—Ma sœur et mes neveux viennent à Issoudun?.... dit-il tout stupéfait.
—Oui, jouez l'étonné, pour me faire croire que vous ne leur avez pas écrit de venir? Cette malice cousue de fil blanc! Soyez tranquille, nous ne troublerons point vos Parisiens, car, n'avant qu'ils n'aient mis les pieds ici, les nôtres n'y feront plus de poussière. Max et moi nous serons partis pour ne jamais revenir. Quant à votre testament, je le déchirerai en quatre morceaux à votre nez et à votre barbe, entendez-vous... Vous laisserez votre bien à votre famille, puisque nous ne sommes pas votre famille. Après, vous verrez si vous serez aimé pour vous-même par des gens qui ne vous ont pas vu depuis trente ans, qui ne vous ont même jamais vu! C'est pas votre sœur qui me remplacera! Une dévote à trente-six carats!
—N'est-ce que cela, ma petite Flore? dit le vieillard, je ne recevrai ni ma sœur, ni mes neveux... Je te jure que voilà la première nouvelle que j'ai de leur arrivée, et c'est un coup monté par madame Hochon, la vieille dévote...
Max, qui put entendre la réponse du père Rouget, se montra tout à coup en disant d'un ton de maître:—Qu'y a-t-il!....
—Mon bon Max, reprit le vieillard heureux d'acheter la protection du soldat qui par une convention faite avec Flore prenait toujours le parti de Rouget, je jure par ce qu'il y a de plus sacré que je viens d'apprendre la nouvelle. Je n'ai jamais écrit à ma sœur: mon père m'a fait promettre de ne lui rien laisser de mon bien, de le donner plutôt à l'église... Enfin, je ne recevrai ni ma sœur Agathe, ni ses fils.
—Votre père avait tort, mon cher Jean-Jacques, et madame a bien plus tort encore, répondit Max. Votre père avait ses raisons, il est mort, sa haine doit mourir avec lui... Votre sœur est votre sœur, vos neveux sont vos neveux. Vous vous devez à vous-même de les bien accueillir, et à nous aussi. Que dirait-on dans Issoudun?... S..... tonnerre! j'en ai assez sur le dos, il ne manquerait plus que de m'entendre dire que nous vous séquestrons, que vous n'êtes pas libre, que nous vous avons animé contre vos héritiers, que nous captons votre succession...... Que le diable m'emporte si je ne déserte pas le camp à la seconde calomnie! Et c'est assez d'une! Déjeunons.
Flore, redevenue douce comme une hermine, aida la Védie à mettre le couvert. Le père Rouget, plein d'admiration pour Max, le prit par les mains, l'emmena dans l'embrasure d'une des croisées et là lui dit à voix basse:—Ah! Max, j'aurais un fils, je ne l'aimerais pas autant que je t'aime. Et Flore avait raison: à vous deux, vous êtes ma famille... Tu as de l'honneur, Max, et tout ce que tu viens de dire est très-bien.
—Vous devez fêter votre sœur et votre neveu, mais ne rien changer à vos dispositions, lui dit alors Max en l'interrompant. Vous satisferez ainsi votre père et le monde...
—Eh! bien, mes chers petits amours, s'écria Flore d'un ton gai, le salmis va se refroidir. Tiens, mon vieux rat, voilà une aile, dit-elle en souriant à Jean-Jacques Rouget.
A ce mot, la figure chevaline du bonhomme perdit ses teintes cadavéreuses, il eut, sur ses lèvres pendantes, un sourire de thériaki; mais la toux le reprit, car le bonheur de rentrer en grâce lui donnait une émotion aussi violente que celle d'être en pénitence. Flore se leva, s'arracha de dessus les épaules un petit châle de cachemire et le mit en cravate au cou du vieillard en lui disant:—C'est bête de se faire du mal comme ça pour des riens. Tenez, vieil imbécile! ça vous fera du bien, c'était sur mon cœur...
—Quelle bonne créature! dit Rouget à Max pendant que Flore alla chercher un bonnet de velours noir pour en couvrir la tête presque chauve du célibataire.
—Aussi bonne que belle, répondit Max, mais elle est vive, comme tous ceux qui ont le cœur sur la main.
Peut-être blâmera-t-on la crudité de cette peinture, et trouvera-t-on les éclats du caractère de la Rabouilleuse empreints de ce vrai que le peintre doit laisser dans l'ombre? Hé! bien, cette scène, cent fois recommencée avec d'épouvantables variantes, est, dans sa forme grossière et dans son horrible véracité, le type de celles que jouent toutes les femmes, à quelque bâton de l'échelle sociale qu'elles soient perchées, quand un intérêt quelconque les a diverties de leur ligne d'obéissance et qu'elles ont saisi le pouvoir. Comme chez les grands politiques, à leurs yeux tous les moyens sont légitimés par la fin. Entre Flore Brazier et la duchesse, entre la duchesse et la plus riche bourgeoise, entre la bourgeoise et la femme la plus splendidement entretenue, il n'y a de différences que celles dues à l'éducation qu'elles ont reçue et aux milieux où elles vivent. Les bouderies de la grande dame remplacent les violences de la Rabouilleuse. A tout étage, les amères plaisanteries, des moqueries spirituelles, un froid dédain, des plaintes hypocrites, de fausses querelles obtiennent le même succès que les propos populaciers de cette madame Éverard d'Issoudun.
Max se mit si drôlement à raconter l'histoire de Fario, qu'il fit rire le bonhomme. Védie et Kouski, venus pour entendre ce récit, éclatèrent dans le couloir. Quant à Flore, elle fut prise du fou-rire. Après le déjeuner, pendant que Jean-Jacques lisait les journaux, car on s'était abonné au Constitutionnel et à la Pandore, Max emmena Flore chez lui.
—Es-tu sûre que, depuis qu'il t'a instituée son héritière, il n'a pas fait quelque autre testament?
—Il n'a pas de quoi écrire, répondit-elle.
—Il a pu en dicter un à quelque notaire, fit Max. S'il ne l'a pas fait, il faut prévoir ce cas-là. Donc, accueillons à merveille les Bridau, mais tâchons de réaliser, et promptement, tous les placements hypothécaires. Nos notaires ne demanderont pas mieux que de faire des transports: ils y trouvent à boire et à manger. Les rentes montent tous les jours; on va conquérir l'Espagne, et délivrer Ferdinand VII de ses Cortès: ainsi, l'année prochaine, les rentes dépasseront peut-être le pair. C'est donc une bonne affaire que de mettre les sept cent cinquante mille francs du bonhomme sur le grand livre à 89!... Seulement essaie de les faire mettre en ton nom. Ce sera toujours cela de sauvé!
—Une fameuse idée, dit Flore.
—Et, comme on aura cinquante mille francs de rentes pour huit cent quatre-vingt-dix mille francs, il faudrait lui faire emprunter cent quarante mille francs pour deux ans, à rendre par moitié. En deux ans, nous toucherons cent mille francs de Paris, et quatre-vingt-dix ici, nous ne risquons donc rien.
—Sans toi, mon beau Max, que serions-nous devenus? dit-elle.
—Oh! demain soir, chez la Cognette, après avoir vu les Parisiens, je trouverai les moyens de les faire congédier par les Hochon eux-mêmes.
—As-tu de l'esprit, mon ange! Tiens, tu es un amour d'homme.
La place Saint-Jean est située au milieu d'une rue appelée Grande-Narette dans sa partie supérieure, et Petite-Narette dans l'inférieure. En Berry, le mot Narette exprime la même situation de terrain que le mot génois salita, c'est-à-dire une rue en pente roide. La Narette est très-rapide de la place Saint-Jean à la porte Vilatte. La maison du vieux monsieur Hochon est en face de celle où demeurait Jean-Jacques Rouget. Souvent on voyait, par celle des fenêtres de la salle où se tenait madame Hochon, ce qui se passait chez le père Rouget, et vice versâ, quand les rideaux étaient tirés ou que les portes restaient ouvertes. La maison de monsieur Hochon ressemble tant à celle de Rouget, que ces deux édifices furent sans doute bâtis par le même architecte. Hochon, jadis receveur des Tailles à Selles en Berry, né d'ailleurs à Issoudun, était revenu s'y marier avec la sœur du Subdélégué, le galant Lousteau, en échangeant sa place de Selles contre la recette d'Issoudun. Déjà retiré des affaires en 1786, il évita les orages de la Révolution, aux principes de laquelle il adhéra d'ailleurs pleinement, comme tous les honnêtes gens qui hurlent avec les vainqueurs. Monsieur Hochon ne volait pas sa réputation de grand avare. Mais ne serait-ce pas s'exposer à des redites que de le peindre? Un des traits d'avarice qui le rendirent célèbre suffira sans doute pour vous expliquer monsieur Hochon tout entier.
Lors du mariage de sa fille, alors morte, et qui épousait un Borniche, il fallut donner à dîner à la famille Borniche. Le prétendu, qui devait hériter d'une grande fortune, mourut de chagrin d'avoir fait de mauvaises affaires, et surtout du refus de ses père et mère qui ne voulurent pas l'aider. Ces vieux Borniche vivaient encore en ce moment, heureux d'avoir vu monsieur Hochon se chargeant de la tutelle, à cause de la dot de sa fille qu'il se fit fort de sauver. Le jour de la signature du contrat, les grands-parents des deux familles étaient réunis dans la salle, les Hochon d'un côté, les Borniche de l'autre, tous endimanchés. Au milieu de la lecture du contrat que faisait gravement le jeune notaire Héron, la cuisinière entre et demande à monsieur Hochon de la ficelle pour ficeler une dinde, partie essentielle du repas. L'ancien Receveur des Tailles tire du fond de la poche de sa redingote un bout de ficelle qui sans doute avait déjà servi à quelque paquet, il le donna; mais avant que la servante eût atteint la porte, il lui cria:—Gritte, tu me le rendras!...
Gritte est en Berry l'abréviation usitée de Marguerite.
Vous comprenez dès-lors et monsieur Hochon et la plaisanterie faite par la ville sur cette famille composée du père, de la mère et de trois enfants: les cinq Hochon!
D'année en année, le vieil Hochon était devenu plus vétilleux, plus soigneux, et il avait en ce moment quatre-vingt-cinq ans! Il appartenait à ce genre d'hommes qui se baissent au milieu d'une rue, par une conversation animée, qui ramassent une épingle en disant:—Voilà la journée d'une femme! et qui piquent l'épingle au parement de leur manche. Il se plaignait très-bien de la mauvaise fabrication des draps modernes en faisant observer que sa redingote ne lui avait duré que dix ans. Grand, sec, maigre, à teint jaune, parlant peu, lisant peu, ne se fatiguant point, observateur des formes comme un Oriental, il maintenait au logis un régime d'une grande sobriété, mesurant le boire et le manger à sa famille, d'ailleurs assez nombreuse, et composée de sa femme, née Lousteau, de son petit-fils Baruch et de sa sœur Adolphine, héritiers des vieux Borniche, enfin de son autre petit-fils François Hochon.
Hochon, son fils aîné, pris en 1813 par cette réquisition d'enfants de famille échappés à la conscription et appelés les gardes d'honneur, avait péri au combat d'Hanau. Cet héritier présomptif avait épousé de très-bonne heure une femme riche, afin de ne pas être repris par une conscription quelconque; mais alors il mangea toute sa fortune en prévoyant sa fin. Sa femme, qui suivit de loin l'armée française, mourut à Strasbourg en 1814, y laissant des dettes que le vieil Hochon ne paya point, en opposant aux créanciers cet axiome de l'ancienne jurisprudence: Les femmes sont des mineurs.
On pouvait donc toujours dire les cinq Hochon, puisque cette maison se composait encore de trois petits enfants et des deux grands parents. Aussi la plaisanterie durait-elle toujours, car aucune plaisanterie ne vieillit en province. Gritte, alors âgée de soixante ans, suffisait à tout.
La maison, quoique vaste, avait peu de mobilier. Néanmoins on pouvait très-bien loger Joseph et madame Bridau dans deux chambres au deuxième étage. Le vieil Hochon se repentit alors d'y avoir conservé deux lits accompagnés chacun d'eux d'un vieux fauteuil en bois naturel et garnis en tapisserie, d'une table en noyer sur laquelle figurait un pot à eau du genre dit Gueulard dans sa cuvette bordée de bleu. Le vieillard mettait sa récolte de pommes et de poires d'hiver, de nèfles et de coings sur de la paille dans ces deux chambres où dansaient les rats et les souris; aussi exhalaient-elles une odeur de fruit et de souris. Madame Hochon y fit tout nettoyer: le papier décollé par places fut recollé au moyen de pains à cacheter, elle orna les fenêtres de petits rideaux qu'elle tailla dans de vieux fourreaux de mousseline à elle. Puis, sur le refus de son mari d'acheter de petits tapis en lisière, elle donna sa descente de lit à sa petite Agathe, en disant de cette mère de quarante-sept ans sonnés: pauvre petite! Madame Hochon emprunta deux tables de nuit aux Borniche, et loua très-audacieusement chez un fripier, le voisin de la Cognette, deux vieilles commodes à poignées de cuivre. Elle conservait deux paires de flambeaux en bois précieux, tournés par son propre père qui avait la manie du tour. De 1770 à 1780, ce fut un ton chez les gens riches d'apprendre un métier, et monsieur Lousteau le père, ancien premier Commis des Aides, fut tourneur, comme Louis XVI fut serrurier. Ces flambeaux avaient pour garnitures des cercles en racines de rosier, de pêcher, d'abricotier. Madame Hochon risqua ces précieuses reliques!..... Ces préparatifs et ce sacrifice redoublèrent la gravité de monsieur Hochon qui ne croyait pas encore à l'arrivée des Bridau.
Le matin même de cette journée illustrée par le tour fait à Fario, madame Hochon dit après le déjeuner à son mari:—J'espère, Hochon, que vous recevrez comme il faut madame Bridau, ma filleule. Puis, après s'être assurée que ses petits-enfants étaient partis, elle ajouta:—Je suis maîtresse de mon bien, ne me contraignez pas à dédommager Agathe dans mon testament de quelque mauvais accueil.
—Croyez-vous, madame, répondit Hochon d'une voix douce, qu'à mon âge je ne connaisse pas la civilité puérile et honnête...
—Vous savez bien ce que je veux dire, vieux sournois. Soyez aimable pour nos hôtes, et souvenez-vous combien j'aime Agathe...
—Vous aimiez aussi Maxence Gilet, qui va dévorer une succession due à votre chère Agathe!... Ah! vous avez réchauffé là un serpent dans votre sein; mais, après tout, l'argent des Rouget devait appartenir à un Lousteau quelconque.
Après cette allusion à la naissance présumée d'Agathe et de Max, Hochon voulut sortir; mais la vieille madame Hochon, femme encore droite et sèche, coiffée d'un bonnet rond à coques et poudrée, ayant une jupe de taffetas gorge de pigeon, à manches justes, et les pieds dans des mules, posa sa tabatière sur sa petite table, et dit:—En vérité, comment un homme d'esprit comme vous, monsieur Hochon, peut-il répéter des niaiseries qui, malheureusement, ont coûté le repos à ma pauvre amie et la fortune de son père à ma pauvre filleule? Max Gilet n'est pas le fils de mon frère, à qui j'ai bien conseillé dans le temps d'épargner ses écus. Enfin vous savez aussi bien que moi que madame Rouget était la vertu même...
—Et la fille est digne de la mère, car elle me paraît bien bête. Après avoir perdu toute sa fortune, elle a si bien élevé ses enfants, qu'en voilà un en prison sous le coup d'un procès criminel à la Cour des Pairs, pour le fait d'une conspiration à la Berton. Quant à l'autre, il est dans une situation pire, il est peintre!... Si vos protégés restent ici jusqu'à ce qu'ils aient dépêtré cet imbécile de Rouget des griffes de la Rabouilleuse et de Gilet, nous mangerons plus d'un minot de sel avec eux.
—Assez, monsieur Hochon, souhaitez qu'ils en tirent pied ou aile...
Monsieur Hochon prit son chapeau, sa canne à pomme d'ivoire, et sortit pétrifié par cette terrible phrase, car il ne croyait pas à tant de résolution chez sa femme. Madame Hochon, elle, prit son livre de prières pour lire l'Ordinaire de la Messe, car son grand âge l'empêchait d'aller tous les jours à l'église: elle avait de la peine à s'y rendre les dimanches et les jours fériés. Depuis qu'elle avait reçu la réponse d'Agathe, elle ajoutait à ses prières habituelles une prière pour supplier Dieu de dessiller les yeux à Jean-Jacques Rouget, de bénir Agathe et de faire réussir l'entreprise à laquelle elle l'avait poussée. En se cachant de ses deux petits-enfants, à qui elle reprochait d'être des parpaillots, elle avait prié le curé de dire, pour ce succès, des messes pendant une neuvaine accomplie par sa petite fille Adolphine Borniche, qui s'acquittait des prières à l'église par procuration.
Adolphine, alors âgée de dix-huit ans, et qui, depuis sept ans, travaillait aux côtés de sa grand'mère dans cette froide maison à mœurs méthodiques et monotones, fit d'autant plus volontiers la neuvaine qu'elle souhaitait inspirer quelque sentiment à Joseph Bridau, cet artiste incompris par monsieur Hochon, et auquel elle prenait le plus vif intérêt à cause des monstruosités que son grand-père prêtait à ce jeune Parisien.
Les vieillards, les gens sages, la tête de la ville, les pères de famille approuvaient d'ailleurs la conduite de madame Hochon; et leurs vœux en faveur de sa filleule et de ses enfants étaient d'accord avec le mépris secret que leur inspirait depuis long-temps la conduite de Maxence Gilet. Ainsi la nouvelle de l'arrivée de la sœur et du neveu du père Rouget produisit deux partis dans Issoudun: celui de la haute et vieille bourgeoisie, qui devait se contenter de faire des vœux et de regarder les événements sans y aider; celui des Chevaliers de la Désœuvrance et des partisans de Max, qui malheureusement étaient capables de commettre bien des malices à l'encontre des Parisiens.
Ce jour-là donc, Agathe et Joseph débarquèrent sur la place Misère, au bureau des Messageries, à trois heures. Quoique fatiguée, madame Bridau se sentit rajeunie à l'aspect de son pays natal, où elle reprenait à chaque pas ses souvenirs et ses impressions de jeunesse. Dans les conditions où se trouvait alors la ville d'Issoudun, l'arrivée des Parisiens fut sue dans toute la ville à la fois en dix minutes. Madame Hochon alla sur le pas de sa porte pour recevoir sa filleule et l'embrassa comme si c'eût été sa fille. Après avoir parcouru pendant soixante-douze ans une carrière à la fois vide et monotone où, en se retournant, elle comptait les cercueils de ses trois enfants, morts tous malheureux, elle s'était fait une sorte de maternité factice pour une jeune personne qu'elle avait eue, selon son expression, dans ses poches pendant seize ans. Dans les ténèbres de la province, elle avait caressé cette vieille amitié, cette enfance et ses souvenirs, comme si Agathe eût été présente; aussi s'était-elle passionnée pour les intérêts des Bridau. Agathe fut menée en triomphe dans la salle où le digne monsieur Hochon resta froid comme un four miné.
—Voilà monsieur Hochon, comment le trouves-tu? dit la marraine à sa filleule.
—Mais absolument comme quand je l'ai quitté, dit la Parisienne.
—Ah! l'on voit que vous venez de Paris, vous êtes complimenteuse, fit le vieillard.
Les présentations eurent lieu; celle du petit Baruch Borniche, grand jeune homme de vingt-deux ans; celle du petit François Hochon, âgé de vingt-quatre ans, et celle de la petite Adolphine, qui rougissait, ne savait que faire de ses bras et surtout de ses yeux; car elle ne voulait pas avoir l'air de regarder Joseph Bridau, curieusement observé par les deux jeunes gens et par le vieux Hochon, mais à des points de vue différents. L'avare se disait:—Il sort de l'hôpital, il doit avoir faim comme un convalescent. Les deux jeunes gens se disaient:—Quel brigand! quelle tête! il nous donnera bien du fil à retordre.
—Voilà mon fils le peintre, mon bon Joseph! dit enfin Agathe en montrant l'artiste.
Il y eut dans l'accent du mot bon un effort où se révélait tout le cœur d'Agathe qui pensait à la prison du Luxembourg.
—Il a l'air malade, s'écria madame Hochon, il ne te ressemble pas...
—Non, madame, reprit Joseph avec la brutale naïveté de l'artiste, je ressemble à mon père, et en laid encore!
Madame Hochon serra la main d'Agathe qu'elle tenait, et lui jeta un regard. Ce geste, ce regard voulaient dire:—Ah! je conçois bien, mon enfant, que tu lui préfères ce mauvais sujet de Philippe.
—Je n'ai jamais vu votre père, mon cher enfant, répondit à haute voix madame Hochon; mais il vous suffit d'être le fils de votre mère pour que je vous aime. D'ailleurs vous avez du talent, à ce que m'écrivait feu madame Descoings, la seule de la maison qui me donnât de vos nouvelles dans les derniers temps.
—Du talent! fit l'artiste, pas encore; mais, avec le temps et la patience, peut-être pourrai-je gagner à la fois gloire et fortune.
—En peignant?... dit monsieur Hochon avec une profonde ironie.
—Allons, Adolphine, dit madame Hochon, va voir au dîner.
—Ma mère, dit Joseph, je vais faire placer nos malles qui arrivent.
—Hochon, montre les chambres à monsieur Bridau, dit la grand'mère à François.
Comme le dîner se servait à quatre heures et qu'il était trois heures et demie, Baruch alla dans la ville y donner des nouvelles de la famille Bridau, peindre la toilette d'Agathe, et surtout Joseph dont la figure ravagée, maladive, et si caractérisée ressemblait au portrait idéal que l'on se fait d'un brigand. Dans tous les ménages, ce jour-là, Joseph défraya la conversation.
—Il paraît que la sœur du père Rouget a eu pendant sa grossesse un regard de quelque singe, disait-on; son fils ressemble à un macaque.—Il a une figure de brigand, et des yeux de basilic.—On dit qu'il est curieux à voir, effrayant.—Tous les artistes à Paris sont comme cela.—Ils sont méchants comme des ânes rouges, et malicieux comme des singes.—C'est même dans leur état.—Je viens de voir monsieur Beaussier, qui dit qu'il ne voudrait pas le rencontrer la nuit au coin d'un bois; il l'a vu à la diligence.—Il a dans la figure des salières comme un cheval, et il fait des gestes de fou.—Ce garçon-là paraît être capable de tout; c'est lui qui peut-être est cause que son frère, qui était un grand bel homme, a mal tourné.—La pauvre madame Bridau n'a pas l'air d'être heureuse avec lui. Si nous profitons de ce qu'il est ici pour faire tirer nos portraits?
Il résulta de ces opinions, semées comme par le vent dans la ville, une excessive curiosité. Tous ceux qui avaient le droit d'aller voir les Hochon se promirent de leur faire visite le soir même pour examiner les Parisiens. L'arrivée de ces deux personnages équivalait dans une ville stagnante comme Issoudun à la solive tombée au milieu des grenouilles.
Après avoir mis les effets de sa mère et les siens dans les deux chambres en mansarde et les avoir examinées, Joseph observa cette maison silencieuse où les murs, l'escalier, les boiseries étaient sans ornement et distillaient le froid, où il n'y avait en tout que le strict nécessaire. Il fut alors saisi de cette brusque transition du poétique Paris à la muette et sèche province. Mais quand, en descendant, il aperçut monsieur Hochon coupant lui-même pour chacun des tranches de pain, il comprit, pour la première fois de sa vie, Harpagon de Molière.
—Nous aurions mieux fait d'aller à l'auberge, se dit-il en lui-même.
L'aspect du dîner confirma ses appréhensions. Après une soupe dont le bouillon clair annonçait qu'on tenait plus à la quantité qu'à la qualité, on servit un bouilli triomphalement entouré de persil. Les légumes, mis à part, dans un plat, comptaient dans l'ordonnance du repas. Ce bouilli trônait au milieu de la table, accompagné de trois autres plats: des œufs durs sur de l'oseille placés en face des légumes; puis une salade tout accommodée à l'huile de noix en face de petits pots de crème où la vanille était remplacée par de l'avoine brûlée, et qui ressemble à la vanille comme le café de chicorée ressemble au moka. Du beurre et des radis dans deux plateaux aux deux extrémités, des radis noirs et des cornichons complétaient ce service, qui eut l'approbation de madame Hochon. La bonne vieille fit un signe de tête en femme heureuse de voir que son mari, pour le premier jour du moins, avait bien fait les choses. Le vieillard répondit par une œillade et un mouvement d'épaules facile à traduire:—Voilà les folies que vous me faites faire!...
Immédiatement après avoir été comme disséqué par monsieur Hochon en tranches semblables à des semelles d'escarpins, le bouilli fut remplacé par trois pigeons. Le vin du cru fut du vin de 1811. Par un conseil de sa grand'mère, Adolphine avait orné de deux bouquets les bouts de la table.
—A la guerre comme à la guerre, pensa l'artiste en contemplant la table.
Et il se mit à manger en homme qui avait déjeuné à Vierzon, à six heures du matin, d'une exécrable tasse de café. Quand Joseph eut avalé son pain et qu'il en redemanda, monsieur Hochon se leva, chercha lentement une clef dans le fond de la poche de sa redingote, ouvrit une armoire derrière lui, brandit le chanteau d'un pain de douze livres, en coupa cérémonieusement une autre rouelle, la fendit en deux, la posa sur une assiette et passa l'assiette à travers la table au jeune peintre avec le silence et le sang-froid d'un vieux soldat qui se dit au commencement d'une bataille:—Allons, aujourd'hui, je puis être tué. Joseph prit la moitié de cette rouelle et comprit qu'il ne devait plus redemander de pain. Aucun membre de la famille ne s'étonna de cette scène si monstrueuse pour Joseph. La conversation allait son train. Agathe apprit que la maison où elle était née, la maison de son père avant qu'il eût hérité de celle des Descoings, avait été achetée par les Borniche, elle manifesta le désir de la revoir.
—Sans doute, lui dit sa marraine, les Borniche viendront ce soir, car nous aurons toute la ville qui voudra vous examiner, dit-elle à Joseph, et ils vous inviteront à venir chez eux.
La servante apporta pour dessert le fameux fromage mou de la Touraine et du Berry, fait avec du lait de chèvre et qui reproduit si bien en nielles les dessins des feuilles de vigne sur lesquelles on le sert, qu'on aurait dû faire inventer la gravure en Touraine. De chaque côté de ces petits fromages, Gritte mit avec une sorte de cérémonie des noix et des biscuits inamovibles.
—Allons donc, Gritte, du fruit? dit madame Hochon.
—Mais, madame, n'y en a plus de pourri, répondit Gritte.
Joseph partit d'un éclat de rire comme s'il était dans son atelier avec des camarades, car il comprit tout à coup que la précaution de commencer par les fruits attaqués était dégénérée en habitude.
—Bah! nous les mangerons tout de même, répondit-il avec l'entrain de gaieté d'un homme qui prend son parti.
—Mais va donc, monsieur Hochon, s'écria la vieille dame.
Monsieur Hochon, très-scandalisé du mot de l'artiste, rapporta des pêches de vigne, des poires et des prunes de Sainte-Catherine.
—Adolphine, va nous cueillir du raisin, dit madame Hochon à sa petite-fille.
Joseph regarda les deux jeunes gens d'un air qui disait:—Est-ce à ce régime-là que vous devez vos figures prospères?...
Baruch comprit ce coup d'œil incisif et se prit à sourire, car son cousin Hochon et lui s'étaient montrés discrets. La vie au logis était assez indifférente à des gens qui soupaient trois fois par semaine chez la Cognette. D'ailleurs, avant le dîner, Baruch avait reçu l'avis que le Grand-Maître convoquait l'Ordre au complet à minuit pour le traiter avec magnificence en demandant un coup de main. Ce repas de bienvenue offert à ses hôtes par le vieil Hochon, explique combien les festoiements nocturnes chez la Cognette étaient nécessaires à l'alimentation de ces deux grands garçons bien endentés qui n'en manquaient pas un.
—Nous prendrons la liqueur au salon, dit madame Hochon en se levant et demandant par un geste le bras de Joseph. En sortant la première, elle put dire au peintre:—Eh! bien, mon pauvre garçon, ce dîner ne te donnera pas d'indigestion; mais j'ai eu bien de la peine à te l'obtenir. Tu feras carême ici, tu ne mangeras que ce qu'il faut pour vivre, et voilà tout. Ainsi prends la table en patience...
La bonhomie de cette excellente vieille qui se faisait ainsi son procès à elle-même plut à l'artiste.
—J'aurai vécu cinquante ans avec cet homme-là, sans avoir entendu vingt écus ballant dans ma bourse! Oh! s'il ne s'agissait pas de vous sauver une fortune, je ne vous aurais jamais attirés, ta mère et toi, dans ma prison.
—Mais comment vivez-vous encore? dit naïvement le peintre avec cette gaieté qui n'abandonne jamais les artistes français.
—Ah! voilà, reprit-elle. Je prie.
Joseph eut un léger frisson en entendant ce mot, qui lui grandissait tellement cette vieille femme qu'il se recula de trois pas pour contempler sa figure; il la trouva radieuse, empreinte d'une sérénité si tendre qu'il lui dit:—Je ferai votre portrait!...
—Non, non, dit-elle, je me suis trop ennuyée sur la terre pour vouloir y rester en peinture!
En disant gaiement cette triste parole, elle tirait d'une armoire une fiole contenant du cassis, une liqueur de ménage faite par elle, car elle en avait eu la recette de ces si célèbres religieuses auxquelles on doit le gâteau d'Issoudun, l'une des plus grandes créations de la confiturerie française, et qu'aucun chef d'office, cuisinier, pâtissier et confiturier n'a pu contrefaire. M. de Rivière, ambassadeur à Constantinople, en demandait tous les ans d'énormes quantités pour le sérail de Mahmoud. Adolphine tenait une assiette de laque pleine de ces vieux petits verres à pans gravés et dont le bord est doré; puis, à mesure que sa grand'mère en remplissait un, elle allait l'offrir.
—A la ronde, mon père en aura! s'écria gaiement Agathe à qui cette immuable cérémonie rappela sa jeunesse.
—Hochon va tout à l'heure à sa Société lire les journaux, nous aurons un petit moment à nous, lui dit tout bas la vieille dame.
En effet, dix minutes après, les trois femmes et Joseph se trouvèrent seuls dans ce salon dont le parquet n'était jamais frotté, mais seulement balayé; dont les tapisseries encadrées dans des cadres de chêne à gorges et à moulures, dont tout le mobilier simple et presque sombre apparut à madame Bridau dans l'état où elle l'avait laissé. La Monarchie, la Révolution, l'Empire, la Restauration, qui respectèrent peu de chose, avaient respecté cette salle où leurs splendeurs et leurs désastres ne laissaient pas la moindre trace.
—Ah! ma marraine, ma vie a été cruellement agitée en comparaison de la vôtre, s'écria madame Bridau surprise de retrouver jusqu'à un serin, qu'elle avait connu vivant, empaillé sur la cheminée entre la vieille pendule, les vieux bras de cuivre et des flambeaux d'argent.
—Ah! mon enfant, répondit la vieille femme, les orages sont dans le cœur. Plus nécessaire et grande fut la résignation, plus nous avons eu de luttes avec nous-mêmes. Ne parlons pas de moi, parlons de vos affaires. Vous êtes précisément en face de l'ennemi, reprit-elle en montrant la salle de la maison Rouget.
—Ils se mettent à table, dit Adolphine.
Cette jeune fille, quasi recluse, regardait toujours par les fenêtres espérant saisir quelque lumière sur les énormités imputées à Maxence Gilet, à la Rabouilleuse, à Jean-Jacques, et dont quelques mots arrivaient à ses oreilles quand on la renvoyait pour parler d'eux. La vieille dame dit à sa petite-fille de la laisser seule avec monsieur et madame Bridau jusqu'à ce qu'une visite arrivât.
—Car, dit-elle en regardant les deux Parisiens, je sais mon Issoudun par cœur, nous aurons ce soir dix à douze fournées de curieux.
A peine madame Hochon avait-elle pu raconter aux deux Parisiens les événements et les détails relatifs à l'étonnant empire conquis sur Jean-Jacques Rouget par la Rabouilleuse et par Maxence Gilet, sans prendre la méthode synthétique avec laquelle ils viennent d'être présentés; mais en y joignant les mille commentaires, les descriptions et les hypothèses dont ils étaient ornés par les bonnes et les méchantes langues de la ville, qu'Adolphine vint annoncer les Borniche, les Beaussier, les Lousteau-Prangin, les Fichet, les Goddet-Héreau, en tout quatorze personnes qui se dessinaient dans le lointain.
—Vous voyez, ma petite, dit en terminant la vieille dame, que ce n'est pas une petite affaire que de retirer cette fortune de la gueule du loup...
—Cela me semble si difficile avec un gredin comme vous venez de nous le dépeindre et une commère comme cette luronne-là, que ce doit être impossible, répondit Joseph. Il nous faudrait rester à Issoudun au moins une année pour combattre leur influence et renverser leur empire sur mon oncle... La fortune ne vaut pas ces tracas-là, sans compter qu'il faut s'y déshonorer en faisant mille bassesses. Ma mère n'a que quinze jours de congé, sa place est sûre, elle ne doit pas la compromettre. Moi, j'ai dans le mois d'octobre des travaux importants que Schinner m'a procurés chez un pair de France... Et, voyez-vous, madame, ma fortune à moi est dans mes pinceaux!
Ce discours fut accueilli par une profonde stupéfaction. Madame Hochon, quoique supérieure relativement à la ville où elle vivait, ne croyait pas à la peinture. Elle regarda sa filleule, et lui serra de nouveau la main.
—Ce Maxence est le second tome de Philippe, dit Joseph à l'oreille de sa mère; mais avec plus de politique, avec plus de tenue que n'en a Philippe.—Allons! madame, s'écria-t-il tout haut, nous ne contrarierons pas pendant longtemps monsieur Hochon par notre séjour ici!
—Ah! vous êtes jeune, vous ne savez rien du monde! dit la vieille dame. En quinze jours avec un peu de politique on peut obtenir quelques résultats; écoutez mes conseils, et conduisez-vous d'après mes avis.
—Oh! bien volontiers, répondit Joseph, je me sens d'une incapacité mirobolante en fait de politique domestique; et je ne sais pas, par exemple, ce que Desroches lui-même nous dirait de faire si, demain, mon oncle refuse de nous voir?
Mesdames Borniche, Goddet-Héreau, Beaussier, Lousteau-Prangin et Fichet ornées de leurs époux, entrèrent. Après les compliments d'usage, quand ces quatorze personnes furent assises, madame Hochon ne put se dispenser de leur présenter sa filleule Agathe et Joseph. Joseph resta sur un fauteuil occupé sournoisement à étudier les soixante figures qui, de cinq heures et demie à neuf heures, vinrent poser devant lui gratis, comme il le dit à sa mère. L'attitude de Joseph pendant cette soirée en face des patriciens d'Issoudun ne fit pas changer l'opinion de la petite ville sur son compte: chacun s'en alla saisi de ses regards moqueurs, inquiet de ses sourires, ou effrayé de cette figure, sinistre pour des gens qui ne savaient pas reconnaître l'étrangeté du génie.
A dix heures, quand tout le monde se coucha, la marraine garda sa filleule dans sa chambre jusqu'à minuit. Sûres d'être seules, ces deux femmes, en se confiant les chagrins de leur vie, échangèrent alors leurs douleurs. En reconnaissant l'immensité du désert où s'était perdue la force d'une belle âme inconnue, en écoutant les derniers retentissements de cet esprit dont la destinée fut manquée, en apprenant les souffrances de ce cœur essentiellement généreux et charitable, dont la générosité, dont la charité ne s'étaient jamais exercées, Agathe ne se regarda plus comme la plus malheureuse en voyant combien de distractions et de petits bonheurs l'existence parisienne avait apportés aux amertumes envoyées par Dieu.
—Vous qui êtes pieuse, ma marraine, expliquez-moi mes fautes, et dites-moi ce que Dieu punit en moi?...
—Il nous prépare, mon enfant, répondit la vieille dame au moment où minuit sonna.
A minuit, les Chevaliers de la Désœuvrance se rendaient un à un comme des ombres sous les arbres du boulevard Baron, et s'y promenaient en causant à voix basse.
—Que va-t-on faire? fut la première parole de chacun en s'abordant.
—Je crois, dit François, que l'intention de Max est tout bonnement de nous régaler.
—Non, les circonstances sont graves pour la Rabouilleuse et pour lui. Sans doute, il aura conçu quelque farce contre les Parisiens...
—Ce serait assez gentil de les renvoyer.
—Mon grand-père, dit Baruch, déjà très-effrayé d'avoir deux bouches de plus dans la place, saisirait avec joie un prétexte...
—Eh! bien, chevaliers! s'écria doucement Max en arrivant, pourquoi regarder les étoiles? elles ne nous distilleront pas du kirsch. Allons! à la Cognette! à la Cognette!
—A la Cognette!
Ce cri poussé en commun produisit une clameur horrible qui passa sur la ville comme un hourra de troupes à l'assaut; puis, le plus profond silence régna. Le lendemain, plus d'une personne dut dire à sa voisine:—Avez-vous entendu cette nuit, vers une heure, des cris affreux? j'ai cru que le feu était quelque part.
Un souper digne de la Cognette égaya les regards des vingt-deux convives, car l'Ordre fut au grand complet. A deux heures, au moment où l'on commençait à siroter, mot du dictionnaire de la Désœuvrance et qui peint assez bien l'action de boire à petites gorgées en dégustant le vin, Max prit la parole.
—Mes chers enfants, ce matin, à propos du tour mémorable que nous avons fait avec la charrette de Fario, votre Grand-Maître a été si fortement atteint dans son honneur par ce vil marchand de grains, et de plus Espagnol!... (oh! les pontons!...), que j'ai résolu de faire sentir le poids de ma vengeance à ce drôle, tout en restant dans les conditions de nos amusements. Après y avoir réfléchi pendant toute la journée, j'ai trouvé le moyen de mettre à exécution une excellente farce, une farce capable de le rendre fou. Tout en vengeant l'Ordre atteint en ma personne, nous nourrirons des animaux vénérés par les Égyptiens, de petites bêtes qui sont après tout les créatures de Dieu, et que les hommes persécutent injustement. Le bien est fils du mal, et le mal est fils du bien; telle est la loi suprême! Je vous ordonne donc à tous, sous peine de déplaire à votre très-humble Grand-Maître, de vous procurer le plus clandestinement possible chacun vingt rats ou vingt rates pleines, si Dieu le permet. Ayez réuni votre contingent dans l'espace de trois jours. Si vous pouvez en prendre davantage, le surplus sera bien reçu. Gardez ces intéressants rongeurs sans leur rien donner, car il est essentiel que ces chères petites bêtes aient une faim dévorante. Remarquez que j'accepte pour rats, les souris et les mulots. Si nous multiplions vingt-deux par vingt nous aurons quatre cent et tant de complices qui, lâchés dans la vieille église des Capucins où Fario a mis tous les grains qu'il vient d'acheter, en consommeront une certaine quantité. Mais soyons agiles! Fario doit livrer une forte partie de grains dans huit jours; or, je veux que mon Espagnol qui voyage aux environs pour ses affaires, trouve un effroyable déchet. Messieurs, je n'ai pas le mérite de cette invention, dit-il, en apercevant les marques d'une admiration générale. Rendons à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Ceci est une contrefaçon des renards de Samson dans la Bible. Mais Samson fut incendiaire, et conséquemment peu philanthrope; tandis que, semblables aux Brahmes, nous sommes les protecteurs des races persécutées. Mademoiselle Flore Brazier a déjà tendu toutes ses souricières, et Kouski, mon bras droit, est à la chasse des mulots. J'ai dit.
—Je sais, dit le fils Goddet, où trouver un animal qui vaudra quarante rats à lui seul.
—Quoi?
—Un écureuil.
—Et moi, j'offre un petit singe, lequel se grisera de blé, fit un novice.
—Mauvais! fit Max. On saurait d'où viennent ces animaux.
—On peut y amener pendant la nuit, dit le fils Beaussier, un pigeon pris à chacun des pigeonniers des fermes voisines, en le faisant passer par une trouée ménagée dans la couverture, et il y aura bientôt plusieurs milliers de pigeons.
—Donc, pendant une semaine, le magasin à Fario est à l'Ordre de Nuit, s'écria Gilet en souriant au grand Beaussier fils. Vous savez qu'on se lève de bonne heure à Saint-Paterne. Que personne n'y aille sans avoir mis au rebours les semelles de ses chaussons de lisière. Le chevalier Beaussier, inventeur des pigeons, en a la direction. Quant à moi, je prendrai le soin de signer mon nom dans les tas de blé. Soyez, vous, les maréchaux-des-logis de messieurs les rats. Si le garçon de magasin couche aux Capucins, il faudra le faire griser par des camarades, et, adroitement, afin de l'emmener loin du théâtre de cette orgie offerte aux animaux rongeurs.
—Tu ne nous dis rien des Parisiens? demanda le fils Goddet.
—Oh! fit Max, il faut les étudier. Néanmoins, j'offre mon beau fusil de chasse qui vient de l'Empereur, un chef-d'œuvre de la manufacture de Versailles, il vaut deux mille francs, à quiconque trouvera les moyens de jouer un tour à ces Parisiens qui les mette si mal avec monsieur et madame Hochon, qu'ils soient renvoyés par ces deux vieillards, ou qu'ils s'en aillent d'eux-mêmes, sans, bien entendu, nuire par trop aux ancêtres de mes deux amis Baruch et François.
—Ça va! j'y songerai, dit le fils Goddet, qui aimait la chasse à la passion.
—Si l'auteur de la farce ne veut pas de mon fusil, il aura mon cheval! fit observer Maxence.
Depuis ce souper, vingt cerveaux se mirent à la torture pour ourdir une trame contre Agathe et son fils, en se conformant à ce programme. Mais le diable seul ou le hasard pouvait réussir, tant les conditions imposées rendaient la chose difficile.
Le lendemain matin, Agathe et Joseph descendirent un moment avant le second déjeuner, qui se faisait à dix heures. On donnait le nom de premier déjeuner à une tasse de lait accompagnée d'une tartine de pain beurrée qui se prenait au lit ou au sortir du lit. En attendant madame Hochon qui malgré son âge accomplissait minutieusement toutes les cérémonies que les duchesses du temps de Louis XV faisaient à leur toilette, Joseph vit sur la porte de la maison en face Jean-Jacques Rouget planté sur ses deux pieds; il le montra naturellement à sa mère qui ne put reconnaître son frère, tant il ressemblait si peu à ce qu'il était quand elle l'avait quitté.
—Voilà votre frère, dit Adolphine qui donnait le bras à sa grand'mère.
—Quel crétin! s'écria Joseph.
Agathe joignit les mains et leva les yeux au ciel:—Dans quel état l'a-t-on mis? Mon Dieu, est-ce là un homme de cinquante-sept ans?
Elle voulut regarder attentivement son frère, et vit derrière le vieillard Flore Brazier coiffée en cheveux, laissant voir sous la gaze d'un fichu garni de dentelles un dos de neige et une poitrine éblouissante, soignée comme une courtisane riche, portant une robe à corset en grenadine, une étoffe de soie alors de mode, à manches dites à gigot, et terminées au poignet par des bracelets superbes. Une chaîne d'or ruisselait sur le corsage de la Rabouilleuse, qui apportait à Jean-Jacques son bonnet de soie noire afin qu'il ne s'enrhumât pas: une scène évidemment calculée.
—Voilà, s'écria Joseph, une belle femme! et c'est rare!... Elle est faite, comme on dit, à peindre! Quelle carnation! Oh! les beaux tons! quels méplats, quelles rondeurs, et des épaules!... C'est une magnifique Cariatide! Ce serait un fameux modèle pour une Vénus-Titien.
Adolphine et madame Hochon crurent entendre parler grec; mais Agathe, en arrière de son fils, leur fit un signe comme pour leur dire qu'elle était habituée à cet idiome.
—Vous trouvez belle une fille qui vous enlève une fortune? dit madame Hochon.
—Ça ne l'empêche pas d'être un beau modèle! précisément assez grasse, sans que les hanches et les formes soient gâtées...
—Mon ami, tu n'es pas dans ton atelier, dit Agathe, et Adolphine est là...
—C'est vrai, j'ai tort; mais aussi, depuis Paris jusqu'ici, sur toute la route, je n'ai vu que des guenons...
—Mais, ma chère marraine, dit Agathe, comment pourrais-je voir mon frère?... car s'il est avec cette créature...
—Bah! dit Joseph, j'irai le voir, moi!... Je ne le trouve plus si crétin du moment où il a l'esprit de se réjouir les yeux par une Vénus du Titien.
—S'il n'était pas imbécile, dit monsieur Hochon qui survint, il se serait marié tranquillement, il aurait eu des enfants, et vous n'auriez pas la chance d'avoir sa succession. A quelque chose malheur est bon.
—Votre fils a eu là une bonne idée, il ira le premier rendre visite à son oncle, dit madame Hochon; il lui fera entendre que, si vous vous présentez, il doit être seul.
—Et vous froisserez mademoiselle Brazier? dit monsieur Hochon. Non, non, madame, avalez cette douleur... Si vous n'avez pas la succession, tâchez d'avoir au moins un petit legs...
Les Hochon n'étaient pas de force à lutter avec Maxence Gilet. Au milieu du déjeuner, le Polonais apporta, de la part de son maître, monsieur Rouget, une lettre adressée à sa sœur madame Bridau. Voici cette lettre, que madame Hochon fit lire à son mari: