«Issoudun.
«Le mouvement religieux fait du progrès en Berry. Tous les amis de l'Église et les honnêtes gens de cette ville ont été témoins hier d'une cérémonie par laquelle un des principaux propriétaires du pays a mis fin à une situation scandaleuse et qui remontait à l'époque où la religion était sans force dans nos contrées. Ce résultat, dû au zèle éclairé des ecclésiastiques de notre ville, aura, nous l'espérons, des imitateurs, et fera cesser les abus des mariages non célébrés, contractés aux époques les plus désastreuses du régime révolutionnaire.
»Il y a eu cela de remarquable dans le fait dont nous parlons, qu'il a été provoqué par les instances d'un colonel appartenant à l'ancienne armée, envoyé dans notre ville par l'arrêt de la Cour des Pairs, et à qui ce mariage peut faire perdre la succession de son oncle. Ce désintéressement est assez rare de nos jours pour qu'on lui donne de la publicité.»
Par le contrat, Rouget reconnaissait à Flore cent mille francs de dot, et il lui assurait un douaire viager de trente mille francs. Après la noce, qui fut somptueuse, Agathe retourna la plus heureuse des mères à Paris, où elle apprit à Joseph et à Desroches ce qu'elle appela de bonnes nouvelles.
—Votre fils est un homme trop profond pour ne pas mettre la main sur cette succession, lui répondit l'avoué quand il eut écouté madame Bridau. Aussi vous et ce pauvre Joseph n'aurez-vous jamais un liard de la fortune de votre frère.
—Vous serez donc toujours, vous comme Joseph, injuste envers ce pauvre garçon, dit la mère, sa conduite à la Cour des Pairs est celle d'un grand politique, il a réussi à sauver bien des têtes!... Les erreurs de Philippe viennent de l'inoccupation où restaient ses grandes facultés; mais il a reconnu combien le défaut de conduite nuisait à un homme qui veut parvenir; et il a de l'ambition, j'en suis sûre; aussi ne suis-je pas la seule à prévoir son avenir. Monsieur Hochon croit fermement que Philippe a de belles destinées.
—Oh! s'il veut appliquer son intelligence profondément perverse à faire fortune, il arrivera, car il est capable de tout, et ces gens-là vont vite, dit Desroches.
—Pourquoi n'arriverait-il pas par des moyens honnêtes? demanda madame Bridau.
—Vous verrez! fit Desroches. Heureux ou malheureux, Philippe sera toujours l'homme de la rue Mazarine, l'assassin de madame Descoings, le voleur domestique; mais, soyez tranquille: il paraîtra très-honnête à tout le monde!
Le lendemain du mariage, après le déjeuner, Philippe prit madame Rouget par le bras quand son oncle se fut levé pour aller s'habiller, car ces nouveaux époux étaient descendus, Flore en peignoir, le vieillard en robe de chambre.
—Ma belle-tante, dit-il en l'emmenant dans l'embrasure de la croisée, vous êtes maintenant de la famille. Grâce à moi, tous les notaires y ont passé. Ah! çà, pas de farces. J'espère que nous jouerons franc jeu. Je connais les tours que vous pourriez me faire, et vous serez gardée par moi mieux que par une duègne. Ainsi, vous ne sortirez jamais sans me donner le bras, et vous ne me quitterez point. Quant à ce qui peut se passer à la maison, je m'y tiendrai, sacrebleu, comme une araignée au centre de sa toile. Voici qui vous prouvera que je pouvais, pendant que vous étiez dans votre lit, hors d'état de remuer ni pied ni patte, vous faire mettre à la porte sans un sou. Lisez?
Et il tendit la lettre suivante à Flore stupéfaite:
«Mon cher enfant, Florentine, qui vient enfin de débuter à l'Opéra, dans la nouvelle salle, par un pas de trois avec Mariette et Tullia, n'a pas cessé de penser à toi, ainsi que Florine, qui définitivement a lâché Lousteau pour prendre Nathan. Ces deux matoises t'ont trouvé la plus délicieuse créature du monde, une petite fille de dix-sept ans, belle comme une Anglaise, l'air sage comme une lady qui fait ses farces, rusée comme Desroches, fidèle comme Godeschal; et Mariette l'a stylée en te souhaitant bonne chance. Il n'y a pas de femme qui puisse tenir contre ce petit ange sous lequel se cache un démon: elle saura jouer tous les rôles, empaumer ton oncle et le rendre fou d'amour. Elle a l'air céleste de la pauvre Coralie, elle sait pleurer, elle a une voix qui vous tire un billet de mille francs du cœur le plus granitique, et la luronne sable mieux que nous le vin de Champagne. C'est un sujet précieux; elle a des obligations à Mariette, et désire s'acquitter avec elle. Après avoir lampé la fortune de deux Anglais, d'un Russe, et d'un prince romain, mademoiselle Esther se trouve dans la plus affreuse gêne; tu lui donneras dix mille francs, elle sera contente. Elle vient de dire en riant:—Tiens, je n'ai jamais fricassé de bourgeois, ça me fera la main! Elle est bien connue de Finot, de Bixiou, de des Lupeaulx, de tout notre monde enfin. Ah! s'il y avait des fortunes en France, ce serait la plus grande courtisane des temps modernes. Ma rédaction sent Nathan, Bixiou, Finot qui sont à faire leurs bêtises avec cette susdite Esther, dans le plus magnifique appartement qu'on puisse voir, et qui vient d'être arrangé à Florine par le vieux lord Dudley, le vrai père de de Marsay, que la spirituelle actrice a fait, grâce au costume de son nouveau rôle. Tullia est toujours avec le duc de Rhétoré, Mariette est toujours avec le duc de Maufrigneuse; ainsi, à elles deux, elle t'obtiendront une remise de ta surveillance à la fête du Roi. Tâche d'avoir enterré l'oncle sous les roses pour la prochaine Saint-Louis, reviens avec l'héritage, et tu en mangeras quelque chose avec Esther et tes vieux amis qui signent en masse pour se rappeler à ton souvenir;
»Nathan, Florine, Bixiou, Finot, Mariette, Florentine, Giroudeau, Tullia.»
