Discours adressé au Roi d'Angleterre par M. de Talleyrand, le 6 octobre 1830, en lui remettant les lettres de créance qui l'accréditaient comme ambassadeur de France auprès de S. M. le Roi d'Angleterre [72].
Sire,
Sa Majesté le Roi des Français m'a choisi pour être l'interprète des sentiments qui l'animent pour Votre Majesté.
J'ai accepté avec joie une mission qui donnait un si noble but aux derniers pas de ma longue carrière.
Sire, de toutes les vicissitudes que mon grand âge a traversées, de toutes les diverses fortunes auxquelles quarante années, si fécondes en événements, ont mêlé ma vie, rien, peut-être, n'avait aussi pleinement satisfait mes vœux, qu'un choix qui me ramène dans cette heureuse contrée.—Mais quelle différence entre les époques! Les jalousies, les préjugés qui divisèrent si longtemps la France et l'Angleterre, ont fait place aux sentiments d'une estime et d'une affection éclairée. Des principes communs resserrent, encore plus étroitement, les liens des deux pays. L'Angleterre, au dehors, répudie, comme la France, le principe de l'intervention dans les affaires extérieures de ses voisins, et l'ambassadeur d'une Royauté votée unanimement par un grand peuple, se sent à l'aise, sur une terre de liberté, et près d'un descendant de l'illustre maison de Brunswick.
J'appelle avec confiance, Sire, votre bienveillance sur les relations que je suis chargé d'entretenir avec Votre Majesté, et je la prie d'agréer l'hommage de mon profond respect.
II
Page 385.
Discours adressé par S. M. l'Empereur Nicolas au Corps municipal de la ville de Varsovie, le 10 octobre 1835 [73].
Je sais, Messieurs, que vous avez voulu me parler; je connais même le contenu de votre discours, et c'est pour vous épargner un mensonge, que je ne désire pas qu'il me soit prononcé.—Oui, Messieurs, c'est pour vous épargner un mensonge, car je sais que vos sentiments ne sont pas tels que vous voulez me les faire accroire.
Et comment y pourrais-je ajouter foi, quand vous m'avez tenu ce même langage la veille de la Révolution?—N'est-ce pas vous-mêmes qui me parliez, il y a cinq ans, il y a huit ans, de fidélité, de dévouement, et qui me faisiez les plus belles protestations? Quinze jours après, vous aviez violé vos serments, vous avez commis des actions horribles.
L'Empereur Alexandre, qui avait fait pour vous plus qu'un empereur de Russie n'aurait dû faire, a été payé de la plus noire ingratitude.
Vous n'avez jamais pu vous contenter de la position la plus avantageuse, et vous avez fini par briser vous-même votre bonheur.—Je vous dis ici la vérité, car je vous vois et je vous parle pour la première fois depuis les troubles.
Messieurs, il faut des actions et non pas des paroles, il faut que le repentir vienne du cœur; je vous parle sans m'échauffer; vous voyez que je suis calme; je n'ai pas de rancune et je vous ferai du bien malgré vous.
Le Maréchal, que voici, remplit mes intentions, me seconde, dans mes vues, et pense aussi à votre bien-être.
(A ces mots, les membres de la députation saluent le Maréchal.)
Eh bien, Messieurs, que signifient ces saluts? Avant tout, il faut remplir ses devoirs, il faut se conduire en honnêtes gens.—Vous avez, Messieurs, à choisir entre deux partis: ou persister dans vos illusions d'une Pologne indépendante, ou vivre tranquillement, en sujets fidèles, sous mon gouvernement.
Si vous vous obstinez à conserver vos rêves de nationalité distincte, de Pologne indépendante et de toutes ces chimères, vous ne pouvez qu'attirer sur vous de grands malheurs. J'ai fait élever ici la citadelle, et je vous déclare qu'à la moindre émeute, je ferai foudroyer la ville, je détruirai Varsovie, et, certes, ce n'est pas moi qui la rebâtirai.
Il m'est bien pénible de vous parler ainsi; il est bien pénible à un souverain de traiter ainsi ses sujets, mais je vous le dis pour votre bien.—C'est à vous, Messieurs, de mériter l'oubli du passé; ce n'est que par votre conduite, et par votre dévouement à mon gouvernement que vous pouvez y parvenir.
Je sais qu'il y a des correspondances avec l'étranger, qu'on envoie ici de mauvais écrits et que l'on tâche de pervertir les esprits; mais la meilleure police du monde, avec une frontière comme vous en avez une, ne peut empêcher les relations clandestines; c'est à vous-mêmes à faire le police, à écarter le mal.
C'est en élevant bien vos enfants, en leur inculquant des principes de religion et de fidélité à leur souverain, que vous pouvez rester dans le bon chemin.
Et au milieu de tous ces troubles qui agitent l'Europe, et de toutes ces doctrines qui ébranlent l'édifice social, il n'y a que la Russie qui reste forte et intacte.
Croyez-moi, Messieurs, c'est un vrai bonheur d'appartenir à ce pays et de jouir de sa protection.—Si vous vous conduisez bien, si vous remplissez tous vos devoirs, ma sollicitude paternelle s'étendra sur vous tous, et, malgré tout ce qui s'est passé, mon gouvernement pensera toujours à votre bien-être.
Rappelez-vous bien ce que je vous ai dit!