—Ta dixième muse est une femme de haute intelligence, dit la Lorette en défaisant une bourriche pendant que Lousteau signait, j'aime une Muse qui connaît le ménage et qui fait à la fois des pâtés d'encre et des pâtés de gibier.—Oh! les belles fleurs!... s'écria-t-elle en découvrant la seconde bourriche. Mais il n'y a rien de plus beau dans Paris!... De quoi? de quoi? un lièvre, des perdreaux, un demi-chevreuil. Nous inviterons tes amis et nous ferons un fameux dîner, car Athalie possède un talent particulier pour accommoder le chevreuil.

Lousteau répondit à Dinah; mais au lieu de répondre avec son cœur, il fit de l'esprit. La lettre n'en fut que plus dangereuse, elle ressemblait à une lettre de Mirabeau à Sophie. Le style des vrais amants est limpide. C'est une eau pure qui laisse voir le fond du cœur entre deux rives ornées des riens de la vie, émaillées de ces fleurs de l'âme nées chaque jour et dont le charme est enivrant mais pour deux êtres seulement. Aussi dès qu'une lettre d'amour peut faire plaisir au tiers qui la lit, est-elle à coup sûr sortie de la tête et non du cœur. Mais les femmes y seront toujours prises, elles croient alors être l'unique source de cet esprit.

Vers la fin du mois de décembre, Lousteau ne lisait plus les lettres de Dinah qui s'accumulèrent dans un tiroir de sa commode toujours ouvert, sous ses chemises qu'elles parfumaient. Il advenait à Lousteau l'un de ces hasards que ces Bohémiens doivent saisir par tous ses cheveux. Au milieu de ce mois, madame Schontz, qui s'intéressait beaucoup à Lousteau, le fit prier de passer chez elle un matin pour affaire.

—Mon cher, tu peux te marier, lui dit-elle.

—Souvent, ma chère, heureusement!

—Quand je dis te marier, c'est faire un beau mariage. Tu n'as pas de préjugés, on n'a pas besoin de gazer: voici l'affaire. Une jeune personne a commis une faute, et la mère n'en sait pas le premier baiser. Le père est un honnête Notaire plein d'honneur, il a eu la sagesse de ne rien ébruiter. Il veut marier sa fille en quinze jours, il donne une dot de cent cinquante mille francs, car il a trois autres enfants; mais!...—pas bête—il ajoute un supplément de cent mille francs de la main à la main pour couvrir le déchet. Il s'agit d'une vieille famille de la bourgeoisie parisienne, quartier des Lombards...

—Eh! bien, pourquoi l'amant n'épouse-t-il pas?

—Mort.

—Quel roman! il n'y a plus que rue des Lombards où les choses se passent ainsi...

—Mais ne vas-tu pas croire qu'un frère jaloux a tué le séducteur?... Ce jeune homme est tout bêtement mort d'une pleurésie, attrapée en sortant du spectacle. Premier clerc, et sans un liard, mon homme avait séduit la fille pour avoir l'Étude: en voilà une vengeance du ciel!

—D'où sais-tu cela?

—De Malaga, le Notaire est son milord.

—Quoi, c'est Cardot, le fils de ce petit vieillard à queue et poudré, le premier ami de Florentine!...

—Précisément. Malaga, dont l'amant est un petit criquet de musicien de dix-huit ans, ne peut pas en conscience le marier à cet âge-là; elle n'a encore aucune raison de lui en vouloir. D'ailleurs monsieur Cardot veut un homme d'au moins trente ans. Ce Notaire, selon moi, sera très-flatté d'avoir pour gendre une célébrité. Ainsi, tâte-toi, mon bonhomme? Tu payes tes dettes, tu deviens riche de douze mille francs de rente, et tu n'as pas l'ennui de te rendre père: en voilà, des avantages! Après tout, tu épouses une veuve consolable. Il y a cinquante mille livres de rente dans la maison, outre la charge; tu ne peux donc pas avoir un jour moins de quinze autres mille francs de rente, et tu appartiens à une famille qui, politiquement, se trouve dans une belle position. Cardot est le beau-frère du vieux Camusot le Député qui est resté si longtemps avec Fanny Beaupré.

—Oui, dit Lousteau, Camusot le père a épousé la fille aînée à feu le petit père Cardot, et ils faisaient leurs farces ensemble.

—Eh! bien, reprit madame Schontz, madame Cardot, la Notaresse, est une Chiffreville, des fabricants de produits chimiques, l'aristocratie d'aujourd'hui, quoi? des Potasse! Là est le mauvais côté: tu auras une terrible belle-mère... oh! une femme à tuer sa fille si elle la savait dans l'état où... Cette Cardot si dévote, elle a les lèvres comme deux faveurs d'un rose passé... Un viveur comme toi ne serait jamais accepté par cette femme-là, qui, dans une bonne intention, espionnerait ton ménage de garçon et saurait tout ton passé; mais Cardot fera, dit-il, usage de son pouvoir paternel. Le pauvre homme sera forcé d'être gracieux pendant quelques jours pour sa femme, une femme de bois, mon cher; Malaga, qui l'a rencontrée, l'a nommée une brosse de pénitence. Cardot a quarante ans, il sera Maire dans son arrondissement, il deviendra peut-être Député. Il offre, à la place des cent mille francs, de donner une jolie maison, rue Saint-Lazare, entre cour et jardin, qui ne lui a coûté que soixante mille francs à la débâcle de juillet; il te la vendrait, histoire de te fournir l'occasion d'aller et venir chez lui, de voir la fille, de plaire à la mère... Cela te constituerait un avoir aux yeux de madame Cardot. Enfin, tu serais comme un prince, dans ce petit hôtel. Tu te feras nommer, par le crédit de Camusot, bibliothécaire à un Ministère où il n'y aura pas de livres. Eh! bien, si tu places ton argent en cautionnement de journal, tu auras dix mille francs de rente, tu en gagnes six, ta bibliothèque t'en donnera quatre... Trouve mieux? Tu te marierais à un agneau sans tache, il pourrait se changer en femme légère au bout de deux ans... Que t'arrive-t-il? un dividende anticipé. C'est la mode! Si tu veux m'en croire, il faut venir dîner demain chez Malaga. Tu y verras ton beau-père, il saura l'indiscrétion, censée commise par Malaga contre laquelle il ne peut pas se fâcher, et tu le domines alors. Quant à ta femme... Eh!... mais sa faute te laisse garçon...

—Ah! ton langage n'est pas plus hypocrite qu'un boulet de canon.

—Je t'aime pour toi, voilà tout, et je raisonne. Eh! bien, qu'as-tu à rester là comme un Abd-el-Kader en cire? Il n'y a pas à réfléchir. C'est pile ou face, le mariage. Eh! bien, tu as tiré pile?

—Tu auras ma réponse demain, dit Lousteau.

—J'aimerais mieux l'avoir tout de suite, Malaga ferait l'article pour toi ce soir.

—Eh! bien, oui...

Lousteau passa la soirée à écrire à la marquise une longue lettre où il lui disait les raisons qui l'obligeaient à se marier: sa constante misère, la paresse de son imagination, les cheveux blancs, sa fatigue morale et physique, enfin quatre pages de raisons.

—Quant à Dinah, je lui enverrai le billet de faire part, se dit-il. Comme dit Bixiou, je n'ai pas mon pareil pour savoir couper la queue à une passion...

Lousteau, qui fit d'abord des façons avec lui-même, en était arrivé le lendemain à craindre que ce mariage manquât. Aussi fut-il charmant avec le Notaire.

—J'ai connu, lui dit-il, monsieur votre père chez Florentine, je devais vous connaître chez mademoiselle Turquet. Bon chien chasse de race. Il était très-bon enfant et philosophe, le petit père Cardot, car (vous permettez), nous l'appelions ainsi. Dans ce temps-là Florine, Florentine, Tullia, Coralie et Mariette étaient comme les cinq doigts de la main... Il y a de cela maintenant quinze ans. Vous comprenez que mes folies ne sont plus à faire... Dans ce temps-là, le plaisir m'emportait, j'ai de l'ambition aujourd'hui; mais nous sommes dans une époque où pour parvenir il faut être sans dettes, avoir une fortune, femme et enfants. Si je paye le cens, si je suis propriétaire de mon journal au lieu d'en être un rédacteur, je deviendrai député tout comme tant d'autres!

Maître Cardot goûta cette profession de foi. Lousteau s'était mis sous les armes, il plut au Notaire, qui, chose assez facile à concevoir, eut plus d'abandon avec un homme qui avait connu les secrets de la vie de son père, qu'il n'en aurait eu avec tout autre. Le lendemain Lousteau fut présenté, comme acquéreur de la maison rue Saint-Lazare, au sein de la famille Cardot, et il y dîna trois jours après.

Cardot demeurait dans une vieille maison auprès de la place du Châtelet. Tout était cossu chez lui. L'Économie y mettait les moindres dorures sous des gazes vertes. Les meubles étaient couverts de housses. Si l'on n'éprouvait aucune inquiétude sur la fortune de la maison, on y éprouvait une envie de bâiller dès la première demi-heure. L'ennui siégeait sur tous les meubles. Les draperies pendaient tristement. La salle à manger ressemblait à celle d'Harpagon. Lousteau n'eût pas connu Malaga d'avance, à la seule inspection de ce ménage il aurait deviné que l'existence du Notaire se passait sur un autre théâtre. Le journaliste aperçut une grande jeune personne blonde, à l'œil bleu, timide et langoureux à la fois. Il plut au frère aîné, quatrième clerc de l'Étude, que la gloire littéraire attirait dans ses piéges, et qui devait être le successeur de Cardot. La sœur cadette avait douze ans. Lousteau, caparaçonné d'un petit air jésuite, fit l'homme religieux et monarchique avec la mère, il fut sobre, doucereux, posé, complimenteur.

Vingt jours après la présentation, au quatrième dîner, Félicie Cardot, qui étudiait Lousteau du coin de l'œil, alla lui offrir sa tasse de café dans une embrasure de fenêtre et lui dit à voix basse, les larmes dans les yeux:—Toute ma vie, monsieur, sera employée à vous remercier de votre dévouement pour une pauvre fille...

Lousteau fut ému, tant il y avait de choses dans le regard, dans l'accent, dans l'attitude.—Elle ferait le bonheur d'un honnête homme, se dit-il en lui pressant la main pour toute réponse.

Madame Cardot regardait son gendre comme un homme plein d'avenir; mais, parmi toutes les belles qualités qu'elle lui supposait, elle était enchantée de sa moralité. Soufflé par le roué Notaire, Étienne avait donné sa parole de n'avoir ni enfant naturel ni aucune liaison qui pût compromettre l'avenir de la chère Félicie.

—Vous pouvez me trouver un peu exagérée, disait la dévote au journaliste; mais quand on donne une perle comme ma Félicie à un homme, on doit veiller à son avenir. Je ne suis pas de ces mères qui sont enchantées de se débarrasser de leurs filles. Monsieur Cardot va de l'avant, il presse le mariage de sa fille, il le voudrait fait. Nous ne différons qu'en ceci... Quoiqu'avec un homme comme vous, monsieur, un littérateur dont la jeunesse a été préservée de la démoralisation actuelle par le travail, on puisse être en sûreté; néanmoins, vous vous moqueriez de moi, si je mariais ma fille les yeux fermés. Je sais bien que vous n'êtes pas un innocent, et j'en serais bien fâchée pour ma Félicie (ceci fut dit à l'oreille), mais si vous aviez de ces liaisons... Tenez, monsieur, vous avez entendu parler de madame Roguin, la femme d'un Notaire qui a eu, malheureusement pour notre corps, une si cruelle célébrité. Madame Roguin est liée, et cela depuis 1820, avec un banquier...

—Oui, du Tillet, répondit Étienne qui se mordit la langue en songeant à l'imprudence avec laquelle il avouait connaître du Tillet.

—Eh! bien, monsieur, si vous étiez mère, ne trembleriez-vous pas en pensant que votre fille peut avoir le sort de madame du Tillet? A son âge, et née de Grandville, avoir pour rivale une femme de cinquante ans passés!... J'aimerais mieux voir ma fille morte que de la donner à un homme qui aurait des relations avec une femme mariée... Une grisette, une femme de théâtre se prennent et se quittent! Selon moi, ces femmes-là ne sont pas dangereuses, l'amour est un état pour elles, elles ne tiennent à personne, un de perdu, deux de retrouvés!... Mais une femme qui a manqué à ses devoirs doit s'attacher à sa faute, elle n'est excusable que par sa constance, si jamais un pareil crime est excusable! C'est ainsi du moins que je comprends la faute d'une femme comme il faut, et voilà ce qui la rend si redoutable...

Au lieu de chercher le sens de ces paroles, Étienne en plaisanta chez Malaga, où il se rendit avec son futur beau-père; car le Notaire et le journaliste étaient au mieux ensemble.

Lousteau s'était déjà posé devant ses intimes comme un homme important: sa vie allait enfin avoir un sens, le hasard l'avait choyé, il devenait sous peu de jours propriétaire d'un charmant petit hôtel rue Saint-Lazare; il se mariait, il épousait une femme charmante, il aurait environ vingt mille livres de rente; il pourrait donner carrière à son ambition; il était aimé de la jeune personne, il appartenait à plusieurs familles honorables... Enfin, il voguait à pleines voiles sur le lac bleu de l'espérance.

Madame Cardot avait désiré voir les gravures de Gil Blas, un de ces livres illustrés que la librairie française entreprenait alors, et Lousteau la veille en avait remis les premières livraisons à madame Cardot. La Notaresse avait son plan, elle n'empruntait le livre que pour le rendre, elle voulait un prétexte de tomber à l'improviste chez son gendre futur. A l'aspect de ce ménage de garçon, que son mari lui peignait comme charmant, elle en saurait plus, disait-elle, qu'on ne lui en disait sur les mœurs de Lousteau. Sa belle-sœur, madame Camusot, à qui le fatal secret était caché, s'effrayait de ce mariage pour sa nièce. Monsieur Camusot, Conseiller à la Cour royale, fils d'un premier lit, avait dit à sa belle-mère, madame Camusot, sœur de maître Cardot, des choses peu flatteuses sur le compte du journaliste. Lousteau, cet homme si spirituel, ne trouva rien d'extraordinaire à ce que la femme d'un riche Notaire voulût voir un volume de quinze francs avant de l'acheter. Jamais l'homme d'esprit ne se baisse pour examiner les bourgeois qui lui échappent à la faveur de cette inattention; et, pendant qu'il se moque d'eux, ils ont le temps de le garrotter.

Dans les premiers jours de janvier 1837, madame Cardot et sa fille prirent une urbaine et vinrent, rue des Martyrs, rendre les livraisons du Gil Blas au futur de Félicie, enchantées toutes deux de voir l'appartement de Lousteau. Ces sortes de visites domiciliaires se font dans les vieilles familles bourgeoises. Le portier d'Étienne ne se trouva point; mais sa fille, en apprenant de la digne bourgeoise qu'elle parlait à la belle-mère et à la future de monsieur Lousteau, leur livra d'autant mieux la clef de l'appartement que madame Cardot lui mit une pièce d'or dans la main.