La lettre, en tremblotant dans les mains de madame Rouget, accusait l'effroi de son âme et de son corps. La tante n'osa regarder son neveu qui fixait sur elle deux yeux d'une expression terrible.
—J'ai confiance en vous, dit-il, vous le voyez; mais je veux du retour. Je vous ai faite ma tante pour pouvoir vous épouser un jour. Vous valez bien Esther auprès de mon oncle. Dans un an d'ici, nous devons être à Paris, le seul pays où la beauté puisse vivre. Vous vous y amuserez un peu mieux qu'ici, car c'est un carnaval perpétuel. Moi, je rentrerai dans l'armée, je deviendrai général et vous serez alors une grande dame. Voilà votre avenir, travaillez-y... Mais je veux un gage de notre alliance. Vous me ferez donner, d'ici à un mois, la procuration générale de mon oncle, sous prétexte de vous débarrasser ainsi que lui des soins de la fortune. Je veux, un mois après, une procuration spéciale pour transférer son inscription. Une fois l'inscription en mon nom, nous aurons un intérêt égal à nous épouser un jour. Tout cela, ma belle tante, est net et clair. Entre nous, il ne faut pas d'ambiguïté. Je puis épouser ma tante après un an de veuvage, tandis que je ne pouvais pas épouser une fille déshonorée.
Il quitta la place sans attendre de réponse. Quand, un quart d'heure après, la Védie entra pour desservir, elle trouva sa maîtresse pâle et en moiteur, malgré la saison. Flore éprouvait la sensation d'une femme tombée au fond d'un précipice, elle ne voyait que ténèbres dans son avenir; et, sur ces ténèbres se dessinaient, comme dans un lointain profond, des choses monstrueuses, indistinctement aperçues et qui l'épouvantaient. Elle sentait le froid humide des souterrains. Elle avait instinctivement peur de cet homme, et néanmoins une voix lui criait qu'elle méritait de l'avoir pour maître. Elle ne pouvait rien contre sa destinée: Flore Brazier avait par décence un appartement chez le père Rouget; mais madame Rouget devait appartenir à son mari, elle se voyait ainsi privée du précieux libre arbitre que conserve une servante-maîtresse. Dans l'horrible situation où elle se trouvait, elle conçut l'espoir d'avoir un enfant; mais, durant ces cinq dernières années, elle avait rendu Jean-Jacques le plus caduque des vieillards. Ce mariage devait avoir pour le pauvre homme l'effet du second mariage de Louis XII. D'ailleurs la surveillance d'un homme tel que Philippe, qui n'avait rien à faire, car il quitta sa place, rendit toute vengeance impossible. Benjamin était un espion innocent et dévoué. La Védie tremblait devant Philippe. Flore se voyait seule et sans secours! Enfin, elle craignait de mourir; sans savoir comment Philippe arriverait à la tuer, elle devinait qu'une grossesse suspecte serait son arrêt de mort: le son de cette voix, l'éclat voilé de ce regard de joueur, les moindres mouvements de ce soldat, qui la traitait avec la brutalité la plus polie, la faisaient frissonner. Quant à la procuration demandée par ce féroce colonel, qui pour tout Issoudun était un héros, il l'eut dès qu'il la lui fallut; car Flore tomba sous la domination de cet homme comme la France était tombée sous celle de Napoléon. Semblable au papillon qui s'est pris les pattes dans la cire incandescente d'une bougie, Rouget dissipa rapidement ses dernières forces.
En présence de cette agonie, le neveu restait impassible et froid comme les diplomates, en 1814, pendant les convulsions de la France impériale.
Philippe, qui ne croyait guère en Napoléon II, écrivit alors au Ministre de la Guerre la lettre suivante que Mariette fit remettre par le duc de Maufrigneuse.
«Monseigneur,
»Napoléon n'est plus, j'ai voulu lui rester fidèle après lui avoir engagé mes serments; maintenant, je suis libre d'offrir mes services à Sa Majesté. Si Votre Excellence daigne expliquer ma conduite à Sa Majesté, le Roi pensera qu'elle est conforme aux lois de l'honneur, sinon à celle du Royaume. Le Roi, qui a trouvé naturel que son aide-de-camp, le général Rapp, pleurât son ancien maître, aura sans doute de l'indulgence pour moi: Napoléon fut mon bienfaiteur.
»Je supplie donc Votre Excellence de prendre en considération la demande que je lui adresse d'un emploi dans mon grade, en l'assurant ici de mon entière soumission. C'est assez vous dire, Monseigneur, que le Roi trouvera en moi le plus fidèle sujet.
»Daignez agréer l'hommage du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,
»De Votre Excellence,
»Le très-soumis et très-humble serviteur,
Philippe Bridau,
Ancien chef d'escadron aux Dragons de la Garde, officier de la Légion d'Honneur, en surveillance sous la Haute Police à Issoudun.»
A cette lettre était jointe une demande en permission de séjour à Paris pour affaires de famille, à laquelle monsieur Mouilleron annexa des lettres du Maire, du Sous-Préfet et du commissaire de police d'Issoudun, qui tous donnaient les plus grands éloges à Philippe, en s'appuyant sur l'article fait à propos du mariage de son oncle.
Quinze jours après, au moment de l'Exposition, Philippe reçut la permission demandée et une lettre où le Ministre de la Guerre lui annonçait que, d'après les ordres du Roi, il était, pour première grâce, rétabli comme lieutenant-colonel dans les cadres de l'armée.
