La maison d'Ampthill est triste, humide, mal meublée, mal tenue, et en contraste avec un des plus jolis parcs qu'on puisse voir. Le pays est joli, accidenté, riant et boisé.

Ampthill n'est pas sans quelques traditions. C'est là que s'est retirée Catherine d'Aragon après son divorce. Il ne reste plus rien de l'ancien château qui était sur le haut de la montagne, et non pas au fond de la vallée comme l'est la maison actuelle. Une croix gothique est placée là où était l'ancienne demeure, et sur le piédestal se trouvent quelques vers assez médiocres en souvenir des cruautés d'Henri VIII; ces vers n'ont pas même le mérite d'être du temps. Une autre curiosité du lieu, c'est un certain nombre d'arbres tellement vieux, que du temps même de Cromwell, on ne les trouvait plus propres à la marine; ils ont entièrement perdu leur beauté et ressembleront bientôt à ce qu'on appelle des truisses en Touraine.

Lord Sefton remarquait hier devant lord Brougham que tous les défenseurs de la Reine Caroline d'Angleterre étaient parvenus aux plus hautes dignités du pays, lord Grey, lord Brougham, etc... Ce qui m'a fait dire au Chancelier qu'il n'y avait donc plus d'inconvénient pour lui, à avouer qu'il avait défendu alors une bien mauvaise cause. Il n'a jamais voulu en convenir, et a cherché à nous persuader que si la Reine avait eu des amants, Bergami n'était pas du nombre. Il voulait nous faire croire que telle, du moins, était sa conviction, et, à l'appui de cette assertion, que personne, pas plus que lui-même je crois, ne prenait au sérieux, il nous a raconté que, pendant les trois dernières heures de la vie de la Reine, durant lesquelles le délire le plus marqué s'était emparé d'elle, elle avait beaucoup parlé du prince Louis de Prusse, de l'enfant de Bergami nommée Victorine et de plusieurs autres personnes, mais qu'elle n'avait pas une seule fois prononcé le nom de Bergami. Il m'a semblé que pour un aussi grand jurisconsulte, la preuve était par trop négative et peu concluante.

Londres, 22 mai 1834.—En revenant hier en ville, nous y avons appris la nouvelle du rappel du prince de Lieven. C'est quelque chose dans la politique, c'est beaucoup dans la société de Londres. L'excellent caractère, le bon esprit, les manières parfaites de M. de Lieven, lui conciliaient la bienveillance et l'estime générale, et la femme la plus redoutée, la plus comptée, la plus entourée et la plus soignée est Mme de Lieven. Son importance politique, que beaucoup de mouvement d'esprit et de savoir-faire justifiaient, marchait de front avec une autorité incontestée par la société. On se plaignait quelquefois de sa tyrannie, de son humeur exclusive, mais elle maintenait, par cela même, une barrière utile entre la haute et exquise société et celle qui l'était moins. Sa maison était la plus recherchée, celle où on attachait le plus de prix à être admis. Le grand air, peut-être même un peu raide, de Mme de Lieven, faisait très bien dans les grandes occasions. Je ne me fais pas une idée d'un «Drawing-room» sans elle. A l'exception de lord Palmerston, qui, par son arrogance obstinée dans l'affaire de sir Stratford Canning, a amené le départ de M. et de Mme de Lieven, je suis sûre que personne ne sera bien aise de ce départ; peut-être, cependant, M. de Bülow, aussi, se sentira-t-il soulagé d'échapper au joug et à la surveillance de la Princesse devant laquelle son rôle, quelquefois double et triple, jamais simple, n'était pas facile à jouer.

M. de Lieven est nommé gouverneur du jeune Grand-Duc, héritier de Russie. On dit qu'il y a là tout ce qui peut flatter et consoler; pour lui oui, mais non pour elle, qui retombera difficilement après vingt-deux ans de séjour en Angleterre et des agitations politiques de tous genres, dans les glaces et les nullités de Saint-Pétersbourg.

Il paraîtrait que les trois Cours du Nord, en opposition à la Quadruple Alliance méridionale, sont assez disposées à conclure un engagement séparé avec la Hollande. Le fait est qu'on se ménage en paroles, mais qu'on aiguise ses armes en silence.

Les Cortès sont convoquées pour le 24 juillet. La nouvelle télégraphique d'Espagne de l'autre jour, qui n'a conduit qu'à un jeu de bourse, s'est évaporée assez honteusement. On mande, de Paris, que le général Harispe a été prié de ne plus donner, télégraphiquement, des nouvelles douteuses, et que le président du Conseil a été engagé à ne pas répandre les nouvelles de ce genre avant confirmation.

L'amiral Roussin a refusé le ministère de la marine. Il était question d'y appeler l'amiral Jacob. M. de Rigny avait laissé le Conseil parfaitement libre, en ce qui le concerne personnellement, de le nommer, soit à la marine, soit aux Affaires étrangères; la décision n'est point encore connue.

A propos du départ des Lieven, voici ce que la Princesse m'a raconté: Il y a plusieurs semaines déjà, au retour de lord Heytesbury de Pétersbourg, lord Palmerston dit à M. de Lieven qu'il comptait nommer sir Stratford Canning à Pétersbourg; le prince de Lieven en écrivit à sa Cour, et M. de Nesselrode répondit, au nom de l'Empereur, que le caractère entier, l'esprit anguleux et l'emportement de sir S. Canning lui étant personnellement désagréables, il désirait un autre ambassadeur, ne donnant d'exclusion qu'à celui-là. Lord Palmerston, à son tour, exposa tous les motifs qui lui faisaient désirer de vaincre cette opposition. M. de Lieven écouta les raisons de lord Palmerston et lui promit de les faire valoir près de l'Empereur. Dès le lendemain, il expédia un courrier, à cet effet, à Pétersbourg, mais le courrier n'était pas embarqué que la nomination de sir S. Canning, au poste de Pétersbourg, parut officiellement dans la Gazette de Londres. Ce manque d'égards rendit l'opposition russe décisive d'une part, et l'obstination de lord Palmerston plus invétérée de l'autre; le Cabinet anglais se prétendit maître de nommer qui il lui plaisait aux postes diplomatiques; l'Empereur Nicolas, sans contester ce droit, dit qu'il avait, lui, celui de ne recevoir chez lui que ceux qui lui plaisaient. La brèche a toujours été ainsi, en s'élargissant, et l'opposition des systèmes politiques, jointe à l'hostilité des individus, ne présage pas, dans l'état actuel si compliqué du monde, une paix bien solide ni bien prolongée.

Londres, 23 mai 1834.—Je crois le Cabinet de Londres embarrassé du départ de M. de Lieven, et lord Grey personnellement peiné. Lord Brougham paraît aussi en sentir tous les inconvénients. J'ai reçu de l'un et de l'autre de longs billets, fort curieux à ce sujet, et que je conserverai soigneusement.

Voilà M. de La Fayette mort. Quoiqu'il ait été, toute sa vie, Gilles le Grand pour M. de Talleyrand, sa mort ne lui a pas été indifférente. A plus de quatre-vingts ans, il semble que tout contemporain soit un ami.

Londres, 24 mai 1834.—Lord Grey est venu me faire une longue et très amicale visite; je l'ai trouvé très peiné du départ des Lieven, mais mettant du soin à détruire l'opinion que lord Palmerston, par ses mauvaises façons, l'eût provoqué. J'ai vu qu'il désirait vivement que les semences d'aigreur entre M. de Talleyrand et lord Palmerston ne germassent pas. Il est impossible de montrer plus de bienveillance personnelle pour nous qu'il ne m'en a témoigné.

Nous avons dîné à Richmond chez cette pauvre princesse de Lieven, qui fait vraiment grande pitié. Je crains, pour elle, que les choses ne soient encore pires, en réalité, qu'elles ne le sont en apparence. Je crois qu'elle se flatte de rester au courant de toutes choses, et par la confiance de l'Empereur, et par l'amitié de M. de Nesselrode, comme par l'espèce de faveur dont jouit son frère, le général de Benkendorff. Je crains, au contraire, pour elle, qu'elle ne perde bientôt la carte de l'Europe ou qu'elle ne la voie plus que par une lunette fort réduite, ce qui serait certainement pour elle une sorte de mort morale. Ses espérances, ses regrets, tout cela s'exprimait avec vivacité et naturel; elle m'a semblé plus aimable que de coutume, parce qu'elle était tout en dehors, avec abandon et simplicité. Ce laisser-aller des personnes habituellement contenues a toujours quelque chose de particulièrement piquant.

L'abominable article du Times sur elle, qui est vraiment honteux pour le pays, l'a d'abord fait pleurer; elle en est convenue, en disant qu'elle avait été navrée de penser que c'étaient là les adieux que lui faisait le public anglais, à elle, qui quittait ce pays-ci avec tant de chagrin, mais elle a senti bientôt que rien n'était plus méprisable et plus généralement méprisé. Elle a fini par si bien reprendre sa belle humeur qu'elle nous a raconté, le plus drôlement du monde, car elle raconte parfaitement, une petite scène fort ridicule du marquis de Miraflorès. Ce petit homme, qui m'a tout de suite paru d'une fatuité insupportable, et dont la figure plaisait à Mme de Lieven et me déplaisait souverainement, a été s'asseoir à côté d'elle au bal de l'Almacks. La princesse lui ayant demandé s'il n'était pas frappé de la beauté des jeunes Anglaises, il a répondu, avec un air sentimental, un son de voix ému et un regard prolongé et significatif, qu'il n'aimait pas les femmes trop jeunes, qu'il préférait celles qui cessaient de l'être et qu'on appelait des femmes passées.

