Avoir le cœur à la bouche.

S’exprimer avec franchise. Dans le langage hiéroglyphique des Égyptiens, la franchise était représentée par un cœur suspendu à un gosier.

Remettre le cœur au ventre à quelqu’un.

C’est lui rendre le courage.—Le ventre est chez beaucoup de gens le siége de l’énergie. Le dîner change leur timidité en audace: poltrons avant de se mettre à table, ils sont crânes quand ils en sortent.

Avoir un cœur de citrouille.

Celte expression, dont on se sert quelquefois en parlant d’une personne qu’on veut taxer de mollesse ou de lâcheté, se trouve dans les Adages des pères de l’Église. Elle est dérivée de l’expression latine employée par Tertullien contre Marcion: Peponem cordis loco hahere, avoir pour cœur un melon ou une citrouille. La même métaphore se trouve aussi dans l’Iliade (chant 2, v. 235), où Thersite appelle les Grecs πέπονες, melons ou citrouilles.

On sait que Ninon de l’Enclos, avant d’avoir fait du marquis de Sévigné un homme charmant, lui reprochait plaisamment d’avoir un cœur de citrouille fricassée dans de la neige.

COFFRE.Il s’y entend comme à faire un coffre.

Il ne s’y entend point du tout. Autrefois les coffres tenaient lieu de commodes et de siéges. C’étaient des meubles élégants et précieux dont la confection exigeait certain talent; et les coffretiers appartenaient moins à la classe des artisans qu’à celle des artistes.

Drôle comme un coffre.Rire comme un coffre.Raisonner comme un coffre.

Le dessus des coffres était garni de cuir historié où l’on remarquait beaucoup d’inscriptions, de devises et de figures grotesques. Les trois expressions citées sont des allusions à ces peintures généralement fort drôles, fort joyeures et fort bizarres.

L’usage des arabesques peintes ou sculptées sur les coffres date d’une époque très reculée. Pausanias cite comme un des plus anciens monuments de l’art des Grecs le coffre de Cypsélus, fait de bois de cèdre et orné de figures en relief exécutées en or et en ivoire. Les sujets représentés sur ce coffre avaient été choisis d’une manière arbitraire dans les mythes de l’antiquité et n’offraient aucun rapport entre eux.

Piquer le coffre.

A la cour et chez les seigneurs, il n’y avait guère que des coffres pour s’asseoir, particulièrement dans les antichambres. De là cette expression, maintenant hors d’usage, qui signifie proprement: attendre assis sur un coffre qu’on pique d’impatience.

Mourir sur le coffre.

C’est mourir misérablement, dit Oudin, en suivant la cour, ou au service de quelque grand. On connaît ces deux vers qui terminent la fameuse épitaphe de Tristan l’Hermite:

Je vécus dans la peine, attendant le bonheur,
Et mourus sur un coffre, en attendant mon maître.

Cette façon de parler était encore proverbiale sous Louis XIV. Madame de Sévigné rapporte dans sa 411e lettre que Turenne, faisant ses adieux au cardinal de Retz, lui dit: «Sans ces affaires où peut-être on a besoin de moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma parole que, si j’en reviens, je ne mourrai pas sur le coffre

COGNÉE.Il ne faut pas jeter le manche après la cognée.

Il ne faut pas abandonner une affaire, renoncer à une entreprise par chagrin, par dégoût ou par découragement. Allusion à l’apologue du bûcheron qui, ayant laissé tomber dans un gouffre le fer de sa cognée, et désespérant de l’en retirer, y jeta le manche dont il pouvait encore faire usage.

COIFFÉ.Il est né coiffé.

Cette expression s’applique à une personne constamment heureuse, par allusion à la membrane appelée coiffe qui enveloppe la tête de quelques enfants, au moment de leur naissance, et qui a été regardée, dans tous les temps et chez presque tous les peuples, comme un présage de bonheur. Les Grecs tiraient de cette coiffe, nommée amnion dans leur langue, l’augure favorable de l’amniomancie. Les sages-femmes de Rome, dit Lampride, la vendaient très cher aux avocats, persuadés qu’en la portant sur eux comme une amulette ils seraient doués d’une éloquence irrésistible qui leur ferait gagner les causes les plus difficiles. Nos pères pensaient qu’elle était une marque visible de la protection céleste. Ils la fesaient bénir ordinairement par un prêtre, et si elle leur offrait quelque ressemblance avec la mitre épiscopale, ils consacraient à la vie religieuse les enfants qui l’avaient apportée en naissant. C’était à leurs yeux la meilleure preuve de vocation.

La superstition qui attribue une vertu de talisman à ce chapeau de Fortunatus, comme dit le peuple, n’est pas encore entièrement détruite en France. Cependant elle y est beaucoup moins commune qu’en Angleterre, où l’on met quelquefois sur les affiches et dans les journaux qu’il y a une coiffe de nouveau-né à vendre: ce qui fait toujours affluer les acheteurs.

COLIN-TAMPON.Je m’en moque comme de Colin-tampon.

Cette expression, dont on se sert pour marquer le peu de cas ou le mépris qu’on fait d’une personne ou d’une chose, date du règne de François Ier. Colin-tampon est un sobriquet que les soldats de ce prince formèrent par onomatopée du bruit des tambours battant la marche des Suisses, et qu’ils appliquèrent aux Suisses, après les avoir vaincus à Marignan. Je crois que le mot se trouve, avec beaucoup d’autres du même genre, dans la célèbre chanson du musicien Jannequin sur cette bataille. Les Mémoires de l’état de France sous Charles IX (t. II, fo 208), où il est parlé d’une bravade que les Rochelois assiégés firent aux Suisses de l’armée assiégeante, désignent ces derniers par la dénomination de Colins-tampons. «Les Rochelois crioient par dessus la muraille que l’on fît aller les Colins-tampons à l’assaut, et qu’ils avoient bons coutelas et espées pour découper leurs grandes piques.»

COLLIER.Être franc du collier.

C’est être brave, serviable, agir avec franchise. Métaphore empruntée, dit Le Duchat, des chevaux, de la bonté desquels on juge par la franchise ou par la lâcheté qu’ils mettent à tirer du collier.

COLOMB.C’est l’œuf de Colomb.

Cela se dit d’une chose qu’on n’a pu faire et qu’on trouve facile après coup.—Les détracteurs de Cristophe-Colomb lui disputaient l’œuvre de son génie, en objectant que rien n’était plus aisé que la découverte du Nouveau-Monde. Vous avez raison, leur dit le célèbre navigateur; aussi je ne me glorifie pas tant de la découverte que du mérite d’y avoir songé le premier. Prenant ensuite un œuf dans sa main, il leur proposa de le faire tenir sur sa pointe. Tous l’essayèrent, aucun n’y put parvenir. La chose n’est pourtant pas difficile, ajouta Colomb, et je vais vous le prouver: en même temps il fit tenir l’œuf sur sa pointe qu’il aplatit en le posant.—Oh! s’écrièrent-ils alors, rien n’était plus aisé.—J’en conviens, messieurs, mais vous ne l’avez point fait et je m’en suis avisé seul. Il en est de même de la découverte du Nouveau-Monde. Tout ce qui est naturel paraît facile quand il est une fois trouvé. La difficulté est d’être l’inventeur.

La même anecdote, dit Voltaire, est rapportée du Brunelleschi, grand artiste qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que Colomb existât. La plupart des bons mots ne sont que des redites.

COLOMBE.Craignez la colère de la colombe.

N’irritez pas une personne d’un naturel doux, car son emportement est des plus terribles; ne provoquez pas le courroux d’une femme, car elle ne connaît point de bornes dans sa fureur. Notumque furens quid fœmina possit (Virg.); on sait ce que peut une femme furieuse.—L’Ecclésiastique dit: Non est ira super iram mulieris (ch. 25, v. 23); il n’y a pas de colère au-dessus de la colère de la femme.

Ce proverbe est fondé sur une double expression des livres saints, ira columbæ et gladius columbæ, qui ne peut être comprise sans connaître l’histoire ou plutôt la fable de Sémiramis. Voici donc en résumé ce que Diodore de Sicile, Lucien et quelques autres écrivains de l’antiquité nous apprennent sur cette reine. La nymphe Dercéto ou Atergatis, ayant violé les lois de la pudeur, devint enceinte d’une fille qu’elle mit au jour et abandonna sur une montagne voisine du lac Ascalon, où elle se précipita, après avoir tué son séducteur, dans le désespoir qu’elle avait conçu d’une faiblesse dont elle ne pouvait supporter la honte. Mais les dieux, touchés de son malheureux sort, la changèrent en poisson depuis les pieds jusqu’à la ceinture, et conservèrent la partie supérieure de son corps dans son état naturel. Composé monstrueux qui, pour le dire en passant, a fourni à Horace l’idée de ce vers si connu:

Desinit in piscem mulier formosa superne[30].

Quant à sa fille, elle fut nourrie par des colombes, et elle prit de cette circonstance merveilleuse le nom de Sémiramis, qui en syriaque signifie colombe des champs. Parvenue au trône d’Assyrie, elle décerna à sa mère les honneurs divins, et prescrivit l’abstinence du poisson comme un des principaux actes du culte de la nouvelle déesse. Elle ordonna également qu’on eût un respect religieux pour les colombes: en tuer une, même par mégarde, était un sacrilége qui devait s’expier par une mort violente. Après une règne glorieux, elle eut aussi son apothéose. Ses peuples, disposés à la regarder comme une divinité par l’admiration qu’elle leur avait inspirée, furent persuadés qu’elle s’était métamorphosée en un des oiseaux qui avaient soigné son enfance, et qu’elle présidait encore sous cette forme aux destinées de l’empire. C’est ainsi qu’elle obtint à double titre le nom de la Colombe; mais elle n’en eut jamais la douceur, car elle fit périr le roi Ninus, son époux, pour régner à sa place. Qu’on ajoute à ce crime les guerres que les Babyloniens firent dans la suite aux Israélites, guerres d’extermination commandées souvent par les oracles de son temple et conduites toujours sous des enseignes décorées de son image, on aura alors l’explication naturelle de la colère et du glaive de la colombe dont Jérémie a parlé dans plusieurs passages de ses Lamentations, comme on pourrait parler de la colère et du glaive de l’aigle romaine, par une de ces figures que les détracteurs du style des prophètes appellent bizarres et obscures, parce qu’ils n’en savent point distinguer la justesse et la clarté.

Il n’est pas besoin d’examiner comment cette expression appliquée abusivement à la colombe, oiseau que l’Évangile désigne comme un modèle de douceur, estote mitis sicut columbæ, a donné lieu au proverbe Timete iram columbæ, craignez la colère de la colombe.

Les Italiens disent dans le même sens: Guardati d’aceto di vin dolce; garde-toi du vinaigre fait avec du vin doux.

COMMENCEMENT.Heureux commencement est la moitié de l’œuvre.

Proverbe traduit de ce vers latin:

Dimidium facti, qui bene cœpit, habet.

Les Grecs avaient le même proverbe.

Commencement n’est pas fusée.

On dit aussi: N’a pas fait qui commence.

On entreprend volontiers un travail qui sourit à l’imagination, sans avoir réfléchi aux difficultés qu’il peut présenter; mais dès qu’on y a mis la main, on éprouve un embarras qui glace la première ardeur, et l’on se laisse gagner par le découragement qui, bien souvent, ne permet pas de continuer.

Ces proverbes s’appliquent particulièrement à une personne disposée à croire qu’elle ne trouvera point d’obstacle entre le commencement et la fin d’une entreprise.

COMMISSAIRE.Faire chère de commissaires.

Dans le temps des conférences entre les catholiques et les religionnaires pour discuter les points de doctrine qui les divisaient, les commissaires des deux partis mangeaient ordinairement à la même table, et comme, les jours d’abstinence, on servait du maigre pour les uns et du gras pour les autres, on appela chère de commissaires un repas où l’on trouvait chair et poisson, et par extension, un repas où l’on avait des mets de toute espèce.

Quelques étymologistes pensent que cette expression est d’une date plus ancienne, et ils en font remonter l’origine jusqu’à l’établissement des missi dominici, commissaires que Charlemagne envoya, en 802, dans les diverses provinces de ses états pour examiner la conduite des moines, abbés, juges, gouverneurs, etc., qui, pour se les rendre favorables, les traitaient de leur mieux.

Les Latins disaient: Epulæ saliares, festins des saliens. Les prêtres du dieu Mars, nommés saliens, a saliendo, à cause des danses qu’ils fesaient dans leurs processions, étaient fort considérés des Romains, qui croyaient descendre de ce dieu, et ils recevaient de tout le monde des présents dont ils alimentaient le luxe de leur table. Ils avaient en outre dans chacun des quatorze quartiers de Rome un hospice où le public les traitait de la manière la plus splendide, pendant les quatorze jours consacrés à leurs promenades religieuses, dans le mois de mars.

COMPAGNIE.La mauvaise compagnie pend l’homme.

Celui qui fréquente des mauvais sujets en contracte les vices, et ces vices le conduisent à l’échafaud. Ce vieux proverbe est remarquable par la hardiesse de l’expression qui distingue aussi cet autre proverbe: Le bruit pend l’homme.

On dit dans le même sens: Par compagnie on se fait pendre.

Il n’y a si bonne compagnie qui ne se quitte.

On cite ce proverbe lorsque, sous prétexte de quelque affaire, on laisse les personnes avec qui l’on se trouve; mais on s’expose à entendre quelqu’une d’elles y ajouter ce complément épigrammatique: Comme disait le roi Dagobert à ses chiens.

COMPAGNON.Qui a compagnon a maître.

On est assez souvent obligé de renoncer à sa volonté pour se conformer à celle de son compagnon. Les associés sont dépendants l’un de l’autre.

COMPARAISON.Comparaison n’est pas raison.

On a tort de chercher des preuves dans les comparaisons. Cette manière commune de raisonner est opposée aux principes de la saine logique, car les mêmes circonstances ne se rencontrent jamais dans deux objets.

Toute comparaison cloche.

Toute comparaison offre toujours quelque chose d’irrégulier et d’incomplet.

Toute comparaison est odieuse.

On n’est pas content de se voir placer sur la même ligne que les autres; on veut être mis hors de pair, car l’amour-propre est le grand ennemi de l’égalité. Aussi l’effet ordinaire d’une comparaison qu’on établit entre deux personnes est-il de les blesser toutes deux; chacune d’elles trouvant que son mérite est rabaissé, et que celui de l’autre est exagéré.—La Fontaine a très bien dit, à la fin d’une lettre écrite à madame de Bouillon, sœur de madame de Mazarin:

Vous vous aimez en sœurs, cependant j’ai raison

D’éviter la comparaison.

L’or se peut partager, mais non pas la louange.
Le plus grand orateur, quand ce serait un ange,
Ne contenterait pas, en semblables desseins,
Deux belles, deux héros, deux auteurs ou deux saints.

CONNAITRE.Connais-toi toi-même.

Cette sentence de Chilon était écrite en lettres d’or dans le temple de Delphes. Les anciens la trouvaient si admirable, qu’ils ne pouvaient croire qu’un homme en fût l’auteur; et ils l’attribuaient à la divinité même.

«Se connaître, dit Charron, est la première chose que nous enjoint la raison; c’est le fondement de la sagesse. Dieu, nature, les sages et tout le monde prêche l’homme à se connaître. Qui ne connaît ses défauts ne se soucie de les amender; qui ignore ses nécessités, ne se soucie d’y pourvoir; qui ne sent pas son mal et sa misère, n’avise point aux réparations et ne court point aux remèdes.»—Il n’y a donc rien de plus important et de plus nécessaire que la connaissance de soi-même. Qui se connaît, connaît aussi les autres; car chaque homme, comme le remarque Montaigne, porte la forme entière de l’humaine condition.

CONSEIL.La nuit porte conseil.

Ce proverbe, pris du latin, in nocte consilium, signifie qu’il y a du danger à suivre son premier mouvement, qu’il faut réfléchir à une affaire avant de l’entreprendre, et qu’il est utile de mettre l’intervalle d’une nuit entre le projet et l’exécution, ou, comme on dit encore, de consulter l’oreiller.

Les Arabes disent: Confiez-vous aux réflexions du lendemain.

Écoute les conseils de tous et prends celui qui te convient.

Écoute les conseils de tous, parce que l’ignorant même peut en donner un bon. Prends celui qui te convient, parce que tu dois seul en éprouver les effets, et que les conseilleurs, comme on dit, ne sont pas les payeurs.

Un proverbe grec recommande de choisir un conseil entre mille. L’Ecclésiastique (ch. VI, v. 6) fait la même recommandation.

CONTENTEMENT.Contentement passe richesse.

Une vie tranquille vaut mieux que de grands biens.—Les Latins disaient: La pauvreté que la joie accompagne est un trésor.

Paupertas, cum læta venit, ditissima res est.

CONTE.Contes de ma mère l’oie.

Contes niais, ridicules.—Cette expression est prise d’un ancien fabliau, dans lequel une mère oie est représentée instruisant de petits oisons, et leur faisant des contes dignes d’elle et d’eux. Ils l’écoutent si attentivement, qu’ils semblent absorbés dans la situation qu’elle leur peint, et bridés par l’intérêt qu’elle leur inspire. (Bibliothèque des romans.)

Faire des contes bleus.

C’est faire des contes frivoles, sans vraisemblance, comme ceux de la Bibliothèque bleue, ainsi appelée parce que les petits livres qui la composent ont des couvertures de papier bleu, et sont même quelquefois imprimés sur papier bleu. Cette bibliothèque, très connue dans les campagnes, sortit des presses de Jean Oudot, imprimeur à Troyes en Champagne, vers la fin du seizième siècle. Les almanachs de Pierre l’Arrivey, autre imprimeur de cette ville, sont regardés comme faisant partie de la Bibliothèque bleue.

On dit aussi dans le même sens: Faire des contes jaunes, parce que la couleur des couvertures et du papier desdits livres était quelquefois jaune.

COQ.Le coq de la paroisse.

Au propre, c’est le coq qui est placé sur la flèche d’un clocher, comme emblème de la vigilance chrétienne; au figuré, c’est l’homme qui, dans un village, est au-dessus des autres par la fortune, ou par quelque charge, ou par la considération dont il jouit.

Coq de paroisse, s’est dit autrefois dans une acception injurieuse, comme l’atteste cette phrase qu’on lit dans des lettres de rémission de l’an 1467: «Icelluy Godefroy dist au suppliant: Vous estes un très mauvais homme et n’estes que ung pilleur de gens, et estes droictement ung coq de paroisse

On appelle aussi le coq de la paroisse ou le coq du village, un galant qui courtise toutes les belles du lieu.

Être comme un coq en pâte.

C’est être dans son lit bien chaudement, enveloppé de couvertures et d’oreillers, comme un coq-faisan dans un pâté d’où l’on ne voit sortir que sa tête par une ouverture de la croûte de dessus.—Cette expression signifie aussi: avoir tout à souhait dans un lieu.

COQ-À-L’ÂNE.Faire des coq-à-l’âne.

C’est dire des choses sans suite et sans liaison, comme ferait un discoureur qui, par un brusque changement de propos, passerait du coq à l’âne.—Ménage prétend que Marot a inventé le terme de coq-à-l’âne, en intitulant ainsi une de ses épîtres. Mais on voit dans l’Art poétique françois, de Thomas Sibilet, contemporain de Marot, que nos anciens poëtes appelaient coc-à-l’asne certaine espèce de satire, pour la variété des non-cohérents propos que les François expriment par le proverbe du SAULT DU COQ A L’ASNE.

Il y a une fable très ancienne dans laquelle figure un coq raisonnant avec un âne. Comme le dialogue, dans cette pièce burlesque, n’a pas le sens commun, il est probable que c’est à cause de cela qu’on a désigné un raisonnement absurde par le mot composé coq-à-l’âne, et qu’on a dit faire des coq-à-l’âne et sauter du coq à l’âne.

Il y a parmi les chansons de Collé un coq-à-l’âne en proverbes, dont voici le premier couplet:

Trop parler nuit,
Trop gratter cuit,

Trop manger n’est pas sage.

A barbon gris
Jeune souris.

L’amour est de tout âge.

Enfants d’Paris, quel temps fait-il?
Il pleut là bas, il neige ici.

Pendant la nuit
Tous chats sont gris.

Pour faire route sûre,

Si l’amour va
Cahin-caha,

Ménage ta monture.

COQUECIGRUE.A la venue des coquecigrues.

C’est-à-dire jamais.—Coquecigrue, dans ce proverbe, désigne un oiseau fabuleux dont le nom, suivant quelques auteurs, est composé des trois mots coq, cygne, grue, et suivant Huet, est dérivé de Néphélococcygie, ville imaginaire qu’Aristophane fait bâtir en l’air par des oiseaux. Il y en a qui prétendent que la coquecigrue est l’oiseau aquatique appelé clyster chez les anciens et révéré des apothicaires, parce qu’il passait pour leur avoir révélé l’art de donner des lavements.—On dit d’une personne qui raisonne de travers, qu’elle raisonne comme une coquecigrue; et d’une personne qui conte des choses incroyables, ridicules, extravagantes, qu’elle conte des coquecigrues.

Le poëte Saint-Amand, pour exprimer qu’un auteur se livre aux caprices de son imagination, dit en deux jolis vers qu’il se plaît à lancer:

Dans les champs de l’azur, sur le parvis des nues,
Son esprit à cheval sur des coquecigrues.

COQUELUCHE.Être la coqueluche de quelqu’un.

C’est être l’objet de ses préférences, de son admiration, l’objet dont il raffole, l’objet dont il est coiffé, comme on dit. Cette façon de parler fait allusion à la coqueluche, espèce de bonnet autrefois fort à la mode, dont les dames se paraient.

Mézerai rapporte qu’il y eut en France, sous Charles VI, en 1414, un étrange rhume qu’on nomma coqueluche, lequel tourmenta toute sorte de personnes et leur rendit la voix si enrouée, que le barreau et les colléges en furent muets. Le même rhume reparut en 1510, sous le règne de Louis XII.—Valériola, dans l’appendice de ses Lieux communs, prétend que le nom donné à cette épidémie fut imaginé par le peuple, parce que ceux qui en étaient atteints portaient une coqueluche ou capuchon pour se tenir chaudement. Ménage et Monet sont du même avis. Cependant le médecin Lebon a écrit que cette maladie fut appelée coqueluche à cause du coquelicot dont on faisait un looch pour la guérir.

La Bruyère disait de Benserade, représenté dans le Livre des Caractères sous le nom de Théobalde, qu’il était la coqueluche des femmes; que lorsqu’il racontait quelque chose qu’elles n’avaient pas entendu, elles ne manquaient pas de s’écrier: Voilà qui est divin! qu’est-ce qu’il a dit?

Benserade, bel-esprit fieffé, débitait peut-être à ces dames des galanteries dans le genre de celles qu’il a mises dans sa tragédie de la Mort d’Achille, où ce héros, charmé de l’aveu de l’amour de Polyxène, lui exprime ainsi son ivresse:

Ah! je me vois si haut en cet amour ardent
Que je ne puis aller au ciel qu’en descendant!

COQUILLE.A qui vendez-vous vos coquilles? à ceux qui reviennent du Mont-Saint-Michel?

Cela se dit à quelqu’un qui a la prétention de passer pour habile devant de plus habiles que lui, ou qui a le dessein d’en tromper d’autres par des finesses et des ruses dont ils ne peuvent être dupes.—Le Mont-Saint-Michel, en Normandie, est un rocher au milieu d’une grande grève que la mer couvre de son reflux. Il fut autrefois un lieu de pèlerinage très renommé, et les pèlerins en revenaient toujours munis de coquilles qu’ils avaient ramassées sur la grève.

CORBEAU.De mauvais corbeau mauvais œuf.

On donne pour fondement à ce proverbe une aventure plaisante de Corax le Syracusain. Cet homme, qui a été regardé comme l’inventeur de la rhétorique, parce qu’il fut le premier qui en traça par écrit certaines règles, avait mis à prix l’enseignement de son art qu’il fesait consister principalement dans l’emploi d’une argumentation captieuse et sophistique. Un jeune Sicilien, nommé Tisias, se fît recevoir dans son école, jaloux d’étudier ces subtilités oratoires au développement desquelles il consacra, dans la suite, un ouvrage didactique plus étendu que celui de Corax. Il compta, en y entrant, une certaine somme, et promit d’en remettre une autre après avoir gagné la première affaire qu’il aurait à plaider. Cependant, lorsque ses études furent terminées, au lieu d’aviser aux moyens d’accomplir sa promesse, il affecta de ne se charger d’aucun procès. Le maître, alors, pensant que la conduite de l’élève était un parti pris d’éluder le paiement, le cita en justice, et l’attaqua par ce dilemme où il avait ramassé toute la cause: «Jeune homme, tu n’es pas moins insensé qu’ingrat de vouloir retenir mon salaire, car tu ne saurais y réussir, soit que tu gagnes, soit que tu perdes: vainqueur, tu paieras en vertu de notre convention, et vaincu, tu paieras encore par arrêt du tribunal.»

Un pareil argument semblait sans réplique; mais le rusé Tisias avait réponse à tout; il le rétorqua de cette manière: «Sage maître, vous vous trompez. Il est évident que je ne serai obligé de payer dans aucun cas, puisque, si je perds, la dette n’existera point d’après notre accord, et, si je gagne, elle sera annulée par le jugement.» A ces mots, la foule des curieux, que la renommée des deux plaideurs avait attirés à l’audience, se récrièrent d’admiration, et les juges, n’osant pas résoudre une question qui leur présentait un véritable apore[31], prononcèrent pour toute sentence, Κακου Κόρακος Κακὀν ῶον, de mauvais corbeau, mauvais œuf, par allusion au nom de Corax qui, en grec, veut dire corbeau, peut-être aussi à celui de Tisias signifiant qui paie ou qui punit; et ces paroles passèrent, dit-on, en proverbe. Le proverbe était connu avant cette circonstance, et les juges n’en firent que l’application. Il doit son origine à une antique erreur populaire qu’Élien a prise pour une vérité. «Le corbeau, dit cet auteur, dans son Histoire des animaux, est dévoré par ses petits lorsque la vieillesse l’empêche de pourvoir à leur subsistance, et c’est à cause de cet acte de voracité qu’on a dit: De mauvais corbeau mauvais œuf, pour signifier des vices héréditaires.»

Les corbeaux ne crèvent pas les yeux aux corbeaux.

Les gens de la même espèce ne se nuisent pas entre eux.

On prétend que les corbeaux, qui vont toujours droit aux yeux de leur proie, respectent les yeux des corbeaux avec lesquels ils viennent à se battre, et même que lorsqu’un de ces oiseaux perd la vue, de quelque manière que ce soit, il devient un objet de commisération pour les autres qui prennent soin de le nourrir. Telle est l’opinion populaire sur laquelle le proverbe a été fondé. Ajoutons que ce proverbe est fort ancien en France. Grégoire de Tours nous apprend que le roi Chilpéric s’en servait pour reprocher aux évêques leur partialité en faveur des Pépins qui avaient su gagner le clergé par de grandes largesses. L’application, en ce cas, était d’autant plus naturelle que les Pépins avaient occupé eux-mêmes les premières places de l’Église, et que les ecclésiastiques avaient été déjà désignés par le sobriquet de corbeaux, à cause de leurs robes noires, et peut-être de leur rapacité.

CORDE.Gens de sac et de corde.

On place l’origine de cette expression sous le règne de Charles VI, marqué par plusieurs séditions populaires; les agents de l’autorité s’emparaient secrètement des principaux factieux, les enfermaient dans des sacs liés par le haut avec une corde, et allaient les précipiter dans la Seine, pendant la nuit, sous le Pont-au-Change, ou bien hors de la ville, au-dessus des Célestins, devant la tour de Billy.—Ce supplice fut renouvelé, sous Louis XI, contre les criminels de lèse-majesté qu’on jetait dans la Loire, enfermés dans un sac qui portait cette inscription: Laissez passer la justice du roi.

De semblables exécutions avaient été en usage chez les Grecs. Platon, poëte comique, qui vivait un siècle après le philosophe du même nom, fut cousu dans un sac et jeté à la mer.

Le parricide, chez les Romains, était noyé dans un sac où l’on enfermait avec lui un chien, un coq, une vipère et un singe. (Voy. le discours de Cicéron: pro Roscio Amerino.)

Dans l’Histoire de la sultane de Perse et des visirs, contes turcs, composés au XVe siècle, par Chec-Zade, précepteur d’Amurat II, on voit une marâtre qui fait mettre dans un sac et précipiter dans la mer le fils de son mari.

Quelques auteurs assignent une autre origine à l’expression proverbiale: avant le règne de Charles VI, disent-ils, on appelait sacards ou gens de sac de bonnes gens qui, en temps de peste, allaient, vêtus d’un sac, mettre les morts en terre. Comme ils se relâchèrent de leur probité et dérobèrent ce qui leur venait sous la main dans les maisons où ils entraient, la dénomination par laquelle ils étaient désignés se prit en mauvaise part et fut accolée à celle de gens de corde, pour n’en faire qu’une avec elle.

J’aime mieux croire que l’expression Gens de sac et de corde, dont on fait l’application à de mauvais garnements qui ne méritent pas moins d’être noyés que d’être pendus, est née tout naturellement d’une double allusion aux anciens supplices du sac et de la corde.

Filer sa corde.

Se conduire de manière à être pendu.—Les Italiens disent: Faire comme l’araignée qui travaille à se pendre.

Charpentier, ennemi déclaré de Furetière, tira contre lui de ce proverbe une devise fort piquante qui avait pour corps une araignée suspendue à son fil, et pour ame ces mots: Lavora per impiccarsi, avec les vers suivants:

Je ne vis que de saleté,
Je ne me plais que dans l’ordure,
Je suis l’horreur de la nature,
Et fais un ouvrage empesté.
Les dieux, dont je souille l’image
Avec mon seul attouchement,
M’ordonnent, pour mon châtiment,
De me pendre à mon propre ouvrage.

CORDELIERS.Il ne faut pas parler latin devant les cordeliers.

Il ne faut point raisonner sur une matière devant ceux qui la connaissent parfaitement. Les cordeliers avaient la réputation d’être très bons latinistes, et cela leur valut l’honneur de figurer dans ce proverbe, synonyme de cet autre plus ancien: Il ne faut point parler latin devant les clercs.

Les Espagnols disent: En casa del Moro no hables algarabia, ne parle point arabe dans la maison d’un Maure.

Faire tout à rebours comme les cordeliers d’Antibes.

Cette comparaison proverbiale, dont on se sert en quelques endroits de la Provence et du Languedoc pour marquer une sotte maladresse, doit son origine à un fait qui peut fournir une nouvelle preuve à l’opinion de ceux qui regardent certaines pratiques de l’ancienne fête des Innocents comme dérivées des saturnales. «Lorsque cette fête se célébrait dans le couvent des cordeliers d’Antibes, les frères coupe-choux et les marmitons occupaient la place des pères, et, revêtus d’ornements tournés à l’envers, portant au nez des lunettes garnies d’écorce de citron, ils marmottaient confusément quelques mots de prière qu’ils feignaient de lire dans des livres tournés à l’envers.» (Voyageur à Paris, t. II, pag. 21.)

Se confesser comme les cordeliers de Metz.

Cette locution proverbiale a dû son origine à un fait historique que je vais rapporter dans tous ses détails.

Au mois d’octobre 1555, le P. Léonard, gardien d’un couvent de cordeliers à Metz, homme d’un esprit actif et intrigant, qui avait donné de grandes preuves de dévouement aux Français, et qui, à ce titre, avait obtenu d’eux une confiance illimitée, forma le projet de les déposséder de cette ville dont ils s’étaient rendus maîtres trois ans auparavant, et de la livrer, à condition qu’il en serait fait évêque, aux troupes de Charles-Quint cantonnées à Thionville. Il communiqua son plan à la reine douairière de Hongrie, régente des Pays-Bas, et, après avoir reçu l’assurance qu’elle emploierait de son côté tous les moyens propres à le faire réussir, il s’empressa de le mettre à exécution, de concert avec ses religieux séduits par la perspective des honneurs et des richesses dont il avait su flatter leur ambition. On était loin de soupçonner qu’il n’y eût pas un seul honnête homme parmi ces moines. L’estime publique qui les environnait servit de voile à la perfidie de leurs desseins. Ils introduisirent chez eux un certain nombre de soldats impériaux sous le costume ecclésiastique, en les faisant passer pour des confrères qui venaient assister à un chapitre général. Le succès de ce stratagème semblait garantir celui de la conspiration. Elle était déjà à la veille d’éclater, lorsque M. de Villevieille, gouverneur de Metz, reçut avis d’un espion, qu’il entretenait à Thionville, que le commandant de cette place avait admis plusieurs cordeliers à des conférences nocturnes, et qu’il s’occupait mystérieusement des préparatifs de quelque expédition importante. Cette nouvelle fut pour lui un trait de lumière. Il prit à l’instant ses mesures contre toute espèce de surprise, courut visiter le couvent, à la tête de sa garde, et se saisit de tous les traîtres, à l’exception du gardien, qui fut arrêté bientôt après en revenant de Thionville où il était allé mettre la dernière main à son ouvrage. Cet aventurier, réduit par les aveux de quelques-uns de ses complices à l’impossibilité de nier le complot, en révéla les circonstances sans attendre la torture. Il déclara que la nuit suivante le feu devait être mis en différents quartiers de la ville, et que, dans le temps où les habitants et la garnison auraient été occupés à l’éteindre, un corps ennemi, arrivé à la faveur de l’ombre, aurait escaladé les remparts, tandis que les soldats auxquels il avait donné asile seraient venus seconder cette entreprise, en attaquant brusquement par derrière tout ce qui s’y serait opposé. La terreur et la confusion produites par des événements si imprévus ne pouvaient manquer de faire réussir le complot. M. de Villevieille ne se contenta point de l’avoir déconcerté, il voulut encore le faire tourner contre les ennemis. Il alla se mettre en embuscade sur le chemin de Thionville, les tailla en pièces pendant qu’ils s’avançaient avec confiance, et revint triomphant à Metz, où il s’occupa de faire instruire le procès des conspirateurs. La crainte de donner un sujet de joie aux ennemis de l’Église fit tenir quelque temps leur sort indécis. Mais enfin Léonard et vingt de ses moines furent condamnés à la peine capitale. On rapporte qu’enfermés dans la même chambre et invités à se préparer à la mort en se confessant les uns aux autres, ces malheureux, au lieu d’employer leur temps à ce dernier devoir, éclatèrent en reproches contre leur gardien, le massacrèrent sur la place, dans un accès de désespoir, et maltraitèrent si fort quatre autres religieux, qu’on fut obligé de les transporter sur une charrette avec le corps mort de Léonard jusqu’au lieu de l’exécution. Cette dispute tragique donna lieu à l’expression proverbiale dont on se sert en parlant des gens qui se battent au lieu de s’expliquer.

CORINTHE.Il n’est pas donné à tous d’aller à Corinthe.

Non homini cuivis contingit adire Corinthum.

Les parémiographes anciens sont partagés en deux avis sur l’origine de ce proverbe: les uns le font venir de ce que le port de Corinthe était d’un abord difficile pour les vaisseaux qui y fesaient quelquefois naufrage; les autres, et c’est le plus grand nombre, le regardent comme une allusion à la conduite d’une célèbre courtisanne de cette ville, Laïs, qui mettait la jouissance de ses charmes à un prix excessif; ce qui fit dire à Démosthène: Je n’achète pas si cher un repentir; mot qui fait plus d’honneur à la parcimonie qu’à la continence de cet orateur.

CORNES.Porter des cornes.

Dans la haute antiquité, les cornes étaient un symbole de la dignité et de la puissance. On représentait Jupiter-Ammon, Sérapis, Isis et Astarté avec des cornes; on en plaçait une belle paire sur le front du dieu Pan, qui passait pour l’inventeur de l’ordre des batailles et de l’arrangement des armées en deux lignes formées l’une à la droite et l’autre à la gauche du centre; d’où vint l’expression latine cornua exercitus (les cornes de l’armée) que nous rendons par les ailes de l’armée. Bacchus était ainsi figuré cornu, soit parce que les premiers vases dont on se servit pour boire furent des cornes de bœuf, comme le remarque Diodore de Sicile (t. I, liv. III), soit à cause de la vertu du vin qui donne de la vigueur aux faibles et de l’audace aux poltrons. Et pour exprimer cet effet du vin, on disait poétiquement qu’il prêtait des cornes aux buveurs. De là ces vers d’Horace dans l’ode à son amphore:

Tu spem reducis mentibus anxiis,
Viresque, et
addis cornua pauperi.

Ce qu’Ovide (de Arte amandi, lib. I) a imité ainsi:

Tunc veniunt risus, tunc pauper cornua sumit.

Apollon et Diane avaient quelques autels qui étaient construits de cornes entrelacées, et Martial (de Spectac., epig. 15) parle d’un de ces autels comme d’une merveille. Mais les cornes n’étaient pas des attributs exclusivement consacrés aux dieux; elles servaient d’insignes à plusieurs héros. Les rois de Macédoine portaient des cornes de bélier à leur casque. Suivant Clément d’Alexandrie, Alexandre-le-Grand ne quitta jamais cette marque de distinction; et de là vint le nom d’Alexandre aux deux cornes, Zou cornaïn, que lui donne Mahomet dans le Coran (ch. 18). Enfin les cornes sont, dans la Bible même, des symboles sacrés; et les images qui nous retracent Moïse au sortir de son entrevue avec l’Éternel sur le mont Sinaï, nous présentent le front de ce législateur décoré de cornes. Cornutam Moysi faciem, dit la Vulgate. Il est vrai pourtant que les interprètes entendent par ces cornes des croissants de feu.

N’est-il pas étrange qu’après avoir employé les cornes à des usages si respectables, on en ait fait, dans la suite, le ridicule et odieux ornement de la tête des maris trompés? Quelle peut être la raison de cela? Cette raison, on la trouve dans les habitudes du bouc qui supporte tranquillement la rivalité d’un autre bouc, sans le regarder même de travers, quoique Virgile ait dit, pour un cas extraordinaire, à la vérité: Transversa tuentibus hircis. Il est certain que les Grecs désignaient sous le nom de bouc, άϊξ, l’époux d’une femme lascive comme une chèvre, et qu’ils appelaient fils de chèvre les enfants illégitimes. L’expression Planter des cornes à quelqu’un leur fut même connue, car elle est dans ces mots Κἕρατα αυτὧ ποιηϚαι, dont Artémidore s’est servi en son Traité des songes (liv. II, ch. 12), où il dit que rêver de cornes est un fâcheux pronostic pour un mari. Nous apprenons en outre de l’historien Nicetas que l’empereur Andronic voulant reprocher aux habitants de Constantinople l’inconduite de leurs femmes, fesait dresser sur les principales places de cette ville les plus beaux bois de cerf qu’il pouvait se procurer.

Les Romains attachaient aussi aux cornes une signification pareille. Ils avaient l’expression Vulcanus corneus, qui répond exactement à notre mari encornaillé; et c’est à quoi Plaute a voulu sans doute faire allusion par un jeu de mots lorsque, employant corne pour lanterne, il a dit dans son Amphitryon (act. I, sc. 1): Quo ambulas, tu qui Vulcanum in cornu conclusum geris? où vas-tu, toi qui portes Vulcain enfermé dans une corne?

Je puis citer encore ce vers d’Ovide:

Atque maritorum capiti non cornua desunt.

En Italie, on donne à l’époux d’une femme infidèle le sobriquet de becco (bouc), que Molière a francisé dans ces vers de l’École des Femmes (act. IV, sc. 6):

Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu
Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.

Voltaire a prétendu à tort que les cornes métaphoriques sont venues des cornettes, espèce de coiffure dont les dames se paraient au XVe siècle, et dont je parlerai dans un article particulier. Longtemps avant l’introduction de cette coiffure, les expressions cornard, cornu et porteur de cornes avaient été employées comme synonymes de sot, dans le sens qu’a ce mot d’après le vieux proverbe, Qui demeure trop à se marier, il s’avance d’être sot, et d’après ce vers d’une de nos comédies,

Épouser une sotte est pour n’être point sot.

Elles se trouvent chez plusieurs poëtes de la langue romane, parmi lesquels je citerai les troubadours Bertrand de Ventadour, Pierre d’Auvergne et Guillaume de Bergedan. D’ailleurs, ce fut anciennement en France un malicieux usage de railler les maris nés, comme on dit, sous le signe du Capricorne, en arborant des cornes à leur porte, la veille de la fête de saint Jean qu’on leur donnait pour patron, à cause de l’homonymie de ce saint avec Jan ou Janus, à qui sa double tête avait fait attribuer le même ministère. A Paris, on poussait plus loin l’avanie. L’homme convaincu de s’être laissé déshonorer par sa femme, était condamné à mettre un grand bonnet à cornes, et à parcourir les rues sur un âne, la tête tournée vers la queue qu’il tenait à la main, tandis que cette femme menait l’animal par la bride, et qu’un crieur public répétait à haute et intelligible voix: On en fera autant à celui qui le sera. Une semblable coutume était établie aussi en Catalogne; mais pendant la promenade que le patient fesait à pied, il était fouetté par son infidèle, laquelle l’était en même temps par le bourreau, et, après cela, il était obligé de payer l’amende. Ces folles punitions n’auraient-elles pas eu pour principe cette observation assez juste que les déréglements des femmes proviennent, en très grande partie, des torts des maris?

Les Espagnols comparent le mari résigné qui ferme les yeux sur l’inconduite de sa femme, à l’escargot qui, pour se délivrer d’inquiétude, échangea ses yeux pour des cornes.

El caracol, por quitar de enojos,
Por los cuernos troco los ojos.

Ce proverbe fort original, dont on se sert aussi dans le midi de la France, est fondé sur une tradition populaire qui dit que l’escargot, qu’on suppose aveugle, fut créé avec de bons yeux, mais qu’étant sans cesse exposé à les avoir blessés en rampant sur la terre, il pria le bon Dieu de les lui ôter, et de les remplacer par des cornes, dont il espérait retirer plus d’avantage: ce qui lui fut accordé.

J’ai entendu chanter dans un village du département de l’Aveyron une vieille chanson patoise qui rappelle cette singulière tradition, et qui se termine par un couplet piquant dont je vais reproduire l’idée, à défaut des paroles que j’ai oubliées:

Celui que le guignon fit naître
Sous le signe ingrat du bélier,
Se tourmente pour mieux connaître
Ce qu’il ferait bien d’oublier.
Eh! qu’espère-t-il que souffrance
D’une ombrageuse vigilance
Qui doit lui prouver qu’il est sot?
Veut-il fuir des chagrins sans bornes?
Qu’il change ses yeux pour des cornes,
A l’exemple de l’escargot.

On emploie le nom de cornélius pour synonyme de cornard, comme on le voit dans ce vers du Sganarelle de Molière (sc. 6):

Et l’on va m’appeler seigneur cornélius.

L’évêque de Belley disait à un mari qui se plaignait hautement: «Taisez-vous donc; il vaut mieux être Cornelius Tacitus que Publius Cornelius

CORNEILLE.Y aller de cul et de tête, comme une corneille qui abat des noix.

C’est se donner beaucoup de mouvement pour venir à bout de quelque chose.

La corneille est très friande d’une espèce de noix fort grosse que Rabelais appelle noix grollière, terme dérivé de grolle (ou graille), nom qu’on donnait autrefois à cet oiseau, et que les naturalistes donnent aujourd’hui au freux, autre oiseau de semblable espèce. La corneille préfère cette noix à toutes les autres, parce que la coque en est moins dure; et lorsqu’elle se sent excitée par la faim, elle s’envole sur un noyer, s’accroche du bec et des griffes à quelque branche, et l’agite aussi fortement qu’elle peut pour en abattre le fruit qui, s’entr’ouvrant dans la chute, lui offre un aliment plus facile à extraire de l’enveloppe où il est contenu.

En quelques endroits, on donne métaphoriquement le nom de corneille à l’homme chargé d’abattre les noix, parce qu’il ressemble à la corneille par l’agitation qu’il se donne et par la couleur d’un mauvais vêtement dont il s’affuble d’ordinaire, à cause des taches que font les écales.

Bayer aux corneilles.

S’amuser à regarder en l’air niaisement, et par extension, faire le badaud.—Bayer ou béer signifie ici regarder bouche béante: état qui est naturel au badaud, et qui est nécessaire d’ailleurs pour sa respiration, lorsqu’il lève la tête en haut afin de contempler le vol élevé des corneilles.

CORNETTE.Porter la cornette.

On disait autrefois d’un homme qu’il portait la cornette lorsque sa femme portait la culotte; mais aujourd’hui cette expression ne désigne plus un mari en puissance de femme, vir uxorius, comme disaient les Latins; elle s’emploie dans le même sens que porter des cornes.

La cornette, ou le hennin, était une espèce de bonnet à deux cornes très élevées, dont l’introduction fut due à Isabeau de Bavière. Toutes les dames s’empressèrent de l’adopter, et c’était à qui aurait les hennins les plus riches, les cornes les plus élevées. De ces cornes descendaient en flottant sur les épaules des crêpes, des franges et d’autres ornements. Comme une pareille coiffure coûtait fort cher, les maris s’en plaignirent beaucoup. Les confesseurs, surtout les moines, se réunirent à eux, et la traitèrent d’invention diabolique. Un carme nommé Connéette l’anathématisa par dix-sept sermons qu’il prêcha à Lille, vers l’année 1427, et il engagea les jeunes gens à parcourir les rues avec des crochets pour abattre les hennins et les jeter dans la boue. Un autre carme, peut-être le même, fit de semblables prédications à Paris. Mais son éloquence fut impuissante contre la mode, qui ne parut s’arrêter un moment que pour reprendre de nouvelles forces. «Après son département, dit Paradin, les femmes relevèrent leurs cornes, et firent comme les limaçons, lesquels, quand ils entendent quelque bruit, retirent et resserrent tout bellement leurs cornes; ensuite, le bruit passé, ils les relèvent plus grandes que devant. Ainsi firent les dames, car les hennins ne furent jamais plus grands, plus pompeux et plus superbes, qu’après le département du carme.»

CORPS-SAINT.Enlever quelqu’un comme un corps-saint.

C’est l’enlever promptement, de vive force, sans qu’il ait le temps ni le moyen de résister.

Corps-saint n’est point, comme l’ont cru plusieurs étymologistes, une corruption de corsin ou cahorsain, double nom d’usuriers italiens, qui appartenaient, dit-on, à la famille des Corsini, célèbres marchands de Florence, et qui s’étaient établis à Cahors, lesquels, étant venus à Paris, furent enlevés, dans une nuit, par ordre de l’autorité supérieure. Le mot est écrit ainsi qu’il doit l’être, et désigne réellement le corps d’un saint. Rien n’était plus commun, au moyen âge, que l’enlèvement d’une telle relique fort précieuse pour les bourgs et villes qui en avaient la possession, à cause de la nombreuse affluence de fidèles et de pèlerins qu’elle y attirait. Cet enlèvement était considéré comme une œuvre pie par ceux qui le fesaient, et ils y employaient beaucoup d’adresse, de promptitude et quelquefois de violence, pour mettre en défaut la vigilance des légitimes propriétaires. L’historien d’Abbeville dit: «Le grand nombre de corps saints que renferme l’abbaye de Sainte-Saulve, de Montreuil, n’est-il pas un témoignage de la cupidité des comtes de Flandre? Ces corps saints n’ont-ils pas été tous volés? Le nez de saint Wilbrod ne provient-il pas du prieuré de Wetz, en Hollande? le nombril de saint Adhelme, d’un monastère normand?»

COTEAU.Être de l’ordre des coteaux.

Cette expression fut très usitée dans le XVIIe siècle pour désigner de fins gourmets qu’on appelait chevaliers de l’ordre des coteaux, ou tout simplement coteaux.

Ces hommes admirables,

Ces petits délicats, ces vrais amis de tables
Et qu’on en peut nommer les dignes souverains,
Savent tous les coteaux où croissent les bon vins;
Et leur goût leur ayant acquis cette science,
Du grand nom de coteaux on les appelle en France.

(De Villiers, coméd. des Coteaux, ou marquis friands.)

«Le dîner de M. Valavoir effaça entièrement le nôtre, non par la quantité des viandes, mais par l’extrême délicatesse qui a surpassé celle de tous nos coteaux.» (Madame de Sévigné, lettre 124.)

«Il y a des grands qui se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants, et qui se contentent d’être gourmets ou coteaux.» (La Bruyère.)

Certain hâbleur à la gueule affamée,

Qui vint à ce festin, conduit par la fumée,
Et qui s’est dit profès dans l’ordre des coteaux,
A fait, en bien mangeant, l’éloge des morceaux.

(Boileau, sat. 3.)

Des Maizeaux, auteur de la Vie de Saint-Évremond, a observé que Boileau, le père Bouhours et Ménage, ont rapporté inexactement l’origine des coteaux, et il a donné l’explication suivante qu’il tenait de son héros, et qu’on doit regarder comme la meilleure. «M. de Saint-Evremond, dit-il, se rendit fameux par son raffinement sur la bonne chère. Mais dans la bonne chère on cherchait moins la somptuosité et la magnificence que la délicatesse et la propreté. Tels étaient les repas du commandeur de Souvré, du comte d’Olonne, et de quelques autres seigneurs qui tenaient table. Il y avait entre eux une espèce d’émulation à qui ferait paraître un goût plus fin et plus délicat. M. de Lavardin, évêque du Mans, et cordon-bleu, s’était mis aussi sur les rangs. Un jour que M. de Saint-Evremond mangeait chez lui, cet évêque se prit à le railler sur sa délicatesse et sur celle du comte d’Olonne et du marquis de Bois-Dauphin.—Ces messieurs, dit le prélat, outrent tout, à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient manger que du veau de rivière, il fout que leurs perdrix viennent d’Auvergne, que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Versine. Ils ne sont pas moins délicats sur le fruit; et pour le vin, ils n’en sauraient boire que des trois coteaux d’Aï, de Haut-Villiers et d’Avenay.... M. de Saint-Évremond ne manqua pas de faire part à ses amis de cette conversation, et ils répétèrent si souvent ce qu’il avait dit des coteaux, et en plaisantèrent en tant d’occasions, qu’on les appela les trois coteaux

COUCOU.Avaler comme un coucou.

Le coucou est un nourrisson insatiable et qui le paraît d’autant plus, que de petits oiseaux, tels que le rouge-gorge, la fauvette, le chantre et le troglodite, dans les nids desquels il éclot, ont de la peine à fournir de la subsistance à un hôte d’une si grande dépense, surtout lorsqu’ils ont en même temps une famille à nourrir, comme cela arrive quelquefois. De là l’expression Avaler comme un coucou.

Maigre comme un coucou.

Le coucou est très maigre au printemps, et c’est alors seulement que cette façon de parler a sa juste application, car, en automne, il devient excessivement gras, et fournit un assez bon mets aux amateurs.

Ingrat comme un coucou.

Des auteurs soupçonnent, dit Gueneau de Montbeillard, que le coucou, après avoir déposé son œuf dans le nid de la fauvette, y revient quand cet œuf est éclos, et chasse ou mange les enfants de la maison pour mettre le sien plus à son aise. D’autres veulent que ce soit celui-ci qui en fasse sa proie, ou du moins qui les rende victimes de sa voracité, en s’appropriant les subsistances que peut fournir la pourvoyeuse commune. D’autres encore supposent que cet intrus, honteux de l’être, s’envole dès qu’il peut remuer les ailes à la recherche de la véritable mère, et qu’avant de prendre son essor, le nourrisson dévore sa nourrice qui lui a donné jusqu’à son propre sang, en tuant et en lui faisant manger jusqu’à ses propres petits. Tous ces crimes, dont plusieurs sont physiquement impossibles, ont excité l’indignation de Mélanchton, qui a écrit une belle harangue contre le coucou. Il n’en fallait pas tant pour faire de cet oiseau un archétype d’ingratitude, et donner lieu au proverbe, qui est peut-être né en Allemagne où il est beaucoup plus usité qu’en France. Undankbar wie der Kuckuck.

COUDE.Lever le coude.

C’est-à-dire boire.

On dit aussi Plier le coude. L’expression se trouve dans les Serrées de Bouchet, et dans un vieux almanach qui indique les jours où il est bon de bien plier le coude.

Pour vous exhorter encore plus, disait Franklin, dans votre piété et votre reconnaissance envers la providence divine, réfléchissez, mes amis, sur la situation qu’elle a donnée au coude. Si le coude avait été placé près de la main, ou près de l’épaule, le verre aurait toujours été porté bien au delà de la bouche, et nous aurions été tantalisés. Mais nous voilà en état de boire à notre aise, le verre venant justement à la bouche. Adorons donc, le verre à la main, cette sagesse bienveillante; adorons et buvons!

Le mal de l’œil, il faut le panser avec le coude.

Il n’est guère possible de porter le coude à l’œil. De là ce proverbe qui s’explique par cet autre: Qui veut guérir ses yeux, doit s’attacher les mains.

COURTAUD.Courtaud de boutique.

On appelle ainsi un commis marchand, et l’on croit que ce nom est venu de ce qu’autrefois les garçons de boutique, ainsi que les artisans, portaient des habits à taille courte, tandis que les gens considérables n’en portaient qu’à longue taille. Mercier, dans sa Néologie, prétend qu’il a été formé de deux mots que le maître marchand dit au garçon, en l’envoyant sur les traces du chaland qui se retire sans acheter parce qu’on a surfait: Cours tôt, c’est-à-dire cours vite après lui.

COURTISAN.Un courtisan doit être sans humeur et sans honneur.

C’est ainsi que le duc d’Orléans, régent de France, a défini le parfait courtisan. Ce mot spirituel, qui a mérité les honneurs du proverbe, pourrait bien lui avoir été inspiré par le souvenir d’un passage de Sénèque, où il est dit qu’un homme qui avait vieilli au service des rois répondit à quelqu’un qui lui demandait comment, à la cour, il avait pu parvenir, contre l’ordinaire, à un âge aussi avancé: C’est en recevant des outrages, et en remerciant.

Un autre courtisan disait: Ne se brouille pas avec moi qui veut.

Henri Estienne (Dialogue du langage françois italianisé) donne cette recette curieuse pour devenir vrai courtisan: «Prenez trois livres d’impudence, mais de la plus fine, qui croît en un rocher qu’on nomme front d’airain, deux livres d’hypocrisie, une livre de dissimulation, trois livres de la science de flatter, deux livres de bonne mine; le tout cuit au jus de bonne grâce, par l’espace d’un jour et d’une nuit, afin que les drogues se puissent bien incorporer ensemble: après, il faut passer cette décoction par une étamine de large conscience; puis, quand elle est refroidie, y mettre six cuillerées d’eau de patience, et trois d’eau de bonne espérance. Voilà un breuvage souverain pour devenir vrai courtisan, en toute perfection de courtisanisme.»

CRAMOISI.Sot en cramoisi.

C’est un sot de la première espèce, et dont la sottise ne s’effacera jamais. Rien n’est plus durable que le cramoisi, qui est moins une couleur particulière que la perfection de quelque couleur que ce soit; et de là vient, comme l’a remarqué Le Duchat, qu’on dit rouge-cramoisi, violet-cramoisi[32]. On lit dans Rabelais (liv. V, ch. 46): Rimer en cramoisi, c’est-à-dire faire des vers aussi excellents dans leur genre que l’est le cramoisi en fait de couleur.—Aujourd’hui l’expression en cramoisi ne s’adapte plus guère qu’à un mot pris en mauvaise part, et dont on veut étendre le sens péjoratif. Il en est de même en italien: Poltrone in cremisino signifie poltron au suprême degré.

Le mot cramoisi vient du mot arabe kermès passé dans notre langue, où il désigne en général la couleur rouge et l’insecte qui la produit. Le peuple dit kermoisi, et il est à observer que le peuple a conservé la prononciation primitive qui est la plus conforme à l’étymologie. On attribue à ce pauvre peuple bien des fautes qui n’en sont point réellement, afin de cacher celles des réformateurs grammairiens.

CRACOVIE.Avoir ses lettres de Cracovie.

Les lettres de Cracovie, ainsi nommées par allusion au verbe craquer (mentir), sont des brevets qu’on expédie aux grands hâbleurs. Avoir ses lettres de Cracovie, signifie donc être reconnu et proclamé menteur.

Il y avait autrefois au jardin du Palais-Royal, d’autres disent au jardin du Luxembourg, un arbre qu’on appelait l’arbre de Cracovie, pour la raison que je viens d’indiquer, ou parce que les nouvellistes se réunissaient d’ordinaire sous son ombre, pendant les troubles de Pologne. Le prototype de ces cracovistes était un abbé dont on ignorait le vrai nom, et qu’on désignait par le sobriquet de l’abbé trente mille hommes, attendu qu’avec ce nombre de soldats, ni plus ni moins, il se fesait fort d’exécuter heureusement ses plans de campagne; il eut pour successeur le fameux Métra, bourgeois désœuvré à qui les membres du corps diplomatique envoyaient toutes les nouvelles qu’ils voulaient répandre. Mais celui-ci établit son quartier-général aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants.

CRÉPIN.C’est tout son saint-crépin.

C’est tout son avoir. On dit aussi: Porter tout son saint-crépin;—Perdre tout son saint-crépin. Ces façons de parler populaires sont venues de ce que les garçons cordonniers qui, courant le pays, portent leurs outils dans un sac ou dans une boîte et appellent ce petit bagage saint-crépin, du nom du saint qu’ils ont pris pour patron, parce qu’il fut, dit-on, cordonnier de son vivant, ou bien à cause de l’analogie qu’il y a entre crépin et crepida, bottine, pantoufle, car les avis sont partagés sur ce point.

Offre de saint Crépin.

Cette expression, particulièrement usitée en Dauphiné, a dû son origine à un tableau qu’on voyait autrefois à Grenoble dans une chapelle consacrée à saint Crépin et à saint Crépinian frères martyrs. Saint Crépinian était représenté coupant des souliers, et saint Crépin en tenant une paire pour la donner à un pauvre qui lui demandait la charité. Comme ces souliers ne passaient jamais de la main qui les offrait dans celle qui les attendait, on appella offre de saint Crépin, une offre qui ne se réalise point.

CRITIQUE.La critique est aisée et l’art est difficile.

Joli vers de Destouches, qui a remplacé le proverbe: Il est aisé de reprendre et malaisé de faire mieux. Mais c’est à tort qu’on croit réfuter la critique en citant ce vers; car de ce que la critique est aisée, il ne s’ensuit pas qu’elle soit fausse.

CROCHET.Aller aux congres sans crochet.

C’est entreprendre une affaire sans avoir les moyens de l’exécuter. Les congres sont de grosses anguilles de mer qui se tiennent dans le creux des rochers d’où on les retire avec des crochets de fer attachés à de longues perches; ce qu’on ne pourrait effectuer sans ces instruments.—On dit de même, et plus fréquemment: Aller aux mûres sans crochet.

CROCODILE.Larmes de crocodile.

Larmes fausses et hypocrites, larmes d’un traître qui cherche à émouvoir la compassion pour mieux tromper.—Cette expression, qui était très usitée chez les Grecs et chez les Latins, est fondée sur la croyance que le crocodile pleure et gémit en imitant la voix humaine, lorsque du milieu des roseaux, où il se cache, il voit un passant qu’il veut attirer pour en faire sa proie.

CROIX.Chacun porte sa croix en ce monde.

Chacun a son affliction. Les peines, dit La Rochefoucauld, sont jetées également dans tous les états des hommes.—Ce proverbe est tiré de l’évangile où le Sauveur dit: Si quis vult me sequi deneget semetipsum et tollat crucem suam (Saint Marc, ch. VIII, v. 34; Saint Luc, ch. IX, v. 23). Celui qui veut me suivre doit renoncer à lui-même et porter sa croix.

Le mot croix, pris dans le sens d’affliction, s’employait de même chez les Latins. Plaute, Térence, Cicéron, Columelle et d’autres auteurs en offrent plusieurs exemples.

A dix il faut faire une croix.

Proverbe qu’on emploie après une énumération de certaines qualités ou de certains défauts pour indiquer le nombre ou le degré élevé qui paraît y mettre le comble.

Mascarille, comptant les bévues de l’Étourdi, dans cette comédie de Molière (acte I, sc. 11) s’écrie:

Et trois:

Quand nous serons à dix nous ferons une croix.

«Ce proverbe vient peut-être de ce que, pour marquer dix en chiffres romains, on fait ce qu’on appelle une croix de saint André[33], ou croix de Bourgogne, X.—Court de Gebelin, dans son excellente Histoire de la parole, in-8, p. 123, dit que la croix fut la peinture de la perfection de dix, nombre parfait.» (Bret., Commentaire de Molière).

Faire une croix à la porte de quelqu’un.

Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on ne veut plus aller dans la maison de quelqu’un, est fondée sur un usage des chevaliers qui, passant devant le château d’une personne de mauvaise renommée, ne daignaient pas y entrer, et fesaient une note d’infamie à la porte en y traçant une croix.

Jouer à croix et à pile.

Tout le monde connaît le jeu désigné par cette expression, qui est venue de ce que les monnaies du temps de saint Louis et de quelques-uns de ses successeurs, portaient sur une face l’empreinte d’une croix, et sur l’autre celle de deux piles ou piliers. Les uns pensent, avec l’historien italien Villani, que ces piles représentaient des bernicles, instruments de torture dont ce roi avait été menacé durant sa captivité, et dont les figures devaient rester pour rappeler un tel affront jusqu’à ce que lui ou ses barons en eussent tiré vengeance. Les autres croient qu’elles étaient des colonnes pareilles à celle que Louis-le-Débonnaire avait fait mettre sur ses monnaies où elles soutenaient une église surmontée d’une croix, avec cette légende: Xristiana religio[34].