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caverne. Rinaldo s'indignant de la lâcheté de ses compagnons, qui n'avaient de courage qu'en plein air et n'osaient s'aventurer dans Rome, jeta sur eux un regard de mépris.

—Je suis donc seul!... leur dit-il.

Il parut penser, puis il reprit:—Vous êtes des misérables, j'irai seul, et j'aurai seul cette riche proie... Vous m'entendez!... Adieu.

—Mon capitaine!... dit Lamberti, et si vous étiez pris sans avoir réussi?...

—Dieu me protége!... reprit Rinaldo en montrant le ciel.

A ces mots, il sortit, et rencontra sur la route l'intendant de Bracciano

—La page est finie, dit Lousteau que tout le monde avait religieusement écouté.

—Il nous lit son ouvrage, dit Gatien au fils de madame Popinot-Chandier.

—D'après les premiers mots, il est évident, mesdames, reprit le journaliste en saisissant cette occasion de mystifier les Sancerrois, que les brigands sont dans une caverne. Quelle négligence mettaient alors les romanciers dans les détails, aujourd'hui si curieusement, si longuement observés, sous prétexte de couleur locale! Si les voleurs sont dans une caverne, au lieu de: en montrant le ciel, il aurait fallu: en montrant la voûte. Malgré cette incorrection, Rinaldo me semble un homme d'exécution, et son apostrophe à Dieu sent l'Italie. Il y avait dans ce roman un soupçon de couleur locale. Peste! des brigands, une caverne, un Lamberti qui sait calculer... Je vois tout un vaudeville dans cette page. Ajoutez à ces premiers éléments un bout d'intrigue, une jeune paysanne à chevelure relevée, à jupes courtes, et une centaine de couplets détestables... oh! mon Dieu, le public viendra. Et puis, Rinaldo... comme ce nom-là convient à Lafont! En lui supposant des favoris noirs, un pantalon collant, un manteau, des moustaches, un pistolet et un chapeau pointu; si le directeur du Vaudeville a le courage de payer quelques articles de journaux, voilà cinquante représentations acquises au Vaudeville et six mille francs de droits d'auteur si je veux dire du bien de la pièce dans mon feuilleton. Continuons.

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 197

La duchesse de Bracciano retrouva son gant. Certes, Adolphe, qui l'avait ramenée au bosquet d'orangers, put croire qu'il y avait de la coquetterie dans cet oubli; car alors le bosquet était désert. Le bruit de la fête retentissait vaguement au loin. Les fantoccini annoncés avaient attiré tout le monde dans la galerie. Jamais Olympia ne parut plus belle à son amant. Leurs regards, animés du même feu se comprirent. Il y eut un moment de silence délicieux pour leurs âmes et impossible à rendre. Ils s'assirent sur le même banc où ils s'étaient trouvés en présence du chevalier de Paluzzi et des rieurs

—Malepeste! je ne vois plus notre Rinaldo, s'écria Lousteau. Mais quels progrès dans la compréhension de l'intrigue un homme littéraire ne fera-t-il pas à cheval sur cette page? La duchesse Olympia est une femme qui pouvait oublier à dessein ses gants dans un bosquet désert!

—A moins d'être placé entre l'huître et le sous-chef du bureau, les deux créations les plus voisines du marbre dans le règne zoologique, il est impossible de ne pas reconnaître dans Olympia une femme de trente ans! dit madame de La Baudraye. Adolphe en a dès lors vingt-deux, car une Italienne de trente ans est comme une Parisienne de quarante ans.

—Avec ces deux suppositions, le roman peut se reconstruire, reprit Lousteau. Et ce chevalier de Paluzzi! hein!... quel homme! Dans ces deux pages le style est faible, l'auteur était peut-être un employé des Droits-Réunis, il aura fait le roman pour payer son tailleur...

—A cette époque, dit Bianchon, il y avait une censure, et il faut être aussi indulgent pour l'homme qui passait sous les ciseaux de 1805 que pour ceux qui allaient à l'échafaud en 1793.

—Comprenez-vous quelque chose? demanda timidement madame Gorju, la femme du Maire, à madame de Clagny.

La femme du Procureur du Roi, qui, selon l'expression de monsieur Gravier, aurait pu mettre en fuite un jeune Cosaque en 1814, se raffermit sur ses hanches comme un cavalier sur ses étriers, et fit une moue à sa voisine qui voulait dire:—On nous regarde! sourions comme si nous comprenions.

—C'est charmant! dit la mairesse à Gatien. De grâce, monsieur Lousteau, continuez?

Lousteau regarda les deux femmes, deux vraies pagodes indiennes, et put tenir son sérieux. Il jugea nécessaire de s'écrier: Attention! en reprenant ainsi:

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 209

robe frôla dans le silence. Tout à coup le cardinal Borborigano parut aux yeux de la duchesse. Il avait un visage sombre; son front semblait chargé de nuages, et un sourire amer se dessinait dans ses rides.

—Madame, dit-il, vous êtes soupçonnée. Si vous êtes coupable, fuyez: si vous ne l'êtes pas, fuyez encore: parce que, vertueuse ou criminelle, vous serez de loin bien mieux en état de vous défendre...

—Je remercie Votre Éminence de sa sollicitude, dit-elle, le duc de Bracciano reparaîtra quand je jugerai nécessaire de faire voir qu'il existe

—Le cardinal Borborigano! s'écria Bianchon. Par les clefs du pape! si vous ne m'accordez pas qu'il se trouve une magnifique création seulement dans le nom, si vous ne voyez pas à ces mots: robe frôla dans le silence! toute la poésie du rôle de Schedoni inventé par madame Radcliffe dans le Confessionnal des Pénitents noirs, vous êtes indigne de lire des romans...

—Pour moi, reprit Dinah qui eut pitié des dix-huit figures qui regardaient Lousteau, la fable marche. Je connais tout: Je suis à Rome, je vois le cadavre d'un mari assassiné dont la femme, audacieuse et perverse, a établi son lit sur un cratère. A chaque nuit, à chaque plaisir, elle se dit: Tout va se découvrir!...

—La voyez-vous, s'écria Lousteau, étreignant ce monsieur Adolphe, elle le serre, elle veut mettre toute sa vie dans un baiser!... Adolphe me fait l'effet d'être un jeune homme parfaitement bien fait, mais sans esprit, un de ces jeunes gens comme il en faut aux Italiennes. Rinaldo plane sur l'intrigue que nous ne connaissons pas, mais qui doit être corsée comme celle d'un mélodrame de Pixérécourt. Nous pouvons nous figurer d'ailleurs que Rinaldo passe dans le fond du théâtre, comme un personnage des drames de Victor Hugo.

—Et c'est le mari peut-être, s'écria madame de La Baudraye.

—Comprenez-vous quelque chose à tout cela? demanda madame Piédefer à la Présidente.

—C'est ravissant, dit madame de La Baudraye à sa mère.

Tous les gens de Sancerre ouvraient des yeux grands comme des pièces de cent sous.

—Continuez, de grâce, fit madame de La Baudraye.

Lousteau continua.

216 OLYMPIA,

—Votre clef!...

—L'auriez-vous perdue?

—Elle est dans le bosquet...

—Courons...

—Le cardinal l'aurait-il prise?...

—Non... La voici...

—De quel danger nous sortons!

Olympia regarda la clef, elle crut reconnaître la sienne; mais Rinaldo l'avait changée: ses ruses avaient réussi, il possédait la véritable clef. Moderne Cartouche, il avait autant d'habileté que de courage, et, soupçonnant que des trésors considérables pouvaient seuls obliger une duchesse à toujours porter à sa ceinture

—Cherche!... s'écria Lousteau. La page qui faisait le recto suivant n'y est pas, il n'y a plus pour nous tirer d'inquiétude que la page 212

212 OLYMPIA,

—Si la clef avait été perdue!

—Il serait mort...

—Mort! ne devriez-vous pas accéder à la dernière prière qu'il vous a faite, et lui donner la liberté aux conditions qu'il...

—Vous ne le connaissez pas...

—Mais...

—Tais-toi. Je t'ai pris pour amant, et non pour confesseur.

Adolphe garda le silence.

—Puis voilà un amour sur une chèvre au galop, une vignette dessinée par Normand, gravée par Duplat... Oh! les noms y sont, dit Lousteau.

—Eh! bien, la suite? dirent ceux des auditeurs qui comprenaient.

—Mais le chapitre est fini, répondit Lousteau. La circonstance de la vignette change totalement mes opinions sur l'auteur. Pour avoir obtenu, sous l'Empire, des vignettes gravées sur bois, l'auteur devait être un Conseiller d'État ou madame Barthélemy-Hadot, feu Desforges ou Sewrin.

Adolphe garda le silence!... Ah! dit Bianchon, la duchesse a moins de trente ans.

—S'il n'y a plus rien, inventez une fin! dit madame de La Baudraye.

—Mais, dit Lousteau, la maculature n'a été tirée que d'un seul côté. En style typographique, le côté de seconde, ou, pour vous mieux faire comprendre, tenez, le revers qui aurait dû être imprimé, se trouve avoir reçu un nombre incommensurable d'empreintes diverses, elle appartient à la classe des feuilles dites de mise en train. Comme il serait horriblement long de vous apprendre en quoi consistent les dérèglements d'une feuille de mise en train, sachez qu'elle ne peut pas plus garder trace des douze premières pages que les pressiers y ont imprimées, que vous ne pourriez garder un souvenir quelconque du premier coup de bâton qu'on vous eût donné, si quelque pacha vous eût condamnée à en recevoir cent cinquante sur la plante des pieds.

—Je suis comme une folle, dit madame Popinot-Chandier à monsieur Gravier; je tâche de m'expliquer le Conseiller d'État, le Cardinal, la clef et cette maculat...

—Vous n'avez pas la clef de cette plaisanterie, dit monsieur Gravier; eh! bien, ni moi non plus, belle dame, rassurez-vous.

—Mais il y a une autre feuille, dit Bianchon qui regarda sur la table où se trouvaient les épreuves.

—Bon, dit Lousteau, elle est saine et entière! Elle est signée IV; J, 2e édition. Mesdames, le IV indique le quatrième volume. Le J, dixième lettre de l'alphabet, la dixième feuille. Il me paraît dès lors prouvé que, sauf les ruses du libraire, les Vengeances romaines ont eu du succès, puisqu'elles auraient eu deux éditions. Lisons et déchiffrons cette énigme?

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 217

corridor; mais, se sentant poursuivi par les gens de la duchesse, Rinaldo

—Va te promener!

—Oh! dit madame de La Baudraye, il y a eu des événements importants entre votre fragment de maculature et cette page.

—Dites, madame, cette précieuse bonne feuille! Mais la maculature où la duchesse a oublié ses gants dans le bosquet appartient-elle au quatrième volume? Au diable! continuons:

ne trouve pas d'asile plus sûr que d'aller sur-le-champ dans le souterrain où devaient être les trésors de la maison de Bracciano. Léger comme la Camille du poète latin, il courut vers l'entrée mystérieuse des Bains de Vespasien. Déjà les torches éclairaient les murailles, lorsque l'adroit Rinaldo, découvrant avec la perspicacité dont l'avait doué la nature, la porte cachée dans le mur, disparut promptement. Une horrible réflexion sillonna l'âme de Rinaldo comme la foudre quand elle déchire les nuages. Il s'était emprisonné!... Il tâta le

—Oh! cette bonne feuille et le fragment de maculature se suivent! La dernière page du fragment est la 212 et nous avons ici 217! Et, en effet, si dans la maculature, Rinaldo, qui a volé la clef des trésors de la duchesse Olympia en lui en substituant une à peu près semblable, se trouve dans cette bonne feuille, au palais des ducs de Bracciano, le roman me paraît marcher à une conclusion quelconque. Je souhaite que cela soit aussi clair pour vous que cela le devient pour moi... Pour moi, la fête est finie, les deux amants sont revenus au palais Bracciano, il est nuit, il est une heure du matin. Rinaldo va faire un bon coup!

—Et Adolphe?... dit le Président Boirouge qui passait pour être un peu leste en paroles.

—Et quel style! dit Bianchon: Rinaldo qui trouve l'asile d'aller!...

—Évidemment ni Maradan, ni les Treuttel et Wurtz, ni Doguereau n'ont imprimé ce roman-là, dit Lousteau; car ils avaient des correcteurs à leurs gages, qui revoyaient leurs épreuves: un luxe que nos éditeurs actuels devraient bien se donner, les auteurs d'aujourd'hui s'en trouveraient bien... Ce sera quelque pacotilleur du quai...

—Quel quai? dit une dame à sa voisine. On parlait de bains...

—Continuez, dit madame de La Baudraye.

—En tout cas, ce n'est pas d'un Conseiller d'État, dit Bianchon.

—C'est peut-être de madame Hadot, dit Lousteau.

—Pourquoi fourrent-ils là-dedans madame Hadot de La Charité? demanda la Présidente à son fils.

—Cette madame Hadot, ma chère présidente, répondit la châtelaine, était une femme auteur qui vivait sous le Consulat...

—Les femmes écrivaient donc sous l'Empereur? demanda madame Popinot-Chandier.

—Et madame de Genlis, et madame de Staël? fit le Procureur du Roi piqué pour Dinah de cette observation.

—Ah!

—Continuez, de grâce, dit madame La Baudraye à Lousteau.

Lousteau reprit la lecture en disant: Page 218!

218 OLYMPIA,

mur avec une inquiète précipitation, et jeta un cri de désespoir quand il eut vainement cherché les traces de la serrure à secret. Il lui fut impossible de se refuser à reconnaître l'affreuse vérité. La porte, habilement construite pour servir les vengeances de la duchesse, ne pouvait pas s'ouvrir en dedans. Rinaldo colla sa joue à divers endroits, et ne sentit nulle part l'air chaud de la galerie. Il espérait rencontrer une fente qui lui indiquerait l'endroit où finissait le mur, mais, rien, rien!... la paroi semblait être d'un seul bloc de marbre...

Alors il lui échappe un sourd rugissement d'hyène.......

—Hé! bien, nous croyions avoir récemment inventé les cris de hyène? dit Lousteau, la littérature de l'Empire les connaissait déjà, les mettait même en scène avec un certain talent d'histoire naturelle; ce que prouve le mot sourd.

—Ne faites plus de réflexions, monsieur, dit madame de La Baudraye.

—Vous y voilà, s'écria Bianchon, l'intérêt, ce monstre romantique, vous a mis la main au collet comme à moi tout à l'heure.

—Lisez! cria le Procureur du Roi, je comprends!

—Le fat! dit le Président à l'oreille de son voisin le Sous-Préfet.

—Il veut flatter madame de La Baudraye, répondit le nouveau Sous-Préfet.

—Eh! bien, je lis de suite, dit solennellement Lousteau.

On écouta le journaliste dans le profond silence.

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 219

Un gémissement profond répondit au cri de Rinaldo; mais, dans son trouble, il le prit pour un écho, tant ce gémissement était faible et creux! il ne pouvait pas sortir d'une poitrine humaine...

—Santa Maria! dit l'inconnu.

—Si je quitte cette place, je ne saurai plus la retrouver! pensa Rinaldo quand il reprit son sang-froid accoutumé. Frapper, je serai reconnu: que faire?

—Qui donc est là? demanda la voix.

—Hein! dit le brigand, les crapauds parleraient-ils, ici?

—Je suis le duc de Bracciano! Qui

220 OLYMPIA,

que vous soyez, si vous n'appartenez pas à la duchesse, venez, au nom de tous les saints, venez à moi...

—Il faudrait savoir où tu es, monseigneur le duc, répondit Rinaldo avec l'impertinence d'un homme qui se voit nécessaire.

—Je te vois, mon ami, car mes yeux se sont accoutumés à l'obscurité. Écoute, marche droit... bien... tourne à gauche... viens... ici... Nous voilà réunis.

Rinaldo, mettant ses mains en avant par prudence, rencontra des barres de fer.

—On me trompe! cria le bandit.

—Non, tu as touché ma cage...

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 221

Assieds-toi sur un fût de porphyre qui est là.

—Comment le duc de Bracciano peut-il être dans une cage? demanda le bandit.

—Mon ami, j'y suis, depuis trente mois, debout, sans avoir pu m'asseoir... Mais qui es-tu, toi?

—Je suis Rinaldo, le prince de la campagne, le chef de quatre-vingts braves que les lois nomment à tort des scélérats, que toutes les dames admirent et que les juges pendent par une vieille habitude.

—Dieu soit loué!... Je suis sauvé... Un honnête homme aurait eu peur; tandis que je suis sûr de pouvoir très-bien

222 OLYMPIA,

m'entendre avec toi, s'écria le duc. O mon cher libérateur, tu dois être armé jusqu'aux dents.

E verissimo!

—Aurais-tu des...

—Oui, des limes, des pinces... Corpo di Bacco! je venais emprunter indéfiniment les trésors des Bracciani.

—Tu en auras légitimement une bonne part, mon cher Rinaldo, et peut-être irai-je faire la chasse aux hommes en ta compagnie...

—Vous m'étonnez, Excellence!...

—Écoute-moi, Rinaldo! Je ne te parlerai pas du désir de vengeance qui me ronge le cœur: je suis là depuis trente mois—tu es Italien—tu

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 223

me comprendras! Ah! mon ami, ma fatigue et mon épouvantable captivité ne sont rien en comparaison du mal qui me ronge le cœur. La duchesse de Bracciano est encore une des plus belles femmes de Rome, je l'aimais assez pour en être jaloux...

