«N'aie aucune inquiétude, ma chère mère, l'erreur, dont je suis victime, sera facilement reconnue, et j'en ai donné les moyens. Demain, ou peut-être ce soir, je serai libre. Je t'embrasse, et dis à monsieur et madame Hochon combien je suis peiné de ce trouble dans lequel je ne suis pour rien, car il est l'ouvrage d'un hasard que je ne comprends pas encore.»
Quand la lettre arriva, madame Bridau se mourait dans une attaque nerveuse; et les potions que monsieur Goddet essayait de lui faire prendre par gorgées, étaient impuissantes. Aussi la lecture de cette lettre fut-elle comme un baume. Après quelques secousses, Agathe tomba dans rabattement qui suit de pareilles crises. Quand monsieur Goddet revint voir sa malade, il la trouva regrettant d'avoir quitté Paris.
—Dieu m'a punie, disait-elle les larmes aux yeux. Ne devais-je pas me confier à lui, ma chère marraine, et attendre de sa bonté la succession de mon frère!...
—Madame, si votre fils est innocent, Maxence est un profond scélérat, lui dit à l'oreille monsieur Hochon, et nous ne serons pas les plus forts dans cette affaire; ainsi, retournez à Paris.
—Eh! bien, dit madame Hochon à monsieur Goddet, comment va monsieur Gilet?
—Mais, quoique grave, la blessure n'est pas mortelle. Après un mois de soins, ce sera fini. Je l'ai laissé écrivant à monsieur Mouilleron pour demander la mise en liberté de votre fils, madame, dit-il à sa malade. Oh! Max est un brave garçon. Je lui ai dit dans quel état vous étiez, il s'est alors rappelé une circonstance du vêtement de son assassin qui lui a prouvé que ce ne pouvait pas être votre fils: le meurtrier portait des chaussons de lisière, et il est bien certain que monsieur votre fils est sorti en botte...
—Ah! que Dieu lui pardonne le mal qu'il m'a fait...
A la nuit, un homme avait apporté pour Gilet une lettre écrite en caractères moulés et ainsi conçue:
«Le capitaine Gilet ne devrait pas laisser un innocent entre les mains de la justice. Celui qui a fait le coup promet de ne plus recommencer, si monsieur Gilet délivre monsieur Joseph Bridau sans désigner le coupable.»
Après avoir lu cette lettre et l'avoir brûlée, Max écrivit à monsieur Mouilleron une lettre qui contenait l'observation rapportée par monsieur Goddet en le priant de mettre Joseph en liberté, et de venir le voir afin qu'il lui expliquât l'affaire. Au moment où cette lettre parvint à monsieur Mouilleron, Lousteau-Prangin avait déjà pu reconnaître, par les dépositions du sonneur, d'une vendeuse de légumes, des blanchisseuses, des garçons meuniers du moulin de Landrôle et du jardinier de Frapesle, la véracité des explications données par Joseph. La lettre de Max achevait de prouver l'innocence de l'inculpé que monsieur Mouilleron reconduisit alors lui-même chez monsieur Hochon. Joseph fut accueilli par sa mère avec une effusion de si vive tendresse, que ce pauvre enfant méconnu rendit grâce au hasard, comme le mari de la fable de La Fontaine au voleur, d'une contrariété qui lui valait ces preuves d'affection.
—Oh! dit monsieur Mouilleron d'un air capable, j'ai bien vu tout de suite à la manière dont vous regardiez la populace irritée, que vous étiez innocent; mais malgré ma persuasion, voyez-vous, quand on connaît Issoudun, le meilleur moyen de vous protéger était de vous emmener comme nous l'avons fait. Ah! vous aviez une fière contenance.
—Je pensais à autre chose, répondit simplement l'artiste. Je connais un officier qui m'a raconté qu'en Dalmatie, il fut arrêté dans des circonstances presque semblables, en arrivant de la promenade un matin, par une populace en émoi... Ce rapprochement m'occupait, et je regardais toutes ces têtes avec l'idée de peindre une émeute de 1793... Enfin je me disais:—Gredin! tu n'as que ce que tu mérites en venant chercher une succession au lieu d'être à peindre dans ton atelier...
—Si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, dit le procureur du roi, vous prendrez ce soir à onze heures une voiture que vous prêtera le maître de poste et vous retournerez à Paris par la diligence de Bourges.
—C'est aussi mon avis, dit monsieur Hochon qui brûlait du désir de voir partir son hôte.
—Et mon plus vif désir est de quitter Issoudun, où cependant je laisse ma seule amie, répondit Agathe en prenant et baisant la main de madame Hochon. Et quand vous reverrai-je?...
—Ah! ma petite, nous ne nous reverrons plus que là-haut!... Nous avons, lui dit-elle à l'oreille, assez souffert ici-bas pour que Dieu nous prenne en pitié.
Un instant après, quand monsieur Mouilleron eut causé avec Max, Gritte étonna beaucoup madame et monsieur Hochon, Agathe, Joseph et Adolphine, en annonçant la visite de monsieur Rouget. Jean-Jacques venait dire adieu à sa sœur et lui offrir sa calèche pour aller à Bourges.
—Ah! vos tableaux nous ont fait bien du mal! lui dit Agathe.
—Gardez-les, ma sœur, répondit le bonhomme qui ne croyait pas encore à la valeur des tableaux.
—Mon voisin, dit monsieur Hochon, nos meilleurs amis, nos plus sûrs défenseurs sont nos parents, surtout quand ils ressemblent à votre sœur Agathe et à votre neveu Joseph!
—C'est possible! répondit le vieillard hébété.
—Il faut penser à finir chrétiennement sa vie, dit madame Hochon.
—Ah! Jean-Jacques, fit Agathe, quelle journée!
—Acceptez-vous ma voiture? demanda Rouget.
—Non, mon frère, répondit madame Bridau, je vous remercie et vous souhaite une bonne santé!
Rouget se laissa embrasser par sa sœur et par son neveu, puis il sortit après leur avoir dit un adieu sans tendresse. Sur un mot de son grand-père, Baruch était allé promptement à la poste. A onze heures du soir, les deux Parisiens, nichés dans un cabriolet d'osier attelé d'un cheval et mené par un postillon, quittèrent Issoudun. Adolphine et madame Hochon avaient des larmes aux yeux. Elles seules regrettaient Agathe et Joseph.
—Ils sont partis, dit François Hochon en entrant avec la Rabouilleuse dans la chambre de Max.
—Hé! bien, le tour est fait, répondit Max abattu par la fièvre.
—Mais qu'as-tu dit au père Mouilleron? lui demanda François.
—Je lui ai dit que j'avais presque donné le droit à mon assassin de m'attendre au coin d'une rue, que cet homme était de caractère, si l'on poursuivait l'affaire, à me tuer comme un chien avant d'être arrêté. En conséquence j'ai prié Mouilleron et Prangin de se livrer ostensiblement aux plus actives recherches, mais de laisser mon assassin tranquille, à moins qu'ils ne voulussent me voir tuer.
—J'espère, Max, dit Flore, que pendant quelque temps vous allez vous tenir tranquilles la nuit.
—Enfin, nous sommes délivrés des Parisiens, s'écria Max. Celui qui m'a frappé ne savait guère nous rendre un si grand service.
Le lendemain, à l'exception des personnes excessivement tranquilles et réservées qui partageaient les opinions de monsieur et madame Hochon, le départ des Parisiens, quoique dû à une déplorable méprise, fut célébré par toute la ville comme une victoire de la Province contre Paris. Quelques amis de Max s'exprimèrent assez durement sur le compte des Bridau.
—Eh! bien, ces Parisiens s'imaginaient que nous sommes des imbéciles, et qu'il n'y a qu'à tendre son chapeau pour qu'il y pleuve des successions!...
—Ils étaient venus chercher de la laine, mais ils s'en retournent tondus; car le neveu n'est pas au goût de l'oncle.
—Et, s'il vous plaît, ils avaient pour conseil un avoué de Paris...
—Ah! ils avaient formé un plan?
—Mais, oui, le plan de se rendre maîtres du père Rouget; mais les Parisiens ne se sont pas trouvés de force, et l'avoué ne se moquera pas des Berrichons...
—Savez-vous que c'est abominable?
—Voilà les gens de Paris!...
—La Rabouilleuse s'est vue attaquée, elle s'est défendue.
—Et elle a joliment bien fait...
Pour toute la ville, les Bridau étaient des Parisiens, des étrangers: on leur préférait Max et Flore.
On peut imaginer la satisfaction avec laquelle Agathe et Joseph rentrèrent dans leur petit logement de la rue Mazarine, après cette campagne. L'artiste avait repris en voyage sa gaieté troublée par la scène de son arrestation et par vingt heures de mise au secret; mais il ne put distraire sa mère. Agathe se remit d'autant moins facilement de ses émotions, que la Cour des Pairs allait commencer le procès de la conspiration militaire. La conduite de Philippe, malgré l'habileté de son défenseur conseillé par Desroches, excitait des soupçons peu favorables à son caractère. Aussi, dès qu'il eut mis Desroches au fait de tout ce qui se passait à Issoudun, Joseph emmena-t-il promptement Mistigris au château du comte de Sérizy pour ne point entendre parler de ce procès qui dura vingt jours.
