BONHOMME.Petit bonhomme vit encore.

Il existait autrefois une superstition qui avait lieu à la naissance des enfants, et qui consistait à allumer plusieurs lampes auxquelles on imposait des noms divers d’anges ou de saints, afin de transporter ensuite au nouveau-né comme gage de longue vie le nom de celle qui avait été le plus longtemps à s’éteindre. Cette superstition, dont saint Chrysostôme (tome X de ses œuvres, p. 107) avait déjà signalé la présence au quatrième siècle, durait encore au quatorzième, où elle était pratiquée aussi pour guérir les malades à l’agonie, ainsi que nous l’apprend saint Bernard de Sienne[20]. Après s’être maintenue pendant mille ans, elle ne pouvait pas disparaître sans laisser quelque trace. Il nous en est resté l’expression métaphorique Petit bonhomme vit encore, devenue la formule d’un jeu qu’on croit dérivé de l’usage antique observé, à la fête des lampadromies, par les jeunes Athéniens qui couraient dans la lice en se donnant de main en main un flambeau, emblème de la propagation de la vie.

BONNET.Opiner du bonnet.

Adopter l’opinion d’autrui sans examen. Ducange dit que, dans plusieurs couvents, les vieillards opinaient de la voix, tandis que les jeunes n’opinaient que par une inflexion de tête, capitis inflexione, ou en portant la main à leur bonnet. De là cette expression, ainsi que la suivante: Passer du bonnet, c’est-à-dire, passer tout d’une voix sur une affaire.

A Rome, on opinait des pieds. Ceux qui adoptaient l’avis de quelqu’un allaient se ranger de son côté, ce qui les fit appeler pedarii, et donna lieu à la locution In alienam sententiam pedibus ire. Labérius comparait une pareille manière d’opiner à une tête sans langue. Caput sine linguâ pedaria sententia est.

Le mot bonnet a une origine curieuse. Il servit primitivement à désigner une certaine étoffe qui se fabriquait, dit-on, dans la ville de Saint-Bonnet, par la même raison que celui de Caudebec a servi à désigner des chapeaux qui sortaient des manufactures de la ville de Caudebec. Comme la plupart des couvre-chef étaient faits de cette étoffe, ils en reçurent le nom.

Porter le bonnet vert.

Expression autrefois très usitée en parlant d’un débiteur qui avait fait faillite ou cession de biens en justice, parce que celui qui se trouvait dans ce cas était condamné à porter un bonnet vert, et ne pouvait paraître en public sans en avoir la tête couverte, sous peine d’être constitué prisonnier par ses créanciers, conformément à un usage observé en France jusque sous le règne de Louis XIV, comme l’attestent ces vers de la première satire de Boileau:

Ou que d’un bonnet vert le salutaire affront
Flétrisse les lauriers qui lui couvent le front.

Cet usage, si peu d’accord avec les mœurs françaises, d’échapper au châtiment par la honte, était venu d’Italie vers la fin du XVIe siècle, suivant les arrêts rapportés par nos jurisconsultes.

Pasquier pense que la couleur verte du bonnet signifiait que le failli ou le cessionnaire était devenu pauvre par sa folie, attendu que cette couleur était affectée aux fous. (Recherches, liv. IV, ch. 10.) Le dictionnaire de Trévoux, au contraire, croit qu’elle annonçait qu’il était entièrement libéré après avoir fait l’abandonnement de ses biens, parce qu’elle était le symbole de la liberté.

Cette dernière raison me paraît préférable, et c’est encore à elle qu’il faut attribuer la coutume de sceller en cire verte et en lacs de soie verte les lettres de grâce, d’abolition et de légitimation.

Les évêques adoptèrent la couleur verte pour leurs chapeaux. L’abbé Tuet dit que ce fut en signe de leur exemption, et que ces chapeaux verts qu’on trouve dans leurs armoiries furent introduits en France par Tristan de Salazar, archevêque de Sens, qui les tira d’Espagne, où ils avaient paru dès l’an 1400.

C’est un bonnet rouge.

Le bonnet rouge était autrefois un attribut de haute noblesse, et quand on voulait parler d’un bon gentilhomme, on disait qu’il portait bonnet rouge, ou qu’il était bonnet rouge. Mais les expressions ont quelquefois une destinée malheureuse, et celle-ci devait cesser de désigner de grands personnages pour ne plus désigner que des forçats et des anarchistes pires que des forçats. Voici comment elle passa de la gloire à l’opprobre. Quelques soldats du régiment suisse de Château-Vieux qui s’était révolté à Nancy, en 1790, avaient été condamnés aux galères. Délivrés quelque temps après par les révolutionnaires devenus tout-puissants, ils furent appelés à Paris où des banquets et des fêtes les attendaient. Ces honnêtes criminels y parurent en triomphe sous le costume du bagne qu’on les félicitait d’avoir ennobli. Le bonnet rouge dont ils avaient la tête couverte fut regardé comme une couronne civique, et tous les ardents révolutionnaires s’empressèrent de l’adopter. Telle est l’histoire exacte de ce fameux bonnet que le peintre David façonna à la ressemblance de l’antique bonnet phrygien, pour en coiffer la statue de la Liberté.

Avoir la tête près du bonnet.

Les auteurs qui ont expliqué cette locution pensent qu’elle est une variante de cette autre, Avoir la tête chaude, et qu’elle signifie en développement, Être porté à la colère, comme si l’on avait la tête chaude dans son bonnet, car la chaleur fait monter le sang à la tête et dispose à l’emportement. Pour moi, je crois que les deux phrases ne présentent qu’une fausse analogie, et ne peuvent être assimilées ni pour le fond ni pour la forme. Quand on dit d’un homme qu’Il a la tête près du bonnet, on n’indique pas seulement qu’il est sujet à s’emporter, on indique aussi que ses emportements sont voisins de la folie, désignée par le bonnet qu’elle a ici pour attribut, ainsi que dans ce vieux proverbe, A chaque fou plaît son bonnet. C’est une allusion au bonnet qui était autrefois la coiffure distinctive des fous en titre d’office.

Ce bonnet rappelle la fameuse boutade de Triboulet, fou de François Ier. Il disait un jour devant son maître: Si l’empereur Charles-Quint est assez peu sensé pour voyager en France sur la parole de notre roi qui a tant de raisons de le traiter en ennemi, je lui donnerai mon bonnet.—Et s’il y voyage, répondit le monarque, sans avoir à s’en repentir?—Alors, répliqua Triboulet, je reprendrai mon bonnet pour en faire présent à Votre Majesté.

Chausser son bonnet.

S’opiniâtrer, n’en vouloir pas démordre, suivre les mouvements de son caprice.

Mettre son bonnet de travers.

Se livrer à sa mauvaise humeur. C’est le désordre de l’esprit représenté par le désordre de la coiffure.

BORGNE.Borgne de Provence.

C’est-à-dire aveugle, parce que les Provençaux, dans leur patois, disent borgne pour aveugle.

Au pays des aveugles les borgnes sont rois.

Plusieurs dictionnaires disent à tort: Au royaume des aveugles, etc., car la substitution du mot royaume au mot pays détruit le sel de ce proverbe, pris du latin, In regione cæcorum rex est luscus.

BOSSE.Donner dans la bosse.

Locution populaire introduite à l’époque du système de Law, cet homme qui fit tourner la roue de fortune, et qui ne sut pas en maîtriser le mouvement. Pendant que les capitalistes, fascinés par les promesses de ce financier, couraient en foule échanger leurs écus contre le papier de la banque de Mississipi, qu’il avait établie rue Quincampoix, à Paris, un bossu, qui se tenait assidûment dans l’hôtel où se fesaient les échanges, parvint à gagner beaucoup d’argent en offrant sa bosse pour pupitre aux spéculateurs pressés de signer des billets; et, comme on désignait alors ce beau négoce par l’expression, Donner dans le Mississipi, on trouva plaisant d’admettre une variante indiquée par la circonstance, en disant des mississipiens pris pour dupes qu’ils avaient donné dans la bosse.

L’expression Donner dans a été signalée comme récente au commencement du dix-huitième siècle dans un livre curieux imprimé à Bruxelles en 1701, et intitulé: La politesse, l’esprit et la délicatesse de la langue française, par l’auteur de l’Éloquence du temps. Mais elle est beaucoup plus ancienne dans certaines expressions proverbiales, telles que Donner dans la visière, Donner dans le panneau, etc.

BOSSU.Rire comme un bossu.

On a observé que les bossus montrent en général de la gaieté, et qu’ils sont habitués à rire et à faire rire, même à leurs dépens; ce qui pourrait bien être une espèce de tactique à laquelle ils se seraient façonnés de longue main, afin de prévenir les plaisanteries dont ils sont toujours menacés ou de les repousser avec plus d’avantage, après avoir eu l’air d’être eux-mêmes peu affectés du vice de conformation qui les leur attire.

Les bossus d’Orléans.

On croit qu’il y a, ou du moins qu’il y avait autrefois à Orléans un plus grand nombre de bossus qu’en aucune autre ville de France, et une vieille tradition, rapportée par La Fontaine, explique facétieusement ce phénomène de la manière suivante: La Beauce fut primitivement un pays couvert de monts. Les Orléanais, gens pour la plupart délicats et fainéants, qui voulaient marcher à leur aise, se plaignirent au Destin d’avoir toujours à grimper en parcourant ce pays. Mais le Destin irrité leur répondit:

Vous faites les mutins; et dans toutes les Gaules
Je ne vois que vous seuls qui des monts vous plaigniez.

Mais puisqu’ils nuisent à vos pieds
Vous les aurez sur vos épaules.
Alors les monts de s’aplanir,
De s’égaler, de devenir
Un terrain uni comme glace,
Et bossus de naître en leur place.

On trouve une autre explication dans un article du Mercure de France, mars 1734. Suivant l’auteur de cet article, le sobriquet de bossus aurait été appliqué aux habitants d’Orléans, parce qu’une sorte de gale ou mal épidémique dont ils furent atteints leur couvrit le corps de certaines bosses, qui n’étaient point des gibbosités, mais des feux ou clous. Un vieux rituel à l’usage du clergé de cette ville contient une formule de prière où le curé demande à Dieu de délivrer ses paroissiens de ces bosses.

BOTTE.A propos de bottes.

Régnier Desmarais dit dans sa grammaire: «A propos est entièrement du style familier; et non-seulement il s’emploie fort ordinairement dans la conversation à la liaison de deux choses qui ont d’ailleurs quelque convenance ensemble, comme, A propos de cela je vous dirai; à propos de ce que vous dites; à propos de tableaux, je sais un homme qui en a de beaux à vendre, mais on s’en sert aussi à lier des choses qui n’ont aucun rapport l’une avec l’autre, comme, A propos, j’avais oublié de vous dire. Et c’est de l’abus qu’on fait de cette sorte de conjonction de transition qu’est venue la phrase proverbiale A propos de bottes, qui se dit comme par reproche d’un pareil abus.»

Il se peut qu’elle soit venue de là, ainsi que celle des Italiens, A propositio di un chiodo di carro, à propos d’un clou de charrette; mais elle peut avoir eu une origine historique que je vais rapporter.

Un seigneur de la cour de François Ier venait de perdre un procès. Le roi lui demanda quel était le prononcé du jugement.—Sire, répondit-il, le jugement porte que je dois être débotté.—Débotté, dites-vous?—Oui, sire; j’ai bien compris ces mots: Dicta curia debotavit et debotat dictum actorem, etc.—Ah! je vous entends, reprit le monarque en riant; vous me signalez un abus toujours subsistant, malgré mes ordonnances[21]; l’avis n’est pas à dédaigner. Colin, lecteur royal, était présent à ce dialogue. Il s’éleva contre l’usage barbare de rendre la justice en latin, et depuis, toutes les fois que l’occasion s’en offrit, il soutint la même thèse en répétant le debotavit et debotat à l’appui de ses arguments. La plaisanterie eut un bon effet. Elle porta François Ier à donner l’ordonnance de Villers-Cotterets, qui prescrivit que dorénavant tous les arrêts judiciaires seraient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel françois et non autrement. Cette célèbre ordonnance, à l’exécution de laquelle on tint la main, excita le mécontentement des gens de pratique dont elle bouleversait le protocole. Ils crurent en faire une grande critique en disant qu’elle était venue à propos de bottes, et c’est alors que fut mise en vogue cette expression pour signifier une chose faite ou dite hors de propos, sans motif raisonnable. Je dis seulement fut mise en vogue, car elle existait déjà. Je me souviens de l’avoir trouvée dans un livre antérieur au règne de François Ier, avec une annotation marginale qui en a rapporté l’origine à une autre époque et à une autre cause. L’époque est celle de l’occupation de la France par les Anglais, et la cause est le caprice des officiers de leur armée dans la manière d’imposer certaines villes et certains villages que leur roi leur avait assignés comme fiefs. Non contents d’en percevoir les revenus ordinaires, ils se fesaient payer encore assez fréquemment de fortes sommes pour leurs souliers et pour leurs bottes, ce qui introduisit l’expression proverbiale par allusion à une telle bizarrerie.

Mettre du foin dans ses bottes.

Au temps des chaussures à la poulaine, dont la grandeur était proportionnée au rang de ceux qui les portaient, on garnissait ordinairement de foin les vides que les pieds ne devaient pas remplir dans ces chaussures; et c’est ce qui donna lieu à l’expression proverbiale, Il a mis du foin dans ses bottes, qu’on emploie en parlant d’un homme devenu riche par des moyens peu honnêtes. C’est comme si l’on disait: voilà un homme dont les bottes n’ont pas été faites pour lui; ou bien, en passant du sens propre au sens figuré, voilà un homme dont la fortune ne lui est pas venue légitimement.

Il y a laissé ses bottes.

Il y est mort.—Métaphore tirée des hommes de guerre d’autrefois, qui partaient bien bottés et bien éperonnés pour des expéditions dangereuses d’où ils ne revenaient pas toujours. Il y a laissé ses houseaux est absolument la même métaphore, car les houseaux étaient une espèce de bottines ou de brodequins qui se fermaient avec des boucles et des courroies. Ces deux expressions ne s’employèrent primitivement qu’en parlant des nobles ou chevaliers auxquels une pareille chaussure était spécialement affectée, parce qu’ils combattaient seuls à cheval. Les roturiers combattaient à pied, et portaient des guêtres; ce qui donna naissance à la locution, Il y a laissé ses guêtres, plus communément usitée aujourd’hui que les deux autres.

Graisser ses bottes.

Ce qui a été dit dans l’article précédent explique pourquoi cette façon de parler signifie se préparer à la mort, être sur le point de faire le grand voyage.

BOUC.C’est le bouc émissaire.

Se dit d’une personne sur laquelle ont fait retomber toutes les fautes, à laquelle on impute tous les torts, et qu’on accuse de tous les malheurs qui arrivent.

Cette expression, tirée de l’Écriture sainte, est une allusion à la fête des expiations que les Juifs célébraient tous les ans, le dixième jour du septième mois appelé tifri, correspondant au mois de septembre. En ce jour solennel, on amenait au grand-prêtre deux boucs, sur lesquels il jetait le sort, à l’entrée du tabernacle du témoignage, afin de connaître par ce moyen celui des deux dont le sang était destiné à laver les fautes de la nation et dont la chair devait être offerte en holocauste. Aussitôt que la victime était désignée, il la consacrait par sa bénédiction, puis, étendant les mains, il confessait et déplorait à haute voix les iniquités d’Israël, en chargeait la tête de l’autre bouc, et proférait des imprécations contre cet animal réprouvé qu’il désignait sous le nom d’Azazel, qui signifie émissaire ou renvoyé. C’est ainsi que les Septante et la Vulgate ont expliqué ce terme hébreu que quelques interprètes ont regardé, par pure conjecture, comme un surnom particulier du démon, et quelques autres comme une désignation du désert où la bête maudite était menée et mise en liberté, car on ne la tuait point, de peur qu’elle ne parût immolée à l’esprit des enfers, et son conducteur était obligé de se laver le corps et les vêtements avant de rejoindre ses concitoyens.

La fête des expiations, dit M. Salvador, était une espèce d’amnistie morale, car tous les citoyens, toutes les familles devaient déposer leurs ressentiments aux pieds du Dieu qui leur en donnait un si généreux exemple.

Spencer, auteur d’un ouvrage curieux sur les lois des Hébreux, prétend que le culte rendu aux boucs en Egypte et ailleurs fut une des raisons qui engagèrent Moïse à choisir un de ces animaux pour objet de malédiction.

Quelques historiens rapportent que les magistrats de Marseille, dans l’antiquité, avaient adopté un usage pareil à celui du bouc émissaire. Ils fesaient nourrir pendant une année, de la manière la plus somptueuse, un malheureux destiné à servir de victime expiatoire, en temps de peste. Après ce délai, ils le paraient de fleurs et de bandelettes sacrées, le promenaient en cérémonie autour de la ville, priaient les dieux de détourner sur sa tête tous les maux qui menaçaient les habitants, et le précipitaient dans la mer, en le chargeant d’imprécations.

BOUCHE.Faire venir l’eau à la bouche.

C’est faire naître le désir d’une chose.

Cette expression, tout à fait conforme à celle des Latins, Salivam movere, est fondée sur la sensation qu’on éprouve dans les organes dégustateurs à la vue où à la pensée d’un mets délicieux. La bouche alors se mouille, et tout l’appareil papillaire, dit Brillat-Savarin, est quelquefois en titillation depuis la pointe de la langue jusque dans les profondeurs de l’estomac.

Qui garde sa bouche garde son ame.

Traduction littérale de ces paroles de Salomon: Qui custodit os suum custodit animam suam. (Prov., c. 13, v. 3.)

Bouche en cœur au sage, cœur en bouche au fou.