Il était alors environ midi, l'heure à laquelle le journaliste revenait de déjeuner du Café Anglais. En franchissant l'espace qui se trouve entre Notre-Dame-de-Lorette et la rue des Martyrs, Lousteau regarda par hasard un fiacre qui montait par la rue du Faubourg-Montmartre, et crut avoir une vision en y apercevant la figure de Dinah! Il resta glacé sur ses deux jambes en trouvant effectivement sa Didine à la portière.

—Que viens-tu faire ici? s'écria-t-il.

Le vous n'était pas possible avec une femme à renvoyer.

—Eh! mon amour, s'écria-t-elle, n'as-tu donc pas lu mes lettres?...

—Si, répondit Lousteau.

—Eh! bien?

—Eh! bien?

—Tu es père, répondit la femme de province.

—Bah! s'écria-t-il sans prendre garde à la barbarie de cette exclamation. Enfin, se dit-il en lui-même, il faut la préparer à la catastrophe...

Il fit signe au cocher de s'arrêter, donna la main à madame de La Baudraye, et laissa le cocher avec la voiture pleine de malles, en se promettant bien de renvoyer illico, se dit-il, la femme et ses paquets d'où elle venait.

—Monsieur! monsieur! cria la petite Paméla.

L'enfant avait de l'intelligence, et savait que trois femmes ne doivent pas se rencontrer dans un appartement de garçon.

—Bien! bien! fit le journaliste en entraînant Dinah.

Paméla crut alors que cette femme inconnue était une parente, elle ajouta cependant:—La clef est à la porte, votre belle-mère y est!

Dans son trouble, et en s'entendant dire par madame de la Baudraye une myriade de phrases, Étienne entendit: ma mère y est, la seule circonstance qui, pour lui, fût possible, et il entra. La future et la belle-mère, alors dans la chambre à coucher, se tapirent dans un coin en voyant l'entrée d'Étienne et d'une femme.

—Enfin, mon Étienne, mon ange, je suis à toi pour la vie s'écria Dinah en lui sautant au cou et l'étreignant pendant qu'il mettait la clef en dedans. La vie était une agonie perpétuelle pour moi dans ce château d'Anzy, je n'y tenais plus, et, le jour où il a fallu déclarer ce qui fait mon bonheur, eh! bien, je ne m'en suis jamais senti la force. Je t'amène ta femme et ton enfant! Oh! ne pas m'écrire! me laisser deux mois sans nouvelles!...

—Mais, Dinah! tu me mets dans un embarras...

—M'aimes-tu?...

—Comment ne t'aimerais-je pas?... Mais ne valait-il pas mieux rester à Sancerre... Je suis ici dans la plus profonde misère, et j'ai peur de te la faire partager...

—Ta misère sera le paradis pour moi. Je veux vivre ici, sans jamais en sortir...

—Mon Dieu, c'est joli en paroles, mais...

Dinah s'assit et fondit en larmes en entendant cette phrase dite avec brusquerie. Lousteau ne put résister à cette explosion, il serra la baronne dans ses bras, et l'embrassa.

—Ne pleure pas, Didine! s'écria-t-il.

En lâchant cette phrase, le feuilletoniste aperçut dans la glace le fantôme de madame Cardot, qui, du fond de la chambre, le regardait.

—Allons, Didine, va toi-même avec Paméla voir à déballer tes malles, lui dit-il à l'oreille. Va, ne pleure pas, nous serons heureux.

Il la conduisit jusqu'à la porte, et revint vers la notaresse pour conjurer l'orage.

—Monsieur, lui dit madame Cardot, je m'applaudis d'avoir voulu voir par moi-même le ménage de celui qui devait être mon gendre. Dût ma Félicie en mourir, elle ne sera pas la femme d'un homme tel que vous. Vous vous devez au bonheur de votre Didine, monsieur.

Et la dévote sortit en emmenant Félicie qui pleurait aussi, car Félicie s'était habituée à Lousteau. L'affreuse madame Cardot remonta dans son urbaine en regardant avec une insolente fixité la pauvre Dinah, qui sentait encore dans son cœur le coup de poignard du: C'est joli en paroles; mais qui, semblable à toutes les femmes aimantes, croyait néanmoins au:—Ne pleure pas, Didine!

Lousteau, qui ne manquait pas de cette espèce de résolution que donnent les hasards d'une vie agitée, se dit:—Didine a de la noblesse, une fois prévenue de mon mariage, elle s'immolera à mon avenir, et je sais comment m'y prendre pour l'en instruire.

Enchanté de trouver une ruse dont le succès lui parut certain, il se mit à danser sur un air connu:—Larifla! fla, fla! Puis, une fois Didine emballée, reprit-il en se parlant à lui-même, j'irai faire une visite et un roman à maman Cardot: j'aurai séduit sa Félicie à Saint-Eustache... Félicie, coupable par amour, porte dans son sein le gage de notre bonheur, et... larifla, fla, fla!... le père ne peut pas me démentir, fla, fla... ni la fille... larifla! Ergo le notaire, sa femme et sa fille sont enfoncés, larifla, fla, fla!...

A son grand étonnement, Dinah surprit Étienne dansant une danse prohibée.

—Ton arrivée et notre bonheur me rendent ivre de joie!... lui dit-il en lui expliquant ainsi ce mouvement de folie.

—Et moi qui ne me croyais plus aimée!... s'écria la pauvre femme en lâchant le sac de nuit qu'elle apportait et pleurant de plaisir sur le fauteuil où elle se laissa tomber.

—Emménage-toi, mon ange, dit Étienne en riant sous cape, j'ai deux mots à écrire afin de me dégager d'une partie de garçon, car je veux être tout à toi. Commande, tu es ici chez toi.

Étienne écrivit à Bixiou.

«Mon cher, ma baronne me tombe sur les bras, et va me faire manquer mon mariage si nous ne mettons pas en scène une des ruses les plus connues des mille et un vaudevilles du Gymnase. Donc, je compte sur toi, pour venir, en vieillard de Molière, gronder ton neveu Léandre sur sa sottise, pendant que la dixième Muse sera cachée dans ma chambre; il s'agit de la prendre par les sentiments, frappe fort, soit méchant, blesse-la. Quant à moi, tu comprends, j'exprime un dévouement aveugle. Viens, si tu peux, à sept heures.

»Tout à toi,
»E. Lousteau

Une fois cette lettre envoyée par un commissionnaire à l'homme de Paris qui se plaisait le plus à ces railleries que les artistes ont nommées des charges, Lousteau parut empressé d'installer chez lui la Muse de Sancerre; il s'occupa de l'emménagement de tous les effets qu'elle avait apportés, il la mit au fait des êtres et des choses du logis avec une bonne foi si parfaite, avec un plaisir qui débordait si bien en paroles et en caresses, que Dinah put se croire la femme du monde la plus aimée. Cet appartement où les moindres choses portaient le cachet de la mode lui plaisait beaucoup plus que son château d'Anzy. Paméla Migeon, cette intelligente petite fille de quatorze ans, fut questionnée par le journaliste à cette fin de savoir si elle voulait devenir la femme de chambre de l'imposante baronne. Paméla ravie entra sur-le-champ en fonctions en allant commander le dîner chez un restaurateur du boulevard. Dinah comprit alors quel était le dénûment caché sous le luxe purement extérieur de ce ménage de garçon en n'y voyant aucun des ustensiles nécessaires à la vie. Tout en prenant possession des armoires, des commodes, elle forma les plus doux projets, elles changerait les mœurs de Lousteau, elle le rendrait casanier, elle lui compléterait son bien-être au logis. La nouveauté de sa position en cachait le malheur à Dinah, qui voyait dans un mutuel amour l'absolution de sa faute, et qui ne portait pas encore les yeux au delà de cet appartement. Paméla, dont l'intelligence était égale à celle d'une lorette, alla droit chez madame Schontz lui demander de l'argenterie en lui racontant ce qui venait d'arriver à Lousteau. Après avoir tout mis chez elle à la disposition de Paméla, madame Schontz courut chez Malaga, son amie intime, afin de prévenir Cardot du malheur advenu à son futur gendre.