Il est inutile de revenir ici sur des faits acquis à l'histoire contemporaine. Soit qu'il eût joué quelque rôle convenu, soit qu'il fût un des révélateurs, Philippe resta sous le poids d'une condamnation à cinq années de surveillance sous la Haute Police, et obligé de partir le jour même de sa mise en liberté pour Autun, ville que le Directeur-Général de la Police du Royaume lui désigna pour lieu de séjour pendant les cinq années. Cette peine équivalait à une détention semblable à celle des prisonniers sur parole à qui l'on donne une ville pour prison. En apprenant que le comte de Sérizy, l'un des pairs désignés par la Chambre pour faire l'instruction du procès, employait Joseph à l'ornement de son château de Presles, Desroches sollicita de ce Ministre d'État une audience, et trouva le comte de Sérizy dans les meilleures dispositions pour Joseph avec qui par hasard il avait fait connaissance. Desroches expliqua la position financière des deux frères en rappelant les services rendus par leur père, et l'oubli qu'en avait fait la Restauration.
—De telles injustices, monseigneur, dit l'avoué, sont des causes permanentes d'irritation et de mécontentement! Vous avez connu le père, mettez au moins les enfants dans le cas de faire fortune!
Et il peignit succinctement la situation des affaires de la famille à Issoudun, en demandant au tout-puissant Vice-président du Conseil d'État de faire une démarche auprès du Directeur-Général de la Police, afin de changer d'Autun à Issoudun la résidence de Philippe. Enfin il parla de la détresse horrible de Philippe en sollicitant un secours de soixante francs par mois que le Ministère de la Guerre devait donner, par pudeur, à un ancien lieutenant-colonel.
—J'obtiendrai tout ce que vous me demandez, car tout me semble juste, dit le Ministre d'État.
Trois jours après, Desroches, muni des autorisations nécessaires, alla prendre Philippe à la prison de la Cour des Pairs, et l'emmena chez lui, rue de Béthizy. Là, le jeune avoué fit à l'affreux soudard un de ces sermons sans réplique dans lesquels les avoués jugent les choses à leur véritable valeur, en se servant de termes crus pour estimer la conduite, pour analyser et réduire à leur plus simple expression les sentiments des clients auxquels ils s'intéressent assez pour les sermonner. Après avoir aplati l'officier d'ordonnance de l'Empereur en lui reprochant ses dissipations insensées, les malheurs de sa mère et la mort de la vieille Descoings, il lui raconta l'état des choses à Issoudun, en les lui éclairant à sa manière et pénétrant à fond dans le plan et dans le caractère de Maxence Gilet et de la Rabouilleuse.
Doué d'une compréhension très-alerte en ce genre, le condamné politique écouta beaucoup mieux cette partie de la mercuriale de Desroches que la première.
—Cela étant, dit l'avoué, vous pouvez réparer ce qui est réparable dans les torts que vous avez faits à votre excellente famille, car vous ne pouvez rendre la vie à la pauvre femme à qui vous avez donné le coup de la mort; mais vous seul pouvez...
—Et comment faire? demanda Philippe.
—J'ai obtenu de vous faire donner Issoudun pour résidence au lieu d'Autun.
Le visage de Philippe si amaigri, devenu presque sinistre, labouré par les maladies, par les souffrances et par les privations, fut rapidement illuminé par un éclair de joie.
—Vous seul pouvez, dis-je, rattraper la succession de votre oncle Rouget, déjà peut-être à moitié dans la gueule de ce loup nommé Gilet, reprit Desroches. Vous connaissez tous les détails, à vous maintenant d'agir en conséquence. Je ne vous trace point de plan, je n'ai pas d'idée à ce sujet; d'ailleurs, tout se modifie sur le terrain. Vous avez affaire à forte partie, le gaillard est plein d'astuce, et la manière dont il voulait rattraper les tableaux donnés par votre oncle à Joseph, l'audace avec laquelle il a mis un crime sur le dos de votre pauvre frère annoncent un adversaire capable de tout. Ainsi, soyez prudent, et tâchez d'être sage par calcul, si vous ne pouvez pas l'être par tempérament. Sans en rien dire à Joseph dont la fierté d'artiste se serait révoltée, j'ai renvoyé les tableaux à monsieur Hochon en lui écrivant de ne les remettre qu'à vous. Ce Maxence Gilet est brave...
—Tant mieux, dit Philippe, je compte bien sur le courage de ce drôle pour réussir, car un lâche s'en irait d'Issoudun.
—Hé! bien, pensez à votre mère qui, pour vous, est d'une adorable tendresse, à votre frère de qui vous avez fait votre vache à lait.
—Ah! il vous a parlé de ces bêtises?... s'écria Philippe
—Allons, ne suis-je pas l'ami de la famille, et n'en sais-je pas plus qu'eux sur vous?...
—Que savez-vous? dit Philippe.
—Vous avez trahi vos camarades...
—Moi! s'écria Philippe. Moi! l'officier d'ordonnance de l'Empereur! La chatte!... Nous avons mis dedans la Chambre des Pairs, la Justice, le Gouvernement et toute la sacrée boutique. Les gens du Roi n'y ont vu que du feu!...
—C'est très-bien, si c'est ainsi, répondit l'avoué; mais voyez-vous, les Bourbons ne peuvent pas être renversés, ils ont l'Europe pour eux, et vous devriez songer à faire votre paix avec le ministre de la Guerre... oh! vous la ferez quand vous vous trouverez riche. Pour vous enrichir, vous et votre frère, emparez-vous de votre oncle. Si vous voulez mener à bien une affaire qui exige tant d'habileté, de discrétion, de patience, vous avez de quoi travailler pendant vos cinq ans...
—Non, non, dit Philippe, il faut aller vite en besogne, ce Gilet pourrait dénaturer la fortune de mon oncle, la mettre au nom de cette fille, et tout serait perdu.
—Enfin, Monsieur Hochon est un homme de bon conseil et qui voit juste, consultez-le. Vous avez votre feuille de route, votre place est retenue à la diligence d'Orléans pour sept heures et demie, votre malle est faite, venez dîner?
—Je ne possède que ce que je porte, dit Philippe en ouvrant son affreuse redingote bleue; mais il me manque trois choses que vous prierez Giroudeau, l'oncle de Finot, mon ami, de m'envoyer: c'est mon sabre, mon épée et mes pistolets!...
—Il vous manque bien autre chose, dit l'avoué qui frémit en contemplant son client. Vous recevrez une indemnité de trois mois pour vous vêtir décemment.
—Tiens, te voilà, Godeschal! s'écria Philippe en reconnaissant dans le premier clerc de Desroches le frère de Mariette.
—Oui, je suis avec monsieur Desroches depuis deux mois.
—Il y restera, j'espère, s'écria Desroches, jusqu'à ce qu'il traite d'une Charge.
—Et Mariette! dit Philippe ému par ses souvenirs.
—Elle attend l'ouverture de la nouvelle salle.
—Ça lui coûterait bien peu, dit Philippe, de faire lever ma consigne... Enfin, comme elle voudra!
Après le maigre dîner offert à Philippe par Desroches qui nourrissait son premier clerc, les deux praticiens mirent le condamné politique en voiture et lui souhaitèrent bonne chance.
Le 2 novembre, le jour des morts, Philippe Bridau se présenta chez le commissaire de police d'Issoudun pour faire viser sur sa feuille le jour de son arrivée; puis il alla se loger, d'après les avis de ce fonctionnaire, rue de l'Avenir. Aussitôt la nouvelle de la déportation d'un des officiers compromis dans la dernière conspiration se répandit à Issoudun, et y fit d'autant plus de sensation qu'on apprit que cet officier était le frère du peintre si injustement accusé. Maxence Gilet, alors entièrement guéri de sa blessure, avait terminé l'opération si difficile de la réalisation des fonds hypothécaires du père Rouget et leur placement en une inscription sur le Grand-Livre. L'emprunt de cent quarante mille francs fait par ce vieillard sur ses propriétés produisait une grande sensation, car tout se sait en province. Dans l'intérêt des Bridau, monsieur Hochon, ému de ce désastre, questionna le vieux monsieur Héron, le notaire de Rouget, sur l'objet de ce mouvement de fonds.
—Les héritiers du père Rouget, si le père Rouget change d'avis, me devront une belle chandelle! s'écria monsieur Héron. Sans moi, le bonhomme aurait laissé mettre les cinquante mille francs de rentes au nom de Maxence Gilet... J'ai dit à mademoiselle Brazier qu'elle devait s'en tenir au testament, sous peine d'avoir un procès en spoliation, vu les preuves nombreuses que les différents transports faits de tous côtés donneraient de leurs manœuvres. J'ai conseillé, pour gagner du temps, à Maxence et à sa maîtresse de faire oublier ce changement si subit dans les habitudes du bonhomme.