La duchesse de Kent a vraiment un talent remarquable pour aviser toujours si juste une gaucherie qu'elle n'en manque pas une. C'est aujourd'hui le jour de naissance de sa fille, qu'elle devait, à cette occasion, mener pour la première fois à Windsor, où cet anniversaire devait se fêter en famille. La mort du petit prince de Belgique, à peine âgé d'un an, et que ni sa tante, ni sa cousine n'avaient vu, a fait renoncer la duchesse de Kent à cette petite fête de famille. Rien ne pouvait être plus désobligeant pour le Roi.

Londres, 25 mai 1834.—Le Roi Léopold paraît disposé à appeler ses neveux à la succession du trône de Belgique. Est-ce à dire qu'il ne compte plus sur sa descendance directe? On en a de l'humeur aux Tuileries; je crois que ce sera assez indifférent partout ailleurs, où ce nouveau royaume et cette nouvelle dynastie ne sont guère encore pris au sérieux.

L'exposition de peinture, à Somerset-House, est bien médiocre, plus encore que celle de l'année dernière; celle de sculpture encore plus pauvre. Les Anglais excellent dans les arts d'imitation, mais ils restent les derniers dans les arts d'imagination; c'est par ce côté surtout que le manque de soleil se fait sentir. Entourés des chefs-d'œuvre enlevés au Continent, ils ne produisent rien qui puisse leur être comparé! Rien ne se colore à travers le voile brumeux qui les enveloppe!

Londres, 26 mai 1834.—Lord Grey est au moment de voir son administration se décomposer, par la retraite de M. Stanley et celle de sir James Graham, s'il fait de nouvelles concessions aux catholiques irlandais au détriment de l'Église anglicane. S'il se refuse à ces concessions pour conserver M. Stanley, dont le talent parlementaire est de premier ordre, il est à supposer que le Cabinet restera en minorité aux Communes, et que la chute de tout le ministère en sera le résultat. C'était, du moins, ce qu'on disait et croyait, hier, et la figure soucieuse de lord Grey, à dîner, chez lord Durham, ainsi que quelques propos échappés à la naïve niaiserie de lady Tankerville, confirmaient assez ce bruit. La question se videra demain, mardi 27, à l'occasion de la motion de M. Ward.

Mme de Lieven ne m'a pas caché son espoir, que si le Cabinet change, soit en tout, soit en partie, et que lord Palmerston soit du nombre des sortants, elle pourrait bien rester ici, se flattant que la première démarche du nouveau ministre des Affaires étrangères serait une demande à Pétersbourg à l'effet de garder M. de Lieven ici. Elle compterait, dans cette circonstance, a-t-elle ajouté, sur l'influence de M. de Talleyrand auprès du nouveau ministre, quel qu'il fût, pour le décider à cette démarche.

Londres, 27 mai 1834.—Il est singulier que le fils du maréchal Ney, qui est à Londres, ait désiré se faire présenter à la Cour d'Angleterre, qui a abandonné son père qu'elle aurait pu sauver; de s'y faire présenter par M. de Talleyrand, sous le ministère duquel le maréchal a été arrêté et accusé, le même jour que M. Dupin, le défenseur du maréchal, doit également être présenté, et le tout en face du duc de Wellington, qui, en maintenant strictement les termes de la capitulation de Paris, aurait pu peut-être couvrir de son égide l'accusé, qu'il n'a pas cru devoir protéger. Le jeune prince de la Moskowa n'a sans doute pas fait tous ces rapprochements, mais M. de Talleyrand, qui a compris que d'autres les feraient, qu'ils ne seraient agréables pour personne, et moins encore pour le jeune homme que pour qui que ce soit, a décliné cette présentation sous le prétexte du peu de temps qui restait entre la demande et la réception, et qui ne lui laissait pas le temps de remplir les formalités voulues.

Hier, à sept heures du soir, j'ai reçu un billet assez curieux d'un des amis et confidents du ministre: «Rien n'est changé depuis hier; aucune amélioration ne s'est établie dans la situation des choses; on va employer la soirée à obtenir que la question reste ouverte, c'est-à-dire qu'elle ne soit pas regardée comme une question de Cabinet, que chacun soit libre de tout engagement et puisse voter comme il lui plaira. Le Chancelier s'emploie fort à faire adopter ce biais, mais lord Grey, qui paraît évidemment désireux de se retirer des affaires, pourra bien faire manquer cette combinaison.»

Londres, 28 mai 1834.—Après beaucoup d'agitations et d'incertitudes, lord Grey s'est décidé à laisser sortir du ministère M. Stanley et sir James Graham, dont l'exemple sera probablement suivi par le duc de Richmond et lord Ripon; et lui, lord Grey, reste, en se rangeant du côté de la motion de M. Ward. Il avait eu, un moment, le bon instinct de se retirer aussi, mais M. Ellice, qui le gouverne maintenant, l'a poussé dans une autre voie, et le Chancelier a fortement agi sur le Roi, qui, à son tour, a prié lord Grey de rester.

Hier, les ministres se louaient du Roi avec des attendrissements infinis. Ce pauvre Roi a soutenu «la réforme» malgré tous ses scrupules politiques: il abandonne aujourd'hui le clergé, malgré ses scrupules de conscience; aussi le Chancelier disait-il, hier, que c'était un grand Roi, et ajoutait, avec une satisfaction joyeuse et l'enivrement de paroles qui lui est propre, que la journée d'hier était la seconde grande journée révolutionnaire bénigne des annales de l'Angleterre moderne. Cet étrange Chancelier, sans dignité, sans convenance, sale, cynique, grossier, se grisant de vin et de paroles, vulgaire dans ses propos, malappris dans ses façons, venait dîner ici, hier, en redingote, mangeant avec ses doigts, me tapant sur l'épaule et racontant cinquante ordures. Sans les facultés extraordinaires qui le distinguent comme mémoire, instruction, éloquence et activité, personne ne le repousserait plus vivement que lord Grey. Je ne connais pas deux natures qui me paraissent plus diamétralement opposées. Lord Brougham, merveilleux aux Communes, est un perpétuel objet de scandale à la Chambre Haute, où il met tout sens dessus dessous, où lui, Chancelier, est souvent rappelé à l'ordre, où il embarrasse lord Grey à tout instant par ses incartades; aussi, il ne s'y sent pas sur son terrain, et je crois que le jour où il pourrait ensevelir la Pairie de ses propres mains, il ne s'en ferait pas faute.

Il dînait hier ici avec M. Dupin, autre produit grossier de l'époque, sentencieux et criard comme un vrai procureur, avec la plus lourde vanité plébéienne qui apparaît à tout instant. Le premier mot qu'il a dit au Chancelier, qui se souvenait de l'avoir vu il y a quelques années, a été celui-ci: «Oui, quand nous étions avocats tous deux...»

Lord Althorp a demandé, hier, aux Communes, l'ajournement de la motion de M. Ward, pour avoir le temps de remplir les vides laissés par la retraite de quelques membres du Cabinet, ce qui a été accordé.

On ne peut imaginer ce qui inspire à la duchesse de Kent une mauvaise grâce aussi continue contre la Reine. Malgré son refus de conduire la princesse Victoria à Windsor, la Reine a voulu aller la voir à Kensington avant-hier au soir. La duchesse de Kent a refusé, sous le plus léger prétexte, de recevoir la Reine; celle-ci en est péniblement affectée. Personne ne peut comprendre le motif d'une semblable conduite. Lord Grey, hier, l'attribuait à sir John Conroy, le chevalier d'honneur de la Duchesse, qu'on dit fort ambitieux, fort borné, et très puissant auprès d'elle. Il croit que sous la Régence de la Duchesse, il est appelé à jouer un grand rôle, qu'il veut escompter dès à présent, et s'imaginant avoir été blessé dans je ne sais quelle occasion par la Cour de Saint-James, il s'en venge en semant l'aigreur et la discorde dans la famille royale. J'ai su la dernière scène de Kensington par le Dr Küper, chapelain allemand de la Reine, qui, en sortant, hier matin, de chez Sa Majesté, est venu me parler de l'affliction de cette bonne Princesse. Lord Grey, à qui j'en parlais, hier à dîner, m'a dit que le Roi Léopold, en quittant l'Angleterre, lui avait dit qu'il était inquiet de laisser sa sœur livrée aux conseils d'un aussi mauvais esprit que celui de ce chevalier Conroy; qu'heureusement la princesse Victoria ayant quinze ans, et devant être majeure à dix-huit, la régence de la duchesse de Kent serait, ou bien nulle, ou du moins fort courte.