—Vous, son mari!...

—Oui, j'avais tort peut-être!

—Certes, cela ne se fait pas, dit Rinaldo.

—Ma jalousie fut excitée par la conduite de la duchesse, reprit le duc. L'événement a prouvé que j'avais raison. Un jeune Français aimait Olympia, il était aimé d'elle, j'eus des preuves de leur mutuelle affection...

—Mille pardons! mesdames, dit Lousteau; mais voyez-vous, il m'est impossible de ne pas vous faire observer combien la littérature de l'Empire allait droit au fait sans aucun détail, ce qui me semble le caractère des temps primitifs. La littérature de cette époque tenait le milieu entre le sommaire des chapitres du Télémaque et les réquisitoires du Ministère public. Elle avait des idées, mais elle ne les exprimait pas, la dédaigneuse! elle observait, mais elle ne faisait part de ses observations à personne, l'avare! il n'y avait que Fouché qui fît part de ses observations à quelqu'un. La littérature se contentait alors, suivant l'expression d'un des plus niais critiques de la Revue des Deux-Mondes, d'une assez pure esquisse et du concours bien net de toutes les figures à l'antique; elle ne dansait pas sur les périodes! Je le crois bien, elle n'avait pas de périodes, elle n'avait pas de mois à faire chatoyer; elle vous disait Lubin aimait Toinette, Toinette n'aimait pas Lubin; Lubin tua Toinette, et les gendarmes prirent Lubin qui fut mis en prison, mené à la Cour d'Assises et guillotiné. Forte esquisse, contour net! Quel beau drame! Eh! bien, aujourd'hui, les barbares font chatoyer les mots.

—Et quelquefois les morts, dit monsieur de Clagny.

—Ah! répliqua Lousteau, vous vous donnez de ces R!

—Que veut-il dire? demanda madame de Clagny que ce calembour inquiéta.

—Il me semble que je marche dans un four, répondit la Mairesse.

—Sa plaisanterie perdrait à être expliquée, fit observer Gatien.

—Aujourd'hui, reprit Lousteau, les romanciers dessinent des caractères; et au lieu du contour net, ils vous dévoilent le cœur humain, ils vous intéressent soit à Toinette, soit à Lubin.

—Moi, je suis effrayé de l'éducation du public en fait de littérature, dit Bianchon. Comme les Russes battus par Charles XII qui ont fini par savoir la guerre, le lecteur a fini par apprendre l'art. Jadis on ne demandait que de l'intérêt au roman; quant au style, personne n'y tenait, pas même l'auteur; quant à des idées, zéro; quant à la couleur locale, néant. Insensiblement le lecteur a voulu du style, de l'intérêt, du pathétique, des connaissances positives; il a exigé les cinq sens littéraires: l'invention, le style, la pensée, le savoir, le sentiment; puis la Critique est venue, brochant sur le tout. Le critique, incapable d'inventer autre chose que des calomnies, a prétendu que toute œuvre qui n'émanait pas d'un cerveau complet était boiteuse. Quelques charlatans, comme Walter Scott, qui pouvaient réunir les cinq sens littéraires, s'étant alors montrés, ceux qui n'avaient que de l'esprit, que du savoir, que du style ou que du sentiment, ces éclopés, ces acéphales, ces manchots, ces borgnes littéraires se sont mis à crier que tout était perdu, ils ont prêché des croisades contre les gens qui gâtaient le métier, ou ils en ont nié les œuvres.

—C'est l'histoire de vos dernières querelles littéraires, fit observer Dinah.

—De grâce! s'écria monsieur de Clagny, revenons au duc de Bracciano.

Au grand désespoir de l'assemblée, Lousteau reprit la lecture de la bonne feuille.

224 OLYMPIA,

Alors je voulus m'assurer de mon malheur, afin de pouvoir me venger sous l'aile de la Providence et de la Loi. La duchesse avait deviné mes projets. Nous nous combattions par la pensée avant de nous combattre le poison à la main. Nous voulions nous imposer mutuellement une confiance que nous n'avions pas; moi pour lui faire prendre un breuvage, elle pour s'emparer de moi. Elle était femme, elle l'emporta; car les femmes ont un piége de plus que nous autres à tendre, et j'y tombai: je fus heureux; mais le lendemain matin je me réveillai dans cette cage de fer. Je rugis pendant toute la journée dans l'obscurité

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 225

de cette cave, située sous la chambre à coucher de la duchesse. Le soir, enlevé par un contre-poids habilement ménagé, je traversai les planchers et vis dans les bras de son amant la duchesse qui me jeta un morceau de pain, ma pitance de tous les soirs. Voilà ma vie depuis trente mois! Dans cette prison de marbre, mes cris ne peuvent parvenir à aucune oreille. Pas de hasard pour moi. Je n'espérais plus! En effet, la chambre de la duchesse est au fond du palais, et ma voix, quand j'y monte, ne peut être entendue de personne. Chaque fois que je vois ma femme, elle me montre le poison que j'avais préparé

226 OLYMPIA,

pour elle et pour son amant; je le demande pour moi, mais elle me refuse la mort, elle me donne du pain et je mange! J'ai bien fait de manger, de vivre, j'avais compté sans les bandits!...

—Oui, Excellence; quand ces imbéciles d'honnêtes gens sont endormis, nous veillons, nous...

—Ah! Rinaldo, tous mes trésors sont à toi, nous les partagerons en frères, et je voudrais te donner tout... jusqu'à mon duché...

—Excellence, obtenez-moi du pape une absolution in articulo mortis, cela me vaudra mieux pour faire mon état.

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 227

—Tout ce que tu voudras; mais lime les barreaux de ma cage et prête-moi ton poignard..... Nous n'avons guère de temps, va vite... Ah! si mes dents étaient des limes... J'ai essayé de mâcher ce fer...

—Excellence, dit Rinaldo en écoutant les dernières paroles du duc, j'ai déjà scié un barreau.

—Tu es un dieu!

—Votre femme était à la fête de la princesse Villaviciosa; elle est revenue avec son petit Français, elle est ivre d'amour, nous avons donc le temps.

—As-tu fini?

—Oui...

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—Ton poignard? demanda vivement le duc au bandit.

—Le voici.

—Bien.

—J'entends le bruit du ressort.

—Ne m'oubliez pas! dit le bandit qui se connaissait en reconnaissance.

—Pas plus que mon père, dit le duc.

—Adieu! lui dit Rinaldo. Tiens, comme il s'envole! ajouta le bandit en voyant disparaître le duc. Pas plus que son père, se dit-il, si c'est ainsi qu'il compte se souvenir de moi... Ah! j'avais pourtant fait le serment de ne jamais nuire aux femmes.....

Mais laissons, pour un moment, le

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 229

bandit livré à ses réflexions, et montons comme le duc dans les appartements du palais.

—Encore une vignette, un Amour sur un colimaçon! Puis la 230 est une page blanche, dit le journaliste. Voici deux autres pages blanches prises par ce titre, si délicieux à écrire quand on a l'heureux malheur de faire des romans: Conclusion!

CONCLUSION.

Jamais la duchesse n'avait été si jolie; elle sortit de son bain vêtue comme une déesse, et voyant Adolphe

234 OLYMPIA,

couché voluptueusement sur des piles de coussins:—Tu es bien beau, lui dit-elle.

—Et toi, Olympia!...

—Tu m'aimes toujours?

—Toujours mieux, dit-il...

—Ah! il n'y a que les Français qui sachent aimer! s'écria la duchesse... M'aimeras-tu bien ce soir?

—Oui...

—Viens donc?

Et, par un mouvement de haine et d'amour, soit que le cardinal Borborigano lui eût remis plus vivement au cœur son mari, soit qu'elle se sentît plus d'amour à lui montrer, elle fit partir le ressort et tendit les bras à

—Voilà tout! s'écria Lousteau, car le prote a déchiré le reste en enveloppant mon épreuve; mais c'est bien assez pour nous prouver que l'auteur donnait des espérances.

—Je n'y comprends rien, dit Gatien Boirouge qui rompit le premier le silence que gardaient les Sancerrois.

—Ni moi non plus, répondit monsieur Gravier.

—C'est cependant un roman fait sous l'Empire, lui dit Lousteau.

—Ah! dit monsieur Gravier, à la manière dont l'auteur fait parler le bandit, on voit qu'il ne connaissait pas l'Italie. Les bandits ne se permettent pas de pareils concetti.

Madame Gorju vint à Bianchon, qu'elle vit rêveur, et lui dit en lui montrant Euphémie Gorju, sa fille, douée d'une assez belle dot:—Quel galimatias! Les ordonnances que vous écrivez valent mieux que ces choses-là.

