Emporter le chat.
C’est s’en aller sans payer ou sans prendre congé. Ce dicton a les deux acceptions que je viens d’indiquer dans le recueil d’Oudin, ainsi que dans tous les anciens recueils. L’abbé Tuet et La Mésangère ne lui ont attribué que la dernière, sans doute parce qu’elle leur a paru seule conforme à l’origine qu’ils en voulaient donner. Le premier a pensé qu’il pouvait être une allusion à quelque trait trop peu important pour qu’on en eût conservé la mémoire, par exemple, au trait d’un homme qui, emportant le chat d’une maison, se serait sauvé sans dire adieu, dans la crainte que l’animal ne vînt à miauler et à découvrir le vol. Le second l’a rattaché à un usage observé encore dans les Vosges, où une jeune fille congédie un jeune garçon qui n’est plus dans ses bonnes grâces en lui faisant l’envoi d’un chat, Je crois qu’il doit être expliqué différemment. Ce n’est que par calembourg que le mot chat s’entend ici d’un animal; il désigne proprement une monnaie du même nom qui était autrefois en grande circulation, particulièrement dans le Poitou. Le Glossaire de Ducange parle de cette monnaie au mot Chatus, et rapporte cette phrase d’une charte de 1459: Confessus est recepisse in chatis et aliâ monetâ... Il avoua avoir reçu en chats et autre monnaie... Ainsi Emporter le chat c’est emporter l’argent, s’en aller sans payer, et par extension, partir sans prendre congé.
Payer en chats et en rats.
Les chats, comme je viens de le dire, étaient une monnaie qui avait cours autrefois. Payer en chats pourrait donc signifier payer en espèces sonnantes; mais en ajoutant et en rats, on fait entendre qu’il n’est question d’espèces que par plaisanterie ou par calembourg, et l’expression s’emploie en parlant des personnes qui paient fort mal ou qui ne paient pas du tout. L’Académie dit qu’elle signifie payer en bagatelles, en toute sorte d’effets de mince valeur. Cette signification, qui repose sur une fausse interprétation, est très moderne.
La nuit tous chats sont gris.
La nuit, il est facile de se méprendre; ou, dans un sens particulier qui est le plus usité, il n’y a point de différence pour la vue, pendant l’obscurité, entre les belles et les laides, Hélène n’a aucun avantage sur Hécube, comme dit Henri Étienne. Les Grecs se servaient d’un proverbe analogue passé dans la langue latine en ces termes: Sublatâ lucernâ, nihil discriminis inter mulieres; quand la lampe est ôtée, les femmes ne diffèrent pas l’une de l’autre. Plutarque rapporte, dans son traité Des préceptes du mariage, qu’une belle et chaste dame cita ce proverbe à Philippe roi de Macédoine, pour l’engager à cesser les poursuites amoureuses dont elle était l’objet de la part de ce roi.
Il ne faut pas faire passer tous les chats pour des sorciers.
Il ne faut pas conclure du particulier au général; il ne faut pas imputer à tous les fautes ou les vices de quelques individus.—Ce proverbe fut sans doute originairement une réclamation de quelque bonne femme amie des chats contre une croyance superstitieuse qui les fesait regarder non-seulement comme inséparables compagnons des sorciers, mais comme sorciers eux-mêmes. On allait jusqu’à les accuser de se rendre à un sabbat général, la veille de la Saint-Jean. Aussi était-ce œuvre pie de faire ce jour-là des perquisitions dans les gouttières, de s’emparer de tous les matous qui s’y étaient réfugiés, et de les enfermer dans une grande cage qu’on plaçait sur le feu de joie pour en faire un auto-da-fé. Cette coutume bizarre existait en plusieurs villes de France, particulièrement à Paris, où un fournisseur breveté était chargé d’apporter sur le bûcher que le roi devait allumer un sac rempli de chats, afin de faire rire Sa Majesté. Elle ne fut abolie qu’au commencement du règne de Louis XIV.
CHAUSSES.—Va te promener, tu auras des chausses.
Les religieux et les religieuses de la congrégation des feuillants[29] devaient suivre pieds nus le chemin du paradis, conformément aux statuts de leur ordre, et ils marchèrent sans bas avec des socques jusqu’en 1715, où un bref du pape Clément XI, sollicité par leur supérieur, les obligea de renoncer à un usage qui entraînait des inconvénients plus graves encore que les rhumes et les catarrhes. Avant cette réforme, il ne leur était permis d’être chaussés que lorsqu’ils allaient à la campagne, et de là vint le dicton, Va te promener, tu auras des chausses, dont on se sert pour renvoyer un mendiant ou un importun.
Gentilhomme de Beauce, qui se tient au lit quand on raccommode ses chausses.
Les gentilshommes de Beauce fesaient autrefois triste figure à cause de leur extrême pauvreté. Rabelais a dit d’eux, dans son Gargantua, qu’ils déjeunaient de bâiller, parce qu’on bâille beaucoup quand on a le ventre creux. Il semble qu’alors l’estomac, par ses tiraillements, veuille forcer la bouche à s’ouvrir, afin qu’elle lui transmette les aliments dont il a besoin.
On dit aussi: Gentilhomme de Beauce, qui vend ses chiens pour avoir du pain.
CHAUSSURE.—Cordonnier, borne-toi à la chaussure.
Apelle venait de terminer un beau tableau. Il l’exposa aux regards du public, et se tint caché derrière une toile pour écouter les observations auxquelles son ouvrage donnerait lieu. Un cordonnier y signala un défaut dans la chaussure du principal personnage, et le peintre le corrigea. Le lendemain, le même cordonnier, enhardi par le succès de la remarque qu’il avait faite la veille, s’avisa de critiquer la jambe. Apelle indigné se montra et lui dit: Cordonnier, borne-toi à la chaussure.
Voltaire disait à maître André, son perruquier, qui avait composé une tragédie et la lui avait dédiée: Maître André, faites des perruques.
Louis XV dit un jour au peintre Latour, qui fesait son portrait, un mot noble et spirituel dont le sens est parfaitement analogue à celui du proverbe. L’artiste, tout en travaillant, causait avec Sa Majesté, qui avait la bonté de le permettre; mais naturellement indiscret, il poussa la témérité jusqu’à s’écrier: Au fait, Sire, nous n’avons point de marine.—Et Vernet donc? répliqua le monarque.
CHEMIN.—Qui trop se hâte reste en chemin.
Ce proverbe est de Platon, qui s’en servait pour recommander de ne pas agir avec précipitation, mais de suivre une marche bien mesurée. Caton l’ancien avait coutume de dire: Sat cito, si sat bene; assez tôt, si assez bien. Tout cela revient au mot célèbre de Chilon, hâte-toi lentement, que l’empereur Auguste se plaisait à répéter, et qu’Erasme appelait le roi des adages.
Il faut se hâter lentement dans les affaires importantes, surtout dans l’étude; car on gagne bien du temps en n’allant pas trop vite, et l’on ne peut bien connaître que ce qu’on a examiné en grand détail.
A chemin battu il ne croît point d’herbe.
Dans une profession ou dans un négoce dont trop de personnes se mêlent il n’y point de gain à faire.
Tout chemin mène à Rome.
Quelques moyens qu’on emploie, on peut, en s’y prenant bien, parvenir au but qu’on se propose. La Fontaine (liv. XII, fable 27) a fait une application plaisante de ce proverbe à la canonisation.
Mener quelqu’un par un chemin où il n’y a point de pierres.
Le traiter fort durement, sans qu’il puisse se défendre; car les pierres sont les armes de ceux qui n’ont pas d’autres moyens de défense.
Aller par quatre chemins.
Expression qui a été quelquefois employée pour dire: aller sans savoir où l’on va, sans avoir un but fixe. Elle fait peut-être allusion à ce qui se pratiquait chez les Francs lorsqu’on affranchissait un esclave. On plaçait cet esclave dans un carrefour qu’on appelait la place des Quatre-Chemins, Compitam quatuor viarum, parce qu’elle aboutissait à quatre chemins, et on prononçait cette formule: Qu’il soit libre, et qu’il aille où il voudra. Le malheureux affranchi, qui n’avait pas de demeure, devait probablement errer sur ces quatre chemins pour en trouver une où l’on voulût le recevoir.—Cette expression n’est plus guère en usage maintenant que pour exprimer une manière d’agir qui manque de franchise. Il ne faut pas aller par quatre chemins, c’est-à-dire, il ne faut pas chercher des détours.