Londres, 29 mai 1834.—La princesse Victoria ne paraît encore qu'aux deux «Drawing-rooms» qui sont destinés à fêter les jours de naissance du Roi et de la Reine. J'ai trouvé à celui d'hier, qui, par parenthèse, a duré trois grandes heures, pendant lesquelles la défilade a été de plus de dix-huit cents personnes, que cette jeune princesse avait vraiment beaucoup gagné depuis trois mois. Ses manières sont parfaites, et elle sera, un jour, assez agréable pour être presque jolie. Elle aura, comme tous les Princes, le don de se tenir longtemps sur ses jambes sans fatigue ni impatience. Nous succombions, hier, toutes, tour à tour; la femme du nouveau ministre grec, seule, que son culte habitue à rester longtemps debout, a très bien supporté cette corvée! Elle est d'ailleurs soutenue par la curiosité et la surprise; elle s'étonne de tout, fait des questions naïves, des réflexions et des méprises amusantes. C'est ainsi que, voyant le Chancelier passer en grande robe et perruque, et portant le sac brodé qui contient les sceaux, elle l'a pris pour un évêque portant l'Évangile, ce qui, appliqué à lord Brougham, était particulièrement comique.

La princesse de Lieven a paru, hier, pour la première fois, dans le costume national russe, qui est nouvellement adopté, à Saint-Pétersbourg, pour les occasions d'apparat. Ce costume est si noble, si riche, si gracieux, qu'il va bien à toutes les femmes, ou, pour mieux dire, qu'il ne va mal à aucune. Celui de la Princesse était particulièrement bien arrangé et lui allait bien, le voile dissimulant la maigreur de son col.

On ne parlait hier, à la Cour et ailleurs, que de la retraite des quatre membres du ministère, qui lui ôte une grande force morale, surtout celle de M. Stanley, à cause de ses grands talents, et celle du duc de Richmond, à cause de sa considération personnelle. Les conservatifs sont fort satisfaits; ils voient, par là, leurs rangs se grossir, ceux de leurs adversaires, si ce n'est s'affaiblir numériquement, du moins se mal recruter. On parlait de lord Mulgrave, lord Ebrington, Mr Abercromby, Mr Spring Rice pour entrer au Cabinet, mais rien n'était encore décidé.

Au grand dîner diplomatique qui, pour la fête du Roi, a eu lieu chez le ministre des Affaires étrangères, lord Palmerston avait, pour la première fois, invité des femmes. Assis entre la princesse de Lieven et moi, il était en froideur à droite, en fraîcheur à gauche; il était évidemment mal à l'aise, quoique son embarras ne fût nullement augmenté de n'avoir pas été dans son salon, à l'arrivée des dames, d'y être venu tout à son aise et sans même nous faire la plus petite excuse.

M. Dupin, fort bien traité ici par un monde brillant et élevé, y prend assez de goût pour faire le difficile sur celui de Paris. Ne s'avise-t-il pas de trouver, lui, que la Cour des Tuileries manque de dignité, que les femmes n'y sont pas assez bien mises, que tout y est trop confondu et que le Roi Louis-Philippe ne trône pas assez! Allant à des dîners, aux «Drawing-rooms», à la Cour, aux soirées, aux concerts, à l'Opéra, au bal, aux courses, M. Dupin est lancé dans un train de dissipations qui en fera une espèce de dandy fort grotesque, je m'en flatte, et qui étonnera un peu Paris.

Mme de Lieven, qui parle volontiers du feu roi George IV, me disait qu'il avait une telle aversion pour la roture, qu'il n'avait jamais fait aucune politesse à M. Decazes, qu'il ne l'avait vu qu'une seule fois, et cela à l'occasion des lettres de créance qu'il lui a présentées. Quant à Mme Decazes, n'ayant pas eu de «Drawing-room» pendant la durée du séjour qu'elle a fait à Londres, il a pu se dispenser de la recevoir, et on n'a jamais pu le décider à lui accorder une audience particulière ou à l'inviter à Carlton-House. Il en a agi presque aussi rudement avec la princesse de Polignac, dont l'obscure origine anglaise lui était importune. Quant à Mme Falk, le motif pour lequel elle n'a pas vu le feu Roi est plus singulier encore: Mme Falk a une grosse beauté flamande fortement développée qui offusquait particulièrement lady Conyngham, comme trop dans les goûts du Roi; elle a toujours empêché qu'elle ne fût reçue.

M. Dupin a été si frappé du beau costume des femmes, à la Cour d'Angleterre, qu'il m'a fait, à ce sujet, une phrase vraiment amusante: «Il faudrait que la Reine des Français établît aussi un costume de Cour: on prélèverait ainsi sur nos vanités bourgeoises, qui ont la rage de se montrer à la Cour, l'impôt d'un grand habit.»

Londres, 30 mai 1834.—Les ratifications portugaises au traité de la Quadruple Alliance sont enfin arrivées, mais inexactes et incomplètes. Le préambule en entier du traité est passé sous silence; il est donc peu à supposer qu'il n'y ait là que de l'oubli et pas de mauvaise volonté. L'avocat de la Couronne a été appelé au Foreign-Office, pour aider à trouver un biais qui rendît l'échange possible; on n'a rien trouvé qui fût sans inconvénient. Cependant, lord Palmerston penchait vers l'échange en laissant de côté le préambule, ce qui ôterait pourtant à son traité la force morale, la seule peut-être qu'il ait réellement; on ne doit prendre à cet égard de détermination que ce matin.

J'ai souvent entendu dire que personne ne pouvait être aussi astucieux qu'un fou: ce qu'on vient de me raconter me le ferait croire. En réponse aux félicitations des évêques pour son jour de naissance, le Roi les a assurés en pleurant, que, se sentant vieux et près de porter son âme devant Dieu, il ne voudrait pas charger sa conscience d'un tort vis-à-vis de l'Église, et qu'il soutiendrait de toute sa puissance les droits et privilèges du clergé anglican. Ceci s'est dit dans la même journée où le Roi demandait à lord Grey de ne pas se retirer et de laisser aller M. Stanley.

Hier au soir, le remaniement du ministère n'était pas encore arrêté. Ce qui semble prouvé, c'est que personne ne veut de lord Durham. Il s'est, dit-on, livré à une rage épouvantable; lady Durham, qu'il a traitée avec brutalité, ce qui arrive chaque fois qu'il est mécontent de lord Grey, s'est évanouie, à dîner, chez sa mère, sans que son mari ait seulement daigné tourner les yeux de son côté.

Le marquis de Lansdowne qui s'est, tout dernièrement encore, exprimé au Parlement comme favorable à l'Église, pourrait bien, dit-on, selon ce qui se passera lundi prochain aux Communes, se retirer également du Cabinet. Sur cette nouvelle, lady Holland a été, en toute hâte, chez lord Brougham, lui dire que cette retraite lui paraîtrait un grand malheur et qu'il faudrait l'éviter à tout prix! Le Chancelier, que la modération de lord Lansdowne ne satisfait point, a répondu qu'il trouvait, au contraire, que cette retraite était très avantageuse, et qu'il y aiderait plutôt que de l'empêcher. Là-dessus, lady Holland s'est animée, et, en énumérant tous les mérites de son ami, elle a demandé au Chancelier s'il songeait bien à tout ce que représentait le marquis de Lansdowne. «Oui,» a répondu lord Brougham, «je sais qu'il représente parfaitement toutes les vieilles femmes de l'Angleterre.»

Londres, 31 mai 1834.—Le ministère anglais est rajusté, sans avoir pris une couleur plus marquée dans aucun sens.

Grâce à des déclarations et à des réserves, on va procéder à l'échange des ratifications portugaises.

Il me semble que toute la besogne de la semaine est assez pauvre et que les résultats en seront à l'avenant.

Londres, 1er juin 1834.—J'ai rencontré hier des ministres sortants et des entrants. Les premiers me paraissent plus satisfaits que les autres, et, je crois, avec raison.

Lady Cowper, malgré son esprit fin et délicat, a cependant une extrême nonchalance et naïveté, qui lui fait dire parfois des choses singulières par leur trop grand abandon. C'est ainsi qu'elle dit hier matin à Mme de Lieven: «Je vous assure que lord Palmerston regrette en vous une ancienne et agréable connaissance, qu'il rend justice à toutes les excellentes qualités de votre mari, et qu'il convient que la Russie ne saurait être plus dignement représentée que par lui; mais voyez-vous, c'est par cela même que l'Angleterre ne saurait que gagner à votre départ.» Mme de Lieven m'a semblé également frappée de la sincérité de l'aveu, et mécontente de son résultat.

Lady Cowper lui a montré aussi, sans beaucoup de réflexion, une lettre de Mme de Flahaut, dans laquelle, après avoir exprimé quelques regrets polis sur le rappel de M. de Lieven, elle se lamente sur le choix du chargé d'affaires; elle dit que c'est une petite guêpe venimeuse, malfaisante, un Russe enragé, un ardent ennemi des Polonais, et que, pour tout résumer en un mot, c'est le cousin germain de Mme de Dino,—ce qui, ajoute-t-elle, est positivement très nuisible à l'intérêt de l'Angleterre, puisque celle-ci doit au contraire attacher du prix à ce que la France et la Russie ne s'entendent pas.