La mairesse avait profondément médité cette phrase, qui, selon elle, annonçait un esprit fort.

—Ah! madame, il faut être indulgent, car nous n'avons que vingt pages sur mille, répondit Bianchon en regardant mademoiselle Gorju dont la taille menaçait de tourner à la première grossesse.

—Eh! bien, monsieur de Clagny, dit Lousteau, nous parlions hier des vengeances inventées par les maris, que dites-vous de celles qu'inventent les femmes?

—Je pense, répondit le Procureur du Roi, que le roman n'est pas d'un Conseiller d'État, mais d'une femme. En conceptions bizarres, l'imagination des femmes va plus loin que celle des hommes, témoin le Frankenstein de mistriss Shelley, le Leone Leoni de George Sand, les œuvres d'Anne Radcliffe et le Nouveau Prométhée de Camille Maupin.

Dinah regarda fixement monsieur de Clagny en lui faisant comprendre, par une expression qui le glaça, que, malgré tant d'illustres exemples, elle prenait cette réflexion pour Paquita la Sévillane.

—Bah! dit le petit La Baudraye, le duc de Bracciano que sa femme a mis en cage, et à qui elle se fait voir tous les soirs dans les bras de son amant, va la tuer... Vous appelez cela une vengeance?... Nos tribunaux et la société sont bien plus cruels...

—En quoi? fit Lousteau.

—Eh! bien voilà le petit La Baudraye qui parle, dit le Président Boirouge à sa femme.

—Mais on laisse vivre la femme avec une maigre pension, le monde lui tourne alors le dos; elle n'a plus ni toilette ni considération, deux choses qui selon moi sont toute la femme, dit le petit vieillard.

—Mais elle a le bonheur, répondit fastueusement madame de La Baudraye.

—Non, répliqua l'avorton en allumant son bougeoir pour aller se coucher, car elle a un amant...

—Pour un homme qui ne pense qu'à ses provins et à ses baliveaux, il a du trait, dit Lousteau.

—Il faut bien qu'il ait quelque chose, répondit Bianchon.

Madame de La Baudraye, la seule qui pût entendre le mot de Bianchon, se mit à rire si finement et si amèrement à la fois, que le médecin devina le secret de la vie intime de la châtelaine dont les rides prématurées le préoccupaient depuis le matin. Mais Dinah ne devina point, elle, les sinistres prophéties que son mari venait de lui jeter dans un mot, et que feu le bon abbé Duret n'eût pas manqué de lui expliquer. Le petit La Baudraye avait surpris dans les yeux de Dinah, quand elle regardait le journaliste en lui rendant la balle de la plaisanterie, cette rapide et lumineuse tendresse qui dore le regard d'une femme à l'heure où la prudence cesse, où commence l'entraînement. Dinah ne prit pas plus garde à l'invitation que lui faisait ainsi son mari d'observer les convenances, que Lousteau ne prit pour lui les malicieux avis de Dinah le jour de son arrivée.

Tout autre que Bianchon se serait étonné du prompt succès de Lousteau; mais il ne fut même point blessé de la préférence que Dinah donnait au Feuilleton sur la Faculté, tant il était médecin! En effet, Dinah, grande elle-même, devait être plus accessible à l'esprit qu'à la grandeur. L'amour préfère ordinairement les contrastes aux similitudes. La franchise et la bonhomie du docteur, sa profession, tout le desservait. Voici pourquoi: les femmes qui veulent aimer, et Dinah voulait autant aimer qu'être aimée, ont une horreur instinctive pour les hommes voués à des occupations tyranniques; elles sont, malgré leurs supériorités, toujours femmes en fait d'envahissement. Poète et feuilletoniste, le libertin Lousteau paré de sa misanthropie offrait ce clinquant d'âme et cette vie à demi oisive qui plaît aux femmes. Le bon sens carré, les regards perspicaces de l'homme vraiment supérieur gênaient Dinah, qui ne s'avouait pas à elle-même sa petitesse, elle se disait:—Le docteur vaut peut-être mieux que le journaliste, mais il me plaît moins. Puis, elle pensait aux devoirs de la profession et se demandait si une femme pouvait jamais être autre chose qu'un sujet aux yeux d'un médecin qui voit tant de sujets dans sa journée! La première proposition de la pensée inscrite par Bianchon sur l'album, était le résultat d'une observation médicale qui tombait trop à plomb sur la femme, pour que Dinah n'en fût pas frappée. Enfin Bianchon, à qui sa clientèle défendait un plus long séjour, partait le lendemain. Quelle femme, à moins de recevoir au cœur le trait mythologique de Cupidon, peut se décider en si peu de temps? Ces petites choses qui produisent les grandes catastrophes, une fois vues en masse par Bianchon, il dit en quatre mots à Lousteau le singulier arrêt qu'il porta sur madame de La Baudraye et qui causa la plus vive surprise au journaliste.

Pendant que les deux Parisiens chuchotaient, il s'élevait un orage contre la châtelaine parmi les Sancerrois, qui ne comprenaient rien à la paraphrase ni aux commentaires de Lousteau. Loin d'y voir le roman que le Procureur du Roi, le Sous-Préfet, le Président, le premier Substitut Lebas, monsieur de La Baudraye et Dinah en avaient tiré, toutes les femmes groupées autour de la table à thé n'y voyaient qu'une mystification, et accusaient la muse de Sancerre d'y avoir trempé. Toutes s'attendaient à passer une soirée charmante, toutes avaient inutilement tendu les facultés de leur esprit. Rien ne révolte plus les gens de province que l'idée de servir de jouet aux gens de Paris.

Madame Piédefer quitta la table à thé pour venir dire à sa fille:—Va donc parler à ces dames, elles sont très-choquées de ta conduite.

Lousteau ne put s'empêcher de remarquer alors l'évidente supériorité de Dinah sur l'élite des femmes de Sancerre: elle était la mieux mise, ses mouvements étaient pleins de grâce, son teint prenait une délicieuse blancheur aux lumières, elle se détachait enfin sur cette tapisserie de vieilles faces, de jeunes filles mal habillées, à tournures timides, comme une reine au milieu de sa cour. Les images parisiennes s'effaçaient, Lousteau se faisait à la vie de province; et, s'il avait trop d'imagination pour ne pas être impressionné par les magnificences royales de ce château, par ses sculptures exquises, par les antiques beautés de l'intérieur, il avait aussi trop de savoir pour ignorer la valeur du mobilier qui enrichissait ce joyau de la Renaissance. Aussi lorsque les Sancerrois se furent retirés un à un reconduits par Dinah, car ils avaient tous pour une heure de chemin; quand il n'y eut plus au salon que le Procureur du Roi, monsieur Lebas, Gatien et monsieur Gravier qui couchaient à Anzy, le journaliste avait-il déjà changé d'opinion sur Dinah. Sa pensée accomplissait cette évolution que madame de La Baudraye avait eu l'audace de lui signaler à leur première rencontre.

—Ah! comme ils vont en dire contre nous pendant le chemin, s'écria la châtelaine en rentrant au salon après avoir mis en voiture le Président, la Présidente, madame et mademoiselle Popinot-Chandier.

Le reste de la soirée eut son côté réjouissant; car, en petit comité, chacun versa dans la conversation son contingent d'épigrammes sur les diverses figures que les Sancerrois avaient faites pendant les commentaires de Lousteau sur l'enveloppe de ses épreuves.

—Mon cher, dit en se couchant Bianchon à Lousteau (on les avait mis ensemble dans une immense chambre à deux lits), tu seras l'heureux mortel choisi par cette femme, née Piédefer!

—Tu crois?

—Eh! cela s'explique: tu passes ici pour avoir eu beaucoup d'aventures à Paris, et, pour les femmes, il y a dans un homme à bonnes fortunes je ne sais quoi d'irritant qui les attire et le leur rend agréable; est-ce la vanité de faire triompher leurs souvenirs entre tous les autres? s'adressent-elles à son expérience, comme un malade surpaye un célèbre médecin? ou bien sont-elles flattées d'éveiller un cœur blasé?

—Les sens et la vanité sont pour tant de choses dans l'amour, que toutes ces suppositions peuvent être vraies, répondit Lousteau. Mais si je reste c'est à cause du certificat d'innocence instruite que tu donnes à Dinah! Elle est belle, n'est-ce pas?

—Elle deviendra charmante en aimant, dit le médecin. Puis, après tout, ce sera un jour ou l'autre une riche veuve! Et un enfant lui vaudrait la jouissance de la fortune du sire de La Baudraye...

—Mais c'est une bonne action que de l'aimer, cette femme, s'écria Lousteau.

—Une fois mère, elle reprendra de l'embonpoint, les rides s'effaceront, elle paraîtra n'avoir que vingt ans...

