—Après avoir épuisé l'argent de ma bourse, qui lui en donnera? pensait-elle. Giroudeau ne nous trompait pas: Philippe sort de l'hôpital.
Elle ne voyait plus l'assassin de sa pauvre tante, le fléau de la famille, le voleur domestique, le joueur, le buveur, le débauché de bas étage; elle voyait un convalescent mourant de faim, un fumeur sans tabac. Elle devint, à quarante-sept ans, comme une femme de soixante-dix ans. Ses yeux se ternirent alors dans les larmes et la prière. Mais ce ne fut pas le dernier coup que ce fils devait lui porter, et sa prévision la plus horrible fut réalisée. On découvrit alors une conspiration d'officiers au sein de l'armée, et l'on cria par les rues l'extrait du Moniteur qui contenait des détails sur les arrestations.
Agathe entendit du fond de sa cage, dans le bureau de loterie de la rue Vivienne, le nom de Philippe Bridau. Elle s'évanouit, et le gérant, qui comprit sa peine et la nécessité de faire des démarches, lui donna un congé de quinze jours.
—Ah! mon ami, c'est nous, avec notre rigueur, qui l'avons poussé là, dit-elle à Joseph en se mettant au lit.
—Je vais aller voir Desroches, lui répondit Joseph.
Pendant que l'artiste confiait les intérêts de son frère à Desroches, qui passait pour le plus madré, le plus astucieux des avoués de Paris, et qui d'ailleurs rendait des services à plusieurs personnages, entre autres à Des Lupeaulx, alors Secrétaire-Général d'un Ministère, Giroudeau se présentait chez la veuve, qui, cette fois, eut confiance en lui.
—Madame, lui dit-il, trouvez douze mille francs, et votre fils sera mis en liberté, faute de preuves. Il s'agit d'acheter le silence de deux témoins.
—Je les aurai, dit la pauvre mère sans savoir où ni comment.
Inspirée par le danger, elle écrivit à sa marraine, la vieille madame Hochon, de les demander à Jean-Jacques Rouget, pour sauver Philippe. Si Rouget refusait, elle pria madame Hochon de les lui prêter en s'engageant à les lui rendre en deux ans. Courrier par courrier, elle reçut la lettre suivante:
«Ma petite, quoique votre frère ait, bel et bien, quarante mille livres de rente, sans compter l'argent économisé depuis dix-sept années, que monsieur Hochon estime à plus de six cent mille francs, il ne donnera pas deux liards pour des neveux qu'il n'a jamais vus. Quant à moi, vous ignorez que je ne disposerai pas de six livres tant que mon mari vivra. Hochon est le plus grand avare d'Issoudun, j'ignore ce qu'il fait de son argent, il ne donne pas vingt francs par an à ses petits-enfants; pour emprunter, j'aurais besoin de son autorisation, et il me la refuserait. Je n'ai pas même tenté de faire parler à votre frère, qui a chez lui une concubine de laquelle il est le très-humble serviteur. C'est pitié que de voir comment le pauvre homme est traité chez lui, quand il a une sœur et des neveux. Je vous ai fait sous-entendre à plusieurs reprises que votre présence à Issoudun pouvait sauver votre frère, et arracher pour vos enfants, des griffes de cette vermine, une fortune de quarante et peut-être soixante mille livres de rente; mais vous ne me répondez pas ou vous paraissez ne m'avoir jamais comprise. Aussi suis-je obligée de vous écrire aujourd'hui sans aucune précaution épistolaire. Je prends bien part au malheur qui vous arrive, mais je ne puis que vous plaindre, ma chère mignonne. Voici pourquoi je ne puis vous être bonne à rien: à quatre-vingt-cinq ans, Hochon fait ses quatre repas, mange de la salade avec des œufs durs le soir, et court comme un lapin. J'aurai passé ma vie entière, car il fera mon épitaphe, sans avoir vu vingt livres dans ma bourse. Si vous voulez venir à Issoudun combattre l'influence de la concubine sur votre frère, comme il y a des raisons pour que Rouget ne vous reçoive pas chez lui, j'aurai déjà bien de la peine à obtenir de mon mari la permission de vous avoir chez moi. Mais vous pouvez y venir, il m'obéira sur ce point. Je connais un moyen d'obtenir ce que je veux de lui, c'est de lui parler de mon testament. Cela me semble si horrible que je n'y ai jamais eu recours; mais pour vous, je ferai l'impossible. J'espère que votre Philippe s'en tirera, surtout si vous prenez un bon avocat; mais arrivez le plus tôt possible à Issoudun. Songez qu'à cinquante-sept ans votre imbécile de frère est plus chétif et plus vieux que monsieur Hochon. Ainsi la chose presse. On parle déjà d'un testament qui vous priverait de la succession; mais, au dire de monsieur Hochon, il est toujours temps de le faire révoquer. Adieu, ma petite Agathe, que Dieu vous aide! et comptez aussi sur votre marraine qui vous aime,
»MAXIMILIENNE HOCHON, née LOUSTEAU.
»P.-S. Mon neveu Étienne, qui écrit dans les journaux et qui s'est lié, dit-on, avec votre fils Philippe, est-il venu vous rendre ses devoirs? Mais venez, nous causerons de lui.»
Cette lettre occupa fortement Agathe, elle la montra nécessairement à Joseph, à qui elle fut forcée de raconter la proposition de Giroudeau. L'artiste, qui devenait prudent dès qu'il s'agissait de son frère, fit remarquer à sa mère qu'elle devait tout communiquer à Desroches.
Frappés de la justesse de cette observation, le fils et la mère allèrent le lendemain matin, dès six heures, trouver Desroches, rue de Bussy. Cet avoué, sec comme défunt son père, à la voix aigre, au teint âpre, aux yeux implacables, à visage de fouine qui se lèche les lèvres du sang des poulets, bondit comme un tigre en apprenant la visite et la proposition de Giroudeau.
—Ah çà, mère Bridau, s'écria-t-il de sa petite voix cassée, jusqu'à quand serez-vous la dupe de votre maudit brigand de fils? Ne donnez pas deux liards! Je vous réponds de Philippe, c'est pour sauver son avenir que je tiens à le laisser juger par la Cour des Pairs, vous avez peur de le voir condamné, mais Dieu veuille que son avocat laisse obtenir une condamnation contre lui. Allez à Issoudun, sauvez la fortune de vos enfants. Si vous n'y parvenez pas, si votre frère a fait un testament en faveur de cette femme, et si vous ne savez pas le faire révoquer... eh! bien, rassemblez au moins les éléments d'un procès en captation, je le mènerai. Mais vous êtes trop honnête femme pour savoir trouver les bases d'une instance de ce genre! Aux vacances, j'irai, moi! à Issoudun..... si je puis.
Ce: «J'irai moi!» fit trembler l'artiste dans sa peau. Desroches cligna de l'œil pour dire à Joseph de laisser aller sa mère un peu en avant, et il le garda pendant un moment seul.
—Votre frère est un grand misérable, il est volontairement ou involontairement la cause de la découverte de la conspiration, car le drôle est si fin qu'on ne peut pas savoir la vérité là-dessus. Entre niais ou traître, choisissez-lui un rôle. Il sera sans doute mis sous la surveillance de la haute police, voilà tout. Soyez tranquille, il n'y a que moi qui sache ce secret. Courez à Issoudun avec votre mère, vous avez de l'esprit, tâchez de sauver cette succession.
—Allons, ma pauvre mère, Desroches a raison, dit-il en rejoignant Agathe dans l'escalier; j'ai vendu mes deux tableaux, partons pour le Berry, puisque tu as quinze jours à toi.
Après avoir écrit à sa marraine pour lui annoncer son arrivée, Agathe et Joseph se mirent en route le lendemain soir pour Issoudun, abandonnant Philippe à sa destinée. La diligence passa par la rue d'Enfer pour prendre la route d'Orléans. Quand Agathe aperçut le Luxembourg où Philippe avait été transféré, elle ne put s'empêcher de dire:—Sans les Alliés il ne serait pourtant pas là!
Bien des enfants auraient fait un mouvement d'impatience, auraient souri de pitié; mais l'artiste, qui se trouvait seul avec sa mère dans le coupé, la saisit, la pressa contre son cœur, en disant:—O mère! tu es mère comme Raphaël était peintre! Et tu seras toujours une imbécile de mère!
Bientôt arrachée à ses chagrins par les distractions de la route, madame Bridau fut contrainte à songer au but de son voyage. Naturellement, elle relut la lettre de madame Hochon qui avait si fort ému l'avoué Desroches. Frappée alors des mots concubine et vermine que la plume d'une septuagénaire aussi pieuse que respectable avait employés pour désigner la femme en train de dévorer la fortune de Jean-Jacques Rouget, traité lui-même d'imbécile, elle se demanda comment elle pouvait, par sa présence à Issoudun, sauver une succession. Joseph, ce pauvre artiste si désintéressé, savait peu de chose du Code, et l'exclamation de sa mère le préoccupa.
—Avant de nous envoyer sauver une succession, notre ami Desroches aurait bien dû nous expliquer les moyens par lesquels on s'en empare, s'écria-t-il.
—Autant que ma tête, étourdie encore à l'idée de savoir Philippe en prison, sans tabac peut-être, sur le point de comparaître à la Cour des Pairs, me laisse de mémoire, repartit Agathe, il me semble que le jeune Desroches nous a dit de rassembler les éléments d'un procès en captation, pour le cas où mon frère aurait fait un testament en faveur de cette... cette... femme.
—Il est bon là, Desroches!... s'écria le peintre. Bah! si nous n'y comprenons rien, je le prierai d'y aller.
—Ne nous cassons pas la tête inutilement, dit Agathe. Quand nous serons à Issoudun, ma marraine nous guidera.
Cette conversation, tenue au moment où, après avoir changé de voiture à Orléans, madame Bridau et Joseph entraient en Sologne, indique assez l'incapacité du peintre et de sa mère à jouer le rôle auquel le terrible maître Desroches les destinait. Mais en revenant à Issoudun après trente ans d'absence, Agathe allait y trouver de tels changements dans les mœurs qu'il est nécessaire de tracer en peu de mots un tableau de cette ville. Sans cette peinture, on comprendrait difficilement l'héroïsme que déployait madame Hochon en secourant sa filleule, et l'étrange situation de Jean-Jacques Rouget. Quoique le docteur eût fait considérer Agathe comme une étrangère à son fils, il y avait, pour un frère, quelque chose d'un peu trop extraordinaire à rester trente ans sans donner signe de vie à sa sœur. Ce silence reposait évidemment sur des circonstances bizarres que des parents, autres que Joseph et Agathe, auraient depuis long-temps voulu connaître. Enfin il existait entre l'état de la ville et les intérêts des Bridau certains rapports qui se reconnaîtront dans le cours même du récit.
N'en déplaise à Paris, Issoudun est une des plus vieilles villes de France. Malgré les préjugés historiques qui font de l'Empereur Probus le Noé des Gaules, César a parlé de l'excellent vin de Champ-Fort (de Campo Forti), un des meilleurs clos d'Issoudun. Rigord s'exprime sur le compte de cette ville en termes qui ne laissent aucun doute sur sa grande population et sur son immense commerce. Mais ces deux témoignages assigneraient un âge assez médiocre à cette ville en comparaison de sa haute antiquité. En effet, des fouilles récemment opérées par un savant archéologue de cette ville, M. Armand Pérémet, ont fait découvrir sous la célèbre tour d'Issoudun une basilique du cinquième siècle, la seule probablement qui existe en France. Cette église garde, dans ses matériaux mêmes, la signature d'une civilisation antérieure, car ses pierres proviennent d'un temple romain qu'elle a remplacé. Ainsi, d'après les recherches de cet antiquaire, Issoudun comme toutes les villes de France dont la terminaison ancienne ou moderne comporte le DUN (dunum), offrirait dans son nom le certificat d'une existence autochthone. Ce mot Dun, l'apanage de toute éminence consacrée par le culte druidique, annoncerait un établissement militaire et religieux des Celtes. Les Romains auraient bâti sous le Dun des Gaulois un temple à Isis. De là, selon Chaumon, le nom de la ville: Is-sous-Dun! Is serait l'abréviation d'Isis. Richard-Cœur-de-Lion a bien certainement bâti la fameuse tour où il a frappé monnaie, au-dessus d'une basilique du cinquième siècle, le troisième monument de la troisième religion de cette vieille ville. Il s'est servi de cette église comme d'un point d'arrêt nécessaire à l'exhaussement de son rempart, et l'a conservée en la couvrant de ses fortifications féodales, comme d'un manteau. Issoudun était alors le siége de la puissance éphémère des Routiers et des Cottereaux, condottieri que Henri II opposa à son fils Richard, lors de sa révolte comme comte de Poitou. L'histoire de l'Aquitaine, qui n'a pas été faite par les Bénédictins, ne se fera sans doute point, car il n'y a plus de Bénédictins. Aussi ne saurait-on trop éclaircir ces ténèbres archéologiques dans l'histoire de nos mœurs, toutes les fois que l'occasion s'en présente. Il existe un autre témoignage de l'antique puissance d'Issoudun dans la canalisation de la Tournemine, petite rivière exhaussée de plusieurs mètres sur une grande étendue de pays au-dessus du niveau de la Théols, la rivière qui entoure la ville. Cet ouvrage est dû, sans aucun doute, au génie romain. Enfin le faubourg qui s'étend du Château vers le nord est traversé par une rue, nommée depuis plus de deux mille ans, la rue de Rome. Le faubourg lui-même s'appelle faubourg de Rome. Les habitants de ce faubourg, dont la race, le sang, la physionomie ont d'ailleurs un cachet particulier, se disent descendants des Romains. Ils sont presque tous vignerons et d'une remarquable roideur de mœurs, due sans doute à leur origine, et peut-être à leur victoire sur les Cottereaux et les Routiers, qu'ils ont exterminés au douzième siècle dans la plaine de Charost. Après l'insurrection de 1830, la France fut trop agitée pour avoir donné son attention à l'émeute des vignerons d'Issoudun, qui fut terrible, dont les détails n'ont pas été d'ailleurs publiés, et pour cause. D'abord, les bourgeois d'Issoudun ne permirent point aux troupes d'entrer en ville. Ils voulurent répondre eux-mêmes de leur cité, selon les us et coutumes de la bourgeoisie au Moyen-Age. L'autorité fut obligée de céder à des gens appuyés par six ou sept mille vignerons qui avaient brûlé toutes les archives et les bureaux des Contributions Indirectes, et qui traînaient de rue en rue un employé de l'Octroi, disant à chaque réverbère:—C'est là que faut le pendre! Le pauvre homme fut arraché à ces furieux par la Garde nationale, qui lui sauva la vie en le conduisant en prison sous prétexte de lui faire son procès. Le général n'entra qu'en vertu d'une capitulation faite avec les vignerons, et il y eut du courage à pénétrer leurs masses; car, au moment où il parut à l'Hôtel-de-Ville, un homme du faubourg de Rome lui passa son volant au cou (le volant est cette grosse serpe attachée à une perche qui sert à tailler les arbres), et lui cria:—Pu d'commis ou y a rin de fait! Ce vigneron aurait abattu la tête à celui que seize ans de guerre avaient respecté, sans la rapide intervention d'un des chefs de la révolte à qui l'on promit de demander aux Chambres la suppression des rats de cave!...
Au quatorzième siècle Issoudun avait encore seize à dix-sept mille habitants, reste d'une population double au temps de Rigord. Charles VII y possédait un hôtel qui subsiste, et connu jusqu'au dix-huitième siècle sous le nom de Maison du Roy. Cette ville, alors le centre du commerce des laines, en approvisionnait une partie de l'Europe et fabriquait sur une grande échelle des draps, des chapeaux, et d'excellents gants de chevreautin. Sous Louis XIV, Issoudun, à qui l'on dut Baron et Bourdaloue, était toujours citée comme une ville d'élégance, de beau langage et de bonne société. Dans son histoire de Sancerre, le curé Poupart prétendait les habitants d'Issoudun remarquables, entre tous les Berrichons, par leur finesse et par leur esprit naturel. Aujourd'hui cette splendeur et cet esprit ont disparu complétement. Issoudun, dont l'étendue atteste l'ancienne importance, se donne douze mille âmes de population en y comprenant les vignerons de quatre énormes faubourgs: ceux de Saint-Paterne, de Vilatte, de Rome et des Alouettes, qui sont des petites villes. La bourgeoisie, comme celle de Versailles, est au large dans les rues. Issoudun conserve encore le marché des laines du Berry, commerce menacé par les améliorations de la race ovine qui s'introduisent partout et que le Berry n'adopte point. Les vignobles d'Issoudun produisent un vin qui se boit dans deux départements, et qui, s'il se fabriquait comme la Bourgogne et la Gascogne fabriquent le leur, deviendrait un des meilleurs vins de France. Hélas! faire comme faisaient nos pères, ne rien innover, telle est la loi du pays. Les vignerons continuent donc à laisser la râpe pendant la fermentation, ce qui rend détestable un vin qui pourrait être la source de nouvelles richesses et un objet d'activité pour le pays. Grâce à l'âpreté que la râpe lui communique et qui, dit-on, se modifie avec l'âge, ce vin traverse un siècle! Cette raison donnée par le Vignoble est assez importante en œnologie pour être publiée. Guillaume-le-Breton a d'ailleurs célébré dans sa Philippide cette propriété par quelques vers.
La décadence d'Issoudun s'explique donc par l'esprit d'immobilisme poussé jusqu'à l'ineptie et qu'un seul fait fera comprendre. Quand on s'occupa de la route de Paris à Toulouse, il était naturel de la diriger de Vierzon sur Châteauroux, par Issoudun. La route eût été plus courte qu'en la dirigeant, comme elle l'est, par Vatan. Mais les notabilités du pays et le conseil municipal d'Issoudun, dont la délibération existe, dit-on, demandèrent la direction par Vatan, en objectant que, si la grande route traversait leur ville, les vivres augmenteraient de prix, et que l'on serait exposé à payer les poulets trente sous. On ne trouve l'analogue d'un pareil acte que dans les contrées les plus sauvages de la Sardaigne, pays si peuplé, si riche autrefois, aujourd'hui si désert. Quand le roi Charles-Albert, dans une louable pensée de civilisation, voulut joindre Sassari, seconde capitale de l'île, à Cagliari par une belle et magnifique route, la seule qui existe dans cette savane appelée la Sardaigne, le tracé direct exigeait qu'elle passât par Bonorva, district habité par des gens insoumis, d'autant plus comparables à nos tribus arabes qu'ils descendent des Maures. En se voyant sur le point d'être gagnés par la civilisation, les sauvages de Bonorva, sans prendre la peine de délibérer, signifièrent leur opposition au tracé. Le gouvernement ne tint aucun compte de cette opposition. Le premier ingénieur qui vint planter le premier jalon reçut une balle dans la tête et mourut sur son jalon. On ne fit aucune recherche à ce sujet, et la route décrit une courbe qui l'allonge de huit lieues.
A Issoudun, l'avilissement croissant du prix des vins qui se consomment sur place, en satisfaisant ainsi le désir de la bourgeoisie de vivre à bon marché, prépare la ruine des vignerons, de plus en plus accablés par les frais de culture et par l'impôt; de même que la ruine du commerce des laines et du pays est préparée par l'impossibilité d'améliorer la race ovine. Les gens de la campagne ont une horreur profonde pour toute espèce de changement, même pour celui qui leur paraît utile à leurs intérêts. Un Parisien trouve dans la campagne un ouvrier qui mangeait à dîner une énorme quantité de pain, de fromage et de légumes; il lui prouve que, s'il substituait à cette nourriture une portion de viande, il se nourrirait mieux, à meilleur marché, qu'il travaillerait davantage, et n'userait pas si promptement son capital d'existence. Le Berrichon reconnaît la justesse du calcul.—Mais les disettes! monsieur, répondit-il.—Quoi, les disettes?.....—Eh! bien, oui, quoi qu'on dirait?—Il serait la fable de tout le pays, fit observer le propriétaire sur les terres de qui la scène avait lieu, on le croirait riche comme un bourgeois, il a enfin peur de l'opinion publique, il a peur d'être montré au doigt, de passer pour un homme faible ou malade..... Voilà comme nous sommes dans ce pays-ci! Beaucoup de bourgeois disent cette dernière phrase avec un sentiment d'orgueil caché. Si l'ignorance et la routine sont invincibles dans les campagnes où l'on abandonne les paysans à eux-mêmes, la ville d'Issoudun est arrivée à une complète stagnation sociale. Obligée de combattre la dégénérescence des fortunes par une économie sordide, chaque famille vit chez soi. D'ailleurs, la société s'y trouve à jamais privée de l'antagonisme qui donne du ton aux mœurs. La ville ne connaît plus cette opposition de deux forces à laquelle on a dû la vie des États italiens au Moyen-âge. Issoudun n'a plus de nobles. Les Cottereaux, les Routiers, la Jacquerie, les guerres de religion et la Révolution y ont totalement supprimé la noblesse. La ville est très-fière de ce triomphe. Issoudun a constamment refusé, toujours pour maintenir le bon marché des vivres, d'avoir une garnison. Elle a perdu ce moyen de communication avec le siècle, en perdant aussi les profits qui se font avec la troupe. Avant 1756, Issoudun était une des plus agréables villes de garnison. Un drame judiciaire qui occupa toute la France, l'affaire du Lieutenant-Général au Baillage contre le marquis de Chapt, dont le fils, officier de dragons, fut, à propos de galanterie, justement peut-être mais traîtreusement mis à mort, priva la ville de garnison à partir de cette époque. Le séjour de la 44e demi-brigade, imposé durant la guerre civile, ne fut pas de nature à réconcilier les habitants avec la gent militaire. Bourges, dont la population décroît tous les dix ans, est atteint de la même maladie sociale. La vitalité déserte ces grands corps. Certes, l'administration est coupable de ces malheurs. Le devoir d'un gouvernement est d'apercevoir ces taches sur le Corps Politique, et d'y remédier en envoyant des hommes énergiques dans ces localités malades pour y changer la face des choses. Hélas! loin de là, on s'applaudit de cette funeste et funèbre tranquillité. Puis, comment envoyer de nouveaux administrateurs ou des magistrats capables? Qui de nos jours est soucieux d'aller s'enterrer en des Arrondissements où le bien à faire est sans éclat? Si, par hasard, on y case des ambitieux étrangers au pays, ils sont bientôt gagnés par la force d'inertie, et se mettent au diapason de cette atroce vie de province. Issoudun aurait engourdi Napoléon. Par suite de cette situation particulière, l'arrondissement d'Issoudun était, en 1822, administré par des hommes appartenant tous au Berry. L'autorité s'y trouvait donc annulée ou sans force, hormis les cas, naturellement très-rares, où la Justice est forcée d'agir à cause de leur gravité patente. Le Procureur du Roi, monsieur Mouilleron, était le cousin de tout le monde, et son Substitut appartenait à une famille de la ville. Le Président du Tribunal, avant d'arriver à cette dignité, se rendit célèbre par un de ces mots qui en province coiffent pour toute sa vie un homme d'un bonnet d'âne. Après avoir terminé l'instruction d'un procès criminel qui devait entraîner la peine de mort, il dit à l'accusé:—«Mon pauvre Pierre, ton affaire est claire, tu auras le cou coupé. Que cela te serve de leçon.» Le commissaire de police, commissaire depuis la Restauration, avait des parents dans tout l'Arrondissement. Enfin, non-seulement l'influence de la religion était nulle, mais le curé ne jouissait d'aucune considération. Cette bourgeoisie, libérale, taquine et ignorante, racontait des histoires plus ou moins comiques sur les relations de ce pauvre homme avec sa servante. Les enfants n'en allaient pas moins au catéchisme, et n'en faisaient pas moins leur première communion; il n'y en avait pas moins un collége; on y disait bien la messe, on fêtait toujours les fêtes; on payait les contributions, seule chose que Paris veuille de la province; enfin le maire y prenait des Arrêtés; mais ces actes de la vie sociale s'accomplissaient par routine. Ainsi, la mollesse de l'administration concordait admirablement à la situation intellectuelle et morale du pays. Les événements de cette histoire peindront d'ailleurs les effets de cet état de choses qui n'est pas si singulier qu'on pourrait le croire. Beaucoup de villes en France, et particulièrement dans le Midi, ressemblent à Issoudun. L'état dans lequel le triomphe de la Bourgeoisie a mis ce chef-lieu d'arrondissement est celui qui attend toute la France et même Paris, si la Bourgeoisie continue à rester maîtresse de la politique extérieure et intérieure de notre pays.
Maintenant, un mot de la topographie. Issoudun s'étale du nord au sud sur un coteau qui s'arrondit vers la route de Châteauroux. Au bas de cette éminence, on a jadis pratiqué pour les besoins des fabriques ou pour inonder les douves des remparts au temps où florissait la ville, un canal appelé maintenant la Rivière-Forcée, et dont les eaux sont prises à la Théols. La Rivière-Forcée forme un bras artificiel qui se décharge dans la rivière naturelle, au delà du faubourg de Rome, au point où s'y jettent aussi la Tournemine et quelques autres courants. Ces petits cours d'eau vive, et les deux rivières arrosent des prairies assez étendues que cerclent de toutes parts des collines jaunâtres ou blanches parsemées de points noirs. Tel est l'aspect des vignobles d'Issoudun pendant sept mois de l'année. Les vignerons recèpent la vigne tous les ans et ne laissent qu'un moignon hideux et sans échalas au milieu d'un entonnoir. Aussi quand on arrive de Vierzon, de Vatan ou de Châteauroux, l'œil attristé par des plaines monotones est-il agréablement surpris à la vue des prairies d'Issoudun, l'oasis de cette partie du Berry, qui fournit de légumes le pays à dix lieues à la ronde. Au-dessous du faubourg de Rome, s'étend un vaste marais entièrement cultivé en potagers et divisé en deux régions qui portent le nom de bas et de haut Baltan. Une vaste et longue avenue ornée de deux contre-allées de peupliers, mène de la ville au travers des prairies à un ancien couvent nommé Frapesle, dont les jardins anglais, uniques dans l'Arrondissement, ont reçu le nom ambitieux de Tivoli. Le dimanche, les couples amoureux se font par là leurs confidences. Nécessairement les traces de l'ancienne grandeur d'Issoudun se révèlent à un observateur attentif, et les plus marquantes sont les divisions de la ville. Le Château, qui formait autrefois à lui seul une ville avec ses murailles et ses douves, constitue un quartier distinct où l'on ne pénètre aujourd'hui que par les anciennes portes, d'où l'on ne sort que par trois ponts jetés sur les bras des deux rivières et qui seul a la physionomie d'une vieille ville. Les remparts montrent encore de place en place leurs formidables assises sur lesquelles s'élèvent des maisons. Au-dessus du Château se dresse la Tour, qui en était la forteresse. Le maître de la ville étalée autour de ces deux points fortifiés, avait à prendre et la Tour et le Château. La possession du Château ne donnait pas encore celle de la Tour. Le faubourg de Saint-Paterne, qui décrit comme une palette au delà de la Tour en mordant sur la prairie, est trop considérable pour ne pas avoir été dans les temps les plus reculés la ville elle-même. Depuis le Moyen-Age, Issoudun, comme Paris, aura gravi sa colline, et se sera groupée au delà de la Tour et du Château. Cette opinion tirait, en 1822, une sorte de certitude de l'existence de la charmante église de Saint-Paterne, récemment démolie par l'héritier de celui qui l'acheta de la Nation. Cette église, un des plus jolis specimen d'église romane que possédât la France, a péri sans que personne ait pris le dessin du portail, dont la conservation était parfaite. La seule voix qui s'éleva pour sauver le monument ne trouva d'écho nulle part, ni dans la ville, ni dans le département. Quoique le Château d'Issoudun ait le caractère d'une vieille ville avec ses rues étroites et ses vieux logis, la ville proprement dite, qui fut prise et brûlée plusieurs fois à différentes époques, notamment durant la Fronde où elle brûla tout entière, a un aspect moderne. Des rues spacieuses, relativement à l'état des autres villes, et des maisons bien bâties forment avec l'aspect du Château un contraste assez frappant qui vaut à Issoudun, dans quelques géographies, le nom de Jolie.
Dans une ville ainsi constituée, sans aucune activité même commerciale, sans goût pour les arts, sans occupations savantes, où chacun reste dans son intérieur, il devait arriver et il arriva, sous la Restauration, en 1816, quand la guerre eut cessé, que, parmi les jeunes gens de la ville, plusieurs n'eurent aucune carrière à suivre, et ne surent que faire en attendant leur mariage ou la succession de leurs parents. Ennuyés au logis, ces jeunes gens ne trouvèrent aucun élément de distraction en ville; et comme, suivant un mot du pays, il faut que jeunesse jette sa gourme, ils firent leurs farces aux dépens de la ville même. Il leur fut bien difficile d'opérer en plein jour, ils eussent été reconnus; et, la coupe de leurs crimes une fois comblée, ils auraient fini par être traduits, à la première peccadille un peu trop forte, en police correctionnelle; ils choisirent donc assez judicieusement la nuit pour faire leurs mauvais tours. Ainsi dans ces vieux restes de tant de civilisations diverses disparues, brilla comme une dernière flamme un vestige de l'esprit de drôlerie qui distinguait les anciennes mœurs. Ces jeunes gens s'amusèrent comme jadis s'amusaient Charles IX et ses courtisans, Henri V et ses compagnons, et comme on s'amusa jadis dans beaucoup de villes de province. Une fois confédérés par la nécessité de s'entr'aider, de se défendre et d'inventer des tours plaisants, il se développa chez eux, par le choc des idées, cette somme de malignité que comporte la jeunesse et qui s'observe jusque dans les animaux. La confédération leur donna de plus les petits plaisirs que procure le mystère d'une conspiration permanente. Ils se nommèrent les Chevaliers de la Désœuvrance. Pendant le jour, ces jeunes singes étaient de petits saints, ils affectaient tous d'être extrêmement tranquilles; et, d'ailleurs, ils dormaient assez tard après les nuits pendant lesquelles ils avaient accompli quelque méchante œuvre. Les Chevaliers de la Désœuvrance commencèrent par des farces vulgaires, comme de décrocher et de changer des enseignes, de sonner aux portes, de précipiter avec fracas un tonneau oublié par quelqu'un à sa porte dans la cave du voisin, alors réveillé par un bruit qui faisait croire à l'explosion d'une mine. A Issoudun, comme dans beaucoup de villes, on descend à la cave par une trappe dont la bouche placée à l'entrée de la maison est recouverte d'une forte planche à charnières, avec un gros cadenas pour fermeture. Ces nouveaux Mauvais-Garçons n'étaient pas encore sortis, vers la fin de 1816, des plaisanteries que font dans toutes les provinces les gamins et les jeunes gens. Mais en janvier 1817, l'Ordre de la Désœuvrance eut un Grand-Maître, et se distingua par des tours qui, jusqu'en 1823, répandirent une sorte de terreur dans Issoudun, ou du moins en tinrent les artisans et la bourgeoisie en de continuelles alarmes.
Ce chef fut un certain Maxence Gilet, appelé plus simplement Max, que ses antécédents, non moins que sa force et sa jeunesse, destinaient à ce rôle. Maxence Gilet passait dans Issoudun pour être le fils naturel de ce Subdélégué, monsieur Lousteau, dont la galanterie a laissé beaucoup de souvenirs, le frère de madame Hochon, et qui s'était attiré, comme vous l'avez vu, la haine du vieux docteur Rouget, à propos de la naissance d'Agathe. Mais l'amitié qui liait ces deux hommes avant leur brouille fut tellement étroite, que, selon une expression du pays et du temps, ils passaient volontiers par les mêmes chemins. Aussi prétendait-on que Max pouvait tout aussi bien être le fils du docteur que celui du Subdélégué; mais il n'appartenait ni à l'un ni à l'autre, car son père fut un charmant officier de dragons en garnison à Bourges. Néanmoins, par suite de leur inimitié, fort heureusement pour l'enfant, le docteur et le Subdélégué se disputèrent constamment cette paternité. La mère de Max, femme d'un pauvre sabotier du faubourg de Rome, était, pour la perdition de son âme, d'une beauté surprenante, une beauté de Trastéverine, seul bien qu'elle transmit à son fils. Madame Gilet, grosse de Max en 1788, avait pendant long-temps désiré cette bénédiction du ciel, qu'on eut la méchanceté d'attribuer à la galanterie des deux amis, sans doute pour les animer l'un contre l'autre. Gilet, vieil ivrogne à triple broc, favorisait les désordres de sa femme par une collusion et une complaisance qui ne sont pas sans exemple dans la classe inférieure. Pour procurer des protecteurs à son fils, la Gilet se garda bien d'éclairer les pères postiches. A Paris, elle eût été millionnaire; à Issoudun, elle vécut tantôt à l'aise, tantôt misérablement, et à la longue méprisée. Madame Hochon, sœur de monsieur Lousteau, donna quelque dix écus par an pour que Max allât à l'école. Cette libéralité que madame Hochon était hors d'état de se permettre, par suite de l'avarice de son mari, fut naturellement attribuée à son frère, alors à Sancerre. Quand le docteur Rouget, qui n'était pas heureux en garçon, eut remarqué la beauté de Max, il paya jusqu'en 1805 la pension au collége de celui qu'il appelait le jeune drôle. Comme le Subdélégué mourut en 1800, et qu'en payant pendant cinq ans la pension de Max, le docteur paraissait obéir à un sentiment d'amour-propre, la question de paternité resta toujours indécise. Maxence Gilet, texte de mille plaisanteries, fut d'ailleurs bientôt oublié. Voici comment. En 1806, un an après la mort du docteur Rouget, ce garçon, qui semblait avoir été créé pour une vie hasardeuse, doué d'ailleurs d'une force et d'une agilité remarquables, se permettait une foule de méfaits plus ou moins dangereux à commettre. Il s'entendait déjà avec les petits-fils de monsieur Hochon pour faire enrager les épiciers de la ville, il récoltait les fruits avant les propriétaires, ne se gênant point pour escalader des murailles. Ce démon n'avait pas son pareil aux exercices violents, il jouait aux barres en perfection, il aurait attrapé les lièvres à la course. Doué d'un coup d'œil digne de celui de Bas-de-Cuir, il aimait déjà la chasse avec passion. Au lieu d'étudier, il passait son temps à tirer à la cible. Il employait l'argent soustrait au vieux docteur à acheter de la poudre et des balles pour un mauvais pistolet que le père Gilet, le sabotier, lui avait donné. Or, pendant l'automne de 1806, Max, alors âgé de dix-sept ans, commit un meurtre involontaire en effrayant, à la tombée de la nuit, une jeune femme grosse qu'il surprit dans son jardin où il allait voler des fruits. Menacé de la guillotine par son père le sabotier, qui voulait sans doute se défaire de lui, Max se sauva d'une seule traite jusqu'à Bourges, y rejoignit un régiment en route pour l'Espagne, et s'y engagea. L'affaire de la jeune femme morte n'eut aucune suite.
Un garçon du caractère de Max devait se distinguer, et il se distingua si bien qu'en trois campagnes il devint capitaine, car le peu d'instruction qu'il avait reçue le servit puissamment. En 1809, en Portugal, il fut laissé pour mort dans une batterie anglaise où sa compagnie avait pénétré sans avoir pu s'y maintenir. Max pris par les Anglais, fut envoyé sur les pontons espagnols de Cabrera, les plus horribles de tous. On demanda bien pour lui la croix de la Légion d'Honneur et le grade de chef de bataillon; mais l'Empereur était alors en Autriche, il réservait ses faveurs aux actions d'éclat qui se faisaient sous ses yeux; il n'aimait pas ceux qui se laissaient prendre, et fut d'ailleurs assez mécontent des affaires de Portugal. Max resta sur les pontons de 1810 à 1814. Pendant ces quatre années, il s'y démoralisa complétement, car les pontons étaient le Bagne, moins le crime et l'infamie. D'abord, pour conserver son libre arbitre et se défendre de la corruption qui ravageait ces ignobles prisons indignes d'un peuple civilisé, le jeune et beau capitaine tua en duel (on s'y battait en duel dans un espace de six pieds carrés) sept bretteurs ou tyrans, dont il débarrassa son ponton, à la grande joie des victimes. Max régna sur son ponton, grâce à l'habileté prodigieuse qu'il acquit dans le maniement des armes, à sa force corporelle et son adresse. Mais il commit à son tour des actes arbitraires, il eut des complaisants qui travaillèrent pour lui, qui se firent ses courtisans. Dans cette école de douleur, où les caractères aigris ne rêvaient que vengeance, où les sophismes éclos dans ces cervelles entassées légitimaient les pensées mauvaises, Max se déprava tout à fait. Il écouta les opinions de ceux qui rêvaient la fortune à tout prix, sans reculer devant les résultats d'une action criminelle, pourvu qu'elle fût accomplie sans preuves. Enfin, à la paix, il sortit perverti quoique innocent, capable d'être un grand politique dans une haute sphère, et un misérable dans la vie privée, selon les circonstances de sa destinée. De retour à Issoudun, il apprit la déplorable fin de son père et de sa mère. Comme tous les gens qui se livrent à leurs passions et qui font, selon le proverbe, la vie courte et bonne, les Gilet étaient morts dans la plus affreuse indigence, à l'hôpital. Presque aussitôt la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes se répandit par toute la France. Max n'eut alors rien de mieux à faire que d'aller demander à Paris son grade de chef de bataillon et sa croix. Le maréchal qui eut alors le portefeuille de la guerre se souvint de la belle conduite du capitaine Gilet en Portugal; il le plaça dans la Garde comme capitaine, ce qui lui donnait, dans la Ligne, le grade de chef de bataillon; mais il ne put lui obtenir la croix.—L'Empereur a dit que vous sauriez bien la gagner à la première affaire, lui dit le Maréchal. En effet, l'Empereur nota le brave capitaine pour être décoré le soir du combat de Fleurus, où Gilet se fit remarquer. Après la bataille de Waterloo, Max se retira sur la Loire. Au licenciement, le maréchal Feltre ne reconnut à Gilet ni son grade ni sa croix. Le soldat de Napoléon revint à Issoudun dans un état d'exaspération assez facile à concevoir, il ne voulait servir qu'avec la croix et le grade de chef de bataillon. Les Bureaux trouvèrent ces conditions exorbitantes chez un jeune homme de vingt-cinq ans, sans nom, et qui pouvait devenir ainsi colonel à trente ans. Max envoya donc sa démission. Le commandant, car entre eux les Bonapartistes se reconnurent les grades acquis en 1815, perdit ainsi le maigre traitement, appelé la demi-solde, qui fut alloué aux officiers de l'armée de la Loire. En voyant ce beau jeune homme, dont tout l'avoir consistait en vingt napoléons, on s'émut à Issoudun en sa faveur, et le maire lui donna une place de six cents francs d'appointements à la Mairie. Max, qui remplit cette place pendant six mois environ, la quitta de lui-même, et fut remplacé par un capitaine nommé Carpentier, resté comme lui fidèle à Napoléon. Déjà Grand-Maître de l'Ordre de la Désœuvrance, Gilet avait pris un genre de vie qui lui fit perdre la considération des premières familles de la ville, sans qu'on le lui témoignât d'ailleurs; car il était violent et redouté par tout le monde, même par les officiers de l'ancienne armée, qui refusèrent comme lui de servir, et qui revinrent planter leurs choux en Berry. Le peu d'affection des gens nés à Issoudun pour les Bourbons n'a rien de surprenant d'après le tableau qui précède. Aussi, relativement à son peu d'importance, y eut-il dans cette petite ville plus de Bonapartistes que partout ailleurs. Les Bonapartistes se firent, comme on sait, presque tous Libéraux. On comptait à Issoudun ou dans les environs une douzaine d'officiers dans la position de Maxence, et qui le prirent pour chef, tant il leur plut; à l'exception cependant de ce Carpentier, son successeur, et d'un certain monsieur Mignonnet, ex-capitaine d'artillerie dans la Garde. Carpentier, officier de cavalerie parvenu, se maria tout d'abord, et appartint à l'une des familles les plus considérables de la ville, les Borniche-Héreau. Mignonnet, élevé à l'École Polytechnique, avait servi dans un corps qui s'attribue une espèce de supériorité sur les autres. Il y eut, dans les armées impériales, deux nuances chez les militaires. Une grande partie eut pour le bourgeois, pour le péquin, un mépris égal à celui des nobles pour les vilains, du conquérant pour le conquis. Ceux-là n'observaient pas toujours les lois de l'honneur dans leurs relations avec le Civil, ou ne blâmaient pas trop ceux qui sabraient le bourgeois. Les autres, et surtout l'Artillerie, par suite de son républicanisme peut-être, n'adoptèrent pas cette doctrine, qui ne tendait à rien moins qu'à faire deux Frances: une France militaire et une France civile. Si donc le commandant Potel et le capitaine Renard, deux officiers du faubourg de Rome, dont les opinions sur les péquins ne varièrent pas, furent les amis quand même de Maxence Gilet, le commandant Mignonnet et le capitaine Carpentier se rangèrent du côté de la bourgeoisie, en trouvant la conduite de Max indigne d'un homme d'honneur. Le commandant Mignonnet, petit homme sec, plein de dignité, s'occupa des problèmes que la machine à vapeur offrait à résoudre, et vécut modestement en faisant sa société de monsieur et de madame Carpentier. Ses mœurs douces et ses occupations scientifiques lui méritèrent la considération de toute la ville. Aussi disait-on que messieurs Mignonnet et Carpentier étaient de tout autres gens que le commandant Potel et les capitaines Renard, Maxence et autres habitués du café Militaire qui conservaient les mœurs soldatesques et les errements de l'Empire.
Au moment où madame Bridau revenait à Issoudun, Max était donc exclus du monde bourgeois. Ce garçon se rendait d'ailleurs lui-même justice en ne se présentant point à la Société, dite le Cercle, et ne se plaignant jamais de la triste réprobation dont il était l'objet, quoiqu'il fût le jeune homme le plus élégant, le mieux mis de tout Issoudun, qu'il y fît une grande dépense et qu'il eût, par exception, un cheval, chose aussi étrange à Issoudun que celui de lord Byron à Venise. On va voir comment, pauvre et sans ressources, Maxence fut mis en état d'être le fashionable d'Issoudun; car les moyens honteux qui lui valurent le mépris des gens timorés ou religieux tiennent aux intérêts qui amenaient Agathe et Joseph à Issoudun. A l'audace de son maintien, à l'expression de sa physionomie, Max paraissait se soucier fort peu de l'opinion publique; il comptait sans doute prendre un jour sa revanche, et régner sur ceux-là mêmes qui le méprisaient. D'ailleurs, si la bourgeoisie mésestimait Max, l'admiration que son caractère excitait parmi le peuple formait un contre-poids à cette opinion; son courage, sa prestance, sa décision devaient plaire à la masse, à qui sa dépravation fut d'ailleurs inconnue, et que les bourgeois ne soupçonnaient même point dans toute son étendue. Max jouait à Issoudun un rôle presque semblable à celui du Forgeron dans la Jolie Fille de Perth, il y était le champion du Bonapartisme et de l'Opposition. On comptait sur lui comme les bourgeois de Perth comptaient sur Smith dans les grandes occasions. Une affaire mit surtout en relief le héros et la victime des Cent-Jours.
En 1819, un bataillon commandé par des officiers royalistes, jeunes gens sortis de la Maison Rouge, passa par Issoudun en allant à Bourges y tenir garnison. Ne sachant que faire dans une ville aussi constitutionnelle qu'Issoudun, les officiers allèrent passer le temps au Café Militaire. Dans toutes villes de province, il existe un Café Militaire. Celui d'Issoudun, bâti dans un coin du rempart sur la Place d'Armes et tenu par la veuve d'un ancien officier, servait naturellement de club aux Bonapartistes de la ville, aux officiers en demi-solde, ou à ceux qui partageaient les opinions de Max et à qui l'esprit de la ville permettait l'expression de leur culte pour l'Empereur. Dès 1816, il se fit à Issoudun, tous les ans, un repas pour fêter l'anniversaire du couronnement de Napoléon. Les trois premiers Royalistes qui vinrent demandèrent les journaux, et entre autres la Quotidienne, le Drapeau Blanc. Les opinions d'Issoudun, celles du Café Militaire surtout, ne comportaient point de journaux royalistes. Le Café n'avait que le Commerce, nom que le Constitutionnel, supprimé par un Arrêt, fut forcé de prendre pendant quelques années. Mais, comme en paraissant pour la première fois sous ce titre, il commença son Premier Paris par ces mots: Le Commerce est essentiellement Constitutionnel, on continuait à l'appeler le Constitutionnel. Tous les abonnés saisirent le calembour plein d'opposition et de malice par lequel on les priait de ne pas faire attention à l'enseigne, le vin devant être toujours le même. Du haut de son comptoir, la grosse dame répondit aux Royalistes qu'elle n'avait pas les journaux demandés.—Quels journaux recevez-vous donc? fit un des officiers, un capitaine. Le garçon, un petit jeune homme en veste de drap bleu, et orné d'un tablier de grosse toile, apporta le Commerce.—Ah! c'est là votre journal, en avez-vous un autre?—Non, dit le garçon, c'est le seul. Le capitaine déchire la feuille de l'Opposition, la jette en morceaux, et crache dessus en disant:—Des dominos! En dix minutes, la nouvelle de l'insulte faite à l'Opposition constitutionnelle et au libéralisme dans la personne du sacro-saint journal, qui attaquait les prêtres avec le courage et l'esprit que vous savez, courut par les rues, se répandit comme la lumière dans les maisons; on se la conta de place en place. Le même mot fut à la fois dans toutes les bouches:—Avertissons Max! Max sut bientôt l'affaire. Les officiers n'avaient pas fini leur partie de dominos que Max, accompagné du commandant Potel et du capitaine Renard, suivi de trente jeunes gens curieux de voir la fin de cette aventure et qui presque tous restèrent groupés sur la Place d'Armes, entra dans le café. Le café fut bientôt plein.—Garçon, mon journal? dit Max d'une voix douce. On joua une petite comédie. La grosse femme, d'un air craintif et conciliateur, dit:—Capitaine, je l'ai prêté.—Allez le chercher, s'écria un des amis de Max.—Ne pouvez-vous pas vous passer du journal? dit le garçon, nous ne l'avons plus. Les jeunes officiers riaient et jetaient des regards en coulisse sur les bourgeois.—On l'a déchiré! s'écria un jeune homme de la ville en regardant aux pieds du jeune capitaine royaliste.—Qui donc s'est permis de déchirer le journal? demanda Max d'une voix tonnante, les yeux enflammés et se levant les bras croisés.—Et nous avons craché dessus, répondirent les trois jeunes officiers en se levant et regardant Max.—Vous avez insulté toute la ville, dit Max devenu blême.—Eh! bien, après?... demanda le plus jeune officier. Avec une adresse, une audace et une rapidité que ces jeunes gens ne pouvaient prévoir, Max appliqua deux soufflets au premier officier qui se trouvait en ligne, et lui dit:—Comprenez-vous le français? On alla se battre dans l'allée de Frapesle, trois contre trois. Potel et Renard ne voulurent jamais permettre que Maxence Gilet fît raison à lui seul aux officiers. Max tua son homme. Le commandant Potel blessa si grièvement le sien, que le malheureux, un fils de famille, mourut le lendemain à l'hôpital où il fut transporté. Quant au troisième, il en fut quitte pour un coup d'épée et blessa le capitaine Renard, son adversaire. Le bataillon partit pour Bourges dans la nuit. Cette affaire, qui eut du retentissement en Berry, posa définitivement Maxence Gilet en héros.
Les chevaliers de la Désœuvrance, tous jeunes, le plus âgé n'avait pas vingt-cinq ans, admiraient Maxence. Quelques-uns d'entre eux, loin de partager la pruderie, la rigidité de leurs familles à l'égard de Max, enviaient sa position et le trouvaient bien heureux. Sous un tel chef, l'Ordre fit des merveilles. A partir du mois de janvier 1817, il ne se passa pas de semaine que la ville ne fût mise en émoi par un nouveau tour. Max, par point d'honneur, exigea des chevaliers certaines conditions. On promulgua des statuts. Ces diables devinrent alertes comme des élèves d'Amoros, hardis comme des milans, habiles à tous les exercices, forts et adroits comme des malfaiteurs. Ils se perfectionnèrent dans le métier de grimper sur les toits, d'escalader les maisons, de sauter, de marcher sans bruit, de gâcher du plâtre et de condamner une porte. Ils eurent un arsenal de cordes, d'échelles, d'outils, de déguisements. Aussi les chevaliers de la Désœuvrance arrivèrent-ils au beau idéal de la malice, non-seulement dans l'exécution, mais encore dans la conception de leurs tours. Ils finirent par avoir ce génie du mal qui réjouissait tant Panurge, qui provoque le rire et qui rend la victime si ridicule qu'elle n'ose se plaindre. Ces fils de famille avaient d'ailleurs dans les maisons des intelligences qui leur permettaient d'obtenir les renseignements utiles à la perpétration de leurs attentats.
Par un grand froid, ces diables incarnés transportaient très-bien un poêle de la salle dans la cour, et le bourraient de bois de manière à ce que le feu durât encore au matin. On apprenait alors par la ville que monsieur un tel (un avare!) avait essayé de chauffer sa cour.
Ils se mettaient quelquefois tous en embuscade dans la Grand'Rue ou dans la rue Basse, deux rues qui sont comme les deux artères de la ville, et où débouchent beaucoup de petites rues transversales. Tapis, chacun à l'angle d'un mur, au coin d'une de ces petites rues, et la tête au vent, au milieu du premier sommeil de chaque ménage ils criaient d'une voix effarée, de porte en porte, d'un bout de la ville à l'autre:—Eh! bien, qu'est-ce?... Qu'est-ce? Ces demandes répétées éveillaient les bourgeois qui se montraient en chemise et en bonnet de coton, une lumière à la main, en s'interrogeant tous, et faisant les plus étranges colloques et les plus curieuses faces du monde.
Il y avait un pauvre relieur, très-vieux, qui croyait aux démons. Comme presque tous les artisans de province, il travaillait dans une petite boutique basse. Les Chevaliers, déguisés en diables, envahissaient sa boutique à la nuit, le mettaient dans son coffre aux rognures, et le laissaient criant à lui seul comme trois brûlés. Le pauvre homme réveillait les voisins, auxquels il racontait les apparitions de Lucifer, et les voisins ne pouvaient guère le détromper. Ce relieur faillit devenir fou.
Au milieu d'un rude hiver, les Chevaliers démolirent la cheminée du cabinet du Receveur des Contributions, et la lui rebâtirent en une nuit, parfaitement semblable, sans faire de bruit, sans avoir laissé la moindre trace de leur travail. Cette cheminée était intérieurement arrangée de manière à enfumer l'appartement. Le Receveur fut deux mois à souffrir avant de reconnaître pourquoi sa cheminée, qui allait si bien, de laquelle il était si content, lui jouait de pareils tours, et il fut obligé de la reconstruire.
Ils mirent un jour trois bottes de paille soufrées et des papiers huilés dans la cheminée d'une vieille dévote, amie de madame Hochon. Le matin, en allumant son feu, la pauvre femme, une femme tranquille et douce, crut avoir allumé un volcan. Les pompiers arrivèrent, la ville entière accourut, et comme parmi les pompiers il se trouvait quelques Chevaliers de la Désœuvrance, ils inondèrent la maison de la vieille femme à laquelle ils firent peur de la noyade après lui avoir donné la terreur du feu. Elle fut malade de frayeur.
Quand ils voulaient faire passer à quelqu'un la nuit tout entière en armes et dans de mortelles inquiétudes, ils lui écrivaient une lettre anonyme pour le prévenir qu'il devait être volé; puis ils allaient un à un le long de ses murs ou de ses croisées, en s'appelant par des coups de sifflet.
Un de leurs plus jolis tours, dont s'amusa longtemps la ville où il se raconte encore, fut d'adresser à tous les héritiers d'une vieille dame fort avare, et qui devait laisser une belle succession, un petit mot qui leur annonçait sa mort en les invitant à être exacts pour l'heure où les scellés seraient mis. Quatre-vingts personnes environ arrivèrent de Vatan, de Saint-Florent, de Vierzon et des environs, tous en grand deuil, mais assez joyeux, les uns avec leurs femmes, les veuves avec leurs fils, les enfants avec leurs pères, qui dans une carriole, qui dans un cabriolet d'osier, qui dans une méchante charrette. Imaginez les scènes entre la servante de la vieille dame et les premiers arrivés! puis les consultations chez les notaires!... Ce fut comme une émeute dans Issoudun.
Enfin, un jour, le Sous-Préfet s'avisa de trouver cet ordre de choses d'autant plus intolérable qu'il était impossible de savoir qui se permettait ces plaisanteries. Les soupçons pesaient bien sur les jeunes gens; mais comme la Garde Nationale était alors purement nominale à Issoudun, qu'il n'y avait point de garnison, que le lieutenant de gendarmerie n'avait pas plus de huit gendarmes avec lui, qu'il ne se faisait pas de patrouilles, il était impossible d'avoir des preuves. Le Sous-Préfet fut mis à l'Ordre de nuit, et pris aussitôt pour bête noire. Ce fonctionnaire avait l'habitude de déjeuner de deux œufs frais. Il nourrissait des poules dans sa cour, et joignait à la manie de manger des œufs frais celle de vouloir les faire cuire lui-même. Ni sa femme, ni sa servante, ni personne, selon lui, ne savait cuire un œuf comme il faut; il regardait à sa montre, et se vantait de l'emporter en ce point sur tout le monde. Il cuisait ses œufs depuis deux ans avec un succès qui lui méritait mille plaisanteries. On enleva pendant un mois, toutes les nuits, les œufs de ses poules, auxquels on en substitua de durs. Le Sous-Préfet y perdit son latin et sa réputation de Sous-Préfet à l'œuf. Il finit par déjeuner autrement. Mais il ne soupçonna point les Chevaliers de la Désœuvrance, dont le tour était trop bien fait. Max inventa de lui graisser les tuyaux de ses poêles, toutes les nuits, d'une huile saturée d'odeurs si fétides, qu'il était impossible de tenir chez lui. Ce ne fut pas assez: un jour, sa femme, en voulant aller à la messe, trouva son châle intérieurement collé par une substance si tenace, qu'elle fut obligée de s'en passer. Le Sous-Préfet demanda son changement. La couardise et la soumission de ce fonctionnaire établirent définitivement l'autorité drolatique et occulte des Chevaliers de la Désœuvrance.
Entre la rue des Minimes et la place Misère, il existait alors une portion de quartier encadrée par le bras de la Rivière-Forcée vers le bas, et en haut par le rempart, à partir de la Place d'Armes jusqu'au Marché à la Poterie. Cette espèce de carré informe était rempli par des maisons d'un aspect misérable, pressées les unes contre les autres et divisées par des rues si étroites, qu'il est impossible d'y passer deux à la fois. Cet endroit de la ville, espèce de Cour des Miracles, était occupé par des gens pauvres ou exerçant des professions peu lucratives, logés dans ces taudis et dans des logis si pittoresquement appelés, en langage familier, des maisons borgnes. A toutes les époques, ce fut sans doute un quartier maudit, repaire des gens de mauvaise vie, car une de ces rues se nomme la rue du Bourriau. Il est constant que le bourreau de la ville y eut sa maison à porte rouge pendant plus de cinq siècles. L'aide du bourreau de Châteauroux y demeure encore, s'il faut en croire le bruit public, car la bourgeoisie ne le voit jamais. Les vignerons entretiennent seuls des relations avec cet être mystérieux qui a hérité de ses prédécesseurs le don de guérir les fractures et les plaies. Jadis les filles de joie, quand la ville se donnait des airs de capitale, y tenaient leurs assises. Il y avait des revendeurs de choses qui semblent ne pas devoir trouver d'acheteurs, puis des fripiers dont l'étalage empeste, enfin cette population apocryphe qui se rencontre dans un lieu semblable en presque toutes les villes, et où dominent un ou deux juifs. Au coin d'une de ces rues sombres, du côté le plus vivant de ce quartier, il exista de 1815 à 1823, et peut-être plus tard, un bouchon tenu par une femme appelée la mère Cognette. Ce bouchon consistait en une maison assez bien bâtie en chaînes de pierre blanche dont les intervalles étaient remplis de moellons et de mortier, élevée d'un étage et d'un grenier. Au-dessus de la porte, brillait cette énorme branche de pin semblable à du bronze de Florence. Comme si ce symbole ne parlait pas assez, l'œil était saisi par le bleu d'une affiche collée au chambranle et où se voyait au-dessous de ces mots: BONNE BIÈRE DE MARS, un soldat offrant à une femme très-décolletée un jet de mousse qui se rend du cruchon au verre qu'elle tend, en décrivant une arche de pont, le tout d'une couleur à faire évanouir Delacroix. Le rez-de-chaussée se composait d'une immense salle servant à la fois de cuisine et de salle à manger, aux solives de laquelle pendaient accrochées à des clous les provisions nécessaires à l'exploitation de ce commerce. Derrière cette salle, un escalier de meunier menait à l'étage supérieur; mais au pied de cet escalier s'ouvrait une porte donnant dans une petite pièce longue, éclairée sur une de ces cours de province qui ressemblent à un tuyau de cheminée, tant elles sont étroites, noires et hautes. Cachée par un appentis et dérobée à tous les regards par des murailles, cette petite salle servait aux Mauvais-Garçons d'Issoudun à tenir leur cour plénière. Ostensiblement le père Cognet hébergeait les gens de la campagne aux jours de marché; mais secrètement il était l'hôtelier des Chevaliers de la Désœuvrance. Ce père Cognet, jadis palefrenier dans quelque maison riche, avait fini par épouser la Cognette, une ancienne cuisinière de bonne maison. Le faubourg de Rome continue, comme en Italie et en Pologne, à féminiser, à la manière latine, le nom du mari pour la femme. En réunissant leurs économies, le père Cognet et sa femme avaient acheté cette maison pour s'y établir cabaretiers. La Cognette, femme d'environ quarante ans, de haute taille, grassouillette, ayant le nez à la Roxelane, la peau bistrée, les cheveux d'un noir de jais, les yeux bruns, ronds et vifs, un air intelligent et rieur, fut choisie par Maxence Gilet pour être la Léonarde de l'Ordre, à cause de son caractère et de ses talents en cuisine. Le père Cognet pouvait avoir cinquante-six ans, il était trapu, soumis à sa femme, et, selon la plaisanterie incessamment répétée par elle, il ne pouvait voir les choses que d'un bon œil, car il était borgne. En sept ans, de 1816 à 1823, ni le mari ni la femme ne commirent la plus légère indiscrétion sur ce qui se faisait nuitamment chez eux ou sur ce qui s'y complotait, et ils eurent toujours la plus vive affection pour tous les Chevaliers; quant à leur dévouement, il était absolu; mais peut-être le trouvera-t-on moins beau, si l'on vient à songer que leur intérêt cautionnait leur silence et leur affection. A quelque heure de nuit que les Chevaliers tombassent chez la Cognette, en frappant d'une certaine manière, le père Cognet, averti par ce signal, se levait, allumait le feu et des chandelles, ouvrait la porte, allait chercher à la cave des vins achetés exprès pour l'Ordre, et la Cognette leur cuisinait un exquis souper, soit avant, soit après les expéditions résolues ou la veille, ou pendant la journée.
Pendant que madame Bridau voyageait d'Orléans à Issoudun, les Chevaliers de la Désœuvrance préparèrent un de leurs meilleurs tours. Un vieil Espagnol, ancien prisonnier de guerre, et qui, lors de la paix, était resté dans le pays, où il faisait un petit commerce de grains, vint de bonne heure au marché, et laissa sa charrette vide au bas de la Tour d'Issoudun. Maxence, arrivé le premier au rendez-vous indiqué pour cette nuit au pied de la Tour, fut interpellé par cette question faite à voix basse:—Que ferons-nous cette nuit?
—La charrette au père Fario est là, répondit-il, j'ai failli me casser le nez dessus, montons-la d'abord sur la butte de la Tour, nous verrons après.
Quand Richard construisit la Tour d'Issoudun, il la planta, comme il a été dit, sur les ruines de la basilique assise à la place du temple romain et du Dun Celtique. Ces ruines, qui représentaient chacune une longue période de siècles, formèrent une montagne grosse des monuments de trois âges. La tour de Richard-Cœur-de-Lion se trouve donc au sommet d'un cône dont la pente est de toutes parts également roide et où l'on ne parvient que par escalade. Pour bien peindre en peu de mots l'attitude de cette tour, on peut la comparer à l'obélisque de Luxor sur son piédestal. Le piédestal de la Tour d'Issoudun, qui recélait alors tant de trésors archéologiques inconnus, a du côté de la ville quatre-vingts pieds de hauteur. En une heure, la charrette fut démontée, hissée pièce à pièce sur la butte au pied de la tour par un travail semblable à celui des soldats qui portèrent l'artillerie au passage du Mont Saint-Bernard. On remit la charrette en état et l'on fit disparaître toutes les traces du travail avec un tel soin qu'elle semblait avoir été transportée là par le diable ou par la baguette d'une fée. Après ce haut fait, les Chevaliers, ayant faim et soif, revinrent tous chez la Cognette, et se virent bientôt attablés dans la petite salle basse, où ils riaient par avance de la figure que ferait le Fario, quand, vers les dix heures, il chercherait sa charrette.
Naturellement les Chevaliers ne faisaient pas leurs farces toutes les nuits. Le génie des Sganarelle, des Mascarille et des Scapin réunis n'eût pas suffi à trouver trois cent soixante mauvais tours par année. D'abord les circonstances ne s'y prêtaient pas toujours: il faisait un trop beau clair de lune, le dernier tour avait trop irrité les gens sages; puis tel ou tel refusait son concours quand il s'agissait d'un parent. Mais si les drôles ne se voyaient pas toutes les nuits chez la Cognette, ils se rencontraient pendant la journée, et se livraient ensemble aux plaisirs permis de la chasse ou des vendanges en automne, et du patin en hiver. Dans cette réunion de vingt jeunes gens de la ville qui protestaient ainsi contre sa somnolence sociale, il s'en trouva quelques-uns plus étroitement liés que les autres avec Max, ou qui firent de lui leur idole. Un pareil caractère fanatise souvent la jeunesse. Or, les deux petits-fils de madame Hochon, François Hochon et Baruch Borniche, étaient les séides de Max. Ces deux garçons regardaient Max presque comme leur cousin, en admettant l'opinion du pays sur sa parenté de la main gauche avec les Lousteau. Max prêtait d'ailleurs généreusement à ces deux jeunes gens l'argent que leur grand-père Hochon refusait à leurs plaisirs: il les emmenait à la chasse, il les formait; il exerçait enfin sur eux une influence bien supérieure à celle de la famille. Orphelins tous deux, ces deux jeunes gens restaient, quoique majeurs, sous la tutelle de monsieur Hochon, leur grand-père, à cause de circonstances qui seront expliquées au moment où le fameux monsieur Hochon paraîtra dans cette scène.
En ce moment, François et Baruch (nommons-les par leurs prénoms pour la clarté de cette histoire) étaient, l'un à droite, l'autre à gauche de Max, au milieu de la table assez mal éclairée par la lueur fuligineuse de quatre chandelles des huit à la livre. On avait bu douze à quinze bouteilles de vins différents, car la réunion ne comptait pas plus de onze Chevaliers. Baruch, dont le prénom indique assez un restant de calvinisme à Issoudun, dit à Max, au moment où le vin avait délié toutes les langues:—Tu vas te trouver menacé dans ton centre...
—Qu'entends-tu par ces paroles? demanda Max.
—Mais, ma grand'mère a reçu de madame Bridau, sa filleule, une lettre par laquelle elle lui annonce son arrivée et celle de son fils. Ma grand'mère a fait arranger hier deux chambres pour les recevoir.
—Et qu'est-ce que cela me fait? dit Max en prenant son verre, le vidant d'un trait et le remettant sur la table par un geste comique.
Max avait alors trente-quatre ans. Une des chandelles placée près de lui projetait sa lueur sur sa figure martiale, illuminait bien son front et faisait admirablement ressortir son teint blanc, ses yeux de feu, ses cheveux noirs un peu crépus, et d'un brillant de jais. Cette chevelure se retroussait vigoureusement d'elle-même au-dessus du front et aux tempes, en dessinant ainsi nettement cinq langues noires que nos ancêtres appelaient les cinq pointes. Malgré ces brusques oppositions de blanc et de noir, Max avait une physionomie très-douce qui tirait son charme d'une coupe semblable à celle que Raphaël donne à ses figures de vierge, d'une bouche bien modelée et sur les lèvres de laquelle errait un sourire gracieux, espèce de contenance que Max avait fini par prendre. Le riche coloris qui nuance les figures berrichonnes ajoutait encore à son air de bonne humeur. Quand il riait vraiment, il montrait trente-deux dents dignes de parer la bouche d'une petite maîtresse. D'une taille de cinq pieds quatre pouces, Max était admirablement bien proportionné, ni gras, ni maigre. Si ses mains soignées étaient blanches et assez belles, ses pieds rappelaient le faubourg de Rome et le fantassin de l'Empire. Il eût certes fait un magnifique Général de Division; il avait des épaules à porter une fortune de Maréchal de France, et une poitrine assez large pour tous les Ordres de l'Europe. L'intelligence animait ses mouvements. Enfin, né gracieux, comme presque tous les enfants de l'amour, la noblesse de son vrai père éclatait en lui.
—Tu ne sais donc pas, Max, lui cria du bout de la table le fils d'un ancien chirurgien-major appelé Goddet, le meilleur médecin de la ville, que la filleule de madame Hochon est la sœur de Rouget? Si elle vient avec son fils le peintre, c'est sans doute pour r'avoir la succession du bonhomme, et adieu ta vendange...
Max fronça les sourcils. Puis, par un regard qui courut de visage en visage autour de la table, il examina l'effet produit par cette apostrophe sur les esprits, et il répondit encore:—Qu'est-ce que ça me fait?
—Mais, reprit François, il me semble que si le vieux Rouget révoquait son testament, dans le cas où il en aurait fait un au profit de la Rabouilleuse...
Ici Max coupa la parole à son séide par ces mots:—Quand, en venant ici, je vous ai entendu nommer un des cinq Hochons, suivant le calembour qu'on faisait sur vos noms depuis trente ans, j'ai fermé le bec à celui qui t'appelait ainsi, mon cher François, et d'une si verte manière, que, depuis, personne à Issoudun n'a répété cette niaiserie, devant moi du moins! Et voilà comment tu t'acquittes avec moi: tu te sers d'un surnom méprisant pour désigner une femme à laquelle on me sait attaché.
Jamais Max n'en avait tant dit sur ses relations avec la personne à qui François venait de donner le surnom sous lequel elle était connue à Issoudun. L'ancien prisonnier des pontons avait assez d'expérience, le commandant des Grenadiers de la Garde savait assez ce qu'est l'honneur, pour deviner d'où venait la mésestime de la ville. Aussi n'avait-il jamais laissé qui que ce fût lui dire un mot au sujet de mademoiselle Flore Brazier, cette servante-maîtresse de Jean-Jacques Rouget, si énergiquement appelée vermine par la respectable madame Hochon. D'ailleurs chacun connaissait Max trop chatouilleux pour lui parler à ce sujet sans qu'il commençât, et il n'avait jamais commencé. Enfin, il était trop dangereux d'encourir la colère de Max ou de le fâcher pour que ses meilleurs amis plaisantassent de la Rabouilleuse. Quand on s'entretint de la liaison de Max avec cette fille devant le commandant Potel et le capitaine Renard, les deux officiers avec lesquels il vivait sur un pied d'égalité, Potel avait répondu:—S'il est le frère naturel de Jean-Jacques Rouget, pourquoi ne voulez-vous pas qu'il y demeure?—D'ailleurs, après tout, reprit le capitaine Renard, cette fille est un morceau de roi; et quand il l'aimerait, où est le mal?... Est-ce que le fils Goddet n'aime pas madame Fichet pour avoir la fille en récompense de cette corvée?
Après cette semonce méritée, François ne retrouva plus le fil de ses idées; mais il le retrouva bien moins encore quand Max lui dit avec douceur:—Continue...
—Ma foi, non! s'écria François.
—Tu te fâches à tort, Max, cria le fils Goddet. N'est-il pas convenu que chez la Cognette on peut tout se dire? Ne serions-nous pas tous les ennemis mortels de celui d'entre nous qui se souviendrait hors d'ici de ce qui s'y dit, de ce qui s'y pense ou de ce qui s'y fait! Toute la ville désigne Flore Brazier sous le surnom de la Rabouilleuse, si ce surnom a, par mégarde, échappé à François, est-ce un crime contre la Désœuvrance?
—Non, dit Max, mais contre notre amitié particulière. La réflexion m'est venue, j'ai pensé que nous étions en désœuvrance, et je lui ai dit: Continue...
Un profond silence s'établit. La pause fut si gênante pour tout le monde, que Max s'écria:—Je vais continuer pour lui (sensation), pour vous tous (étonnement)!... et vous dire ce que vous pensez (profonde sensation)! Vous pensez que Flore, la Rabouilleuse, la Brazier, la gouvernante au père Rouget, car on l'appelle le père Rouget, ce vieux garçon qui n'aura jamais d'enfants! vous pensez, dis-je, que cette femme fournit, depuis mon retour à Issoudun, à tous mes besoins. Si je puis jeter par les fenêtres trois cents francs par mois, vous régaler souvent comme je le fais ce soir, et vous prêter de l'argent à tous, je prends les écus dans la bourse de mademoiselle Brazier? Eh! bien, oui (profonde sensation)! Sacrebleu, oui! mille fois oui!..... Oui, mademoiselle Brazier a couché en joue la succession de ce vieillard...
—Elle l'a bien gagnée de père en fils, dit le fils Goddet dans son coin.
—Vous croyez, continua Max après avoir souri du mot du fils Goddet, que j'ai conçu le plan d'épouser Flore après la mort du père Rouget, et qu'alors cette sœur et son fils, de qui j'entends parler pour la première fois, vont mettre mon avenir en péril?
—C'est cela! s'écria François.
—Voilà ce que pensent tous ceux qui sont autour de la table, dit Baruch.
—Eh! bien, soyez calmes, mes amis, répondit Max. Un homme averti en vaut deux! Maintenant, je m'adresse aux Chevaliers de la Désœuvrance. Si, pour renvoyer ces Parisiens, j'ai besoin de l'Ordre, me prêtera-t-on la main?..... Oh! dans les limites que nous nous sommes imposées pour faire nos farces, ajouta-t-il vivement en apercevant un mouvement général. Croyez-vous que je veuille les tuer, les empoisonner?... Dieu merci, je ne suis pas imbécile. Et, après tout, les Bridau réussiraient, Flore n'aurait que ce qu'elle a, je m'en contenterais, entendez-vous? Je l'aime assez pour la préférer à mademoiselle Fichet, si mademoiselle Fichet voulait de moi!...
Mademoiselle Fichet était la plus riche héritière d'Issoudun, et la main de la fille entrait pour beaucoup dans la passion du fils Goddet pour la mère. La franchise a tant de prix, que les onze Chevaliers se levèrent comme un seul homme.
—Tu es un brave garçon, Max!
—Voilà parler, Max, nous serons les chevaliers de la Délivrance.
—Bran pour les Bridau!
—Nous les briderons, les Bridau!
—Après tout, on s'est vu trois épouser des bergères!
—Que diable! le père Lousteau a bien aimé madame Rouget, n'y a-t-il pas moins de mal à aimer une gouvernante, libre et sans fers?
—Et si défunt Rouget est un peu le père de Max, ça se passe en famille.
—Les opinions sont libres!
—Vive Max!
—A bas les hypocrites!
—Buvons à la santé de la belle Flore!
Telles furent les onze réponses, acclamations ou toasts que poussèrent les Chevaliers de la Désœuvrance, et autorisés, disons-le, par leur morale excessivement relâchée. On voit quel intérêt avait Max, en se faisant le Grand-Maître de l'Ordre de la Désœuvrance. En inventant des farces, en obligeant les jeunes gens des principales familles, Max voulait s'en faire des appuis pour le jour de sa réhabilitation. Il se leva gracieusement, brandit son verre plein de vin de Bordeaux, et l'on attendit son allocution.
—Pour le mal que je vous veux, je vous souhaite à tous une femme qui vaille la belle Flore! Quant à l'invasion des parents, je n'ai pour le moment aucune crainte; et pour l'avenir, nous verrons!.....
—N'oublions pas la charrette à Fario!...
—Parbleu! elle est en sûreté, dit le fils Goddet.
—Oh! je me charge de finir cette farce-là, s'écria Max. Soyez au marché de bonne heure, et venez m'avertir quand le bonhomme cherchera sa brouette...
On entendit sonner trois heures et demie du matin, les Chevaliers sortirent alors en silence pour rentrer chacun chez eux en serrant les murailles sans faire le moindre bruit, chaussés qu'ils étaient de chaussons de lisières. Max regagna lentement la place Saint-Jean, située dans la partie haute de la ville, entre la porte Saint-Jean et la porte Villate, le quartier des riches bourgeois. Le commandant Gilet avait déguisé ses craintes; mais cette nouvelle l'atteignait au cœur. Depuis son séjour sur ou sous les pontons, il était devenu d'une dissimulation égale en profondeur à sa corruption. D'abord, et avant tout, les quarante mille livres de rente en fonds de terre que possédait le père Rouget, constituaient la passion de Gilet pour Flore Brazier, croyez-le bien? A la manière dont il se conduisait, il est facile d'apercevoir combien de sécurité la Rabouilleuse avait su lui inspirer sur l'avenir financier qu'elle devait à la tendresse du vieux garçon. Néanmoins, la nouvelle de l'arrivée des héritiers légitimes était de nature à ébranler la foi de Max dans le pouvoir de Flore. Les économies faites depuis dix-sept ans étaient encore placées au nom de Rouget. Or si le testament, que Flore disait avoir été fait depuis longtemps en sa faveur, se révoquait, ces économies pouvaient du moins être sauvées en les faisant mettre au nom de mademoiselle Brazier.
—Cette imbécile de fille ne m'a pas dit, en sept ans, un mot des neveux et de la sœur! s'écria Max en tournant de la rue Marmouse dans la rue l'Avenier. Sept cent cinquante mille francs placés dans dix ou douze études différentes, à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux, ne peuvent ni se réaliser ni se placer sur l'État, en une semaine, et sans qu'on le sache dans un pays à disettes! Avant tout, il faut se débarrasser de la parenté; mais une fois que nous en serons délivrés, nous nous dépêcherons de réaliser cette fortune. Enfin, j'y songerai...