CHEMINÉE.—Il faut faire une croix à la cheminée.
C’est ce qu’on dit à la vue d’un événement agréable et inattendu, particulièrement quand on voit venir dans une maison une personne qui n’y avait point paru depuis longtemps, et qui y était désirée. Les Italiens disent qu’il faut faire une croix avec un charbon blanc, Segnare col carbon bianco, pour faire ressortir la rareté du fait par la rareté du signe.
L’abbé Tuet conjecture qu’on a écrit primitivement, Mettre la croye à la cheminée, et que ce mot croye, qui signifie craie, a été remplacé, dans la suite, par le mot croix. Mais il semble que nos dévots aïeux ont dû penser plutôt au signe du christianisme qu’ils étaient habitués à tracer partout et en toute occasion. Quoi qu’il en soit, la cheminée choisie pour recevoir la croix ou la craie, donne à entendre qu’il s’agit d’un événement agréable marqué par des traits blancs, les plus apparents de tous, sur un mur noirci par la fumée. Ainsi notre expression correspond exactement pour le sens à l’expression latine, Dies albo notanda lapillo, jour digne d’être marqué par une pierre blanche. Ce qui est une allusion à l’usage pratiqué chez les Thraces et les Crétois, de noter les jours heureux par des cailloux blancs et les jours malheureux par des cailloux noirs.
Se chauffer à la cheminée du roi Réné.
C’est se chauffer au soleil, ou, comme on dit encore: Se chauffer aux dépens du bon Dieu.—Le roi Réné, forcé de renoncer à la couronne de Sicile, revint gouverner paisiblement son comté de Provence, où il vécut au milieu de ses sujets comme un père au milieu de ses enfants. On le voyait presque tous les jours, en hiver, environné de bourgeois et de gens du peuple, faire sa promenade dans les endroits abrités contre le vent du mistral ou du mistrau, et prendre sa place au soleil à côté d’eux pour se pénétrer de ses rayons. Ce qui donna lieu à l’expression très usitée chez les Provençaux, Se chauffer à la cheminée du roi Réné.
CHEMISE.—Que ta chemise ne sache ta guise.
C’est-à-dire ta façon de penser.—Le sénateur Q. Metellus le Macédonique fut, dit on, l’inventeur de ce proverbe, en répondant à quelqu’un qui lui demandait à quoi tendaient les marches et les travaux qu’il fesait faire à ses troupes, après avoir levé le siége de la ville de Contébrie en Espagne: Si ma tunique savait mon secret, je brûlerais à l’instant ma tunique.—La tunique était un vêtement de laine sans manches qui se portait sous la toge, et servait de chemise aux Romains.
La chemise est plus proche que le pourpoint.
Les Latins disaient: Tunica pallio propior est, la tunique est plus proche que le manteau; et les Grecs: Le genou est plus proche que la jambe. Nous disons encore: La peau est plus proche que la chemise.—Ces proverbes signifient que les droits à notre bienveillance doivent se mesurer sur les degrés de la parenté, ou que nous devons penser à nos propres affaires avant de penser à celles de nos parents et amis.—Le pourpoint était un vêtement d’homme qui couvrait la partie supérieure du corps, depuis le cou jusqu’aux aines. Les paysans de la Provence et du Languedoc portent encore ce vêtement qu’ils appellent rebonde.
CHERTÉ.—Cherté foisonne.
Lorsqu’une marchandise est chère, les vendeurs ayant intérêt à s’en dessaisir et les consommateurs à s’en priver, elle se trouve partout en abondance. Lorsqu’elle est bon marché, au contraire, elle devient quelquefois très rare, soit parce que ceux qui la possèdent attendent pour s’en défaire une occasion plus avantageuse, soit parce que les spéculateurs se hâtent de l’accaparer. L’historien Socrate (Hist. de l’église, liv. II) nous apprend que l’empereur Julien ayant voulu baisser le prix des denrées à Antioche, y causa une horrible disette; et ce fait prouve combien Duclos a eu raison de dire: «La nature donne les vivres et les hommes font la famine.»
CHEVAL.—L’œil du maître engraisse le cheval.
Tout va mieux dans une maison quand le maître surveille lui-même ses affaires.—Plutarque cite ce proverbe dans son traité qui a pour titre: Comment il faut nourrir les enfants (ch. 27), et il le donne comme une réponse faite par un écuyer à quelqu’un qui avait demandé quelle était la chose qui engraissait le plus un cheval.
Le cheval du père Canaye.
Le père Canaye, jésuite, né à Paris en 1594, était un très mauvais cavalier qui disait qu’il lui fallait un cheval très doux et très facile à gouverner, equus mitis et mansuetus, comme on le voit dans un petit ouvrage fort ingénieux attribué à Charleval, et inséré dans les œuvres de Saint-Évremond, sous le titre de Conversation du maréchal d’Hocquincourt et du père Canaye. Les vers suivants, extraits de l’Anglomane, comédie de Saurin, offrent l’application et l’explication de cette locution proverbiale:
Il vous faut un cheval comme au père Canaye,
Un doux et paisible animal
Qui plus que son maître soit sage,
Et qui ne songe point à mal,
Tandis que votre esprit dans la lune voyage.
A cheval donné, il ne faut point regarder à la bouche.
Il faut toujours avoir l’air de trouver bon ce qu’on a reçu en présent et ne point chercher à le déprécier. Non oportet equi dentes inspicere donati; il ne faut point inspecter les dents d’un cheval donné.
Il n’est si bon cheval qui ne bronche.
Les plus habiles sont sujets à se tromper.—On raconte qu’un membre du parlement de Toulouse allégua ce proverbe devant le roi ou son ministre comme une espèce d’excuse de l’assassinat juridique de Calas, perpétré par ce parlement, et qu’il lui fut répondu: Passe pour un cheval; mais toute l’écurie!...
Les Italiens disent: Erra il prete a l’altare, le prêtre se trompe à l’autel. Nous disons encore: Il n’est si bon qui ne faille.
Cela ne se trouve point dans le pas d’un cheval.
C’est une chose qui ne se trouve point facilement.—Le vieux Géronte s’écrie dans les Fourberies de Scapin (acte II, sc. 2): «Croit-il, le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d’un cheval?» Cette façon de parler fait allusion à une vieille superstition d’après laquelle la trouvaille d’un fer de cheval était regardée comme un présage de fortune. Cette superstition se rattachait à une légende rapportée sous le proverbe: Il ne faut pas mépriser les petites choses.
Il y a un vers latin de je ne sais quel auteur du moyen âge qui me paraît propre à justifier l’explication que je viens de donner:
Copia nummorum ferro non pendet equino.
Il est bien aisé d’aller à pied, quand on tient son cheval par la bride.
Une privation n’est point pénible quand on se l’impose volontairement, et qu’on peut la faire cesser sans retard; ou, dans un autre sens, il fait bon poursuivre une affaire lorsqu’elle ne coûte d’autre peine que celle qu’on veut bien se donner et qu’on a des moyens tout prêts pour en faciliter et en assurer le succès.—On se sert particulièrement de ce proverbe en réponse à quelqu’un qui, étant en position de faire une chose à l’aise, s’étonne qu’elle paraisse difficile et hasardeuse à ceux qui n’ont pas les mêmes facilités que lui.—Montaigne a dit (liv. III, ch. 3): «Il a bel aller à pied, qui mène son cheval par la bride. Mon ame se rassasie et se contente de ce droit de possession.»
C’est un bon cheval de trompette.
Il est accoutumé au bruit et ne s’en épouvante pas. Les Italiens disent: E una cornacchia di campanile, c’est une corneille de clocher. Cet oiseau ne redoute ni carillon ni tocsin.
Parler à cheval à quelqu’un.
C’est-à-dire avec hauteur et dureté, comme fesait, dans les joutes et dans les tournois, un chevalier qui demandait raison à un autre.
C’est son grand cheval de bataille.
C’est la chose sur laquelle il s’appuie et compte le plus dans une discussion ou dans une affaire, comme le guerrier d’autrefois sur son grand cheval de bataille.
Monter sur ses grands chevaux.
Parler avec hauteur et emportement.—Les chevaliers avaient des chevaux pour la route et des chevaux pour le combat. Ces derniers, appelés dextriers ou destriers, parce que les écuyers chargés de les conduire les tenaient à leur dextre ou droite, étaient d’une taille plus élevée que les autres, et, quand l’ennemi paraissait, ils étaient amenés à leurs maîtres, qui montaient alors sur leurs grands chevaux, sur leurs grands chevaux de bataille, pour se lancer dans la mêlée.
CHÈVRE.—Ménager la chèvre et le chou.
C’est ménager deux intérêts opposés, pourvoir à deux inconvénients contraires. Cette locution est fondée sur le problème suivant qu’on propose aux enfants pour exercer leur sagacité: Un batelier doit passer en trois fois du bord d’un fleuve à l’autre bord un loup, une chèvre et un chou, sans laisser la chèvre exposée à la dent du loup, ou le chou à la dent de la chèvre. Comment faut-il qu’il s’y prenne? Voici la solution de ce problème: il faut qu’il passe 1º la chèvre, 2º le chou qu’il gardera dans son bateau, 3º le loup qu’il débarquera avec le chou.
La locution Ménager la chèvre et le chou s’applique d’ordinaire en mauvaise part, et ce n’est point sans raison. Il y a par le temps qui court tant de gens qui ne ménagent la chèvre et le chou que dans l’espoir de mettre le chou au pot et la chèvre à la broche! comme dit très bien M. A. A. Monteil.
Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute.
Suivant Feydel, ce proverbe ne concerne pas les hommes. Il ne concerne pas même les femmes en général, et il n’a guère d’application que pour imposer silence poliment à une femme qui se plaint de son mari. Tel est, en effet, le sens qu’il a eu autrefois; mais le sens actuel est que toute personne doit se résigner à vivre dans l’état où elle se trouve engagée, dans le lieu où elle est établie. Le texte a subi aussi un changement. Dans plusieurs éditions du Dictionnaire de l’Académie, il était énoncé ainsi: Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle y broute; dans celle de 1835, on a supprimé l’avant-dernier mot autorisé par l’usage ancien de la langue, et condamné par l’usage moderne qui le regarde comme une périssologie.
Il aimerait une chèvre coiffée.
Cette expression, qu’on emploie en parlant d’un homme qui s’éprend de toutes les femmes quelque laides qu’elles soient, n’est pas aussi hyperbolique qu’elle le paraît. On peut en voir la preuve dans le Lévitique (ch. 17, v. 7), dans le traité de Plutarque, Que les bêtes usent de la raison (ch. 17), et dans un chapitre des Mémoires d’Artagan, où il est parlé de deux mille chèvres qui étaient couvertes de caparaçons de velours avec des galons d’or, et avaient la tête parée d’ornements de poupée.
Rhulières rapporte qu’à une époque qu’il ne précise point, la cour de Russie s’amusa à célébrer le mariage d’un bouffon avec une chèvre.
On connaît la fameuse épigramme de l’Anthologie qui a été traduite par Voltaire, et qui commence par ce vers:
Charmantes filles de Mendès, etc.
On n’a jamais vu chèvre morte de faim.
La chèvre trouve à vivre partout; elle broute également les plantes de toute espèce, les herbes grossières et les arbrisseaux chargés d’épines. De là ce proverbe, qu’on emploie pour signifier qu’il y a de l’avantage à prendre l’habitude de n’être point difficile sur les aliments et de manger de tout.
Prendre la chèvre.
«La chèvre, dit Buffon, est vive, capricieuse et vagabonde... L’inconstance de son naturel se marque par l’irrégularité de ses actions; elle marche, elle s’arrête, elle court, elle bondit, elle saute, s’approche, s’éloigne, se montre, se cache, ou fuit, comme par caprice et sans autre cause déterminante que celle de la vivacité bizarre de son sentiment intérieur; et toute la souplesse des organes, tout le nerf du corps, suffisent à peine à la pétulance et à la rapidité de ces mouvements qui lui sont naturels.» Quelqu’un qui courrait après une chèvre échappée pour la prendre serait donc obligé de se donner une agitation extraordinaire, et il éprouverait en même temps beaucoup d’impatience. On croit que de là est venue l’expression, Prendre la chèvre, pour dire se fâcher, s’emporter sans raison.
Peut-être vaudrait-il mieux rapporter cette expression au jeu de la cabre ou de la chèvre, espèce de trépied de bois que les joueurs renversent avec des bâtons lancés d’une distance de vingt à trente pas, et que l’un d’eux relève dans un rond marqué, jusqu’à ce qu’il ait mis la main sur quelqu’un de ceux qui osent franchir ses lignes pour reprendre leurs bâtons, tandis que ce trépied est debout. Le cabrier ou chevrier, c’est-à-dire l’individu chargé de garder la chèvre ou de prendre la chèvre, suivant les termes techniques du jeu, ne cesse de se démener, afin de redresser son trépied fréquemment abattu, et de poursuivre ses adversaires entrés dans son quartier. Il va, vient, court de côté et d’autre, s’élance par sauts et par bonds, et présente l’image naturelle d’un homme qui se laisse emporter à tous les brusques mouvements que l’impatience et la colère peuvent produire.
Ce jeu, en usage dans quelques départements du midi, fesait autrefois le délassement des soldats, et l’on peut s’étonner que Rabelais ait oublié de l’ajouter à la liste des deux cent-quinze jeux auxquels s’esbattait le jeune Gargantua, après s’estre lavé les mains de vin frais, et s’estre escuré les dents avec un pied de porc.
Les chèvres de Blois.
Ce sobriquet, rapporté par Guill. Crétin (page 176), fut autrefois donné aux femmes de Blois, parce que, dit Le Duchat, elles étaient toutes, généralement parlant, laides et de mauvais air, de vraies chèvres coiffées.
Je crois que le sexe blaisois possède aujourd’hui toutes les qualités opposées aux défauts signalés dans cette citation, dont il ne saurait se plaindre, s’il est vrai qu’il n’y ait que la vérité qui offense.
CHEVRIER.—Les chevriers de Nîmes.
Le territoire de cette ville comprenait autrefois une très vaste lande aujourd’hui défrichée, où l’on fesait paître beaucoup de chèvres. De là le sobriquet de Cabriers ou Chevriers de Nîmes.
On dit, en Languedoc et en Provence, d’un homme qui brave le respect humain: Il fait parler de lui comme le chevrier de Nîmes. Ce qui vient, dit-on, de ce qu’un chevrier nîmois, rustique Érostrate, voulut mettre le feu à la Maison carrée pour se rendre célèbre.
CHIEN.—Chien qui aboie ne mord pas.
C’est-à-dire que celui qui fait le plus de menaces n’est pas celui qui est le plus à craindre.—Ce proverbe est très ancien. Quinte-Curce nous apprend qu’il était usité chez les Bactriens. Apud Bactryanos vulgo usurpabant canem timidum vehementius latrare quam mordere.—Les Turcs disent: Le chien aboie, mais la caravane passe.
Un chien regarde bien un évêque.
On ne doit pas s’offenser d’être regardé par un inférieur.
Ce dicton, qu’on adresse à un sot dont la susceptibilité s’irrite quand on fixe les yeux sur lui, signifie en développement: Êtes-vous donc un objet si sacré qu’il faille baisser respectueusement la vue en votre présence, et un homme ne peut-il vous regarder, lorsqu’un chien peut regarder un évêque qui est un personnage bien au-dessus de vous? Quant au rapprochement du chien et de l’évêque, qui fait le sel de ce dicton, il n’a pas été produit par le simple caprice de l’imagination, qui aurait pu choisir tout aussi bien un chien et un roi, un chien et un pape; il a probablement sa raison dans ce fait historique peu connu: c’est qu’autrefois il était défendu aux évêques d’avoir chez eux aucun chien. La défense avait été faite par le second concile de Mâcon, le 23 octobre 585, afin que les fidèles qui iraient leur demander l’hospitalité ne fussent point exposés à être mordus.
C’est le chien de Jean de Nivelle,
Il s’enfuit quand on l’appelle.
Jean II, duc de Montmorency, voyant que la guerre allait se rallumer entre Louis XI et le duc de Bourgogne, fit sommer à son de trompe ses deux fils, Jean de Nivelle et Louis de Fosseuse, de quitter la Flandre où ils avaient des biens considérables, et de venir servir le roi. Ni l’un ni l’autre n’obéirent; leur père, irrité, les déshérita en les traitant de chiens.—Suivant le dictionnaire de Trévoux, Jean de Montmorency, seigneur de Nivelle, ayant donné un soufflet à son père, fut cité au parlement, proclamé et sommé à son de trompe pour comparaître en justice. Mais plus on l’appelait, plus il se hâtait de fuir du côté de la Flandre. Il fut traité de chien, à cause de l’horreur qu’inspiraient son crime et son impiété.
Telle est l’explication généralement adoptée; en voici une autre moins connue et peut-être plus exacte. Il y avait autrefois sur le haut du clocher de Nivelle un homme de fer, appelé Jean de Nivelle, qui frappait les heures sur la cloche de l’horloge. Comme les heures, représentées par des statues, ne se montraient que pour disparaître à mesure que ce jaquemart semblait les appeler avec son marteau, on disait d’une personne qui se dérobait à un appel, qu’elle était comme les heures de Jean de Nivelle. Le peuple, qui abrége volontiers les termes, même aux dépens du sens, supprima les heures, en attribuant le rôle qui leur appartenait à Jean de Nivelle; et plus tard, probablement à l’époque où l’on traita de chien le seigneur du même nom, il introduisit cette épithète dans le dicton.
La Fontaine paraît avoir cru qu’il s’agissait d’un véritable chien, lorsqu’il a dit:
Une traîtresse voix bien souvent vous appelle;
Ne vous pressez donc nullement.
Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
Que le chien de Jean de Nivelle.
Les Italiens disent: Far come il can d’Arlotto che chiamato se la batte; faire comme le chien d’Arlotto, qui décampe quand on l’appelle. Ici le mot chien désigne l’animal de ce nom.
Jamais bon chien n’aboie à faux.
Proverbe qu’on applique à un homme qui ne menace point sans frapper, ou à un homme dont les paroles et les résolutions ne restent point sans effet.
Il n’est pas nécessaire de montrer le méchant au chien.
Proverbe fort ancien, qui se trouve dans le petit lexique de l’ancienne langue bretonne, à la suite des origines gauloises de Boxhornius: Nid rhaid dangos diriaid i gwn.—Le chien est doué d’un instinct merveilleux qui le tient constamment en garde contre les hommes capables de nuire ou de faire du mal à son maître. Il les connaît aux vêtements, à la physionomie, à la voix, à la démarche, aux gestes. Il semble même qu’averti par l’odorat, il les devine avant de les apercevoir. De là ce proverbe, dont le sens est qu’il n’est pas besoin de signaler à un homme habile et vigilant les piéges qu’il doit éviter.
Bon chien chasse de race.
Les enfants tiennent ordinairement des inclinations et des mœurs de leurs parents. Ce proverbe, appliqué à un homme, s’emploie en bonne et en mauvaise part; appliqué à une femme, il se prend toujours en mauvaise part.
Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage.
On trouve aisément un prétexte quand on veut quereller ou perdre quelqu’un.
Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée.
Il arrive toujours quelque accident aux gens querelleurs.
Battre le chien devant le lion.
C’est châtier le faible devant le fort, ou le petit devant le grand, pour une faute que l’un et l’autre ont commise. Ma fille, disent les Turcs, c’est à vous que je parle, afin que ma bru me comprenne.
Entre chien et loup.
Cette expression, qui a de l’analogie avec le πρῶτη υπ̓ Αμφιλυκη des Grecs (à la première heure autour du loup), est fort ancienne en France, puisqu’on lit dans les Formules de Marculfe, auteur du VIIe siècle, Infra horam vespertinam, inter canem et lupum. Elle s’emploie pour dire: à l’heure du crépuscule du soir, lorsque n’étant plus jour il n’est pas encore nuit; sideribus dubiis. Mais ce n’est point par allusion à la difficulté qu’éprouve alors la vue de discerner les objets sans se méprendre entre ceux qui se ressemblent, sans confondre, par exemple, un chien avec un loup, ou un loup avec un chien, comme l’ont prétendu tous les glossateurs qui ont adopté pour explication ces deux vers de Baïf:
Lorsqu’il n’est jour ne nuit, quand le vaillant berger
Si c’est un chien ou loup ne peut au vrai juger.
L’expression Entre chien et loup désigne proprement l’intervalle qui sépare le moment où le chien est placé à la garde du bercail et le moment où le loup profite de l’obscurité qui commence pour aller rôder à l’entour, car c’est un usage, de tout temps observé par les bergers, de lâcher le chien ou de le mettre en sentinelle aussitôt que la chute du jour les avertit que le loup ne tardera pas à sortir du bois; et de là vient sans doute qu’on ne peut dire Entre loup et chien, comme on dit Entre chien et loup, car l’ordre des faits serait interverti.
On trouve dans des lettres de rémission de 1409: «A l’heure tarde, quæ vulgariter vocatur inter canem et lupum, à l’heure d’encour (entour) chien et leu.» Madame de Sévigné a employé substantivement l’expression Entre chien et loup, pour signifier des idées douteuses ou obscures. On lit dans sa 802e lettre à madame de Grignan: «Il me semble que vous êtes une substance qui pense beaucoup. Que ce soit du moins d’une couleur à ne pas vous noircir l’imagination. Pour moi, j’essaie d’éclaircir mes entre chiens et loups, autant qu’il m’est possible.»
Leurs chiens ne chassent point ensemble.
Les chiens savent pénétrer les sentiments de leur maître et s’y conformer. Prévenants pour ses amis, ils se déclarent contre ses ennemis, et s’éloignent même par un instinct naturel des chiens qui leur appartiennent. De là cette expression proverbiale, qu’on emploie en parlant des personnes qui ne sont pas en bonne intelligence.
Les chiens d’Orléans.
Mathieu Paris, dans la vie de Henri III roi d’Angleterre, rapporte que les Orléanais furent appelés chiens, pour être demeurés tranquilles spectateurs et même approbateurs de la violence qui fut faite aux écoliers et au clergé de leur ville par les pastoureaux, brigands dont les bandes fanatiques désolèrent la France durant la captivité de saint Louis. Il paraît que ce fut leur évêque qui les qualifia de la sorte dans une bulle qu’il fulmina contre eux à cause de leur lâche silence. Si cette origine est vraie, dit l’abbé Tuet, il faut prendre le sobriquet dans le sens du passage de l’Écriture, Canes muti non valentes latrare... chiens muets qui ne savent pas aboyer. Mais Lemaire, dans ses Antiquités d’Orléans, pense que ce sobriquet fut donné aux Orléanais parce qu’ils firent preuve de fidélité envers nos rois.
Il n’est chasse que de vieux chiens.
Parce que les vieux chiens sont les plus habiles à dépister le gibier dont ils connaissent toutes les ruses. Le sens figuré du proverbe est, qu’il n’y a point d’hommes plus propres au conseil et aux affaires que les vieillards, à cause de leur expérience.
Camus, évêque de Belley, fit un jour à ce proverbe une variante assez singulière. Peu partisan des saints nouveaux, il s’écria dans un de ses sermons: Je donnerais cent de nos saints nouveaux pour un ancien. Il n’est chasse que de vieux chiens; il n’est châsse que de vieux saints.—Il avait peut-être raison dans le fond, à cause de certains abus de la canonisation. Mais il avait tort dans la forme, et l’on aurait pu lui adresser cette interrogation proverbiale de l’Ecclésiastique (ch. 13, v. 22): Quæ communicatio sancto homini ad canem? quel rapport a le saint avec le chien?
D’oiseaux, de chiens, d’armes, d’amours,
Pour un plaisir mille doulours.
