Les monnaies de plusieurs villes de la Grèce et celles de Rome offraient d’un côté la tête de Janus, et de l’autre un vaisseau, qui était quelquefois remplacé chez les Grecs par une guirlande. Ces signes avaient été choisis en raison de ce que Janus passait pour l’inventeur de l’argent monnayé, des vaisseaux et des guirlandes. Les Romains jouaient comme nous en jetant en l’air une pièce de monnaie, et ils disaient: Caput aut navis, tête ou vaisseau. Macrobe et saint Augustin parlent de ce jeu. Les Italiens disent: Fiore o santo, fleur ou saint, parce que les monnaies de Florence et de quelques autres villes sont marquées de ces signes. L’expression des Espagnols est: castillo y léon, par allusion aux figures empreintes sur leurs pièces, dont un côté présente un château qui forme les armes du royaume de Castille, et l’autre un lion qui forme les armes du royaume de Léon. En Angleterre, on appelle king’s side, côté du roi, celui où est l’effigie du monarque, et cross’ side, côté de la croix, celui où se trouve ce signe du christianisme.
Jeter une chose à croix et à pile.
C’est abandonner une chose aux chances du hasard.
N’avoir ni croix ni pile.
C’est n’avoir pas le sou.
CROSSE.—Crosse d’or, évêque de bois.
Quelqu’un ayant demandé à saint Boniface, qui vivait dans le huitième siècle, s’il était permis de se servir de calices de bois dans les saints mystères, ce saint répondit en soupirant: «Autrefois l’église avait des calices de bois, et des évêques d’or; aujourd’hui elle a des calices d’or, et des évêques de bois.» C’est de là qu’est venu notre dicton satirique contre le luxe du haut clergé qui ne mérite plus un pareil reproche.
CROUPIÈRE.—Tailler des croupières à quelqu’un.
Cette locution, dont on se sert au figuré pour dire susciter des embarras, de mauvaises affaires à quelqu’un, fut employée d’abord au propre, en parlant d’un corps de cavalerie mis en déroute et poursuivi par l’ennemi qui, frappant à coups de lance sur la croupe des chevaux, coupait ou taillait les croupières.
CRUCHE.—C’est une cruche.
C’est un imbécile, un idiot.—On mettait autrefois de belles inscriptions sur les vases sacrés et sur ceux qui servaient pour l’ornement dans les maisons, mais on n’en mettait pas sur les cruches destinées au service du ménage. De là l’usage d’appeler un homme docte, vas scientiæ, vase de science[35]. De là aussi, par opposition, l’usage d’appeler un ignorant, une cruche ou un cruchon.
C’est une cruche sans anse.
C’est-à-dire un sot difficile à manier, et sur lequel la raison n’a point de prise, un animal indécrottable.
Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise.
A force de retomber dans les mêmes fautes ou de s’exposer au danger, on finit par y périr.—Proverbe qu’on trouve appliqué aux templiers dans une chronique manuscrite en vers qui est citée par M. Raynouard, et qui paraît être du commencement du XIVe siècle. Tant va pot à eue (eau) qu’il brise.
On connaît la variante grivoise que Beaumarchais a faite à ce proverbe, Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle s’emplit.
CUIR.—Faire un cuir.
Sous le règne de Louis XIV, vivait un personnage célèbre dans les rues de Paris, Philibert le Savoyard, dont d’Assoucy a tracé le portrait burlesque, dans la relation de son voyage de Châlons-sur-Saône à Lyon, et dont Boileau a fait mention dans les vers suivants de sa neuvième épître:
Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages
Occuper les loisirs des laquais et des pages,
Et souvent, dans un coin renvoyés à l’écart,
Servir de second tome aux airs du Savoyard!
Cet homme, aveugle comme Homère et se croyant poëte comme lui, gagnait sa vie à composer des rapsodies rimées et à les chanter sur le Pont-Neuf, son Parnasse ordinaire, près du cheval de bronze qu’il nommait son Pégase. On raconte que, pour mieux faire admirer le volume extraordinaire de sa voix, il se plaisait à la marier au carillon de la Samaritaine dont elle formait le dessus. Alors il entonnait de toute la force de ses poumons les pataqui, pataquiès du savetier, pot-pourri remarquable par ce vice d’élocution qui consiste à mettre des s et des t finals à la place l’un de l’autre ou sans nécessité. Et c’est, dit-on, d’une allusion à cette chanson grivoise, où le mot cuir était souvent répété, qu’est venue la locution populaire faire un cuir, laquelle s’emploie pour désigner une liaison de mots irrégulière et mal sonnante, à peu près dans le même sens qu’on dit, parler comme un savetier, comme un faiseur de savates.
Telle est l’explication que j’ai donnée, il y a une dizaine d’années, dans le Journal grammatical, et que d’autres journaux ont reproduite; mais aujourd’hui il me paraît plus naturel et plus exact de penser que l’expression Faire un cuir a été imaginée comme variante de l’expression Écorcher la langue, en raison de l’analogie que présentent écorcher et faire un cuir.
On dit aussi: Faire un velours, par allusion à Faire un cuir; mais les puristes ne confondent pas ces deux façons de parler. Il y a cette différence entre le cuir et le velours, que le premier marque une liaison rude, et le second une liaison douce. Il va-t-à Paris est un cuir; Il va-z-à Paris est un velours.
Faire du cuir d’autrui large courroie.
C’est être fort libéral du bien des autres, le dépenser mal à propos. Expression fort ancienne dans notre langue, car elle se trouve dans ces vers d’Hélinand, poëte qui vivait sous Louis VII:
Faire son preu (profit) d’autruy dommage
Et d’autruy cuir larges correies.
Plaute a dit: De meo tergo degitur corium, le cuir est pris de mon dos, pour signifier: c’est à mes risques et périls qu’on fait la chose.
CUIRASSE.—Trouver le défaut de la cuirasse.
C’est-à-dire le côté faible, le point vulnérable d’une personne ou d’une chose. On disait autrefois, au propre: Le défaut de la cuirasse, pour signifier l’endroit où la cuirasse défaillait, manquait, et laissait à découvert une partie du corps dans laquelle on pouvait enfoncer le poignard.
Petite cuisine agrandit la maison.
La modération ou l’économie dans les dépenses de table enrichit une maison.
CUJAS.—Commenter les œuvres de Cujas.
Le célèbre juriste Cujas laissa en mourant une fille âgée de treize ans, nommée Suzanne, laquelle fut bien loin d’être aussi chaste que sa patronne. Le président de Thou, qui s’intéressait beaucoup à elle, se hâta de la marier, aussitôt qu’elle eut atteint sa quinzième année, pour prévenir les suites de son tempérament amoureux; mais il ne put empêcher, dit Bayle, qu’elle ne devançât le mariage; et depuis ses noces, elle continua si ouvertement ses galanteries que son mari, qui était un honnête gentilhomme, en mourut de chagrin. Elle en épousa un autre, et alla de mal en pis. Les élèves en droit, qui étaient toujours bien reçus chez elle, désertaient l’école pour lui faire la cour. Ils appelaient cela commenter les œuvres de Cujas, et cette expression passa en proverbe pour désigner les privautés des écoliers avec la fille du maître.
Le professeur de droit Edmond Mérille, dépité de voir Suzanne Cujas enlever tous les jours quelque étudiant à son cours, fit contre elle cette épigramme latine qui est assez bien tournée:
Viderat immensos Cujati nata labores
Æternum patri promeruisse decus.
Ingenio haud poterat tam magnum æquare parentem
Filia: quod potuit corpore fecit opus.
Nicolas de Catherinot a écrit la vie de Suzanne Cujas, dans laquelle il a voulu faire revivre la Quartilla de Pétrone et l’Alix de Marot.
CUL.—Être à cul.
C’est ne savoir plus que faire ni que dire.—Allusion à un usage autrefois observé dans l’Université de Paris, où les écoles étaient jonchées de paille sur laquelle les étudiants étaient assis. Chacun d’eux se levait pour répondre lorsqu’il était interrogé, et s’il demeurait court, dans l’examen qu’il avait à subir, il était obligé de se rasseoir, ce qui s’appelait être à cul ou être mis de cul, comme on le voit dans cette phrase de Rabelais (liv. II): «Il tint contre tous les régents et orateurs, et les mit de cul.»
Lamonnoye, dans le Glossaire alphabétique qui se trouve à la suite des Noëls bourguignons, donne une autre explication que je vais rapporter, quoiqu’elle me paraisse moins bonne que la première. «Le diable est à cul. C’est comme si l’on disait: le diable est poussé à bout; il est réduit à demeurer, pour toute défense, le cul rangé contre un mur; il est acculé. On appelle accul le lieu où l’on est acculé.»
Cul-de-plomb.
Le peuple, habitué à joindre l’image à la pensée, appelle ainsi un homme de bureau qui, du matin au soir, cloué sur son siége et courbé sur son ouvrage, semble avoir perdu l’usage de ses facultés locomotives.
Demeurer entre deux selles le cul à terre.
Cela se dit d’une personne qui prétendant à deux choses n’en obtient aucune, ou qui ayant deux moyens de réussir dans une affaire ne réussit par aucun des deux.
CULOTTE.—Porter la culotte.
On dit aussi: Porter le haut-de-chausses.—Ces deux expressions, parfaitement synonymes, s’emploient en parlant d’une femme qui maîtrise son mari. Fleury de Bellingen a pensé qu’elles avaient leur fondement dans l’histoire ancienne, et voici l’explication singulière qu’il en a donnée: «La reine Sémiramis prévoyant, après la mort de Ninus son époux, que les Assyriens ne voudraient pas se soumettre à l’empire d’une femme, et voyant que son fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme Justin, était trop jeune pour tenir les rênes d’un si grand état, elle se prévalut de la ressemblance naturelle qu’il y avait entre la mère et l’enfant, se vêtit des habits de son fils et lui donna les siens, afin qu’étant pris pour elle et elle pour lui, elle pût régner en sa place. Plus tard, ayant acquis l’amour de ses sujets, elle se fit connaître pour ce qu’elle était et fut jugée digne du trône. Quand nous disons des femmes généreuses qu’elles portent le haut-de-chausses, nous faisons allusion à cette reine qui régna en habit d’homme.»
On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher trop loin l’origine d’une locution française. Cependant il aurait pu l’aller chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris. Son imagination, au lieu de s’arrêter à la reine d’Assyrie, n’avait qu’à remonter à la mère du genre humain; il lui était tout aussi aisé de démontrer qu’Ève porta la culotte, dans le sens propre comme dans le sens figuré de l’expression, car la Bible, parlant de nos premiers parents occupés à faire un voile à leur nudité, dit textuellement: Consuerunt folia ficus et fecerunt sibi perizomata; ce qu’un ancien traducteur a rendu en ces termes: Ils cousirent des feuilles de figuier et s’en firent des culottes. L’auteur des Illustres Proverbes aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage de toutes les femmes, charmées de voir dans un article des livres saints la preuve irrécusable qu’elles n’ont pas moins que les hommes le droit de porter culotte.
Mais faisons trève à la plaisanterie, et cherchons une origine plus raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens poëtes, a composé un fabliau intitulé: Sire Hains et dame Anieuse. Ces deux époux n’étaient jamais d’accord; la femme contrecarrait sans cesse le mari. Celui-ci fatigué lui dit un jour: «Écoute, tu veux être la maîtresse, n’est-ce pas? moi, je veux être le maître; or, tant que nous ne céderons ni l’un ni l’autre, il ne sera pas possible de nous accorder: il faut, une fois pour toutes, prendre un parti; et puisque la raison n’y fait rien, décidons-en autrement.» Quand il eut parlé de la sorte, il prit un haut-de-chausses qu’il porta dans la cour de la maison, et proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire donnerait pour toujours à qui l’obtiendrait une autorité pleine et entière dans le ménage. Elle y consentit; la lutte s’engagea en présence de la commère Aupais et du voisin Simon choisis pour témoins, et sire Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame Anieuse, finit par emporter le prix de ce combat judiciaire.—L’abbé Massieu et Le Grand d’Aussy pensent que le fabliau de Piaucelle a donné lieu aux expressions: Porter le haut-de-chausses et Porter la culotte.
Qu’on me permette aussi une conjecture. Il me semble que ces expressions ont dû s’introduire à une époque où les caleçons et les hauts-de-chausses fesaient partie de l’habillement des dames nobles, et où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient du privilége de leur commander et même de leur infliger la correction avec des verges lorsqu’ils ne se montraient pas assez soumis. Ces faits, qu’on serait tenté de regarder comme des épisodes fabuleux de l’Histoire du monde renversé, sont attestés par de graves et véridiques historiens, notamment par M. A. A. Monteil qui connaît mieux que personne les usages et les coutumes de notre nation.
Toutefois je ne tiens pas à ma conjecture, et je suis tout disposé à convenir, si l’on veut, que les expressions dont il s’agit n’ont été fondées sur aucun fait historique. Rien n’était plus naturel que d’attribuer le costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du mari.
C’est un sans-culotte.
Un écrivain qui voulait faire sa cour aux philosophes, pour être de l’Académie, s’avisa de composer contre le poëte Gilbert, leur antagoniste, une pièce satirique qu’il intitula le Sans-culotte, par allusion au dénûment de ce poëte. Le terme nouveau, mis en vogue dans les salons des riches, servit à désigner les auteurs pauvres qui, comme Gilbert, étaient réduits à porter la livrée du Parnasse, c’est-à-dire des vêtements vieux et râpés; et quelques années plus tard il fut employé comme un dard invincible contre tous ceux dont les écrits ou les discours tendaient au nivellement révolutionnaire. C’est ainsi que le nom de va-nu-pieds avait été appliqué par les partisans aux gens du peuple qui s’étaient révoltés par suite de la haine que leur inspiraient ces financiers. Telle est, d’après Mercier, la véritable explication du mot sans-culotte (voy. le Nouveau Paris, t. III, ch. 99). J’y joindrai, pour la compléter, les détails suivants que je dois à l’obligeance de M. le lieutenant-colonel Eugène Labaume, auteur de l’Histoire monarchique et constitutionnelle de la révolution française, qui s’imprime en ce moment. Le côté gauche de l’Assemblée législative, dit ce savant historien, voulant détruire la violente opposition du côté droit, feignit d’agir au nom de la nation, dont il se disait l’unique mandataire, afin de mettre en mouvement la commune et les sections de Paris qui se considéraient comme ayant une autorité souveraine. Danton, chef du district et du club des cordeliers, fut choisi pour être leur formidable organe. Le 10 novembre 1790, il présenta à la barre de l’Assemblée une pétition contre MM. de Saint-Priest, Champion de Cicé et Latour-du-Pin, et il demanda que leur procès s’instruisît immédiatement sur la dénonciation formelle des districts parisiens. C’était la première fois que le parti populaire intervenait d’une manière aussi directe dans une question de gouvernement. Le président, au lieu de repousser une démarche à la fois illégale et téméraire, répondit à Danton que l’objet de sa demande serait pris en considération et que le chef suprême de la nation ne s’y opposerait pas. Il lui accorda les honneurs de la séance et lui permit d’assister à la discussion. Comme la plupart de ceux qui accompagnaient Danton étaient tout déguenillés, le marquis de Laqueille voulut les flétrir par un nom emprunté des nudités de la misère, et il les appela des sans-culotte; mais les cordeliers et les jacobins adoptèrent comme un titre d’honneur ce nom donné par le mépris, et l’on sait combien ils le rendirent fameux.
CYGNE.—Le chant du cygne.
«Les anciens ne s’étaient pas contentés de faire du cygne un chantre merveilleux; seul entre tous les oiseaux, qui frémissent à l’aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir. C’était, disaient-ils, près d’expirer et faisant à la vie un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d’une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant funèbre. On entendait ce chant lorsque, au lever de l’aurore, les vents et les flots étaient calmés; on avait même vu des cygnes expirant en musique et chantant leurs hymnes funéraires. Nulle fiction en histoire naturelle, nulle fable chez les anciens n’a été plus célébrée, plus répétée, plus accréditée; elle s’était emparée de l’imagination vive et sensible des Grecs: poëtes, orateurs, philosophes même, l’ont adoptée comme une vérité trop agréable pour vouloir en douter. Il faut bien leur pardonner leurs fables; elles étaient aimables et touchantes; elles valaient bien de tristes, d’arides vérités; c’étaient de doux emblèmes pour les ames sensibles. Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur mort; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans d’un beau génie prêt à s’éteindre, on rappellera avec sentiment cette expression touchante: C’est le chant du cygne.» (Buffon.)