Sans inquiétude sur la crise qui affectait son mariage, le journaliste fut de plus en plus charmant pour la femme de province. Le dîner occasionna ces délicieux enfantillages des amants devenus libres et heureux d'être enfin à eux-mêmes. Le café pris, au moment où Lousteau tenait sa Dinah sur ses genoux devant le feu, Paméla se montra tout effarée.

—Voici monsieur Bixiou! que faut-il lui dire? demanda-t-elle.

—Entre dans la chambre, dit le journaliste à sa maîtresse, je l'aurai bientôt renvoyé, c'est un de mes plus intimes amis, à qui d'ailleurs il faut avouer mon nouveau genre de vie.

—Oh! oh! deux couverts et un chapeau de velours gros-bleu! s'écria le compère... je m'en vais... Voilà ce que c'est de se marier, on fait ses adieux. Comme on se trouve riche quand on déménage, hein?

—Est-ce que je me marie? dit Lousteau.

—Comment! tu ne te maries plus, à présent? s'écria Bixiou.

—Non!

—Non! Ah! çà, que t'arrive-t-il, ferais-tu par hasard des sottises? Quoi!... toi qui, par une bénédiction du ciel, as trouvé vingt mille francs de rente, un hôtel, une femme appartenant aux premières familles de la haute bourgeoisie, enfin une femme de la rue des Lombards...

—Assez, assez, Bixiou, tout est fini, va-t'en!

—M'en aller! j'ai les droits de l'amitié, j'en abuse. Que t'est-il arrivé?

—Il m'est arrivé cette dame de Sancerre, elle est mère, et nous allons vivre ensemble, heureux le reste de nos jours... Tu saurais cela demain, autant te l'apprendre aujourd'hui.

—Beaucoup de tuyaux de cheminée qui me tombent sur la tête, comme dit Arnal. Mais si cette femme t'aime pour toi, mon cher, elle s'en retournera d'où elle vient. Est-ce qu'une femme de province a jamais pu avoir le pied marin à Paris? elle te fera souffrir dans tous tes amours-propres. Oublies-tu ce qu'est une femme de province? mais elle a le bonheur aussi ennuyeux que le malheur, elle déploie autant de talent à éviter la grâce que la Parisienne en met à l'inventer. Écoute, Lousteau? que la passion te fasse oublier en quel temps nous vivons, je le conçois; mais, moi, ton ami, je n'ai pas de bandeau mythologique sur les yeux... Eh! bien, examine ta position? Tu roules, depuis quinze ans dans le monde littéraire, tu n'es plus jeune, tu marches sur tes tiges, tant tu as marché!... Oui, mon bonhomme, tu fais comme les gamins de Paris qui pour cacher les trous de leurs bas les remploient et tu as le mollet aux talons! Enfin ta plaisanterie est vieillotte. Ta phrase est plus connue qu'un remède secret...

—Je te dirai, comme le Régent au cardinal Dubois assez de coups de pied comme ça! s'écria Lousteau tout en riant.

—Oh, vieux jeune homme, répondit Bixiou, tu sens le fer de l'opérateur à ta plaie. Tu t'es épuisé, n'est-ce pas? Eh! bien, dans le feu de la jeunesse, sous la pression de la misère, qu'as-tu gagné? Tu n'es pas en première ligne et tu n'as pas mille francs à toi. Voilà ta position chiffrée. Pourras-tu, dans le déclin de tes forces, soutenir par ta plume un ménage, quand ta femme, si elle est honnête, n'aura pas les ressources d'une lorette pour extraire un billet de mille des profondeurs où l'homme le garde? Tu t'enfonces dans le troisième dessous du théâtre social... Ceci n'est que le côté financier. Voyons le côté politique? Nous naviguons dans une époque essentiellement bourgeoise, où l'honneur, la vertu, la délicatesse, le talent, le savoir, le génie, en un mot, consiste à payer ses billets, à ne rien devoir à personne, et à bien faire ses petites affaires. Soyez rangé, soyez décent, ayez femme et enfant, acquittez vos loyers et vos contributions, montez votre garde, soyez semblable à tous les fusiliers de votre compagnie, et vous pouvez prétendre à tout, devenir ministre, et tu as des chances, puisque tu n'es pas un Montmorency! Tu allais remplir toutes les conditions voulues pour être un homme politique, tu pouvais faire toutes les saletés exigées pour l'emploi, même jouer la médiocrité, tu aurais été presque nature. Et, pour une femme qui te plantera là, au terme de toutes les passions éternelles, dans trois, cinq ou sept ans, après avoir consommé tes dernières forces intellectuelles et physiques, tu tournes le dos à la sainte famille, à la rue des Lombards, à tout un avenir politique, à trente mille francs de rente, à la considération... Est-ce là par où devait finir un homme qui n'avait plus d'illusions?... Tu ferais pot-bouille avec une actrice qui te rendrait heureux, voilà ce qui s'appelle une question de cabinet; mais vivre avec une femme mariée?... c'est tirer à vue sur le malheur! c'est avaler toutes les couleuvres du vice sans en avoir les plaisirs...

—Assez, te dis-je, tout finit par un mot: j'aime madame de La Baudraye et je la préfère à toutes les fortunes du monde, à toutes les positions... J'ai pu me laisser aller à une bouffée d'ambition... mais tout cède au bonheur d'être père.

—Ah! tu donnes dans la paternité? Mais, malheureux, nous ne sommes les pères que des enfants de nos femmes légitimes! Qu'est-ce que c'est qu'un moutard qui ne porte pas notre nom? c'est le dernier chapitre d'un roman! On te l'enlèvera, ton enfant! Nous avons vu ce sujet-là dans vingt vaudevilles, depuis dix ans... La Société, mon cher, pèsera sur vous, tôt ou tard. Relis Adolphe? Oh! mon Dieu! je vous vois, quand vous vous serez bien connus, je vous vois malheureux, triste-à-pattes, sans considération, sans fortune, vous battant comme les actionnaires d'une commandite attrapés par leur gérant! Votre gérant, à vous, c'est le bonheur.

—Pas un mot de plus, Bixiou.

—Mais je commence à peine. Écoute, mon cher. On a beaucoup attaqué le mariage depuis quelque temps; mais, à part son avantage d'être la seule manière d'établir les successions, comme il offre aux jolis garçons sans le sol un moyen de faire fortune en deux mois, il résiste à tous ses inconvénients! Aussi, n'y a-t-il pas de garçon qui ne se repente tôt ou tard d'avoir manqué par sa faute un mariage de trente mille livres de rentes...

—Tu ne veux donc pas me comprendre! s'écria Lousteau d'une voix exaspérée, va-t'en... Elle est là...