«La démangeaison de parler emporte le fou; la circonspection mesure toutes les paroles du sage. L’un s’échauffe en discourant, et s’engage; l’autre pèse tout dans une balance juste, et ne dit que ce qu’il veut.» (Bossuet.)

Ce proverbe est tiré de l’Ecclésiastique (chap. 21, v. 29): In ore fatuorum cor illorum in corde sapientium os illorum. Ce qui revient à ces paroles de Salomon: L’insensé répand tout d’un coup tout ce qu’il a dans l’esprit; le sage ne se hâte pas, et se réserve pour l’avenir.

Les Arabes disent d’une manière hardiment figurée: Le sage se repose sur la racine de sa langue, et le fou voltige sur le bout de la sienne.

Il arrive bien des choses entre la bouche et le verre.

Ce proverbe est tiré d’un vers grec qu’Aulu-Gelle a traduit par cet hexamètre latin:

Multa cadunt inter calices supremaque labra.

Il signifie qu’il suffit d’un moment pour faire manquer une affaire par un accident imprévu.

On trouve dans le Roman de Renard:

Entre bouche et cuillier
Avient souvent grant encombrier.

Les Romains disaient, et nous disons aussi comme eux: De la coupe à la bouche il y a souvent bien du vin perdu.—Les Romains, lorsqu’ils prenaient leurs repas, étaient dans l’habitude de se coucher sur des lits garnis de coussins où ils appuyaient le coude gauche. Cette manière d’être à table, connue sous le nom de lectisterne, rendait très difficile l’ingestion des liquides ou l’action de boire, et elle exigeait une attention particulière pour ne pas répandre mal à propos le vin contenu dans les larges coupes dont on se servait alors; de là le proverbe. Les Espagnols disent: De la mano a la boca se pierde la sopa, de la main à la bouche se perd la soupe.

Sa bouche dit à ses oreilles que son menton touche à son nez.

Phrase proverbiale et comique dont on se sert pour désigner une laide figure dont le menton et le nez sont rapprochés au-dessus d’une bouche très fendue qui semble, comme on dit, vouloir mordre les oreilles.

BOUDIN.Envoyer de son boudin à quelqu’un.

C’est faire présent d’un plat de son métier à quelqu’un.

Le porc est, de temps immémorial, la nourriture favorite du peuple. Lorsqu’un paysan tue son porc, il en met le sang à profit en faisant du boudin, et comme le boudin n’est pas de garde, il en donne à ses amis et connaissances qui lui en donnent, à leur tour, quand ils sont dans le même cas.

Cela s’en est allé en eau de boudin.

Cela s’est réduit à rien.

On croit que cette locution est tirée du conte du Bûcheron ou des souhaits inutiles, et qu’elle a été corrompue par le peuple qui a substitué eau de boudin à aune de boudin. Mais telle qu’elle est, elle peut très bien s’expliquer, car on appelle eau de boudin l’eau dans laquelle on lave les boyaux qui doivent former l’enveloppe du boudin; et cette eau n’est bonne qu’à jeter. Les Italiens disent: Tutto sene andato in limatura, tout s’en est allé en limaille.

BOUILLIE.Faire de la bouillie pour les chats.

Se tourmenter pour une chose dont personne ne doit tirer aucun avantage, parce que les chats, dit Feydel, ne mangent point de bouillie dans la crainte qu’ils ont de se salir les barbes.

BOULE.Tenir pied à boule.

Être assidu, ne point abandonner une affaire.

Métaphore empruntée de l’action du joueur qui accompagne la boule qu’il vient de lancer, comme pour en régler le mouvement et l’arrêter au but.

BOURBIER.Il n’est que d’être crotté pour affronter le bourbier.

Le sens moral de ce proverbe est qu’après avoir fait quelques taches à son honneur on ne craint plus d’y en ajouter de nouvelles, car l’habitude de l’infamie finit par produire l’impudence, qui brave ouvertement le respect humain et cherche à compenser par l’abandon de toute pudeur la perte de toute considération. On connaît la réponse d’une femme de la cour à madame de Cornuel qui venait de lui faire des représentations sur le désordre de sa conduite: Eh! madame, laissez-moi jouir de ma mauvaise réputation. Nous avons aujourd’hui bien des gens qui semblent avoir pris ce mot pour devise. Comme ces malades qui, dans les temps d’épidémie, se vautrent au milieu de la boue, ils se plongent publiquement dans leur turpitude; ils aiment mieux montrer à découvert leurs souillures que de les cacher sous le voile de l’hypocrisie, pour ne pas rendre un dernier hommage à la vertu.

BOURGES.Les armes de Bourges.

On dit d’un ignorant assis dans un fauteuil, qu’il représente les armes de Bourges, et voici l’origine assignée par Ménage à ce dicton: «César s’étant rendu maître de Bourges, y établit un gouverneur nommé Asinius Pollio. La ville fut ensuite assiégée par les Gaulois, tandis que le gouverneur était malade de la goutte. Comme elle était sur le point d’être prise d’assaut, Asinius se fit porter en litière ou en chaise, pour animer ses troupes par sa présence, ce qui lui réussit très bien. On ne parla plus que du succès qu’avait eu Asinius dans sa chaise; on fit peut-être un tableau le représentant dans cette position, et on le regarda comme l’armoirie la plus honorable pour la ville. Mais par la suite le nom d’Asinius se changea en Asinus. La mémoire du vrai sens se perdit avec celle du trait historique, et l’idée d’un âne dans une chaise, Asinus in cathédra, resta pour toujours.» Un manuscrit de la bibliothèque du Vatican, cité par l’abbé Bordelon, rapporte la même origine, avec cette différence qu’Asinius Pollio, au lieu d’être un général romain, était un général gaulois qui combattait contre l’armée de César.

Il est plus probable que le dicton a été imaginé par allusion à quelque professeur ignorant de l’université de Bourges, quoique cette université ait eu parmi ses professeurs des hommes justement célèbres dans la jurisprudence civile et canonique, comme Alciat, Baron, Duarenus, Balduin, Cujas, etc. C’est par une semblable allusion que les Italiens disent: Arma di Catania, un asino in una cathedra. Les armes de Catane, un âne dans une chaise.

BOURGUIGNON.Jurer comme un Bourguignon.

On disait dans le treizième siècle: Li plus renieurs sont en Bourgogne, parce que les habitants de cette province avaient souvent à la bouche les mots, Je renie Dieu, si je ne dis vrai. C’est sans doute au fréquent usage de ce juron et d’autres semblables qu’il faut rapporter l’expression proverbiale moderne comme une variante de l’ancienne, car rien ne prouve que les Bourguignons se soient signalés par une autre manière de jurer qui est particulière aux Normands, et qui a donné lieu au dicton, Jureurs de Bayeux. (Voy. ce Dictionnaire).

Les Bourguignons ont les boyaux de soie.

Les Bourguignons ne sont pas gens à faire, comme on dit, ventre de son et habit de velours ou de soie: ils tiennent pour maxime proverbiale qu’un bon repas vaut mieux qu’un bel habit, et ils ont soin de dépenser le moins qu’ils peuvent en frais de toilette, afin de dépenser le plus qu’ils peuvent en frais de table. C’est un goût qui paraît avoir régné de tout temps parmi eux. Sidoine Apollinaire attribue à leurs ancêtres un penchant gastronomique des plus prononcés. Luitprand rapporte la même chose, et Paradin qui cite, dans son Histoire de Bourgogne, le témoignage de ces deux auteurs, y joint la remarque suivante: «Encore aujourd’hui les Bourguignons retiennent l’ancienne façon de faire, car je crois qu’en toute la Gaule il n’y a nation en laquelle se fassent plus de banquets et de joyeusetés. Au reste, l’on les dit avoir ventre de veloux, pour raison des bonnes chères.»

Bourguignons salés.

On pourrait penser que les Bourguignons, adonnés aux plaisirs de la table, ont été nommés ainsi à cause de leur goût pour les viandes salées, qui excitent l’appétit et la soif. Cependant telle n’a pas été l’origine de ce sobriquet. Plusieurs auteurs prétendent qu’il fait allusion au sort de quelques soldats bourguignons qui, s’étant rendus maîtres d’Aigues-Mortes pendant les troubles du règne de Charles VII, furent massacrés par les habitants de cette ville et jetés dans une grande fosse, d’autres disent dans une grande cuve de pierre, avec beaucoup de sel; soit qu’on cherchât à conserver leurs cadavres pour les produire dans la suite comme un témoignage d’un acte si courageux de fidélité envers le roi légitime, soit qu’on voulût empêcher qu’ils n’infectassent l’air en se putréfiant, car l’un et l’autre motif sont également allégués. Mais ce fait, que lesdits auteurs rapportent à l’an 1422, est justement révoqué en doute, et, en supposant qu’il fût vrai, il ne pourrait avoir donné lieu au sobriquet, puisqu’il y a au trésor des chartes des lettres d’abolition de 1410 où se trouve cette phrase citée par Ducange: «Le suppliant dist qu’il avoit plus chier estre bastard que Bourguignon salé

E. Pasquier raconte que, dans le temps où les Bourguignons étaient établis au delà du Rhin, ils avaient de fréquents démêlés avec les Allemands pour des salines dont ils leur disputaient la propriété, et que leurs voisins, les voyant en ce point piquez et continuer leurs discordes au sujet du sel, s’induisirent facilement à les appeler salez.—Suivant La Monnoye, les Bourguignons ayant embrassé le christianisme avant les autres peuples de Germanie, ceux qui restèrent païens les surnommèrent salés, par dérision et par allusion au sel qu’on mettait alors dans la bouche de ceux qu’on baptisait.—Le Duchat croit que l’épithète accolée à leur nom est venue de la salade ou bourguignotte, espèce de casque particulier à leur milice, et son opinion paraît confirmée par le dicton rimé que voici:

Bourguignon salé,
L’épée au côté,
La barbe au menton;
Saute Bourguignon.

Il est plus vraisemblable pourtant que Bourguignon salé s’est dit à cause des salines nombreuses qui ont existé dans l’ancien comté de Bourgogne, et qui ont fait donner le nom de Salins à l’une des villes de ce comté.

On appelle aussi Bourguignon salé un homme qui mêle beaucoup de sel à ses aliments.

BOURREAU.Se faire payer en bourreau.

Se faire payer d’avance.—Autrefois le bourreau percevait, en vertu du droit d’avage[22] qui lui était dévolu, une contribution, en argent ou en nature, sur les denrées de la halle, le jour où il devait faire une exécution. On dit même qu’en certains lieux il attendait pour se mettre à l’œuvre qu’un officier de la justice lui eût jeté sur l’échafaud, en présence de la foule, la somme qui lui revenait. C’est sur cet usage qu’est fondée la locution.

On rapporte à l’an 1260 l’origine du nom de bourreau, qu’on fait dériver de celui du clerc Richard Borel, qui possédait le fief de Bellemcombre à la charge de faire pendre les voleurs du canton, et qui prétendait que le roi lui devait des vivres tous les jours de l’année en conséquence de ces fonctions. Mais cette origine ne me paraît point admissible, quoiqu’elle soit consignée dans les Olim[23], car le nom de Borel, pris dans le sens de bourreau, est antérieur à l’époque assignée. Odon ou Eudes Ier, qui était duc de Bourgogne sous le règne de Louis VII, avait été surnommé Borel, parce qu’il ne se fesait aucun scrupule d’assassiner les riches voyageurs qui passaient sur ses terres, pour s’emparer de leur argent; chose assez commune, au reste, dans ces temps barbares, parmi les gentilshommes, ou gens pille-hommes, comme dit Rabelais, et désignée par l’expression aller à la proie.

On ne sait pas précisément quelle est l’étymologie du mot bourreau. Le père Labbe le fait venir par contraction de bouchereau, petit boucher; et Ménage de buccarus, buccarellus, burellus, qui a la même signification. Caseneuve le tire du grec borros, dévoreur de chair humaine; et il observe que, dans un glossaire, manger la chair est pris pour bourreler. Suivant Borel, il est dérivé du latin burrus, roux, parce que les gens roux sont méchants, où parce que l’exécuteur de la haute justice en divers lieux était vêtu d’une livrée jaune et rouge. Ducange veut qu’il ait sa racine dans le mot bourrée, faisceau de verges, à cause du supplice de la fustigation. Eusèbe Salverte croit qu’il a été formé du bourguignon buro, lance. Il me semble qu’il peut l’avoir été tout aussi bien de borellus, nom d’une arme prohibée: Borellus inter arma prohibita numeratur, dit le glossaire de Carpentier. C’était peut-être l’arme affectée à l’exécuteur des hautes-œuvres.

BOUTEILLE.Porter les bouteilles.

C’est-à-dire marcher lentement, comme un homme qui porte des bouteilles marche dans la crainte de les casser.

La Fontaine s’est servi de cette expression dans la fable intitulé: L’âne chargé d’éponges, et l’âne chargé de sel.

L’un, d’éponges chargé, marchait comme un courrier;

Et l’autre, se faisant presser,
Portait, comme on dit, les bouteilles.

BRAIES.Sortir les braies nettes d’une affaire.

S’en retirer heureusement.—Allusion à certain accident auquel sont exposés les poltrons à qui la peur donne ordinairement la colique. Les braies étaient une espèce de haut-de-chausses ou de culotte que portaient nos ancêtres.

BRAVE.Brave à trois poils.

Sous Charles IX, on désignait par cette dénomination les spadassins qui portaient une longue moustache terminée en pointe de chaque côté à la lèvre supérieure, et un bouquet de la même forme au menton. C’étaient des hommes de la même espèce que ceux qui, sous Charles V et ses successeurs, étaient appelés mauvais garçons.

BRAY.Faire comme le curé de Bray.

«Le curé de Bray, dit M. A*** (l’abbé de Feletz) dans le Journal des Débats, avait tant applaudi aux travaux de l’assemblée constituante, qu’on ne doutait point que la constitution décrétée par cette assemblée n’eût obtenu le plus haut degré de son admiration. Il s’extasiait surtout sur la démocratie royale: on le croyait irrévocablement fixé à cette forme de gouvernement; on n’imaginait point qu’il fût possible d’obtenir son assentiment pour une autre. Cependant le trône est renversé, et le curé de Bray est enchanté. La république est proclamée, il est transporté. La constitution de 1793 lui paraît le chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le gouvernement révolutionnaire, qui suspend cette constitution, est à ses yeux une conception sublime. Le 9 thermidor, qui détruit ce gouvernement et renverse le comité du salut public, si cher au bon curé, sauve cependant la patrie. La constitution de l’an III en fixe les destinées, et le directoire est à jamais le régulateur de la France, enfin libre et heureuse. Le curé de Bray n’avait pas manqué d’envoyer à tous ces gouvernements ses adhésions, ses soumissions, ses félicitations. Il en était là de ses variations politiques et de ses admirations toujours croissantes, lorsqu’un de ses paroissiens, zélé pour la gloire de son pasteur, et craignant qu’elle ne fût compromise par une pareille versatilité dans ses discours et sa conduite, tâcha de lui faire observer, avec beaucoup de ménagements, que peut-être cette rapide succession d’adresses à toutes les factions et de serments à toutes les constitutions pourrait enfin exciter quelques soupçons sur la fermeté de ses principes et le faire accuser à la rigueur de légèreté dans ses actions et d’inconstance dans ses opinions. «Moi, léger! s’écria le curé tout étonné; moi, inconstant et variable dans mes opinions, dans mes principes! Eh! j’ai toujours voulu être curé de Bray. Il n’y a pas d’homme au monde plus constant que moi.» Nous espérons que cette admirable constance et cette imperturbable ténacité de caractère ne se seront jamais démenties, et que M. le curé aura toujours regardé comme le meilleur des gouvernements, dans le meilleur des mondes possibles, tous ceux qui se sont succédé depuis le directoire, où finit son histoire. Nous espérons surtout qu’il est toujours curé de Bray.»

Cette spirituelle biographie expose très bien les titres en vertu desquels le curé de Bray est devenu le prototype de ces chevaliers de la circonstance, vulgairement appelés girouettes, qui savent si adroitement se prêter aux exigences de tous les événements et revêtir le caractère de tous les régimes; mais elle pèche contre la vérité historique, en faisant de ce personnage un membre du clergé français auquel il n’a jamais appartenu. Il est anglais, témoin le proverbe: The vicar of Bray is the vicar of Bray still. Le curé de Bray est toujours le curé de Bray. Il a dû sa célébrité à une chanson dans laquelle il explique lui-même les motifs qui l’ont porté à changer quatre fois de religion en passant du catholicisme au protestantisme, et vice versâ, sous les règnes successifs de Charles II, de Jacques II, de Guillaume III et de la reine Anne. Voici le refrain de cette chanson:

And this is law, I will maintain

Until my dying day, sir,

That whatsoever king shall reign,

I will be vicar of Bray, sir.

Et ceci est ma loi, je la soutiendrai jusqu’au jour de ma mort, que, quel que soit le roi qui règne, je serai vicaire de Bray[24].

BREBIS.Qui se fait brebis, le loup le mange.

Il est quelquefois dangereux d’avoir trop de douceur; les méchants profitent de l’excessive bonté d’une personne pour l’opprimer. On dit aussi dans le même sens: Faites-vous miel, et les mouches vous mangeront.

Un berger priait son père de lui donner un conseil qui fût le résultat de sa longue expérience: «Mon fils, répondit le vieillard, sois bon, car il est avantageux de l’être; mais sois-le de manière que le loup n’ose te montrer les dents.»

A brebis tondue Dieu mesure le vent.

Dieu proportionne à nos forces les afflictions qu’il nous envoie.

Il ne faut qu’une brebis galeuse pour infecter tout un troupeau.

Morbida facta pecus totum corrumpit ovile.

Il ne faut qu’un homme corrompu dans une compagnie pour la corrompre tout entière. La contagion du mauvais exemple donné par ceux qu’on fréquente a tant de puissance, qu’elle agit sur les personnes mêmes qui semblent les plus propres à y résister par la solidité de leurs principes. C’est une remarque très fine et très judicieuse de Chamfort que, quelque importuns, quelque insupportables que nous soient les défauts de ceux avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d’en prendre une partie. Être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère n’est pas même un préservatif contre eux.

Brebis qui bêle perd sa goulée.

Il ne faut pas perdre en paroles un temps qu’il importe d’employer à l’action. Ce proverbe s’applique particulièrement pour signifier qu’à table il ne faut pas trop parler, si l’on ne veut pas être dupe de l’avidité des convives.

Brebis comptées, le loup les mange.

Proverbe pris de celui qu’on trouve dans la septième églogue de Virgile: Non ovium curat numerum lupus. Il s’employait autrefois, comme on le voit dans les Adages d’Érasme (Chil. II, centur. IV, no 99), pour dire que, si un voleur timide s’abstient de toucher à certains objets parce qu’il sait qu’on les a comptés, un hardi voleur n’est jamais arrêté par une telle considération. Aujourd’hui ce proverbe se prend dans un sens plus général: il signifie que les précautions ne garantissent pas toujours d’être trompé, et même que l’excès de précaution expose quelquefois à l’être. Les joueurs s’en servent fréquemment, et ils entendent qu’il ne faut point compter son argent pendant qu’on joue, car c’est une superstition de la plupart d’entre eux que l’argent compté appelle une mauvaise chance qui le fait vite passer en d’autres mains.

BRETAGNE.Qui a Bretagne sans Jugon a chape sans chaperon.

Le château de Jugon, qui fut démoli en 1420, était la principale forteresse de la Bretagne. Il garantissait ce pays des incursions de l’ennemi, comme le chaperon, dont le manteau appelé chape ou pluvial était surmonté, garantissait le voyageur de la pluie en lui couvrant la tête et les épaules.

Oncle ou tante à la mode de Bretagne.

Nulle part la parenté ne s’étend aussi loin qu’en Bretagne; elle y dépasse le douzième degré, en se comptant double dans plusieurs cas. Ainsi les enfants donnent le titre d’oncle ou de tante, non-seulement au frère ou à la sœur, mais au cousin-germain ou à la cousine-germaine de leur père ou de leur mère, comme ils en reçoivent par réciprocité le titre de neveu ou de nièce.

On raconte qu’un capucin, prêchant à la prise d’habit de la fille de sa cousine-germaine, s’écria: «Quel honneur pour vous, ô ma cousine, qui devenez la belle-mère du Seigneur, et quelle gloire pour moi qui vais être l’oncle du bon Dieu à la mode de Bretagne!»

Je ne garantis pas l’anecdote; il se pourrait pourtant qu’elle fût vraie, et que le capucin eût voulu enchérir sur saint Jérôme, qui disait à Paula pour la féliciter d’avoir voué au ciel la virginité de sa fille Eustochium: Socrus dei esse cœpisti. Vous avez commencé d’être la belle-mère de Dieu. (D. Hieron opera, t. 1, p. 140, ad Eustochium.)

BRETON.Qui fit Breton fit larron.

La vérité n’a point été sacrifiée à la rime dans ce proverbe, comme le prétend Fleury de Bellingen, car s’il est vrai que les habitants de la Bretagne, d’après sa remarque, ne sont pas plus adonnés au vol que ceux des autres provinces, il n’en a pas été toujours ainsi. La manière barbare dont ils pillaient les vaisseaux échoués sur leurs côtes en est une preuve. Les seigneurs riverains, qui retiraient les principaux bénéfices de ce brigandage connu sous le nom de droit de bris, recouraient ordinairement, pour le rendre plus productif, à un moyen aussi singulier qu’inhumain. Ils fesaient promener pendant la nuit, près des récifs, un bœuf qui portait sur la tête une lanterne allumée et qui avait une jambe liée, afin qu’il imitât par sa marche claudicante les ondulations du fanal d’un navire, de manière à tromper ceux qui étaient en mer et à les attirer sur les écueils. Le clergé même ne restait pas tout à fait étranger à ces mœurs sauvages. Obligé de céder aux ordres des seigneurs et de la populace, il ordonnait quelquefois des processions et des prières publiques pour que l’année fût heureuse en naufrages.

Une autre preuve de l’esprit de pillage des anciens Bretons, c’est que dans le quatorzième siècle ils formaient la plus grande partie des bandes de routiers et de brigands qui infestaient la France. Les mots Bretons et pillards, Britones et pillardi, se trouvent presque toujours réunis dans les anciennes chartes et chroniques pour désigner cette soldatesque mercenaire et effrénée.

BRIC.De bric et de broc.

Métaphore empruntée des instruments de travail dont on se sert tour à tour par les deux bouts. En langue celtique, bric signifie tête, et broc signifie pointe. Ainsi faire une chose de bric et de broc, c’est s’y prendre de toutes les manières, y employer tous ses moyens.

BRIOCHE.Faire une brioche.

C’est faire une faute en musique, et par extension en quelque chose que ce soit. Cette expression fut introduite à l’époque de la fondation de l’Opéra en France. Les musiciens attachés à ce théâtre avaient imaginé de condamner à une amende pécuniaire celui d’entre eux qui manquerait aux règles de l’harmonie en exécutant sa partition, et le produit des amendes était destiné à l’achat d’une brioche qu’ils devaient manger ensemble dans une réunion où les amendés figuraient ayant chacun une petite image de ce gâteau suspendue à la boutonnière en guise de décoration. Un tel usage ne fut pas jugé propre à les rendre moins fautifs dans leur art, et le grand nombre de repas qu’il amena ne fit pas concevoir une haute idée de leur talent. Bientôt ils se virent exposés à la raillerie du public, qui prit le mot de brioche pour synonyme de faute, bévue; et l’amour-propre alors l’emportant sur la friandise, ils décidèrent qu’ils pourraient faire désormais autant de brioches qu’ils voudraient sans être obligés d’en payer aucune.

BUDGET.

Ce mot peut être regardé comme proverbial à cause du fréquent emploi qu’on en fait journellement dans toutes les classes de la société. Grands et petits, riches et pauvres, chacun parle de son budget. On dit un budget de cuisinière, un budget d’apothicaire, comme un budget de ministre. Je dois donc consigner ici l’histoire et la généalogie de ce mot, qui sont assez curieuses[25]. Il est d’origine française, et nous avons eu la bonté de le recevoir de seconde main des Anglais, qui nous l’ont rendu défiguré et méconnaissable. Qui pourrait croire qu’il vient de poche, et que c’est là précisément ce qu’il signifie? On objectera peut-être qu’il a bien changé sur la route; mais il n’est besoin que de la tracer pour se retrouver. Poche a fait le diminutif pochette, et par la facilité qu’a le p de se changer en b, pochette a insensiblement coulé en bogète, bougette, vieux mots dont le dernier a été conservé dans plusieurs éditions du Dictionnaire de l’Académie avec son augmentatif bouge, qui garde encore son acception originaire dans cette locution, bien remplir ses bouges, c’est-à-dire bien remplir ses poches ou faire un gros gain, et qui partout ailleurs signifie un petit endroit propre à resserrer divers objets dans une maison, comme la poche sert à le faire dans un habit. Bulge, qui veut dire enveloppe, bourse, valise, est la racine de tous ces mots.—A présent, on doit trouver assez facile le passage de bogète en budget, surtout chez les Anglais qui donnent à l’u le son de l’o; et il faut remarquer en outre que les Languedociens ont toujours dit dans leur patois lou bugé ou lou budjet en parlant d’une garderobe ou d’un petit endroit dans lequel ils renferment diverses choses.

BUISSON.Il n’y a si petit buisson qui n’ait son ombre.

Ce proverbe s’emploie dans deux sens opposés, pour dire qu’il n’y a rien de si petit qui ne puisse être avantageux ou préjudiciable. C’est ainsi que les Latins disaient: Etiam unus capillus habet umbram suam, un cheveu même a son ombre. On prétend que l’ombre du buisson est devenue proverbiale à cause de cet apologue de la Bible:—«Les arbres voulurent se choisir un roi. Ils s’adressèrent d’abord à l’olivier et lui dirent: Règne. L’olivier répondit: Je ne quitterai pas le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier dit qu’il aimait mieux ses figues que l’embarras du pouvoir suprême. La vigne donna la préférence à ses raisins. Enfin les arbres s’adressèrent au buisson, et le buisson répondit: Je vous offre mon ombre.»

On sent tout ce qu’il y a de hardi dans cette idée, mais elle est dans la Bible. Ce ne sont pas les philosophes, dit Chamfort, c’est le Saint-Esprit à qui elle appartient.

Trouver buisson creux.

C’est ne pas trouver ce qu’on s’attendait à trouver. Les chasseurs appellent buisson creux, un buisson dans lequel il n’y a point de gibier.

Il a battu les buissons et un autre a pris les oisillons.

Il s’est donné des peines dont un autre a profité. Moisant de Brieux explique ainsi ce proverbe: «On fait en hiver une petite chasse aux flambeaux et entre deux haies: un valet porte un bouleau ou autre arbrisseau plein de glu; d’autres valets battent de côté et d’autre les buissons, d’où les oiseaux sortant vont donner à la lumière et dans le bouleau où ils demeurent pris. Nous appelons cela aller au bouleau

Ce proverbe a une célébrité historique. Le duc de Bedfort, régent de France pour Henri VI roi d’Angleterre, en fit une application imprudente, en répondant à Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, qui demandait à garder en dépôt la ville d’Orléans; et cette réponse, dont le prince bourguignon fut offensé, le détermina à se séparer des Anglais, dans un temps où ces derniers avaient le plus grand besoin d’un si puissant allié pour résister aux efforts de Charles VII.

BUREAU.Bureau vaut bien écarlate.

Les petits peuvent avoir autant de mérite que les grands.

Le bureau, ou la bure, est une étoffe grossière dont s’habillaient autrefois les gens du commun, tandis que l’écarlate, qui est d’un assez grand prix, servait à parer les hauts seigneurs. Lacroix du Maine attribue l’invention de ce proverbe à Michel Bureau, abbé de la Couture, en 1518. Celui-ci, étant en discussion avec le cardinal de Luxembourg, lui dit dans un accès de vivacité: Bureau vaut bien écarlate. Aulu-Gelle, dans ses Nuits attiques, liv. II, rapporte un proverbe qui correspond au nôtre: Sous le chapeau d’un paysan, est le conseil d’un prince.

Fin comme bureau teint.

C’est-à-dire très grossier, parce que cette étoffe, lorsqu’elle est teinte, est pire qu’auparavant.

Bureau d’adresse.

On appelle ainsi proprement un endroit indiqué au public pour donner ou recevoir certains renseignements, et figurément une personne qui s’informe de tout ce qui se passe et va le débiter de côté et d’autre. Jean-Jacques Rousseau a dit dans ses Rêveries, sixième promenade: «Quand ma personne fut affichée par mes écrits, je devins dès lors le Bureau d’adresse de tous les souffreteux ou soi-disant tels, et de tous les aventuriers qui cherchaient des dupes.»

BUVEUR.

Ce que le sobre tient au cœur
Est sur la langue du buveur.

Les Espagnols disent: El vino anda sin calças, le vin va sans chausses.

Les méchants sont buveurs d’eau.

La chanson dit que c’est bien prouvé par le déluge. Mais, sans doute, il ne faut pas aller chercher si loin la raison de ce proverbe. Il paraît fondé sur l’observation que ceux qui boivent de l’eau sont moins expansifs que ceux qui boivent du vin, l’expansion étant regardée comme une marque de bonté. Cependant, s’il ne remonte pas jusqu’au déluge, il est d’une assez grande antiquité; car Eschine, voulant accuser Démosthène de méchanceté, lui reprochait d’être buveur d’eau.