Madame la baronne de La Baudraye est heureusement accouchée d'un garçon.

Monsieur Étienne Lousteau a le plaisir de vous en faire part.

La mère et l'enfant se portent bien.

Un premier envoi de soixante billets avait été fait par Lousteau, quand monsieur de Clagny, qui venait savoir des nouvelles de l'accouchée, aperçut la liste des personnes de Sancerre à qui Lousteau se proposait d'envoyer ce curieux billet de faire part, écrite au-dessous des soixante Parisiens qui l'allaient recevoir. Le Substitut saisit la liste et le reste des billets, il les montra d'abord à madame Piédefer en lui disant de ne pas souffrir que Lousteau recommençât cette infâme plaisanterie, et il se jeta dans un cabriolet. Le dévoué magistrat commanda chez le même imprimeur un autre billet ainsi conçu:

Madame la baronne de La Baudraye est heureusement accouchée d'un garçon.

Monsieur le baron Melchior de La Baudraye a l'honneur de vous en faire part.

La mère et l'enfant se portent bien.

Après avoir fait détruire épreuves, composition, tout ce qui pouvait attester l'existence du premier billet, monsieur de Clagny se mit en course pour intercepter les billets partis; il en substitua beaucoup chez les portiers, il obtint la restitution d'une trentaine; enfin, après trois jours de courses, il n'existait plus qu'un seul billet de faire part, celui de Nathan. Le Substitut était revenu cinq fois chez cet homme célèbre sans pouvoir le rencontrer. Quand, après avoir demandé un rendez-vous, monsieur de Clagny fut reçu, l'anecdote du billet de faire part avait couru dans Paris; les uns la prenaient pour une de ces spirituelles calomnies, espèce de plaie à laquelle sont sujettes toutes les réputations, même les éphémères; les autres affirmaient avoir lu le billet et l'avoir rendu à un ami de la famille La Baudraye; beaucoup de gens déblatéraient contre l'immoralité des journalistes, en sorte que le dernier billet existant était devenu comme une curiosité. Florine, avec qui Nathan vivait, l'avait montré timbré de la poste, affranchi par la poste, et portant l'adresse écrite par Étienne. Aussi, quand le Substitut eut parlé du billet de faire part, Nathan se mit-il à sourire.

—Vous rendre ce monument d'étourderie et d'enfantillage? s'écria-t-il. Cet autographe est une de ces armes dont ne doit pas se priver un athlète dans le cirque. Ce billet prouve que Lousteau manque de cœur, de bon goût, de dignité, qu'il ne connaît ni le monde, ni la morale publique, qu'il s'insulte lui-même quand il ne sait plus qui insulter... Il n'y a que le fils d'un bourgeois venu de Sancerre pour être un poète et qui devient le bravo de la première Revue venue, qui puisse envoyer un pareil billet de faire part! Convenez-en? ceci, monsieur, est une pièce nécessaire aux archives de notre époque... Aujourd'hui Lousteau me caresse, demain il pourra demander ma tête... Ah! pardon de cette plaisanterie, je ne pensais pas que vous êtes Substitut. J'ai eu dans le cœur une passion pour une grande dame, et aussi supérieure à madame de La Baudraye que votre délicatesse, à vous, monsieur, est au-dessus de la gaminerie de Lousteau; mais je serais mort avant d'avoir prononcé son nom... Quelques mois de ses gentillesses et de minauderies m'ont coûté cent mille francs et mon avenir; mais je ne les trouve pas trop chèrement payés!... Et je ne me suis jamais plaint!... Que les femmes trahissent le secret de leur passion, c'est leur dernière offrande à l'amour; mais que ce soit nous... il faut être bien Lousteau pour ça! Non, pour mille écus je ne donnerais pas ce papier.

—Monsieur, dit enfin le magistrat après une lutte oratoire d'une demi-heure, j'ai vu à ce sujet quinze ou seize littérateurs, et vous seriez le seul inaccessible à des sentiments d'honneur?... Il ne s'agit pas ici d'Étienne Lousteau, mais d'une femme et d'un enfant qui l'un et l'autre ignorent le tort qu'on leur fait dans leur fortune, dans leur avenir, dans leur honneur. Qui sait, monsieur, si vous ne serez pas obligé de demander à la justice quelque bienveillance pour un ami, pour une personne à l'honneur de laquelle vous tiendrez plus qu'au vôtre? la justice pourra se souvenir que vous avez été impitoyable... Un homme comme vous peut-il hésiter? dit le magistrat.

—J'ai voulu vous faire sentir tout le prix de mon sacrifice, répondit alors Nathan qui livra le billet en pensant à la position du magistrat et acceptant cette espèce de marché.

Quand la sottise du journaliste eut été réparée, monsieur de Clagny vint lui faire une semonce en présence de madame Piédefer; mais il trouva Lousteau très-irrité de ces démarches.

—Ce que je faisais, monsieur, répondit Étienne, était fait avec intention. Monsieur de La Baudraye a soixante mille francs de rentes, et refuse une pension à sa femme; je voulais lui faire sentir que j'étais le maître de cet enfant.

—Eh! monsieur, je vous ai bien deviné, répondit le magistrat. Aussi me suis-je empressé de recevoir le parrainage du petit Melchior, il est inscrit à l'État-Civil comme fils du baron et de la baronne de La Baudraye, et, si vous avez des entrailles de père, vous devez être joyeux de savoir cet enfant héritier d'un des plus beaux majorats de France.

—Eh! monsieur, la mère doit-elle mourir de faim?

—Soyez tranquille, monsieur, dit amèrement le magistrat qui avait fait sortir du cœur de Lousteau l'expression du sentiment dont la preuve était depuis si long-temps attendue, je me charge de cette négociation avec monsieur de La Baudraye.

Et monsieur de Clagny sortit la mort dans le cœur: Dinah, son idole, était aimée par intérêt! N'ouvrirait-elle pas les yeux trop tard?—Pauvre femme! se disait le magistrat en s'en allant.

Rendons-lui cette justice, car à qui la rendrait-on si ce n'est à un Substitut? il aimait trop sincèrement Dinah pour voir dans l'avilissement de cette femme un moyen d'en triompher un jour, il était tout compassion, tout dévouement: il aimait.

Les soins exigés pour la nourriture de l'enfant, les cris de l'enfant, le repos nécessaire à la mère pendant les premiers jours, la présence de madame Piédefer, tout conspirait si bien contre les travaux littéraires, que Lousteau s'installa dans les trois chambres louées au premier étage pour la vieille dévote. Le journaliste obligé d'aller aux premières représentations sans Dinah, et séparé d'elle la plupart du temps, trouva je ne sais quel attrait dans l'exercice de sa liberté. Plus d'une fois il se laissa prendre sous le bras et entraîner dans une joyeuse partie. Plus d'une fois, il se retrouva chez la lorette d'un ami dans le milieu de la Bohême. Il revoyait des femmes d'une jeunesse éclatante, mises splendidement, et à qui l'économie apparaissait comme une négation de leur jeunesse et de leur pouvoir. Dinah, malgré la beauté merveilleuse qu'elle montra dès son troisième mois de nourriture, ne pouvait soutenir la comparaison avec ces fleurs sitôt fanées, mais si belles pendant le moment où elles vivent les pieds dans l'opulence. Néanmoins la vie de ménage eut de grands attraits pour Étienne. En trois mois, la mère et la fille, aidées par la cuisinière venue de Sancerre et par la petite Paméla, donnèrent à l'appartement un aspect tout nouveau. Le journaliste y trouva son déjeuner, son dîner servis avec une sorte de luxe. Dinah, belle et bien mise, avait soin de prévenir les goûts de son cher Étienne, qui se sentit le roi du logis où tout jusqu'à l'enfant fut subordonné, pour ainsi dire, à son égoïsme. La tendresse de Dinah éclatait dans les plus petites choses, il fut donc impossible à Lousteau de ne pas lui continuer les charmantes tromperies de sa passion feinte. Cependant Dinah prévit dans la vie extérieure où Lousteau se laissait engager, une cause de ruine et pour son amour et pour le ménage. Après dix mois de nourriture, elle sevra son fils, remit sa mère dans l'appartement d'Étienne, et rétablit cette intimité qui lie indissolublement un homme à une femme quand une femme est aimante et spirituelle. Un des traits les plus saillants de la Nouvelle due à Benjamin Constant, et l'une des explications de l'abandon d'Ellénore est ce défaut d'intimité journalière ou nocturne, si vous voulez, entre elle et Adolphe. Chacun des deux amants a son chez soi, l'un et l'autre ont obéi au monde, ils ont gardé les apparences. Ellénore, périodiquement quittée, est obligée à d'énormes travaux de tendresse pour chasser les pensées de liberté qui saisissent Adolphe au dehors. Le perpétuel échange des regards et des pensées dans la vie en commun donne de telles armes aux femmes que, pour les abandonner, un homme doit objecter des raisons majeures qu'elles ne fournissent jamais tant qu'elles aiment.