On dit, au reste, que Pozzo est enchanté de l'éloignement de Paris de mon cousin Medem; il l'a toujours fort loué et bien traité, mais il se pourrait que la liaison directe et intime de Paul avec M. de Nesselrode ait fini par gêner Pozzo; je ne le crois cependant pas.

Hier, à dîner, chez lord Holland, M. Dupin a an peu trop fait le législateur; le pauvre lord Melbourne surtout, à moitié distrait, à moitié endormi, était ennuyé d'une longue dissertation sur le divorce, qui venait d'autant plus mal à propos, que sa femme, après l'avoir fait enrager pendant longtemps, est morte folle et enfermée. Lord Holland, qui aime facilement tous ceux que, politiquement, il ne voudrait pas faire pendre, m'a cependant dit que M. Dupin lui déplaisait souverainement, et qu'il lui trouvait tous les inconvénients de lord Brougham, sans la compensation des facultés variées et surabondantes de celui-ci.

A propos du Chancelier, il m'en a assez mal parlé comme caractère, me disant, par exemple, que c'était lui, lord Holland, qui avait forcé la main au duc de Bedford pour le faire entrer au Parlement et qu'aussitôt après, lord Brougham avait passé quatre années sans mettre les pieds chez lord Holland; qu'à la vérité, il y était revenu sans motif, sans embarras et sans excuses. La faculté dominante chez le Chancelier, c'est cette promptitude d'esprit et de souvenir, qui lui fait rassembler immédiatement et trouver sous sa main tous les faits, tous les arguments, tous les tenants et aboutissants relatifs à l'objet dont il veut parler. Aussi M. Allen dit-il du Chancelier qu'il a toujours une légion de démons de toutes couleurs à ses ordres dont lui-même est le chef; aucun scrupule ne l'arrête, disait lord Holland. Lady Sefton me confiait, l'autre jour, qu'il n'était ni sincère, ni fidèle en amitié; lady Grey dit, tout simplement, que c'est un monstre, et c'est ainsi qu'en parlent les gens de son parti et de son intimité.

Hylands, 2 juin 1834.—Les républicains en veulent à M. de La Fayette d'avoir choisi pour sa sépulture le cimetière aristocratique de Picpus, et de la quantité de prêtres réunis à la maison mortuaire pour recevoir le corps. Il s'est fait enterrer avec un tonneau de terre des États-Unis, mêlée à celle dont on l'a recouvert. A propos de M. de La Fayette, j'ai entendu plusieurs fois raconter par M. de Talleyrand, qu'ayant été, de bonne heure, le 7 octobre 1789, chez M. de La Fayette avec le marquis de Castellane, autre membre de l'Assemblée constituante, pour proposer quelques arrangements à prendre pour la sûreté de Louis XVI, transporté la veille aux Tuileries, ils l'avaient trouvé, après les terribles quarante-huit heures qui venaient de se passer, tranquillement occupé à se faire peindre.

Nous sommes ici à Hylands chez un ancien et aimable ami, M. Labouchère. C'est bien riant, et remarquable par la culture des fleurs et la recherche des potagers. Labouchère, qui est un peu de tous les pays, a réuni autour de lui des souvenirs de différents lieux; on voit cependant que la Hollande domine, car c'est surtout dans le parterre de fleurs qu'on dépense le plus de soins et d'argent.

Hylands, 3 juin 1834.—Un billet de lord Sefton, écrit hier de la Chambre des lords, avant la fin de la séance dont nous ignorons encore le résultat, m'apprend que la commission d'enquête proposée par lord Althorp pour examiner l'état de l'Église d'Irlande, ne satisfait pas les exigences de M. Ward et des siens. M. Stanley et sir James Graham se moquent de cette commission et demandent la question préalable; sir Robert Peel se tient en arrière; lord Grey est abattu, et le Roi, tout prêt, soit à la soutenir, soit à former un autre Cabinet: poussé par les difficultés du moment, il est sans principes et sans affections, ce qui me paraît être la position commune de tous les Rois.

Londres, 4 juin 1834.—Il paraît que dom Miguel est hors de combat, et qu'il met bas les armes, en quittant la Péninsule; il me semble que les signataires de la Quadruple Alliance attribuent cette soumission à la nouvelle de la signature de leur traité; si tel est le cas, cet effet moral est d'autant plus heureux, que le résultat matériel n'aurait, probablement, pas été aussi effectif.

Au Parlement anglais, M. Ward n'ayant pas voulu se tenir satisfait de la commission d'enquête, lord Althorp a demandé la question préalable; il a été soutenu par M. Stanley, qui a admirablement parlé sur la propriété inviolable de l'Église, et par tous les Tories. La question préalable a été adoptée à une grande majorité: elle ne saurait plaire au ministère qui n'a dû ce vote qu'à ses ennemis auxquels elle sert de triomphe, et principalement à celui des quatre ministres sortants. L'opinion réelle du Cabinet, les différentes combinaisons qui l'ont fractionnée et fait agir, tout cela est si confondu, si mêlé, qu'on ne saurait bien comprendre la pensée véritable qui a présidé à la marche saccadée et inconséquente de ce Cabinet.

Aux Communes, lord Palmerston s'est élevé contre le principe soutenu par lord Lansdowne à la Chambre Haute où on a été surpris d'entendre celui-ci s'exprimer favorablement pour le clergé, lui qui est socinien [21] reconnu. Tout est contradiction dans cette question. Lord Grey a flotté, incertain entre tous les combattants, ne primant pas les uns, n'entraînant pas les autres, heurté, poussé, ballotté par tout le monde; aussi il sort tout meurtri de cette échauffourée, et si, aux yeux de ses amis, il reste une bonne et honnête créature, aux yeux du public il n'est plus qu'un pauvre vieux homme, un ministre épuisé.

Lady Holland, qui, en général, fait tout ce que les autres évitent, a été guetter, à une fenêtre de Downing Street, les membres du Parlement qui se sont rendus, il y a deux jours, au meeting de lord Althorp, afin de faire, avec plus de sûreté, ses spéculations sur les individus, spéculations qui sont rarement charitables. Elle croit se faire pardonner son inconcevable égoïsme en le rendant déhonté et en se proclamant elle-même un vieux enfant gâté. Elle exploite les autres à son profit, sans aucun ménagement; les traite bien ou mal, par des calculs plus ou moins personnels; ne voit jamais un obstacle à ses désirs dans les convenances d'autrui. C'est à peine si on peut lui faire honneur de quelques qualités, car elles ont, presque toutes, un motif intéressé pour base. Quand elle a lassé, à force de caprices et d'exigences, la patience de ses connaissances, elle cherche à la regagner par d'assez nombreuses bassesses. Elle abuse de sa fausse position sociale, que les gens de bon goût ont à cœur de ne pas blesser, pour les soumettre et les opprimer: y être parvenue, au point où elle y est arrivée, c'est, il faut en convenir, la meilleure preuve de son habileté et de son esprit. Elle a fait, dans sa vie, des choses inouïes, qui lui sont toutes pardonnées: elle a fait, par exemple, passer sa fille aînée pour morte, afin de ne pas être obligée de la rendre à son premier mari: quand elle ne s'est plus souciée de cette enfant, elle l'a ressuscitée, et, pour prouver qu'elle n'avait pas été enterrée, on a ouvert la fosse et la bière, et on y a, en effet, trouvé le squelette d'un chevreau. La plaisanterie est un peu forte! Cependant elle règne en despote dans la société, qui est nombreuse. Cela tient, peut-être, à ce qu'elle ne cherche pas à forcer les portes des autres, et qu'elle domine le préjugé plutôt que de lutter contre lui. M. de Talleyrand la tient assez bien en bride et devient ainsi le vengeur de tout son cercle. C'est une joie générale quand lady Holland es un peu malmenée; personne ne vient à son secours, lord Holland et M. Allen moins que les autres.

Lady Aldborough s'adressa un jour à lady Lyndhurst, en lui demandant de vouloir bien savoir de son mari, qui était alors Chancelier, quelles étaient les démarches qu'elle devait faire dans un procès important. Lady Lyndhurst refusa, avec les façons rudes, grossières et vulgaires qui lui étaient propres, de se charger de demander ces renseignements, ajoutant qu'elle ne se mêlait jamais d'aussi ennuyeuses besognes: «Very true, my lady,» répondit lady Aldborough, «I quite forgot that you are not in the civil line.» Lady Aldborough est spirituelle, elle a du trait, même en français, elle est souvent un peu trop libre et hardie; c'est ainsi qu'en apprenant la mort de la princesse de Léon, qui avait péri brûlée et qu'on disait n'avoir trouvé, dans son mari, qu'un frère et non pas un époux, lady Aldborough s'écria: «Quoi! Vierge et martyre? Ah! c'est trop!»

L'état du Cabinet anglais est bien étrange. Sir Robert Peel a déclaré à la Chambre n'y rien comprendre, cela met le manque d'intelligence de tout le monde fort à l'aise. Ce qui paraît clair à tous, c'est que si aucun membre du Cabinet n'est absolument détruit, tous sont blessés, on prétend même à mort; pour énervés, du moins, c'est évident. J'en suis peinée pour lord Grey, auquel je suis réellement attachée; pour le reste, je n'y prends pas le plus petit intérêt. Ce n'est pas par lord Palmerston que l'éclat leur reviendra. M. de Talleyrand a beau dire qu'il déblaye facilement de la besogne, qu'il parle et écrit bien le français, c'est un esprit court, présomptueux; il a l'humeur arrogante et le caractère sans droiture. Chaque jour fournit une preuve plus ou moins évidente de sa duplicité: par exemple, qu'est-ce qui peut faire que lorsque lord Grey s'explique hautement contre l'idée du Roi Léopold de se choisir un successeur, et que lord Palmerston semble être du même avis, il écrit des lettres particulières à lord Granville, pour soutenir la pensée de Léopold? Cela met une gêne continuelle dans toutes les relations des ambassadeurs avec lui, et cela en établit surtout une très pénible pour M. de Talleyrand.

Londres, 5 juin 1834.—M. le duc d'Orléans m'a écrit, sans provocation de ma part, ni motif bien apparent, une lettre qui me paraît avoir eu pour but la phrase suivante, qui semble vouloir établir qu'il n'approuve pas la marche des ministres du Roi son père: «Je vois déjà un symptôme rassurant dans cette disposition à circonscrire les querelles de parti dans les limites d'un collège électoral et à ne se livrer bataille qu'à coup de bulletins. Puisse cette direction des esprits remplacer tout à fait le système de force brutale que je vois avec douleur prévaloir aujourd'hui dans tous les partis, et être l'argument favori non seulement des hommes d'opposition, mais aussi des hommes de pouvoir.» Il me semble qu'il y a bon sens et bon sentiment dans cette réflexion.

Si M. le duc d'Orléans était bien entouré, j'aurais confiance dans son avenir: il a de l'intelligence, du courage, de la grâce, de l'instruction et de l'entreprise; ce sont des dons de Prince, fort heureux, et qui, mûris par l'âge, peuvent faire de lui un bon Roi. Mais l'entourage est si petit, si médiocre, en hommes et en femmes; il n'y a là, depuis la mort de Mme de Vaudémont, rien de distingué, de noble ni d'élevé.

Lady Granville a donné un bal, à Paris, pour le jour de naissance du Roi d'Angleterre. Elle avait rempli la galerie d'orangers et on devait valser autour; on avait dissimulé les lampes derrière des fleurs, de manière qu'on y voyait à peine: rien de plus favorable aux conversations particulières. Huit voleurs, mis à merveille, sont entrés par le jardin; cette quantité d'hommes inconnus a frappé, on en a parlé trop tôt; ils ont vu qu'ils étaient remarqués et se sont évadés. Il paraît que leur projet était d'arracher les diamants aux femmes, lorsqu'elles seraient allées dans le jardin qu'on allait illuminer.

Londres, 6 juin 1834.—Le Cabinet anglais, si petitement rajusté, ne porte pas la tête bien haute; tous les honneurs sont pour les ministres sortants. Lord Grey ne s'y trompe pas et ne s'enorgueillit nullement de la grande majorité de lundi dernier, car, comme me le disait un de ses amis: «Cette majorité n'est pas le résultat d'une affection pour les ministres, mais de la crainte de voir venir les Tories qui dissoudraient le Parlement actuel.» Je crois que rien n'est plus vrai. Au reste, le Cabinet sent déjà le besoin de se fortifier. On dit que lord Radnor, ami du Chancelier et grand aboyeur radical, sera Lord du Sceau privé.

Il paraît certain que dom Miguel et don Carlos quittent, décidément, la Péninsule, le premier pour venir ici, le second pour aller en Hollande.

Le prince de la Moskova ayant persisté dans son désir d'être présenté, il l'a été hier, ainsi que le prince d'Eckmühl. Ce désir était si vif, qu'ils allaient chercher à se faire présenter par M. Ellice, en l'absence de M. de Talleyrand, comme si cela eût été possible, lors même que cela n'aurait pas été inconvenant. Les jeunes Français n'ont, vraiment, idée de rien; et M. Ellice, qui n'est gentleman que d'hier, s'était mis de moitié dans cette belle combinaison.

On appelle, ici, assez drôlement lord Durham et M. Ellice l'Ours et le Pacha.

Londres, 7 juin 1834.—Voilà Lucien Bonaparte, qui, après avoir adressé une lettre aux députés de France, l'année dernière, et avoir, ensuite, disparu pendant plusieurs mois, puis s'être trouvé, dit-on, secrètement en France, durant les derniers troubles de Lyon et de Paris, est enfin revenu ici d'où il s'adresse maintenant aux électeurs de France. Sa nouvelle lettre, plus boursouflée encore et plus remplie d'affectation littéraire que la première, est en outre de la plus grande bassesse et du plus mauvais goût.

Lucien, que je n'avais jamais vu, avant son arrivée en Angleterre, puisqu'il était en disgrâce auprès de l'Empereur, passait pour avoir autant d'esprit au moins que son frère et beaucoup de décision. J'ai entendu dire qu'au 18 Brumaire, c'était lui qui avait sauvé Napoléon; enfin, je l'avais entendu fort louer. Sa connaissance personnelle, comme il arrive souvent, n'a pas répondu à mon attente; il m'a semblé, humble dans ses manières, terne dans sa conversation, faux dans son regard, ressemblant à Napoléon par les contours extérieurs de ses traits, nullement par l'expression. Je l'ai vu, l'année dernière, à un concert chez la duchesse de Canizzaro, prier celle-ci de le présenter au duc de Wellington qui était dans le salon, traverser la chambre et venir, avec des courbettes, se faire nommer au vainqueur de Waterloo, dont l'accueil a eu toute la froideur que méritait une telle platitude.

Puisque j'habite, à Londres, une maison célèbre pour un vol considérable fait à la vieille marquise de Devonshire, qui en est propriétaire [22], et pour un fantôme qui y est apparu à lord Grey et à sa fille, je veux conter ici ce que lord Grey et lady Georgiana, sa fille, m'en ont dit à plusieurs reprises et devant des témoins, lord Grey avec sérieux et détails, lady Georgiana avec répugnance et hésitation. Lord Grey, donc, un soir qu'il traversait la salle à manger du rez-de-chaussée pour aller, armé d'un bougeoir, de la pièce qui donne sur le square à son propre appartement, vit, au fond de la pièce et derrière une des colonnes qui divisent cette salle, le visage pâle et triste d'un homme âgé, dont cependant les yeux et les cheveux étaient très noirs. Le premier mouvement de lord Grey fut de reculer, puis, relevant les yeux, il vit encore ce même visage qui le fixait tristement, pendant que le corps semblait caché par la colonne, mais qui disparut au premier mouvement que fit lord Grey pour avancer. Il fit quelques recherches sans rien trouver. Il y a deux petites portes derrière les colonnes et une grande glace entre elles; je ne sais jusqu'à quel point la disposition des lieux n'offre pas une explication simple à cette vision, que lord Grey cependant n'admet avoir été ni celle d'un voleur ni l'effet du reflet de sa propre figure dans la glace. A la vérité, il était blond alors et ses yeux sont bleus. Tant il y a que, le lendemain matin à déjeuner, il raconta à sa famille ce qu'il avait vu la veille en allant se coucher. Lady Grey et sa fille lady Georgiana se regardèrent aussitôt avec une expression singulière, dont lord Grey demanda l'explication. On lui dit ce qu'on lui avait caché jusque-là pour ne pas se faire moquer de soi, c'est qu'une nuit, lady Georgiana s'était éveillée sous l'impression d'un souffle qui passait sur son visage; elle ouvrit les yeux et vit une figure d'homme se pencher sur elle; elle les ferma croyant rêver, mais les rouvrant aussitôt, elle revit la même figure; le cri qu'elle poussa alors fit disparaître la vision. Elle se jeta en bas de son lit, courut dans la chambre à côté, et fermant à clef sur elle la porte de cette chambre, elle se précipita, à moitié morte, sur le lit de sa sœur lady Élisabeth; elle lui raconta ce qui venait de lui arriver. Lady Élisabeth voulut entrer dans la chambre au fantôme pour l'examiner, mais lady Georgiana s'y opposa de toutes ses forces. Le lendemain matin, fenêtres, volets et portes étaient en bon ordre, et la vision fut déclarée avoir été celle d'un fantôme, quoiqu'une partie plate du toit arrivant jusqu'à une des fenêtres, ait fait supposer aux moins incrédules qu'un domestique, épris d'une des femmes de chambre, avait été le héros de cette aventure nocturne.

La maison n'en est pas moins restée en très mauvais renom. Je couche dans la chambre où on a enlevé les diamants de lady Devonshire, et ma fille dans celle du revenant de lady Georgiana. Quand nous sommes entrés dans cette maison, j'ai vu des gens qui, très sérieusement, s'étonnaient de notre courage; dans les premiers temps, les domestiques tremblaient en circulant le soir et les servantes ne voulaient aller que deux à deux. L'avouerai-je? A force d'avoir entendu lord Grey et sa fille raconter avec conviction les apparitions, je me suis sentie gagnée d'un certain malaise qui a eu de la peine à s'user.

Depuis près de trois ans que nous occupons cette maison, on n'y a rien volé et rien n'y est apparu. Toutefois, pendant un de nos voyages en France, et lorsque la porte de mon appartement était fermée à clef, la femme de charge, le portier et les filles de service ont juré avoir entendu sonner très fort la sonnette dont le cordon est au fond de mon lit, avoir couru à ma porte, l'avoir trouvée fermée à clef, comme cela se devait, et, après l'avoir ouverte, n'avoir rien aperçu qui eût pu donner lieu à ce bruit. On avait voulu me faire croire que ce coup de sonnette avait retenti précisément le 27 juillet 1832, jour où j'ai été si cruellement versée à Baden-Baden. Une petite souris aura, probablement, été le vrai coupable.

On dit que le père de lord Grey a eu une vision fort étrange, et que le fils, outre celle de Hanover-Square, en a eu une autre, plus curieuse, à Howick, dont il n'aime pas à parler, ce qui fait que je me suis abstenue de toute question; mais il en a circulé quelques versions qui ont prêté depuis à des caricatures.

Londres, 8 juin 1834.—Les prétentions exagérées de lord Radnor ont fait abandonner l'idée de le faire entrer au ministère. On songe maintenant à lord Dacre, qui satisferait, à ce que l'on croit, les Dissenters. Le Privy Seal, que lord Carlisle ne tient que provisoirement, est destiné au nouvel arrivant.

Je suis arrivée, hier matin, chez Mme de Lieven, au moment où elle venait de recevoir des lettres de Pétersbourg, qui lui donnent enfin une idée plus précise de ce que sera sa nouvelle position en Russie. Elle prend, ce me semble, un aspect plus favorable: au lieu de n'être qu'une poupée de cour et de succomber sous l'esclavage et la contrainte d'une représentation perpétuelle, la Princesse aura une maison à elle; l'Empereur désire que ce soit là que son fils apprenne à connaître la société, se forme au monde et à la conversation.

Ce projet, expliqué avec une grâce et une obligeance parfaites, dans une lettre de l'Impératrice, pleine d'esprit, de naturel, de bons sentiments et d'heureuses expressions, devient, nécessairement, d'un grand intérêt et est une grande consolation pour Mme de Lieven. Elle se voit avec une influence directe, et aussi indépendante qu'elle peut l'être en Russie. Son imagination développe et féconde ce nouveau but d'activité, et je dois cette justice à la Princesse qu'elle n'a pas laissé échapper la plus petite puérilité ou petitesse de conception dans le plan qu'elle s'est tracé tout de suite; non, tout était large et bien compris. Le plaisir de son importance personnelle était visible, mais le contraire eût été de l'hypocrisie, et je lui ai su gré de se l'être épargné devant moi! Le désir vif de rendre au jeune Grand-Duc le service immense de l'accoutumer à la grande et noble compagnie, de rendre son salon assez distingué et assez agréable pour accoutumer jusqu'à l'Empereur et l'Impératrice à y jouir plus du plaisir de la conversation que des divertissements pour lesquels ils ne sont peut-être plus assez jeunes; l'ambition de rendre, s'il se peut, à cette Cour, le grandiose et la civilisation intellectuelle dont elle brillait sous la grande Catherine; l'espérance d'y attirer, ainsi, des étrangers, en excitant leur curiosité et en ayant de quoi la satisfaire; tout cela occupe l'activité de la Princesse. Elle a, en elle, de quoi fort bien remplir ce rôle, difficile partout, et plus encore dans un pays où la pensée même est aussi enchaînée que l'est la parole.

J'ai trouvé, dans la lettre de l'Impératrice et dans celle de M. de Nesselrode, quelque chose de raisonnable et de délicat, et dans tout ce que j'entends dire de l'Empereur Nicolas, quelque chose qui peut faire espérer de bons résultats de cette seconde éducation de l'héritier d'un trône de glace. J'ai surtout été satisfaite de voir que la franchise avec laquelle Mme de Lieven avait témoigné à l'Impératrice ses regrets de quitter l'Angleterre ait été bien prise. Elle m'a dit à ce sujet: «Ceci me prouve qu'on peut être sincère, chez nous, sans se casser le cou.» J'espère qu'elle s'en convaincra de plus en plus, mais il sera longtemps nécessaire d'envelopper cette sincérité de beaucoup de coton.

Elle m'a extrêmement vanté l'Empereur, comme un homme fortement doué et destiné à devenir la grande figure historique du temps. A cela, je lui ai répondu en lui disant un mot de M. de Talleyrand qui l'a charmée. M. de Talleyrand m'a, en effet, dit ceci: «Le seul Cabinet qui n'ait pas fait une faute depuis quatre ans, c'est le Cabinet russe. Et savez-vous pourquoi? C'est qu'il n'est pas pressé.»

La Reine d'Angleterre a témoigné beaucoup de cette obligeance qui lui est naturelle à Mme de Lieven, à l'occasion de son rappel, quoiqu'elle ait eu beaucoup de peine à oublier le peu de cas que la Princesse faisait d'elle, pendant la vie de George IV et celle du duc d'York, et surtout le manque d'égards des patronnesses de l'Almacks, Mme de Lieven en tête, au seul bal de ce genre où elle avait été, comme duchesse de Clarence. J'ai entendu même la Reine, un jour, en faire souvenir Mme de Lieven, d'une façon à beaucoup embarrasser celle-ci; mais enfin, ces anciens petits griefs sont effacés et, à l'occasion du départ actuel, la Reine a été parfaite. Quant au Roi, c'est différent; il n'a pas même dit à M. ou à Mme de Lieven qu'il savait leur rappel: ils s'en prennent à lord Palmerston, et je crois que ce n'est pas sans cause.

Londres, 9 juin 1834.—J'ai trouvé hier la duchesse-comtesse de Sutherland fort occupée de réunir vingt dames qui, ensemble, offriraient à Mme de Lieven un souvenir durable des regrets que son départ laisse ici aux femmes de sa société particulière. Cette pensée, qui est tout anglaise, car l'esprit d'association se retrouve partout ici, jusque dans les choses purement de grâce et d'obligeance, m'a paru devoir être agréable et flatteuse pour la Princesse, et j'ai mis avec plaisir mon nom sur la liste. Dix guinées est le tribut de chacune, et un beau bracelet à l'intérieur duquel, si cela se peut, nos noms seront inscrits, me paraît être l'objet sur lequel le choix s'est fixé.

M. de Montrond est revenu de Paris. Son esprit prompt et incisif est toujours le même, et quoique assurément il ne soit rien moins qu'ennuyeux, je me sens reprise de cette espèce de malaise qu'éprouvent souvent ceux qui sont dans l'atmosphère d'un être venimeux, dont la piqûre est à redouter. Le charme qui a longtemps fasciné M. de Talleyrand, à son égard, n'existe plus et a d'autant mieux fait place à un sentiment de fatigue et d'oppression que l'ancienneté de leurs relations, et leur intimité passée, ne permettent pas d'en secouer entièrement le joug.

Il ne me semble pas que M. de Montrond apprenne rien de nouveau de Paris. Il parle de l'habileté du Roi, personne ne la conteste; que le Roi parle toujours, et toujours de lui-même, c'est également connu. M. de Montrond se plaint de la destruction de toute société à Paris, de l'esprit de division qui la brise et qui ne s'adoucit point. Il raconte assez drôlement les embarras de famille de Thiers, les prétentions diplomatiques du maréchal Soult pour son fils, les craintes qu'inspire à Rigny, et à d'autres, l'espèce d'effet que produit ici, à ce qu'ils croient, M. Dupin. Ils y voient le symptôme d'une entrée future au ministère et en veulent presque à M. de Talleyrand des politesses qu'il lui fait. Ils ne sentent pas que le bon accueil qu'on fait ici à M. Dupin (l'homme le moins propre, par lui-même, à plaire à la bonne compagnie anglaise) n'est dû qu'au désir de nous être agréable, et que le prix que nous y mettons ne tient qu'à faire tourner les grosses phrases redondantes de M. Dupin à l'avantage de l'alliance anglaise dont il était le vif adversaire.

J'ai trouvé lord Grey, hier, d'un découragement point du tout dissimulé: c'est un mal contagieux et qui semble avoir atteint tous ses adhérents. Cette lassitude, ce dégoût de lord Grey, me semble le plus fâcheux symptôme de l'affaiblissement du Cabinet actuel. Les coups, qui sont portés dans le Times par lord Durham à lord Grey, blessent celui-ci au cœur. Les conservatifs comme les radicaux exploitent déjà la succession des Whigs; il est impossible de ne pas voir que le moment est critique pour tous.