—Eh! bien, fit Lousteau en se roulant dans ses draps, si tu veux m'aider, demain, oui, demain, je... Enfin, bonsoir.

Le lendemain, madame de La Baudraye, à qui depuis six mois son mari avait donné des chevaux dont il se servait pour ses labours et une vieille calèche qui sonnait la ferraille, eut l'idée de reconduire Bianchon jusqu'à Cosne où il devait aller prendre la diligence de Lyon à son passage. Elle emmena sa mère et Lousteau; mais elle se proposa de laisser sa mère à La Baudraye, de se rendre à Cosne avec les deux Parisiens et d'en revenir seule avec Étienne. Elle fit une charmante toilette que lorgna le journaliste: brodequins bronzés, bas de soie gris, une robe d'organdi, une mantille de dentelle noire et une charmante capote de gaze noire, ornée de fleurs. Quant à Lousteau, le drôle s'était mis sur le pied de guerre: bottes vernies, pantalon d'étoffe anglaise plissé par-devant, un gilet très-ouvert qui laissait voir une chemise extrafine, et les cascades de satin noir broché de sa plus belle cravate, une redingote noire, très-courte et très-légère.

Le Procureur du Roi et monsieur Gravier se regardèrent assez singulièrement quand ils virent les deux Parisiens dans la calèche, et eux comme deux niais au bas du perron. Monsieur de La Baudraye, qui du haut de la dernière marche faisait au docteur un petit salut de sa petite main, ne put s'empêcher de sourire en entendant monsieur de Clagny disant à monsieur Gravier:—Vous auriez dû les accompagner à cheval.

En ce moment Gatien, monté sur la tranquille jument de monsieur de La Baudraye, déboucha par l'allée qui conduisait aux écuries et rejoignit la calèche.

—Ah! bon, dit le Receveur des contributions, l'enfant s'est mis de planton.

—Quel ennui! s'écria Dinah en voyant Gatien. En treize ans, car voici bientôt treize ans que je suis mariée, je n'ai pas eu trois heures de liberté...

—Mariée, madame? dit le journaliste en souriant. Vous me rappelez un mot de feu Michaud qui en a tant dit de si fins. Il partait pour la Palestine, et ses amis lui faisaient des représentations sur son âge, sur les dangers d'une pareille excursion. Enfin, lui dit l'un d'eux, vous êtes marié?—Oh! répondit-il, je le suis si peu!

La sévère madame Piédefer ne put s'empêcher de sourire.

—Je ne serais pas étonnée de voir monsieur de Clagny monté sur mon poney venir compléter l'escorte, s'écria Dinah.

—Oh! si le Procureur du Roi ne nous rejoint pas, dit Lousteau, vous pourrez vous débarrasser de ce petit jeune homme en arrivant à Sancerre. Bianchon aura nécessairement oublié quelque chose sur sa table, comme le manuscrit de sa première leçon pour son Cours, et vous prierez Gatien d'aller le chercher à Anzy.

Cette ruse, quoique simple, mit madame de La Baudraye en belle humeur. La route d'Anzy à Sancerre, d'où se découvrent par échappées de magnifiques paysages, d'où souvent la superbe nappe de la Loire produit l'effet d'un lac, se fit gaiement, car Dinah était heureuse d'être si bien comprise. On parla d'amour en théorie, ce qui permet aux amants in petto de prendre en quelque sorte mesure de leurs cœurs. Le journaliste se mit sur un ton d'élégante corruption pour prouver que l'amour n'obéissait à aucune loi, que le caractère des amants en variait les accidents à l'infini, que les événements de la vie sociale augmentaient encore la variété des phénomènes, que tout était possible et vrai dans ce sentiment, que telle femme après avoir résisté pendant long-temps à toutes les séductions et à des passions vraies, pouvait succomber en quelques heures à une pensée, à un ouragan intérieur dans le secret desquels il n'y avait que Dieu!

—Eh! n'est-ce pas là le mot de toutes les aventures que nous nous sommes racontées depuis trois jours, dit-il.

Depuis trois jours l'imagination si vive de Dinah était occupée des romans les plus insidieux, et la conversation des deux Parisiens avait agi sur cette femme à la manière des livres les plus dangereux. Lousteau suivait de l'œil les effets de cette habile manœuvre pour saisir le moment où cette proie, dont la bonne volonté se cachait sous la rêverie que donne l'irrésolution, serait entièrement étourdie. Dinah voulut montrer La Baudraye aux deux Parisiens, et l'on y joua la comédie convenue du manuscrit oublié par Bianchon dans sa chambre d'Anzy. Gatien partit au grand galop à l'ordre de sa souveraine, madame Piédefer alla faire des emplettes à Sancerre, et Dinah seule avec les deux amis prit le chemin de Cosne.

Lousteau se mit près de la châtelaine et Bianchon se plaça sur le devant de la voiture. La conversation des deux amis fut affectueuse et pleine de pitié pour le sort de cette âme d'élite si peu comprise, et surtout si mal entourée. Bianchon servit admirablement le journaliste en se moquant du Procureur du Roi, du Receveur des contributions et de Gatien; il y eut je ne sais quoi de si méprisant dans ses observations que madame La Baudraye n'osa pas défendre ses adorateurs.

—Je m'explique parfaitement, dit le médecin en traversant la Loire, l'état où vous êtes restée. Vous ne pouviez être accessible qu'à l'amour de tête qui souvent mène à l'amour de cœur, et certes aucun de ces hommes-là n'est capable de déguiser ce que les sens ont d'odieux dans les premiers jours de la vie aux yeux d'une femme délicate. Aujourd'hui, pour vous, aimer devient une nécessité.

—Une nécessité! s'écria Dinah qui regarda le médecin avec curiosité. Dois-je donc aimer par ordonnance?

—Si vous continuez à vivre comme vous vivez, dans trois ans vous serez affreuse, répondit Bianchon d'un ton magistral.

—Monsieur?... dit madame de La Baudraye presque effrayée.

—Excusez mon ami, dit Lousteau d'un air plaisant à la baronne, il est toujours médecin, et l'amour n'est pour lui qu'une question d'hygiène. Mais il n'est pas égoïste, il ne s'occupe évidemment que de vous, puisqu'il s'en va dans une heure...

A Cosne, il s'attroupa beaucoup de monde autour de la vieille calèche repeinte sur les panneaux de laquelle se voyaient les armes données par Louis XIV aux néo-La Baudraye: de gueules à une balance d'or, au chef cousu d'azur chargé de trois croisettes recroisettées d'argent; pour support, deux lévriers d'argent colletés d'azur et enchaînés d'or. Cette ironique devise: Deo sic patet fides et hominibus, avait été infligée au calviniste converti par le satirique d'Hozier.

—Sortons, on viendra nous avertir, dit la baronne qui mit son cocher en vedette.

Dinah prit le bras de Bianchon, et le médecin alla se promener sur le bord de la Loire d'un pas si rapide que le journaliste dut rester en arrière. Un seul clignement d'yeux avait suffi au docteur pour faire comprendre à Lousteau qu'il voulait le servir.

—Étienne vous a plu, dit Bianchon à Dinah, il a parlé vivement à votre imagination, nous nous sommes entretenus de vous hier au soir, et il vous aime... Mais c'est un homme léger, difficile à fixer, sa pauvreté le condamne à vivre à Paris, tandis que tout vous ordonne de vivre à Sancerre... Voyez la vie d'un peu haut... faites de Lousteau votre ami, ne soyez pas exigeante, il viendra trois fois par an passer quelques beaux jours près de vous, et vous lui devrez la beauté, le bonheur et la fortune. Monsieur de La Baudraye peut vivre cent ans, mais il peut aussi périr en neuf jours, faute d'avoir mis le suaire de flanelle dont il s'enveloppe; ne compromettez donc rien. Soyez sages tous deux. Ne me dites pas un mot... J'ai lu dans votre cœur.

Madame de La Baudraye était sans défense devant des affirmations si précises et devant un homme qui se posait à la fois en médecin, en confesseur et en confident.

—Eh! comment, dit-elle, pouvez-vous imaginer qu'une femme puisse se mettre en concurrence avec les maîtresses d'un journaliste... Monsieur Lousteau me paraît agréable, spirituel, mais il est blasé, etc., etc...

Dinah revint sur ses pas et fut obligée d'arrêter le flux de paroles sous lequel elle voulait cacher ses intentions; car Étienne, qui paraissait occupé des progrès de Cosne, venait au-devant d'eux.

—Croyez-moi, lui dit Bianchon, il a besoin d'être aimé sérieusement; et s'il change d'existence, son talent y gagnera.

Le cocher de Dinah accourut essoufflé pour annoncer l'arrivée de la diligence, et l'on hâta le pas. Madame de La Baudraye allait entre les deux Parisiens.