Ce fut tout une nouvelle période et pour Étienne et pour Dinah. Dinah voulut être nécessaire, elle voulut rendre de l'énergie à cet homme dont la faiblesse lui souriait, elle y voyait des garanties. Elle lui trouva des sujets, elle lui en dessina les canevas; et, au besoin, elle lui écrivit des chapitres entiers. Elle rajeunit les veines de ce talent à l'agonie par un sang frais, elle lui donna ses idées, ses jugements; enfin, elle fit deux livres qui eurent du succès. Plus d'une fois elle sauva l'amour-propre d'Étienne au désespoir de se sentir sans idées, en lui dictant, lui corrigeant, ou lui finissant ses feuilletons. Le secret de cette collaboration fut inviolablement gardé: madame Piédefer n'en sut rien. Ce galvanisme moral fut récompensé par un surcroît de recettes qui permit au ménage de bien vivre jusqu'à la fin de l'année 1838. Lousteau s'habituait à voir sa besogne faite par Dinah, et il la payait comme dit le peuple dans son langage énergique, en monnaie de singe. Ces dépenses du dévouement deviennent un trésor auquel les âmes généreuses s'attachent. Il y eut un moment où Lousteau coûtait trop à Dinah pour qu'elle pût jamais renoncer à lui. Mais elle eut une seconde grossesse. L'année fut terrible à passer. Malgré les soins des deux femmes, Lousteau contracta des dettes; il excéda ses forces pour les payer par son travail pendant les couches de Dinah qui le trouva héroïque, tant elle le connaissait bien! Après cet effort, épouvanté d'avoir deux femmes, deux enfants, deux domestiques, il se regarda comme incapable de lutter avec sa plume pour soutenir une famille, quand lui seul n'avait pu vivre. Il laissa donc les choses aller à l'aventure. Ce féroce calculateur outra la comédie de l'amour chez lui pour avoir au dehors plus de liberté. La fière Dinah soutint le fardeau de cette existence à elle seule. Cette pensée: il m'aime! lui donna des forces surhumaines. Elle travailla comme travaillent les plus vigoureux talents de cette époque. Au risque de perdre sa fraîcheur et sa santé, Didine fut pour Lousteau ce que fut mademoiselle Delachaux pour Gardane dans le magnifique conte vrai de Diderot. Mais en se sacrifiant elle-même, elle commit la faute sublime de sacrifier sa toilette; elle fit reteindre ses robes, elle ne porta plus que du noir.

—Elle pua le noir, comme disait Malaga qui se moquait beaucoup de Lousteau.

Vers la fin de l'année 1839, Étienne, à l'instar de Louis XV, en était arrivé, par d'insensibles capitulations de conscience, à établir une distinction entre sa bourse et celle de son ménage, comme Louis XV distinguait entre son trésor secret et sa cassette. Le misérable trompa Dinah sur le montant des recettes. En s'apercevant de ces lâchetés, madame de La Baudraye eut d'atroces souffrances de jalousie. Elle voulut mener de front la vie du monde et la vie littéraire, elle accompagna le journaliste à toutes les premières représentations, et surprit chez lui des mouvements d'amour-propre offensé. Le noir de la toilette déteignait sur lui, rembrunissait sa physionomie, et le rendait parfois brutal. Jouant, dans son ménage, le rôle de la femme, il en eut les féroces exigences: il reprochait à Dinah le peu de fraîcheur de sa mise, tout en profitant de ce sacrifice qui coûte tant à une maîtresse; absolument comme une femme qui, après vous avoir ordonné de passer par un égout pour lui sauver l'honneur, vous dit:—Je n'aime pas la boue! quand vous en sortez.

Dinah ramassa les guides jusqu'alors assez flottantes de la domination que toutes les femmes spirituelles exercent sur les gens sans volonté; mais à cette manœuvre elle perdit beaucoup de son lustre moral: les soupçons qu'elle laissa voir attirent aux femmes des querelles où le manque de respect commence, parce qu'elles descendent elles-mêmes de la hauteur à laquelle elles se sont primitivement placées. Puis elle fit des concessions. Ainsi Lousteau put recevoir plusieurs de ses amis, Nathan, Bixiou, Blondet, Finot dont les manières, les discours, le contact étaient dépravants. On essaya de persuader à madame de La Baudraye que ses principes, ses répugnances étaient un reste de pruderie provinciale. Enfin on lui prêcha le code de la supériorité féminine. Bientôt sa jalousie donna des armes contre elle. Au carnaval de 1840, elle se déguisait, allait au bal de l'Opéra, faisait quelques soupers afin de suivre Étienne dans tous ses amusements.

Le jour de la Mi-Carême, ou plutôt le lendemain, à huit heures du matin, Dinah déguisée arrivait du bal pour se coucher. Elle était allée épier Lousteau qui, la croyant malade, avait disposé de sa mi-carême en faveur de Fanny Beaupré. Le journaliste prévenu par un ami, s'était comporté de manière à tromper la pauvre femme, qui ne demandait pas mieux que d'être trompée. En descendant de sa citadine, Dinah rencontra monsieur de La Baudraye, à qui le portier la désigna. Le petit vieillard dit froidement à sa femme en la prenant par le bras:—Est-ce vous, madame?...

Cette apparition du pouvoir conjugal devant lequel elle se trouvait si petite, et surtout ce mot glaça presque le cœur à cette pauvre créature surprise en débardeur. Pour mieux échapper à l'attention d'Étienne, elle avait pris le déguisement sous lequel il ne la chercherait point. Elle profita de ce qu'elle était encore masquée pour se sauver sans répondre, alla se déshabiller, et monta chez sa mère où l'attendait monsieur de La Baudraye. Malgré son air digne, elle rougit en présence du petit vieillard.

—Que voulez-vous de moi, monsieur? dit-elle. Ne sommes-nous pas à jamais séparés?...

—De fait, oui, répondit monsieur de La Baudraye; mais légalement, non...

Madame Piédefer faisait des signes à sa fille que Dinah finit par apercevoir.

—Il n'y a que vos intérêts qui puissent vous amener ici, dit-elle avec amertume.

—Nos intérêts, répondit froidement le petit homme, car nous avons des enfants... Votre oncle Silas Piédefer est mort à New-York, où, après avoir fait et perdu plusieurs fortunes dans divers pays, il a fini par laisser quelque chose comme sept à huit cent mille francs, on dit douze cent mille francs; mais il s'agit de réaliser des marchandises... Je suis le chef de la communauté, j'exerce vos droits.