—Pardon, pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt... tu es majeur.... et elle aussi, fit-il d'un ton plus bas mais assez haut cependant pour être entendu de Dinah. Elle te fera joliment repentir de son bonheur...

—Si c'est une folie, je veux la faire... Adieu!

—Un homme à la mer! cria Bixiou.

—Que le diable emporte ces amis qui se croient le droit de vous chapitrer, dit Lousteau en ouvrant la porte de sa chambre où il trouva sur un fauteuil madame La Baudraye affaissée étanchant ses yeux avec un mouchoir brodé.

—Que suis-je venue faire ici?... dit-elle. Oh! mon Dieu! pourquoi?... Étienne, je ne suis pas si femme de province que vous le croyez... Vous vous jouez de moi.

—Chère ange, répondit Lousteau qui prit Dinah dans ses bras, la souleva du fauteuil et l'amena quasi morte dans le salon, nous avons chacun échangé notre avenir, sacrifice contre sacrifice. Pendant que j'aimais à Sancerre, on me mariait ici; mais je résistais... va, j'étais bien malheureux.

—Oh! je pars! s'écria Dinah en se dressant comme une folle et faisant deux pas vers la porte.

—Tu resteras, ma Didine, tout est fini. Va! cette fortune est-elle à si bon marché? ne dois-je pas épouser une grande blonde dont le nez est sanguinolent, la fille d'un notaire, et endosser une belle-mère qui rendrait des points à madame Piédefer en fait de dévotion...

Paméla se précipita dans le salon, et vint dire à l'oreille de Lousteau:—Madame Schontz!...

Lousteau se leva, laissa Dinah sur le divan et sortit.

—Tout est fini, mon bichon, lui dit la lorette. Cardot ne veut pas se brouiller avec sa femme à cause d'un gendre. La dévote a fait une scène... une scène sterling! Enfin, le premier clerc actuel, qui était second premier clerc depuis deux ans, accepte la fille et l'Étude.

—Le lâche! s'écria Lousteau. Comment, en deux heures, il a pu se décider.

—Mon Dieu, c'est bien simple. Le drôle, qui avait les secrets du premier clerc défunt, a deviné la position du patron en saisissant quelques mots de la querelle avec madame Cardot. Le notaire compte sur ton honneur et sur ta délicatesse, car tout est convenu. Le clerc, dont la conduite est excellente, il se donnait le genre d'aller à la messe! un petit hypocrite fini, quoi! plaît à la notaresse. Cardot et toi, vous resterez amis. Il va devenir directeur d'une compagnie financière immense, il pourra te rendre service. Ah! tu te réveilles d'un beau rêve.

—Je perds une fortune, une femme, et...

—Une maîtresse, dit madame Schontz en souriant, car te voilà plus que marié, tu seras embêtant, tu voudras rentrer chez toi, tu n'auras plus rien de décousu, ni dans tes habits, ni dans tes allures... Laisse-la-moi voir par le trou de la porte?... demanda la lorette. Il n'y a pas, s'écria-t-elle, de plus bel animal dans le désert! tu es volé! C'est digne, c'est sec, c'est pleurard, il lui manque le turban de lady Dudley.

Et la lorette se sauva.

—Qu'y a-t-il encore?... demanda madame de La Baudraye à l'oreille de laquelle avaient retenti le froufrou de la robe de soie et les murmures d'une voix de femme.

—Il y a, mon ange, s'écria Lousteau, que nous sommes indissolublement unis... On vient de m'apporter une réponse verbale à la lettre que tu m'as vu écrire et par laquelle je rompais mon mariage...

—C'est là cette partie dont tu te dégageais?

—Oui!

—Oh! je serai plus que ta femme, je te donne ma vie, je veux être ton esclave!... dit la pauvre créature abusée. Je ne croyais pas qu'il me fût possible de t'aimer davantage!... Je ne serai donc pas un accident dans ta vie, je serai toute ta vie?

—Oui, ma belle, ma noble Didine...

—Jure-moi, reprit-elle, que nous ne pourrons être séparés que par la mort!...

Lousteau voulut embellir son serment de ses plus séduisantes chatteries. Voici pourquoi.

De la porte de son appartement où il avait reçu le baiser d'adieu de la lorette à celle du salon où gisait la Muse étourdie de tant de chocs successifs, Lousteau s'était rappelé l'état précaire du petit La Baudraye, sa fortune, et ce mot de Bianchon sur Dinah:—Ce sera une riche veuve! Et il se dit en lui-même:—J'aime mieux cent fois madame de La Baudraye que Félicie pour femme!

Aussi son parti fut-il promptement pris: il décida de jouer l'amour avec une admirable perfection, et son lâche calcul, sa violente passion eurent de fâcheux résultats. En effet, pendant son voyage de Sancerre à Paris, madame de La Baudraye avait médité de vivre dans un appartement à elle, à deux pas de Lousteau; mais les preuves d'amour que son amant venait de lui donner en renonçant à ce bel avenir, et surtout le bonheur si complet des premiers jours de ce mariage illégal l'empêchèrent de parler de cette séparation. Le lendemain devait être et fut une fête au milieu de laquelle une pareille proposition faite à son ange eût produit la plus horrible discordance. De son côté Lousteau, qui voulait tenir Dinah dans sa dépendance, la maintint dans une ivresse continuelle, à coups de fêtes. Ces événements empêchèrent donc ces deux êtres si spirituels d'éviter le bourbier où ils tombèrent, celui d'une cohabitation insensée dont malheureusement tant d'exemples existent, à Paris, dans le monde littéraire.

Ainsi fut accompli dans toute sa teneur le programme de l'amour en province si railleusement tracé par madame de La Baudraye à Lousteau, mais dont, ni l'un ni l'autre, ils ne se souvinrent. La passion est sourde et muette de naissance.

Cet hiver fut donc, à Paris, pour madame de La Baudraye, tout ce que le mois d'octobre avait été pour elle à Sancerre. Étienne, pour initier sa femme à la vie de Paris, entremêla cette nouvelle lune de miel de parties de spectacles où Dinah ne voulut aller qu'en baignoires. Au début, madame de La Baudraye garda quelques vestiges de sa pruderie provinciale, elle eut peur d'être vue, elle cacha son bonheur. Elle disait:—Monsieur de Clagny, monsieur Gravier sont capables de me suivre! Elle craignait Sancerre à Paris. Lousteau, dont l'amour-propre était excessif, fit l'éducation de Dinah, il la conduisit chez les meilleures faiseuses, et lui montra les jeunes femmes alors à la mode en les lui recommandant comme des modèles à suivre. Aussi l'extérieur provincial de madame de La Baudraye changea-t-il promptement. Lousteau, rencontré par ses amis, reçut des compliments sur sa conquête. Pendant cette saison Étienne produisit peu de littérature, et s'endetta considérablement, quoique la fière Dinah eût employé toutes ses économies à sa toilette, et crût n'avoir pas causé la plus légère dépense à son chéri. Au bout de trois mois, Dinah s'était acclimatée, elle s'était enivrée de musique aux Italiens, elle connaissait les répertoires de tous les théâtres, leurs acteurs, les journaux et les plaisanteries du moment; elle s'était accoutumée à cette vie de continuelles émotions, à ce courant rapide où tout s'oublie. Elle ne tendait plus le cou, ne mettait plus le nez en l'air, comme une statue de l'Étonnement, à propos des continuelles surprises que Paris offre aux étrangers. Elle savait respirer l'air de ce milieu spirituel, animé, fécond, où les gens d'esprit se sentent dans leur élément et qu'ils ne peuvent plus quitter.