—Adieu, mes enfants, dit Bianchon avant d'entrer dans Cosne, je vous bénis...

Il quitta le bras de madame de La Baudraye en le laissant prendre à Lousteau qui le serra sur son cœur avec une expression de tendresse. Quelle différence pour Dinah! le bras d'Étienne lui causa la plus vive émotion quand celui de Bianchon ne lui avait rien fait éprouver. Il y eut alors entre elle et le journaliste un de ces regards rouges qui sont plus que des aveux.

—Il n'y a plus que les femmes de province qui portent des robes d'organdi, la seule étoffe dont le chiffonnage ne peut pas s'effacer, se dit alors en lui-même Lousteau. Cette femme, qui m'a choisi pour amant, va faire des façons à cause de sa robe. Si elle avait mis une robe de foulard, je serais heureux... A quoi tiennent les résistances...

Pendant que Lousteau recherchait si madame de La Baudraye avait eu l'intention de s'imposer à elle-même une barrière infranchissable en choisissant une robe d'organdi, Bianchon aidé par le cocher, faisait charger son bagage sur la diligence. Enfin il vint saluer Dinah qui parut excessivement affectueuse pour lui.

—Retournez, madame la baronne, laissez-moi... Gatien va venir, lui dit-il à l'oreille. Il est tard, reprit-il à haute voix... Adieu!

—Adieu, grand homme! s'écria Lousteau en donnant une poignée de main à Bianchon.

Quand le journaliste et madame de La Baudraye, assis l'un près de l'autre au fond de cette vieille calèche, repassèrent la Loire, ils hésitèrent tous deux à parler. Dans cette situation, la parole par laquelle on rompt le silence possède une effrayante portée.

—Savez-vous combien je vous aime? dit alors le journaliste à brûle-pourpoint.

La victoire pouvait flatter Lousteau, mais la défaite ne lui causait aucun chagrin. Cette indifférence fut le secret de son audace. Il prit la main de madame de La Baudraye en lui disant ces paroles si nettes, et la serra dans ses deux mains; mais Dinah dégagea doucement sa main.

—Oui, je vaux bien une grisette ou une actrice, dit-elle d'une voix émue tout en plaisantant; mais croyez-vous qu'une femme qui, malgré ses ridicules, a quelque intelligence, ait réservé les plus beaux trésors du cœur pour un homme qui ne peut voir en elle qu'un plaisir passager... Je ne suis pas surprise d'entendre de votre bouche un mot que tant de gens m'ont déjà dit... mais...

Le cocher se retourna.—Voici monsieur Gatien... dit-il.

—Je vous aime, je vous veux, et vous serez à moi, car je n'ai jamais senti pour aucune femme ce que vous m'inspirez! cria Lousteau dans l'oreille de Dinah.

—Malgré moi, peut-être? répliqua-t-elle en souriant.

—Au moins faut-il pour mon honneur que vous ayez l'air d'avoir été vivement attaquée, dit le Parisien à qui la funeste propriété de l'organdi suggéra une idée bouffonne.

Avant que Gatien eût atteint le bout du pont, l'audacieux journaliste chiffonna si lestement la robe d'organdi, que madame de La Baudraye se vit dans un état à ne pas se montrer.

—Ah! monsieur!... s'écria majestueusement Dinah.

—Vous m'avez défié, répondit-il.

Mais Gatien arrivait avec la célérité d'un amant dupé. Pour regagner un peu de l'estime de madame de La Baudraye, Lousteau s'efforça de dérober la vue de la robe froissée à Gatien en se jetant pour lui parler hors de la voiture du côté de Dinah.

—Courez à notre auberge, lui dit-il, il en est temps encore, la diligence ne part que dans une demi-heure, le manuscrit est sur la table de la chambre occupée par Bianchon, il y tient, car il ne saurait comment faire son Cours.

—Allez donc, Gatien, dit madame de La Baudraye en regardant son jeune adorateur avec une expression pleine de despotisme.

L'enfant, commandé par cette insistance, rebroussa, courant à bride abattue.

—Vite à La Baudraye, cria Lousteau au cocher, madame la baronne est souffrante... Votre mère sera seule dans le secret de ma ruse, dit-il en se rasseyant auprès de Dinah.

—Vous appelez cette infamie une ruse? dit madame de La Baudraye en réprimant quelques larmes qui furent séchées au feu de l'orgueil irrité.

Elle s'appuya dans le coin de la calèche, se croisa les bras sur la poitrine et regarda la Loire, la campagne, tout, excepté Lousteau. Le journaliste prit alors un ton caressant et parla jusqu'à La Baudraye où Dinah se sauva de la calèche chez elle en tâchant de n'être vue de personne. Dans son trouble, elle se précipita sur un sofa pour y pleurer.

—Si je suis pour vous un objet d'horreur, de haine ou de mépris, eh! bien, je pars, dit alors Lousteau qui l'avait suivie.

Et le roué se mit aux pieds de Dinah. Ce fut dans cette crise que madame Piédefer se montra disant à sa fille:—Eh! bien, qu'as-tu? que se passe-t-il?

—Donnez promptement une autre robe à votre fille, dit l'audacieux Parisien à l'oreille de la dévote.

En entendant le galop furieux du cheval de Gatien, madame de La Baudraye se jeta dans sa chambre où la suivit sa mère.

—Il n'y a rien à l'auberge, dit Gatien à Lousteau qui vint à sa rencontre.

—Et vous n'avez rien trouvé non plus au château d'Anzy, répondit Lousteau.

—Vous vous êtes moqués de moi, répliqua Gatien d'un petit ton sec.

—En plein, répondit Lousteau. Madame de La Baudraye a trouvé très-inconvenant que vous la suiviez sans en être prié. Croyez-moi, c'est un mauvais moyen pour séduire les femmes que de les ennuyer. Dinah vous a mystifié, vous l'avez fait rire, c'est un succès qu'aucun de vous n'a eu depuis treize ans auprès d'elle, et que vous devez à Bianchon. Oui, votre cousin est l'auteur du manuscrit!... Le cheval en reviendra-t-il? demanda Lousteau plaisamment pendant que Gatien se demandait s'il devait ou non se fâcher.

—Le cheval!... répéta Gatien.

En ce moment madame de La Baudraye arriva, vêtue d'une robe de velours, et accompagnée de sa mère qui lançait à Lousteau des regards irrités. Devant Gatien, il était imprudent à Dinah de paraître froide ou sévère avec Lousteau qui, profitant de cette circonstance, offrit son bras à cette fausse Lucrèce; mais elle le refusa.

—Voulez-vous renvoyer un homme qui vous a voué sa vie? lui dit-il en marchant près d'elle, je vais rester à Sancerre et partir demain.

—Viens-tu, ma mère? dit madame de La Baudraye à madame Piédefer en évitant ainsi de répondre à l'argument direct par lequel Lousteau la forçait à prendre un parti.

Le Parisien aida la mère à monter en voiture, il aida madame de La Baudraye en la prenant doucement par le bras, et il se plaça sur le devant avec Gatien, qui laissa le cheval à La Baudraye.

—Vous avez changé de robe, dit maladroitement Gatien à Dinah.

—Madame la baronne a été saisie par l'air frais de la Loire, répondit Lousteau, Bianchon lui a conseillé de se vêtir chaudement.

Dinah devint rouge comme un coquelicot, et madame Piédefer prit un visage sévère.

—Pauvre Bianchon, il est sur la route de Paris, quel noble cœur! dit Lousteau.

—Oh! oui, répondit madame de La Baudraye, il est grand et délicat, celui-là...

—Nous étions si gais en partant, dit Lousteau, vous voilà souffrante, et vous me parlez avec amertume, et pourquoi?... N'êtes-vous donc pas accoutumée à vous entendre dire que vous êtes belle et spirituelle? moi, je le déclare devant Gatien, je renonce à Paris, je vais rester à Sancerre et grossir le nombre de vos cavaliers-servants. Je me suis senti si jeune dans mon pays natal, j'ai déjà oublié Paris et ses corruptions, et ses ennuis, et ses fatigants plaisirs... Oui, ma vie me semble comme purifiée...

Dinah laissa parler Lousteau sans le regarder; mais il y eut un moment où l'improvisation de ce serpent devint si spirituelle sous l'effort qu'il fit pour singer la passion par des phrases et par des idées dont le sens, caché pour Gatien, éclatait dans le cœur de Dinah, qu'elle leva les yeux sur lui. Ce regard parut combler de joie Lousteau qui redoubla de verve et fit enfin rire madame de La Baudraye. Lorsque, dans une situation où son orgueil est blessé si cruellement, une femme a ri, tout est compromis. Quand on entra dans l'immense cour sablée et ornée de son boulingrin à corbeilles de fleurs qui fait si bien valoir la façade d'Anzy, le journaliste disait:—Lorsque les femmes nous aiment, elles nous pardonnent tout, même nos crimes; lorsqu'elles ne nous aiment pas, elles ne nous pardonnent rien, pas même nos vertus! Me pardonnez-vous? ajouta-t-il à l'oreille de madame de La Baudraye en lui serrant le bras sur son cœur par un geste plein de tendresse. Dinah ne put s'empêcher de sourire.