Ce vieux proverbe atteste combien les anciens seigneurs français devaient prendre à cœur tout ce qui concernait la fauconnerie, la vénerie, les tournois et la galanterie, quatre objets importants de leurs occupations et de leurs goûts.
Rompre les chiens.
Au propre, c’est rappeler les chiens de la voie qu’ils suivaient, leur faire quitter ce qu’ils chassaient; au figuré, c’est interrompre des propos qui prenaient une tournure désagréable pour quelqu’un des auditeurs, ramener la conversation sur un autre sujet.
CHOSE.—Il ne faut pas mépriser les petites choses.
Notre Seigneur Jésus-Christ, dit une vieille légende, se promenant un jour avec quelques-uns de ses disciples, aperçut un morceau de fer de cheval qui se trouvait sous les pas de saint Pierre, et il invita cet apôtre à le ramasser; mais celui-ci, dédaignant une si pauvre trouvaille, le repoussa du pied. Le Seigneur ne dit rien, se baissa modestement et le prit dans sa main. Bientôt après, un atelier de forgeron s’offrit sur la route. Il y entra et vendit le fragment de fer pour lequel il reçut trois sous. Avec cet argent, il acheta des cerises, les mit dans un pan de sa robe, et continua la promenade. Lorsque tout le monde fut bien fatigué, il laissa tomber les cerises l’une après l’autre. Saint Pierre, qui avait grand’soif, s’empressa de s’en emparer à mesure qu’elles tombaient, et se désaltéra en les mangeant. Comme il portait la dernière à la bouche, le fils de Dieu, qui l’avait vu faire sans avoir l’air de le regarder, se tourna vers lui en souriant et lui dit avec beaucoup de douceur: «Pierre, tu n’as pas voulu te baisser une fois pour prendre le morceau de fer, et tu t’es baissé plus de cent pour prendre les cerises, dont tu aurais été privé si j’avais été aussi dédaigneux que toi de ce débris. Tu sens maintenant le tort que tu as eu: souviens toi donc qu’il ne faut jamais mépriser les petites choses, et qu’elles ont souvent d’importants résultats.»—Celui qui méprise les petites choses, dit un autre proverbe, n’en aura jamais de grandes.
Il ne faut pas négliger les petites choses.
«Parfois petite négligence accouche d’un grand mal, dit le bonhomme Richard: faute d’un clou, le fer du cheval se perd; faute du fer, on perd le cheval; et faute du cheval, le cavalier lui-même est perdu, parce que l’ennemi l’atteint et le tue: le tout pour n’avoir pas fait attention à un clou de fer de cheval.»
Qu’on examine les grandes affaires, et l’on verra que la négligence des menus détails les empêche presque toujours de réussir. Qui spernit modica paulatim decidet (Ecclésiastique, ch. 19, v. 1), qui ne fait pas attention aux petites choses, tombera peu à peu.
L’attention aux petites choses, dit Confucius, est l’économie de la vertu.
CHOU.—Envoyer quelqu’un planter ses choux.
C’est le reléguer à la campagne, le priver de son emploi. La Dixmerie prétend que Dioclétien donna lieu à cette expression proverbiale lorsque, après avoir abdiqué l’empire, il vivait à Salone sa patrie, occupé à cultiver son jardin. Les députés du sénat étant venus l’engager à remonter sur le trône, il leur montra des choux supérieurement plantés de ses mains, en disant: «Voilà mes nouveaux sujets: ils répondent à mes soins, ils ne sont jamais indociles; je ne veux pas les échanger contre d’autres.»
Chou pour chou, Aubervilliers vaut bien Paris.
Autrefois, le terrain du village d’Aubervilliers était presque entièrement planté de choux qui passaient pour meilleurs que ceux des autres endroits. De là ce proverbe, dont on se sert pour égaler sous quelque rapport deux choses dont l’une a été trop rabaissée, ou pour signifier que chaque chose a une qualité qui la rend recommandable.
Arrive qui plante, ce sont des choux.
Cette phrase proverbiale, dont le second membre explique le premier, s’employa primitivement pour dire qu’on n’attachait point d’importance à une chose, et qu’on en laissait le soin à qui voudrait. Elle ne s’emploie aujourd’hui que pour signifier la résolution qu’on a prise de faire une chose, au risque de tout ce qui peut arriver; et le dernier membre de la phrase est presque toujours supprimé.
Il s’y entend comme à ramer des choux.
C’est-à-dire, il ne s’y entend pas du tout, il n’a pas la moindre connaissance de la chose dont il veut se mêler. Ramer signifie soutenir des plantes grimpantes avec des rames, petits branchages qu’on fiche en terre. On rame les pois, dont les tiges ont besoin de support parce qu’elles s’élèvent à une certaine hauteur; mais on ne rame point les choux.
CHOUETTE.—Larron comme une chouette.
La chouette dont il est ici question est une espèce de corneille, le petit choucas, que les Latins nommaient monedula, parce que cet oiseau aime beaucoup à prendre et à cacher les pièces d’argent et d’or qu’il peut trouver. Monedula, dit Vossius, quasi monetula a surripiendis monetis.—On dit aussi: Larron comme une pie, et l’histoire de la pie voleuse est bien connue.
Faire la chouette.
C’est jouer seul contre plusieurs qui jouent alternativement.
Être la chouette d’une société.
C’est être l’objet ordinaire des railleries de cette société.
Ces expressions sont des métaphores empruntées de la chasse à la pipée. Cette chasse est due à l’antipathie naturelle qu’ont les oiseaux de jour pour les oiseaux de nuit. Le pipeur, caché dans une loge de feuillage, au pied d’un arbre qu’il a couvert de petits tuyaux de paille enduits de glu, imite le cri de la chouette ou fait crier une chouette qu’il a avec lui. A ce cri, les oiseaux irrités accourent pour se jeter sur l’ennemi nocturne qui ose se montrer en plein jour. Le plus petit roitelet, n’écoutant que sa haine et son courage, arrive comme les autres, impatient de donner aussi son coup de bec. Ils se posent sur l’arbre fatal, ils voltigent de branche en branche afin de découvrir la chouette. La glu s’attache à leurs ailes, arrête leurs pieds délicats et les livre au chasseur qui s’applaudit du succès de la ruse.—Le mot pipée est une onomatopée du cri, ou, comme dit Nicod, du pippis des petits oiseaux, parce que dans cette chasse on imite aussi le cri de ces petits oiseaux, ou l’on en fait crier un qu’on a pris, afin d’attirer les autres.
CHRÊME.—Être du bon chrême.
C’est être fort crédule. Mauvaise allusion au saint-chrême, dont l’évêque oint le front de ceux qu’il confirme dans la foi. On trouve dans les XV joyes de Mariage (p. 64, éd. de 1726): «Le bonhomme est de la bonne foy et du bon cresme.»
CHUTE.—De grande montée, grande chute.
Leçon donnée aux ambitieux. La fortune est inconstante: E summo retro volvi suevit, dit Tite-Live. Ainsi monter ce n’est souvent qu’élever sa chute; et plus une chute est élevée, plus elle creuse un abîme profond.
.......Tolluntur in altum
Ut lapsu graviore ruant. (Claudien.)
Les Espagnols emploient le même proverbe en y ajoutant un exemple tiré de l’histoire naturelle: De gran subida gran cayda: por su mal nacen las alas a la hormida; de grande montée, grande chute: pour son mal naissent les ailes à la fourmi.
Nous disons encore: Qui saute le plus haut, descend le plus bas.—Les Italiens disent: A cader va chi troppo in alto sale; c’est se précipiter que de s’élancer trop haut.
CIMETIÈRE.—Il a de l’esprit, il a couché au cimetière.
Ingenio valet in cœmeterio dormivit. C’est comme si l’on disait: c’est un adroit, un rusé pèlerin; car ce proverbe est venu de ce que des pèlerins, faisant vœu de ne coucher sous le toit d’aucun homme vivant, allaient passer la nuit dans les cimetières, où ils trouvaient des vivres préparés pour leur subsistance par les soins compatissants du clergé. La conduite de ces pieux voyageurs eut une conséquence remarquable. Comme le peuple se rendait auprès d’eux pour acheter des croix, des rosaires, des agnus, des scapulaires, etc., il en résulta l’usage des foires tenues dans les lieux des sépultures. Ces foires, à la vérité, n’y restèrent pas longtemps, parce que les synodes s’y opposèrent; mais alors elles furent transférées sur les terrains adjacents; et de là vient qu’on voit encore aujourd’hui des marchés près des anciens cimetières en plusieurs lieux de France et d’autres pays.
CIRE.—Comme de cire.
On dit de deux hommes de même humeur, de même inclination, qu’ils sont égaux comme de cire, et d’un habit qui ne fait pas un pli, qu’il est ou qu’il va comme de cire. Regnier-Desmarais observe que dans ces deux phrases il n’y a nulle construction, et que, pour y en trouver quelqu’une, il faut y rétablir plusieurs mots ellipsés, savoir: que les deux hommes sont égaux comme deux figures de cire sorties du même moule; que l’habit est ou va comme celui qu’une statue de cire prend dans le moule. Les Espagnols se servent, ajoute-t-il, d’une expression tout à fait semblable à la dernière phrase, en parlant d’un habit qui vient extrêmement bien à la taille: Le viene como de molde; il va comme s’il sortait du moule, comme s’il était moulé.
Comme de cire, ou simplement de cire, signifie aussi, fort à propos. «Ah! vous voilà, infante de mon ame! vous arrivez comme de cire. Il y a longtemps que je vous attendais.» (Théât. ital. de Gherardi, Naissance d’Amadis, sc. 6.)
Tels dons étaient pour des dieux,
Pour des rois voulais-je dire.
L’un et l’autre y vient de cire.
Je ne sais quel est le mieux. (La Fontaine.)
Cela va de cire.
Locution elliptique dont la construction pleine est celle-ci: Cela va comme si c’était de cire; c’est-à-dire, cela va bien, cela va à souhait, cela va à merveille, parce que la cire est une matière molle et ductile qu’on façonne comme on veut. Telle est l’explication généralement adoptée. Mais il y en a une autre assez vraisemblable, d’après laquelle le mot cire aurait la signification de son homonyme sire (seigneur), qui s’écrivait autrefois de même (voyez C’est un pauvre sire). Et, dans ce cas, notre locution ainsi rectifiée, Cela va de sire, reproduirait exactement celle des Italiens, Questa cosa va da signore; cette chose va comme si elle était faite par un seigneur. Ce qui paraît fondé sur l’opinion qu’un seigneur, qui a toujours plus de facilité, plus de moyens que le commun des hommes, ne peut manquer de faire toutes choses merveilleusement.
CLAUDE.—Être bien Claude.
L’empereur Claude a donné lieu à cette expression proverbiale, qu’on applique à un niais, à un idiot. Affligé, pendant son enfance, de maladies graves et opiniâtres, il ne fut jugé propre à aucune fonction. Auguste, son grand-oncle maternel, n’en faisait pas le moindre cas; et Antonia, sa mère, qui le traitait d’ébauche et d’avorton de la nature, disait, toutes les fois qu’elle voulait taxer quelqu’un de bêtise: Il est plus imbécile que mon fils Claude. Une telle opinion se trouva souvent confirmée par les sottises qu’il fit dans le cours de sa vie. Il prenait si peu garde à ses actions et à ses paroles, qu’il médita un édit pour permettre de soulager, à table, le ventre et l’estomac de l’incommodité des vents, et qu’il s’écria un jour en plein sénat, à propos de bouchers et de marchands de vin: Je vous le demande, pères conscrits, qui peut vivre sans andouillettes? Malgré des disparates si extraordinaires, il ne manquait pas d’instruction. Il inventa, dans sa jeunesse, trois nouvelles lettres qu’il fit ajouter dans la suite à l’alphabet, et dont il fit adopter l’usage pour les livres, actes publics et inscriptions de son temps. Il s’appliqua à la littérature, et composa plus de cinquante volumes, parmi lesquels se trouvaient les mémoires de sa vie, une apologie de Cicéron et deux histoires, l’une des Étrusques, l’autre des Carthaginois. Le philosophe Sénèque, qui l’avait loué pendant sa vie, le peignit, après sa mort, métamorphosé en citrouille dans l’Apocoloquintose. Et cette satire contribua beaucoup à accréditer les idées défavorables attachées au nom de Claude.
CLEF.—Mettre les clefs sur la fosse.
C’est-à-dire renoncer à la succession. Cette expression a été littérale. On faisait autrefois acte de renonciation à un héritage en déposant les clefs, qui étaient le symbole de la propriété, sur le tombeau du testateur. «Et là (à Arras), la duchesse Marguerite (épouse de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne), renonça à ses biens, meubles, pour le doute qu’elle ne trouvât trop grandes dettes, en mettant sur sa représentation sa ceinture, avec sa bourse et les clefs, comme il est de coutume, et de ce demanda instrument à un notaire public qui était là présent.» (Monstrelet.)
CLERC.—Ce n’est pas un grand clerc.
Ce n’est pas un habile homme. Autrefois on disait clerc pour savant, mauclerc pour ignorant, et clergie pour science, parce qu’il n’y avait un peu d’instruction que parmi le clergé, les nobles tenant à honte de savoir quelque chose.—La vie d’un clerc était alors réputée si précieuse, qu’on avait établi en France, en Angleterre et en Allemagne, un privilége nommé bénéfice de clergie, beneficium clericorum, en vertu duquel on fesait grâce à un homme qui méritait la corde, lorsqu’il avait pu lire dans le livre des psaumes certains passages désignés par les juges; mais comme ces juges eux-mêmes ne savaient pas lire, ils s’en rapportaient à l’aumônier de la prison. Dès que celui-ci avait dit: Legit ut clericus, il lit comme un clerc, le coupable était mis en liberté sans autre punition que d’être marqué légèrement d’un fer chaud à la paume de la main.
Faire un pas de clerc.
C’est commettre quelque faute par inadvertance ou par inexpérience. On disait autrefois vice de clerc dans le même sens que pas de clerc.
Les plus grands clercs ne sont pas les plus fins.
Ce qu’un personnage de Rabelais exprime plaisamment par ce mauvais latin: Magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes.
Les savants, toujours trop occupés de leurs travaux pour attacher beaucoup d’importance aux détails vulgaires, sont souvent dans une profonde ignorance des choses de la société. Ils ne paraissent guère dans un cercle sans se faire remarquer par leurs distractions ou leurs gaucheries, et c’est ce qui a donné lieu à cet autre proverbe: Que les gens d’esprit sont bêtes! par lequel la médiocrité de l’homme du monde se console de leur supériorité.
Jean-Paul-Frédéric Richter a merveilleusement mis en action et développé cette pensée proverbiale dans un ouvrage fort original et fort comique, intitulé: «Voyage, aventures, exploits et jours d’angoisse d’un aumônier de régiment, avec une apologie de sa valeur, et une narration de ses hauts-faits, contenus dans une épître panégyrique et catéchétique.» Cet aumônier est un puits de science. Il n’y a rien qu’il ne connaisse et qu’il n’approfondisse, et avec tout cela il est le plus niais des mortels. Hors sa science, il ne sait absolument rien, comme disait le valet du père Griffet, en parlant de son maître.
L’un de nos meilleurs critiques, M. Philarète Chasles, a donné un excellent article sur cet ouvrage dans la Revue de Paris.
CLOCHE.—Fondre la cloche.
C’est prendre un parti sur une chose qui est demeurée longtemps en suspens, venir à la conclusion d’une affaire qui a été longtemps agitée.—La fonte d’une cloche est une opération sérieuse qui demande beaucoup de préparatifs.
Étonné ou Penaud comme un fondeur de cloche.
Qu’on se figure la surprise que doit éprouver un homme qui a employé beaucoup de temps, de soins et d’argent pour la fonte d’une cloche, lorsque, défaisant le moule dans lequel la matière a été coulée, il trouve que l’opération est manquée; on concevra sans peine combien est juste cette comparaison proverbiale, par laquelle on exprime le désappointement et la confusion de ceux qui voient avorter une affaire dont ils croyaient le succès assuré.
On cite plusieurs fondeurs de cloche morts de douleur de n’avoir pas réussi dans leur ouvrage; on en cite aussi plusieurs morts de joie d’avoir réussi. Parmi ces derniers figure Jean Masson, qui fondit la grosse cloche de Rouen, connue sous le nom de George d’Amboise.
Qui n’entend qu’une cloche n’entend rien.
On ne peut connaître une affaire et la juger sur le rapport de l’une des deux parties; il faut écouter les raisons qui peuvent être alléguées par chacune d’elles.—On dit aussi Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son.
Gentilshommes de la cloche.
On appelait ainsi avant la révolution les maires et les échevins, à qui l’exercice de leurs fonctions conférait un droit de noblesse dans seize villes de France, savoir: Abbeville, Angers, Angoulême, Bourges, Cognac, Lyon, Nantes, Niort, Paris, Péronne, Poitiers, La Rochelle, Saint-Jean-d’Angely, Saint-Maixent, Toulouse et Tours. Cette dénomination venait de ce que les assemblées où se fesait l’élection de ces officiers municipaux étaient convoquées au son de la cloche.
On fait dire aux cloches tout ce qu’on veut.
Ce dicton s’applique aux personnes qui ne parlent ordinairement que d’après les idées qu’on leur suggère et qui font écho aux paroles des autres.
Comment puis-je gagner le ciel? demandait un riche laboureur à un religieux mendiant. Celui-ci lui répondit par ce passage qui se trouvait, disait-il, dans le catéchisme de son couvent: Audite campanas monasterii; dicunt: dando, dando, dando. Écoutez tes cloches du monastère; elles disent que c’est par des dons, des dons, des dons.
On conte qu’une veuve alla consulter son curé pour savoir si elle ferait bien de se remarier. Elle alléguait qu’elle était sans appui et qu’elle avait un excellent valet fort habile dans le métier de feu son mari.—C’est bien, lui dit le curé; mariez-vous avec lui.—Mais, ajouta-t-elle, il y a du danger à cela: je crains que mon valet ne devienne mon maître.—En ce cas, ne l’épousez point, répliqua le curé.—Comment ferai-je donc? s’écria-t-elle; car je ne puis soutenir seule le poids des affaires que m’a laissées mon pauvre défunt, et j’ai besoin absolument de quelqu’un qui le remplace.—Eh bien! prenez ce quelqu’un.—Cependant s’il avait un mauvais caractère, s’il ne songeait qu’à s’emparer de mes biens et à les dissiper.—Alors, ne le prenez pas. C’est ainsi que le curé ajustait ses réponses aux arguments de la veuve et abondait toujours dans leur sens. Voyant enfin qu’elle aspirait à de secondes noces et qu’elle avait un penchant décidé pour son valet, il lui conseilla d’écouter attentivement les cloches de l’église et d’agir suivant ce qu’elles lui diraient. Quand elles sonnèrent, elle interpréta leur son conformément à ses désirs et entendit fort distinctement ces paroles: Prends ton valet, prends ton valet. En conséquence elle se hâta de le prendre. Mais bientôt après elle fut menée rudement et battue par ce nouveau mari, et de maîtresse qu’elle était elle se trouva servante. Dans sa douleur, elle alla se plaindre au curé du conseil qu’il lui avait donné, maudissant le jour où elle avait été trompée par les cloches. Le curé lui répondit qu’elle ne les avait pas bien entendues. Pour le lui prouver il les fit sonner encore, et la pauvre femme comprit alors qu’elles disaient: Ne le prends pas, ne le prends pas. Le malheur lui avait donné de l’intelligence.
J’ai traduit littéralement cette dernière historiette du troisième sermon latin De viduitate (du veuvage), par Jean Raulin, moine de Cluny, prédicateur du XVe siècle, qui ne le cède en rien à Maillard, à Barlette et à Menot. Rabelais en a copié les principaux traits dans les chapitres 9, 27 et 28 de son troisième livre.
CLOU.—Un clou chasse l’autre.
Proverbe pris du latin: il se trouve dans cette phrase de la quatrième Tusculane de Cicéron: Novo amore veterem amorem, tanquam clavo clavum, ejiciendum putant; ils pensent qu’un nouvel amour doit remplacer un ancien amour, comme un clou chasse l’autre.
River le clou à quelqu’un.
C’est le mettre à la raison une fois pour toutes. Métaphore empruntée des galériens à qui on rive le clou qui ferme leur collier, pour empêcher qu’ils ne se déchaînent. Le Roman de la Rose emploie souvent cette expression dans ce sens (Le Duchat).
COCAGNE.—Pays de Cocagne.
Je transcrirai ici ce que j’ai dit sur cette expression proverbiale dans le Journal de la langue française, en réponse à un abonné qui m’avait demandé, 1º d’expliquer ce que c’est que le pays de Cocagne; 2º de rapporter les diverses étymologies qu’on a données du nom de ce pays; 3º de dire quelle est celle qui est la meilleure.
1º On appelle pays de Cocagne un pays d’abondance et de bonne chère. Cette expression sert de titre à un fabliau, où l’auteur raconte qu’étant allé à Rome pour l’absolution de ses péchés, il fut envoyé en pénitence par le pontife dans un pays qui a été béni de Dieu particulièrement.
Ce pays a nom Cokaigne,
Qui plus i dort, plus i gaigne.
Les murs des maisons sont construits de divers comestibles: les chevrons sont d’esturgeons, les couvertures de lard, les lattes de saucisses; sur tous les chemins et dans toutes les rues sont des tables dressées où l’on va librement s’asseoir, et des boutiques ouvertes où l’on peut prendre ce qu’on veut sans payer. Il y a une rivière dont un côté est d’excellent vin rouge, et l’autre côté d’excellent vin blanc; il y pleut trois fois la semaine une ondée de flans chauds, etc...; partout des concerts et des danses; jamais querelle ni guerre, parce que tout y est en commun; toutes les femmes y sont belles, peu farouches et si complaisantes, qu’après les avoir choisies à son gré, on peut à son gré les quitter au bout de l’année, les plus longs engagements ne passant pas ce terme. Mais ce qu’il y a de merveilleux, c’est que dans ces lieux favorisés du ciel existe la fontaine de Jouvence. Devient-on vieux? on va s’y baigner, et l’on en sort n’ayant plus que vingt ans.
Tel est le pays de Cocagne, dont on fait honneur à l’imagination d’un trouvère du treizième siècle, mais qui se retrouve pourtant trait pour trait (excepté la fontaine de Jouvence), dans les descriptions que des poëtes grecs ont faites de l’âge d’or. Voici comment Phérécrate, auteur comique athénien du temps de Platon, a parlé du retour de cet âge: «Qu’avons-nous besoin de laboureurs, de charrues, de taillandiers, de forgerons, de semences, d’échalas? Des fleuves de sauce noire, sortant à gros bouillons des sources de Plutus, vont couler dans les rues, roulant des pains faits avec de la fine fleur de farine, et des gâteaux délicieux; il n’y aura qu’à puiser. Jupiter faisant pleuvoir du vin capnias, arrosera les toits des maisons, d’où découleront des ruisseaux de cette précieuse liqueur avec des tartelettes au fromage, de la purée toute chaude, et du vermicelle assaisonné de lis et d’anémones. Les arbres qui sont sur les montagnes porteront, au lieu de feuilles, des intestins de chevreaux rôtis, des calmars bien tendres et des grives braisés.»
Voici comment Téléclide, autre auteur comique athénien, a décrit les délices de l’âge d’or: «Il ne coulait que du vin dans tous les torrents. Les gâteaux se disputaient avec les pains autour de la bouche des hommes, suppliant qu’on les avalât, si l’on voulait manger tout ce qu’il y avait de plus blanc en ce genre. Les tables étaient couvertes de poissons qui venaient dans chaque demeure se rôtir eux-mêmes. Un fleuve de sauce coulait auprès des lits, roulant des morceaux de viande cuite, et des ragoûts étaient auprès des convives pour qui voulait en prendre, de sorte que chacun pouvait manger à discrétion des bouchées bien tendres et bien arrosées... Des petits-pâtés et des grives toutes rôties volaient dans le gosier. On entendait le bruit des gâteaux qui se poussaient et repoussaient autour de la bouche pour entrer.»
On peut voir dans le sixième livre des Deinosophites d’Athénée le texte des fragments que je viens de citer, en me servant de la traduction de M. Hubert.
2º Les étymologistes se sont épuisés en conjectures sur l’origine du mot Cocagne, dont Ménage n’a point parlé. Lamonnoye, qui le regardait à tort comme peu ancien dans notre langue, parce qu’il ne l’avait trouvé ni dans Marot, ni dans Rabelais, ni même dans Regnier, en a donné une explication ridicule. Cocagne, dit-il, est un pays imaginé par le fameux Merlin Cocaye, qui, tout au commencement de sa première Macaronée, après avoir invoqué Togna, Pedrala, Mafelina, et autres muses burlesques, décrit les montagnes qu’elles habitent comme un séjour de sauces, de potages, de brouets, de ragoûts, de restaurants, où l’on voit couler des fleuves de vin et des ruisseaux de lait. Ce pays, ajoute-t-il, à dû tirer son nom de celui de son inventeur, et Cocagne n’est qu’une altération de Cocaye.
Le savant évêque d’Avranches, Huet, qui fesait dériver gogaille de gogue, espèce de farce piquante ou de saupiquet, a prétendu que pays de cocagne est venu de pays de gogaille.
Suivant d’autres, il y a en Italie, sur la route de Rome à Lorette, une petite contrée appelée Cocagna, dont la situation est très agréable, le terroir très fertile, et où les denrées sont excellentes et à bon marché; et c’est là qu’ils trouvent le modèle du pays de Cocagne.
Les commentateurs de Rabelais, MM. Eloi Johanneau et Esmangard, disent sur cette explication: «Il nous paraît très vraisemblable que c’est du nom de ce pays qu’on a fait celui de pays de Cocagne, et que le nom de Cocagna vient du proverbe: Il est à son aise comme un coq en pâte; ou du latin coccus, graine de kermès, cochenille; ou du languedocien coco, pain mollet, au sucre et aux œufs.» Il faut avouer que ces messieurs, en cette circonstance, n’ont pas fait preuve de leur sagacité ordinaire.
L’opinion de Furetière est que dans le haut Languedoc on appelle Cocagne un petit pain de pastel, avant qu’il soit réduit en poudre et vendu aux teinturiers, et que, comme le pastel ne croît que dans des terres fertiles, on a donné le nom de Cocagne à ce pays, où il est d’un très grand revenu, et par extension à tout pays où règnent l’abondance et la bonne chère.
On lit dans l’ouvrage de Chaptal, de la Chimie appliquée à l’agriculture (tome 2, page 352), le passage suivant, qui semble confirmer l’opinion de Furetière: «Avant la découverte de l’indigo, qui ne commença à paraître en Europe que dans les premières années du dix-septième siècle, les environs de Toulouse et surtout le Lauraguais, fournissaient une énorme quantité de pastel. Les coques de pastel qu’on y préparait jouissaient de la première réputation en Europe. Ce pays était devenu si riche, qu’on l’a appelé pays de Cocagne, du nom de son industrie. Cette dénomination a passé en proverbe pour désigner un pays riche et très fertile.
«Deux cent mille balles de coques étaient exportées, chaque année, par le seul port de Bordeaux. Les étrangers en éprouvaient un si pressant besoin que, pendant les guerres que nous avions à soutenir, il était constamment convenu que ce commerce serait libre et protégé, et que les vaisseaux étrangers arriveraient désarmés dans nos ports pour y venir chercher ce produit. Les établissements de Toulouse ont été fondés par des fabricants de pastel. Lorsqu’il fallut assurer la rançon de François Ier, prisonnier en Espagne, Charles-Quint exigea que le riche Béruni, fabricant de coques, servît de caution.»
3o Aucune des étymologies qu’on vient de lire n’est admissible, car elles se fondent toutes sur des faits qui sont moins anciens que le mot Cocagne, dont, par conséquent, ils ne peuvent avoir été la source. Je crois que Cocagne, autrefois Cokaigne, Coquaigne, ou Cokaine, est dérivé du latin coquina, cuisine, bonne chère. Cette opinion me paraît confirmée par ce qu’a dit le savant Hickes, en traçant l’origine du mot anglais Cockney: «Coquin, coquine, olim apud gallos, otio, gulæ et ventri deditos, ignavum, ignavam, desidiosum, desidiosam, segnem significabant. Hinc urbanos utpote a rusticis laboribus ad vitam sedentariam et quasi desidiosam avocatos pagani nostri olim Cokaignes, quod nunc scribitur Cockneys, vocabant, et poeta hic noster in monacos et moniales ut segne genus hominum qui desidiæ dediti, ventri indulgebant et coquinæ amatores erant, malevolentissime invehitur, monasteria et monasticam vitam, in descriptione terræ cokaineæ parabolice perstringens.» (Gramm. anglo-sax. ling. veter, septentr. Thesaurus, tome I, page 254.)
Le fabliau de Cocagne, où l’auteur a eu certainement pour but de peindre les molles délices de la vie monastique, a fourni à Rabelais le modèle et les principaux traits du pays de Papimanie.
Dans l’introduction du vingtième livre, titre 2, p. 220, de l’Histoire Macaronique de Merlin Cocaye, il est question des royaumes de crespes et beignets, où on a accoutumé de mener une vie heureuse. C’est une contrée où les arbres portent pour fruits des tourtes et des tartes, et où les vignes sont liées avec des saucisses, trait qui est devenu un proverbe italien correspondant à l’expression C’est un pays de Cocagne.
Vi si legano le viti con le salciccis.
Nos matelots ont imaginé un pays de Giboutou ou de Gipoutou, qu’ils placent au trente-sixième degré au delà de la lune. C’est là, disent-ils, que les cochons, portant du sel dans une oreille, du poivre dans l’autre et de la moutarde sous la queue, courent tout rôtis, avec une fourchette et un couteau sur le dos; et coupe qui veut.
Notez que les Latins s’exprimaient à peu près de la même manière, en parlant d’un pays où l’on pouvait vivre à gogo: Dices hic porcos coctos ambulare, vous diriez que les cochons y courent tout rôtis. Cette phrase se trouve dans le Festin de Trimalcion.
CŒUR.—Le cœur mène où il va.
Chacun se laisse entraîner par son penchant. Trahit sua quemque voluptas.—J.-J. Rousseau a observé que nous n’avons guère de mouvement machinal dont nous ne puissions trouver la cause dans notre cœur, si nous savions bien l’y chercher.
Ce proverbe est une pensée de Confucius.
Avoir le cœur gros.
Avoir du chagrin. L’opinion populaire que les personnes mélancoliques ont le cœur plus gros que les autres, a donné lieu à cette expression proverbiale à l’appui de laquelle on peut citer plusieurs exemples rapportés par Rioland. Ce médecin assure qu’en faisant la dissection de quelques personnes de ce tempérament, il avait trouvé des cœurs très volumineux, entre autres celui de Marie de Médicis qui n’avait pas manqué de chagrins et d’afflictions. On sait que cette reine, veuve de Henri IV, mère de Louis XIII et belle-mère du roi d’Espagne, du roi d’Angleterre et du duc de Savoie, sacrifiée par son fils au cardinal de Richelieu et abandonnée de toute sa famille, mourut dans un grenier, à Cologne, le 3 juillet 1645.
Apprendre par cœur.
On a regardé le cœur comme le siége de la mémoire. De là les mots recorder, se recorder, recordance, recordation, en latin recordari, recordatio: de là aussi l’expression apprendre par cœur. Rivarol dit que cette expression, si ordinaire et si énergique, vient du plaisir que nous prenons à ce qui nous touche et nous flatte. La mémoire, en effet, est toujours aux ordres du cœur.
Faire quelque chose de grand cœur.
C’est-à-dire volontiers et avec plaisir. L’abbé Tuet croit que grand cœur a été mis dans cette phrase par altération de gréant cœur, qui se trouve, dit-il, dans nos vieux auteurs, et signifie de cœur qui agrée. Mais on peut douter de la vérité de cette assertion dont il n’apporte aucune preuve. Grand cœur s’est toujours dit pour cœur généreux; et on lit dans Justin: Magno corde aliquid facere, faire quelque chose de grand cœur.