—Oh! s'écria Dinah, en tout ce qui concerne les affaires, je n'ai de confiance qu'en monsieur de Clagny; il connaît les lois, entendez-vous avec lui; ce qui sera fait par lui sera bien fait.

—Je n'ai pas besoin de monsieur de Clagny, dit monsieur de La Baudraye, pour vous retirer mes enfants...

—Vos enfants! s'écria Dinah, vos enfants à qui vous n'avez pas envoyé une obole! vos enfants!...

Elle n'ajouta rien qu'un immense éclat de rire; mais l'impassibilité du petit La Baudraye jeta de la glace sur cette explosion.

—Madame votre mère vient de me les montrer, ils sont charmants, je ne veux pas me séparer d'eux, et je les emmène à notre château d'Anzy, dit monsieur de La Baudraye, quand ce ne serait que pour leur éviter de voir leur mère déguisée comme se déguisent les...

—Assez! dit impérieusement madame de La Baudraye. Que vouliez-vous de moi en venant ici?...

—Une procuration pour recueillir la succession de notre oncle Silas...

Dinah prit une plume, écrivit deux mots à monsieur de Clagny et dit à son mari de revenir le soir. A cinq heures, l'Avocat-Général, monsieur de Clagny avait eu de l'avancement, éclaira madame de La Baudraye sur sa position; mais il se chargea de la régulariser en faisant un compromis avec le petit vieillard, que l'avarice avait amené. Monsieur de La Baudraye, à qui la procuration de sa femme était nécessaire pour agir à sa guise, l'acheta par les concessions suivantes: il s'engagea d'abord à faire à sa femme une pension de dix mille francs tant qu'il lui conviendrait, fut-il dit dans l'acte, de vivre à Paris; mais, à mesure que les enfants atteindraient à l'âge de six ans, ils seraient remis à monsieur de La Baudraye. Enfin le magistrat obtint le paiement préalable d'une année de la pension. Le petit La Baudraye vint dire adieu galamment à sa femme et à ses enfants, il se montra vêtu d'un petit paletot blanc en caoutchouc. Il était si ferme sur ses jambes et si semblable au La Baudraye de 1836, que Dinah désespéra d'enterrer jamais ce terrible nain.

Du jardin où il fumait un cigare, le journaliste vit monsieur de la Baudraye pendant le temps que cet insecte mit à traverser la cour; mais ce fut assez pour Lousteau: il lui parut évident que le petit homme avait voulu détruire toutes les espérances que sa mort pouvait inspirer à sa femme. Cette scène si rapide changea beaucoup les dispositions de son cœur et de son esprit. En fumant un second cigare, il se mit à réfléchir à sa position. La vie en commun qu'il menait avec la baronne de La Baudraye lui avait jusqu'à présent coûté tout autant d'argent qu'à elle. Pour se servir d'une expression commerciale, les comptes se balançaient à la rigueur. Eu égard à son peu de fortune, à la peine avec laquelle il gagnait son argent, Lousteau se regardait moralement comme le créancier. Assurément, l'heure était favorable pour quitter cette femme. Fatigué de jouer depuis environ trois ans une comédie qui ne devient jamais une habitude, il déguisait perpétuellement son ennui. Ce garçon, habitué à ne rien dissimuler, s'imposait au logis un sourire semblable à celui du débiteur devant son créancier. Cette obligation lui devenait de jour en jour plus pénible. Jusqu'alors l'intérêt immense que présentait l'avenir lui avait donné des forces; mais quand il vit le petit La Baudraye partant aussi lestement pour les États-Unis que s'il s'agissait d'aller à Rouen par les bateaux à vapeur, il ne crut plus à l'avenir. Il rentra du jardin dans le salon élégant où Dinah venait de recevoir les adieux de son mari.

—Étienne, dit madame de La Baudraye, sais-tu ce que mon seigneur et maître vient de me proposer? Dans le cas où il me plairait d'habiter Anzy pendant son absence, il a donné ses ordres, et il espère que les bons conseils de ma mère me décideront à y revenir avec mes enfants...

—Le conseil est excellent, répondit sèchement Lousteau qui connaissait assez Dinah pour savoir la réponse passionnée qu'elle mendiait d'ailleurs par un regard.

Ce ton, l'accent, le regard indifférent, tout frappa si durement cette femme qui vivait uniquement par son amour, qu'elle laissa couler de ses yeux le long de ses joues deux grosses larmes sans répondre, et Lousteau ne s'en aperçut qu'au moment où elle prit son mouchoir pour essuyer ces deux perles de douleur.

—Qu'as-tu, Didine? reprit-il atteint au cœur par cette vivacité de sensitive.

—Au moment où je m'applaudissais d'avoir conquis à jamais notre liberté, dit-elle,—au prix de ma fortune!—en vendant—ce qu'une mère a de plus précieux—ses enfants!...—car il me les prend à l'âge de six ans—et, pour les voir, il faudra retourner à Sancerre!—un supplice!—ah! mon Dieu! qu'ai-je fait!

Lousteau se mit aux genoux de Dinah et lui baisa les mains en lui prodiguant ses plus caressantes chatteries.

—Tu ne me comprends pas, dit-il. Je me juge, et ne vaux pas tous ces sacrifices, mon cher ange. Je suis, littérairement parlant, un homme très-secondaire. Le jour où je ne pourrai plus faire la parade au bas d'un journal, les entrepreneurs de feuilles publiques me laisseront là, comme une vieille pantoufle qu'on jette au coin de la borne. Penses-y? nous autres danseurs de corde, nous n'avons pas de pension de retraite! Il se trouverait trop de gens de talent à pensionner, si l'État entrait dans cette voie de bienfaisance! J'ai quarante-deux ans, je suis devenu paresseux comme une marmotte. Je le sens: mon amour (il lui baisa bien tendrement la main) ne peut que te devenir funeste. J'ai vécu, tu le sais, à vingt-deux ans avec Florine; mais ce qui s'excuse au jeune âge, ce qui semble alors joli, charmant, est déshonorant à quarante ans. Jusqu'à présent, nous avons partagé le fardeau de notre existence, elle n'est pas belle depuis dix-huit mois. Par dévouement pour moi, tu vas mise tout en noir, ce qui ne me fait pas honneur...

Dinah fit un de ces magnifiques mouvements d'épaule qui valent tous les discours du monde...

—Oui, dit Étienne en continuant, je le sais, tu sacrifies tout à mes goûts, même ta beauté. Et moi, le cœur usé dans les luttes, l'âme pleine de pressentiments mauvais sur mon avenir, je ne récompense pas ton suave amour par un amour égal. Nous avons été très-heureux, sans nuages, pendant long-temps... Eh! bien, je ne veux pas voir mal finir un si beau poème, ai-je tort?...

Madame de La Baudraye aimait tant Étienne, que cette sagesse digne de monsieur de Clagny lui fit plaisir, et sécha ses larmes.

—Il m'aime donc pour moi! se dit-elle en le regardant avec un sourire dans les yeux.