Pendant le dîner et pendant le reste de la soirée, Lousteau fut d'une gaieté, d'un entrain charmant; mais, tout en peignant ainsi son ivresse, il se livrait par moments à la rêverie en homme qui paraissait absorbé par son bonheur. Après le café, madame de La Baudraye et sa mère laissèrent les homme se promener dans les jardins. Monsieur Gravier dit alors au Procureur du Roi:—Avez-vous remarqué que madame de La Baudraye, qui est partie en robe d'organdi, nous est revenue en robe de velours?

—En montant en voiture à Cosne, la robe s'est accrochée à un bouton de cuivre de la calèche et s'est déchirée du haut en bas, répondit Lousteau.

—Oh! fit Gatien percé au cœur par la cruelle différence des deux explications du journaliste.

Lousteau, qui comptait sur cette surprise de Gatien, le prit par le bras et le lui serra pour lui demander le silence. Quelques moments après, Lousteau laissa les trois adorateurs de Dinah seuls, en s'emparant du petit La Baudraye. Gatien fut alors interrogé sur les événements du voyage. Monsieur Gravier et monsieur de Clagny furent stupéfaits d'apprendre que Dinah s'était trouvée seule au retour de Cosne avec Lousteau; mais plus stupéfaits encore des deux versions du Parisien sur le changement de robe. Aussi l'attitude de ces trois hommes déconfits fut-elle très-embarrassée pendant la soirée. Le lendemain matin, chacun d'eux eut des affaires qui l'obligeaient à quitter Anzy, où Dinah resta seule avec sa mère, son mari et Lousteau.

Le dépit des trois Sancerrois organisa dans la ville une grande clameur. La chute de la Muse de Berry, du Nivernais et du Morvan fut accompagnée d'un vrai charivari de médisances, de calomnies et de conjectures diverses parmi lesquelles figurait en première ligne l'histoire de la robe d'organdi. Jamais toilette de Dinah n'eut autant de succès, et n'éveilla plus l'attention des jeunes personnes qui ne s'expliquaient point les rapports entre l'amour et l'organdi dont riaient tant les femmes mariées. La Présidente Boirouge, furieuse de la mésaventure de son Gatien, oublia les éloges qu'elle avait prodigués au poème de Paquita la Sévillane; elle fulmina des censures horribles contre une femme capable de publier une pareille infamie.

—La malheureuse fait ce qu'elle a écrit! disait-elle. Peut-être finira-t-elle comme son héroïne!...

Il en fut de Dinah dans le Sancerrois comme du maréchal Soult dans les journaux de l'Opposition: tant qu'il est ministre, il a perdu la bataille de Toulouse; dès qu'il rentre dans le repos, il l'a gagnée! Vertueuse, Dinah passait pour la rivale des Camille Maupin, des femmes les plus illustres; mais heureuse, elle était une malheureuse.

Monsieur de Clagny défendit courageusement Dinah, il vint à plusieurs reprises au château d'Anzy pour avoir le droit de démentir le bruit qui courait sur celle qu'il adorait toujours, même tombée, et il soutint qu'il s'agissait entre elle et Lousteau d'une collaboration à un grand ouvrage. On se moqua du Procureur du Roi.

Le mois d'octobre fut ravissant, l'automne est la plus belle saison des vallées de la Loire; mais en 1836 il fut particulièrement magnifique. La nature semblait être la complice du bonheur de Dinah qui, selon les prédictions de Bianchon, arriva par degrés à un violent amour de cœur. En un mois, la châtelaine changea complétement. Elle fut étonnée de retrouver tant de facultés inertes, endormies, inutiles jusqu'alors. Lousteau fut un ange pour elle, car l'amour de cœur, ce besoin réel des âmes grandes, faisait d'elle une femme entièrement nouvelle. Dinah vivait! elle trouvait l'emploi de ses forces, elle découvrait des perspectives inattendues dans son avenir, elle était heureuse enfin, heureuse sans soucis, sans entraves. Cet immense château, les jardins, le parc, la forêt étaient si favorables à l'amour! Lousteau rencontra chez madame de La Baudraye une naïveté d'impression, une innocence, si vous voulez, qui la rendit originale: il y eut en elle du piquant, de l'imprévu beaucoup plus que chez une jeune fille. Lousteau fut sensible à une flatterie qui chez presque toutes les femmes est une comédie; mais qui chez Dinah fut vraie: elle apprenait de lui l'amour, il était bien le premier dans ce cœur. Enfin, il se donna la peine d'être excessivement aimable. Les hommes ont, comme les femmes d'ailleurs, un répertoire de récitatifs, de cantilènes, de nocturnes, de motifs, de rentrées (faut-il dire de recettes, quoiqu'il s'agisse d'amour?), qu'ils croient leur exclusive propriété. Les gens arrivés à l'âge de Lousteau tâchent de distribuer habilement les pièces de ce trésor dans l'opéra d'une passion; mais, en ne voyant qu'une bonne fortune dans son aventure avec Dinah, le Parisien voulut graver son souvenir en traits ineffaçables sur ce cœur, et il prodigua durant ce beau mois d'octobre ses plus coquettes mélodies et ses plus savantes barcaroles. Enfin, il épuisa les ressources de la mise en scène de l'amour, pour se servir d'une de ces expressions détournées de l'argot du théâtre et qui rend admirablement bien ce manége.

—Si cette femme-là m'oublie!... se disait-il parfois en revenant avec elle au château d'une longue promenade dans les bois, je ne lui en voudrai pas, elle aura trouvé mieux!...

Quand, de part et d'autre, deux êtres ont échangé les duos de cette délicieuse partition et qu'ils se plaisent encore, on peut dire qu'ils s'aiment véritablement. Mais Lousteau ne pouvait pas avoir le temps de se répéter, car il comptait quitter Anzy vers les premiers jours de novembre, son feuilleton le rappelait à Paris. Avant déjeuner, la veille du départ projeté, le journaliste et Dinah virent arriver le petit La Baudraye avec un artiste de Nevers, un restaurateur de sculptures.

—De quoi s'agit-t-il? dit Lousteau, que voulez-vous faire à votre château?

—Voici ce que je veux, répondit le petit vieillard en emmenant le journaliste, sa femme et l'artiste de province sur la terrasse.

Il montra sur la façade, au-dessus de la porte d'entrée, un précieux cartouche soutenu par deux sirènes, assez semblable à celui qui décore l'arcade actuellement condamnée par où l'on allait jadis du quai des Tuileries dans la cour du vieux Louvre, et au-dessus de laquelle on lit: Bibliothèque du cabinet du Roi. Ce cartouche offrait le vieil écusson des d'Uxelles qui portent d'or et de gueules, à la fasce de l'un à l'autre, avec deux lions de gueules à dextre et d'or à senestre pour supports; l'écu timbré du casque de chevalier, lambrequiné des émaux de l'écu et sommé de la couronne ducale. Puis pour devise: Cy paroist! parole fière et sonnante.

—Je veux remplacer les armes de la maison d'Uxelles par les miennes; et comme elles se trouvent répétées six fois dans les deux façades et dans les deux ailes, ce n'est pas une petite affaire.

—Vos armes d'hier! s'écria Dinah, et après 1830!...

—N'ai-je pas constitué un majorat?

—Je concevrais cela si vous aviez des enfants, lui dit le journaliste.

—Oh! répondit le petit vieillard, madame de La Baudraye est encore jeune, il n'y a pas encore de temps perdu.

Cette fatuité fit sourire Lousteau qui ne comprit pas monsieur de La Baudraye.

—Hé! bien, Didine, dit-il à l'oreille de madame de La Baudraye, à quoi bon tes remords?

Dinah plaida pour obtenir un jour de plus, et les deux amants se firent leurs adieux à la manière de ces théâtres qui donnent dix fois de suite la dernière représentation d'une pièce à recettes. Mais combien de promesses échangées! combien de pactes solennels exigés par Dinah et conclus sans difficultés par l'impudent journaliste! Avec la supériorité d'une femme supérieure, Dinah conduisit, au vu et au su de tout le pays, Lousteau jusqu'à Cosne, en compagnie de sa mère et du petit La Baudraye.

Quand, dix jours après, madame de La Baudraye eut dans son salon à La Baudraye messieurs de Clagny, Gatien et Gravier, elle trouva moyen de dire audacieusement à chacun d'eux:—Je dois à monsieur Lousteau d'avoir su que je n'étais pas aimée pour moi-même.