En causant, hier, avec un de mes amis, je me suis souvenue qu'ayant eu, à l'âge de dix-sept ans, comme beaucoup d'autres femmes de Paris à cette époque, la fantaisie, ou la faiblesse, de consulter Mlle Lenormand, qui était alors fort en vogue, je pris, d'abord, toutes les précautions que je crus suffisantes pour ne pas être connue d'elle. Il fallait lui demander et son jour et son heure; je le fis faire, pour moi, par ma femme de chambre, sous des noms et des demeures supposés; elle répondit, et je fus, au jour fixé, à deux heures après midi, avec ma femme de chambre, dans un fiacre pris à une certaine distance de chez moi, jusqu'à la rue de Tournon où demeurait la devineresse. Sa maison n'avait pas mauvaise apparence; l'appartement était propre, et même assez orné. Il fallut attendre le départ d'un monsieur à moustaches que nous vîmes sortir du cabinet où la sibylle rendait ses oracles. J'y fis entrer ma femme de chambre avant moi, mon tour vint ensuite. Après quelques questions sur le mois, le jour et l'heure de ma naissance, sur l'animal, la fleur et la couleur que je préférais, et sur les mêmes objets qui me déplaisaient particulièrement, après m'avoir demandé si je voulais qu'elle fît pour moi la grande ou la petite cabale dont le prix différait, elle arriva enfin à ma destinée, dont elle me dit ce qui suit; je laisse juger à ceux qui me connaissent bien si ce qu'elle me prédit alors s'est vérifié, en tout ou en partie; l'avenir laisse d'ailleurs encore de la marge aux événements qu'elle a signalés et qui, sans s'être réalisés jusqu'à présent, paraissent moins invraisemblables qu'ils ne me l'ont semblé alors. Peut-être ai-je oublié quelques détails insignifiants, mais voici les traits principaux de cette prédiction, que j'ai racontée, depuis, à plusieurs personnes, entre autres à ma mère et à M. de Talleyrand.

Elle me dit donc que j'étais mariée; qu'il existait entre moi et un grand personnage un lien spirituel (j'ai expliqué ceci parce que mon fils aîné était le filleul de l'Empereur Napoléon); que je me séparerais de mon mari après de nombreux embarras et tourments; que mes chagrins ne cesseraient que neuf années après cette séparation; que ces neuf années seraient marquées par des épreuves et des calamités de tous genres pour moi; elle m'a dit aussi que je deviendrais veuve, que je ne serais plus jeune alors, sans cependant être trop vieille et que je me remarierais; qu'elle me voyait, pendant beaucoup d'années, fort rapprochée d'un personnage qui, par sa position et son influence, m'obligerait à jouer une espèce de rôle politique et me donnerait assez de crédit pour sauver la liberté et la vie de quelqu'un. Elle m'a dit encore que je vivrais dans des temps fort orageux, difficiles et pendant lesquels il y aurait de grands bouleversements; qu'un jour, même, je serais éveillée à cinq heures du matin par des hommes armés de piques et de haches, qui entoureraient ma demeure pour me faire périr, que je parviendrais cependant à me sauver de ce danger auquel j'aurais été exposée par mes opinions et mon rôle politiques; que je m'échapperais déguisée; qu'elle me voyait encore en vie à soixante-trois ans et sur ma demande si c'était là le terme assigné à mon existence, elle m'a répondu: «Je ne prétends pas que vous mourrez à soixante-trois ans, je veux dire seulement que je vous vois vivante encore alors; plus tard, je ne sais rien de vous ni de votre destinée.»

Les circonstances principales de cette prédiction me parurent, alors, trop hors du cours probable des événements pour qu'elles me rendissent inquiète ou soucieuse; je le répétai à mes amis plutôt pour jeter du ridicule sur ma propre faiblesse qui m'avait conduite en si étrange compagnie, et quoique le moins vraisemblable de cette prédiction se soit vérifié, tels que ma séparation, de longs chagrins, l'intérêt que j'ai été forcée de prendre aux événements publics, par celui qu'ils inspiraient à M. de Talleyrand, j'avoue qu'à moins du récit d'une autre prédiction, je ne songe que fort rarement à celle de Mlle Lenormand, pas plus qu'à sa personne, qui était, cependant, assez étrange pour ne pas être oubliée. Elle avait l'air d'être âgée de plus de cinquante ans, lorsque je la vis; sa taille était plutôt élevée, ses façons brusques, sa robe noire lâche et traînante; son visage d'une mauvaise couleur mêlée, ses dents gâtées, ses yeux petits, vifs et sauvages, sa physionomie rude et curieuse tout à la fois, sa tête découverte, ses cheveux gris, hérissés et en désordre, achevaient de la rendre repoussante. Je fus soulagée en la quittant.

Je n'ai jamais eu semblable curiosité depuis; mais si je ne l'ai pas éprouvée, c'est bien plutôt par une certaine terreur de ce qui pourrait m'être annoncé, et par un certain dégoût pour l'espèce de monde dont c'est l'industrie, que par usage de ma raison. Si j'avouais toutes mes superstitions, je ferais grand tort à mon bon sens!

Ces oracles de Mlle Lenormand me revinrent cependant à la mémoire lorsqu'en juillet 1830, seule à Rochecotte, entourée d'incendies, et recevant les nouvelles des journées de Paris, je vis passer sous mes fenêtres les régiments que le général Donnadieu dirigeaient sur la Vendée, où on croyait que Charles X se rendrait. J'entendais les uns hurler contre les Jésuites, qu'ils accusaient bêtement de jeter des mèches inflammables dans leurs maisons et dans leurs champs; les autres crier contre les mal pensants tels que moi. Le curé vint se réfugier chez moi, pendant que le maire me demandait si je ne croyais pas qu'il fallût chasser de la commune cette soutane noire, qui, selon lui, sentait le soufre. Je me voyais déjà cernée par des piques et des haches, et me sauvant, comme je pouvais, en bonnet rond et en blouse. Je m'en suis tirée alors, mais quelquefois je me suis dit: «C'est partie remise, tu n'y échapperas pas.»

Londres, 10 juin 1834.—Lord Dacre, qui devait entrer au ministère, a fait une chute de cheval, causée par un coup de sang, qui le met hors de cause. On songe, maintenant, à mettre M. Abercromby à la tête de la Monnaie, en lui donnant entrée au Conseil.

Nous avions hier un dîner arlequin: M. Dupin, les jeunes Ney et Davoust, M. Bignon et le général Munier de la Converserie. Si de dire du mal de tout le monde est une manière de dire du bien de soi, M. Dupin n'y a pas manqué; il a indignement traité Roi et ministres, hommes et femmes de Paris. Les uns sont avares, bavards, sans tenue; les autres sont des brigands, des contrebandiers, des sapajous, que sais-je? Les mauvaises mœurs ont eu leur diatribe; c'était la justice armée d'un glaive exterminateur. M. Piron, le cicerone de M. Dupin et son très humble serviteur, me donnait la petite pièce par les formules multipliées de son adulation; il louait surtout M. Dupin de la manière lucide et détaillée, dont il expliquait aux ministres anglais les embarras et les dangers de leur position. Je crois qu'ils auraient autant aimé qu'on ne vînt pas d'outre-mer leur dire ce qu'ils savaient de reste.

Après le dîner, il m'a fallu subir la doucereuse fausseté de M. Bignon. Il me rappelle le mielleux et le subalterne de Vitrolles; il en a un peu la figure, beaucoup le parler et surtout le maintien. Je trouve, cependant, la conversation de M. de Vitrolles plus animée, et son imagination plus brillante. Du reste, j'ai causé avec M. Bignon, hier, pour la première fois, et j'aurais tort de le juger sur cette seule conversation; mais il est impossible de ne pas être frappé de sa manière calme et soumise qui met, tout d'abord, en défiance.

Londres, 11 juin 1834.—La nomination de M. Abercromby est dans le Globe d'hier soir; nous verrons si cela adoucira le ton du Times qui, hier matin encore, malmenait cruellement le pauvre lord Grey.

Dans la quantité de mots cités de M. de Talleyrand, il en est un fort joli, et peu connu, que voici: M. de Montrond lui disait, l'année dernière, que Thiers était un bon enfant, et pas trop impertinent pour un parvenu. «Je vais vous en dire la raison», reprit M. de Talleyrand, «c'est que Thiers n'est pas parvenu, il est arrivé.» J'ai peur que ce mot, si délicat, ne perde un peu le mérite de la vérité, mais la faute en serait à M. Thiers. L'impertinence lui devient familière; depuis son mariage, il vit dans une sorte de solidarité avec les plus petites gens du monde, mal famés, prétentieux, parvenus pour le coup, et non pas arrivés! Il est impossible que, malgré tout le déluge d'esprit dont il inonde la boue qui l'environne, il ne finisse pas par en être, si ce n'est étouffé, du moins bien éclaboussé. C'est vraiment grand dommage!

Londres, 12 juin 1834.—J'ai entendu raconter, hier, à Holland-House, que l'abbé Morellet se plaignant au marquis de Lansdowne d'avoir perdu ses pensions et ses bénéfices à la Révolution, pour laquelle il avait, cependant, et tant parlé, et tant écrit, le Marquis lui répondit: «Que voulez-vous, mon cher; il y a toujours quelques soldats blessés dans les armées victorieuses.»

Londres, 13 juin 1834.—On répand le bruit que dom Miguel s'est évadé, qu'une conspiration a éclaté à Lisbonne contre dom Pedro; on ajoute mille détails sinistres. Il paraît que tout ceci n'est que jeu de bourse, et que le vrai est réduit à quelques démonstrations fâcheuses pour dom Pedro, lorsqu'il s'est montré au spectacle. Ce serait, du reste, la meilleure conclusion de ce grand drame que l'expulsion simultanée des deux rivaux.

On s'étonne un peu que dom Miguel ne soit point encore débarqué en Angleterre. Don Carlos est arrivé hier à Portsmouth sur le Donegal.

L'Espagne se choque, avec raison, que le duc de Terceire et le commissaire anglais qui ont fait signer à dom Miguel des garanties contre son retour, n'en aient pas réclamé de don Carlos. On voudrait, maintenant, que l'Angleterre et la France prissent des mesures contre don Carlos, de façon à le mettre au ban de l'Europe: mais cela n'est pas admissible, malgré les notes du marquis de Miraflorès et les diatribes de lord Holland.

Il se tient d'étranges discours à Holland-House. Le petit Charles Barrington y disant l'autre jour qu'il n'avait pu monter à âne parce que c'était dimanche et que la religion défendait de monter à âne le dimanche, M. Allen lui répondit en grommelant: «Never mind; the religion is only for the donkeys themselves.»

M. Spring Rice vient d'être élu à Cambridge, mais à une petite majorité, ce qui ne plaît guère au ministère.

Sir Henry Halford, M. Dedel, la princesse de Lieven sont revenus émus, ravis, enivrés des brillantes journées d'Oxford pour la réception du duc de Wellington comme Chancelier de l'Université. Cette solennité était vraiment unique dans son genre; le caractère et le passé du duc de Wellington qui, il y a quatre ans encore, avait été lapidé à Oxford, pour avoir fait passer le Bill de l'émancipation des catholiques, la magnificence de la cérémonie, le nombre et la qualité des spectateurs, les traditions séculaires qui s'y sont reproduites, les émotions de tous, l'unanimité des applaudissements, enfin tout était remarquable et ne se renouvellera plus. Le duc de Cumberland, si généralement impopulaire, a trouvé là un bon accueil. Les idées religieuses anglicanes y dominaient; toutes les préventions personnelles disparaissent, devant les dangers dont l'Église est menacée, ce qui a fait juger avec faveur tous ceux que l'on croit disposés à la défendre. C'était moins le grand capitaine qu'on applaudissait dans le duc de Wellington que le défenseur de la foi.

Il est fâcheux qu'au milieu de la licence qu'on accorde, dans semblables occasions, aux étudiants, ils se soient permis de huer les noms de lord Grey et d'autres, qu'ils proféraient à haute voix, pour avoir ensuite le plaisir de les siffler. Le duc de Wellington a témoigné, chaque fois, que de telles manifestations lui déplaisaient; mais, malgré les signes d'improbation, elles se sont plusieurs fois reproduites.

On dit qu'au moment où le Duc a pris la main de lord Winchelsea, auquel il venait de donner le bonnet de docteur, le souvenir de leur ancien duel est venu à la pensée de tous, et que c'est là ce qui a provoqué le plus d'applaudissements. Ils ont été non moins vifs cependant, et plus touchants peut-être, lorsque lord Fitzroy-Somerset s'est approché du Duc, et que, ne pouvant lui offrir la main droite, perdue à Waterloo, ce fidèle ami et compagnon lui a tendu la gauche. Mais ce qui paraît avoir excité un enthousiasme inouï, et avoir fait retentir la salle d'un éclat extraordinaire et prolongé à l'infini, c'est la strophe d'une ode adressée au Duc qui finissait par deux vers dont voici le sens: «Quel est celui, qui, seul, a su résister à ce sombre et ténébreux génie, qui avait bouleversé le monde, et le vaincre? C'est toi, vainqueur à Waterloo.» Tout l'auditoire alors s'est levé spontanément, les cris, les pleurs, les acclamations ont été électriques, et comme disait Mme de Lieven, «le duc de Wellington peut mourir aujourd'hui et moi partir demain, car j'ai assisté à ce que j'ai vu de plus merveilleux dans les vingt-deux années que j'ai passées en Angleterre».

Londres, 14 juin 1834.—Un improvisateur allemand, qui se nomme Langsward, m'a été recommandé par Mme de Dolomieu. Il a fallu lui faire honneur et réunir, assez péniblement, tous ceux qui, ici, savent quelque peu l'allemand, pour entendre ce poète. Ce n'était pas mauvais: des bouts-rimés, assez heureusement remplis; un morceau, en vers, sur Inès de Castro, et plus tard, en prose, une scène populaire viennoise, indiquent certainement de la verve et du talent. D'ailleurs, le don de l'improvisation poétique indique, presque toujours, une faculté à part, même dans les gens du Midi, dont la langue est, par ses seuls accents, une vraie harmonie; à plus forte raison y a-t-il difficulté vaincue à être poétiquement inspiré, à travers les accents moins flexibles des langues du Nord. Cependant, les improvisateurs, même Sgricci, m'ont toujours paru plus ou moins froids ou ridicules. Leur enthousiasme est outré et factice, les étroits salons dans lesquels ils sont renfermés, et qui n'inspirent, ni le poète, ni les spectateurs, rien en eux, ni autour d'eux, ne monte au diapason poétique. Il me semble qu'il faudrait, pour que l'enthousiasme puisse être contagieux, la campagne pour théâtre, le soleil pour lumière, un rocher pour siège, une lyre pour accompagnement, des événements d'un intérêt général et rapproché pour sujets, enfin un peuple tout entier pour auditoire: Corinne si l'on veut, Homère avant tout! Mais un monsieur en frac, dans un petit salon de Londres, devant quelques femmes qui cherchent à s'échapper, pour aller au bal, et quelques hommes, dont les uns songent aux protocoles de la Belgique, et les autres aux courses d'Ascot, ne sera jamais qu'une espèce de mannequin rimeur, fastidieux et déplacé.

Mme de Lieven m'a montré, hier, une lettre de M. de Nesselrode, dans laquelle il se plaint du mauvais esprit tracassier et agitateur de lord Ponsonby, qui, ajoute-t-il, fait enrager le pauvre Divan. L'amiral Roussin y est, comparativement, trouvé charmant.

Dom Miguel est, décidément, embarqué, et se rend à Gênes.

Londres, 15 juin 1834.—A peine dom Pedro se sent-il délivré de la présence de son frère, et point encore sous les yeux des Cortès, qu'il se hâte de détruire couvents, moines et religieuses. Je ne sais si cela sera encore admiré à Holland-House, mais cela me fait l'effet d'être une folie impie dont il pourrait bien ne pas tarder à se repentir.

Les Rothschild, qui prétendent tout savoir, sont venus dire à M. de Talleyrand, que le marquis de Miraflorès venait de partir pour Portsmouth, afin d'y offrir de l'argent à don Carlos, sous la condition qu'il signerait des engagements semblables à ceux acceptés par don Miguel.

M. Bignon, le jour où il a dîné, avec M. de Talleyrand, chez lord Palmerston, a dit au premier qu'il désirait lui parler, et, avec un air et un ton mystérieux et intime, il lui a dit: «Maintenant que j'ai dîné chez lord Palmerston, on ne dira plus à Paris que je ne puis pas être ministre.» Cette étrange conclusion a été suivie de blâmes indiscrets contre le Cabinet français, et d'un peu de surprise que M. Dupin n'eût pas fait à M. de Talleyrand des ouvertures du même genre. Il faut convenir que rien ne saurait être plus présomptueux que cet esprit, soit qu'il prenne la forme doucereuse et souple de M. Bignon, soit qu'il revête la forme doctorale et rude de M. Dupin.

Londres, 16 juin 1834.—A propos de M. Dupin, sa mère étant morte, à Clamecy en Nivernais, il y a quelque temps, il a fait graver sur sa tombe: «Ci-gît la mère des trois Dupin.»

Il y a d'assez bons contes ici sur lui et sur son cicerone, l'aimable Piron. M. Ellice les menant un jour, tous deux, voir je ne sais quelle curiosité de Londres, M. Dupin déploya, dans la voiture, un grand mouchoir de poche, à carreaux, bien commun, et, après l'avoir étendu à quelque distance de son visage, il cracha dedans, en visant assez juste le milieu du mouchoir. M. Piron lui dit alors, tout haut, et avec un air fort capable: «Monsieur, dans ce pays-ci, on ne crache pas devant le monde.»

Le choix de M. Fergusson, pour une des places de haute magistrature, donne de plus en plus une couleur radicale au Cabinet anglais. Lord Grey, sans presque s'en douter, est ainsi entraîné vers un abîme, dans lequel le pousse sa faiblesse et que ses instincts et ses tendances naturelles repoussent. Lord Brougham se vante d'avoir tout rajusté; lord Durham dit, au contraire, que c'est lui seul qui a décidé tous les nouveaux arrivants à accepter, probablement pour lui frayer la route. Celui-ci s'est, pour le moment, retiré dans sa villa, près de Londres, d'où il dit: «J'ai fait des Rois et n'ai pas voulu l'être.»