Un matin, en lisant les journaux que Lousteau recevait tous, deux lignes lui rappelèrent Sancerre et son passé, deux lignes auxquelles elle n'était pas étrangère et que voici:

«Monsieur le baron de Clagny, Procureur du Roi près le Tribunal de Sancerre, est nommé Substitut du Procureur-général près la Cour royale de Paris.»

—Comme il t'aime, ce vertueux magistrat! dit en souriant le journaliste.

—Pauvre homme! répondit-elle. Que te disais-je? Il me suit.

En ce moment, Étienne et Dinah se trouvaient dans la phase la plus brillante et la plus complète de la passion, à cette période où l'on s'est habitué parfaitement l'un à l'autre, et où néanmoins l'amour conserve de la saveur. On se connaît, mais on ne s'est pas encore compris, on n'a pas repassé dans les mêmes plis de l'âme, on ne s'est pas étudié de manière à savoir, comme plus tard, la pensée, les paroles, le geste à propos des plus grands comme des plus petits événements. On est dans l'enchantement, il n'y a pas eu de collision, de divergences d'opinions, de regards indifférents. Les âmes vont à tout propos du même côté. Aussi, Dinah disait-elle à Lousteau de ces magiques paroles accompagnées d'expressions, de ces regards plus magiques encore que toutes les femmes trouvent alors.

—Tue-moi quand tu ne m'aimeras plus.—Si tu ne m'aimais plus, je crois que je pourrais te tuer et me tuer après.

A ces délicieuses exagérations, Lousteau répondait à Dinah:—Tout ce que je demande à Dieu, c'est de te voir ma constance. Ce sera toi qui m'abandonneras!...

—Mon amour est absolu...

—Absolu, répéta Lousteau. Voyons? Je suis entraîné dans une partie de garçon, je retrouve une de mes anciennes maîtresses, elle se moque de moi; par vanité, je fais l'homme libre, et je ne rentre que le lendemain matin ici... M'aimerais-tu toujours?

—Une femme n'est certaine d'être aimée que quand elle est préférée, et si tu me revenais, si... oh! tu me fais comprendre le bonheur de pardonner une faute à celui qu'on adore...

—Eh! bien, je suis donc aimé pour la première fois de ma vie! s'écriait Lousteau.

—Enfin, tu t'en aperçois! répondait-elle.

Lousteau proposa d'écrire une lettre où chacun d'eux expliquerait les raisons qui l'obligeraient à finir par un suicide; et, avec cette lettre en sa possession, chacun d'eux pourrait tuer sans danger l'infidèle. Malgré leurs paroles échangées, ni l'un ni l'autre ils n'écrivirent leur lettre.

Heureux pour le moment, le journaliste se promettait de bien tromper Dinah quand il en serait las, et de tout sacrifier aux exigences de cette tromperie. Pour lui, madame de La Baudraye était toute une fortune. Néanmoins, il subit un joug. En se mariant ainsi, madame de La Baudraye laissa voir et la noblesse de ses pensées, et cette puissance que donne le respect de soi-même. Dans cette intimité complète, où chacun dépose son masque, la jeune femme conserva de la pudeur, montra sa probité virile et cette force particulière aux ambitions qui faisait la base de son caractère. Aussi Lousteau conçut-il pour elle une involontaire estime. Devenue Parisienne, Dinah fut d'ailleurs supérieure à la plus charmante lorette: elle pouvait être amusante, dire des mots comme Malaga; mais son instruction, les habitudes de son esprit, ses immenses lectures lui permettaient de généraliser son esprit; tandis que les Schontz et les Florine n'exercent le leur que sur un terrain très-circonscrit.

—Il y a chez Dinah, disait Étienne à Bixiou, l'étoffe d'une Ninon et d'une Staël.

—Une femme chez qui l'on trouve une bibliothèque et un sérail est bien dangereuse, répondait le railleur.

Une fois sa grossesse devenue visible, madame de La Baudraye résolut de ne plus quitter son appartement; mais avant de s'y renfermer, de ne plus se promener que dans la campagne, elle voulut assister à la première représentation d'un drame de Nathan. Cette espèce de solennité littéraire occupait les deux mille personnes qui se croient tout Paris. Dinah, qui n'avait jamais vu de première représentation, éprouvait une curiosité bien naturelle. Elle en était d'ailleurs arrivée à un tel degré d'affection pour Lousteau qu'elle se glorifiait de sa faute; elle mettait une force sauvage à heurter le monde, elle voulait le regarder en face sans détourner la tête. Elle fit une toilette ravissante, appropriée à son air souffrant, à la maladive morbidesse de sa figure. Son teint pâli lui donnait une expression distinguée, et ses cheveux noirs en bandeaux faisaient encore ressortir cette pâleur. Ses yeux gris étincelants semblaient plus beaux cernés par la fatigue. Mais une horrible souffrance l'attendait. Par un hasard assez commun, la loge donnée au journaliste, aux premières, était à côté de celle louée par Anna Grossetête. Ces deux amies intimes ne se saluèrent pas, et ne voulurent se reconnaître ni l'une ni l'autre.

Après le premier acte, Lousteau quitta sa loge et y laissa Dinah seule, exposée au feu de tous les regards, à la clarté de tous les lorgnons, tandis que la baronne de Fontaine et la comtesse Marie de Vandenesse, venue avec Anna, reçurent quelques-uns des hommes les plus distingués du grand monde. La solitude où restait Dinah fut un supplice d'autant plus grand, qu'elle ne sut pas se faire une contenance avec sa lorgnette en examinant les loges; elle eut beau prendre une pose noble et pensive, laisser son regard dans le vide, elle se sentait trop le point de mire de tous les yeux; elle ne put cacher sa préoccupation, elle fut un peu provinciale, elle étala son mouchoir, elle fit convulsivement des gestes qu'elle s'était interdits. Enfin, dans l'entr'acte du second au troisième acte, un homme se fit ouvrir la loge de Dinah! Monsieur de Clagny se montra respectueux, mais triste.

—Je suis heureuse de vous voir pour vous exprimer tout le plaisir que m'a causé votre promotion, dit-elle.

—Eh! madame, pour qui suis-je venu à Paris?...

—Comment? dit-elle. Serais-je donc pour quelque chose dans votre nomination?

—Pour tout. Dès que vous n'avez plus habité Sancerre, Sancerre m'est devenu insupportable, j'y mourais...

Dinah tendit la main au Substitut.

—Votre amitié sincère me fait du bien, dit-elle. Je suis dans une situation à choyer mes vrais amis, maintenant je sais quel est leur prix... Je croyais avoir perdu votre estime; mais le témoignage que vous m'en donnez par votre visite me touche plus que vos dix ans d'attachement.

—Vous êtes le sujet de la curiosité de toute la salle, reprit le Substitut. Ah! chère, était-ce là votre rôle? Ne pouviez-vous pas être heureuse et rester honorée?..... Je viens d'entendre dire que vous êtes la maîtresse de monsieur Étienne Lousteau, que vous vivez ensemble maritalement!... Vous avez rompu pour toujours avec la Société, même pour le temps où, si vous épousiez votre amant, vous auriez besoin de cette considération que vous méprisez aujourd'hui... Ne devriez-vous pas être chez vous, avec votre mère qui vous aime assez pour vous couvrir de son égide; au moins les apparences seraient gardées...

