CAGOT.
Court de Gebelin dérive ce mot de caco-deus, rapporté par Ducange. Caco, dit-il, signifiant faux, sera devenu cagot, hypocrite; et comme l’hypocrite a toujours le nom de Dieu à la bouche, et l’emploie à tout, il aura été surnommé, chez les peuples qui appellent Dieu God, kakle-God, caquette-Dieu, et insensiblement cak-god et cagot.
Rabelais donne à cagot une origine moins honnête. C’est, suivant lui, la première personne de l’indicatif présent du verbe italien cagare, qu’il est difficile de traduire en français par le mot propre; et dans son Ile sonnante, il nous montre les cagots comme atteints de la maladie des harpies.
D’autres prétendent que cagot vient de cagoule. Mais il est positif que cagoule est beaucoup moins ancien que cagot. Cagoule ne date que du seizième siècle, et il a été introduit par corruption de cogule (cuculla), espèce de capuce ou capuchon.
Il est probable que cagot s’est formé par contraction de caas-goths, chiens goths, dénomination injurieuse déjà usitée en 507 pour désigner les Goths, à cause de leur attachement à l’arianisme, objet de scandale et de haine pour nos catholiques ancêtres qui traitèrent ces malheureux, réfugiés dans les Pyrénées, comme les Indiens traitent les parias et les poulichis.
Disons un mot de cette espèce de Cagots dont les pères avaient renversé et fondé plusieurs empires. Cette race, vouée à la persécution des Francs qui la vainquirent à la bataille de Vouillé, fut obligée de se cacher dans les plus secrets réduits des montagnes pour conserver ses habitudes religieuses. Elle y contracta des maladies héréditaires qui la réduisirent à un état pareil à celui des crétins. Lorsque, dans la suite, elle abjura l’arianisme et se réunit à la communion romaine, il lui fut impossible de se régénérer. Les Cagots furent alors regardés comme ladres et infects. On leur défendit sous les peines les plus sévères d’habiter dans les villes et les villages, et d’être chaussés et habillés autrement que de rouge. Ils ne pouvaient entrer que par une porte particulière dans les églises, où ils avaient des siéges séparés du reste des fidèles. Les sacrements même leur étaient interdits en certains endroits par la même raison qu’aux bêtes. On ne recevait point leur témoignage en justice, et c’était par grâce que la coutume de Béarn avait établi que les dépositions de sept d’entre eux équivaudraient à une déposition légale. Aujourd’hui ils ne sont plus exposés à la réprobation des autres hommes, mais ils restent toujours accablés des infirmités que la viciation du sang et de la lymphe peut produire. Leurs traits son difformes et livides. Cependant on y démêle quelque trace d’une origine étrangère que la dégradation de l’espèce n’a pas effacée entièrement. Leur moral paraît frappé d’imbécillité.
On comprend dans la race des Cagots ces êtres disgraciés de la nature appelés cahets en Guienne et en Gascogne; coliberts dans le Maine, l’Anjou, le Poitou et l’Aunis; cacoux et caqueux en Bretagne; et caffons dans les deux Navarres. Ce nom de caffon, qu’on fait dériver de l’espagnol cafo, lépreux, est tout à fait semblable à celui de caffoni que les habitants des environs de Rome et de Naples donnent aux paysans les plus grossiers.
CAHIN-CAHA.—Aller cahin-caha.
C’est-à-dire d’une manière inégale, incertaine, tant bien que mal, de mauvaise grâce. Ces deux mots, suivant Ménage, viennent de Quà hìnc quà hàc, deçà et delà.
L’esprit de l’homme, dit un proverbe cité par Martin Delrio, va clochant de côté et d’autre, claudicans in duas partes, c’est-à-dire cahin-caha. Luther l’a comparé à un paysan ivre à cheval, et qui redressé d’un côté, tombe de l’autre.
Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, accusé de favoriser tantôt les jésuites et tantôt les jansénistes, fut surnommé Cahin-caha, comme on le voit dans cette épitaphe épigrammatique qu’on lui fit le jour de sa mort:
Ci-gît Louis Cahin-caha,
Qui dévotement appela,
De oui de non s’entortilla,
Puis dit ceci, puis dit cela,
Perdit la tête et s’en alla.
Tout le monde connaît la chanson de Cahin-caha par Pannard que Marmontel appelait le La Fontaine du vaudeville. Elle fut tellement goûtée quand elle parut, que Pannard, en publiant ses œuvres, ne crut pouvoir trouver de meilleur moyen pour en assurer le succès que de mettre au titre: Par l’auteur de Cahin-caha.
CAILLE.—Chaud comme une caille.
On a reconnu, dit Buffon, généralement plus de chaleur dans les cailles que dans les autres oiseaux, et c’est de là qu’est venue l’expression proverbiale.
Maris qui voulez être aimés de vos femmes, femmes qui voulez être aimées de vos maris, vous n’avez qu’à prendre un couple de cailles dont vous extrairez les deux cœurs pour les porter sur vous, à savoir: le mari celui du mâle, et la femme celui de la femelle, et vous pouvez compter que vous ferez très bon ménage. Ce n’est pas moi qui donne cette précieuse recette, c’est Antoine Mizauld, médecin français du seizième siècle, auteur d’un livre de Centuries où il l’a consignée. (Cent. 8, n. 18.)
CAILLETTE.
Ce mot, qu’on applique à une personne frivole et babillarde, est regardé par quelques étymologistes comme un diminutif de caille, oiseau qui jabotte sans cesse, et par quelques autres comme un dérivé de cail, qui, en celtique, désigne une jeune fille de village.
Marot a employé caillette dans le sens de timide, peureux ou niais, dans les vers suivants:
Bref, si jamais j’en tremble de frisson,
Je suis content qu’on m’appelle caillette.
Peut-être aussi a-t-il voulu faire allusion à Caillette, fou de François Ier. Quoi qu’il en soit, le mot a eu les trois acceptions que je viens d’indiquer, et même celle de badaud; car les badauds de Paris ont été surnommés caillettes.
On appelait autrefois et l’on appelle encore, je crois, caillette-maman, un petit garçon habitué à se tenir comme une fillette auprès de sa mère au lieu d’aller jouer avec ses camarades.
CALENDES.—Renvoyer aux calendes grecques.
Les Romains appelaient calendes le premier jour de chaque mois où les créanciers avaient coutume d’exiger l’argent qu’ils avaient prêté, et ce mot venait du verbe latin calo, j’appelle, je convoque, parce que ce jour là un pontife annonçait au peuple convoqué le retour de la nouvelle lune. Mais les Grecs n’avaient point de calendes, et c’est ce qui donna lieu au proverbe Renvoyer aux calendes grecques, c’est-à-dire à une époque chimérique.
La plupart des étymologistes font venir calendes d’un verbe grec; mais il n’est pas probable que les Romains aient pris le mot dans la langue d’un peuple qui ne connaissait pas la chose.
Philippe II, roi d’Espagne, avait envoyé à Élisabeth, reine d’Angleterre, un message ainsi conçu:
Te veto ne pergas bello defendere belgas.
Quæ Drakus eripuit nunc restituantur oportet.
Quas pater evertit jubeo te condere cellas,
Relligio papæ fac restituatur ad unguem.
Élisabeth répondit sur-le-champ par ces vers:
Ad græcas, bone rex, fient mandata calendas.
CÂLIN.—Faire le câlin.
C’est cacher la finesse sous un air niais, indolent, et prendre un ton doucereux pour se ménager l’esprit d’une personne dont on veut obtenir quelque chose.
Le mot câlin a une origine douteuse; il peut venir du verbe caler, qui signifie au figuré céder, se soumettre, comme dans cette phrase de Montaigne (liv. III, chap. 12): «Eust-on ouy de la bouche de Socrate une voix suppliante? Cette superbe vertu eust-elle calé au plus fort de sa montre?»
