabre! Le sabre est son arme, j'aurai l'air généreux en la lui faisant offrir, car je tâcherai d'être l'insulté, et je l'enfoncerai. Décidément cela vaut mieux. Rassure-toi: nous serons les maîtres après demain.

Ainsi le point d'honneur fut chez Max plus fort que la saine politique. Revenue à une heure chez elle, Flore s'enferma dans sa chambre pour y pleurer à son aise. Pendant toute cette journée, les Disettes allèrent leur train dans Issoudun, où l'on regardait comme inévitable un duel entre Philippe et Maxence.

—Ah! monsieur Hochon, dit Mignonnet accompagné de Carpentier qui rencontrèrent le vieillard sur le boulevard Baron, nous sommes très-inquiets, car Gilet est bien fort à toute arme.

—N'importe, répondit le vieux diplomate de province, Philippe a bien mené cette affaire... Et je n'aurais pas cru que ce gros sans-gêne aurait si promptement réussi. Ces deux gaillards ont roulé l'un vers l'autre comme deux orages...

—Oh! fit Carpentier, Philippe est un homme profond, sa conduite à la Cour des Pairs est un chef-d'œuvre de diplomatie.

—Hé! bien, capitaine Renard, disait un bourgeois, on disait qu'entre eux les loups ne se mangeaient point, mais il paraît que Max va en découdre avec le colonel Bridau. Ça sera sérieux entre gens de la vieille Garde.

—Vous riez de cela, vous autres. Parce que ce pauvre garçon s'amusait la nuit, vous lui en voulez, dit le commandant Potel. Mais Gilet est un homme qui ne pouvait guère rester dans un trou comme Issoudun sans s'occuper à quelque chose!

—Enfin, messieurs, disait un quatrième, Max et le colonel ont joué leur jeu. Le colonel ne devait-il pas venger son frère Joseph? Souvenez-vous de la traîtrise de Max à l'égard de ce pauvre garçon.

—Bah! un artiste, dit Renard.

—Mais il s'agit de la succession du père Rouget. On dit que monsieur Gilet allait s'emparer de cinquante mille livres de rente, au moment où le colonel s'est établi chez son oncle.

—Gilet, voler des rentes à quelqu'un?... Tenez, ne dites pas cela, monsieur Ganivet, ailleurs qu'ici, s'écria Potel, ou nous vous ferions avaler votre langue, et sans sauce!

Dans toutes les maisons bourgeoises on fit des vœux pour le digne colonel Bridau.

Le lendemain, vers quatre heures, les officiers de l'ancienne armée qui se trouvaient à Issoudun ou dans les environs se promenaient sur la place du Marché, devant un restaurateur nommé Lacroix en attendant Philippe Bridau. Le banquet qui devait avoir lieu pour fêter le couronnement était indiqué pour cinq heures, heure militaire. On causait de l'affaire de Maxence et de son renvoi de chez le père Rouget dans tous les groupes, car les simples soldats avaient imaginé d'avoir une réunion chez un marchand de vin sur la Place. Parmi les officiers, Potel et Renard furent les seuls qui essayèrent de défendre leur ami.

—Est-ce que nous devons nous mêler de ce qui se passe entre deux héritiers, disait Renard.

—Max est faible avec les femmes, faisait observer le cynique Potel.

—Il y aura des sabres de dégaînés sous peu, dit un ancien sous-lieutenant qui cultivait un marais dans le Haut-Baltan. Si monsieur Maxence Gilet a commis la sottise de venir demeurer chez le bonhomme Rouget, il serait un lâche de s'en laisser chasser comme un valet sans demander raison.

—Certes, répondit sèchement Mignonnet. Une sottise qui ne réussit pas devient un crime.

Max, qui vint rejoindre les vieux soldats de Napoléon, fut alors accueilli par un silence assez significatif. Potel, Renard prirent leur ami chacun par un bras, et allèrent à quelques pas causer avec lui. En ce moment, on vit venir de loin Philippe en grande tenue, il traînait sa canne d'un air imperturbable qui contrastait avec la profonde attention que Max était forcé d'accorder aux discours de ses deux derniers amis. Philippe reçut les poignées de main de Mignonnet, de Carpentier et de quelques autres. Cet accueil, si différent de celui qu'on venait de faire à Maxence, acheva de dissiper dans l'esprit de ce garçon quelques idées de couardise, de sagesse si vous voulez, que les instances et surtout les tendresses de Flore avaient fait naître, une fois qu'il s'était trouvé seul avec lui-même.

—Nous nous battrons, dit-il au capitaine Renard, et à mort! Ainsi, ne me parlez plus de rien, laissez-moi bien jouer mon rôle.

Après ce dernier mot prononcé d'un ton fébrile, les trois bonapartistes revinrent se mêler au groupe des officiers. Max, le premier, salua Philippe Bridau qui lui rendit son salut en échangeant avec lui le plus froid regard.

—Allons, messieurs, à table, fit le commandant Potel.

—Buvons à la gloire impérissable du petit Tondu, qui maintenant est dans le paradis des Braves, s'écria Renard.

En sentant que la contenance serait moins embarrassante à table, chacun comprit l'intention du petit capitaine de voltigeurs. On se précipita dans la longue salle basse du restaurant Lacroix, dont les fenêtres donnaient sur le marché. Chaque convive se plaça promptement à table, où, comme l'avait demandé Philippe, les deux adversaires se trouvèrent en face l'un de l'autre. Plusieurs jeunes gens de la ville, et surtout des ex-Chevaliers de la Désœuvrance, assez inquiets de ce qui devait se passer à ce banquet, se promenèrent en s'entretenant de la situation critique où Philippe avait su mettre Maxence Gilet. On déplorait cette collision, tout en regardant le duel comme nécessaire.

Tout alla bien jusqu'au dessert, quoique les deux athlètes conservassent, malgré l'entrain apparent du dîner, une espèce d'attention assez semblable à de l'inquiétude. En attendant la querelle que, l'un et l'autre, ils devaient méditer, Philippe parut d'un admirable sang-froid, et Max d'une étourdissante gaieté; mais, pour les connaisseurs, chacun d'eux jouait un rôle.

Quand le dessert fut servi, Philippe dit:—Remplissez vos verres, mes amis? Je réclame la permission de porter la première santé.

—Il a dit mes amis, ne remplis pas ton verre, dit Renard à l'oreille de Max.

Max se versa du vin.

—A la Grande-Armée! s'écria Philippe avec un enthousiasme véritable.

—A la Grande-Armée! fut répété comme une seule acclamation par toutes les voix.

En ce moment, on vit apparaître sur le seuil de la salle onze simples soldats, parmi lesquels se trouvaient Benjamin et Kouski, qui répétèrent à la Grande-Armée!

—Entrez, mes enfants! on va boire à sa santé! dit le commandant Potel.

Les vieux soldats entrèrent et se placèrent tous debout derrière les officiers.

—Tu vois bien qu'il n'est pas mort! dit Kouski à un ancien sergent qui sans doute avait déploré l'agonie de l'Empereur enfin terminée.

—Je réclame le second toast, fit le commandant Mignonnet.

On fourragea quelques plats de dessert par contenance. Mignonnet se leva.

—A ceux qui ont tenté de rétablir son fils, dit-il.

Tous, moins Maxence Gilet, saluèrent Philippe Bridau, en lui tendant leurs verres.

—A moi, dit Max qui se leva.

—C'est Max! c'est Max! disait-on au dehors.

Un profond silence régna dans la salle et sur la place, car le caractère de Gilet fit croire à une provocation.

—Puissions-nous tous nous retrouver à pareil jour, l'an prochain!

Et il salua Philippe avec ironie.

—Ça se masse, dit Kouski à son voisin.

—La police à Paris ne vous laissait pas faire des banquets comme celui-ci, dit le commandant Potel à Philippe.

—Pourquoi, diable! vas-tu parler de police au colonel Bridau? dit insolemment Maxence Gilet.

—Le commandant Potel n'y entendait pas malice, lui!... dit Philippe en souriant avec amertume.

Le silence devint si profond, qu'on aurait entendu voler des mouches s'il y en avait eu.

—La police me redoute assez, reprit Philippe, pour m'avoir envoyé à Issoudun, pays où j'ai eu le plaisir de retrouver de vieux lapins; mais, avouons-le? il n'y a pas ici de grands divertissements. Pour un homme qui ne haïssait pas la bagatelle, je suis assez privé. Enfin, je ferai des économies pour ces demoiselles, car je ne suis pas de ceux à qui les lits de plume donnent des rentes, et Mariette du grand Opéra m'a coûté des sommes folles.

—Est-ce pour moi que vous dites cela, mon cher colonel? demanda Max en dirigeant sur Philippe un regard qui fut comme un courant électrique.

—Prenez-le comme vous le voudrez, commandant Gilet, répondit Philippe.

—Colonel, mes deux amis que voici, Renard et Potel, iront s'entendre demain, avec...

—Avec Mignonnet et Carpentier, répondit Philippe en coupant la parole à Gilet et montrant ses deux voisins.

—Maintenant, dit Max, continuons les santés?

Chacun des deux adversaires n'était pas sorti du ton ordinaire de la conversation, il n'y eut de solennel que le silence dans lequel on les écouta.

—Ah! çà, vous autres, dit Philippe en jetant un regard sur les simples soldats, songez que nos affaires ne regardent pas les bourgeois!... Pas un mot sur ce qui vient de se passer. Ça doit rester entre la Vieille-Garde.

—Ils observeront la consigne, colonel, dit Renard, j'en réponds.

—Vive son petit! Puisse-t-il régner sur la France! s'écria Potel.

—Mort à l'Anglais! s'écria Carpentier.

Ce toast eut un succès prodigieux.

—Honte à Hudson-Lowe! dit le capitaine Renard.

Le dessert se passa très-bien, les libations furent très-amples. Les deux antagonistes et leurs quatre témoins mirent leur honneur à ce que ce duel, où il s'agissait d'une immense fortune et qui regardait deux hommes si distingués par leur courage, n'eût rien de commun avec les disputes ordinaires. Deux gentlemen ne se seraient pas mieux conduits que Max et Philippe. Aussi l'attente des jeunes gens et des bourgeois groupés sur la Place fut-elle trompée. Tous les convives, en vrais militaires, gardèrent le plus profond secret sur l'épisode du dessert.

A dix heures, chacun des deux adversaires apprit que l'arme convenue était le sabre. Le lieu choisi pour le rendez-vous fut le chevet de l'église des Capucins, à huit heures du matin. Goddet, qui faisait partie du banquet en sa qualité d'ancien chirurgien-major, avait été prié d'assister à l'affaire. Quoi qu'il arrivât, les témoins décidèrent que le combat ne durerait pas plus de dix minutes.

A onze heures du soir, à la grande surprise du colonel, monsieur Hochon amena sa femme chez Philippe au moment où il allait se coucher.

—Nous savons ce qui se passe, dit la vieille dame les yeux pleins de larmes, et je viens vous supplier de ne pas sortir demain sans faire vos prières... Élevez votre âme à Dieu.

—Oui, madame, répondit Philippe à qui le vieil Hochon fit un signe en se tenant derrière sa femme.

—Ce n'est pas tout! dit la marraine d'Agathe, je me mets à la place de votre pauvre mère, et je me suis dessaisi de ce que j'avais de plus précieux, tenez!... Elle tendit à Philippe une dent fixée sur un velours noir brodé d'or, auquel elle avait cousu deux rubans verts, et la remit dans un sachet après la lui avoir montrée.—C'est une relique de sainte Solange, la patronne du Berry; je l'ai sauvée à la Révolution; gardez cela sur votre poitrine demain matin.

—Est-ce que ça peut préserver des coups de sabre? demanda Philippe.

—Oui, répondit la vieille dame.

—Je ne peux pas plus avoir ce fourniment-là sur moi qu'une cuirasse, s'écria le fils d'Agathe.

—Que dit-il? demanda madame Hochon à son mari.

—Il dit que ce n'est pas de jeu, répondit le vieil Hochon.

—Eh! bien, n'en parlons plus, fit la vieille dame. Je prierai pour vous.

—Mais, madame, une prière et un bon coup de pointe, ça ne peut pas nuire, dit le colonel en faisant le geste de percer le cœur à monsieur Hochon.

La vieille dame voulut embrasser Philippe sur le front. Puis en descendant, elle donna dix écus, tout ce qu'elle possédait d'argent, à Benjamin pour obtenir de lui qu'il cousît la relique dans le gousset du pantalon de son maître. Ce que fit Benjamin, non qu'il crût à la vertu de cette dent, car il dit que son maître en avait une bien meilleure contre Gilet; mais parce qu'il devait s'acquitter d'une commission si chèrement payée. Madame Hochon se retira pleine de confiance en sainte Solange.

A huit heures, le lendemain, 3 décembre, par un temps gris, Max, accompagné de ses deux témoins et du Polonais, arriva sur le petit pré qui entourait alors le chevet de l'ancienne église des Capucins. Ils y trouvèrent Philippe et les siens, avec Benjamin. Potel et Mignonnet mesurèrent vingt-quatre pieds. A chaque bout de cette distance, les deux soldats tracèrent deux lignes à l'aide d'une bêche. Sous peine de lâcheté, les adversaires ne pouvaient reculer au delà de leurs lignes respectives; chacun d'eux devait se tenir sur sa ligne et s'avancer à volonté quand les témoins auraient dit:—Allez!

—Mettons-nous habit bas? dit froidement Philippe à Gilet.

—Volontiers, colonel, répondit Maxence avec une sécurité de bretteur.

Les deux adversaires ne gardèrent que leurs pantalons, leur chair s'entrevit alors en rose sous la percale des chemises. Chacun armé d'un sabre d'ordonnance choisi de même poids, environ trois livres, et de même longueur, trois pieds, se campa, tenant la pointe en terre et attendant le signal. Ce fut si calme de part et d'autre, que, malgré le froid, les muscles ne tressaillirent pas plus que s'ils eussent été de bronze. Goddet, les quatre témoins et les deux soldats eurent une sensation involontaire.

—C'est de fiers mâtins!

Cette exclamation s'échappa de la bouche du commandant Potel.

Au moment où le signal:—Allez! fut donné, Maxence aperçut la tête sinistre de Fario qui les regardait par le trou que les Chevaliers avaient fait au toit de l'église pour introduire les pigeons dans son magasin. Ces deux yeux, d'où jaillirent comme deux douches de feu, de haine et de vengeance, éblouirent Max. Le colonel alla droit à son adversaire, en se mettant en garde de manière à saisir l'avantage. Les experts dans l'art de tuer savent que, de deux adversaires, le plus habile peut prendre le haut du pavé, pour employer une expression qui rende par une image l'effet de la garde haute. Cette pose, qui permet en quelque sorte de voir venir, annonce si bien un duelliste du premier ordre, que le sentiment de son infériorité pénétra dans l'âme de Max et y produisit ce désarroi de forces qui démoralise un joueur alors que, devant un maître ou devant un homme heureux, il se trouble et joue plus mal qu'à l'ordinaire.

—Ah! le lascar, se dit Max, il est de première force, je suis perdu!

Max essaya d'un moulinet en manœuvrant son sabre avec une dextérité de bâtoniste; il voulait étourdir Philippe et rencontrer son sabre, afin de le désarmer; mais il s'aperçut au premier choc que le colonel avait un poignet de fer, et flexible comme un ressort d'acier. Maxence dut songer à autre chose, et il voulait réfléchir, le malheureux! tandis que Philippe, dont les yeux lui jetaient des éclairs plus vifs que ceux de leurs sabres, parait toutes les attaques avec le sang-froid d'un maître garni de son plastron dans une salle.

Entre des hommes aussi forts que les deux combattants, il se passe un phénomène à peu près semblable à celui qui a lieu entre les gens du peuple au terrible combat dit de la savate. La victoire dépend d'un faux mouvement, d'une erreur de ce calcul, rapide comme l'éclair, auquel on doit se livrer instinctivement. Pendant un temps aussi court pour les spectateurs qu'il semble long aux adversaires, la lutte consiste en une observation où s'absorbent les forces de l'âme et du corps, cachée sous des feintes dont la lenteur et l'apparente prudence semblent faire croire qu'aucun des deux antagonistes ne veut se battre. Ce moment, suivi d'une lutte rapide et décisive, est terrible pour les connaisseurs. A une mauvaise parade de Max, le colonel lui fit sauter le sabre des mains.

—Ramassez-le! dit-il en suspendant le combat, je ne suis pas homme à tuer un ennemi désarmé.

Ce fut le sublime de l'atroce. Cette grandeur annonçait tant de supériorité, qu'elle fut prise pour le plus adroit de tous les calculs par les spectateurs. En effet, quand Max se remit en garde, il avait perdu son sang-froid, et se trouva nécessairement encore sous le coup de cette garde haute qui vous menace tout en couvrant l'adversaire. Il voulut réparer sa honteuse défaite par une hardiesse. Il ne songea plus à se garder, il prit son sabre à deux mains et fondit rageusement sur le colonel pour le blesser à mort en lui laissant prendre sa vie. Si le colonel reçut un coup de sabre, qui lui coupa le front et une partie de la figure, il fendit obliquement la tête de Max par un terrible retour du moulinet qu'il opposa pour amortir le coup d'assommoir que Max lui destinait. Ces deux coups enragés terminèrent le combat à la neuvième minute. Fario descendit et vint se repaître de la vue de son ennemi dans les convulsions de la mort, car, chez un homme de la force de Max, les muscles du corps remuèrent effroyablement. On transporta Philippe chez son oncle.

Ainsi périt un de ces hommes destinés à faire de grandes choses, s'il était resté dans le milieu qui lui était propice; un homme traité par la nature en enfant gâté, car elle lui donna le courage, le sang-froid, et le sens politique à la César Borgia. Mais l'éducation ne lui avait pas communiqué cette noblesse d'idées et de conduite, sans laquelle rien n'est possible dans aucune carrière. Il ne fut pas regretté, par suite de la perfidie avec laquelle son adversaire, qui valait moins que lui, avait su le déconsidérer. Sa fin mit un terme aux exploits de l'Ordre de la Désœuvrance, au grand contentement de la ville d'Issoudun. Aussi Philippe ne fut-il pas inquiété à raison de ce duel, qui parut d'ailleurs un effet de la vengeance divine, et dont les circonstances se racontèrent dans toute la contrée avec d'unanimes éloges accordés aux deux adversaires.

—Ils auraient dû se tuer tous les deux, dit monsieur Mouilleron, c'eût été un bon débarras pour le gouvernement.

La situation de Flore Brazier eût été très-embarrassante, sans la crise aiguë dans laquelle la mort de Max la fit tomber, elle fut prise d'un transport au cerveau, combiné d'une inflammation dangereuse occasionnée par les péripéties de ces trois journées; si elle eût joui de sa santé, peut-être aurait-elle fui de la maison où gisait au-dessus d'elle, dans l'appartement de Max et dans les draps de Max, le meurtrier de Max. Elle fut entre la vie et la mort pendant trois mois, soignée par monsieur Goddet qui soignait également Philippe.

Dès que Philippe put tenir une plume, il écrivit les lettres suivantes:

«A monsieur Desroches, avoué.

»J'ai déjà tué la plus venimeuse des deux bêtes, ça n'a pas été sans me faire ébrécher la tête par un coup de sabre; mais le drôle y allait heureusement de main-morte. Il reste une autre vipère avec laquelle je vais tâcher de m'entendre, car mon oncle y tient autant qu'à son gésier. J'avais peur que cette Rabouilleuse, qui est diablement belle, ne détalât, car mon oncle l'aurait suivie; mais le saisissement qui l'a prise en un moment grave l'a clouée dans son lit. Si Dieu voulait me protéger, il rappellerait cette âme à lui pendant qu'elle se repent de ses erreurs. En attendant, j'ai pour moi, grâce à monsieur Hochon (ce vieux va bien!), le médecin, un nommé Goddet, bon apôtre qui conçoit que les héritages des oncles sont mieux placés dans la main des neveux que dans celles de ces drôlesses. Monsieur Hochon a d'ailleurs de l'influence sur un certain papa Fichet dont la fille est riche, et que Goddet voudrait pour femme à son fils; en sorte que le billet de mille francs qu'on lui a fait entrevoir pour la guérison de ma caboche, entre pour peu de chose dans son dévouement. Ce Goddet, ancien chirurgien-major au 3e régiment de ligne, a de plus été chambré par mes amis, deux braves officiers, Mignonnet et Carpentier; en sorte qu'il cafarde avec sa malade.

»—Il y a un Dieu, après tout, mon enfant, voyez-vous? lui dit-il en lui tâtant le pouls. Vous avez été la cause d'un grand malheur, il faut le réparer. Le doigt de Dieu est dans ceci (c'est inconcevable tout ce qu'on fait faire au doigt de Dieu!). La religion est la religion; soumettez-vous, résignez-vous, ça vous calmera d'abord, ça vous guérira presqu'autant que mes drogues. Surtout restez ici, soignez votre maître. Enfin, oubliez, pardonnez, c'est la loi chrétienne.

»Ce Goddet m'a promis de tenir la Rabouilleuse pendant trois mois au lit. Insensiblement, cette fille s'habituera peut-être à ce que nous vivions sous le même toit. J'ai mis la cuisinière dans mes intérêts. Cette abominable vieille a dit à sa maîtresse que Max lui aurait rendu la vie bien dure. Elle a, dit-elle, entendu dire au défunt qu'à la mort du bonhomme, s'il était obligé d'épouser Flore, il ne comptait pas entraver son ambition par une fille. Et cette cuisinière est arrivée à insinuer à sa maîtresse que Max se serait défait d'elle. Ainsi tout va bien. Mon oncle, conseillé par le père Hochon, a déchiré son testament.»

«A Monsieur Giroudeau (aux soins de mademoiselle Florentine), rue de Vendôme, au Marais.

»Mon vieux camarade,

»Informe-toi si ce petit rat de Césarine est occupée, et tâche qu'elle soit prête à venir à Issoudun dès que je la demanderai. La luronne arriverait alors courrier par courrier. Il s'agira d'avoir une tenue honnête, de supprimer tout ce qui sentirait les coulisses; car il faut se présenter dans le pays comme la fille d'un brave militaire, mort au champ d'honneur. Ainsi, beaucoup de mœurs, des vêtements de pensionnaire, et de la vertu première qualité: tel sera l'ordre. Si j'ai besoin de Césarine, et si elle réussit, à la mort de mon oncle, il y aura cinquante mille francs pour elle; si elle est occupée, explique mon affaire à Florentine; et, à vous deux, trouvez-moi quelque figurante capable de jouer le rôle. J'ai eu le crâne écorné dans mon duel avec mon mangeur de succession qui a tortillé de l'œil. Je te raconterai ce coup-là. Ah! vieux, nous reverrons de beaux jours, et nous nous amuserons encore, ou l'Autre ne serait pas l'Autre. Si tu peux m'envoyer cinq cents cartouches, on les déchirera. Adieu, mon lapin, et allume ton cigare avec ma lettre. Il est bien entendu que la fille de l'officier viendra de Châteauroux, et aura l'air de demander des secours. J'espère cependant ne pas avoir besoin de recourir à ce moyen dangereux. Remets-moi sous les yeux de Mariette et de tous nos amis.»

Agathe, instruite par une lettre de madame Hochon, accourut à Issoudun, et fut reçue par son frère qui lui donna l'ancienne chambre de Philippe. Cette pauvre mère, qui retrouva pour son fils maudit toute sa maternité, compta quelques jours heureux en entendant la bourgeoisie de la ville lui faire l'éloge du colonel.

—Après tout, ma petite, lui dit madame Hochon le jour de son arrivée, il faut que jeunesse se passe. Les légèretés des militaires du temps de l'Empereur ne peuvent pas être celles des fils de famille surveillés par leurs pères. Ah! si vous saviez tout ce que ce misérable Max se permettait ici, la nuit!... Issoudun, grâce à votre fils, respire et dort en paix. La raison est arrivée à Philippe un peu tard, mais elle est venue; comme il nous le disait, trois mois de prison au Luxembourg mettent du plomb dans la tête; enfin sa conduite ici enchante monsieur Hochon, et il y jouit de la considération générale. Si votre fils peut rester quelque temps loin des tentations de Paris, il finira par vous donner bien du contentement.

En entendant ces consolantes paroles, Agathe laissa voir à sa marraine des yeux pleins de larmes heureuses.

Philippe fit le bon apôtre avec sa mère, il avait besoin d'elle. Ce fin politique ne voulait recourir à Césarine que dans le cas où il serait un objet d'horreur pour mademoiselle Brazier. En reconnaissant dans Flore un admirable instrument façonné par Maxence, une habitude prise par son oncle, il voulait s'en servir préférablement à une Parisienne, capable de se faire épouser par le bonhomme. De même que Fouché dit à Louis XVIII de se coucher dans les draps de Napoléon au lieu de donner une Charte, Philippe désirait rester couché dans les draps de Gilet; mais il lui répugnait aussi de porter atteinte à la réputation qu'il venait de se faire en Berry; or, continuer Max auprès de la Rabouilleuse serait tout aussi odieux de la part de cette fille que de la sienne. Il pouvait, sans se déshonorer, vivre chez son oncle et aux dépens de son oncle, en vertu des lois du népotisme; mais il ne pouvait avoir Flore que réhabilitée. Au milieu de tant de difficultés, stimulé par l'espoir de s'emparer de la succession, il conçut l'admirable plan de faire sa tante de la Rabouilleuse. Aussi, dans ce dessein caché, dit-il à sa mère d'aller voir cette fille et de lui témoigner quelque affection en la traitant comme une belle-sœur.

—J'avoue, ma chère mère, fit-il en prenant un air cafard et regardant monsieur et madame Hochon qui venaient tenir compagnie à la chère Agathe, que la façon de vivre de mon oncle est peu convenable, et il lui suffirait de la régulariser pour obtenir à mademoiselle Brazier la considération de la ville. Ne vaut-il pas mieux pour elle être madame Rouget que la servante-maîtresse d'un vieux garçon? N'est-il pas plus simple d'acquérir par un contrat de mariage des droits définis que de menacer une famille d'exhérédation? Si vous, si monsieur Hochon, si quelque bon prêtre voulaient parler de cette affaire, on ferait cesser un scandale qui afflige les honnêtes gens. Puis mademoiselle Brazier serait heureuse en se voyant accueillie par vous comme une sœur, et par moi comme une tante.

Le lit de mademoiselle Flore fut entouré le lendemain par Agathe et par madame Hochon, qui révélèrent à la malade et à Rouget les admirables sentiments de Philippe. On parla du colonel dans tout Issoudun comme d'un homme excellent et d'un beau caractère, à cause surtout de sa conduite avec Flore. Pendant un mois, la Rabouilleuse entendit Goddet père, son médecin, cet homme si puissant sur l'esprit d'un malade, la respectable madame Hochon, mue par l'esprit religieux, Agathe si douce et si pieuse, lui présentant tous les avantages de son mariage avec Rouget. Quand, séduite à l'idée d'être madame Rouget, une digne et honnête bourgeoise, elle désira vivement se rétablir pour célébrer ce mariage, il ne fut pas difficile de lui faire comprendre qu'elle ne pouvait pas entrer dans la vieille famille des Rouget en mettant Philippe à la porte.

—D'ailleurs, lui dit un jour Goddet père, n'est-ce pas à lui que vous devez cette haute fortune? Max ne vous aurait jamais laissée vous marier avec le père Rouget. Puis, lui dit-il à l'oreille, si vous avez des enfants, ne vengerez-vous pas Max? car les Bridau seront déshérités.

Deux mois après le fatal événement, en février 1823, la malade, conseillée par tous ceux qui l'entouraient, priée par Rouget, reçut donc Philippe, dont la cicatrice la fit pleurer, mais dont les manières adoucies pour elle et presque affectueuses la calmèrent. D'après le désir de Philippe, on le laissa seul avec sa future tante.

—Ma chère enfant, lui dit le soldat, c'est moi qui dès le principe, ai conseillé votre mariage avec mon oncle; et, si vous y consentez, il aura lieu dès que vous serez rétablie...

—On me l'a dit, répondit-elle.

—Il est naturel que si les circonstances m'ont contraint à vous faire du mal, je veuille vous faire le plus de bien possible. La fortune, la considération et une famille valent mieux que ce que vous avez perdu. Mon oncle mort, vous n'eussiez pas été long-temps la femme de ce garçon, car j'ai su de ses amis qu'il ne vous réservait pas un beau sort. Tenez, ma chère petite, entendons-nous? nous vivrons tous heureux. Vous serez ma tante, et rien que ma tante. Vous aurez soin que mon oncle ne m'oublie pas dans son testament; de mon côté, vous verrez comme je vous ferai traiter dans votre contrat de mariage... Calmez-vous, pensez à cela, nous en reparlerons. Vous le voyez, les gens les plus sensés, toute la ville vous conseille de faire cesser une position illégale, et personne ne vous en veut de me recevoir. On comprend que, dans la vie, les intérêts passent avant les sentiments. Vous serez, le jour de votre mariage, plus belle que vous n'avez jamais été. Votre indisposition en vous pâlissant vous a rendu de la distinction. Si mon oncle ne vous aimait pas follement, parole d'honneur, dit-il en se levant et lui baisant la main, vous seriez la femme du colonel Bridau.

Philippe quitta la chambre en laissant dans l'âme de Flore ce dernier mot pour y réveiller une vague idée de vengeance qui sourit à cette fille, presque heureuse d'avoir vu ce personnage effrayant à ses pieds. Philippe venait de jouer en petit la scène que joue Richard III avec la reine qu'il vient de rendre veuve. Le sens de cette scène montre que le calcul caché sous un sentiment entre bien avant dans le cœur et y dissipe le deuil le plus réel, Voilà comment dans la vie privée la Nature se permet ce qui, dans les œuvres du génie, est le comble de l'Art; son moyen, à elle, est l'intérêt, qui est le génie de l'argent.

Au commencement du mois d'avril 1823, la salle de Jean-Jacques Rouget offrit donc, sans que personne s'en étonnât, le spectacle d'un superbe dîner donné pour la signature du contrat de mariage de mademoiselle Flore Brazier avec le vieux célibataire. Les convives étaient monsieur Héron; les quatre témoins, messieurs Mignonnet, Carpentier, Hochon et Goddet père; le maire et le curé; puis Agathe Bridau, madame Hochon et son amie madame Borniche, c'est-à-dire les deux vieilles femmes qui faisaient autorité dans Issoudun. Aussi la future épouse fut-elle très-sensible à cette concession obtenue par Philippe de ces dames, qui y virent une marque de protection nécessaire à donner à une fille repentie. Flore fut d'une éblouissante beauté. Le curé, qui depuis quinze jours instruisait l'ignorante Rabouilleuse, devait lui faire faire le lendemain sa première communion. Ce mariage fut l'objet de cet article religieux publié dans le Journal du Cher à Bourges et dans le Journal de l'Indre à Châteauroux.