Et quelles belles tartines elle débita sur les hommes, sur la nature de leurs sentiments, sur le but de leur vil amour, etc. Des trois amants de Dinah, monsieur de Clagny, seul, lui dit:—je vous aime quand même!... Aussi Dinah le prit-elle pour confident et lui prodigua-t-elle toutes les douceurs d'amitié que les femmes confisent pour les Gurth qui portent ainsi le collier d'un esclavage adoré.

De retour à Paris, Lousteau perdit en quelques semaines le souvenir des beaux jours passés au château d'Anzy. Voici pourquoi. Lousteau vivait de sa plume. Dans ce siècle, et surtout depuis le triomphe d'une bourgeoisie qui se garde bien d'imiter François Ier ou Louis XIV, vivre de sa plume est un travail auquel se refuseraient les forçats, ils préféreraient la mort. Vivre de sa plume, n'est-ce pas créer: créer aujourd'hui, demain, toujours... ou avoir l'air de créer; or le semblant coûte aussi cher que le réel! Outre son feuilleton dans un journal quotidien qui ressemblait au rocher de Sisyphe et qui tombait tous les lundis sur la barbe de sa plume, Étienne travaillait à trois ou quatre journaux littéraires. Mais, rassurez-vous! il ne mettait aucune conscience d'artiste à ses productions. Le Sancerrois appartenait, par sa facilité, par son insouciance, si vous voulez, à ce groupe d'écrivains appelés du nom de bons enfants. En littérature, à Paris, de nos jours, la bonhomie est une démission donnée de toutes prétentions à une place quelconque. Lorsqu'il ne peut plus ou qu'il ne veut plus rien être, un écrivain se fait journaliste et bon enfant. On mène alors une vie assez agréable. Les débutants, les bas-bleus, les actrices qui commencent et celles qui finissent leur carrière, auteurs et libraires caressent ou choyent ces plumes à tout faire. Lousteau, devenu viveur, n'avait plus guère que son loyer à payer en fait de dépenses. Il avait des loges à tous les théâtres. La vente des livres dont il rendait ou ne rendait pas compte soldait son gantier; aussi disait-il à ces auteurs qui s'impriment à leurs frais;—J'ai toujours votre livre dans les mains. Il percevait sur les amours-propres des redevances en dessins, en tableaux. Tous ses jours étaient pris par des dîners, ses soirées par le théâtre, la matinée par les amis, par des visites, par la flânerie. Son feuilleton, ses articles, et les deux nouvelles qu'il écrivait par an pour les journaux hebdomadaires, étaient l'impôt frappé sur cette vie heureuse. Étienne avait cependant combattu pendant dix ans pour arriver à cette position. Enfin connu de toute la littérature, aimé pour le bien comme pour le mal qu'il commettait avec une irréprochable bonhomie, il se laissait aller en dérive, insouciant de l'avenir. Il régnait au milieu d'une coterie de nouveaux venus, il avait des amitiés, c'est-à-dire des habitudes qui duraient depuis quinze ans, des gens avec lesquels il soupait, il dînait, et se livrait à ses plaisanteries. Il gagnait environ sept à huit cents francs par mois, somme que la prodigalité particulière aux pauvres rendait insuffisante. Aussi Lousteau se trouvait-il alors aussi misérable qu'à son début à Paris quand il se disait:—Si j'avais cinq cents francs par mois, je serais bien riche! Voici la raison de ce phénomène.

Lousteau demeurait rue des Martyrs, dans un joli petit rez-de-chaussée à jardin, meublé magnifiquement. Lors de son installation, en 1833, il avait fait avec un tapissier un arrangement qui rogna son bien-être pendant long-temps. Cet appartement coûtait douze cents francs de loyer. Or les mois de janvier, d'avril, de juillet et d'octobre étaient, selon son mot, des mois indigents. Le loyer et les notes du portier faisaient rafle. Lousteau n'en prenait pas moins des cabriolets, n'en dépensait pas moins une centaine de francs en déjeuners; il fumait pour trente francs de cigares, et ne savait refuser ni un dîner, ni une robe à ses maîtresses de hasard. Il anticipait alors si bien sur le produit toujours incertain des mois suivants, qu'il ne pouvait pas plus se voir cent francs sur sa cheminée, en gagnant sept à huit cents francs par mois, que quand il en gagnait à peine deux cents en 1822.

Fatigué parfois de ces tournoiements de la vie littéraire, ennuyé du plaisir comme l'est une courtisane, Lousteau quittait le courant, il s'asseyait parfois sur le penchant de la berge, et disait à certains de ses intimes, à Nathan, à Bixiou, tout en fumant un cigare au fond de son jardinet, devant un gazon toujours vert, grand comme une table à manger:—Comment finirons-nous? Les cheveux blancs nous font leurs sommations respectueuses!...

—Bah! nous nous marierons, quand nous voudrons nous occuper de notre mariage, autant que nous nous occupons d'un drame ou d'un livre, disait Nathan.

—Et Florine? répondait Bixiou.

—Nous avons tous une Florine, disait Étienne en jetant son bout de cigare sur le gazon et pensant à madame Schontz.

Madame Schontz était une femme assez jolie pour pouvoir vendre très-cher l'usufruit de sa beauté, tout en en conservant la nue propriété à Lousteau, son ami de cœur. Comme toutes ces femmes qui, du nom de l'église autour de laquelle elles se sont groupées, ont été nommées Lorettes, elle demeurait rue Fléchier, à deux pas de Lousteau. Cette Lorette trouvait une jouissance d'amour-propre à narguer ses amies en se disant aimée par un homme d'esprit. Ces détails sur la vie et les finances de Lousteau sont nécessaires; car cette pénurie et cette existence de Bohémien à qui le luxe parisien était indispensable, devaient cruellement influer sur l'avenir de Dinah.

Ceux à qui la Bohême de Paris est connue comprendront alors comment, au bout de quinze jours, le journaliste, replongé dans son milieu littéraire, pouvait rire de sa baronne, entre amis, et même avec madame Schontz. Quant à ceux qui trouveront ces procédés infâmes, il est à peu près inutile de leur en présenter des excuses inadmissibles.

—Qu'as-tu fait à Sancerre? demanda Bixiou à Lousteau quand ils se rencontrèrent.

—J'ai rendu service à trois braves provinciaux, un Receveur des contributions, un petit cousin, et un Procureur du Roi qui tournaient depuis dix ans, répondit-il, autour d'une de ces cent et une dixièmes muses qui ornent les départements, sans y plus toucher qu'on ne touche à un plat monté du dessert, jusqu'à ce qu'un esprit fort y donne un coup de couteau...

—Pauvre garçon! disait Bixiou, je disais bien que tu allais à Sancerre pour y mettre ton esprit au vert.

—Ton calembour est aussi détestable que ma muse est belle, mon cher, répliqua Lousteau. Demande à Bianchon.

—Une muse et un poète, répondit Bixiou, ton aventure est alors un traitement homœopathique.

Le dixième jour, Lousteau reçut une lettre timbrée de Sancerre.

—Bien! bien! fit Lousteau. «Ami chéri, idole de mon cœur et de mon âme...» Vingt pages d'écriture! une par jour et datée de minuit! Elle m'écrit quand elle est seule... Pauvre femme. Ah! ah! Post-scriptum. «Je n'ose te demander de m'écrire comme je le fais, tous les jours; mais j'espère avoir de mon bien-aimé deux lignes chaque semaine pour me tranquilliser...»—Quel dommage de brûler cela! c'est crânement écrit, se dit Lousteau qui jeta les dix feuillets au feu après les avoir lus. Cette femme est née pour faire de la copie.

Lousteau craignait peu madame Schontz de laquelle il était aimé pour lui-même; mais il avait supplanté l'un de ses amis dans le cœur d'une marquise. La marquise, femme assez libre de sa personne, venait quelquefois à l'improviste chez lui, le soir, en fiacre, voilée, et se permettait, en qualité de femmes de lettres, de fouiller dans tous les tiroirs. Huit jours après, Lousteau, qui se souvenait à peine de Dinah, fut bouleversé par un nouveau paquet de Sancerre: huit feuillets! seize pages! Il entendit les pas d'une femme, il crut à quelque visite domiciliaire de la marquise et jeta ces ravissantes et délicieuses preuves d'amour au feu... sans les lire!

—Une lettre de femme! s'écria madame Schontz en entrant, le papier, la cire sentent trop bonne...

—Monsieur, voici, dit un facteur des messageries en posant dans l'antichambre deux énormissimes bourriches. Tout est payé. Voulez-vous signer mon registre?...

—Tout est payé! s'écria madame Schontz. Ça ne peut venir que de Sancerre.

—Oui, madame, dit le facteur.