Un étymologiste a dérivé câlin des paroles que l’exécuteur des hautes-œuvres adressa à Dom Carlos, infant d’Espagne, pour l’engager à ne pas se débattre au moment où il allait l’étrangler par ordre d’un père barbare: Calla, calla, senor Dom Carlos! todo lo que se haze es por su bien. Tout doux, tout doux, seigneur Dom Carlos! tout ce qui se fait est pour votre bien.
CALOMNIE.—La calomnie s’arme du vraisemblable.
Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit (Quest. natur., préf. du liv. IV): C’est toujours à l’aide du vrai que le mensonge attaque la vérité. La même pensée se trouve dans la vie d’Alexandre par Plutarque, chap. 75.
Le calomniateur ne manque pas de sagacité pour découvrir et pour attaquer le côté le plus faible. Son propre est d’exagérer plutôt que d’inventer. C’est un adroit faussaire de la vérité.
Calomniez, calomniez: il en reste toujours quelque chose.
On est généralement disposé à penser qu’une personne à qui l’on reproche beaucoup est nécessairement coupable de quelque chose, et ce pernicieux préjugé fait le succès du calomniateur. De là ce mot, que Beaumarchais a mis dans la bouche de Basile, mais qu’il n’a pas inventé; car avant lui Bacon l’avait cité comme proverbial dans son ouvrage de La dignité et de l’accroissement des sciences, liv. VIII, chap. 2, et le traducteur français de cet ouvrage l’avait rendu en ces termes: Va! calomnie hardiment: il en restera quelque chose.
CAMÉLÉON.—C’est un caméléon.
Se dit d’un homme qui change d’avis et de conduite suivant les circonstances, parce que les anciens, de qui nous avons emprunté cette expression métaphorique, croyaient que le caméléon n’avait pas de couleurs propres et individuelles, et qu’il réfléchissait comme une glace toutes celles des objets environnants. Mais cette opinion, quoique adoptée par Aristote, Pline, Élien, etc., a paru erronée aux naturalistes modernes. Le caméléon, disent-ils, est un reptile de la famille des lézards; sa taille n’excède guère quatorze pouces, en y comprenant la queue qui en a sept. Sa tête est surmontée d’une espèce de pyramide cartilagineuse rejetée en arrière. L’ouverture de sa gueule est vaste, mais très peu apparente, à cause de l’union très exacte des deux mâchoires. Il ne se nourrit pas de vent et d’air, comme l’ont prétendu les naturalistes de l’antiquité: il mange des mouches, des vers et d’autres insectes qu’il trouve sur le sommet des arbres, où il se plaît à se promener, en s’aidant de sa queue qu’il roule autour des rameaux. Sa peau est d’un tissu transparent, et ses couleurs changent, varient, s’altèrent, suivant la nature des impressions qu’il éprouve, le degré de chaleur ou les effets de la lumière auxquels il est exposé: les teintes les plus habituelles sont le rouge, le jaune, le noir, le vert, le blanc. Le célèbre Bichat attribuait particulièrement cette variation de couleurs à la quantité d’air que l’animal aspire, et combine avec le sang artériel. En effet, le caméléon possède la faculté d’avaler une grande quantité d’air; il s’enfle et se désenfle à volonté, ce qui l’a fait appeler par Tertullien une peau vivante; et chaque fois qu’il use d’une telle prérogative, son corps reflète des nuances diverses. La nuit, et lorsqu’il se refroidit, il prend une couleur blanche, et quand il est mort il la conserve. Voilà les observations vraies, fidèles et sûres auxquelles on doit s’en tenir. Le reste n’est qu’un mensonge poétique; mais comme ce mensonge n’a rien de dangereux, on ne cessera point de voir dans le caméléon l’emblème de la flatterie, l’image ou le modèle des courtisans, qui, suivant leurs intérêts ou leurs passions, se parent de toutes les nuances, adoptent toutes les livrées, se couvrent de tous les masques.
CAMELOT.—Quand le camelot a pris son pli, c’est pour toujours.
L’étoffe appelée camelot, parce que originairement elle était faite de poil de chameau, ne perd que très difficilement les mauvais plis qu’elle a pris. De là le proverbe, qu’on applique à une personne incorrigible.
CANCAN.—Faire du cancan d’une chose.
C’est faire du bruit d’une chose pour un motif frivole.
Le mot quanquàm (quoique) était fort à la mode au seizième siècle; les orateurs de l’Université l’affectionnaient particulièrement. Ils regardaient comme un trait de génie de le faire figurer le premier en tête de leurs discours, et ils en avaient fait, en raison de cette prééminence, le nom d’une harangue latine récitée en public par un écolier à l’ouverture des thèses de philosophie; mais la prononciation de ce mot passait alors pour défectueuse. On disait kankam, à la manière gothique. Le célèbre Ramus soutint qu’il fallait dire couancouam, conformément à la prononciation romaine, et les professeurs du collége royal se rangèrent à son avis. Les docteurs de Sorbonne s’opposèrent à l’innovation, et défendirent de l’adopter sous peine de leur censure. Cette menace eut bientôt son effet: un jeune ecclésiastique s’étant avisé, dans un discours d’apparat, de faire entendre le couancouam réprouvé, nos docteurs scandalisés s’assemblèrent, crièrent à l’hérésie, et déclarèrent vacant un bénéfice que le beau diseur possédait. Celui-ci, très peu résigné à son rôle de victime grammaticale, interjeta appel au parlement. Il parut à l’audience escorté d’une foule de maîtres, de sous-maîtres et d’écoliers. Ramus était chargé de défendre sa cause. Il parla avec toute l’autorité du talent et de la raison; il ne négligea point de faire ressortir le ridicule des partisans de kankam. Les juges rendirent un arrêt qui réhabilita le bénéficiaire, et laissa à chacun la liberté de prononcer comme il voudrait. C’est de ce fameux litige, dans lequel se trouve peut-être la vraie cause de l’assassinat de Ramus, que plusieurs étymologistes font venir le mot cancan, employé d’abord pour signifier une discussion orageuse sur un sujet de peu d’importance, et appliqué depuis à tous les bavardages de société où il entre de la médisance. Quelques autres pensent qu’il a été formé par onomatopée du cri des canards; mais leur opinion pour être admise a besoin d’être appuyée de faits qui établissent qu’il était en usage avant la dispute de Ramus avec la Sorbonne, et jusqu’ici ils n’en ont rapporté aucun. La remarque faite par Buffon, que le verbe cancaner exprime le cri désagréable des perroquets dans le langage des Français d’Amérique, ne peut leur fournir une induction probante en ce cas, puisque l’établissement de ces colons est postérieur à l’époque dont il est question.
CAPHARNAÜM.—C’est un capharnaüm.
Capharnaüm ou Capernaüm était une ville de la Judée, située à l’extrémité septentrionale du lac de Génézareth, dans la province de Galilée. L’éloignement où cette province se trouvait de la Judée proprement dite, la tenant en dehors de l’influence morale de Jérusalem, l’avait souvent exposée aux troubles intérieurs, et lui avait fait donner par le prophète Isaïe la dénomination de contrée de ténèbres et d’ignorance (ce qui est rappelé dans l’évangile selon saint Mathieu, chap. 4, v. 16). C’est de là qu’on a dit par allusion en parlant d’une assemblée où le désordre et la confusion régnent: C’est un capharnaüm.
CAPON.—Faire le capon.
C’est faire un acte de poltronnerie ou de lâcheté, chercher à tromper, dissimuler pour arriver à ses fins; et, dans un sens spécial, hanter quelque tripot afin d’y prêter à gros intérêts de l’argent aux joueurs.