—Soyez l'avocat et le protecteur des Bridau, car ils n'ont rien, dit à monsieur Héron monsieur Hochon qui ne pardonnait pas à Gilet les angoisses qu'il avait eues en craignant le pillage de sa maison.
Maxence Gilet et Flore Brazier, hors de toute atteinte, plaisantèrent donc en apprenant l'arrivée du second neveu du père Rouget. A la première inquiétude que leur donnerait Philippe, ils savaient pouvoir, en faisant signer une procuration au père Rouget, transférer l'inscription, soit à Maxence, soit à Flore. Si le testament se révoquait, cinquante mille livres de rente étaient une assez belle fiche de consolation, surtout après avoir grevé les biens-fonds d'une hypothèque de cent quarante mille francs.
Le lendemain de son arrivée, Philippe se présenta sur les dix heures pour faire une visite à son oncle, il tenait à se présenter dans son horrible costume. Aussi, quand l'échappé de l'hôpital du Midi, quand le prisonnier du Luxembourg entra dans la salle, Flore Brazier éprouva-t-elle comme un frisson au cœur à ce repoussant aspect. Gilet sentit également en lui-même cet ébranlement dans l'intelligence et dans la sensibilité par lequel la nature nous avertit d'une inimitié latente ou d'un danger à venir.
Si Philippe devait je ne sais quoi de sinistre dans la physionomie à ses derniers malheurs, son costume ajoutait encore à cette expression. Sa lamentable redingote bleue restait boutonnée militairement jusqu'au col par de tristes raisons, mais elle montrait ainsi beaucoup trop ce qu'elle avait la prétention de cacher. Le bas du pantalon, usé comme un habit d'invalide, exprimait une misère profonde. Les bottes laissaient des traces humides en jetant de l'eau boueuse par les semelles entrebâillées. Le chapeau gris que le colonel tenait à la main offrait aux regards une coiffe horriblement grasse. La canne en jonc, dont le vernis avait disparu, devait avoir stationné dans tous les coins des cafés de Paris et reposé son bout tordu dans bien des fanges. Sur un col de velours qui laissait voir son carton, se dressait une tête presque semblable à celle que se fait Frédérick Lemaître au dernier acte de la Vie d'un Joueur, et où l'épuisement d'un homme encore vigoureux se trahit par un teint cuivré, verdi de place en place. On voit ces teintes dans la figure des débauchés qui ont passé beaucoup de nuits au jeu: les yeux sont cernés par un cercle charbonné, les paupières sont plutôt rougies que rouges; enfin, le front est menaçant par toutes les ruines qu'il accuse. Chez Philippe, à peine remis de son traitement, les joues étaient presque rentrées et rugueuses. Il montrait un crâne sans cheveux, où quelques mèches restées derrière la tête se mouraient aux oreilles. Le bleu si pur de ses yeux si brillants avait pris les teintes froides de l'acier.
—Bonjour, mon oncle, dit-il d'une voix enrouée, je suis votre neveu Philippe Bridau. Voilà comment les Bourbons traitent un lieutenant-colonel, un vieux de la vieille, celui qui portait les ordres de l'Empereur à la bataille de Montereau. Je serais honteux si ma redingote s'entr'ouvrait, à cause de mademoiselle. Après tout, c'est la loi du jeu. Nous avons voulu recommencer la partie, et nous avons perdu! J'habite votre ville par ordre de la police, avec une haute-paye de soixante francs par mois. Ainsi les bourgeois n'ont pas à craindre que je fasse augmenter le prix des consommations. Je vois que vous êtes en bonne et belle compagnie.
—Ah! tu es mon neveu, dit Jean-Jacques...
—Mais invitez donc monsieur le colonel à déjeuner, dit Flore.
—Non, madame, merci, répondit Philippe, j'ai déjeuné. D'ailleurs je me couperais plutôt la main que de demander un morceau de pain ou un centime à mon oncle, après ce qui s'est passé dans cette ville à propos de mon frère et de ma mère... Seulement il ne me paraît pas convenable que je reste à Issoudun, sans lui tirer ma révérence de temps en temps. Vous pouvez bien d'ailleurs, dit-il en offrant à son oncle sa main dans laquelle Rouget mit la sienne qu'il secoua, vous pouvez faire tout ce qui vous plaira: je n'y trouverai jamais rien à redire, pourvu que l'honneur des Bridau soit sauf...
Gilet pouvait regarder le lieutenant-colonel à son aise, car Philippe évitait de jeter les yeux sur lui avec une affectation visible. Quoique le sang lui bouillonnât dans les veines, Max avait un trop grand intérêt à se conduire avec cette prudence des grands politiques, qui ressemble parfois à la lâcheté, pour prendre feu comme un jeune homme; il resta donc calme et froid.
—Ce ne sera pas bien, monsieur, dit Flore, de vivre avec soixante francs par mois à la barbe de votre oncle qui a quarante mille livres de rente, et qui s'est déjà si bien conduit avec monsieur le commandant Gilet, son parent par nature, que voilà...
—Oui, Philippe, reprit le bonhomme, nous verrons cela...
Sur la présentation faite par Flore, Philippe échangea un salut presque craintif avec Gilet.
—Mon oncle, j'ai des tableaux à vous rendre, ils sont chez monsieur Hochon; vous me ferez le plaisir de venir les reconnaître un jour ou l'autre.
Après avoir dit ces derniers mots d'un ton sec, le lieutenant-colonel Philippe Bridau sortit. Cette visite laissa dans l'âme de Flore et aussi chez Gilet une émotion plus grave encore que leur saisissement à la première vue de cet effroyable soudard. Dès que Philippe eut tiré la porte avec une violence d'héritier dépouillé, Flore et Gilet se cachèrent dans les rideaux pour le regarder allant de chez son oncle chez les Hochon.
—Quel chenapan! dit Flore en interrogeant Gilet par un coup d'œil.
—Oui, par malheur, il s'en est trouvé quelques-uns comme ça dans les armées de l'Empereur; j'en ai descendu sept sur les pontons, répondit Gilet.
—J'espère bien, Max, que vous ne chercherez pas dispute à celui-ci, dit mademoiselle Brazier.
—Oh! celui-là, répondit Max, est un chien galeux qui veut un os, reprit-il en s'adressant au père Rouget. Si son oncle a confiance en moi, il s'en débarrassera par quelque donation; car il ne vous laissera pas tranquille, papa Rouget.
—Il sentait bien le tabac, fit le vieillard.
—Il sentait vos écus aussi, dit Flore d'un ton péremptoire. Mon avis est qu'il faut vous dispenser de le recevoir.
—Je ne demande pas mieux, répondit Rouget.
—Monsieur, dit Gritte en entrant dans la chambre où toute la famille Hochon se trouvait après déjeuner, voici le monsieur Bridau dont vous parliez.
Philippe fit son entrée avec politesse, au milieu d'un profond silence causé par la curiosité générale. Madame Hochon frémit de la tête aux pieds en apercevant l'auteur de tous les chagrins d'Agathe et l'assassin de la bonne femme Descoings. Adolphine eut aussi quelque effroi. Baruch et François échangèrent un regard de surprise. Le vieil Hochon conserva son sang-froid et offrit un siége au fils de madame Bridau.
—Je viens, monsieur, dit Philippe, me recommander à vous; car j'ai besoin de prendre mes mesures de façon à vivre dans ce pays-ci, pendant cinq ans, avec soixante francs par mois que me donne la France.
—Cela se peut, répondit l'octogénaire.
Philippe parla de choses indifférentes en se tenant parfaitement bien. Il présenta comme un aigle le journaliste Lousteau neveu de la vieille dame dont les bonnes grâces lui furent acquises quand elle l'entendit annoncer que le nom des Lousteau deviendrait célèbre. Puis il n'hésita point à reconnaître les fautes de sa vie. A un reproche amical que lui adressa madame Hochon à voix basse, il dit avoir bien fait des réflexions dans la prison, et lui promit d'être à l'avenir un tout autre homme.
Sur un mot que lui dit Philippe, monsieur Hochon sortit avec lui. Quand l'avare et le soldat furent sur le boulevard Baron, à une place où personne ne pouvait les entendre, le colonel dit au vieillard:—Monsieur, si vous voulez me croire, nous ne parlerons jamais d'affaires ni des personnes autrement qu'en nous promenant dans la campagne, ou dans des endroits où nous pourrons causer sans être entendus. Maître Desroches m'a très-bien expliqué l'influence des commérages dans une petite ville. Je ne veux donc pas que vous soyez soupçonné de m'aider de vos conseils, quoique Desroches m'ait dit de vous les demander, et que je vous prie de ne pas me les épargner. Nous avons un ennemi puissant en tête, il ne faut négliger aucune précaution pour parvenir à s'en défaire. Et, d'abord, excusez-moi, si je ne vais plus vous voir. Un peu de froideur entre nous vous laissera net de toute influence dans ma conduite. Quand j'aurai besoin de vous consulter, je passerai sur la place à neuf heures et demie, au moment où vous sortez de déjeuner. Si vous me voyez tenant ma canne au port d'armes, cela voudra dire qu'il faut nous rencontrer, par hasard, en un lieu de promenade que vous m'indiquerez.
—Tout cela me semble d'un homme prudent et qui veut réussir, dit le vieillard.
—Et je réussirai, monsieur. Avant tout, indiquez-moi les militaires de l'ancienne armée revenus ici, qui ne sont point du parti de ce Maxence Gilet, et avec lesquels je puisse me lier.
—Il y a d'abord un capitaine d'artillerie de la Garde, monsieur Mignonnet, un homme sorti de l'École Polytechnique, âgé de quarante ans, et qui vit modestement; il est plein d'honneur et s'est prononcé contre Max dont la conduite lui semble indigne d'un vrai militaire.
—Bon! fit le lieutenant-colonel.
—Il n'y a pas beaucoup de militaires de cette trempe, reprit monsieur Hochon, car je ne vois plus ici qu'un ancien capitaine de cavalerie.
—C'est mon arme, dit Philippe. Était-il dans la Garde?
—Oui, reprit monsieur Hochon. Carpentier était en 1810 maréchal-des-logis-chef dans les Dragons; il en est sorti pour entrer sous-lieutenant dans la Ligne, et il y est devenu capitaine.
—Giroudeau le connaîtra peut-être, se dit Philippe.
—Ce monsieur Carpentier a pris la place dont n'a pas voulu Maxence, à la Mairie, et il est l'ami du commandant Mignonnet.
—Que puis-je faire ici pour gagner ma vie?...
—On va, je crois, établir une sous-direction pour l'Assurance Mutuelle du Département du Cher, et vous pourriez y trouver une place; mais ce sera tout au plus cinquante francs par mois...
—Cela me suffira.
Au bout d'une semaine, Philippe eut une redingote, un pantalon et un gilet neufs en bon drap bleu d'Elbeuf, achetés à crédit et payables à tant par mois, ainsi que des bottes, des gants de daim et un chapeau. Il reçut de Paris, par Giroudeau, du linge, ses armes et une lettre pour Carpentier, qui avait servi sous les ordres de l'ancien capitaine des Dragons. Cette lettre valut à Philippe le dévouement de Carpentier, qui présenta Philippe au commandant Mignonnet comme un homme du plus haut mérite et du plus beau caractère. Philippe capta l'admiration de ces deux dignes officiers par quelques confidences sur la conspiration jugée, qui fut, comme on sait, la dernière tentative de l'ancienne armée contre les Bourbons, car le procès des sergents de La Rochelle appartint à un autre ordre d'idées.
A partir de 1822, éclairés par le sort de la conspiration du 19 août 1820, par les affaires Berton et Caron, les militaires se contentèrent d'attendre les événements. Cette dernière conspiration, la cadette de celle du 19 août, fut la même, reprise avec de meilleurs éléments. Comme l'autre, elle resta complétement inconnue au Gouvernement royal. Encore une fois découverts, les conspirateurs eurent l'esprit de réduire leur vaste entreprise aux proportions mesquines d'un complot de caserne. Cette conspiration, à laquelle adhéraient plusieurs régiments de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie, avait le nord de la France pour foyer. On devait prendre d'un seul coup les places fortes de la frontière. En cas de succès, les traités de 1815 eussent été brisés par une fédération subite de la Belgique, enlevée à la Sainte-Alliance, grâce à un pacte militaire fait entre soldats. Deux trônes s'abîmaient en un moment dans ce rapide ouragan. Au lieu de ce formidable plan conçu par de fortes têtes, et dans lequel trempaient bien des personnages, on ne livra qu'un détail à la Cour des Pairs. Philippe Bridau consentit à couvrir ces chefs, qui disparaissaient au moment où les complots se découvraient soit par quelque trahison, soit par un effet du hasard, et qui, siégeant dans les Chambres, ne promettaient leur coopération que pour compléter la réussite au cœur du gouvernement. Dire le plan que, depuis 1830, les aveux des Libéraux ont déployé dans toute sa profondeur, et dans ses ramifications immenses dérobées aux initiés inférieurs, ce serait empiéter sur le domaine de l'histoire et se jeter dans une trop longue digression; cet aperçu suffit à faire comprendre le double rôle accepté par Philippe. L'ancien officier d'ordonnance de l'Empereur devait diriger un mouvement projeté dans Paris, uniquement pour masquer la véritable conspiration et occuper le gouvernement au cœur quand elle éclaterait dans le nord. Philippe fut alors chargé de rompre la trame entre les deux complots en ne livrant que les secrets d'un ordre secondaire; l'effroyable dénûment dont témoignaient son costume et son état de santé, servit puissamment à déconsidérer, à rétrécir l'entreprise aux yeux du pouvoir. Ce rôle convenait à la situation précaire de ce joueur sans principes. En se sentant à cheval sur deux partis, le rusé Philippe fit le bon apôtre avec le gouvernement royal et conserva l'estime des gens haut placés de son parti; mais en se promettant bien de se jeter plus tard dans celle des deux voies où il trouverait le plus d'avantages.
Ces révélations sur la portée immense du véritable complot, sur la participation de quelques-uns des juges, firent de Philippe, aux yeux de Carpentier et de Mignonnet, un homme de la plus haute distinction, car son dévouement révélait un politique digne des beaux jours de la Convention. Aussi le rusé bonapartiste devint-il en quelques jours l'ami des deux officiers dont la considération dut rejaillir sur lui. Il eut aussitôt, par la recommandation de messieurs Mignonnet et Carpentier, la place indiquée par le vieil Hochon à l'Assurance Mutuelle du Département du Cher. Chargé de tenir des registres comme chez un percepteur, de remplir de noms et de chiffres des lettres tout imprimées et de les expédier, de faire des polices d'Assurance, il ne fut pas occupé plus de trois heures par jour. Mignonnet et Carpentier firent admettre l'hôte d'Issoudun à leur Cercle où son attitude et ses manières, en harmonie d'ailleurs avec la haute opinion que Mignonnet et Carpentier donnaient de ce chef de complot, lui méritèrent le respect qu'on accorde à des dehors souvent trompeurs.
Philippe, dont la conduite fut profondément méditée, avait réfléchi pendant sa prison sur les inconvénients d'une vie débraillée. Il n'avait donc pas eu besoin de la semonce de Desroches pour comprendre la nécessité de se concilier l'estime de la bourgeoisie par une vie honnête, décente et rangée. Charmé de faire la satire de Max en se conduisant à la Mignonnet, il voulait endormir Maxence en le trompant sur son caractère. Il tenait à se faire prendre pour un niais en se montrant généreux et désintéressé, tout en enveloppant son adversaire et convoitant la succession de son oncle; tandis que sa mère et son frère, si réellement désintéressés, généreux et grands, avaient été taxés de calcul en agissant avec une naïve simplicité. La cupidité de Philippe s'était allumée en raison de la fortune de son oncle, que monsieur Hochon lui avait détaillée. Dans la première conversation qu'il eut secrètement avec l'octogénaire, ils étaient tous deux tombés d'accord sur l'obligation où se trouvait Philippe de ne pas éveiller la défiance de Max; car tout serait perdu si Flore et Max emmenaient leur victime, seulement à Bourges. Une fois par semaine, le colonel dîna chez le capitaine Mignonnet, une autre fois chez Carpentier, et le jeudi chez monsieur Hochon. Bientôt invité dans deux ou trois maisons, après trois semaines de séjour, il n'avait guère que son déjeuner à payer. Nulle part il ne parla ni de son oncle, ni de la Rabouilleuse, ni de Gilet, à moins qu'il ne fût question d'apprendre quelque chose relativement au séjour de son frère et de sa mère. Enfin les trois officiers, les seuls qui fussent décorés, et parmi lesquels Philippe avait l'avantage de la rosette, ce qui lui donnait aux yeux de tous une supériorité très-remarquée en province, se promenaient ensemble à la même heure, avant le dîner, en faisant, selon une expression vulgaire, bande à part. Cette attitude, cette réserve, cette tranquillité produisirent un excellent effet dans Issoudun. Tous les adhérents de Max virent en Philippe un sabreur, expression par laquelle les militaires accordent le plus vulgaire des courages aux officiers supérieurs, et leur refusent les capacités exigées pour le commandement.
—C'est un homme bien honorable, disait Goddet père à Max.
—Bah! répondit le commandant Gilet, sa conduite à la Cour des Pairs annonce une dupe ou un mouchard: et il est, comme vous le dites, assez niais pour avoir été la dupe des gros joueurs.
Après avoir obtenu sa place, Philippe, au fait des disettes du pays, voulut dérober le plus possible la connaissance de certaines choses à la ville; il se logea donc dans une maison située à l'extrémité du faubourg Saint-Paterne, et à laquelle attenait un très-grand jardin. Il put y faire, dans le plus grand secret, des armes avec Carpentier, qui avait été maître d'armes dans la Ligne avant de passer dans la Garde. Après avoir ainsi secrètement repris son ancienne supériorité, Philippe apprit de Carpentier des secrets qui lui permirent de ne pas craindre un adversaire de la première force. Il se mit alors à tirer le pistolet avec Mignonnet et Carpentier, soi-disant par distraction, mais pour faire croire à Maxence qu'il comptait, en cas de duel, sur cette arme.
Quand Philippe rencontrait Gilet, il en attendait un salut, et répondait en soulevant le bord de son chapeau d'une façon cavalière, comme fait un colonel qui répond au salut d'un soldat. Maxence Gilet ne donnait aucune marque d'impatience ni de mécontentement; il ne lui était jamais échappé la moindre parole à ce sujet chez la Cognette où il se faisait encore des soupers; car, depuis le coup de couteau de Fario, les mauvais tours avaient été provisoirement suspendus. Au bout d'un certain temps, le mépris du lieutenant-colonel Bridau pour le chef de bataillon Gilet fut un fait avéré dont s'entretinrent entre eux quelques-uns des Chevaliers de la Désœuvrance qui n'étaient pas aussi étroitement liés avec Maxence que Baruch, que François et trois ou quatre autres. On s'étonna généralement de voir le violent, le fougueux Max se conduisant avec une pareille réserve. Aucune personne à Issoudun, pas même Potel ou Renard, n'osa traiter ce point délicat avec Gilet. Potel, assez affecté de cette mésintelligence publique entre deux braves de la Garde Impériale, présentait Max comme très-capable d'ourdir une trame où se prendrait le colonel. Selon Potel, on pouvait s'attendre à quelque chose de neuf, après ce que Max avait fait pour chasser le frère et la mère, car l'affaire de Fario n'était plus un mystère. Monsieur Hochon n'avait pas manqué d'expliquer aux vieilles têtes de la ville la ruse atroce de Gilet. D'ailleurs monsieur Mouilleron, le héros d'une disette bourgeoise, avait dit en confidence le nom de l'assassin de Gilet, ne fût-ce que pour rechercher les causes de l'inimitié de Fario contre Max, afin de tenir la Justice éveillée sur des événements futurs.
En causant sur la situation du lieutenant-colonel vis-à-vis de Max, et en cherchant à deviner ce qui jaillirait de cet antagonisme, la ville les posa donc, par avance, en adversaires. Philippe, qui recherchait avec sollicitude les détails de l'arrestation de son frère, les antécédents de Gilet et ceux de la Rabouilleuse, finit par entrer en relations assez intimes avec Fario, son voisin. Après avoir bien étudié l'Espagnol, Philippe crut pouvoir se fier à un homme de cette trempe. Tous deux ils trouvèrent leur haine si bien à l'unisson, que Fario se mit à la disposition de Philippe en lui racontant tout ce qu'il savait sur les Chevaliers de la Désœuvrance. Philippe, dans le cas où il réussirait à prendre sur son oncle l'empire qu'exerçait Gilet, promit à Fario de l'indemniser de ses pertes, et s'en fit ainsi un séide.
Maxence avait donc en face un ennemi redoutable; il trouvait, selon le mot du pays, à qui parler. Animée par ses disettes, la ville d'Issoudun pressentait un combat entre ces personnages qui, remarquez-le, se méprisaient mutuellement.
Vers la fin de novembre, un matin, dans la grande allée de Frapesle, vers midi, Philippe, en rencontrant monsieur Hochon, lui dit:—J'ai découvert que vos deux petits-fils Baruch et François sont les amis intimes de Maxence Gilet. Les drôles participent la nuit à toutes les farces qui se font en ville. Aussi Maxence a-t-il su par eux tout ce qui se disait chez vous quand mon frère et ma mère y séjournaient.
—Et comment avez-vous eu la preuve de ces horreurs?...
—Je les ai entendus causant pendant la nuit au sortir d'un cabaret. Vos deux petit-fils doivent chacun mille écus à Maxence. Le misérable a dit à ces pauvres enfants de tâcher de découvrir quelles sont nos intentions; en leur rappelant que vous aviez trouvé le moyen de cerner mon oncle par la prêtraille, il leur a dit que vous seul étiez capable de me diriger, car il me prend heureusement pour un sabreur.
—Comment, mes petits-enfants...
—Guettez-les, reprit Philippe, vous les verrez revenant sur la place Saint-Jean, à deux ou trois heures du matin, gris comme des bouchons de vin de Champagne, et en compagnie de Maxence...
—Voilà donc pourquoi mes drôles sont si sobres, dit monsieur Hochon.
—Fario m'a donné des renseignements sur leur existence nocturne, reprit Philippe; car, sans lui, je ne l'aurais jamais devinée. Mon oncle est sous le poids d'une oppression horrible, à en juger par le peu de paroles que mon Espagnol a entendu dire par Max à vos enfants. Je soupçonne Max et la Rabouilleuse d'avoir formé le plan de chipper les cinquante mille francs de rente sur le Grand-Livre, et de s'en aller se marier je ne sais où, après avoir tiré cette aile à leur pigeon. Il est grand temps de savoir ce qui se passe dans le ménage de mon oncle; mais je ne sais comment faire.
—J'y penserai, dit le vieillard.
Philippe et monsieur Hochon se séparèrent en voyant venir quelques personnes.
Jamais, en aucun moment de sa vie, Jean-Jacques Rouget ne souffrit autant que depuis la première visite de son neveu Philippe. Flore épouvantée avait le pressentiment d'un danger qui menaçait Maxence. Lasse de son maître, et craignant qu'il ne vécût très-vieux, en le voyant résister si longtemps à ses criminelles pratiques, elle inventa le plan très-simple de quitter le pays et d'aller épouser Maxence à Paris, après s'être fait donner l'inscription de cinquante mille livres de rente sur le Grand-Livre. Le vieux garçon, guidé, non point par intérêt pour ses héritiers ni par avarice personnelle, mais par sa passion, se refusait à donner l'inscription à Flore, en lui objectant qu'elle était son unique héritière. Le malheureux savait à quel point Flore aimait Maxence, et il se voyait abandonné dès qu'elle serait assez riche pour se marier. Quand Flore, après avoir employé les cajoleries les plus tendres, se vit refusée, elle déploya ses rigueurs: elle ne parlait plus à son maître, elle le faisait servir par la Védie qui vit ce vieillard un matin les yeux tout rouges d'avoir pleuré pendant la nuit. Depuis une semaine, le père Rouget déjeunait seul, et Dieu sait comme!
Or, le lendemain de sa conversation avec monsieur Hochon, Philippe, qui voulut faire une seconde visite à son oncle, le trouva très-changé. Flore resta près du vieillard, lui jeta des regards affectueux, lui parla tendrement, et joua si bien la comédie, que Philippe devina le péril de la situation par tant de sollicitude déployée en sa présence. Gilet, dont la politique consistait à fuir toute espèce de collision avec Philippe, ne se montra point. Après avoir observé le père Rouget et Flore d'un œil perspicace, le colonel jugea nécessaire de frapper un grand coup.
—Adieu, mon cher oncle, dit-il en se levant par un geste qui trahissait l'intention de sortir.
—Oh! ne t'en va pas encore, s'écria le vieillard à qui la fausse tendresse de Flore faisait du bien. Dîne avec nous, Philippe?
—Oui, si vous voulez venir vous promener une heure avec moi.
—Monsieur est bien malingre, dit mademoiselle Brazier. Il n'a pas voulu tout à l'heure sortir en voiture, ajouta-t-elle en se tournant vers le bonhomme qu'elle regarda de cet œil fixe par lequel on dompte les fous.
Philippe prit Flore par le bras, la contraignit à le regarder, et la regarda tout aussi fixement qu'elle venait de regarder sa victime.
—Dites donc, mademoiselle, lui demanda-t-il, est-ce que, par hasard, mon oncle ne serait pas libre de se promener seul avec moi?
—Mais si, monsieur, répondit Flore qui ne pouvait guère répondre autre chose.
—Hé! bien, venez, mon oncle? Allons, mademoiselle, donnez-lui sa canne et son chapeau...
—Mais, habituellement, il ne sort pas sans moi, n'est-ce pas, monsieur?
—Oui, Philippe, oui, j'ai toujours bien besoin d'elle...
—Il vaudrait mieux aller en voiture, dit Flore.
—Oui, allons en voiture, s'écria le vieillard dans son désir de mettre ses deux tyrans d'accord.
—Mon oncle, vous viendrez à pied et avec moi, ou je ne reviens plus; car alors la ville d'Issoudun aurait raison: vous seriez sous la domination de mademoiselle Flore Brazier. Que mon oncle vous aime, très-bien! reprit-il en arrêtant sur Flore un regard de plomb. Que vous n'aimiez pas mon oncle, c'est encore dans l'ordre. Mais que vous rendiez le bonhomme malheureux?.... halte là! Quand on veut une succession, il faut la gagner. Venez-vous, mon oncle?...
Philippe vit alors une hésitation cruelle se peignant sur la figure de ce pauvre imbécile dont les yeux allaient de Flore à son neveu.
—Ah! c'est comme cela, reprit le lieutenant-colonel. Eh! bien adieu, mon oncle. Quant à vous, mademoiselle, je vous baise les mains.
Il se retourna vivement quand il fut à la porte, et surprit encore une fois un geste de menace de Flore à son oncle.
—Mon oncle, dit-il, si vous voulez venir vous promener avec moi, je vous trouverai à votre porte: je vais faire à monsieur Hochon une visite de dix minutes... Si nous ne nous promenons pas, je me charge d'envoyer promener bien du monde...
Et Philippe traversa la place Saint-Jean pour aller chez les Hochon.
Chacun doit pressentir la scène que la révélation faite par Philippe à monsieur Hochon avait préparée dans cette famille. A neuf heures, le vieux monsieur Héron se présenta, muni de papiers, et trouva dans la salle du feu que le vieillard avait fait allumer contre son habitude. Habillée à cette heure indue, madame Hochon occupait son fauteuil au coin de la cheminée. Les deux petits-fils, prévenus par Adolphine d'un orage amassé depuis la veille sur leurs têtes, avaient été consignés au logis. Mandés par Gritte, ils furent saisis de l'espèce d'appareil déployé par leurs grands-parents, dont la froideur et la colère grondaient sur eux depuis vingt-quatre heures.
—Ne vous levez pas pour eux, dit l'octogénaire à monsieur Héron, car vous voyez deux misérables indignes de pardon.
—Oh! grand-papa! dit François.
—Taisez-vous, reprit le solennel vieillard, je connais votre vie nocturne et vos liaisons avec monsieur Maxence Gilet; mais vous n'irez plus le retrouver chez la Cognette à une heure du matin, car vous ne sortirez d'ici, tous deux, que pour vous rendre à vos destinations respectives. Ah! vous avez ruiné Fario? Ah! vous avez plusieurs fois failli aller en Cour d'Assises... Taisez-vous, dit-il en voyant Baruch ouvrant la bouche. Vous devez tous deux de l'argent à monsieur Maxence, qui, depuis six ans, vous en donne pour vos débauches. Écoutez chacun les comptes de ma tutelle, et nous causerons après. Vous verrez d'après ces actes si vous pouvez vous jouer de moi, vous jouer de la famille et de ses lois en trahissant les secrets de ma maison, en rapportant à un monsieur Maxence Gilet ce qui se dit et se fait ici... Pour mille écus, vous devenez espions; à dix mille écus, vous assassineriez sans doute?... Mais n'avez-vous pas déjà presque tué madame Bridau? car monsieur Gilet savait très-bien que Fario lui avait donné le coup de couteau, quand il a rejeté cet assassinat sur mon hôte, Joseph Bridau. Si ce gibier de potence a commis ce crime, c'est pour avoir appris par vous l'intention où était madame Agathe de rester ici. Vous! mes petits-fils, les espions d'un tel homme? Vous des maraudeurs?... Ne saviez-vous pas que votre digne chef, au début de son métier, a déjà tué, en 1806, une pauvre jeune créature? Je ne veux pas avoir des assassins ou des voleurs dans ma famille, vous ferez vos paquets, et vous irez vous faire pendre ailleurs!
Les deux jeunes gens devinrent blancs et immobiles comme des statues de plâtre.
—Allez, monsieur Héron, dit l'avare au notaire.
Le vieillard lut un compte de tutelle d'où il résultait que la fortune claire et liquide des deux enfants Borniche était de soixante-dix mille francs, somme qui représentait la dot de leur mère; mais monsieur Hochon avait fait prêter à sa fille des sommes assez fortes, et se trouvait, sous le nom des prêteurs, maître d'une portion de la fortune de ses petits-enfants Borniche. La moitié revenant à Baruch se soldait par vingt mille francs.
—Te voilà riche, dit le vieillard, prends ta fortune et marche tout seul! Moi, je reste maître de donner mon bien et celui de madame Hochon, qui partage en ce moment toutes mes idées, à qui je veux, à notre chère Adolphine: oui, nous lui ferons épouser le fils d'un pair de France, si nous le voulons, car elle aura tous nos capitaux!...
—Une très-belle fortune! dit monsieur Héron.
—Monsieur Maxence Gilet vous indemnisera, dit madame Hochon.
—Amassez donc des pièces de vingt sous pour de pareils garnements?... s'écria monsieur Hochon.
—Pardon! dit Baruch en balbutiant.
—Pardon, et ferai plus, répéta railleusement le vieillard en imitant la voix des enfants. Si je vous pardonne, vous irez prévenir monsieur Maxence de ce qui vous arrive, pour qu'il se tienne sur ses gardes.... Non, non, mes petits messieurs. J'ai les moyens de savoir comment vous vous conduirez. Comme vous ferez, je ferai. Ce ne sera point par une bonne conduite d'un jour ni celle d'un mois que je vous jugerai, mais par celle de plusieurs années!... J'ai bon pied, bon œil, bonne santé. J'espère vivre encore assez pour savoir dans quel chemin vous mettrez les pieds. Et d'abord, vous irez, vous, monsieur le capitaliste, à Paris étudier la banque chez monsieur Mongenod. Malheur à vous, si vous n'allez pas droit: on y aura l'œil sur vous. Vos fonds sont chez messieurs Mongenod et fils; voici sur eux un bon de pareille somme. Ainsi, libérez-moi, en signant votre compte de tutelle qui se termine par une quittance, dit-il en prenant le compte des mains de Héron et le tendant à Baruch.
—Quant à vous, François Hochon, vous me redevez de l'argent au lieu d'en avoir à toucher, dit le vieillard en regardant son autre petit-fils. Monsieur Héron, lisez-lui son compte, il est clair... très-clair.
La lecture se fit par un profond silence.
—Vous irez avec six cents francs par an à Poitiers faire votre Droit, dit le grand-père quand le notaire eut fini. Je vous préparais une belle existence; maintenant, il faut vous faire avocat pour gagner votre vie. Ah! mes drôles, vous m'avez attrapé pendant six ans? apprenez qu'il ne me fallait qu'une heure, à moi, pour vous rattraper: j'ai des bottes de sept lieues.
Au moment où le vieux monsieur Héron sortait en emportant les actes signés, Gritte annonça monsieur le colonel Philippe Bridau. Madame Hochon sortit en emmenant ses deux petits-fils dans sa chambre afin de les confesser, selon l'expression du vieil Hochon, et savoir quel effet cette scène avait produit sur eux.
Philippe et le vieillard se mirent dans l'embrasure d'une fenêtre et parlèrent à voix basse.
—J'ai bien réfléchi à la situation de vos affaires, dit monsieur Hochon en montrant la maison Rouget. Je viens d'en causer avec monsieur Héron. L'inscription de cinquante mille francs de rente ne peut être vendue que par le titulaire lui-même ou par un mandataire; or, depuis votre séjour ici, votre oncle n'a signé de procuration dans aucune Étude; et, comme il n'est pas sorti d'Issoudun, il n'en a pas pu signer ailleurs. S'il donne une procuration ici, nous le saurons à l'instant; s'il en donne une dehors, nous le saurons également, car il faut l'enregistrer, et le digne monsieur Héron a les moyens d'en être averti. Si donc le bonhomme quitte Issoudun, faites-le suivre, sachez où il est allé, nous trouverons les moyens d'apprendre ce qu'il aura fait.
—La procuration n'est pas donnée, dit Philippe, on la veut, mais j'espère pouvoir empêcher qu'elle ne se donne; et—elle—ne—se—don—ne—ra—pas, s'écria le soudard en voyant son oncle sur le pas de la porte et le montrant à monsieur Hochon à qui il expliqua succinctement les événements, si petits et à la fois si grands, de sa visite.—Maxence a peur de moi, mais il ne peut m'éviter. Mignonnet m'a dit que tous les officiers de la vieille armée fêtaient chaque année à Issoudun l'anniversaire du couronnement de l'Empereur; eh! bien, dans deux jours, Maxence et moi, nous nous verrons.
—S'il a la procuration le premier décembre au matin, il prendra la poste pour aller à Paris, et laissera là très-bien l'anniversaire...
—Bon, il s'agit de chambrer, mon oncle; mais j'ai le regard qui plombe les imbéciles, dit Philippe en faisant trembler monsieur Hochon par un coup d'œil atroce.
—S'ils l'ont laissé se promener avec vous, Maxence aura sans doute découvert un moyen de gagner la partie, fit observer le vieil avare.
—Oh! Fario veille, répliqua Philippe, et il n'est pas seul à veiller. Cet Espagnol m'a découvert aux environs de Vatan un de mes anciens soldats à qui j'ai rendu service. Sans qu'on s'en doute, Benjamin Bourdet est aux ordres de mon Espagnol, qui lui-même a mis un de ses chevaux à la disposition de Benjamin.
—Si vous tuez ce monstre qui m'a perverti mes petits-enfants, vous ferez certes une bonne action.
—Aujourd'hui, grâce à moi, l'on sait dans tout Issoudun ce que monsieur Maxence a fait la nuit depuis six ans, répondit Philippe. Et les disettes, selon votre expression, vont leur train sur lui. Moralement, il est perdu!...
Dès que Philippe sortit de chez son oncle, Flore entra dans la chambre de Maxence pour lui raconter les moindres détails de la visite que venait de faire l'audacieux neveu.
—Que faire? dit-elle.
—Avant d'arriver au dernier moyen, qui sera de me battre avec ce grand cadavre-là, répondit Maxence, il faut jouer quitte ou double en essayant un grand coup. Laisse aller notre imbécile avec son neveu!
—Mais ce grand mâtin-là ne va pas par quatre chemins, s'écria Flore, il lui nommera les choses par leur nom.
—Écoute-moi donc, dit Maxence d'un son de voix strident. Crois-tu que je n'aie pas écouté aux portes et réfléchi à notre position? Demande un cheval et un char-à-bancs au père Cognet, il les faut à l'instant! tout doit être paré en cinq minutes. Mets là-dedans toutes tes affaires, emmène la Védie et cours à Vatan, installe-toi là comme une femme qui veut y demeurer, emporte les vingt mille francs qu'il a dans son secrétaire. Si je te mène le bonhomme à Vatan, tu ne consentiras à revenir ici qu'après la signature de la procuration. Moi, je filerai sur Paris pendant que vous retournerez à Issoudun. Quand, au retour de sa promenade, Jean-Jacques ne te trouvera plus, il perdra la tête, il voudra courir après toi... Eh! bien, moi, je me charge alors de lui parler...
Pendant ce complot, Philippe emmenait son oncle bras dessus bras dessous et allait se promener avec lui sur le boulevard Baron.
—Voilà deux grands politiques aux prises, se dit le vieil Hochon en suivant des yeux le colonel qui tenait son oncle. Je suis curieux de voir la fin de cette partie dont l'enjeu est de quatre-vingt-dix mille livres de rente.
—Mon cher oncle, dit au père Rouget Philippe dont la phraséologie se ressentait de ses liaisons à Paris, vous aimez cette fille, et vous avez diablement raison, elle est sucrement belle! Au lieu de vous chouchoûter, elle vous a fait aller comme un valet, c'est encore tout simple; elle voudrait vous voir à six pieds sous terre, afin d'épouser Maxence, qu'elle adore...
—Oui, je sais cela, Philippe, mais je l'aime tout de même.
—Eh! bien, par les entrailles de ma mère, qui est bien votre sœur, reprit Philippe, j'ai juré de vous rendre votre Rabouilleuse souple comme mon gant, et telle qu'elle devait être avant que ce polisson, indigne d'avoir servi dans la Garde Impériale, ne vînt se caser dans votre ménage...
—Oh! si tu faisais cela? dit le vieillard.
—C'est bien simple, répondit Philippe en coupant la parole à son oncle, je vous tuerai Maxence comme un chien... Mais... à une condition, fit le soudard.
—Laquelle? demanda le vieux Rouget en regardant son neveu d'un air hébété.
—Ne signez pas la procuration qu'on vous demande avant le 3 décembre, traînez jusque-là. Ces deux carcans veulent la permission de vendre vos cinquante mille francs de rente, uniquement pour s'en aller se marier à Paris, et y faire la noce avec votre million....
—J'en ai bien peur, répondit Rouget.
—Hé! bien, quoi qu'on vous fasse, remettez la procuration à la semaine prochaine.
—Oui, mais quand Flore me parle, elle me remue l'âme à me faire perdre la raison. Tiens, quand elle me regarde d'une certaine façon, ses yeux bleus me semblent le paradis, et je ne suis plus mon maître, surtout quand il y a quelques jours qu'elle me tient rigueur.
—Hé! bien, si elle fait la sucrée, contentez-vous de lui promettre la procuration, et prévenez-moi la veille de la signature. Cela me suffira: Maxence ne sera pas votre mandataire, ou bien il m'aura tué. Si je le tue, vous me prendrez chez vous à sa place, je vous ferai marcher alors cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, Flore vous aimera, tonnerre de Dieu! ou si vous n'êtes pas content d'elle, je la cravacherai.
—Oh! je ne souffrirai jamais cela. Un coup frappé sur Flore m'atteindrait au cœur.
—Mais c'est pourtant la seule manière de gouverner les femmes et les chevaux. Un homme se fait ainsi craindre, aimer et respecter. Voilà ce que je voulais vous dire dans le tuyau de l'oreille.—Bonjour, messieurs, dit-il à Mignonnet et à Carpentier, je promène mon oncle, comme vous voyez, et je tâche de le former; car nous sommes dans un siècle où les enfants sont obligés de faire l'éducation de leurs grands-parents.
On se salua respectivement.
—Vous voyez dans mon cher oncle les effets d'une passion malheureuse, reprit le colonel. On veut le dépouiller de sa fortune, et le laisser là comme Baba; vous savez de qui je veux parler. Le bonhomme n'ignore pas le complot, et il n'a pas la force de se passer de nanan pendant quelques jours pour le déjouer.
Philippe expliqua net la situation dans laquelle se trouvait son oncle.
—Messieurs, dit-il en terminant, vous voyez qu'il n'y a pas deux manières de délivrer mon oncle: il faut que le colonel Bridau tue le commandant Gilet ou que le commandant Gilet tue le colonel Bridau. Nous fêtons le couronnement de l'Empereur après-demain, je compte sur vous pour arranger les places au banquet de manière à ce que je sois en face du commandant Gilet. Vous me ferez, je l'espère, l'honneur d'être mes témoins.
—Nous vous nommerons président, et nous serons à vos côtés. Max, comme vice-président, sera votre vis-à-vis, dit Mignonnet.
—Oh! ce drôle aura pour lui le commandant Potel et le capitaine Renard, dit Carpentier. Malgré ce qui se dit en ville sur ces incursions nocturnes, ces deux braves gens ont été déjà ses seconds, ils lui seront fidèles...
—Vous voyez, mon oncle, dit Philippe, comme cela se mitonne; ainsi ne signez rien avant le 3 décembre, car le lendemain vous serez libre, heureux, aimé de Flore, et sans votre Cour des Aides.
—Tu ne le connais pas, mon neveu, dit le vieillard épouvanté. Maxence a tué neuf hommes en duel.
—Oui, mais il ne s'agissait pas de cent mille francs de rente à voler, répondit Philippe.
—Une mauvaise conscience gâte la main, dit sentencieusement Mignonnet.
—Dans quelques jours d'ici, reprit Philippe, vous et la Rabouilleuse, vous vivrez ensemble comme des cœurs à la fleur d'orange, une fois son deuil passé; car elle se tortillera comme un ver, elle jappera, elle fondra en larmes; mais... laissez couler l'eau!
Les deux militaires appuyèrent l'argumentation de Philippe et s'efforcèrent de donner du cœur au père Rouget avec lequel ils se promenèrent pendant environ deux heures. Enfin Philippe ramena son oncle, auquel il dit pour dernière parole:—Ne prenez aucune détermination sans moi. Je connais les femmes, j'en ai payé une qui m'a coûté plus cher que Flore ne vous coûtera jamais!... Aussi m'a-t-elle appris à me conduire comme il faut pour le reste de mes jours avec le beau sexe. Les femmes sont des enfants méchants, c'est des bêtes inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre, car la pire condition pour nous est d'être gouvernés par ces brutes-là!
Il était environ deux heures après midi quand le bonhomme rentra chez lui. Kouski vint ouvrir la porte en pleurant, ou du moins d'après les ordres de Maxence, il avait l'air de pleurer.
—Qu'y a-t-il, demanda Jean-Jacques.
—Ah! monsieur, madame est partie avec la Védie!
—Pa...artie dit le vieillard d'un son de voix étranglé.
Le coup fut si violent que Rouget s'assit sur une des marches de son escalier. Un moment après, il se releva, regarda dans la salle, dans la cuisine, monta dans son appartement, alla dans toutes les chambres, revint dans la salle, se jeta dans un fauteuil et se mit à fondre en larmes.
—Où est-elle? criait-il en sanglotant. Où est-elle? Où est Max?
—Je ne sais pas, répondit Kouski, le commandant est sorti sans me rien dire.
Gilet, en très-habile politique, avait jugé nécessaire d'aller flâner par la ville. En laissant le vieillard seul à son désespoir, il lui faisait sentir son abandon et le rendait par là docile à ses conseils. Mais pour empêcher que Philippe n'assistât son oncle dans cette crise, Max avait recommandé à Kouski de n'ouvrir la porte à personne. Flore absente, le vieillard était sans frein ni mors, et la situation devenait alors excessivement critique. Pendant sa tournée en ville, Maxence Gilet fut évité par beaucoup de gens qui, la veille, eussent été très-empressés à venir lui serrer la main. Une réaction générale se faisait contre lui. Les œuvres des Chevaliers de la Désœuvrance occupaient toutes les langues. L'histoire de l'arrestation de Joseph Bridau, maintenant éclaircie, déshonorait Max dont la vie et les œuvres recevaient en un jour tout leur prix. Gilet rencontra le commandant Potel qui le cherchait et qu'il vit hors de lui.
—Qu'as-tu, Potel?
—Mon cher, la Garde Impériale est polissonnée dans toute la ville!... Les péquins t'embêtent, et par contre-coup, ça me touche à fond de cœur.
—De quoi se plaignent-ils? répondit Max.
—De ce que tu leur faisais les nuits.
—Comme si l'on ne pouvait pas s'amuser un petit peu?...
—Ceci n'est rien, dit Potel.
Potel appartenait à ce genre d'officiers qui répondaient à un bourguemestre:—Eh! on vous la payera, votre ville, si on la brûle! Aussi s'émouvait-il fort peu des farces de la Désœuvrance.
—Quoi, encore? dit Gilet.
—La Garde est contre la Garde! voilà ce qui me crève le cœur. C'est Bridau qui a déchaîné tous ces Bourgeois sur toi. La Garde contre la Garde?... non, ça n'est pas bien! Tu ne peux pas reculer, Max, et il faut s'aligner avec Bridau. Tiens, j'avais envie de chercher querelle à cette grande canaille-là, et de le descendre; car alors les bourgeois n'auraient pas vu la Garde contre la Garde. A la guerre, je ne dis pas: deux braves de la Garde ont une querelle, on se bat, il n'y a pas là de péquins pour se moquer d'eux. Non, ce grand drôle n'a jamais servi dans la Garde. Un homme de la Garde ne doit pas se conduire ainsi, devant des bourgeois, contre un autre homme de la Garde! Ah! la Garde est embêtée, et à Issoudun, encore! où elle était honorée!...
—Allons, Potel, ne t'inquiète de rien, répondit Maxence. Quand même tu ne me verrais pas au banquet de l'anniversaire...
—Tu ne serais pas chez Lacroix après-demain?... s'écria Potel en interrompant son ami. Mais tu veux donc passer pour un lâche, avoir l'air de fuir Bridau? non, non. Les Grenadiers à pied de la Garde ne doivent pas reculer devant les Dragons de la Garde. Arrange tes affaires autrement, et sois là!...
—Encore un à mettre à l'ombre, dit Max. Allons, je pense que je puis m'y trouver et faire aussi mes affaires! Car, se dit-il en lui-même, il ne faut pas que la procuration soit à mon nom. Comme l'a dit le vieux Héron, ça prendrait trop la tournure d'un vol.
Ce lion, empêtré dans les filets ourdis par Philippe Bridau, frémit entre ses dents; il évita les regards de tous ceux qu'il rencontrait et revint par le boulevard Vilate en se parlant à lui-même:—Avant de me battre, j'aurai les rentes, se disait-il. Si je meurs, au moins cette inscription ne sera pas à ce Philippe. Je l'aurai fait mettre au nom de Flore. D'après mes instructions, l'enfant ira droit à Paris, et pourra, si elle le veut, épouser le fils de quelque Maréchal de l'Empire qui sera dégommé. Je ferai donner la procuration au nom de Baruch, qui ne transférera l'inscription que sur mon ordre.
Max, il faut lui rendre cette justice, n'était jamais plus calme en apparence que quand son sang et ses idées bouillonnaient. Aussi jamais ne vit-on à un si haut degré, réuni chez un militaire, les qualités qui font le grand général. S'il n'eût pas été arrêté dans sa carrière par la captivité, certes, l'Empereur aurait eu dans ce garçon un de ces hommes si nécessaires à de vastes entreprises. En entrant dans la salle où pleurait toujours la victime de toutes ces scènes à la fois comiques et tragiques, Max demanda la cause de cette désolation: il fit l'étonné, il ne savait rien, il apprit avec une surprise bien jouée le départ de Flore, il questionna Kouski pour obtenir quelques lumières sur le but de ce voyage inexplicable.
—Madame m'a dit comme ça, fit Kouski, de dire à monsieur qu'elle avait pris dans le secrétaire les vingt mille francs en or qui s'y trouvaient en pensant que monsieur ne lui refuserait pas cette somme pour ses gages, depuis vingt-deux ans.
—Ses gages? dit Rouget.
—Oui, reprit Kouski.—«Ah! je ne reviendrai plus,» qu'elle s'en allait disant à la Védie (car la pauvre Védie, qui est bien attachée à monsieur, faisait des représentations à madame). «Non! non! qu'elle disait, il n'a pas pour moi la moindre affection, il a laissé son neveu me traiter comme la dernière des dernières!» Et elle pleurait!... à chaudes larmes.
—Eh! je me moque bien de Philippe! s'écria le vieillard que Maxence observait. Où est Flore? Comment peut-on savoir où elle est?
—Philippe, de qui vous suivez les conseils, vous aidera, répondit froidement Maxence.
—Philippe, dit le vieillard, que peut-il sur cette pauvre enfant?... Il n'y a que toi, mon bon Max, qui saura trouver Flore, elle te suivra, tu me la ramèneras...
—Je ne veux pas être en opposition avec monsieur Bridau, fit Max.
—Parbleu! s'écria Rouget, si c'est ça qui te gêne, il m'a promis de te tuer.
—Ah! s'écria Gilet en riant, nous verrons...
—Mon ami, dit le vieillard, retrouve Flore et dis-lui que je ferai tout ce qu'elle voudra!...
—On l'aura bien vue passer quelque part en ville, dit Maxence à Kouski, sers-nous à dîner, mets tout sur la table, et va t'informer, de place en place, afin de pouvoir nous dire au dessert quelle route a prise mademoiselle Brazier.
Cet ordre calma pour un moment le pauvre homme qui gémissait comme un enfant qui a perdu sa bonne. En ce moment, Maxence, que Rouget haïssait comme la cause de tous ses malheurs, lui semblait un ange. Une passion, comme celle de Rouget pour Flore, ressemble étonnamment à l'enfance. A six heures, le Polonais, qui s'était tout bonnement promené, revint et annonça que la Rabouilleuse avait suivi la route de Vatan.
—Madame retourne dans son pays, c'est clair, dit Kouski.
—Voulez-vous venir ce soir à Vatan? dit Max au vieillard, la route est mauvaise, mais Kouski sait conduire, et vous ferez mieux votre raccommodement ce soir à huit heures que demain matin.
—Partons, s'écria Rouget.
—Mets tout doucement les chevaux, et tâche que la ville ne sache rien de ces bêtises-là, pour l'honneur de monsieur Rouget. Selle mon cheval, j'irai devant, dit-il à l'oreille de Kouski.
Monsieur Hochon avait déjà fait savoir le départ de mademoiselle Brazier à Philippe Bridau, qui se leva de table chez monsieur Mignonnet pour courir à la place Saint-Jean; car il devina parfaitement le but de cette habile stratégie. Quand Philippe se présenta pour entrer chez son oncle, Kouski lui répondit par une croisée du premier étage que monsieur Rouget ne pouvait recevoir personne.
—Fario, dit Philippe à l'Espagnol qui se promenait dans la Grande-Narette, va dire à Benjamin de monter à cheval; il est urgent que je sache ce que deviendront mon oncle et Maxence.
—On attelle le cheval au berlingot, dit Fario qui surveillait la maison de Rouget.
—S'ils vont à Vatan, répondit Philippe, trouve-moi un second cheval, et reviens avec Benjamin chez monsieur Mignonnet.
—Que comptez-vous faire? dit monsieur Hochon qui sortit de sa maison en voyant Philippe et Fario sur la place.
—Le talent d'un général, mon cher monsieur Hochon, consiste, non-seulement à bien observer les mouvements de l'ennemi, mais encore à deviner ses intentions par ses mouvements, et à toujours modifier son plan à mesure que l'ennemi le dérange par une marche imprévue. Tenez, si mon oncle et Maxence sortent ensemble dans le berlingot, ils vont à Vatan; Maxence lui a promis de le réconcilier avec Flore qui fugit ad salices! car cette manœuvre est du général Virgile. Si cela se joue ainsi, je ne sais ce que je ferai; mais j'aurai la nuit à moi, car mon oncle ne signera pas de procuration à dix heures du soir, les notaires sont couchés. Si, comme les piaffements du second cheval me l'annoncent, Max va donner à Flore des instructions en précédant mon oncle, ce qui paraît nécessaire et vraisemblable, le drôle est perdu! vous allez voir comment nous prenons une revanche au jeu de la succession, nous autres vieux soldats... Et, comme pour ce dernier coup de la partie il me faut un second, je retourne chez Mignonnet afin de m'y entendre avec mon ami Carpentier.