Philippe vint à Paris avec sa tante et le vieux Rouget, qu'il mena, trois jours après son arrivée, au Trésor, y signer le transfert de l'inscription, qui devint alors sa propriété. Ce moribond fut, ainsi que la Rabouilleuse, plongé par leur neveu dans les joies excessives de la société si dangereuse des infatigables actrices, des journalistes, des artistes et des femmes équivoques où Philippe avait déjà dépensé sa jeunesse, et où le vieux Rouget trouva des Rabouilleuses à en mourir. Giroudeau se chargea de procurer au père Rouget l'agréable mort illustrée plus tard, dit-on, par un maréchal de France. Lolotte, une des plus belles marcheuses de l'Opéra, fut l'aimable assassin de ce vieillard. Rouget mourut après un souper splendide donné par Florentine, il fut donc assez difficile de savoir qui du souper, qui de mademoiselle Lolotte avait achevé ce vieux Berrichon. Lolotte rejeta cette mort sur une tranche de pâté de foie gras; et, comme l'œuvre de Strasbourg ne pouvait répondre, il passe pour constant que le bonhomme est mort d'indigestion. Madame Rouget se trouva dans ce monde excessivement décolleté comme dans son élément; mais Philippe lui donna pour chaperon Mariette qui ne laissa pas faire de sottises à cette veuve, dont le deuil fut orné de quelques galanteries.
En octobre 1823, Philippe revint à Issoudun muni de la procuration de sa tante, pour liquider la succession de son oncle, opération qui se fit rapidement, car il était à Paris en janvier 1824 avec seize cent mille francs, produit net et liquide des biens de défunt son oncle, sans compter les précieux tableaux qui n'avaient jamais quitté la maison du vieil Hochon. Philippe mit ses fonds dans la maison Mongenod et fils, où se trouvait le jeune Baruch Borniche, et sur la solvabilité, sur la probité de laquelle le vieil Hochon lui avait donné des renseignements satisfaisants. Cette maison prit les seize cent mille francs à six pour cent d'intérêt par an, avec la condition d'être prévenue trois mois d'avance en cas de retrait des fonds.
Un beau jour, Philippe vint prier sa mère d'assister à son mariage, qui eut pour témoins Giroudeau, Finot, Nathan et Bixiou. Par le contrat, madame veuve Rouget, dont l'apport consistait en un million de francs, faisait donation à son futur époux de ses biens dans le cas où elle décéderait sans enfants. Il n'y eut ni billets de faire part, ni fête, ni éclat, car Philippe avait ses desseins: il logea sa femme rue Saint-Georges, dans un appartement que Lolotte lui vendit tout meublé, que madame Bridau la jeune trouva délicieux, et où l'époux mit rarement les pieds. A l'insu de tout le monde, Philippe acheta pour deux cent cinquante mille francs, rue de Clichy, dans un moment où personne ne soupçonnait la valeur que ce quartier devait un jour acquérir, un magnifique hôtel sur le prix duquel il donna cinquante mille écus de ses revenus, en prenant deux ans pour payer le surplus. Il y dépensa des sommes énormes en arrangements intérieurs et en mobilier, car il y consacra ses revenus pendant deux ans. Les superbes tableaux restaurés, estimés à trois cent mille francs, y brillèrent de tout leur éclat.
L'avénement de Charles X avait mis encore plus en faveur qu'auparavant la famille du duc de Chaulieu, dont le fils aîné, le duc de Rhétoré, voyait souvent Philippe chez Tullia. Sous Charles X, la branche aînée de la maison de Bourbon se crut définitivement assise sur le trône, et suivit le conseil que le maréchal Gouvion-Saint-Cyr avait précédemment donné de s'attacher les militaires de l'Empire. Philippe, qui sans doute fit de précieuses révélations sur les complots de 1820 et 1822, fut nommé lieutenant-colonel dans le régiment du duc de Maufrigneuse. Ce charmant grand seigneur se regardait comme obligé de protéger un homme à qui il avait enlevé Mariette. Le corps de ballet ne fut pas étranger à cette nomination. On avait d'ailleurs décidé dans la sagesse du conseil secret de Charles X de faire prendre à Monseigneur le Dauphin une légère couleur de libéralisme. Mons Philippe, devenu quasiment le menin du duc de Maufrigneuse, fut donc présenté non-seulement au Dauphin, mais encore à la Dauphine à qui ne déplaisaient pas les caractères rudes et les militaires connus par leur fidélité. Philippe jugea très-bien le rôle du Dauphin, et il profita de la première mise en scène de ce libéralisme postiche, pour se faire nommer aide-de-camp d'un Maréchal très-bien en cour.
En janvier 1827, Philippe, qui passa dans la Garde Royale lieutenant-colonel au régiment que le duc de Maufrigneuse y commandait alors, sollicita la faveur d'être anobli. Sous la Restauration, l'anoblissement devint un quasi-droit pour les roturiers qui servaient dans la Garde. Le colonel Bridau, qui venait d'acheter la terre de Brambourg, demanda la faveur de l'ériger en majorat au titre de comte. Il obtint cette grâce en mettant à profit ses liaisons dans la société la plus élevée, où il se produisait avec un faste de voitures et de livrées, enfin dans une tenue de grand seigneur. Dès que Philippe, lieutenant-colonel du plus beau régiment de cavalerie de la Garde, se vit désigné dans l'Almanach sous le nom de comte de Brambourg, il hanta beaucoup la maison du lieutenant-général d'artillerie comte de Soulanges, en faisant la cour à la plus jeune fille, mademoiselle Amélie de Soulanges. Insatiable et appuyé par les maîtresses de tous les gens influents, Philippe sollicitait l'honneur d'être un des aides-de-camp de Monseigneur le Dauphin. Il eut l'audace de dire à la Dauphine «qu'un vieil officier blessé sur plusieurs champs de bataille et qui connaissait la grande guerre, ne serait pas, dans l'occasion, inutile à Monseigneur.» Philippe, qui sut prendre le ton de toutes les courtisaneries, fut dans ce monde supérieur ce qu'il devait être, comme il avait su se faire Mignonnet à Issoudun. Il eut d'ailleurs un train magnifique, il donna des fêtes et des dîners splendides, en n'admettant dans son hôtel aucun de ses anciens amis dont la position eût pu compromettre son avenir. Aussi fut-il impitoyable pour les compagnons de ses débauches. Il refusa net à Bixiou de parler en faveur de Giroudeau qui voulut reprendre du service, quand Florentine le lâcha.
—C'est un homme sans mœurs! dit Philippe.
—Ah! voilà ce qu'il a répondu de moi, s'écria Giroudeau, moi qui l'ai débarrassé de son oncle.
—Nous le repincerons, dit Bixiou.
Philippe voulait épouser mademoiselle Amélie de Soulanges, devenir général, et commander un des régiments de la Garde Royale. Il demanda tant de choses, que, pour le faire taire, on le nomma commandeur de la Légion-d'Honneur et commandeur de Saint-Louis. Un soir, Agathe et Joseph, revenant à pied par un temps de pluie, virent Philippe passant en uniforme, chamarré de ses cordons, campé dans le coin de son beau coupé garni de soie jaune, dont les armoiries étaient surmontées d'une couronne de comte, allant à une fête de l'Élysée-Bourbon; il éclaboussa sa mère et son frère en les saluant d'un geste protecteur.
—Va-t-il, va-t-il, ce drôle-là? dit Joseph à sa mère. Néanmoins il devrait bien nous envoyer autre chose que de la boue au visage.
—Il est dans une si belle position, si haute, qu'il ne faut pas lui en vouloir de nous oublier, dit madame Bridau. En montant une côte si rapide, il a tant d'obligations à remplir, il a tant de sacrifices à faire, qu'il peut bien ne pas venir nous voir, tout en pensant à nous.
—Mon cher, dit un soir le duc de Maufrigneuse au nouveau comte de Brambourg, je suis sûr que votre demande sera prise en bonne part; mais pour épouser Amélie de Soulanges, il faudrait que vous fussiez libre. Qu'avez-vous fait de votre femme?...
—Ma femme?... dit Philippe avec un geste, un regard et un accent qui furent devinés plus tard par Frédérick-Lemaître dans un de ses plus terribles rôles. Hélas! j'ai la triste certitude de ne pas la conserver. Elle n'a pas huit jours à vivre. Ah! mon cher Duc, vous ignorez ce qu'est une mésalliance! une femme qui était cuisinière, qui a les goûts d'une cuisinière et qui me déshonore, car je suis bien à plaindre. Mais j'ai eu l'honneur d'expliquer ma position à madame la Dauphine. Il s'est agi, dans le temps, de sauver un million que mon oncle avait laissé par testament à cette créature. Heureusement, ma femme a donné dans les liqueurs; à sa mort, je deviens maître d'un million confié à la maison Mongenod; j'ai de plus trente mille francs dans les cinq, et mon majorat qui vaut quarante mille livres de rente. Si, comme tout le fait supposer, monsieur de Soulanges a le bâton de maréchal, je suis en mesure, avec le titre de comte de Brambourg, de devenir général et pair de France. Ce sera la retraite d'un aide-de-camp du Dauphin.
Après le Salon de 1823, le premier peintre du Roi, l'un des plus excellents hommes de ce temps, avait obtenu pour la mère de Joseph un bureau de loterie aux environs de la Halle. Plus tard, Agathe put fort heureusement permuter, sans avoir de soulte à payer, avec le titulaire d'un bureau situé rue de Seine, dans une maison où Joseph prit son atelier. A son tour, la veuve eut un gérant et ne coûta plus rien à son fils. Or, en 1828, quoique directrice d'un excellent bureau de loterie qu'elle devait à la gloire de Joseph, madame Bridau ne croyait pas encore à cette gloire excessivement contestée comme le sont toutes les vraies gloires. Le grand peintre, toujours aux prises avec ses passions, avait d'énormes besoins; il ne gagnait pas assez pour soutenir le luxe auquel l'obligeaient ses relations dans le monde aussi bien que sa position distinguée dans la jeune École. Quoique puissamment soutenu par ses amis du Cénacle, par mademoiselle Des Touches, il ne plaisait pas au Bourgeois. Cet être, de qui vient l'argent aujourd'hui, ne délie jamais les cordons de sa bourse pour les talents mis en question, et Joseph voyait contre lui les classiques, l'Institut, et les critiques qui relevaient de ces deux puissances. Enfin le comte de Brambourg faisait l'étonné quand on lui parlait de Joseph. Ce courageux artiste, quoique appuyé par Gros et par Gérard, qui lui firent donner la croix au Salon de 1827, avait peu de commandes. Si le Ministère de l'Intérieur et la Maison du Roi prenaient difficilement ses grandes toiles, les marchands et les riches étrangers s'en embarrassaient encore moins. D'ailleurs, Joseph s'abandonne, comme on sait, un peu trop à la fantaisie, et il en résulte des inégalités dont profitent ses ennemis pour nier son talent.
—La grande peinture est bien malade, lui disait son ami Pierre Grassou qui faisait des croûtes au goût de la Bourgeoisie dont les appartements se refusent aux grandes toiles.
—Il te faudrait toute une cathédrale à peindre, lui répétait Schinner, tu réduiras la critique au silence par une grande œuvre.
Ces propos effrayants pour la bonne Agathe corroboraient le jugement qu'elle avait porté tout d'abord sur Joseph et sur Philippe. Les faits donnaient raison à cette femme restée provinciale: Philippe, son enfant préféré, n'était-il pas enfin le grand homme de la famille? elle voyait dans les premières fautes de ce garçon les écarts du génie; Joseph, de qui les productions la trouvaient insensible, car elle les voyait trop dans leurs langes pour les admirer achevées, ne lui paraissait pas plus avancé en 1828 qu'en 1816. Le pauvre Joseph devait de l'argent, il pliait sous le poids de ses dettes, il avait pris un état ingrat, qui ne rapportait rien. Enfin, Agathe ne concevait pas pourquoi l'on avait donné la décoration à Joseph. Philippe devenu comte, Philippe assez fort pour ne plus aller au jeu, l'invité des fêtes de Madame, ce brillant colonel qui, dans les revues ou dans les cortéges, défilait revêtu d'un magnifique costume et chamarré de deux cordons rouges, réalisait les rêves maternels d'Agathe. Un jour de cérémonie publique, Philippe avait effacé l'odieux spectacle de sa misère sur le quai de l'École, en passant devant sa mère au même endroit, en avant du Dauphin, avec des aigrettes à son schapska, avec un dolman brillant d'or et de fourrures! Devenue pour l'artiste une espèce de sœur grise dévouée, Agathe ne se sentait mère que pour l'audacieux aide-de-camp de Son Altesse Royale Monseigneur le Dauphin! Fière de Philippe, elle lui devrait bientôt l'aisance, elle oubliait que le bureau de loterie dont elle vivait lui venait de Joseph.
Un jour, Agathe vit son pauvre artiste si tourmenté par le total du mémoire de son marchand de couleurs que, tout en maudissant les Arts, elle voulut le libérer de ses dettes. La pauvre femme, qui tenait la maison avec les gains de son bureau de loterie, se gardait bien de jamais demander un liard à Joseph. Aussi n'avait-elle pas d'argent; mais elle comptait sur le bon cœur et sur la bourse de Philippe. Elle attendait, depuis trois ans, de jour en jour, la visite de son fils; elle le voyait lui apportant une somme énorme, et jouissait par avance du plaisir qu'elle aurait à la donner à Joseph, dont l'opinion sur Philippe était toujours aussi invariable que celle de Desroches.
A l'insu de Joseph, elle écrivit donc à Philippe la lettre suivante:
«A Monsieur le comte de Brambourg.
«Mon cher Philippe, tu n'as pas accordé le plus petit souvenir à ta mère en cinq ans! Ce n'est pas bien. Tu devrais te rappeler un peu le passé, ne fût-ce qu'à cause de ton excellent frère. Aujourd'hui Joseph est dans le besoin, tandis que tu nages dans l'opulence; il travaille pendant que tu voles de fêtes en fêtes. Tu possèdes à toi seul la fortune de mon frère. Enfin, tu aurais, à entendre le petit Borniche, deux cent mille livres de rente. Eh! bien, viens voir Joseph? Pendant ta visite, mets dans la tête de mort une vingtaine de billets de mille francs: tu nous les dois, Philippe; néanmoins, ton frère se croira ton obligé, sans compter le plaisir que tu feras à ta mère
»Agathe Bridau (née Rouget).»
Deux jours après, la servante apporta dans l'atelier, où la pauvre Agathe venait de déjeuner avec Joseph, la terrible lettre suivante:
«Ma chère mère, on n'épouse pas mademoiselle Amélie de Soulanges en lui apportant des coquilles de noix, quand, sous le nom de comte de Brambourg, il y a celui de
»Votre fils,
»Philippe Bridau.»
En se laissant aller presque évanouie sur le divan de l'atelier, Agathe lâcha la lettre. Le léger bruit que fit le papier en tombant, et la sourde mais horrible exclamation d'Agathe, causèrent un sursaut à Joseph qui, dans ce moment, avait oublié sa mère, car il brossait avec rage une esquisse, il pencha la tête en dehors de sa toile pour voir ce qui arrivait. A l'aspect de sa mère étendue, le peintre lâcha palette et brosses, et alla relever une espèce de cadavre! Il prit Agathe dans ses bras, la porta sur son lit dans son appartement, et envoya chercher son ami Bianchon par la servante. Aussitôt que Joseph put questionner sa mère, elle avoua sa lettre à Philippe et la réponse qu'elle avait reçue de lui. L'artiste alla ramasser cette réponse dont la concise brutalité venait de briser le cœur délicat de cette pauvre mère, en y renversant le pompeux édifice élevé par sa préférence maternelle. Joseph, revenu près du lit de sa mère, eut l'esprit de se taire. Il ne parla point de son frère pendant les trois semaines que dura non pas la maladie, mais l'agonie de cette pauvre femme. En effet, Bianchon, qui vint tous les jours et soigna la malade avec le dévouement d'un ami véritable, avait éclairé Joseph dès le premier jour.
—A cet âge, lui dit-il, et dans les circonstances où ta mère va se trouver, il ne faut songer qu'à lui rendre la mort le moins amère possible.
Agathe se sentit d'ailleurs si bien appelée par Dieu qu'elle réclama, le lendemain même, les soins religieux du vieil abbé Loraux, son confesseur depuis vingt-deux ans. Aussitôt qu'elle fut seule avec lui, quand elle eut versé dans ce cœur tous ses chagrins, elle redit ce qu'elle avait dit à sa marraine et ce qu'elle disait toujours.
—En quoi donc ai-je pu déplaire à Dieu? Ne l'aimé-je pas de toute mon âme? N'ai-je pas marché dans le chemin du salut? Quelle est ma faute? Et si je suis coupable d'une faute que j'ignore, ai-je encore le temps de la réparer?
—Non, dit le vieillard d'une voix douce. Hélas! votre vie paraît être pure et votre âme semble être sans tache; mais l'œil de Dieu, pauvre créature affligée, est plus pénétrant que celui de ses ministres! J'y vois clair un peu trop tard, car vous m'avez abusé moi-même.
En entendant ces mots prononcés par une bouche qui n'avait eu jusqu'alors que des paroles de paix et de miel pour elle, Agathe se dressa sur son lit en ouvrant des yeux pleins de terreur et d'inquiétude.
—Dites! dites, s'écria-t-elle.
—Consolez-vous! reprit le vieux prêtre. A la manière dont vous êtes punie, on peut prévoir le pardon. Dieu n'est sévère ici-bas que pour ses élus. Malheur à ceux dont les méfaits trouvent des hasards favorables, ils seront repétris dans l'Humanité jusqu'à ce qu'ils soient durement punis à leur tour pour de simples erreurs, quand ils arriveront à la maturité des fruits célestes. Votre vie, ma fille, n'a été qu'une longue faute. Vous tombez dans la fosse que vous vous êtes creusée, car nous ne manquons que par le côté que nous avons affaibli en nous. Vous avez donné votre cœur à un monstre en qui vous avez vu votre gloire, et vous avez méconnu celui de vos enfants en qui est votre gloire véritable! Vous avez été si profondément injuste que vous n'avez pas remarqué ce contraste si frappant: vous tenez votre existence de Joseph, tandis que votre autre fils vous a constamment pillée. Le fils pauvre, qui vous aime sans être récompensé par une tendresse égale, vous apporte votre pain quotidien; tandis que le riche, qui n'a jamais songé à vous et qui vous méprise, souhaite votre mort.
—Oh! pour cela!... dit-elle.
—Oui, reprit le prêtre, vous gênez par votre humble condition les espérances de son orgueil... Mère, voilà vos crimes! Femme, vos souffrances et vos tourments vous annoncent que vous jouirez de la paix du Seigneur. Votre fils Joseph est si grand que sa tendresse n'a jamais été diminuée par les injustices de votre préférence maternelle, aimez-le donc bien! donnez-lui tout votre cœur pendant ces derniers jours; enfin, priez pour lui, moi je vais aller prier pour vous.
Dessillés par de si puissantes mains, les yeux de cette mère embrassèrent par un regard rétrospectif le cours de sa vie. Éclairée par ce trait de lumière, elle aperçut ses torts involontaires et fondit en larmes. Le vieux prêtre se sentit tellement ému par le spectacle de ce repentir d'une créature en faute, uniquement par ignorance, qu'il sortit pour ne pas laisser voir sa pitié. Joseph rentra dans la chambre de sa mère environ deux heures après le départ du confesseur. Il était allé chez un de ses amis emprunter l'argent nécessaire au payement de ses dettes les plus pressées, et il rentra sur la pointe du pied, en croyant Agathe endormie. Il put donc se mettre dans son fauteuil sans être vu de la malade.
Un sanglot entrecoupé par ces mots:—Me pardonnera-t-il? fit lever Joseph qui eut la sueur dans le dos, car il crut sa mère en proie au délire qui précède la mort.
—Qu'as-tu, ma mère? lui dit-il effrayé de voir les yeux rougis de pleurs et la figure accablée de la malade.
—Ah! Joseph! me pardonneras-tu, mon enfant? s'écria-t-elle.
—Eh! quoi? dit l'artiste.
—Je ne t'ai pas aimé comme tu méritais de l'être...
—En voilà une charge? s'écria-t-il. Vous ne m'avez pas aimé?... Depuis sept ans ne vivons-nous pas ensemble? Depuis sept ans n'es-tu pas ma femme de ménage? est-ce que je ne te vois pas tous les jours? Est-ce que je n'entends pas ta voix? Est-ce que tu n'es pas la douce et l'indulgente compagne de ma vie misérable? Tu ne comprends pas la peinture?... Eh! mais ça ne se donne pas! Et moi qui disais hier à Grassou:—Ce qui me console au milieu de mes luttes, c'est d'avoir une bonne mère; elle est ce que doit être la femme d'un artiste, elle a soin de tout, elle veille à mes besoins matériels sans faire le moindre embarras...
—Non, Joseph, non, tu m'aimais, toi! et je ne te rendais pas tendresse pour tendresse. Ah! comme je voudrais vivre!... donne-moi ta main?...
Agathe prit la main de son fils, la baisa, la garda sur son cœur, et le contempla pendant longtemps en lui montrant l'azur de ses yeux resplendissant de la tendresse qu'elle avait réservée jusqu'alors à Philippe. Le peintre, qui se connaissait en expression, fut si frappé de ce changement, il vit si bien que le cœur de sa mère s'ouvrait pour lui, qu'il la prit dans ses bras, la tint pendant quelques instants serrée, en disant comme un insensé:—O ma mère! ma mère!
—Ah! je me sens pardonnée! dit-elle. Dieu doit confirmer le pardon d'un enfant à sa mère!
—Il te faut du calme, ne te tourmente pas, voilà qui est dit: je me sens aimé pendant ce moment pour tout le passé, s'écria Joseph en replaçant sa mère sur l'oreiller.
Pendant les deux semaines que dura le combat entre la vie et la mort chez cette sainte créature, elle eut pour Joseph des regards, des mouvements d'âme et des gestes où éclatait tant d'amour qu'il semblait que, dans chacune de ses effusions, il y eût toute une vie... La mère ne pensait plus qu'à son fils, elle se comptait pour rien; et, soutenue par son amour, elle ne sentait plus ses souffrances. Elle eut de ces mots naïfs comme en ont les enfants. D'Arthez, Michel Chrestien, Fulgence Ridal, Pierre Grassou, Bianchon venaient tenir compagnie à Joseph, et discutaient souvent à voix basse dans la chambre de la malade.
—Oh! comme je voudrais savoir ce que c'est que la couleur! s'écria-t-elle un soir en entendant une discussion sur un tableau.
De son côté, Joseph fut sublime pour sa mère; il ne quitta pas la chambre, il dorlotait Agathe dans son cœur, il répondait à cette tendresse par une tendresse égale. Ce fut pour les amis de ce grand peintre un de ces beaux spectacles qui ne s'oublient jamais. Ces hommes qui tous offraient l'accord d'un vrai talent et d'un grand caractère furent pour Joseph et pour sa mère ce qu'ils devaient être: des anges qui priaient, qui pleuraient avec lui, non pas en disant des prières et répandant des pleurs; mais en s'unissant à lui par la pensée et par l'action. En artiste aussi grand par le sentiment que par le talent, Joseph devina, par quelques regards de sa mère, un désir enfoui dans ce cœur, et dit un jour à d'Arthez:—Elle a trop aimé ce brigand de Philippe pour ne pas vouloir le revoir avant de mourir...
Joseph pria Bixiou, qui se trouvait lancé dans le monde bohémien que fréquentait parfois Philippe, d'obtenir de cet infâme parvenu qu'il jouât, par pitié, la comédie d'une tendresse quelconque afin d'envelopper le cœur de cette pauvre mère dans un linceul brodé d'illusions. En sa qualité d'observateur et de railleur misanthrope, Bixiou ne demanda pas mieux que de s'acquitter d'une semblable mission. Quand il eut exposé la situation d'Agathe au comte de Brambourg qui le reçut dans une chambre à coucher tendue en damas de soie jaune, le colonel se mit à rire.
—Eh! que diable veux-tu que j'aille faire là? s'écria-t-il. Le seul service que puisse me rendre la bonne femme est de crever le plus tôt possible, car elle ferait une triste figure à mon mariage avec mademoiselle de Soulanges. Moins j'aurai de famille, meilleure sera ma position. Tu comprends très-bien que je voudrais enterrer le nom de Bridau sous tous les monuments funéraires du Père-Lachaise!... Mon frère m'assassine en produisant mon vrai nom au grand jour! Tu as trop d'esprit pour ne pas être à la hauteur de ma situation, toi! Voyons?... si tu devenais député, tu as une fière platine, tu serais craint comme Chauvelin, et tu pourrais être fait comte Bixiou, Directeur des Beaux-Arts. Arrivé là, serais-tu content, si ta grand'mère Descoings vivait encore, d'avoir à tes côtés cette brave femme qui ressemblait à une madame Saint-Léon? lui donnerais-tu le bras aux Tuileries? la présenterais-tu à la famille noble où tu tâcherais alors d'entrer? Tu souhaiterais, sacrebleu! la voir à six pieds sous terre, calfeutrée dans une chemise de plomb. Tiens, déjeune avec moi, et parlons d'autre chose. Je suis un parvenu, mon cher, je le sais. Je ne veux pas laisser voir mes langes!... Mon fils, lui, sera plus heureux que moi, il sera grand seigneur. Le drôle souhaitera ma mort, je m'y attends bien, ou il ne sera pas mon fils.
Il sonna, vint le valet de chambre auquel il dit:—Mon ami déjeune avec moi, sers-nous un petit déjeuner fin.
—Le beau monde ne te verrait pourtant pas dans la chambre de ta mère, reprit Bixiou. Qu'est-ce que cela te coûterait d'avoir l'air d'aimer la pauvre femme pendant quelques heures?...
—Ouitch! dit Philippe en clignant de l'œil, tu viens de leur part. Je suis un vieux chameau qui se connaît en génuflexions. Ma mère veut, à propos de son dernier soupir, me tirer une carotte pour Joseph!... Merci.
Quand Bixiou raconta cette scène à Joseph, le pauvre peintre eut froid jusque dans l'âme.
—Philippe sait-il que je suis malade? dit Agathe d'une voix dolente le soir même du jour où Bixiou rendit compte de sa mission.
Joseph sortit étouffé par ses larmes. L'abbé Loraux, qui se trouvait au chevet de sa pénitente, lui prit la main, la lui serra, puis il répondit:—Hélas! mon enfant, vous n'avez jamais eu qu'un fils!...
En entendant ce mot qu'elle comprit, Agathe eut une crise par laquelle commença son agonie. Elle mourut vingt heures après.
Dans le délire qui précéda sa mort, ce mot:—De qui donc Philippe tient-il?... lui échappa.
Joseph mena seul le convoi de sa mère. Philippe était allé, pour affaire de service, à Orléans, chassé de Paris par la lettre suivante que Joseph lui écrivit au moment où leur mère rendait le dernier soupir:
«Monstre, ma pauvre mère est morte du saisissement que ta lettre lui a causé, prends le deuil; mais fais-toi malade: je ne veux pas que son assassin soit à mes côtés devant son cercueil.
»Joseph B.»
Le peintre, qui ne se sentit plus le courage de peindre, quoique peut-être sa profonde douleur exigeât l'espèce de distraction mécanique apportée par le travail, fut entouré de ses amis qui s'entendirent pour ne jamais le laisser seul. Donc, Bixiou, qui aimait Joseph autant qu'un railleur peut aimer quelqu'un, faisait, quinze jours après le convoi, partie des amis groupés dans l'atelier. En ce moment, la servante entra brusquement et remit à Joseph cette lettre apportée, dit-elle, par une vieille femme qui attendait une réponse chez le portier.
«Monsieur,
»Vous à qui je n'ose donner le nom de frère, je dois m'adresser à vous, ne fût-ce qu'à cause du nom que je porte...
Joseph tourna la page et regarda la signature au bas du dernier recto. Ces mots: comtesse Flore de Brambourg, le firent frissonner, car il pressentit quelque horreur inventée par son frère.
—Ce brigand-là, dit-il, ferait le diable au même! Et ça passe pour un homme d'honneur! Et ça se met un tas de coquillages autour du cou! Et ça fait la roue à la cour au lieu d'être étendu sur la roue! Et ce roué se nomme monsieur le comte!
—Et il y en a beaucoup comme ça! dit Bixiou.
—Après ça! cette Rabouilleuse mérite bien d'être rabouillée à son tour, reprit Joseph, elle ne vaut pas la gale, elle m'aurait fait couper le cou comme à son poulet, sans dire: Il est innocent!...
Au moment où Joseph jetait la lettre, Bixiou la rattrapa lestement et la lut à haute voix...
»Est-il convenable que madame la comtesse Bridau de Brambourg, quels que puissent être ses torts, aille mourir à l'hôpital? Si tel est mon destin, si telle est la volonté de monsieur le Comte et la vôtre, qu'elle s'accomplisse; mais alors, vous qui êtes l'ami du docteur Bianchon, obtenez-moi sa protection pour entrer dans un hôpital. La personne qui vous apportera cette lettre, monsieur, est allée onze jours de suite à l'hôtel de Brambourg, rue de Clichy, sans pouvoir obtenir un secours de mon mari. L'état dans lequel je suis ne me permet pas de faire appeler un avoué afin d'entreprendre d'obtenir judiciairement ce qui m'est dû pour mourir en paix. D'ailleurs, rien ne peut me sauver, je le sais. Aussi, dans le cas où vous ne voudriez pas vous occuper de votre malheureuse belle-sœur, donnez-moi l'argent nécessaire pour avoir de quoi mettre fin à mes jours; car, je le vois, monsieur votre frère veut ma mort, il l'a toujours voulue. Quoiqu'il m'ait dit qu'il avait trois moyens sûrs pour tuer une femme, je n'ai pas eu l'intelligence de prévoir celui dont il s'est servi.
»Dans le cas où vous voudriez m'honorer d'un secours, et juger par vous-même de la misère où je suis, je demeure rue du Houssay, au coin de la rue Chantereine, au cinquième. Si demain je ne paye pas mes loyers arriérés, il faut sortir! Et où aller, monsieur?... Puis-je me dire
»Votre belle-sœur,
»Comtesse Flore de Brambourg.»
—Quelle fosse pleine d'infamies! dit Joseph, qu'est-ce qu'il y a là-dessous?
—Faisons d'abord venir la femme, ça doit être une fameuse préface de l'histoire, dit Bixiou.
BIXIOU.
«Votre nom?» dit Joseph, pendant que Bixiou croquait la femme appuyée sur un parapluie, etc., etc.
UN MÉNAGE DE GARÇON.
Un instant après, apparut une femme que Bixiou désigna par ces mots: des guenilles qui marchent! C'était, en effet, un tas de linge et de vieilles robes les unes sur les autres, bordées de boue à cause de la saison, tout cela monté sur de grosses jambes à pieds épais, mal enveloppés de bas rapiécés et de souliers qui dégorgeaient l'eau par leurs lézardes. Au-dessus de ce monceau de guenilles s'élevait une de ces têtes que Charlet a données à ses balayeuses, et caparaçonnée d'un affreux foulard usé jusque dans ses plis.
—Votre nom? dit Joseph pendant que Bixiou croquait la femme appuyée sur un parapluie de l'an II de la République.
—Madame Gruget, pour vous servir. J'ai évu des rentes, mon petit monsieur, dit-elle à Bixiou dont le rire sournois l'offensa. Si ma pôv'fille n'avait pas eu l'accident d'aimer trop quelqu'un, je serais autrement que me voilà. Elle s'est jetée à l'eau, sous votre respect, ma pôv'Ida! J'ai donc évu la bêtise de nourrir un quaterne; c'est pourquoi, mon cher monsieur, à soixante-dix-sept ans, je garde les malades à raison de dix sous par jour, et nourrie...
—Pas habillée! dit Bixiou. Ma grand'mère s'habillait, elle! en nourrissant son petit bonhomme de terne.
—Mais, sur mes dix sous, il faut payer un garni...
—Qu'est-ce qu'elle a, la dame que vous gardez?
—Elle n'a rien, monsieur, en fait de monnaie, s'entend! car elle a une maladie à faire trembler les médecins... Elle me doit soixante jours, voilà pourquoi je continue à la garder. Le mari, qui est un comte, car elle est comtesse, me payera sans doute mon mémoire quand elle sera morte; pour lorsse, je lui ai donc avancé tout ce que j'avais... mais je n'ai plus rien: j'ai mis tous mes effets au mau pi-é-té!... Elle me doit quarante-sept francs douze sous, outre mes trente francs de garde; et comme elle veut se faire périr avec du charbon: Ça n'est pas bien, que je lui dis... même que j'ai dit à la portière de la veiller pendant que je m'absente, parce qu'elle est capable de se jeter par la croisée.
—Mais qu'a-t-elle? dit Joseph.
—Ah! monsieur, le médecin des sœurs est venu, mais rapport à la maladie, fit madame Gruget en prenant un air pudibond, il a dit qu'il fallait la porter à l'hospice... le cas est mortel.
—Nous y allons, fit Bixiou.
—Tenez, dit Joseph, voilà dix francs.
Après avoir plongé la main dans la fameuse tête de mort pour prendre toute sa monnaie, le peintre alla rue Mazarine, monta dans un fiacre, et se rendit chez Bianchon qu'il trouva très-heureusement chez lui; pendant que, de son côté, Bixiou courait, rue de Bussy, chercher leur ami Desroches. Les quatre amis se retrouvèrent une heure après rue du Houssay.
—Ce Méphistophélès à cheval nommé Philippe Bridau, dit Bixiou à ses trois amis en montant l'escalier, a drôlement mené sa barque pour se débarrasser de sa femme. Vous savez que notre ami Lousteau, très-heureux de recevoir un billet de mille francs par mois de Philippe, a maintenu madame Bridau dans la société de Florine, de Mariette, de Tullia, de la Val-Noble. Quand Philippe a vu sa Rabouilleuse habituée à la toilette et aux plaisirs coûteux, il ne lui a plus donné d'argent, et l'a laissée s'en procurer... vous comprenez comment? Philippe, au bout de dix-huit mois, a fait ainsi descendre sa femme, de trimestre en trimestre, toujours un peu plus bas; enfin, au moyen d'un jeune sous-officier superbe, il lui a donné le goût des liqueurs. A mesure qu'il s'élevait, sa femme descendait, et la comtesse est maintenant dans la boue. Cette fille, née aux champs, a la vie dure, je ne sais pas comment Philippe s'y est pris pour se débarrasser d'elle. Je suis curieux d'étudier ce petit drame-là, car j'ai à me venger du camarade. Hélas! mes amis! dit Bixiou d'un ton qui laissait ses trois compagnons dans le doute s'il plaisantait ou s'il parlait sérieusement, il suffit de livrer un homme à un vice pour se défaire de lui. Elle aimait trop le bal et c'est ce qui l'a tuée!.... a dit Hugo. Voilà! Ma grand'mère aimait la loterie et Philippe l'a tuée par la loterie! Le père Rouget aimait la gaudriole et Lolotte l'a tué! Madame Bridau, pauvre femme, aimait Philippe, elle a péri par lui!... Le Vice! le Vice! mes amis!... Savez-vous ce qu'est le Vice? c'est le Bonneau de la mort!
—Tu mourras donc d'une plaisanterie! dit en souriant Desroches à Bixiou.