Le terme de capon s’appliqua primitivement aux Juifs. Il y a une charte de Philippe-le-Bel qui appelle leur communauté Societas caponum, et le lieu de leurs assemblées Domus societatis caponum, maison de la société des capons ou chapons. On ne sait pas au juste pourquoi ils furent désignés ainsi; mais les raisons qui firent depuis employer ce terme comme synonyme de poltron, lâche, fourbe, hypocrite, usurier, s’expliquent aisément par les habitudes de cette race autrefois proscrite et malheureuse. Il ne leur était pas permis de paraître en public sans une marque jaune sur l’estomac. Philippe-le-Hardi les obligea même de porter une corne sur la tête. Il leur était défendu de se baigner dans la Seine; et quand on les pendait, c’était toujours entre deux chiens. En horreur au peuple qui leur fesait essuyer toute sorte d’avanies, exposés aux mauvais traitements des seigneurs qui voulaient les rançonner, victimes de l’avarice des princes qui les chassaient pour s’emparer de leurs biens et qui leur accordaient ensuite la permission de revenir moyennant de fortes sommes, les Juifs nécessairement devaient manquer de courage, opposer la ruse et l’hypocrisie à la violence, et chercher à réparer par l’usure d’iniques spoliations.
CAPUCIN.—Un verre de vin est la chemise d’un capucin.
D’après un précepte d’hygiène, il faut, lorsqu’on est en sueur, ou changer de chemise ou boire un verre de vin. Or, les capucins, qui ne portaient point de chemise d’après la règle de saint François leur fondateur, buvaient en ce cas un verre de vin, et de là le proverbe.
On dit aussi: Un verre de vin vaut un habit de velours. Ce qui a beaucoup d’analogie avec un proverbe latin qui se trouve dans le festin de Trimalcion: Calda potio vestiarius est. Le vin est désigné ici par les mots calda potio, chaude boisson, pour exprimer la chaleur qu’il a naturellement et non la chaleur qui lui est communiquée par le feu. C’est ainsi que l’eau est appelée, dans un sens opposé, frigida potio, froide boisson.
CAQUETÉ.—Les morceaux caquetés se digèrent mieux.
Le plaisir de la conversation mêlé à celui de la bonne chère est un préservatif contre l’indigestion, parce qu’en parlant on mange plus lentement, et que les aliments s’imbibent mieux de salive, deux points importants pour les gastronomes qui tiennent à conserver un bon estomac, et qui pensent avec Brillat-Savarin qu’on ne vit pas de ce qu’on mange, mais de ce qu’on digère.
C’est à tort qu’on a regardé ce proverbe comme inventé par Piron, car il est beaucoup plus ancien que cet auteur.
CARAT.—A vingt-quatre carats.
On dit qu’une personne est sotte, impertinente, folle, etc., à vingt-quatre carats, pour signifier qu’elle l’est au souverain degré, parce qu’on divisait autrefois en carats le titre de l’or qu’on divise actuellement en millièmes, et parce que l’or le plus pur était alors défini à vingt-quatre carats, quoiqu’il ne fût réellement qu’à vingt-trois carats sept huitièmes, à cause de l’affinage.
Le savant auteur des Amusements philologiques rapporte une étymologie curieuse du mot carat. Ce mot, qu’on a écrit primitivement karat, vient de l’arabe kouara, qui est le nom d’un arbre appelé corallodendron par les naturalistes, sans doute à cause de la couleur de sa fleur et de son fruit rouges comme du corail. Ce fruit, renfermé dans une coque ronde extrêmement dure, est une espèce de fève marquée d’une raie noire dans le milieu. Les fèves du kouara, ou les carats, ne variant presque pas de poids lorsqu’elles sont bien sèches, servirent à peser l’or chez les Shangallas dès les premiers âges du monde; et de là vint la manière d’estimer ce métal plus ou moins fin à tant de carats. Du pays de l’or, en Afrique, le carat passa dans l’Inde, où il fut aussi employé comme poids dans le commerce des pierres précieuses et surtout des diamants.
CARDINAL.—Qui entre pape au conclave en sort cardinal.
Tous les cardinaux ont le même droit à la tiare, et il n’en est pas un seul peut-être qui ne désire l’obtenir; mais comme plusieurs d’entre eux ne peuvent raisonnablement compter que sur leur propre suffrage, ils se désistent d’une prétention inutile en faveur de ceux dont ils jugent l’élection avantageuse à leurs intérêts: il se forme alors dans le conclave divers partis qui épuisent les ressources de la cabale pour parvenir à leurs fins. Lorsqu’un de ces partis a des chances probables de succès, les opposants pour l’ordinaire, faisant de nécessité vertu, se joignent à lui de peur de s’aliéner par une résistance vaine le nouveau maître qu’il va leur donner: si de part et d’autre, au contraire, l’influence est à peu près égale, la rivalité continue jusqu’à ce que, de guerre lasse, on s’accorde à choisir dans un rang neutre quelque sujet dont la vieillesse peut bien faire espérer à l’intrigue une prochaine occasion de s’exercer avec plus d’avantage, mais n’en est pas moins, quoi qu’on dise, une solide garantie pour la morale religieuse. Et c’est ainsi que se vérifie, à la confusion des ambitieux, le proverbe, Qui entre pape au conclave en sort cardinal.
Le cardinal Julien de la Rouvère, promu au pontificat sous le nom de Jules II, en 1503, fit exception à ce proverbe. Il usa si bien de ses moyens d’influence pour assurer son élection, qu’elle précéda, à proprement parler, l’entrée des cardinaux dans le conclave.
CARÊME.—Il ne faut pas prêcher sept ans pour un carême.
Il ne faut pas répéter sans cesse et sottement la même chose. Ce proverbe a été imaginé par allusion à cet autre: Si le carême durait sept ans, tu serais un habile homme à Pâques. C’est-à-dire, si tu avais l’instruction que peuvent donner les sermons prononcés dans le carême pendant sept ans, tu cesserais après ce temps d’être compté parmi les imbéciles.
Arriver comme marée en carême.
C’est-à-dire fort à propos, comme la marée ou le poisson dans le carême.
Arriver comme mars en carême.
Se dit d’une chose qui arrive toujours en certain temps, comme le mois de mars dans le carême.
CASAQUE.—Tourner casaque.
C’est-à-dire changer de parti.
On a prétendu que cette locution était fondée sur la conduite versatile du duc de Savoie, Charles Emmanuel Ier, qui, tantôt l’allié de la France, tantôt l’allié de l’Espagne, retournait son justaucorps blanc d’un côté et rouge de l’autre, quand il abandonnait la cause du premier de ces pays pour celle du second. Mais la locution date d’une époque plus ancienne; elle est née au commencement des guerres de la réforme. Comme les catholiques et les religionnaires portaient des casaques de couleur différente, celui qui voulait passer d’un camp dans l’autre avait soin de mettre la sienne à l’envers quand il s’approchait des postes avancés, afin de faire connaître qu’il ne se présentait pas en ennemi; et cet acte de transfuge, alors très commun, s’appelait proprement Retourner ou Tourner casaque.
Nous disons aussi: Changer de casaque;—Changer d’écharpe;—Changer de cocarde; et il est à remarquer que le prophète Sophonie (c. 1, v. 8) a dit dans le même sens: Indui veste peregrinâ, revêtir un habit étranger.
Le recueil d’Oudin rapporte cette autre expression proverbiale: Porter casaque de diverses couleurs, c’est-à-dire se ranger facilement à toutes sortes de partis.
CASTILLE.—Avoir castille avec quelqu’un.
Ce mot qui, dans le langage familier, signifie un différend, une petite querelle, désignait anciennement l’attaque d’une tour ou d’un château. Il fut employé depuis, dit Lacurne de Sainte-Palaye, pour les jeux militaires qui n’étaient que la représentation des véritables combats. La cour de France, en 1546, passant l’hiver à la Roche-Guyon, s’amusait à faire des castilles (châteaux ou forteresses en bois) que l’on attaquait et l’on défendait avec de pelotes des neige. Mais le bon ordre que Nitharda fait remarquer dans les jeux militaires de son temps ne régnait point dans celui-ci. La division se mit entre les chefs, la dispute s’échauffa, et il en coûta la vie au duc d’Enghein.
CATHERINE.—Rester pour coiffer sainte Catherine.
C’était autrefois l’usage, en plusieurs provinces, le jour où une jeune fille se mariait, de confier à une de ses amies qui désirait faire bientôt comme elle, le soin d’arranger la coiffure nuptiale, dans l’idée superstitieuse que cet emploi portant toujours bonheur, celle qui le remplissait ne pouvait manquer d’avoir à son tour un époux dans un temps peu éloigné; et l’on trouve encore au village plus d’une jouvencelle qui, sous le charme d’une telle superstition, prend secrètement ses mesures afin d’attacher la première une épingle au bonnet d’une fiancée. Or, comme cet usage n’a pu jamais être observé à l’égard d’aucune des saintes connues sous le nom de Catherine, puisque, d’après la remarque des légendaires, toutes sont mortes vierges, on a pris de là occasion de dire qu’une vieille fille reste pour coiffer sainte Catherine, ce qui signifie en développement qu’il n’y a chance pour elle d’entrer en ménage qu’autant qu’elle aura fait la toilette de noces de cette sainte, condition impossible à remplir.
Cette explication, qui ma été communiquée, est bonne à connaître, parce qu’elle rappelle des faits assez curieux; mais elle me paraît un peu trop compliquée: en voici une autre plus simple, fondée sur l’ancienne coutume de coiffer les statues des saintes dans les églises. Comme on ne choisissait que des vierges pour coiffer sainte Catherine, la patrone des vierges, il fut très naturel de considérer ce ministère comme une espèce de dévolu pour celles qui vieillissaient sans espoir de mariage, après avoir vu toutes les autres se marier.
Les Anglais disent dans le même sens: To carry a weeping willow branch, porter la branche du saule pleureur, soit par allusion à la romance du saule, où gémit une amante délaissée, soit parce que cet arbre, étant l’emblème de la mélancolie, peut très bien servir d’attribut à ce caractère malheureux que M. de Balzac appelle la nature élégiaque et désolée de la vieille fille.
CATHOLIQUE.—Catholique à gros grains.
Mauvais catholique qui ne dit de son chapelet que les pater marqués par de gros grains, et passe les ave marqués pour de petits grains, beaucoup plus nombreux que les autres. Cette expression était très usitée du temps de la ligue; et le fanatique Ravaillac, qui assassina Henri IV, l’employait fréquemment pour désigner le duc d’Épernon. Le fait est consigné dans une pièce du procès instruit contre ce régicide.
CEINTURE.—Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.
On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. 22, v. 1): Melius est nomen bonum quam divitiæ multæ, la bonne renommée vaut mieux que les grandes richesses; et probablement notre proverbe n’est qu’une traduction de cette phrase; car, ceinture s’est dit pour impôt, trésor (voy. Ducange, Zona reginæ), dans un temps où l’on portait la bourse attachée à la ceinture, et où la ceinture et la bourse n’étaient souvent qu’une seule et même chose. Cependant il passe pour avoir une autre origine que voici.
On se donnait autrefois le baiser de paix à l’église, d’après un usage établi par le pape Léon II, vers la fin du septième siècle, quand le prêtre prononçait les paroles Que la paix du Seigneur soit avec vous! La reine Blanche, épouse de Louis VIII, donna un jour ce baiser de paix à une courtisane dont le costume annonçait une dame honnête, et cette méprise, qui lui fut très déplaisante, la porta à faire rendre une ordonnance pour défendre aux femmes de mauvaise vie la robe à collet renversé et à queue avec la ceinture dorée, ordonnance que le parlement de Paris renouvela en 1420. Comme on ne tint pas la main à l’exécution de ce règlement, la ceinture cessa bientôt d’être une marque de distinction, et les femmes sages, que l’uniformité de l’habillement confondit avec les autres, s’en consolèrent par le témoignage de leur conscience, en disant: Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.
Lacurne de Sainte-Palaye n’admet point cette explication. Il dit que lorsque les tournois eurent ruiné la plupart des nobles et dégradé la chevalerie, la ceinture d’or des chevaliers fut souvent accordée à l’intrigue et à la richesse, au lieu de rester le prix du courage et de la vertu, et qu’un tel abus fit naître le proverbe, qu’on a depuis appliqué mal à propos aux dames seulement, puisque les hommes ont toujours porté la ceinture aussi bien qu’elles.
CÉLESTIN.—Voilà un plaisant célestin.
Les religieux de l’ordre de saint Benoît, nommés célestins parce qu’ils furent institués par le pape Célestin V, ont pu donner lieu à ce dicton par l’orgueil que leur inspiraient leurs richesses, leurs nombreux priviléges et la grande faveur dont ils jouirent auprès de quelques-uns de nos rois. Cependant Richelet assure qu’il a eu une autre origine. Autrefois, à Rouen, dit-il, les célestins n’étaient exempts de payer l’entrée de leur boisson qu’à la charge qu’un des frères de leur couvent précéderait la première des charrettes sur lesquelles on transportait cette boisson, et qu’il sauterait et danserait en passant devant l’hôtel du gouverneur de la ville: un jour, le frère chargé d’un pareil office parut extrêmement gai; ses gestes excitèrent un rire universel, et le gouverneur s’écria: Voilà un plaisant célestin! Mot qui passa en proverbe pour désigner un homme dont l’esprit est un peu aliéné, un bouffon arrogant, un original qui n’observe pas les convenances. Richelet avait appris cette anecdote du père Le Comte, célestin.
Suivant un historien de la ville de Rouen, les célestins n’étaient pas seulement tenus de sauter et de danser pour avoir droit de passage avec une charrette chargée, il fallait aussi qu’ils jouassent du flageolet en passant.
CERNOIR.—Faire de l’arbre d’un pressoir le manche d’un cernoir.
C’est réduire presque à rien une chose considérable, se ruiner par de folles dépenses. Les Italiens disent: Far d’una lancia una spinella; faire d’une lance une épingle.
L’arbre d’un pressoir est une pièce de bois fort longue et fort grosse, tandis que le manche d’un cernoir est un morceau de bois fort court et fort petit. Le mot cernoir, que l’Académie a omis dans son dictionnaire, désigne un couteau destiné à cerner les noix, c’est-à-dire à les séparer de leur coque pour en faire des cerneaux.
CHAMEAU.—Rejeter le moucheron et avaler le chameau.
Éviter de petites fautes et s’en permettre de grandes.—Cette expression est prise de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 23, v. 24) où Jésus-Christ adresse ces paroles aux pharisiens hypocrites: «Malheur à vous, guides aveugles, qui faites passer votre boisson de peur d’avaler un moucheron, et qui avalez un chameau! Excolantes culicem et camelum glutientes.»
Les Italiens disent: Scrupoleggiare sul galateo e peccare contra il decalogo; être scrupuleux sur le galatée et pécher contre le décalogue.—Le galatée est un traité sur la politesse composé par Jean della Casa, archevêque de Bénévent, orateur et poëte italien du seizième siècle. Cet ouvrage, qui jouit d’une réputation méritée, fut imprimé en 1560 à Florence sous ce titre: Galateo, owero de costumi.
Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le ciel.
Proverbe tiré de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 19, v. 24). Quelques interprètes pensent que ce proverbe a été altéré par la substitution d’un e à un i dans l’orthographe du mot hébreu que la vulgate traduit par chameau, et qu’il faudrait traduire par câble, en admettant leur rectification. Mais ils se trompent; et ce qui le prouve, c’est cet autre proverbe familier aux anciens Juifs, et rapporté dans la Talmud[26]: Serais-tu comme ceux de Pumbédéta, qui font passer un éléphant par le trou d’une aiguille?
CHAMPAGNE.—Être du régiment de Champagne.
C’est se moquer de l’ordre.—Dans un bal qui fut donné en 1747, au palais de Versailles, en réjouissance du mariage du dauphin fils de Louis XV, un inconnu prit place sur une banquette réservée, et voulut y rester malgré l’injonction que lui fit un garde du corps de se mettre ailleurs. Comme cette injonction réitérée devint impérieuse, il répondit: Je m’en moque, en se servant d’une expression militaire que je ne rapporte pas très historiquement; et il ajouta: Si cela ne vous convient pas, monsieur, je suis un tel, colonel du régiment de Champagne. Une dame témoin de cette scène se trouvait également sur un siége qui était destiné à une autre; invitée à son tour de quitter la place, elle s’écria fièrement: Je n’en ferai rien, je suis aussi du régiment de Champagne. Le mot fit rire et passa en proverbe.
Quelques officiers français qui étaient allés à Berlin, ayant été admis à l’honneur de faire leur cour au grand Frédéric, l’un deux se présenta devant Sa Majesté sans uniforme et en bas blancs. Le monarque lui demanda: Quel est votre nom?—Le marquis de Beaucour, Sire.—Et votre régiment?—Le régiment de Champagne.—Ah! ah! repartit Frédéric en lui tournant le dos, ce régiment où l’on se moque de l’ordre. Après cela il ne lui adressa plus la parole et il causa beaucoup avec tous les autres qui étaient en uniforme et en bottes.
Regarder en Picardie pour voir si la Champagne brûle.
On dit aussi Regarder en Gatinois, etc., témoin ces vers d’un poëte comique:
......Son œil qui toujours dissimule
Regarde en Gatinois la Champagne qui brûle.
Cette locution signifie avoir des yeux louches, des yeux qui prennent leur visée d’une manière si oblique, qu’en se dirigeant vers la Champagne ils semblent se tourner du côté de la Picardie, lors même que le point de mire leur est indiqué par un incendie, c’est-à-dire par l’objet le plus apparent. Ces provinces sont situées, par rapport à Paris, de telle sorte qu’on ne saurait les regarder à la fois de cette ville, ou de quelque autre lieu intermédiaire, sans une extrême divergence dans les rayons visuels. Les Anglais disent: To look at once on the ground, and at the north pole star; regarder à la fois vers la terre et vers l’étoile polaire. Presque tous les peuples emploient des phrases proverbiales de la même espèce pour désigner l’action de loucher. Mais ce sont les Grecs qui leur en ont fourni le modèle. On trouve dans la comédie des Chevaliers par Aristophane (acte I, sc. 3): Tourner l’œil droit du côté de la Carie et le gauche du côté de la Chalcédoine, parce que la Carie et la Chalcédoine, jadis tributaires d’Athènes, l’une au midi, l’autre au nord de cette ville, étaient placées aux deux extrémités de l’Asie, et séparées par un espace qui comprenait la mer Égée, l’Hellespont et la Propontide.—Nous disons aussi: Tourner un œil en Normandie et l’autre en Picardie.
Il ne sait pas toutes les foires de Champagne.
Cela se dit d’un homme qui se croit bien informé du fond et des détails d’une affaire, et qui ne l’est point. Les foires de Champagne, dont il est fait mention, dès l’an 427, dans une lettre de Sidoine Apollinaire à saint Loup, étaient fort célèbres au moyen âge, en raison de leur ancienneté et de leur importance commerciale. Elles offraient un point central de réunion aux marchands d’Espagne, d’Italie et des Pays-Bas, qu’on y voyait arriver en foule, et elles trouvaient dans la législation simple et commode qui les régissait toute sorte d’éléments de prospérité. Mais il cessa d’en être ainsi à dater du règne de Philippe-le-Bel devenu maître de la Champagne par sa femme. Elles furent multipliées dans un intérêt tout fiscal, et donnèrent lieu à une grande quantité de règlements qui gênèrent beaucoup les transactions. A ces embarras s’en joignirent d’autres produits par la variation et l’altération des monnaies dont il n’était pas facile d’établir le pair; et il fut très naturel de juger de l’habileté d’un négociant d’après la connaissance qu’il avait de ce qui concernait ces foires.
CHAMPENOIS.—Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes.
«On donne à ce dicton, dit l’abbé Tuet, une origine qui a tout l’air d’un conte. Lorsque César fit la conquête des Gaules, le principal revenu de la Champagne consistait en troupeaux de moutons qui payaient au fisc un impôt en nature. Le vainqueur, pour favoriser le commerce de cette province, exempta de la taxe tous les troupeaux au-dessous de cent bêtes; alors les Champenois ne formèrent plus que des troupeaux de quatre-vingt-dix-neuf moutons. Cela n’était pas si bête; mais César, instruit de la ruse, ordonna qu’à l’avenir le berger de chaque troupeau serait compté pour un mouton et paierait comme tel.»
Thibault IV, comte de Champagne, voulant faire face aux dépenses occasionnées par les fêtes qu’il donnait, mit aussi un impôt sur les troupeaux de cent moutons, et usa du même expédient que César pour faire payer cet impôt que ses sujets prétendaient éluder à la façon de leurs aïeux. Mais le dicton paraît antérieur à ce second fait, auquel il se rattacherait avec plus de vraisemblance qu’au premier.
Les Champenois le regardent comme une allusion à leur excessive bonté qu’on a voulu assimiler à la bêtise, et ils soutiennent que la bêtise leur a été imputée fort gratuitement, puisque la Champagne a produit, aussi souvent que toute autre contrée de la France, des talents éminents dans tous les genres. Je crois qu’ils ont raison, et je leur conseille de prendre pour devise ces deux vers de Juvénal:
Summos posse viros et magna exempla daturos
Vervecum in patriâ crassoque sub aëre nasci.
Des hommes supérieurs, et dont la vie est fertile en grands exemples, peuvent naître dans une atmosphère épaisse et dans la patrie des moutons.
Cette expression vervecum patria, la patrie des moutons, était proverbiale chez les anciens, qui croyaient que l’air de certains lieux abrutissait les hommes, lorsqu’il était favorable aux animaux. C’est à cause de cela que les Béotiens passaient pour les sots de la Grèce et les Campaniens pour les sots de l’Italie. Il est très probable que les Champenois en France auront été victimes du même préjugé fortement réveillé dans les esprits par le nom latin Campani qui leur est donné dans les chartes du moyen âge, et qui est le même que celui des habitants de l’ancienne Campanie. L’homonymie leur a porté malheur.
CHANCELIER.—Il faut se défier de la messe du chancelier.
Le chancelier de L’Hôpital, qui avait défendu les calvinistes avec tant de courage et d’éloquence, était accusé par les catholiques intolérants de pencher pour le calvinisme, quoiqu’il assistât régulièrement à la messe; et le proverbe fut l’expression de ce reproche, que beaucoup de personnes encore aujourd’hui regardent comme fondé. Mais il est certain que ce grand homme ne fut pas moins opposé à l’esprit de secte qu’à l’esprit de persécution. S’il en eût été autrement, Adrien Turnèbe, son contemporain, ne lui aurait pas adressé une belle épître en vers latins qui le loue dignement et roule en partie sur cette opinion remarquée d’une manière trop vague par les historiens, que les huguenots voulaient rendre les Français à la barbarie en les empêchant d’étudier les langues et les auteurs de l’antiquité.
CHANDELEUR.—A la Chandeleur, les grandes douleurs.
Ces grandes douleurs sont les grands froids qui se font ordinairement sentir vers le commencement de février, temps où arrive la fête de la Chandeleur, ainsi nommée à cause de l’extraordinaire quantité de chandelles de cire qu’on portait autrefois à la procession et aux offices de cette fête. Chaque fidèle en avait une, quelquefois deux; ce qui était moins un signe de piété que de superstition, car on attribuait à ces luminaires consacrés, de même que les païens aux flambeaux de Cérès[27], une foule de vertus surnaturelles propres à conjurer les vents, les tonnerres, les grêles, les tempêtes, les spectres nocturnes et les démons, comme le disent les vers suivants:
Mira est candelis illis et magna potestas;
Nam tempestates creduntur tollere diras
Accensæ, simul et sedare tonitrua cœli,
Dæmonas atque malos arcere horrendaque noctis
Spectra, atque infaustæ mala grandinis atque pruinæ, etc.
(Naogeorgus Hospinian, lib. IV Regni papistici.)
CHANDELLE.—Devoir à Dieu une belle chandelle.
On dit d’une personne sauvée de quelque danger qu’elle doit à Dieu une belle chandelle, par allusion à la coutume d’offrir des chandelles de cire à Dieu et aux saints, en reconnaissance de leur protection. Autrefois ces chandelles étaient plus ou moins belles, selon le degré d’importance qu’on attachait aux grâces obtenues. Les grands seigneurs offraient des cierges égaux à leur corps en poids et en longueur, et cela s’appelait donner son pesant de cire. Louis XI se fit remarquer plusieurs fois par cette dévotion.
Les habitants de Paris, après la bataille de Poitiers où le roi Jean fut fait prisonnier, eurent un tel effroi des gens de guerre qui ravageaient la campagne, qu’ils offrirent à Notre-Dame une bougie roulée comme une corde et assez longue, dit-on, pour faire le tour de leur ville.
A chaque saint sa chandelle.
Il faut faire la cour à chaque personne qui peut nous faire du bien ou du mal.
Donner une chandelle à Dieu et une au diable.
C’est se ménager adroitement la faveur de deux partis opposés.—Robert de La Mark avait fait peindre sur ses enseignes sainte Marguerite avec le diable, et lui-même, à genoux en leur présence, tenant une chandelle dans chaque main. Cette singulière peinture avait pour inscription les mots suivants: «Si Dieu ne me veut aider, le diable ne saurait me manquer.» Le fait est rapporté par Brantôme.
La chandelle qui va devant vaut mieux que celle qui va derrière.
Sous l’écorce grossière de ce proverbe, dit l’abbé Tuet, est cachée une belle pensée, savoir: que les aumônes qu’on fait durant sa vie sont plus méritoires que les legs pieux qu’on laisse après sa mort.
Moucher la chandelle comme le diable sa mère.
C’est en arracher la mèche en voulant la moucher.—Un voleur, surnommé le Diable, étant conduit au pied de la potence, demanda à embrasser sa mère avec laquelle il était brouillé. On la lui amena, et lorsque cette pauvre femme se fût jetée dans les bras de son fils, ce scélérat lui saisit le nez avec les dents, et en arracha un morceau qu’il lui cracha au visage, en disant: Si vous m’aviez corrigé dans mon enfance, je n’aurais pas commis les crimes qui m’ont fait condamner au supplice, et vous n’auriez pas été mouchée de la sorte. Cette anecdote, qui n’est qu’une variante de la fable d’Ésope intitulée le Voleur et sa Mère, a été l’origine de notre expression proverbiale.
La Mésangère a donné cette autre explication: «Le diable, c’est le soleil; sa mère, c’est la lune à qui il arrache le nez, quand elle est en décours.» Mais, où a-t-il pris que la lune ait jamais été regardée comme la mère du soleil?
Il y a des nouvelles à la chandelle.
Cela se dit lorsqu’on voit se former au lumignon ou à la mèche d’une chandelle des boutons nommés champignons, qui sont supposés annoncer l’arrivée de quelque lettre, ou la visite de quelque étranger. C’est le reste d’une superstition qui leur attribuait jadis bien d’autres présages. Suivant qu’ils apparaissaient brillants ou ternes, rouges ou bleus, flamboyants ou fumants, on les regardait comme des indices des événements heureux ou malheureux auxquels on devait s’attendre, et même de la présence des anges ou des diables dans sa maison; et les gens du peuple pouvaient lire leur destinée dans les lampes, comme les monarques dans les comètes, également bien.
C’est un bon enfant, il ne mange pas des bouts de chandelle.
On sous entend: Mais il sait où l’on en vend; et c’est pour cela que cette locution populaire, qui paraît vouloir dire, il n’est pas bête, signifie le contraire. Elle fait allusion à un ancien usage de galanterie, qui consistait à avaler des bouts de chandelle allumés, pour l’amour de sa maîtresse. Shakespeare a dit dans son Henri IV (part. II, act. 3, sc. 4): Drinks off candles’ ends for flap-dragons; il avale des bouts de chandelle pour un brûlot. Le flap-dragons désigne des grains de raisin qu’on fesait brûler dans un verre d’eau-de-vie, et qu’on avalait tout enflammés. La même chose se pratique encore fréquemment dans le midi de la France, avec un quartier de poire ou de pomme, qu’on larde d’un morceau d’amande ou de noix, en guise de mèche.
Il y a en Normandie cet autre dicton: Il ne mange pas des bouts de chandelle le vendredi. Ce qui est fondé, à ce qu’on prétend, sur l’histoire d’une vieille dévote qui était à confesse un vendredi soir. Au moment où elle sortait du confessionnal, le prêtre lui recommanda de moucher des chandelles placées tout près de là sur un pupitre; elle crut entendre qu’il lui disait de les manger, et elle se mit, en effet, à donner un commencement d’exécution à cet acte qu’elle regardait comme une partie essentielle de la pénitence qui lui avait été imposée. Mais fatiguée de mâcher et de remâcher sans en venir à bout, elle s’écria piteusement: Ah! mon père, je ne pourrai jamais avaler la mèche!—Eh! qui vous oblige à le faire? répondit le confesseur étonné.—Hélas! mon père, c’est vous, pour mes péchés.—Moi, madame! vous vous êtes étrangement méprise. Allez, allez, et dites votre chapelet en expiation, afin que Dieu vous pardonne d’avoir fait gras un jour maigre comme le vendredi.
CHAPE.—Se débattre de la chape à l’évêque.
C’est disputer à qui s’emparera d’un objet sur lequel ceux qui se le disputent n’ont aucun droit de propriété, comme la chape de l’évêque qui n’appartient qu’à lui seul; ou, dans un autre sens, c’est contester pour une chose à laquelle aucun des contestants n’a ni ne peut avoir d’intérêt.
Le concile de Pontion en Champagne, dans l’année 876, défend de piller les meubles d’un évêque après sa mort, et ordonne aux économes de l’église de les tenir en réserve, afin qu’ils soient remis au successeur, ou appliqués à quelques usages pieux pour le repos de l’âme du défunt. C’est de cet abus de piller les meubles de l’évêque après sa mort qu’est venue, suivant quelques auteurs, l’expression proverbiale: Se débattre ou Disputer de la chape à l’évêque, De capâ episcopi litigare. D’autres en rapportent l’origine à une coutume anciennement pratiquée en Berri, lorsque l’archevêque de Bourges fesait sa première entrée dans la cathédrale. Le peuple, qui attendait le prélat à la porte, lui enlevait sa chape attachée sur ses épaules par un simple fil de soie, et la déchirait en s’en disputant les lambeaux.—Cette coutume avait été introduite sans doute à l’imitation de celle des premiers chrétiens qui découpaient les vêtements de leurs évêques morts, pour s’en distribuer les morceaux comme de saintes reliques.
Chercher ou Trouver chape-chute.
C’est chercher ou trouver l’occasion de profiter de la négligence ou du malheur d’autrui. La même expression s’emploie aussi pour dire: chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse. Le sens de ces locutions est déterminé par les mots qui les précèdent ou qui les suivent.
Attendre chape-chute n’est pas susceptible d’avoir deux sens opposés. Il signifie attendre bonne aubaine, bonne fortune.
Messer loup attendait chap-chute à la porte.
(La Fontaine, liv. IV, fab. 16.)
Chut, chute, qu’on a remplacé par chu, chue, dont on ne se sert plus guère, est le participe du verbe choir; et chape-chute est la même chose que chape tombée.
CHAPEAU.—Frère chapeau.
On donnait autrefois le surnom de frère chapeau, chez les religieux mendiants, à un frère qui avait l’emploi d’accompagner un père dans les quêtes, parce que ce frère portait un chapeau au lieu de capuchon. Maintenant on appelle quelquefois ainsi, par allusion, un homme qui s’attache à quelque patron pour lui servir de compère, et pour faire valoir son mérite dans le monde. Mais on entend plus souvent par frère chapeau un vers oiseux, qui n’est amené que par le besoin de rimer le distique, auquel il va tout juste comme un œil postiche à un borgne. Cette dernière acception a été créée par Boileau.
C’est la plus belle rose de son chapeau.
C’est-à-dire le plus grand, le plus précieux de ses avantages. On dit aussi: C’est le plus beau fleuron de sa couronne.—Le chapeau, chapel ou chapelet de roses, était une couronne que nos pères se plaisaient à porter dans les circonstances solennelles. Cette couronne était aussi le prix qu’un servant d’amour recevait de sa très honorée dame, dont les blanches mains la lui posaient sur la tête.
Être comme saint Roch en chapeau.
Cette expression proverbiale qu’on emploie pour dire qu’on est abondamment pourvu d’une chose, qu’on en a plus qu’il n’en faut, est fort controversée. Les uns prétendent que le mot chapeau doit y être écrit au singulier, les autres qu’il doit y être écrit au pluriel. Diderot a adopté la dernière orthographe dans cette phrase de Jacques le fataliste et son maître: «Te voilà en chirurgiens comme saint Roch en chapeaux;» et l’éditeur des œuvres de ce philosophe a remarqué, dans une note, que saint Roch avait trois chapeaux, avec lesquels on le voit souvent représenté. Cependant on a soupçonné cet éditeur d’avoir pris sous son bonnet les trois chapeaux de saint Roch, et j’avoue pour mon compte que, n’ayant pu découvrir aucune preuve du fait iconologique dont il parle, je suis porté à croire que saint Roch a toujours été peint avec un seul chapeau, le chapeau de pèlerin, mais si grand, à la vérité, qu’il en vaut bien trois.
Les lecteurs voudront bien choisir entre les deux explications, ou attendre des renseignements plus positifs. Une si grave question ne peut manquer d’être résolue dans une nouvelle édition du chapitre des chapeaux cité par Sganarelle.
Qui a bonne tête ne manque pas de chapeaux.
L’homme habile trouve toujours le moyen de se procurer ce qui lui est nécessaire, et de réparer les pertes qu’il a éprouvées.
CHAPELET.—Il faut se défier du chapelet du connétable.
Proverbe auquel donna lieu la singulière dévotion du connétable Anne de Montmorency, qui avait toujours son chapelet à la main pendant la marche de l’armée, et, tout en le roulant entre ses doigts, commandait tantôt de mettre le feu à un village, tantôt de faire main basse sur une garnison, et tantôt de châtier ou de pendre quelque soldat.
On disait aussi: Il faut se défier du cure-dent de monsieur l’amiral, parce que l’amiral de Coligni agissait à peu près de la même manière en se curant les dents.
CHAPITRE.—N’avoir pas voix en chapitre.
C’est n’être pas consulté, n’avoir aucun crédit, parce qu’il n’y avait que les principaux personnages d’un chapitre qui eussent voix délibérative.—Le chapitre, lieu de l’assemblée d’une communauté religieuse, fut ainsi nommé, parce qu’on y lisait un chapitre, capitulum, de la règle et de l’Écriture. L’usage de faire des réprimandes dans cette assemblée, appelée aussi chapitre, a introduit dans notre langue le verbe chapitrer.
CHAPON.—Qui chapon mange chapon lui vient.
Le bien vient à ceux qui en ont déjà; l’argent cherche l’argent.
Semper eris pauper, si pauper es, Æmiliane,
Dantur opes nullis nil nisi divitibus. (Martial.)
Si tu es pauvre, Emilien, tu seras toujours pauvre. Les richesses ne sont données qu’à ceux qui sont déjà riches.
CHARBON.—Le méchant est comme le charbon.
On sous-entend: s’il ne vous brûle, il vous noircit.
Le charbon n’est jamais si bien éteint qu’en s’approchant du feu il ne se rallume.
Le méchant n’est jamais si bien corrigé de ses vices, qu’il ne s’y livre encore sous l’influence de l’occasion.
Amasser des charbons ardents sur la tête de son ennemi.
Cette expression est littéralement traduite des Paraboles de Salomon (ch. 25, v. 22): Prunas congregare super caput inimici. Ce que les pères de l’Église expliquent en ces termes: Celui qui fait du bien à son ennemi, le rend par là plus inexcusable, et le livre à la colère divine, représentée par les charbons ardents.
CHARBONNIER.—La foi du charbonnier.
Le diable déguisé en docteur de Sorbonne entra un jour dans la cabane d’un charbonnier qu’il voulait tenter, et lui dit: Que crois-tu?—Je crois ce que croit la sainte Église.—Et que croit la sainte Église?—Elle croit ce que je crois. L’esprit malin vit échouer toutes ses ruses contre de telles réponses, et fut obligé de renoncer à son projet. De ce conte est venue, dit-on, l’expression de la foi du charbonnier, pour signifier une foi simple et sans examen.
Charbonnier est maître chez soi.
François Ier s’étant égaré à la chasse entra, à la nuit tombante, dans la cabane d’un charbonnier dont il trouva la femme seule et accroupie auprès du feu. C’était en hiver, et le temps était pluvieux. Le roi demanda à souper et à passer la nuit; mais il fallut attendre le retour du mari, ce qu’il fit en se chauffant assis sur l’unique chaise qu’il y eût dans la cabane. Arrive enfin le charbonnier, las de son travail, tout mouillé et fort affamé. Le compliment d’entrée ne fut pas long. A peine eut-il salué son hôte et secoué son chapeau couvert de pluie, qu’il se fit rendre le siége que le roi occupait, et prit la place la plus commode en disant: J’agis ainsi sans façon, parce que c’est mon habitude et que cette chaise est à moi.
Or, par droit et par raison,
Chacun est maître en sa maison.
François Ier applaudit au proverbe, et s’assit sur une sellette de bois. On soupa, on régla les affaires du royaume. Le charbonnier se plaignait des impôts, et voulait qu’on les supprimât. Le prince eut de la peine à lui faire entendre raison. Eh bien! soit, répondit notre homme; mais ces défenses rigoureuses contre la chasse, les approuvez vous aussi? Je vous crois fort honnête homme, et je pense que vous ne me dénoncerez pas. J’ai là un morceau de sanglier qui en vaut bien un autre, mangeons-le; et que le grand nez[28] n’en sache rien. François Ier promit tout, soupa avec appétit, se coucha sur des feuilles sèches et dormit bien. Le lendemain, sa suite l’ayant rejoint, il se fit connaître au charbonnier qui se crut perdu; il lui paya généreusement l’hospitalité qu’il en avait reçue et lui permit la chasse. C’est à cette aventure, rapportée dans les Commentaires de Blaise de Montluc, qu’on attribue le proverbe Charbonnier est maître chez soi, qui n’est qu’une variante de celui dont le charbonnier se servit.
CHARITÉ.—Charité bien ordonnée commence par soi-même.
Prima sibi charitas. Les Polonais expriment ainsi la même pensée: Kazdi ma rence do siebie, chacun porte les mains tournées vers soi. On disait dans le moyen âge, avant que le concile de Trente, par une décision prise à la pluralité de trois voix, eût imposé le célibat aux prêtres, Le prêtre baptise son enfant le premier, ce qui se dit encore en Angleterre, où les ecclésiastiques sont mariés.
Il est juste, ou du moins naturel de songer à ses propres besoins plutôt qu’à ceux des autres. Tel est le sens dans lequel on applique ordinairement notre proverbe dont l’égoïsme a fait sa maxime favorite; mais il a aussi un sens conforme à la charité chrétienne: c’est qu’avant de morigéner les autres, et de prétendre leur imposer des lois, il faut se morigéner soi-même, s’imposer à soi-même des lois.
Pour réformer ce qui va mal, il faut commencer par sa maison, dit un autre proverbe.
CHARYBDE.—Tomber de Charybde en Scylla.
D’un péril en un autre.—De mal en pis.—Un ancien journal, La feuille villageoise, a donné l’explication suivante: «Les tremblements de terre et les volcans, fléaux terribles auxquels la Sicile fut sujette de tout temps, firent crouler dans la Méditerranée l’isthme qui attachait le sol sicilien au reste de l’Italie. De là vient le détroit de Scylla et de Charybde, deux écueils opposés et redoutables. Charybde est du côté de la Sicile et près de Messine, Scylla du côté de l’Italie au bord de la Calabre. Charybde est un gouffre vaste et profond dans lequel la mer s’enfonce en tournoyant, avec une rapidité qui ne permet pas aux vaisseaux de résister ni de revirer de bord; Scylla est un rocher menaçant, au pied duquel sont plusieurs autres rochers et des cavernes souterraines où les flots se précipitent. On les entend mugir de loin; en approchant, le bruit redouble. Si le pilote effrayé, en voyant d’un côté des rochers contre lesquels il va se briser et de l’autre un gouffre où il va se perdre, ne garde pas un juste milieu, il ne se sauve d’un rocher que pour se jeter dans un abîme, ou d’un abîme que pour se briser contre un rocher. De là le proverbe, Tomber de Charybde en Scylla.»
On pense que ce proverbe a dû être usité chez les anciens; cependant il n’est consigné dans aucun de leurs écrits; et il se trouve pour la première fois dans l’Alexandréide, poëme en vers latins de Philippe Gaultier, auteur du moyen âge. Ce poëte, dans son livre V, vers 299-301, apostrophe ainsi Darius fuyant devant Alexandre:
...........Nescis, heu! perdite, nescis
Quem fugias: hostes incurris, dum fugis hostem;
Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim.
Les Espagnols disent: Escape del trueno y di en el relampago, proverbe remarquable qui peut se traduire par ce vers:
En fuyant le tonnerre on tombe sous la foudre.
Quoique les mots tonnerre et foudre dans l’usage commun se prennent assez ordinairement l’un pour l’autre, ils offrent néanmoins une différence de signification qu’il faut distinguer si l’on veut parler exactement. Le tonnerre est le bruit ou l’explosion, et la foudre est le feu ou le coup de l’électricité.
CHAT.—Acheter chat en poche.
C’est acheter une chose sans l’avoir vue, faire un marché de dupe.—L’auteur des Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie prétend que ce dicton a été altéré dans son orthographe, qu’il rectifie ainsi: Acheter chat’en poche, ce qui signifie au propre, suivant lui, Acheter un bijou chatoyant sans l’avoir fait démonter. Mais son interprétation n’est pas admissible. Il s’agit certainement, non d’un bijou, mais d’un chat mis à la place d’un lièvre dans une poche de gibecière pour tromper un acheteur de peu de précaution, et la preuve en est dans cet autre dicton qui a la même signification, Acheter le chat pour le lièvre.—Montaigne a dit (liv. III, ch. 5), Acheter chat en sac.
Il est comme le chat qui tombe toujours sur ses pieds.
Comparaison proverbiale fréquemment employée en parlant d’une personne qui sait se tirer avec adresse de toutes les situations embarrassantes.—«Les chats, quand ils tombent d’un lieu élevé, tombent ordinairement sur leurs pieds, quoiqu’ils les eussent d’abord en haut et qu’ils dussent par conséquent tomber sur la tête. Il est bien sûr qu’ils ne pourraient pas eux-mêmes se renverser ainsi en l’air où ils n’ont aucun point fixe pour s’appuyer; mais la crainte dont ils sont saisis leur fait courber l’épine dorsale de manière que leurs entrailles sont poussées en haut; ils allongent en même temps la tête et les jambes vers les lieux d’où ils sont tombés, comme pour les retrouver, ce qui donne à ces parties une plus grande action de levier. Ainsi leur centre de gravité vient à être différent de leur centre de figure et placé au-dessus. Il s’ensuit que ces animaux vent faire un demi-tour en l’air, et retourner leurs pattes en bas, ce qui leur sauve presque toujours la vie. La plus fine connaissance de la mécanique ne ferait pas mieux dans cette occasion que ce que fait un sentiment de peur confus et aveugle.» (Mémoires de l’Académie des Sciences, an 1700, p. 156.)
Chat échaudé craint l’eau froide.
Quand on a été attrapé en quelque chose, on craint tout ce qui a l’apparence d’une nouvelle surprise. L’auteur de l’histoire des chats prétend que ces animaux ne peuvent être dupés deux fois, et qu’ils sont armés de défiance non-seulement contre ce qui les a trompés, mais contre tout ce qui fait naître l’idée d’une nouvelle tromperie.—On dit aussi: Chat échaudé ne revient pas en cuisine.
Le chat qui a été mordu par un serpent appréhende jusqu’à la corde. (Proverbe arabe.)
Tranquillas etiam naufragus horret aquas. (Ovide.)
Celui qui a été exposé au naufrage redoute jusqu’aux eaux tranquilles.
Qui naquit chat court après les souris.
C’est-à-dire que les inclinations originelles conservent leur influence, et que le naturel perce toujours en dépit de l’éducation.—Proverbe dérivé d’une fable d’Ésope mise en vers par La Fontaine, dans laquelle il s’agit d’une chatte changée en femme qui, oubliant sa métamorphose à la vue d’une souris, s’élance sur cet animal pour le dévorer.
Ce proverbe est très usité en Italie, chi gata nasce sorice piglia; et un auteur de ce pays lui a attribué une autre origine que je rapporterai, car elle se rattache à une anecdote curieuse. Dante et Cecco avaient l’habitude de se proposer l’un à l’autre des questions philosophiques à résoudre. Un jour ils disputèrent sur celle-ci: L’art l’emporte-t-il sur la nature? Dante se prononça pour l’affirmative, et il allégua l’exemple de son chat qu’il avait dressé à tenir entre les pattes une chandelle allumée pour se faire éclairer pendant le repas du soir. Cecco soutint la négative, en disant qu’il pourrait opposer au fait cité quelque fait plus concluant encore, et les deux antagonistes se séparèrent sans avoir pu s’accorder. Le lendemain la dispute recommença de plus belle. Dante crut la terminer à son avantage par l’expérience du chat. Aussitôt que le docile animal fut en fonction, Cecco tira une boîte de sa poche, l’ouvrit, et lacha deux souris qu’il y avait enfermées. Le chat ne les eut pas plutôt aperçues qu’il laissa tomber la chandelle, et se précipita à leur poursuite, donnant par là gain de cause à Cecco.
Dante changea dès lors d’opinion, et il proclama la supériorité de la nature sur l’art, dans un vers de sa Divina comedia, où il dit que la nature est la fille de Dieu, tandis que l’art n’en est que le petit-fils.
C’est un nid de souris dans l’oreille d’un chat.
Cela se dit pour marquer une situation périlleuse ou une chose impossible.
Propre comme une écuelle à chat.
Pour bien comprendre cette comparaison, il faut connaître la différence qui distingue la netteté de la propreté. Le chat rend l’écuelle nette à force de la lécher; mais cette écuelle n’est pourtant pas propre. Elle ne devient telle qu’après avoir été lavée. C’est pour cela qu’on dit très bien d’une personne ou d’une chose dont la propreté est équivoque, qu’Elle est propre comme une écuelle à chat.
Appeler un chat un chat.
C’est-à-dire, nommer les choses par leur nom.—On connaît ce vers de Boileau passé en proverbe à cause de sa simplicité et du sens naïf qu’il renferme:
J’appelle un chat un chat et Rolet un fripon.
Rolet était procureur au parlement de Paris, où on l’avait surnommé l’Ame damnée. Son improbité présentait un caractère si peu douteux et si public, que le président de Lamoignon disait ordinairement c’est un Rolet, quand il voulait désigner un insigne fripon. Ce procureur, que Furetière, dans son Roman bourgeois, a peint sous le nom de Volichon, ayant été convaincu d’avoir fait revivre une obligation de cinq cents livres, dont il avait déjà reçu le paiement, fut condamné par un arrêt du mois d’août 1681 au bannissement pour neuf années, à quatre mille livres de réparation civile et à d’autres amendes.
Les Grecs disaient: Appeler une figue une figue et un bateau un bateau, ce que Rabelais a eu en vue dans cette phrase: «Nous sommes simples gens puisqu’il plaît à Dieu, et appelons les figues figues.» (Pantagr., liv. IV, ch. 54.)
Les Latins avaient la même expression que les Grecs, en y remplaçant le mot bateau par le mot hoyau: Ficus, ficus, ligonem, ligonem vocare.