Après ces quatre années d'intimité, l'amour de cette femme avait fini par réunir toutes les nuances découvertes par notre esprit d'analyse et que la société moderne a créées; un des hommes les plus remarquables de ce temps, dont la perte récente afflige encore les lettres, Beyle (Stendhal) les a, le premier, parfaitement caractérisées. Lousteau produisait sur Dinah cette vive commotion, explicable par le magnétisme, qui met en désarroi les forces de l'âme, de l'esprit et du corps, qui détruit tout principe de résistance chez les femmes. Un regard de Lousteau, sa main posée sur celle de Dinah la rendaient tout obéissance. Une parole douce, un sourire de cet homme fleurissaient l'âme de cette pauvre femme, émue ou attristée par la caresse ou par la froideur de ses yeux. Lorsqu'elle lui donnait le bras en marchant à son pas, dans la rue ou sur le boulevard, elle était si bien fondue en lui qu'elle perdait la conscience de son moi. Charmée par l'esprit, magnétisée par les manières de ce garçon, elle ne voyait que de légers défauts dans ses vices. Elle aimait les bouffées de cigare que le vent lui apportait du jardin dans la chambre, elle allait les respirer, elle n'en faisait pas une grimace, elle se cachait pour en jouir. Elle haïssait le libraire ou le directeur du journal qui refusait à Lousteau de l'argent en objectant l'énormité des avances déjà faites. Elle allait jusqu'à comprendre que ce bohémien écrivît une nouvelle dont le prix était à recevoir, au lieu de la donner en paiement de l'argent reçu. Tel est sans doute le véritable amour, il comprend toutes les manières d'aimer: amour de cœur, amour de tête, amour-passion, amour-caprice, amour-goût, selon les définitions de Beyle. Didine aimait tant, qu'en certains moments où son sens critique, si juste, si continuellement exercé depuis son séjour à Paris, lui faisait voir clair dans l'âme de Lousteau, la sensation l'emportait sur la raison, et lui suggérait des excuses.

—Et moi, lui répondit-elle, que suis-je? une femme qui s'est mise en dehors du monde. Quand je manque à l'honneur des femmes, pourquoi ne me sacrifierais-tu pas un peu de l'honneur des hommes? Est-ce que nous ne vivons pas en dehors des conventions sociales? Pourquoi ne pas accepter de moi ce que Nathan accepte de Florine? nous compterons quand nous nous quitterons, et... tu sais!... la mort seule nous séparera. Ton honneur, Étienne, c'est ma félicité; comme le mien est ma constance et ton bonheur. Si je ne te rends pas heureux, tout est dit. Si je te donne une peine, condamne-moi. Nos dettes sont payées, nous avons dix mille francs de rentes, et nous gagnerons bien, à nous deux, huit mille francs par an... Je ferai du théâtre! Avec quinze cents francs par mois, ne serons-nous pas aussi riches que les Rostchild? Sois tranquille. Maintenant j'aurai des toilettes délicieuses, je te donnerai tous les jours des plaisirs de vanité comme le jour de la première représentation de Nathan...

—Et ta mère qui va tous les jours à la messe, qui veut t'amener un prêtre et te faire renoncer à ton genre de vie.

—Chacun son vice. Tu fumes, elle me prêche, pauvre femme! mais elle a soin des enfants, elle les mène promener, elle est d'un dévouement absolu, elle m'idolâtre; veux-tu l'empêcher de pleurer?...

—Que dira-t-on de moi?...

—Mais nous ne vivons pas pour le monde! s'écria-t-elle en relevant Étienne et le faisant asseoir près d'elle. D'ailleurs, nous serons un jour mariés... nous avons pour nous les chances de mer...

—Je n'y pensais pas, s'écria naïvement Lousteau qui se dit en lui-même: Il sera toujours temps de rompre au retour du petit La Baudraye.

A compter de cette journée, Lousteau vécut luxueusement, Dinah pouvait lutter, aux premières représentations, avec les femmes les mieux mises de Paris. Caressé par ce bonheur intérieur, Lousteau jouait avec ses amis, par fatuité, le personnage d'un homme excédé, ennuyé, ruiné par madame de La Baudraye.

—Oh! combien j'aimerais l'ami qui me délivrerait de Dinah! Mais personne n'y réussirait! disait-il, elle m'aime à se jeter par la fenêtre si je le lui disais.

Le drôle se faisait plaindre, il prenait des précautions contre la jalousie de Dinah, quand il acceptait une partie. Enfin il commettait des infidélités sans vergogne. Quand monsieur de Clagny, vraiment désespéré de voir Dinah dans une situation si déshonorante, quand elle pouvait être si riche, si haut placée et au moment où ses primitives ambitions allaient être accomplies, arriva lui dire:—On vous trompe! Elle répondit:—Je le sais!

Le magistrat resta stupide. Il retrouva la parole pour faire une observation.

—M'aimez-vous encore? lui demanda madame de La Baudraye en l'interrompant au premier mot.

—A me perdre pour vous... s'écria-t-il en se dressant sur ses pieds.

Les yeux de ce pauvre homme devinrent comme des torches, il trembla comme une feuille, il sentit son larynx immobile, ses cheveux frémirent dans leurs racines, il crut au bonheur d'être pris par son idole comme un vengeur, et ce pis-aller le rendit presque fou de joie.

—De quoi vous étonnez-vous? lui dit-elle en le faisant rasseoir, voilà comment je l'aime.

Le magistrat comprit alors cet argument ad hominem! Et il eut des larmes dans les yeux, lui qui venait de faire condamner un homme à mort! La satiété de Lousteau, cet horrible dénoûment du concubinage, s'était trahie en mille petites choses qui sont comme des grains de sable jetés aux vitres du pavillon magique où l'on rêve quand on aime. Ces grains de sable, qui deviennent des cailloux, Dinah ne les avait vus que quand ils avaient eu la grosseur d'une pierre. Madame de La Baudraye avait fini par bien juger Lousteau.

—C'est, disait-elle à sa mère, un poète sans aucune défense contre le malheur, lâche par paresse et non par défaut de cœur, un peu trop complaisant à la volupté; enfin, c'est un chat qu'on ne peut pas haïr. Que deviendrait-il sans moi? J'ai empêché son mariage, il n'a plus d'avenir. Son talent périrait dans la misère.

—Oh! ma Dinah! s'écria madame Piédefer, dans quel enfer vis-tu?... Quel est le sentiment qui te donnera les forces de persister...

—Je serai sa mère! avait-elle dit.

Il est des positions horribles où l'on ne prend de parti qu'au moment où nos amis s'aperçoivent de notre déshonneur. On transige avec soi-même, tant qu'on échappe à un censeur qui vient faire le Procureur du Roi. Monsieur de Clagny, maladroit comme un patito, venait de se faire le bourreau de Dinah!

—Je serai, pour conserver mon amour, ce que madame de Pompadour fut pour garder le pouvoir, se dit-elle quand monsieur de Clagny fut parti.

Cette parole dit assez que son amour devenait lourd à porter, et qu'il allait être un travail au lieu d'être un plaisir.

Le nouveau rôle adopté par Dinah était horriblement douloureux, mais Lousteau ne le rendit pas facile à jouer. En sa qualité de bon enfant, quand il voulait sortir après dîner, il jouait de petites scènes d'amitié ravissantes, il disait à Dinah des mots vraiment pleins de tendresse, il prenait son compagnon par la chaîne, et quand il l'en avait meurtrie dans les meurtrissures, le royal ingrat disait:—T'ai-je fait mal?

Ces menteuses caresses, ces déguisements eurent quelquefois des suites déshonorantes pour Dinah qui croyait à des retours de tendresse. Hélas! la mère cédait avec une honteuse facilité la place à Didine. Elle se sentit comme un jouet entre les mains de cet homme, et elle finit par se dire:—Eh! bien, je veux être son jouet! en y trouvant des plaisirs aigus, des jouissances de damné.

Quand cette femme d'un esprit si viril, se jeta par la pensée dans la solitude, elle sentit son courage défaillir. Elle préféra les supplices prévus, inévitables de cette intimité féroce, à la privation de jouissances d'autant plus exquises qu'elles naissaient au milieu de remords, de luttes épouvantables avec elle-même, de non qui se changeaient en oui! Ce fut à tout moment la goutte d'eau saumâtre trouvée dans le désert, bue avec plus de délices que le voyageur n'en goûte à savourer les meilleurs vins à la table d'un prince. Quand Dinah se disait à minuit:—Rentrera-t-il, ne rentrera-t-il pas? elle ne renaissait qu'au bruit connu des bottes d'Étienne, elle reconnaissait sa manière de sonner. Souvent elle essayait des voluptés comme d'un frein, elle se plaisait à lutter avec ses rivales, à ne leur rien laisser dans ce cœur rassasié. Combien de fois joua-t-elle la tragédie du Dernier Jour d'un Condamné, se disant:—Demain, nous nous quitterons! Et combien de fois un mot, un regard, une caresse empreinte de naïveté la fit-elle retomber dans l'amour? Ce fut souvent terrible! elle tourna plus d'une fois autour du suicide en tournant autour de ce gazon parisien d'où s'élevaient des fleurs pâles!... Elle n'avait pas, enfin, épuisé l'immense trésor de dévouement et d'amour que les femmes aimantes ont dans le cœur. Adolphe était sa Bible, elle l'étudiait; car, par-dessus toutes choses, elle ne voulait pas être Ellénore. Elle évita les larmes, se garda de toutes les amertumes si savamment décrites par le critique auquel on doit l'analyse de cette œuvre poignante, et dont la glose paraissait à Dinah presque supérieure au livre. Aussi relisait-elle souvent le magnifique article du seul critique qu'ait eu la Revue des Deux-Mondes, et qui se trouve en tête de la nouvelle édition d'Adolphe.

—«Non, se disait-elle en en répétant les fatales paroles, non, je ne donnerai pas à mes prières la forme du commandement, je ne m'empresserai pas aux larmes comme à une vengeance, je ne jugerai pas les actions que j'approuvais autrefois sans contrôle, je n'attacherai point un œil curieux à ses pas; s'il s'échappe, au retour il ne trouvera pas une bouche impérieuse, dont le baiser soit un ordre sans réplique. Non! mon silence ne sera pas une plainte, et ma parole ne sera pas une querelle!...» Je ne serai pas vulgaire, se disait-elle en posant sur sa table le petit volume jaune qui déjà lui avait valu ce mot de Lousteau:—Tiens? tu lis Adolphe!... N'eussé-je qu'un jour où il reconnaîtra ma valeur et où il se dira: Jamais la victime n'a crié! ce serait assez! D'ailleurs, les autres n'auront que des moments, et moi j'aurai toute sa vie!

En se croyant autorisé par la conduite de sa femme à la punir au tribunal domestique, monsieur de La Baudraye eut la délicatesse de la voler pour achever sa grande entreprise de la mise en culture des douze cents hectares de brandes, à laquelle, depuis 1836, il consacrait ses revenus en vivant comme un rat. Il manipula si bien les valeurs laissées par monsieur Silas Piédefer, qu'il put réduire la liquidation authentique à huit cent mille francs, tout en en rapportant douze cent mille. Il n'annonça point son retour à sa femme; mais, pendant qu'elle souffrait des maux inouïs, il bâtissait des fermes, il creusait des fossés, il plantait des arbres, il se livrait à des défrichements audacieux qui le firent regarder comme un des agronomes les plus distingués du Berry. Les quatre cent mille francs, pris à sa femme, passèrent en trois ans à cette opération, et la terre d'Anzy dut, dans un temps donné, rapporter soixante-douze mille francs de rentes, nets d'impôts. Quant aux huit cent mille francs, il en fit emploi en quatre et demi pour cent, à quatre-vingts francs, grâce à la crise financière due au Ministère dit du Premier Mars. En procurant ainsi quarante-huit mille francs de rentes à sa femme, il se regarda comme quitte envers elle. Ne pouvait-il pas lui représenter les douze cent mille francs le jour où le quatre et demi dépasserait cent francs. Son importance ne fut plus primée à Sancerre que par celle du plus riche propriétaire foncier de France dont il se faisait le rival. Il se voyait cent quarante mille francs de rente, dont quatre-vingt-dix en fonds de terres formant son majorat. Après avoir calculé qu'à part ses revenus, il payait dix mille francs d'impôts, trois mille francs de frais, dix mille francs à sa femme et douze cents à sa belle-mère, il disait en pleine Société Littéraire:—On prétend que je suis un avare, que je ne dépense rien, ma dépense monte encore à vingt-six mille cinq cents francs par an. Et je vais avoir à payer l'éducation de mes deux enfants! ça ne fait peut-être pas plaisir aux Milaud de Nevers, mais la seconde maison de La Baudraye aura peut-être une aussi belle carrière que la première. J'irai vraisemblablement à Paris, solliciter du Roi des Français le titre de comte (monsieur Roy est comte), cela fera plaisir à ma femme d'être appelée madame la comtesse.

Cela fut dit d'un si beau sang-froid, que personne n'osa se moquer de ce petit homme. Le Président Boirouge seul lui répondit:—A votre place, je ne me croirais heureux que si j'avais une fille...

—Mais, dit le baron, j'irai bientôt à Paris...

Au commencement de l'année 1841, madame de La Baudraye, en se sentant toujours prise comme pis-aller, en était revenue à s'immoler au bien-être de Lousteau: elle avait repris les vêtements noirs; mais elle arborait cette fois un deuil, car ses plaisirs se changeaient en remords. Elle avait trop souvent honte d'elle-même pour ne pas sentir parfois la pesanteur de sa chaîne, et sa mère la surprit en ces moments de réflexion profonde où la vision de l'avenir plonge les malheureux dans une sorte de torpeur. Madame Piédefer, conseillée par son confesseur, épiait le moment de lassitude que ce prêtre lui prédisait devoir arriver, et sa voix plaidait alors pour les enfants. Elle se contentait de demander une séparation de domicile sans exiger une séparation de cœur.

Dans la nature, ces sortes de situations violentes ne se terminent pas, comme dans les livres, par la mort ou par des catastrophes habilement arrangées; elles finissent beaucoup moins poétiquement par le dégoût, par la flétrissure de toutes les fleurs de l'âme, par la vulgarité des habitudes, mais très-souvent aussi par une autre passion qui dépouille une femme de cet intérêt dont on les entoure traditionnellement. Or, quand le bon sens, la loi des convenances sociales, l'intérêt de famille, tous les éléments de ce qu'on appelait la morale publique sous la Restauration, en haine du mot Religion catholique, fut appuyé par le sentiment de blessures un peu trop vives; quand la lassitude du dévouement arriva presque à la défaillance, et que, dans cette situation, un coup par trop violent, une de ces lâchetés que les hommes ne laissent voir qu'à des femmes dont ils se croient toujours maîtres, met le comble au dégoût, au désenchantement, l'heure est arrivée pour l'ami qui poursuit la guérison. Madame Piédefer eut donc peu de chose à faire pour détacher la taie aux yeux de sa fille. Elle envoya chercher l'Avocat-Général. Monsieur de Clagny acheva l'œuvre en affirmant à madame de La Baudraye que, si elle renonçait à vivre avec Étienne, son mari lui laisserait ses enfants, lui permettrait d'habiter Paris et lui rendrait la disposition de ses propres.

—Quelle existence! dit-il. En usant de précautions, avec l'aide de personnes pieuses et charitables, vous pourriez avoir un salon et reconquérir une position. Paris n'est pas Sancerre!

Dinah s'en remit à monsieur de Clagny du soin de négocier une réconciliation avec le petit vieillard. Monsieur de La Baudraye avait bien vendu ses vins, il avait vendu des laines, il avait abattu des réserves, et il était venu, sans rien dire à sa femme, à Paris y placer deux cent mille francs en achetant, rue de l'Arcade, un charmant hôtel provenant de la liquidation d'une grande fortune aristocratique compromise. Membre du Conseil-Général de son département depuis 1826 et payant dix mille francs de contributions, il se trouvait doublement dans les conditions exigées par la nouvelle loi sur la pairie. Quelque temps avant l'élection générale de 1842, il déclara sa candidature au cas où il ne serait pas fait pair de France. Il demandait également à être revêtu du titre de comte et promu commandeur de la Légion-d'Honneur. En matière d'élections, tout ce qui pouvait consolider les nominations dynastiques était juste; or, dans le cas où monsieur de La Baudraye serait acquis au gouvernement, Sancerre devenait plus que jamais le bourg pourri de la Doctrine. Monsieur de Clagny, dont les talents et la modestie étaient de plus en plus appréciés, appuya monsieur de La Baudraye; il montra dans l'élévation de ce courageux agronome des garanties à donner aux intérêts matériels. Monsieur de La Baudraye, une fois nommé comte, pair de France et commandeur de la Légion-d'Honneur, eut la vanité de se faire représenter par une femme et par une maison bien tenue, il voulait, dit-il, jouir de la vie. Il pria sa femme, par une lettre que dicta l'Avocat-Général, d'habiter son hôtel, de le meubler, d'y déployer ce goût dont tant de preuves le charmaient, dit-il, dans son château d'Anzy. Le nouveau comte fit observer à sa femme que l'éducation de leurs fils exigeait qu'elle restât à Paris, tandis que leurs intérêts territoriaux l'obligeaient à ne pas quitter Sancerre. Le complaisant mari chargeait donc monsieur de Clagny de remettre à madame la comtesse soixante mille francs pour l'arrangement intérieur de l'hôtel de La Baudraye en recommandant d'incruster une plaque de marbre au-dessus de la porte cochère avec cette inscription: Hôtel de La Baudraye. Puis, tout en rendant compte à sa femme des résultats de la liquidation Silas Piédefer, monsieur de La Baudraye annonçait le placement en quatre et demi pour cent des huit cent mille francs recueillis à New-York, et lui allouait cette inscription pour ses dépenses, y compris celles de l'éducation des enfants. Quasi forcé de venir à Paris pendant une partie de la session à la Chambre des Pairs, il recommandait alors à sa femme de lui réserver un petit appartement dans un entresol au-dessus des communs.

—Ah! çà, mais il devient jeune, il devient gentilhomme, il devient magnifique, que va-t-il encore devenir? c'est à faire trembler, dit madame de La Baudraye.

—Il satisfait tous les désirs que vous formiez à vingt ans!... répondit le magistrat.

La comparaison de sa destinée à venir avec sa destinée actuelle n'était pas soutenable pour Dinah. La veille encore, Anna de Fontaine avait tourné la tête pour ne pas voir son amie de cœur du pensionnat Chamarolles.

Dinah se dit:—Je suis comtesse, j'aurai sur ma voiture le manteau bleu de la pairie, et dans mon salon les sommités de la politique et de la littérature... je la regarderai, moi!...

Cette petite jouissance pesa de tout son poids au moment de la conversion.

Un beau jour, en mai 1842, madame de La Baudraye paya toutes les dettes de son ménage, et laissa mille écus sur la liasse de tous les comptes acquittés. Après avoir envoyé sa mère et ses enfants à l'hôtel La Baudraye, elle attendit Lousteau tout habillée, comme pour sortir. Quand l'ex-roi de son cœur rentra pour dîner, elle lui dit:—J'ai renversé la marmite, mon ami. Madame de La Baudraye vous donne à dîner au Rocher de Cancale. Venez?

Elle entraîna Lousteau stupéfait du petit air dégagé que prenait cette femme, encore asservie le matin à ses moindres caprices, car elle aussi! avait joué la comédie depuis deux mois.

—Madame de La Baudraye est ficelée comme pour une première, dit-il en se servant de l'abréviation par laquelle on désigne en argot de journal une première représentation. Et pourquoi pas, Dinah?

—N'oubliez pas le respect que vous devez à madame de La Baudraye, dit gravement Dinah. Je ne sais plus ce que signifie ce mot ficelée...

—Comment Didine? fit-il en la prenant par la taille.

—Il n'y a plus de Didine, vous l'avez tuée, mon ami, répondit-elle en se dégageant. Et je vous donne la première représentation de madame la comtesse de La Baudraye...

—C'est donc vrai, notre insecte est pair de France?

—La nomination sera ce soir dans le Moniteur, m'a dit monsieur de Clagny qui lui-même passe à la Cour de Cassation.

—Au fait, dit le journaliste, l'entomologie sociale devait être représentée à la Chambre...

—Mon ami, nous nous séparons pour toujours, dit madame de La Baudraye en comprimant le tremblement de sa voix. J'ai congédié les deux domestiques. En rentrant, vous trouverez votre ménage en règle et sans dettes. J'aurai toujours pour vous, mais secrètement, le cœur d'une mère. Quittons-nous tranquillement, sans bruit, en gens comme il faut. Avez-vous un reproche à me faire sur ma conduite pendant ces six années?

—Aucun, si ce n'est d'avoir brisé ma vie et détruit mon avenir, dit-il d'un ton sec. Vous avez beaucoup lu le livre de Benjamin Constant, et vous avez même étudié l'article de Gustave Planche; mais vous ne l'avez lu qu'avec des yeux de femme. Quoique vous ayez une de ces belles intelligences qui ferait la fortune d'un poète, vous n'avez pas osé vous mettre au point de vue des hommes. Ce livre, ma chère, a les deux sexes. Vous savez?... Nous avons établi qu'il y a des livres mâles ou femelles, blonds ou noirs... Dans Adolphe, les femmes ne voient qu'Ellénore, les jeunes gens y voient Adolphe, les hommes y voient Ellénore et Adolphe, les politiques y voient la vie sociale! Vous vous êtes dispensée, comme votre critique d'ailleurs, d'entrer dans l'âme d'Adolphe. Ce qui tue ce pauvre garçon, ma chère, c'est d'avoir perdu son avenir pour une femme; de ne pouvoir rien être de ce qu'il serait devenu, ni ambassadeur, ni ministre, ni poète, ni riche. Il a donné six ans de son énergie, du moment de la vie où l'homme peut accepter les rudesses d'un apprentissage quelconque, à une jupe qu'il a devancée dans la carrière de l'ingratitude, car une femme qui a pu quitter son premier amant devait tôt ou tard laisser le second. Adolphe est un Allemand blondasse qui ne se sent pas la force de tromper Ellénore. Il est des Adolphe qui font grâce à leur Ellénore des querelles déshonorantes, des plaintes, et qui se disent: Je ne parlerai pas de ce que j'ai perdu! je ne montrerai pas toujours à l'Égoïsme que j'ai couronné mon poing coupé comme fait le Ramorny de la Jolie Fille de Perth; mais ceux-là, ma chère, on les quitte... Adolphe est un fils de bonne maison, un cœur aristocrate qui veut rentrer dans la voie des honneurs, des places, et rattraper sa dot sociale, sa considération compromise. Vous jouez en ce moment à la fois les deux personnages. Vous ressentez la douleur que cause une position perdue, et vous vous croyez en droit d'abandonner un pauvre amant qui a eu le malheur de vous croire assez supérieure pour admettre que si chez l'homme le cœur doit être constant, le sexe peut se laisser aller à des caprices...

—Et croyez-vous que je ne serai pas occupée de vous rendre ce que je vous ai fait perdre? Soyez tranquille, répondit madame de La Baudraye foudroyée par cette sortie, votre Ellénore ne meurt pas, et si Dieu lui prête vie, si vous changez de conduite, si vous renoncez aux lorettes et aux actrices, nous vous trouverons mieux qu'une Félicie Cardot.

Chacun des deux amants devint maussade: Lousteau jouait la tristesse, il voulait paraître sec et froid; tandis que Dinah, vraiment triste, écoutait les reproches de son cœur.

—Pourquoi, dit Lousteau, ne pas finir comme nous aurions dû commencer, cacher à tous les yeux notre amour, et nous voir secrètement?

—Jamais! dit la nouvelle comtesse en prenant un air glacial. Ne devinez-vous pas que nous sommes, après tout, des êtres finis. Nos sentiments nous paraissent infinis à cause du pressentiment que nous avons du ciel; mais ils ont ici-bas pour limites les forces de notre organisation. Il est des natures molles et lâches qui peuvent recevoir un nombre infini de blessures et persister; mais il en est de plus fortement trempées qui finissent par se briser sous les coups. Vous m'avez...

—Oh! assez, dit-il, ne faisons plus de copie!... Votre article me semble inutile, car vous pouvez vous justifier par un seul mot: Je n'aime plus!...

—Ah! c'est moi qui n'aime plus!... s'écria-t-elle étourdie.

—Certainement. Vous avez calculé que je vous causais plus de chagrins, plus d'ennuis que de plaisirs, et vous quittez votre associé...

—Je le quitte!... s'écria-t-elle en levant les deux mains.

—Ne venez-vous pas de dire: Jamais!...

—Eh! bien, oui, jamais, reprit-elle avec force.

Ce dernier jamais, dicté par la peur de retomber sous la domination de Lousteau, fut interprété par lui comme la fin de son pouvoir, du moment où Dinah restait insensible à ses méprisants sarcasmes. Le journaliste ne put retenir une larme: il perdait une affection sincère, illimitée. Il avait trouvé dans Dinah la plus douce Lavallière, la plus agréable Pompadour qu'un égoïste qui n'est pas roi pouvait désirer; et, comme l'enfant qui s'aperçoit qu'à force de tracasser son hanneton, il l'a tué, Lousteau pleurait.

Madame de La Baudraye s'élança hors de la petite salle où elle dînait, paya le dîner et se sauva rue de l'Arcade en se grondant et se trouvant féroce.

Dinah passa tout un trimestre à faire de son hôtel un modèle du comfortable. Elle se métamorphosa elle-même. Cette double métamorphose coûta trente mille francs au delà des prévisions du jeune pair de France.

Le fatal événement qui fit perdre à la famille d'Orléans son héritier présomptif ayant nécessité la réunion des Chambres en août 1842, le petit La Baudraye vint présenter ses titres à la noble Chambre plus tôt qu'il ne le croyait. Il fut si content des œuvres de sa femme qu'il donna les trente mille francs. En revenant du Luxembourg, où, selon les usages, il fut présenté par deux pairs, le baron de Nucingen et le marquis de Montriveau, le nouveau comte rencontra le vieux duc de Chaulieu, l'un de ses anciens créanciers, à pied, un parapluie à la main; tandis qu'il se trouvait campé dans une petite voiture basse sur les panneaux de laquelle brillait son écusson et où se lisait: Deo sic patet fides et hominibus. Cette comparaison mit dans son cœur une dose de ce baume dont se grise la Bourgeoisie depuis 1830. Madame La Baudraye fut effrayée en revoyant alors son mari mieux qu'il n'était le jour de son mariage. En proie à une joie superlative, l'avorton triomphait à soixante-quatre ans de la vie qu'on lui déniait, de la famille que le beau Milaud de Nevers lui interdisait d'avoir, de sa femme qui recevait chez elle à dîner monsieur et madame de Clagny, le curé de l'Assomption et ses deux introducteurs à la Chambre. Il caressa ses enfants avec une fatuité charmante. La beauté du service de table eut son approbation.

—Voilà les toisons du Berry, dit-il en montrant à monsieur de Nucingen les cloches surmontées de sa nouvelle couronne, elles sont d'argent!

Quoique dévorée d'une profonde mélancolie contenue avec la puissance d'une femme devenue vraiment supérieure, Dinah fut charmante, spirituelle, et surtout parut rajeunie dans son deuil de cœur.

—L'on dirait, s'écria le petit La Baudraye en montrant sa femme à monsieur de Nucingen, que la comtesse a moins de trente ans!

—Ah! matame aid eine fame te drende ansse? reprit le baron qui se servait des plaisanteries consacrées en y voyant une sorte de monnaie pour la conversation.

—Dans toute la force du terme, répondit la comtesse, car j'en ai trente-cinq, et j'espère bien avoir une petite passion au cœur...

—Oui, ma femme m'a ruinée en potiches, en chinoiseries...

—Madame a eu ce goût-là de bonne heure, dit le marquis de Montriveau en souriant.

—Oui, reprit le petit La Baudraye en regardant froidement le marquis de Montriveau qu'il avait connu à Bourges, vous savez qu'elle a ramassé en 25, 26 et 27 pour plus d'un million de curiosités qui font d'Anzy un musée...

—Quel aplomb! pensa monsieur de Clagny en trouvant ce petit avare de province à la hauteur de sa nouvelle position.

Les avares ont des économies de tout genre à dépenser. Le lendemain du vote de la loi de régence par la Chambre, le petit pair de France alla faire ses vendanges à Sancerre et reprit ses habitudes. Pendant l'hiver de 1842 à 1843, la comtesse de La Baudraye, aidée par l'Avocat-Général à la Cour de Cassation, essaya de se faire une société. Naturellement elle prit un jour, elle distingua parmi les célébrités, elle ne voulut voir que des gens sérieux et d'un âge mûr. Elle essaya de se distraire en allant aux Italiens et à l'Opéra. Deux fois par semaine, elle y menait sa mère et madame de Clagny, que le magistrat força de voir madame de La Baudraye. Mais, malgré son esprit, ses façons aimables, malgré ses airs de femme à la mode, elle n'était heureuse que par ses enfants sur lesquels elle reporta toutes ses tendresses trompées. L'admirable monsieur de Clagny recrutait des femmes pour la société de la comtesse et il y parvenait! Mais il réussissait beaucoup plus auprès des femmes pieuses qu'auprès des femmes du monde.

—Elles l'ennuient! se disait-il avec terreur en contemplant son idole mûrie par le malheur, pâlie par les remords, et alors dans tout l'éclat d'une beauté reconquise et par sa vie luxueuse et par sa maternité.

Le dévoué magistrat, soutenu dans son œuvre par la mère et par le curé de la paroisse, était admirable en expédients. Il servait chaque mercredi quelque célébrité d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie ou de Prusse à sa chère comtesse; il la donnait pour une femme hors ligne à des gens auxquels elle ne disait pas deux mots; mais qu'elle écoutait avec une si profonde attention qu'ils s'en allaient convaincus de sa supériorité. Dinah vainquit à Paris par le silence, comme à Sancerre par sa loquacité. De temps en temps, une épigramme sur les choses ou quelque observation sur les ridicules révélait une femme habituée à manier les idées, et qui quatre ans auparavant avait rajeuni le feuilleton de Lousteau. Cette époque fut pour la passion du pauvre magistrat comme cette saison nommée l'été de la Saint-Martin dans les années sans soleil. Il se fit plus vieillard qu'il ne l'était pour avoir le droit d'être l'ami de Dinah sans lui faire tort; mais comme s'il eût été jeune, beau, compromettant, il se mettait à distance en homme qui devait cacher son bonheur. Il essayait de couvrir du plus profond secret ses petits soins, ses légers cadeaux que Dinah montrait au grand jour. Il tâchait de donner des significations dangereuses à ses moindres obéissances.

—Il joue à la passion, disait la comtesse en riant.

Elle se moquait de monsieur de Clagny devant lui, et le magistrat se disait:—Elle s'occupe de moi!

—Je fais une si grande impression à ce pauvre homme, disait-elle en riant à sa mère, que si je lui disais oui, je crois qu'il dirait non.

Un soir monsieur de Clagny ramenait en compagnie de sa femme sa chère comtesse profondément soucieuse. Tous trois venaient d'assister à la première représentation de la Main droite et la Main gauche, le premier drame de Léon Gozlan.

—A quoi pensez-vous? demanda le magistrat effrayé de la mélancolie de son idole.

La persistance de la tristesse cachée mais profonde qui dévorait la comtesse était un mal dangereux que l'Avocat-Général ne savait pas combattre, car le véritable amour est souvent maladroit, surtout quand il n'est pas partagé. Le véritable amour emprunte sa forme au caractère. Or, le digne magistrat aimait à la manière d'Alceste, quand madame de La Baudraye voulait être aimée à la manière de Philinte. Les lâchetés de l'amour s'accommodent fort peu de la loyauté du Misanthrope. Aussi Dinah se gardait-elle bien d'ouvrir son cœur à son Patito. Comment oser avouer qu'elle regrettait parfois son ancienne fange? Elle sentait un vide énorme dans la vie du monde, elle ne savait à qui rapporter ses succès, ses triomphes, ses toilettes. Parfois les souvenirs de ses misères revenaient mêlés au souvenir de voluptés dévorantes. Elle en voulait parfois à Lousteau de ne pas s'occuper d'elle, elle aurait voulu recevoir de lui des lettres ou tendres ou furieuses.

Dinah ne répondant pas, le magistrat répéta sa question en prenant la main de la comtesse et la lui serrant entre les siennes d'un air dévot.

—Voulez-vous la main droite ou la main gauche? répondit-elle en souriant.

—La main gauche, dit-il, car je présume que vous parlez du mensonge et de la vérité.

—Eh! bien, je l'ai vu, lui répliqua-t-elle en parlant de manière à n'être entendue que du magistrat. En l'apercevant triste, profondément découragé, je me suis dit: A-t-il des cigares? a-t-il de l'argent?

—Eh! si vous voulez la vérité, je vous dirai, s'écria monsieur de Clagny, qu'il vit maritalement avec Fanny Beaupré. Vous m'arrachez cette confidence!... je ne vous l'aurais jamais appris: vous auriez cru peut-être à quelque sentiment peu généreux chez moi.

Madame de La Baudraye donna une poignée de main à l'Avocat-général.

—Vous avez pour mari, dit-elle à son chaperon, un des hommes les plus rares. Ah! pourquoi...

Et elle se cantonna dans son coin en regardant par les glaces du coupé; mais elle supprima le reste de sa phrase que l'Avocat-Général devina: Pourquoi Lousteau n'a-t-il pas un peu de la noblesse de cœur de votre mari!...

Néanmoins cette nouvelle dissipa la mélancolie de madame de La Baudraye, qui se jeta dans la vie des femmes à la mode; elle voulut avoir du succès, et elle en obtint; mais elle faisait peu de progrès dans le monde des femmes; elle éprouvait des difficultés à s'y produire. Au mois de mars, les prêtres amis de madame Piédefer et l'Avocat-Général frappèrent un grand coup en faisant nommer madame la comtesse de La Baudraye quêteuse pour l'œuvre de bienfaisance fondée par madame de Carcado. Enfin elle fut désignée à la cour pour recueillir les dons en faveur des victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe.

La marquise d'Espard, à qui monsieur de Canalis lisait les noms de ces dames à l'Opéra, dit en entendant celui de la comtesse:—Je suis depuis bien long-temps dans le monde, je ne me rappelle pas quelque chose de plus beau que les manœuvres faites pour le sauvetage de l'honneur de madame de La Baudraye.

Pendant les jours de printemps, qu'un caprice de notre planète fit luire sur Paris dès la première semaine du mois de mars et qui permit de voir les Champs-Élysées feuillés et verts à Longchamp, plusieurs fois déjà, l'amant de Fanny-Beaupré, dans ses promenades avait aperçu madame de La Baudraye sans être vu d'elle. Il fut alors plus d'une fois mordu au cœur par un de ces mouvements de jalousie et d'envie assez familiers aux gens nés et élevés en province, quand il revoyait son ancienne maîtresse, bien posée au fond d'une jolie voiture, bien mise, un air rêveur, et ses deux enfants à chaque portière. Il s'apostrophait d'autant plus en lui-même qu'il se trouvait aux prises avec la plus aiguë de toutes les misères, une misère cachée. Il était, comme toutes les natures essentiellement vaniteuses et légères, sujet à ce singulier point d'honneur qui consiste à ne pas déchoir aux yeux de son public, qui fait commettre des crimes légaux aux hommes de Bourse pour ne pas être chassés du temple de l'agiotage, qui donne à certains criminels le courage de faire des actes de vertu. Lousteau dînait et déjeunait, fumait comme s'il était riche. Il n'eût pas, pour une succession, manqué d'acheter les cigares les plus chers, pour lui, comme pour le dramaturge ou le prosateur avec lesquels il entrait dans un Débit. Le journaliste se promenait en bottes vernies; mais il craignait des saisies qui, selon l'expression des huissiers, avaient reçu tous les sacrements. Fanny-Beaupré ne possédait plus rien d'engageable, et ses appointements étaient frappés d'oppositions! Après avoir épuisé le chiffre possible des avances aux Revues, aux journaux et chez les libraires, Étienne ne savait plus de quelle encre faire or. Les jeux, si maladroitement supprimés, ne pouvaient plus acquitter, comme jadis, les lettres de change tirées sur leurs tapis verts par les Misères au désespoir. Enfin, le journaliste était arrivé à un tel désespoir, qu'il venait d'emprunter au plus pauvre de ses amis, à Bixiou, à qui jamais il n'avait rien demandé, cent francs!

Ce qui peinait le plus Lousteau, ce n'était pas de devoir cinq mille francs, mais de se voir dépouillé de son élégance, de son mobilier acquis par tant de privations, enrichi par madame de La Baudraye. Or, le 3 avril, une affiche jaune arrachée par le portier après avoir fleuri le mur, avait indiqué la vente d'un beau mobilier pour le samedi suivant, jour des ventes par autorité de justice.

Lousteau se promena, fumant des cigares et cherchant des idées; car les idées, à Paris, sont dans l'air, elles vous sourient au coin d'une rue, elles s'élancent sous une roue de cabriolet avec un jet de boue! Le flâneur avait déjà cherché des idées d'articles et des sujets de nouvelles pendant tout un mois; mais il n'avait rencontré que des amis qui l'entraînaient à dîner, au théâtre, et qui grisaient son chagrin, en lui disant que le vin de Champagne l'inspirerait.

—Prends garde, lui dit un soir l'atroce Bixiou qui pouvait tout à la fois donner cent francs à un camarade et le percer au cœur avec un mot. En t'endormant toujours soûl, tu te réveilleras fou.

La veille, le vendredi, le malheureux, malgré son habitude de la misère, était affecté comme un condamné à mort. Jadis, il se serait dit:—Bah! mon mobilier est vieux, je le renouvellerai. Mais il se sentait incapable de recommencer des tours de force littéraires. La librairie dévorée par la contrefaçon payait peu. Les journaux lésinaient avec les talents éreintés, comme les directeurs de théâtre avec les ténors qui baissent d'une note. Et d'aller devant lui, l'œil sur la foule sans y rien voir, le cigare à la bouche et les mains dans ses goussets, la figure crispée en dedans, un faux sourire sur les lèvres. Il vit alors passer madame de La Baudraye en voiture, elle prenait le boulevard par la rue de la Chaussée-d'Antin pour se rendre au Bois.

—Il n'y a plus que cela, se dit-il.

Il rentra chez lui s'y adoniser. Le soir, à sept heures, il vint en citadine à la porte de madame de La Baudraye et pria le concierge de faire parvenir à la comtesse un mot ainsi conçu: