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FABLE.Être la fable du public.

C’est être pour le public un sujet de comédie ou un objet de risée. Les Latins disaient: Esse fabula aliorum, en prenant le mot fabula dans l’acception d’entretien, discours, et peut-être aussi dans celle de pièce de théâtre. Cette locution, dont la nôtre est littéralement traduite, a été employée par Cicéron, par Horace, par Ovide, etc. Racine a fait dire à Achille (Iphigénie, act. II, sc. 7):

Suis-je, sans le savoir, la fable de l’armée?

FÂCHER.Qui se fâche a tort.

On n’a recours aux invectives que quand on manque de preuves: Entre deux controversistes, il y a cent à parier contre un que celui qui aura tort se fâchera. Prométhée dit à Jupiter, dans un dialogue de Lucien: «Tu prends ta foudre au lieu de répondre, donc tu as tort.»

FACE.Face d’homme porte vertu.

On dit aussi: Face d’homme fait vertu.—Ces proverbes signifient que la présence d’un homme sert beaucoup à ses affaires. Ils s’appliquent particulièrement lorsque l’arrivée d’une personne dans une société fait changer de mal en bien les propos qu’on y tenait sur son compte.

FAGOT.Sentir le fagot.

C’est être soupçonné d’hérésie, d’impiété.—Cette façon de parler fait évidemment allusion au supplice du feu qu’on infligeait autrefois aux hérétiques; mais on a eu tort de prétendre qu’elle a été introduite sous le règne de François II, qui institua les chambres ardentes chargées de prononcer un pareil supplice contre les luthériens et les calvinistes. Elle existait déjà sous le règne de François Ier. Il est probable qu’elle remonte au temps des Albigeois, que Simon de Montfort, vicaire du pape Innocent III, livrait aux flammes par centaines; témoin l’exécution qu’il fit faire, en 1210, à Minerbe, où cent cinquante furent consumés sur un horrible bûcher allumé par le fanatisme. On peut même croire qu’elle a une origine plus ancienne encore, en raison de l’analogie qu’elle présente avec la dénomination de sarmentitii, usitée chez les Romains, à ce que nous apprend Tertullien, pour désigner les chrétiens qu’ils faisaient brûler avec des fagots de sarment.

Il y a fagots et fagots.

Ce proverbe, qu’on emploie fréquemment pour signifier qu’il y a de la différence entre des choses de même sorte, ou entre des personnes de même état, a été inventé ou du moins mis en vogue par Molière, qui fait dire à Sganarelle (Médecin malgré lui, act. 1, sc. 6): «Il y a fagots et fagots, mais pour ceux que je fais...»

Conter des fagots.

C’est conter des bagatelles, des choses frivoles ou fausses et sans vraisemblance.—On prétend que la plus ancienne de nos feuilles périodiques, la Gazette de France[43], donna lieu à cette phrase proverbiale presque aussitôt qu’elle parut. Comme elle ne se publiait pas alors par abonnement, des colporteurs étaient chargés de la crier dans les rues: or, il arriva qu’un de ces colporteurs rencontra un jour sur son chemin un marchand de fagots qui s’obstina à marcher à côté de lui; l’un et l’autre se piquèrent d’une risible émulation; ce fut à qui saurait le mieux enfler sa voix pour avertir les acheteurs, et comme leurs cris alternatifs Gazette! Fagots! firent événement pour tout le quartier, on s’égaya sur la réunion fortuite ou calculée de ces deux mots, et l’on prit l’habitude de les employer dans une acception synonymique.

Cette explication peut s’appeler un fagot, car elle repose sur un fait moins ancien que la locution, laquelle est venue tout simplement d’un allusion à la mauvaise foi des marchands de bois, qui comptant les fagots qu’ils vendent de manière à tromper sur la quantité ou sur la qualité. Une phrase de la vieille farce intitulée: La querelle de Gaultier Garguille et de Périne sa femme, ne laisse aucun doute sur ce sujet. «Tu me renvoies de Caïphe à Pilate; tu me contes des fagots pour des cotteretsConter est mis ici pour compter; la différence que l’œil remarque entre ces deux homonymes ne fait rien à la chose; dérivés l’un et l’autre, suivant Nicot, du verbe latin computare, ils étaient autrefois confondus sous le rapport de l’orthographe. Les livres imprimés avant la fin du dix-septième siècle en offrent des preuves multipliées. Le docte M. de Walckenaer cite une édition de Boileau où l’on trouve:

Parmi les Pelletiers ou conte les Corneilles.

Il ajoute que dans la rédaction officielle de l’Entrée du roi et de la reine, le 26 août 1660, on lit en gros caractères: Chambre des Contes.

J’indiquerai, à mon tour, une pièce de Ronsard où conter pour compter revient à chaque couplet:

Si tu peux me conter les fleurs
Du printemps, etc.

Un fait que je garantis, c’est que conter, dans le sens de calculer, énumérer, a été employé plus souvent que compter par les auteurs du seizième siècle et du dix-septième siècle.

Madame de Forgeville demandait un jour à d’Alembert: Quel bien avaient fait à l’humanité les encyclopédistes.—Quel bien? répondit le philosophe; ils ont abattu la forêt des préjugés qui la séparait du chemin de la vérité.—En ce cas, répliqua-t-elle en riant, je ne suis plus surprise s’ils nous ont débité tant de fagots.

FAILLIR.On apprend en faillant.

C’est-à-dire en se trompant. Les erreurs que l’on commet tournent par la suite au profit de l’instruction. L’esprit humain est comme ce géant de la fable qui se relevait plus fort de ses chutes.—Les Espagnols ont ce beau proverbe: Quien estropieça, si no cae, el camino adelanta.

Qui bronche sans tomber accélère ses pas.

FAIM.La faim de Sancerre.

Expression proverbiale dont a fait usage le pseudonyme Orasius Tubero (Lamothe Le Vayer), qui a dit d’un homme affamé: Il avait la faim de Sancerre dans les entrailles (dialogue IV, Des rares et éminentes qualités des ânes de ce temps).

Les calvinistes, assiégés, en 1573, pendant huit mois, dans la ville de Sancerre, par les troupes de Charles IX, que commandait le maréchal de La Châtre, furent réduits à un tel excès de famine, qu’ils mangèrent des cuirs, des parchemins, des herbes vénéneuses et des bêtes immondes de toute espèce. On rapporte même qu’un père et une mère furent surpris dévorant le cadavre de leur propre fille qui était morte de faim.

FAIRE.Fais ce que dois, advienne que pourra.

Cette belle devise, passée en proverbe, respire le plus moral de tous les sentiments, le sentiment du devoir, qui prescrit de faire les bonnes actions sans en espérer de récompense, en s’exposant même à des inconvénients ou à des malheurs. L’homme qui, par respect humain, transige avec un tel sentiment, n’est pas véritablement vertueux. Un ancien s’écrie dans son indignation contre ces gens dont la vertu ne veut se montrer qu’avec l’approbation du vulgaire: Non vis esse justus sine gloriâ: at me Hercule sæpè justus esse debebis cùm infamiâ. Tu ne veux pas être juste sans gloire, mais, par Hercule, tu dois l’être souvent, même avec infamie.

Fais ce que je dois et non ce que je fais.

Ce proverbe, qu’on suppose être la réponse d’un prédicateur auquel on reproche d’avoir une conduite en contradiction avec sa doctrine, a son origine et son explication dans ces paroles de l’évangile selon saint Mathieu (ch. XXIII, v. 2 et 3): Super cathedram Moysi sederunt pharisæi. Omnia ergo quæcumque dixerint vobis servate et facite: secundum opera vero eorum nolite facere; dicunt enim et non faciunt. Les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse: observez donc et faites tout ce qu’ils vous diront, mais ne faites pas ce qu’ils font; car ils disent ce qu’il faut faire, et ne le font pas.

Zénon comparait les hommes qui parlent bien et qui vivent mal à la monnaie d’Alexandrie, qui était belle mais pleine d’alliage.—Montaigne les appelait des dupeurs d’oreille.—D’après un adage ingénieux des saints Pères, ils ressemblent au bluteau qui garde le son et donne la farine: Cribrum pollinarium furfures sibi servat, aliis farinam exhibet.—Nous disons dans le même sens: La cloche appelle à l’église, mais elle n’y entre pas.—Les Anglais disent: The friar preached against stealing when he had pudding in his sleeve. Le moine prêchait contre le vol pendant qu’il avait le boudin dans sa manche.

FAMILIARITÉ.La familiarité engendre le mépris.

Lorsqu’on est familier avec ses inférieurs, on cesse d’en être respecté. Saint Bernard dit: Familiaris dominus fatuum nutrit servum. Un maître familier nourrit un valet impertinent.—Les Italiens disent: Dimestichezza di padrone, capello di matto; familiarité de maître, chapeau de fou, c’est-à-dire signe de folie.

FAMINE.La famine amène la peste.

Un mal est souvent l’avant-coureur ou la cause d’un plus grand mal. Ce proverbe, traduit du latin Famem pestilentia sequitur, fut employé au propre d’une manière bien éloquente par M. de Merainville, évêque de Chartres, qui dit à Louis XV, en lui demandant des secours pour les pauvres de son diocèse dans une grande cherté de grains: Sire, vous vivez dans l’abondance et vous ne connaissez pas la famine; mais la famine amène la peste, et la peste atteint les rois.

FANTAISIE.La fantaisie fait la loi à la raison.

Le mot fantaisie désignait autrefois l’imagination: il désigne aujourd’hui un désir vif et singulier qui tient du caprice, et dans cette dernière acception il ne convient pas moins au proverbe que dans la première. Le désir, comme l’imagination, est un tyran qui fait presque toujours céder la raison.

FARINE.Gens de même farine.

On a prétendu que les comédiens, qui se saupoudraient le visage de farine et qui étaient vus de mauvais œil dans un siècle dévot, à cause de l’excommunication lancée contre eux par l’Église, ont donné lieu à cette expression proverbiale, toujours prise en mauvaise part. Mais il est évident qu’on s’est trompé, puisque cette expression était usitée chez les Latins. On lit dans Sénèque: Omnes hi sunt ejusdem farinæ; ces gens-là sont tous de même farine, c’est-à-dire ils sont tous de même espèce, ils ne valent pas mieux l’un que l’autre.

Réussir mieux en pain qu’en farine.

Réussir mieux à la fin que dans le commencement d’une entreprise, terminer heureusement une affaire qui avait été d’abord mal engagée.

Quand Dieu envoie la farine, le diable enlève le sac.

Vieux proverbe français et italien qu’on emploie en parlant d’une occasion avantageuse dont on n’a pu profiter.—Les Anglais disent: When it rains omelettes, the devil upsets the plates. Quand il pleut des omelettes, le diable enlève les assiettes.

FATRAS.C’est du fatras.

Cette expression, employée pour désigner une mauvaise compilation, un amas confus de pensées et d’expressions inutiles ou incohérentes, fait sans doute allusion à une ancienne pièce de poésie nommée fatras, où un même vers était souvent répété, comme dans l’exemple suivant:

Le prisonnier
Qui n’a argent
Est en danger,
Le prisonnier.
Pendre ou noyer
Le fait l’agent,
Le prisonnier
Qui n’a argent.

On dit aussi quelquefois, dans un sens analogue: C’est de la riqueraque. On appelait autrefois riqueraque une sorte de longue chanson composée de vers de six ou sept syllabes, à rimes croisées, à peu près dans le même genre que le fatras. Pierre Lefèvre, curé de Merai, fait mention de ces deux espèces de poëmes dans son Art de pleine rhétorique.

FÉE.Il ne faut pas courroucer la fée.

C’est-à-dire, il ne faut pas irriter une personne puissante dont le ressentiment est redoutable. Ce proverbe s’emploie aussi dans le même sens que le proverbe Il ne faut pas réveiller le chat qui dort.—La croyance aux fées était autrefois en France une opinion populaire qui n’est pas encore entièrement détruite. On distinguait les fées en bienfaisantes et malfaisantes. La crainte qu’inspiraient ces dernières était extrême, et avait donné lieu à plusieurs pratiques superstitieuses au moyen desquelles on espérait les empêcher de faire du mal. Le Grand d’Aussy (Recueil de fabliaux, tom. I, page 79) raconte qu’à l’abbaye de Poissy, fondée par saint Louis, on célébrait, tous les ans, une messe pour préserver les religieuses du pouvoir des fées.

FEMME.Ce que femme veut, Dieu le veut.

Il n’y a pas moyen de résister à la volonté des femmes: ce qu’elles veulent se fait presque toujours, comme si Dieu le voulait.—Ce proverbe, qui égale l’opiniâtreté du sexe à la puissance divine, a inspiré à La Chaussée ce joli vers:

Ce que veut une femme est écrit dans le ciel.

Les Latins avaient deux adages analogues qu’ils appliquaient aux hommes comme aux femmes: Nobis animus est deus; notre esprit est un dieu pour nous.—Quod volumus sanctum est; ce que nous voulons est saint ou sacré. Le premier est rapporté en grec par Plutarque, qui en attribue l’invention à Menandre; le second est cité par saint Augustin.

Il faut chercher une femme avec les oreilles plutôt qu’avec les yeux.

Il faut considérer la bonne réputation plutôt que la beauté de celle qu’on veut prendre pour épouse. Ne regarder qu’à la beauté dans le choix d’une épouse, c’est vouloir, comme disait la reine Olympias, se marier pour les yeux, ou, suivant l’expression de Corneille, épouser un visage.

Lamothe Levayer dit que le sommeil dans lequel Dieu plongea notre premier père, au moment où il voulut lui donner une compagne, est un avis de nous défier de notre vue et de prendre une femme, les yeux fermés.

La plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a.

C’est-à-dire, lorsqu’une personne fait tout ce qu’elle peut, il ne faut pas en exiger davantage.—Ce proverbe n’est pas juste sous tous les rapports, car une femme donne précisément ce qu’on croit recevoir d’elle, puisque, en ce genre, c’est l’imagination qui fait le prix de ce qu’on reçoit. Les faveurs qu’elle accorde ont plus que leur réalité propre, suivant l’heureuse expression de Montesquieu.

La plus honnête femme est celle dont on parle le moins.

«Les anciens, dit Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre à d’Alembert, avaient en général un très grand respect pour les femmes; mais ils marquaient ce respect en s’abstenant de les exposer au jugement du public, et croyaient honorer leur modestie en se taisant sur leurs autres vertus. Ils avaient pour maxime que le pays où les mœurs étaient les plus pures était celui où l’on parlait le moins des femmes, et que la femme la plus honnête était celle dont on parlait le moins. C’est sur ce principe qu’un Spartiate entendant un étranger faire de magnifiques éloges d’une dame de sa connaissance, l’interrompit en colère: Ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d’une femme de bien? De là venait aussi que, dans leur comédie, les rôles d’amoureuses et de filles à marier ne représentaient jamais que des esclaves ou des filles publiques.»

Quoique nous n’ayons point pour les femmes le même respect que les anciens, nous n’en avons pas moins adopté la maxime proverbiale dont ils se servaient comme d’une espèce de critérium qui leur fesait reconnaître le degré d’estime qu’ils devaient à chacune d’elles. Il y a même dans notre langue une expression vulgaire qui confirme la vérité de cette maxime: c’est l’expression Faire parler de soi; quand elle s’applique à une femme, elle emporte toujours une idée de blâme, tandis qu’elle se prend généralement dans un sens d’éloge quand elle se rapporte à un homme. Cette femme fait parler d’elle est une phrase qui signifie que cette femme donne lieu à de mauvais propos sur son compte par une conduite répréhensible; Cet homme fait parler de lui se dit ordinairement pour exprimer que cet homme se distingue par ses talents ou par ses belles actions.

Prends le premier conseil d’une femme et non le second.

Les femmes jugent mieux d’instinct que de réflexion: elles ont l’esprit primesautier, suivant l’expression de Montaigne; elles savent pénétrer le secret des cœurs et saisir le nœud des intrigues et des affaires avec une merveilleuse sagacité, et les soudains conseils qu’elles donnent sont presque toujours préférables aux résultats d’une lente méditation. C’est pour cela sans doute que les peuples celtiques les regardaient comme des êtres inspirés, leur attribuaient le don des oracles, et leur accordaient une grande influence dans les délibérations politiques.

Les Chinois ont un proverbe tout à fait semblable au nôtre: Les premiers conseils des femmes, disent-ils, sont les meilleurs, et leurs dernières résolutions les plus dangereuses.

Qui de femme honnête est séparé, d’un don divin est privé.

Une femme honnête est vraiment un don divin, et il n’y a pas de plus grand malheur pour un mari que d’en être privé; car il perd avec elle un sage conseil dans ses entreprises, une douce consolation dans ses chagrins, une heureuse assistance dans ses infirmités, une source d’agréments et de joie dans toutes les situations de la vie. Et quel trésor sur la terre pourrait valoir cette fidèle amie, cette tendre bienfaitrice, ou plutôt cette providence de tous les instants? Procul et de ultimis finibus pretium ejus. (Salomon, Prov., c. 31, v. 10.)

Il n’est attention que de vieille femme.

Une jeune femme ne s’occupe guère que d’elle-même. Elle est enivrée de sa beauté au point de croire qu’elle n’a pas besoin d’autre séduction pour régner sur les hommes. Mais il n’en est pas de même d’une femme qui commence à vieillir: elle sent que son empire ne peut plus se maintenir par des charmes qu’elle voit s’altérer chaque jour. Elle sacrifie sa vanité aux intérêts de son cœur; elle s’applique à fixer l’homme qu’elle aime par les attraits de la bonté; elle est toujours aux petits soins pour lui, et il n’y a pas de douces prévenances, de délicates attentions qu’elle ne lui prodigue.

Ce proverbe s’entend aussi de certaines fonctions domestiques confiées aux femmes. Il est reconnu qu’une vieille femme s’en acquitte plus soigneusement qu’une jeune. Par exemple: elle est bien meilleure garde-malade, car elle ne cherche pas autant à prendre ses aises et ne craint pas que la privation de sommeil lui donne un teint pâle avec des yeux battus.

Maison faite et femme à faire.

Il faut acheter une maison toute faite afin de ne pas être exposé aux inconvénients et aux dépenses qu’entraîne la bâtisse; et il faut prendre une jeune femme dont le caractère ne soit pas formé, afin de pouvoir la façonner sans peine à sa manière de vivre.

La femme est toujours femme.

C’est-à-dire toujours faible, toujours légère, toujours inconstante. Varium et mutabile semper femina. (Virg.)

Foi de femme est plume sur l’eau.

Un proverbe des Scandinaves dit: Ne vous fiez point aux paroles de la femme, car son cœur a été fait tel que la roue qui tourne.

Il ne faut pas se fier à femme morte.

Ce proverbe nous est venu des Grecs et des Latins. Diogénien rapporte qu’il a dû son origine à la funeste aventure d’un jeune homme qui, étant allé visiter le tombeau de sa marâtre, fut écrasé par la chute d’une colonne élevée sur ce tombeau.

Si la femme était aussi petite qu’elle est bonne, on lui ferait un habillement complet et une couronne avec une feuille de persil.

Manière originale et comique de classer la bonté de la femme parmi les infiniment petits.

Bonne femme, mauvaise tête:

Bonne mule, mauvaise bête.

Jean Nevizan, professeur de droit à Turin, au commencement du seizième siècle, dit dans son curieux ouvrage intitulé: Sylva nuptialis, la Forêt nuptiale, que Dieu forma dans la femme toutes les parties du corps qui sont douces et aimables, quæ sunt dulcia et amicabilia; mais que pour la tête il ne voulut pas s’en mêler, et qu’il en abandonna la façon au diable: de capite noluit se impedire, sed permissit illud facere dæmoni.

Femme rit quand elle peut, et pleure quand elle veut.

Un autre proverbe dit grossièrement: A tout heure chien pisse et femme pleure.—Ovide prétend que la facilité des larmes chez les femmes est le résultat d’une étude particulière.

Ut flerent oculos erudiere suos.

Une femme ne cèle que ce qu’elle ne sait pas.

C’est-à-dire qu’une femme est incapable de garder un secret. Mais ceci doit s’entendre d’un secret qui lui est confié, et non d’un secret qui lui appartient en propre; car elle cache toujours très bien ce qu’il lui importe personnellement de cacher: par exemple, son indiscrétion ne va jamais jusqu’à révéler son âge.

A qui Dieu veut aider sa femme lui meurt.

On dit aussi: A qui perd sa femme et un denier, c’est grand dommage de l’argent. Ces deux proverbes, usités chez nos aïeux, démentent formellement la réputation de galanterie qu’on a voulu leur faire.

Ce n’est rien; c’est une femme qui se noie.

Mauvaise plaisanterie de quelque Sganarelle. Celui de Molière en fait une de la même espèce. Lorsque la suivante de Célie l’appelle en s’écriant: Ma maîtresse se meurt, il lui répond:

Quoi! n’est-ce que cela?
Je croyais tout perdu de crier de la sorte.

Un proverbe espagnol venge le beau sexe de l’injustice du nôtre; une femme y dit: Ce n’est rien; c’est mon mari que l’on tue.

Je partage le sentiment exprimé par La Fontaine dans ces vers du début de sa fable intitulée La femme qui se noie:

Je ne suis pas de ceux qui disent: Ce n’est rien;

C’est une femme qui se noie.

Je dis que c’est beaucoup, et ce sexe vaut bien
Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie.

Il est permis de battre sa femme, mais il ne faut pas l’assommer.

Ce proverbe a été originairement une formule de droit. Plusieurs anciennes chartes de bourgeoisie autorisaient les maris, en certaines provinces, à battre leurs femmes, même jusqu’à effusion de sang, pourvu que ce ne fût point avec un fer émoulu, et qu’il n’y eût point de membre fracturé. Les habitants de Villefranche en Beaujolais jouissaient d’un pareil privilége qui leur avait été concédé par Humbert IV, sire de Beaujeu, fondateur de leur ville. Quelques chroniques assurent que le motif d’une telle concession fut l’espérance où était ce seigneur d’attirer un plus grand nombre d’habitants, espérance qui fut promptement réalisée.

On trouve dans l’Art d’aimer, poëme d’un trouvère, le passage suivant: «Garde-toi de frapper ta dame et de la battre. Songe que vous n’êtes point unis par le mariage, et que, si quelque chose en elle te déplaît, tu peux la quitter.»

La Chronique bordelaise, année 1314, rapporte ce fait singulier: A Bordeaux, un mari accusé d’avoir tué sa femme comparut devant les juges, et dit pour toute défense: Je suis bien fâché d’avoir tué ma femme; mais c’est sa faute, car elle m’avait grandement irrité. Les juges ne lui en demandèrent pas davantage, et ils le laissèrent se retirer tranquillement, parce que la loi, en pareil cas, n’exigeait du coupable qu’un témoignage de repentir.

Un de ces vieux almanachs qui indiquaient à nos bons aïeux les actions qu’ils devaient faire jour par jour donne, en plusieurs endroits, l’avertissement que voici: Bon battre sa femme en hui.

Cette odieuse coutume, qui se maintint légalement en France, suivant Fournel, jusqu’au règne de François Ier, paraît avoir été fort répandue dans le treizième siècle; mais elle remonte à une époque plus reculée. Le chapitre 131 des lois anglo-normandes porte que le mari est tenu de châtier sa femme comme un enfant, si elle lui fait infidilité pour son voisin. Si deliquerit vicino suo, tenetur eam castigare quasi puerum. Un article du concile tenu à Tolède l’an 400 dit: Si la femme d’un clerc a péché, le clerc peut la lier dans sa maison, la faire jeûner et la châtier, sans attenter à sa vie, et il ne doit pas manger avec elle jusqu’à ce qu’elle ait fait pénitence.

Comment des ministres de la religion chrétienne, qui a tant fait pour l’émancipation et la dignité des femmes, ont-ils pu concevoir la pensée de les soumettre à une pénalité si brutale et si dégradante! Ils auraient dû être conduits par l’esprit de cette religion, où tout est amour et charité, à proclamer le principe de la loi indienne qui dit dans une formule pleine de délicatesse et de poésie: «Ne frappe pas une femme, eût-elle commis cent fautes, pas même avec une fleur.»

Remarquons, du reste, que le droit de battre n’a pas toujours appartenu aux maris exclusivement. La dame noble qui avait épousé un roturier pouvait lui infliger la correction avec des verges, toutes les fois qu’elle jugeait cela convenable. (Voyez la fin de l’article: Porter la culotte.)

Jean Belet, dans son Explication de l’office divin, parle d’un singulier usage de son temps: La femme, dit-il, bat son mari la troisième fête de Pâques, et le mari bat sa femme le lendemain: ce qu’ils font pour marquer qu’ils se doivent la correction l’un à l’autre et empêcher qu’ils ne se demandent, en ce saint temps, le devoir conjugal[44].

Qui femme a, noise a.

Saint Jérôme dit: Qui non litigat cœlebs est, celui qui n’a point de dispute est dans le célibat, ce qui paraît avoir été un proverbe de son temps, inventé probablement par quelque moine. Ainsi il est décidé par l’autorité même d’un père de l’Église que les querelles sont inséparables de l’état de mariage. Mais est-ce avec raison que le tort de ces querelles est imputé aux femmes seule? Consultez ces dames; elles répondront toutes qu’il appartient en entier aux maris, qui ont voulu les charger des reproches qu’ils méritent eux-mêmes. Après cela, tâchez de résoudre, si vous le pouvez, une question qui divise le genre humain en deux opinions si tranchées. Le plus sage est de croire que ces opinions sont également fondées. Il est plus facile, dit très bien Montaigne, d’accuser un sexe que d’excuser l’autre.

Temps pommelé et femme fardée
Ne sont pas de longue durée.

Le temps est pommelé lorsqu’il y a des couches de ces petits nuages qui ressemblent à des flocons de laine et qui sont appelés, en quelques endroits, les éponges du ciel, par une métaphore assez heureuse. Ce signe paraît-il quand il fait beau, c’est une preuve que les vapeurs se condensent; se montre-t-il quand il fait mauvais, c’est une preuve qu’elles se divisent; et dans les deux cas il indique un changement prochain dans l’état de l’atmosphère.—Le fard est un cosmétique pernicieux à la peau: les femmes qui en font usage sont flétries bien promptement, et c’est là tout ce qu’elles gagnent à vouloir mettre sur leur visage plus que Dieu n’y a mis, comme dit le troubadour Pierre de Résignac.

Il faut toujours que la femme commande.

Le désir le plus vif et l’étude la plus constante des femmes, de mère en fille, depuis que le monde existe, c’est, dit-on, de dominer. Elles ont pour y parvenir une tactique merveilleuse qui ne se trouve presque jamais en défaut. Les hommes ne savent pas y résister. Ce n’est qu’en apparence qu’ils sont les maîtres, et le droit du plus fort, dont ils se glorifient, n’est rien en comparaison du droit du plus fin, dont elles ne se vantent pas.

Un vieux Minnesinger, dans un accès de gynécomanie poétique, a cherché à montrer par une allégorie singulière que la femme est réellement la maîtresse: il l’a représentée assise sur un trône superbe, avec douze étoiles pour couronne, et la tête de l’homme pour marche-pied.

On a prétendu à tort que, dans l’antiquité, le beau sexe fut généralement réduit à une espèce de servage. Cet état, inconciliable avec le caractère dont il est doué, n’a pu exister que par exception, et chez un petit nombre de peuples. Il ne serait pas difficile de prouver que la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont été plus en usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans les siècles postérieurs. Voici quelques faits historiques assez curieux à l’appui de cette assertion. Sémiramis fit une loi réputée longtemps inviolable qui attribuait aux femmes l’autorité sur les hommes. La législation des Sarmates prescrivit qu’en toutes choses, dans les familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement des femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de la sienne: il s’y engageait formellement par une clause indispensable exigée dans tous les contrats de mariage. A Carras, en Assyrie, il y avait un temple dédié à la lune où l’on n’admettait que ceux qui fesaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs épouses, et l’on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne cessaient d’y affluer.

Femme qui prend, se vend;—Femme qui donne, s’abandonne.

Ce proverbe, qu’on divise quelquefois en deux, n’a une juste application qu’en matière galante. C’est une sentence émanée des anciennes cours d’amour.

Des femmes et des chevaux, il n’y en a point sans défauts.

La perfection n’appartient à aucun être sur la terre, et sans doute il n’en faut pas chercher le modèle chez les femmes. Mais les hommes sont-ils donc moins imparfaits qu’elles? La vérité est que les femmes ont plus de petits défauts, et les hommes plus de vices achevés.

Que les femmes fassent les femmes et non les capitaines.

Ce n’est point un ridicule imaginaire que signale ce proverbe. Les dames françaises, à diverses époques, affichèrent réellement des prétentions militaires, non-seulement dans leurs discours, mais dans leurs actions, comme si elles n’avaient pas eu de passe-temps plus agréable que d’imiter les Marphises et les Bradamantes; et plusieurs histoires, notamment les Antiquités de Paris, par Sauval, an 1457, parlent des capitainesses investies du commandement de certaines places fortes. Cette manie, à laquelle contribua sans doute beaucoup la lecture des romans chevaleresques, prit un nouveau développement dans le seizième siècle, lorsque l’imprimerie eut multiplié les exemplaires de plusieurs de ces livres, par les soins de François Ier, qui les jugeait propres à favoriser le projet qu’il avait de faire revivre l’ancienne chevalerie dans une nouvelle chevalerie de sa façon. Les sallons devinrent alors des espèces d’écoles d’amour et de guerre, où les dames se montraient jalouses de donner des leçons dans les deux arts. Elles tenaient en honneur d’exercer en public une sorte d’empire sur leurs amants; elles les engageaient dans telle ou telle faction de l’époque, et les envoyaient, parés d’écharpes et de faveurs, remplir le rôle qu’elles leur avaient assigné. Souvent même elles leur fesaient la conduite, et traversaient la ville à cheval, caracolant à côté d’eux, ou montées en croupe avec eux.

Les femmes sont trop douces, il faut les saler.

Cette ironie proverbiale, qui s’entend sans commentaire, fait allusion à l’ancienne farce des Femmes salées, dont il est parlé dans l’Histoire du Théâtre français. Voici la piquante analyse que M. A.-A. Monteil a donnée de cette pièce curieuse imprimée à Rouen, chez Abr. Cousturier, en 1558.—«Des maris sont venus se plaindre que leur ménage sans cesse paisible était sans cesse monotone, que leurs femmes étaient trop douces. L’un d’eux a proposé de les faire saler. Aussitôt voilà un compère qui se présente, qui se charge de les bien saler: on lui livre les femmes; et le parterre et les loges de rire. Les femmes, quelques instants après, reviennent toutes salées, et leur sel mordant et piquant se portant au bout de la langue, elles accablent d’injures leurs maris; et le parterre et les loges de rire. Les maris veulent alors faire dessaler leurs femmes: le compère déclare qu’il ne le peut; et le parterre et les loges de rire davantage. Enfin la pièce si plaisamment nouée est encore plus plaisamment dénouée, car les maris, qui sont des maris parisiens, c’est-à-dire des maris de la meilleure espèce, qu’on devrait semer partout, particulièrement dans le Nouveau-Monde, au lieu de dessaler, comme en province, leurs femmes avec un bâton, se résignent à prendre patience; et le parterre et les loges de rire encore davantage, de ne pouvoir plus applaudir, de ne cesser de se tenir les côtés de rire.»

Trois femmes font un marché.

C’est-à-dire qu’elles échangent autant de paroles qu’il s’en échange dans un marché. Le proverbe italien associe une oie aux trois femmes: Tre donne e una oca fan un mercato.—On trouve dans le recueil de Gabriel Meurier: Deux femmes font un plaid, trois un grand caquet, quatre un plein marché.—Les Auvergnats disent: Les femmes sont faites de langue, comme les renards de queue.

La langue des femmes est leur épée, et elles ne la laissent pas rouiller.

Proverbe que nous avons reçu des Chinois, qui, du reste, ne se bornent pas à une telle plaisanterie sur l’intempérance de la langue féminine; car un de leurs livres classiques met le babil fatigant au nombre des sept causes de divorce que les épouses ont à craindre.

Les Allemands ont fait une variante grossière à ce proverbe. Ils disent: Die Weiber fuhren das Schwert im Maule, darum muss man sie auf die Scheide schlagen. Les femmes portent l’épée dans la bouche, c’est pourquoi il faut les frapper sur la gaine.

Ils disent encore: Einer todten Frau der muss man die Zunge besonders todt schlagen. A femme trépassée, il faut tuer la langue en particulier.

D’après un proverbe du moyen âge, la langue des femmes est tellement vivace, que l’amputation même n’en peut arrêter le caquet: Lingua mulieris ne quidem excisa silet. L’idée de ce proverbe, que saint Grégoire de Nazianze a rappelé dans la première de ses épîtres, paraît avoir été suggérée par une plaisanterie d’Ovide, qui raconte que la langue d’une femme ayant été arrachée de son palais, s’agitait parterre en parlant toujours. Étrange pouvoir de l’habitude!

La rage du babil est-elle donc si forte
Qu’elle doive survivre en une langue morte!

Un auteur facétieux a prétendu que la langue, chez les femmes, n’est pas l’unique instrument des paroles, et que les bonnes commères ne resteraient pas muettes quand même elles seraient privées de cet instrument. Il cite à l’appui de son assertion l’exemple d’une jeune fille portugaise qui, étant née sans langue, jasait du matin au soir; ce qui donna lieu au distique suivant:

Non mirum elinguis mulier quod multa loquatur:
Mirum eum linguâ quod taceat mulier.

Il se peut que sans langue une femme caquette,
Mais non qu’en ayant une elle reste muette.

FESSE-MATHIEU.C’est un fesse-mathieu.

C’est un avare, un usurier.—Le Duchat pense que cette dénomination est venue par corruption de feste-Mathieu, c’est-à-dire fête-Mathieu, parce que saint Mathieu, qui était publicain, ou, suivant l’expression de l’Évangile, sedebat in telonio, est fêté par les collecteurs, les financiers et les prêteurs à intérêt, auxquels il a été donné pour patron. Le même motif, ajoute cet auteur, a fait dire, Enrichir saint Mathieu, pour signifier, faire gagner les usuriers, comme on le voit dans ces deux vers de Joachim du Bellay:

Et puis mettre tout en gage
Pour enrichir saint Mathieu.

On trouve, dans le Glossaire de la langue romane, le terme de fesse-maille dans le sens de vilain, avare. Le peuple désigne par celui de fesse-pinte un intrépide buveur, un ivrogne; ce qui s’explique très bien de la même manière que fesse-mathieu.

Quelques étymologistes prétendent que fesse-mathieu est une abréviation corrompue de, il fait le Mathieu, ou il fait comme saint Mathieu; quelques autres veulent qu’il soit venu de face à Mathieu, face ou mine d’usurier. Mais l’opinion de Le Duchat me semble préférable à toutes les autres.

FER.Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.

Il faut poursuivre une affaire quand elle est en bon train, quand l’heureuse tournure qu’elle a prise en favorise le succès, comme il faut battre le fer quand son incandescence le rend malléable. Ce proverbe est littéralement traduit d’un proverbe latin que Sénèque a employé dans son Apocoloquintose: Oportet ferrum tundere, dum rubet.

FÊTE.Il n’y a point de fête sans lendemain.

Proverbe qu’on emploie lorsque, après s’être diverti un jour, on propose de se divertir encore le jour suivant. Il est fondé sur l’usage de donner suite, le lendemain, aux réjouissances gastronomiques de la veille. Nos bons aïeux, fort adonnés à la bonne chère, aimaient beaucoup cette manière de festiner en deux journées. Les Romains avaient le même goût, et ils fesaient suivre chaque repas de noces d’un second repas, qu’ils appelaient repotia, du verbe repotare, parce qu’ils y achevaient de boire les amphores entamées dans le premier.

Il ne faut pas chômer les fêtes avant qu’elles soient venues.

C’est-à-dire, il ne faut pas se réjouir d’avance. Une joie prématurée peut être frustrée dans son attente; elle n’est bien souvent que le prélude de la douleur.

Tel qui rit vendredi dimanche pleurera.

Le proverbe s’emploie aussi pour signifier qu’il ne faut pas s’affliger avant le temps. Gros-Réné dit à Éraste, dans le Dépit amoureux (acte I, sc. 1):

Pourquoi subtiliser et faire le capable
A chercher des raisons pour être misérable?
Sur des soupçons en l’air je m’irais alarmer!
Laissons venir la fête avant de la chômer.

Aux bonnes fêtes les bons coups.

C’est aux bonnes fêtes que se commettent les mauvaises actions et qu’arrivent les plus grands désordres. La principale cause en est dans l’inoccupation de la populace qui, ces jours-là, fréquente plus les cabarets que les églises, parait en foule dans les rues et sur les places publiques, et se livre à ses passions avec moins de retenue, comme si elle y était enhardie en se voyant si nombreuse.

FÉTU.Cela ne vaut pas un fétu.

C’est-à-dire un brin de paille. Expression usitée en parlant d’une chose dont on ne fait pas le moindre cas.—Les Grecs disaient de même: Όυδὲ γρὐ; et les Latins: Ne festuca quidem.

C’est un cogne-fétu.

On dit aussi: Il ressemble à cogne-fétu; il se tue et ne fait rien. «Un cogne-fétu, suivant Le Duchat, est proprement un homme qui se tuerait à vouloir enfoncer un fétu entre deux briques, en l’aiguisant aussi souvent qu’il s’épointerait.» Les Grecs et les Romains donnaient le nom de Callipide à cette espèce de gens qui, tout en ayant l’air de faire beaucoup, ne font absolument rien. Suétone nous apprend que Tibère fut appelé ainsi parce que, après avoir fait de grands préparatifs de voyage, plusieurs années de suite, pour aller visiter les principales villes de son empire, il ne sortait pas de Rome ou des environs.—Callipide était un histrion dont le talent consistait à se mouvoir avec une rapidité extraordinaire sans changer de place. La tradition de ce rôle de planipède s’est conservée dans une farce italienne où l’on voit Arlequin, représentant le plus agile des coureurs, prendre un élan qui semble devoir le porter au delà du théâtre et qui ne le fait pas avancer d’une semelle, ses pieds étant sans cesse ramenés dans les traces qu’ils viennent de quitter.

FEU.Il faut faire feu qui dure.

Il faut vivre d’économie et ne pas dépenser son bien tout à la fois. C’est une variante de la maxime de Pythagore: Ne mets pas au feu le fagot entier.

Il ne faut pas attiser le feu avec l’épée.

Autre maxime symbolique de Pythagore, pour signifier qu’il ne faut pas irriter une personne courroucée. Nous disons dans le même sens: Il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu.

Faire du feu violet, ou Faire feu violet.

Faire quelque chose qui a d’abord de la vivacité, de l’éclat, mais qui se dément bientôt. C’est une métaphore empruntée, suivant Le Duchat, du feu d’artifice violet.

Les Provençaux disent dans le même sens: Aco soun d’Espagnaous, ce sont des Espagnols; et par Espagnols ils entendent les étincelles qui jaillissent du feu en pétillant et qui s’éteignent à l’instant même. Cette dénomination est venue de ce que les soldats de Charles-Quint, après avoir fait des progrès très rapides lors de leur irruption en Provence, échouèrent tout à coup devant Marseille, et furent obligés de s’enfuir précipitamment. En Poitou, les étincelles sont désignées par le nom de Bretons. J’ignore si c’est pour une raison semblable à celle que je viens de rapporter, ou parce que les Bretons avaient des habits rouges.

Nos patois sont pleins d’allusions de la même espèce.

Mettre le feu sous le ventre à quelqu’un.

L’irriter, l’aigrir, le mettre en colère.—Métaphore prise de certains animaux qu’on excite au combat en leur mettant du feu sous le ventre. C’est le moyen que les Indiens emploient pour faire battre deux éléphants. En Espagne et en France, on anime la fureur des taureaux dans l’arène avec des pétards.

J’en mettrais la main au feu.

Formule d’affirmation métaphorique dont le sens et l’origine se rattachent à l’épreuve ou jugement de Dieu par le feu, qu’on employait au moyen âge pour constater la vérité d’un fait dans les cas douteux. L’accusé était obligé de saisir avec la main droite une barre de fer bénit qu’il devait porter à une distance de neuf à douze pas, ou bien de plonger cette main dans un gantelet de fer également bénit qui sortait de la fournaise. La main était ensuite enveloppée d’un linge sur lequel les juges apposaient leurs sceaux; et s’il n’y avait pas de trace de brûlure lorsqu’on levait l’appareil, trois jours après, c’était une preuve d’innocence. Cette ordalie, qui a existé chez presque tous les peuples, fut peut-être imaginée dans l’Inde où son antiquité remonte au règne des dieux. Sitah, épouse de Ram (sixième incarnation de Wishnou), y fut soumise. Elle monta sur un fer rouge pour se purger des soupçons injurieux de son époux. Le pied de Sitah, disent les historiens, était enveloppé dans l’innocence, et la chaleur dévorante fut pour elle un lit de roses. Les Grecs, à une époque très reculée, usèrent aussi du même moyen de se disculper d’une accusation. Dans l’Antigone de Sophocle (v. 264), les Thébains, soupçonnés d’avoir favorisé l’enlèvement du corps de Polynice, s’écrient: «Nous étions prêts à manier le fer brûlant, à marcher à travers les flammes et à prendre les dieux à témoin que nous ne sommes point coupables de cette action, et que nous n’avons point été de complicité avec celui qui l’a méditée ou qui l’a faite.»

Dans un Voyage en Lybie, imprimé à Paris, en 1643, dont l’auteur est Claude Jeannequin, sieur de Rochefort, né à Châlons-sur-Marne, on lit qu’au Sénégal un homme accusé de vol ou d’assassinat est obligé de toucher trois fois un fer rouge avec sa langue, et qu’il est déclaré innocent lorsqu’il sort de cette épreuve sans que la langue ait été endommagée par le contact.

La Relation des derniers voyages de Burckard dans le Levant nous apprend que la même chose se pratique encore aujourd’hui chez les Arabes bedouins. Dans chacune des principales tribus des Anézés, il y a un juge suprême appelé Mebasscha, au tribunal duquel ressortissent toutes les causes d’une solution difficile. Si ses efforts pour concilier les parties restent sans succès, il ordonne qu’on allume du feu devant lui, il y fait rougir une de ces grandes cuillers de fer dont les Arabes se servent pour faire brûler le café, il la retire, en lèche l’extrémité supérieure des deux côtés, la remet ensuite dans le brasier, commande à l’accusé de se laver d’abord la bouche avec de l’eau, et puis de lécher, comme lui-même l’a fait, le beschaa (c’est le nom donné au fer rouge). Si l’accusé n’a pas la langue brûlée, il gagne sa cause; dans le cas contraire, il la perd. Du reste, ce n’est pas au protecteur tout-puissant de l’innocence que les Arabes attribuent le succès de celui qui échappe à cette dangereuse épreuve; c’est au diable qu’ils en font honneur, et ils citent tel individu qui par la grâce du diable a léché vingt fois le beschaa sans en éprouver aucun mal.

Dans la Dalmatie, on trouve aussi de rusés fripons qui bravent impunément le contact du fer rouge et de l’eau bouillante dont la superstition admet encore l’usage en ce pays. Ils ont pour cela, sans doute, le même secret que les jongleurs dits incombustibles. Selon toutes les probabilités, un pareil secret dut être connu dans l’antiquité; plusieurs faits historiques attestent qu’il le fut dans le moyen âge, entre autres, celui de l’épouse de l’empereur Henri II, la princesse Kunégonde, qui marcha sur des socs rougis au feu, et n’en souffrit pas la moindre atteinte. Une ordalie si contraire à la raison ne se serait pas maintenue peut-être pendant tant de siècles si quelques thaumaturges, en possession des moyens de s’y exposer sans danger, n’en eussent fait l’objet de leur industrie clandestine. C’est par le savoir-faire de certains hommes influents plutôt que par l’ignorance du peuple que les abus se sont perpétués de tout temps.

FÈVE.C’est le roi de la fève.

Au propre, c’est celui à qui est échue la fève du gâteau qu’on partage dans les familles, la veille ou le jour de la fête de l’Épiphanie. Au figuré, c’est un chef sans autorité. La cérémonie du roi de la fève paraît être dérivée des repas des saturnales, où les convives se partageaient, dit-on, un gâteau, tiraient au sort la royauté du festin, et saluaient celui qui en était investi en criant: Phœbe domine, comme on crie aujourd’hui: Le roi boit. Cette espèce d’invocation à Phébus passa même chez les chrétiens, et elle fut en usage dans toute la France jusqu’au dix-septième siècle. On plaçait sous la table un enfant représentant le dieu des augures, quand on procédait à la distribution du gâteau, afin qu’il nommât tour à tour les personnes qui devaient en recevoir leur part, et, chaque fois qu’on le consultait, on lui disait Phœbe, comme si l’on eût interrogé le dieu lui-même. De là les expressions phœbissare et phœbe facere, usitées en basse latinité pour signifier ce que nous appelons maintenant tirer la fève. De là aussi la dénomination de Roi de la fève, qui n’est qu’une altération des mots Phœbe domine; et ce qui confirme une telle étymologie, c’est qu’autrefois on mettait un denier dans le gâteau et non une fève.

Observons que celui qui était nommé roi du festin de cette manière purgeait ordinairement le paganisme de son élection par un acte de christianisme. Il traçait des croix avec de la craie bénite sur la table et sur les murs de la salle à manger, et l’on attribuait à ces croix une vertu souveraine contre les démons, les spectres et les sorciers, comme le disent les vers suivants de Naogeorgus Hospinian:

Qui cretâ acceptâ crucibus laquearia pingit
Omnia: vis ingens illis et magna potestas
Dæmonas adversum, lemuresque artesque magorum.

Vers le milieu du siècle dernier, on fesait à Paris, pour la fête des rois, un si grand nombre de gâteaux, qu’on y employait cent muids de farine. Cette particularité est consignée dans le dispositif d’un arrêt du parlement par lequel l’usage de ces gâteaux fut défendu pendant le terrible débordement de la Seine qui eut lieu, en 1740, depuis le 7 décembre jusqu’au 18 février. La raison de la défense était la crainte qu’on avait de manquer de pain, malgré les magasins de blé dont la ville était remplie.

Les fèves fleurissent.

Florent fabæ. Dicton dont on se sert lorsqu’on veut taxer d’extravagance les discours ou les actes d’une personne, parce qu’on pense vulgairement que l’odeur exhalée par la fleur des fèves affecte les cerveaux faibles, et détermine la folie. Mais cette opinion, qu’on fait remonter aux enseignements de Pythagore, et qu’on appuie de l’autorité de Pline le naturaliste, est tout à fait déraisonnable. Si Pythagore a recommandé de s’abstenir de fèves, ce n’a point été parce qu’il les jugeait propres à causer une aliénation mentale; et si Pline a observé (liv. XXIV, ch. 17) que la folie ne se guérit jamais si bien qu’elle ne se manifeste encore par quelques retours, à l’époque de la floraison des fèves, ce n’a point été non plus pour établir entre ces plantes et cette maladie la relation d’une cause à un effet: il a voulu simplement proportionner ses observations à l’esprit de la multitude habituée à distinguer les diverses parties de l’année par la succession des phénomènes de la végétation. Le fait ne tient pas à la nature des plantes, mais à la révolution de l’année qui ramène souvent avec le printemps des accès périodiques d’affections cérébrales.

Cum faba florescit stultorum copia crescit.

En avoir pour sa mine de fèves.

Porter la peine de sa témérité, de son imprudence. C’est comme si l’on disait, en avoir pour ses folies, parce que les fèves sont le symbole de la folie. Les Grecs, pour désigner un homme dont la folie était insupportable, le nommaient mangeur de fèves. La même dénomination existe dans le patois du département de l’Aveyron, où l’on appelle macho-fabos, mache-fèves, celui qui fait preuve d’imbécillité ou d’extravagance.

Il n’est pas fou, dit un vieux proverbe, mais il tient un peu de la fève. Ce qui signifie: il n’est pas fou, mais il a tout ce qu’il faut pour l’être.

Dans le Festin de Pierre par Molière (act. II, sc. 1), le paysan Pierrot dit à Charlotte: «Oh! parguienne! sans vous, il en avait pour sa maine de fèvesMaine est-il ici une altération du vieux mot mainée (poignée), comme le prétendent plusieurs commentateurs, ou bien du mot mine, mesure de capacité dont il est question dans l’expression proverbiale? Il me semble que Molière, en mettant cette expression dans la bouche d’un paysan, a voulu simplement traduire mine en jargon. Du reste maine et mine sont égaux pour le sens général.

FIACRE.Cela n’empêche pas son fiacre d’aller.

Un cocher de fiacre avait été cité devant le parlement de Paris. Comme il ne parut pas assez coupable pour mériter une condamnation, la cour se contenta de lui dire qu’elle le blâmait; et notre homme, s’imaginant que ce blâme équivalait à une défense expresse de continuer son métier, se mit à gémir de la rigueur d’un jugement qui lui ôtait son gagne-pain; mais, averti de sa méprise, il passa subitement de la tristesse à la joie, et s’écria: Je vous demande bien pardon, messieurs les juges; blâmez-moi tant que vous voudrez, puisque cela n’empêche pas mon fiacre d’aller. Ces paroles firent rire, et devinrent d’un usage proverbial en parlant des gens qui vont toujours leur train, quoi qu’on dise d’eux.

FIDELIUM.Passer les choses par un fidelium.

C’est ne remplir ses obligations qu’en gros, ne s’acquitter de ce qu’on doit faire que d’une manière incomplète et nonchalante.

Suivant E. Pasquier (Recherches, liv. VIII, ch. 33), cette façon de parler fait allusion à la négligence de certains prêtres qui se bornent à dire une messe générale pour le repos de l’âme de plusieurs trépassés à chacun desquels ils devraient consacrer une messe particulière, et qui croient être quittes envers eux en les comprenant tous nominativement dans le fidelium, dernière oraison de l’office des morts.

On lit dans la satyre Menippée: «Les autres villes n’eussent pas brûlé du feu de la rébellion, si leurs députés eussent passé par le même fidelium,» c’est-à-dire si leurs députés eussent été traités de la même manière, eussent été enveloppés dans la même condamnation. Tel est le sens relatif qu’il faut donner ici à l’expression proverbiale.

FIER.Fier comme Artaban.

Cette comparaison proverbiale, qu’on applique à une personne ridicule par l’exagération de sa fierté, date seulement du dix-septième siècle, et elle fait allusion au caractère orgueilleux d’Artaban, personnage d’un roman de la Calprenède, qui obtint alors une grande vogue. C’est à tort qu’on l’a rapportée à une époque antérieure, en la fondant sur le trait historique du roi des Parthes, Artaban IV, qui jura de poursuivre la guerre contre Rome jusqu’à ce que le dernier Romain ou le dernier Parthe eût péri, et qui, dans l’ivresse d’un succès, prit le double diadème avec le titre de grand roi.

Fier comme un pou.

Cette comparaison méprisante est une abréviation de cette autre, aujourd’hui inusitée: Fier comme un pou sur son fumier. Le mot pou y figure comme synonyme de coq. Voici un passage de la vie de saint Hilaire où il a la même signification. «Quand Hilaires fu entrez ou concile, le pape li dist: Tu es Hilaires li gauz; et Hylaires li respondist: Je ne suis pas galz, c’est-à-dire pous, mais je suis de France, et ne suis mie nez de geline.» (Vita ss. mss. ex cod. 28, s. Vict. Paris, fol. 28, vº, col. 1.)

Fier comme un pou, se dit d’un homme qui se glorifie dans sa turpitude. C’est ainsi qu’on dit encore: Gallus cantat in suo sterquilinio; proverbe du moyen âge qui fut peut-être présent à l’esprit de Napoléon lorsque, voulant adopter l’aigle pour enseigne impériale, il répondit à ceux qui lui conseillaient de prendre le coq gaulois: Non, non; c’est un oiseau qui chante sur le fumier.

Fier comme un pou sur une gale.

Dans cette comparaison, à laquelle peut avoir donné lieu la précédente encore plus ancienne, Fier comme un pou sur son fumier, le mot pou ne désigne plus le coq, mais l’insecte qui s’engendre de la malpropreté. On trouve dans Le pédant joué de Cyrano de Bergerac (act. II, sc. 2), Se carrer comme un pou sur une rogne.

FIERABRAS.

Les grammairiens pensent que le nom de fierabras a été formé par altération de la phrase il fiert à bras, dans laquelle fiert est la troisième personne du présent indicatif du verbe férir, frapper; et en conséquence de cette opinion, ils posent en règle qu’il doit présenter dans sa contexture graphique les trois éléments dont il se compose, liés l’un à l’autre par des traits d’union, de la manière suivante: fier-à-bras. Mais une telle étymologie et une telle orthographe, quoique adoptées par l’Académie, ne sauraient prévaloir raisonnablement, car elles ne sont fondées que sur une hypothèse qu’aucun fait ne vient justifier. C’est ce que je puis démontrer sans peine en traçant l’histoire et la généalogie de fierabras, qui sont assez curieuses. Fierabras a dû sa première origine à la combinaison de l’adjectif et du substantif latin ferrea brachia, bras de fer, dont voici les transformations successives. De ferrea brachia la latinité corrompue fit ferrebracchia, mot cité dans le Glossaire de Ducange, et employé dans nos plus anciennes chroniques pour désigner des guerriers forts et vaillants, parmi lesquels je citerai Baudouin, comte de Flandre, sous le règne de Charles-le-Chauve, Guillaume, fils de Tancrède de Hauteville et frère de Robert Guiscard, et Guillaume IV, comte de Poitou. A ferrebracchia la langue romane substitua ferabras, qui, dans l’épopée chevaleresque du cycle de Charlemagne, devint le nom d’un géant sarrasin, héros d’un poëme dont il n’est resté qu’une seule copie qu’on a imprimée à Berlin, il y a quelques années. Ferabras fut enfin remplacé par fierabras, qui, dans le livre des Douze pairs, se trouve appliqué au même géant sarrasin, et dans le manuscrit en vers des Miracles de la Vierge, est une dénomination du diable. Fera dans ferabras et fiera dans fierabras sont des adjectifs qui ont été conservés dans quelques patois méridionaux où l’on appelle une fourche de fer fourca fera et fource fiera, expression que La Fontaine a reproduite dans sa fable intitulée Le loup, la mère et l’enfant.

Un chien de cour l’arrête; épieux et fourches fières

L’ajustent de toutes manières.

Tous ces faits établissent, ce me semble, d’une manière incontestable que les grammairiens ont erré complétement lorsqu’ils ont prétendu que fierabras était formé de trois mots, et qu’il devait s’écrire en trois mots. Mais, dira-t-on, quelle est l’orthographe qu’il convient de lui donner?—Je réponds, celle qu’ont adoptée les anciens auteurs, qui ont tous mis fierabras en un seul mot, et je ne crains pas d’ajouter que si la question cesse d’être envisagée sous un point de vue particulier pour être généralisée, c’est-à-dire pour s’appliquer aux noms composés qui sont de la même espèce, elle doit être résolue de la même manière. Ce serait mettre une sorte de contradiction entre les signes et les choses signifiées que de figurer séparément les mots, au lieu de les confondre dans un même tout syllabique, lorsque ces mots dépouillent leur acception individuelle pour former un nom général dont le sens doit frapper l’esprit d’une manière indivisible, comme fierabras, où il n’est plus question de l’idée de l’adjectif, ni celle du substantif, mais d’une troisième idée qui fait oublier les deux autres, quoiqu’elle résulte de leur combinaison.

FIÈVRE.La fièvre de Saint-Vallier.

Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, père de la célèbre Diane de Poitiers, ayant été arrêté après la fuite du connétable de Bourbon, dont il était le parent et l’ami, fut condamné à être décapité, en place de Grève, par arrêt du 24 janvier 1524, comme complice de ce prince et criminel de lèse-majesté. Mais il fut préservé du supplice par des lettres de rémission arrivées au moment même où il allait se baisser pour recevoir le coup de la hache du bourreau[45]. Presque tous les historiens rapportent que la terreur qui le frappa, quand on lui lut son arrêt de mort, fit blanchir ses cheveux en quelques heures, et qu’en allant de la prison à l’échafaud, il fut saisi d’une fièvre extraordinaire qu’ils attribuent à la même cause, quoique les actes du procès et le rapport de Braillon, médecin du parlement, prouvent que c’était une fièvre invétérée qui lui avait fait obtenir un sursis, et lui avait épargné les tourments de la question. C’est à cette fièvre, regardée comme l’effet subit de la peur, que fait allusion l’expression proverbiale, employée pour signifier le tremblement qu’éprouve un homme en présence du danger.

On trouve dans les Contes d’Eutrapel: Il en fut quitte pour une once de la peur de Saint-Vallier.

FIGUE.Faire la figue à quelqu’un.

C’est lui montrer le pouce placé entre le doigt du milieu et l’index, pour lui faire nargue. Cette expression est fort ancienne; car elle se trouve dans le roman de Jauffre, que M. Raynouard dit avoir été composé, au plus tard, vers le commencement du treizième siècle.

Et li fels la figa denant:
Tenetz, dis-el, en vostra gola.

On prétend qu’elle est fondée sur un fait historique rapporté par plusieurs auteurs, entre autres, Albert Krantz, Saxonia, lib. VI, c. 6;—Herman Cornerus, Apud Eccard, II, 729;—Paradin, de antiq. statu Burgundiæ, 1542, pag. 49 et 50;—et Rabelais, liv. IV, ch. 15. Les Milanais, disent ces auteurs, s’étant révoltés, en 1162, contre Frédéric Ier, chassèrent de leur ville la princesse Béatrix, épouse de cet empereur, après l’avoir promenée sur une mule nommée Tacor, le visage tourné vers la queue, qu’elle était obligée de tenir à la main, en guise de bride. Frédéric, brûlant de venger un tel affront, marcha précipitamment contre les rebelles, les réduisit à l’impossibilité de résister, fit placer par le bourreau une figue dans l’anus de la mule, ordonna que chacun l’en retirât avec les dents et la remit en place de la même manière, après l’avoir présentée à l’exécuteur des hautes-œuvres, en disant: Ecco la fica, voilà la figue; le tout sous peine d’être pendu à l’instant. Quelques-uns aimèrent mieux périr que de se soumettre à cette humiliation; mais la crainte du supplice y détermina tous les autres. Les Italiens, depuis lors, quand ils veulent mortifier les Milanais, leur reprochent un acte si honteux par le signe de dérision qui s’appelle, chez eux, Far la fica, et chez nous, Faire la figue.

M. Sismonde-Sismondi regarde ce fait comme faux, parce qu’il ne l’a trouvé consigné dans aucun écrit contemporain et pour d’autres raisons qu’il a exposées dans l’article Béatrix de la Biographie universelle. S’il en est ainsi, et je crois qu’il n’est guère permis d’en douter lorsqu’on a lu ce que dit ce savant historien, l’expression doit avoir une origine différente de celle qui lui est attribuée. D’où est-elle donc venue? Le mot fica, figue, n’y désigne-t-il pas une tout autre chose qu’un fruit? Et Rabelais ne semble-t-il pas avoir voulu indiquer ce qu’il faut entendre par ce mot, lorsqu’il a donné à la mule le nom hébreu de Tacor, signifiant un fic qui s’engendre au fondement? Tout porte à croire qu’il s’agit d’une allusion obscène que saisiront facilement ceux qui savent l’extension de sens de fica dans les écrits licentieux de l’Arétin. Ce qui ajoute encore à la probabilité de la conjecture, c’est qu’en Italie il y a aussi l’expression Far la castagna (faire la châtaigne ), tout à fait synonyme de Far la fica. Or le terme de castagna, comme celui de fica, prend très fréquemment une acception déshonnête dans le langage de ce pays, ainsi que dans nos patois méridionaux.

Les Latins disaient: Ostendere medium unguem. Mais cette locution employée par Juvénal (sat. X, v. 53) n’exprimait pas la même chose que la nôtre. Millin s’est étrangement trompé lorsqu’il l’a traduite par montrer la moitié de l’ongle ou le bout du pouce entre deux doigts; elle signifiait: montrer le doigt du milieu, la partie y étant prise pour le tout, et elle était la même que cette autre: Digitum porrigere medium. Il n’y avait pas, chez les anciens, de plus forte marque de mépris que de narguer quelqu’un avec le doigt du milieu, nommé verpus, à verrendo podice, suivant l’abbé Tuet. Perse appelle ce doigt infâme, et Martial impudique.

Moitié figue, moitié raisin.

Moitié de gré, moitié de force, en partie bien, en partie mal.—Les Italiens disent: Moitié mâle, moitié femelle; et les Auvergnats: Moitié chien, moitié lièvre.

FIL.Sa vie ne tient qu’à un fil.

Cette locution, très usitée en parlant d’un moribond, est prise, dit Moisant de Brieux, ou de la fable qui nous représente les Parques filant les jours de chaque homme, ou bien de l’épreuve que Denys le tyran fit subir à son courtisan Damoclès, en faisant placer au-dessus de sa tête une épée suspendue à un fil. La même métaphore se trouve dans ce vers d’Ovide:

Omnia sunt hominum tenui pendentia filo.

A toile ourdie, Dieu envoie le fil.

Dieu aide à celui qui a bien commencé.

FILER.On ne peut filer si l’on ne mouille.

Proverbe usité parmi les buveurs, pour dire qu’il faut humecter fréquemment le gosier quand on mange; car de même qu’on ne peut bien tordre la filasse sans la mouiller, de même on ne peut bien tordre les morceaux sans les arroser.

Filer le parfait amour.

C’est nourrir longtemps un amour tendre et romanesque. Cette façon de parler fait allusion à la conduite d’Hercule, filant aux pieds de la reine Omphale. Elle a été probablement introduite dans la langue proverbiale à l’époque où les confrères de la passion représentaient le Mystère d’Hercule sur leur théâtre. On sait que ce titre de Mystère consacré à certains ouvrages dramatiques s’appliquait à un sujet profane comme à un sujet religieux.