—J'ai le tort d'être ici, répondit-elle, voilà tout. J'ai dit adieu sans retour à tous les avantages que le monde accorde aux femmes qui savent accommoder leur bonheur avec les convenances. Mon abnégation est si complète que j'aurais voulu tout abattre autour de moi pour faire de mon amour un vaste désert plein de Dieu, de lui, et de moi.... Nous nous sommes fait l'un à l'autre trop de sacrifices pour ne pas être unis; unis par la honte, si vous voulez, mais indissolublement unis... Je suis heureuse, et si heureuse que je puis vous aimer à mon aise, en ami, vous donner plus de confiance que par le passé; car maintenant il me faut un ami!...

Le magistrat fut vraiment grand et même sublime. A cette déclaration où vibrait l'âme de Dinah, il répondit d'un son de voix déchirant:—Je voudrais aller vous voir afin de savoir si vous êtes aimée... je serais tranquille, votre avenir ne m'effrayerait plus... Votre ami comprendra-t-il la grandeur de vos sacrifices, et y a-t-il de la reconnaissance dans son amour?...

—Venez rue des Martyrs, et vous verrez!

—Oui, j'irai, dit-il. J'ai déjà passé devant la porte sans oser vous demander. Vous ne connaissez pas encore la littérature, reprit-il. Certes, il s'y trouve de glorieuses exceptions; mais ces gens de lettres traînent avec eux des maux inouïs, parmi lesquels je compte en première ligne la publicité qui flétrit tout! Une femme commet une faute avec...

—Un Procureur du Roi, dit la baronne en souriant.

—Eh! bien, après une rupture, il y a quelques ressources, le monde n'a rien su; mais avec un homme plus ou moins célèbre, le public a tout appris. Eh! tenez... quel exemple vous en avez là, sous les yeux. Vous êtes dos à dos avec la comtesse Marie de Vandenesse qui a failli faire les dernières folies pour un homme plus célèbre que Lousteau, pour Nathan, et les voilà séparés à ne pas se reconnaître... Après être allée au bord de l'abîme, la comtesse a été sauvée on ne sait comment, elle n'a quitté ni son mari, ni sa maison; mais comme il s'agissait d'un homme célèbre, on a parlé d'elle pendant tout un hiver. Sans la grande fortune, le grand nom et la position de son mari, sans l'habileté de la conduite de cet homme d'État qui s'est montré, dit-on, excellent pour sa femme, elle eût été perdue: à sa place, toute autre femme n'aurait pu rester honorée comme elle l'est...

—Comment était Sancerre quand vous l'avez quitté? dit madame de La Baudraye pour changer la conversation.

—Monsieur de La Baudraye a dit que votre tardive grossesse exigeait que vos couches se fissent à Paris, et qu'il avait exigé que vous y allassiez pour y avoir les soins des princes de la médecine, répondit le Substitut en devinant bien ce que Dinah voulait savoir. Ainsi, malgré le tapage qu'a fait votre départ, jusqu'à ce soir vous étiez encore dans la légalité.

—Ah! s'écria-t-elle, monsieur de La Baudraye conserve encore des espérances?

—Votre mari, madame a fait comme toujours: il a calculé.

Le magistrat quitta la loge en voyant le journaliste y entrer, et il le salua dignement.

—Tu as plus de succès que la pièce, dit Étienne à Dinah.

Ce court moment de triomphe apporta plus de joie à cette femme qu'elle n'en avait eu pendant toute sa vie en province; mais, en sortant du théâtre, elle était pensive.

—Qu'as-tu, ma Didine? demanda Lousteau.

—Je me demande comment une femme peut dompter le monde?

—Il y a deux manières: être madame de Staël, ou posséder deux cent mille francs de rentes!

—La Société, dit-elle, nous tient par la vanité, par l'envie de paraître... Bah! nous serons philosophes!

Cette soirée fut le dernier éclair de l'aisance trompeuse où madame de La Baudraye vivait depuis son arrivée à Paris. Trois jours après, elle aperçut des nuages sur le front de Lousteau qui tournait dans son jardinet autour du gazon en fumant un cigare. Cette femme, à qui les mœurs du petit La Baudraye avaient communiqué l'habitude et le plaisir de ne jamais rien devoir, apprit que son ménage était sans argent en présence de deux termes de loyer, à la veille enfin d'un commandement! Cette réalité de la vie parisienne entra dans le cœur de Dinah comme une épine; elle se repentit d'avoir entraîné Lousteau dans les dissipations de l'amour. Il est si difficile de passer du plaisir au travail que le bonheur a dévoré plus de poésies que le malheur n'en a fait jaillir en jets lumineux. Heureuse de voir Étienne nonchalant, fumant un cigare après son déjeuner, la figure épanouie, étendu comme un lézard au soleil, jamais Dinah ne se sentit le courage de se faire l'huissier d'une Revue. Elle inventa d'engager, par l'entremise du sieur Migeon, père de Paméla, le peu de bijoux qu'elle possédait, et sur lesquels ma tante, car elle commençait à parler la langue du quartier, lui prêta neuf cents francs. Elle garda trois cents francs pour sa layette, pour les frais de ses couches, et remit joyeusement la somme due à Lousteau qui labourait sillon à sillon, ou si vous voulez, ligne à ligne, une Nouvelle pour une Revue.

—Mon petit chat, lui dit-elle, achève ta Nouvelle sans rien sacrifier à la nécessité, polis ton style, creuse ton sujet. J'ai trop fait la dame, je vais faire la bourgeoise et tenir le ménage.

Depuis quatre mois, Étienne menait Dinah au café Riche dîner dans un cabinet qu'on leur réservait. La femme de province fut épouvantée en apprenant qu'Étienne y devait cinq cents francs pour les derniers quinze jours.

—Comment, nous buvions du vin à six francs la bouteille! une sole normande coûte cent sous!... un petit pain vingt centimes!... s'écria-t-elle en lisant la note que lui tendit le journaliste.

—Mais, être volé par un restaurateur ou par une cuisinière, il y a peu de différence pour nous autres, dit Lousteau.

—Tu vivras comme un prince pour le prix de ton dîner.

Après avoir obtenu du propriétaire une cuisine et deux chambres de domestiques, madame de La Baudraye écrivit deux mots à sa mère en lui demandant du linge et un prêt de mille francs. Elle reçut deux malles de linge, de l'argenterie, deux mille francs par une cuisinière honnête et dévote que sa mère lui envoyait.

Dix jours après la représentation où ils s'étaient rencontrés, monsieur de Clagny vint voir madame de La Baudraye à quatre heures, en sortant du Palais, et il la trouva brodant un petit bonnet. L'aspect de cette femme si fière, si ambitieuse, dont l'esprit était si cultivé, qui trônait si bien dans le château d'Anzy, descendue à des soins de ménage et cousant pour l'enfant à venir, émut le pauvre magistrat qui sortait de la Cour d'Assises. En voyant des piqûres à l'un de ces doigts tournés en fuseau qu'il avait baisés, il comprit que madame de La Baudraye ne faisait pas de cette occupation un jeu de l'amour maternel. Pendant cette première entrevue, le magistrat lut dans l'âme de Dinah. Cette perspicacité chez un homme épris était un effort surhumain. Il devina que Didine voulait se faire le bon génie du journaliste, le mettre dans une noble voie; elle avait conclu des difficultés de la vie matérielle à quelque désordre moral. Entre deux êtres unis par un amour, si vrai d'une part et si bien joué de l'autre, plus d'une confidence s'était échangée en quatre mois. Malgré le soin avec lequel Étienne se drapait, plus d'une parole avait éclairé Dinah sur les antécédents de ce garçon dont le talent fut si comprimé par la misère, si perverti par le mauvais exemple, si contrarié par des difficultés au-dessus de son courage. Il grandira dans l'aisance, s'était-elle dit. Et elle voulait lui donner le bonheur, la sécurité du chez soi, par l'économie et par l'ordre familiers aux gens nés en province. Dinah devint femme de ménage comme elle était devenue poète, par un élan de son âme vers les sommets.

—Son bonheur sera mon absolution.

Cette parole, arrachée par le magistrat à madame de La Baudraye, expliquait l'état actuel des choses. La publicité donnée par Étienne à son triomphe le jour de la première représentation avait assez mis à nu aux yeux du magistrat les intentions du journaliste. Pour Étienne, madame de La Baudraye était, selon une expression anglaise, une assez belle plume à son bonnet. Loin de goûter les charmes d'un amour mystérieux et timide, de cacher à toute la terre un si grand bonheur, il éprouvait une jouissance de parvenu à se parer de la première femme comme il faut qui l'honorait de son amour. Néanmoins le Substitut fut pendant quelque temps la dupe des soins que tout homme prodigue à une femme dans la situation où se trouvait madame de la Baudraye, et que Lousteau rendait charmants par des câlineries particulières aux hommes, dont les manières sont nativement agréables. Il y a des hommes, en effet, qui naissent un peu singes, chez qui l'imitation des plus charmantes choses du sentiment est si naturelle, que le comédien ne se sent plus, et les dispositions naturelles du Sancerrois avaient été très-développées sur le théâtre où jusqu'alors il avait vécu.

Entre le mois d'avril et le mois de juillet, moment où Dinah devait accoucher, elle devina pourquoi Lousteau n'avait pas vaincu la misère: il était paresseux et manquait de volonté. Certainement le cerveau n'obéit qu'à ses propres lois; il ne reconnaît ni les nécessités de la vie, ni les commandements de l'honneur. On ne produit pas une belle œuvre parce qu'une femme expire, ou pour payer des dettes déshonorantes, ou pour nourrir des enfants. Néanmoins il n'existe pas de grands talents sans une grande volonté. Ces deux forces jumelles sont nécessaires à la construction de l'immense édifice d'une gloire. Les hommes d'élite maintiennent leur cerveau dans les conditions de la production, comme jadis un preux avait ses armes toujours en état. Ils domptent la paresse, ils se refusent aux plaisirs énervants, ou n'y cèdent qu'avec une mesure indiquée par l'étendue de leurs facultés: ainsi s'expliquent Scribe, Rossini, Walter Scott, Cuvier, Voltaire, Newton, Buffon, Bayle, Bossuet, Leibnitz, Lope de Véga, Calderon, Boccace, l'Arétin, Aristote, enfin tous les gens qui divertissent, régentent ou conduisent leur époque. La volonté peut et doit être un sujet d'orgueil bien plus que le talent. Si le talent a son germe dans une prédisposition cultivée, le vouloir est une conquête faite à tout moment sur les instincts, sur les goûts domptés, refoulés, sur les fantaisies et les entraves vaincues, sur les difficultés de tout genre héroïquement surmontées.

L'abus du cigare entretenait la paresse de Lousteau. Si le tabac endort le chagrin, il engourdit infailliblement l'énergie. Tout ce que le cigare éteignait au physique, la Critique l'annihilait au moral chez ce garçon si facile au plaisir. La Critique est funeste au critique comme le Pour et le Contre à l'avocat. A ce métier, l'esprit se fausse, l'intelligence perd sa lucidité rectiligne. L'Écrivain n'existe que par des partis pris. Aussi doit-on distinguer deux Critiques, de même que, dans la peinture, on reconnaît l'Art et le Métier. Critiquer à la manière de la plupart des feuilletonistes actuels, c'est exprimer des jugements tels quels d'une façon plus ou moins spirituelle, comme un avocat plaide au Palais les causes les plus contradictoires. Les journalistes bons enfants trouvent toujours un thème à développer dans l'œuvre qu'ils analysent. Ainsi fait, ce métier convient aux esprits paresseux, aux gens dépourvus de la faculté sublime d'imaginer, ou qui, la possédant, n'ont pas le courage de la cultiver. Toute pièce de théâtre, tout livre devient sous leurs plumes un sujet qui ne coûte aucun effort à leur imagination, et dont le compte-rendu s'écrit, ou moqueur ou sérieux, au gré des passions du moment. Quant au jugement, quel qu'il soit, il est toujours justifiable avec l'esprit français qui se prête admirablement au Pour et au Contre. La conscience est si peu consultée, ces bravi tiennent si peu à leur avis, qu'ils vantent dans un foyer de théâtre l'œuvre qu'ils déchirent dans leurs articles. On en a vu passant, au besoin, d'un journal à un autre sans prendre la peine d'objecter que les opinions du nouveau feuilleton doivent être diamétralement opposées à celles de l'ancien. Bien plus, madame de La Baudraye souriait en voyant faire à Lousteau un article dans le sens légitimiste et un article dans le sens dynastique sur un même événement. Elle applaudissait à cette maxime dite par lui:—Nous sommes les Avoués de l'opinion publique!... L'autre Critique est toute une science, elle exige une compréhension complète des œuvres, une vue lucide sur les tendances d'une époque, l'adoption d'un système, une foi dans certains principes; c'est-à-dire une jurisprudence, un rapport, un arrêt. Ce critique devient alors le magistrat des idées, le censeur de son temps, il exerce un sacerdoce; tandis que l'autre est un acrobate qui fait des tours pour gagner sa vie, tant qu'il a des jambes. Entre Claude Vignon et Lousteau, se trouvait la distance qui sépare le Métier de l'Art.

Dinah, dont l'esprit se dérouilla promptement et dont l'intelligence avait de la portée, eut bientôt jugé littérairement son idole. Elle vit Lousteau travaillant au dernier moment, sous les exigences les plus déshonorantes, et lâchant, comme disent les peintres d'une œuvre où manque le faire; mais elle le justifiait en se disant:—C'est un poète! tant elle avait besoin de se justifier à ses propres yeux. En devinant ce secret de la vie littéraire de bien des gens, elle devina que la plume de Lousteau ne serait jamais une ressource. L'amour lui fit alors entreprendre des démarches auxquelles elle ne serait jamais descendue pour elle-même. Elle entama par sa mère des négociations avec son mari pour en obtenir une pension, mais à l'insu de Lousteau dont la délicatesse devait, dans ses idées, être ménagée.

Quelques jours avant la fin de juillet, Dinah froissa de colère la lettre où sa mère lui rapportait la réponse définitive du petit La Baudraye.

«Madame de La Baudraye n'a pas besoin de pension à Paris quand elle a la plus belle existence du monde à son château d'Anzy: qu'elle y vienne!»

Lousteau ramassa la lettre et la lut.

—Je nous vengerai, dit-il à madame de La Baudraye de ce ton sinistre qui plaît tant aux femmes quand on caresse leurs antipathies.

Cinq jours après, Bianchon et Duriau, le célèbre accoucheur, étaient établis chez Lousteau qui, depuis la réponse du petit La Baudraye, étalait son bonheur et faisait du faste à propos de l'accouchement de Dinah. Monsieur de Clagny et madame Piédefer, arrivée en hâte, étaient les parrain et marraine de l'enfant attendu, car le prévoyant magistrat craignit de voir commettre quelque faute grave à Lousteau. Madame de La Baudraye eut un garçon à faire envie aux reines qui veulent un héritier présomptif. Bianchon, accompagné de monsieur de Clagny, alla faire inscrire cet enfant à la Mairie comme fils de monsieur et de madame de La Baudraye, à l'insu d'Étienne qui, de son côté, courait à une imprimerie faire composer ce billet: