Le marquis de Conyngham est désigné, dit-on, pour les Postes, sans entrée au Conseil; c'est un choix de société dans lequel la politique semble être hors de cause.
Au dîner high-tory que le Lord-maire donne le 22 au duc de Gloucester, le duc de Richmond a accepté d'être présent. Le duc de Wellington, qui, depuis l'indigne conduite de la Cité à son égard en 1830, a juré de n'y plus reparaître, s'est fait excuser, sans cacher son motif. Pourtant, ce n'est plus le même Lord-maire, et probablement le Duc recevrait aujourd'hui un accueil très flatteur, mais enfin il a fait un serment et il veut le tenir.
M. Backhouse, le sous-secrétaire d'État au ministère des Affaires étrangères, a été envoyé à Portsmouth pour prendre les ordres de l'infant don Carlos, sur tout ce qui pourrait lui être agréable, excepté cependant de lui offrir de l'argent, cette réserve paraissant être la seule manière d'appuyer efficacement la négociation du marquis de Miraflorès, qui, lui, est chargé d'offrir à l'Infant, de la part de son gouvernement, une pension annuelle de trente mille livres sterling, sous la condition de prendre des engagements semblables à ceux de dom Miguel. On suppose que la misère absolue dans laquelle l'Infant, sa femme, ses enfants, la duchesse de Beïra, sept prêtres et beaucoup de dames, en tout soixante-douze personnes, qui sont à bord du Donegal, se trouvent réduits, et qui est telle qu'ils n'ont pas de quoi changer de linge, rendra la négociation assez facile. On ne sait point encore quels sont les projets de don Carlos, les uns disent qu'il veut se retirer en Hollande, d'autres nomment Vienne, d'autres enfin parlent de Rome; ce dernier projet paraît être particulièrement désagréable au gouvernement actuel d'Espagne, mais personne n'a le droit d'influencer ce choix.
On attend, ici, assez prochainement, M. de Palmella, qui s'y annonce pour terminer des affaires personnelles, mais on suppose assez généralement que c'est pour aviser aux moyens de se débarrasser de dom Pedro dont les absurdes folies ne satisfont personne. Ce serait alors le moment de choisir un mari à doña Maria da Gloria, et la manière, peut-être, de débourrer cette jeune Princesse, qui n'a, encore, que les allures d'un jeune éléphant.
Lord Palmerston, selon ses bonnes et courtoises habitudes, avait envoyé M. Backhouse à Portsmouth, sans en dire mot à M. de Talleyrand, qui ne l'a appris que par le bruit public. Cela a amené un petit bout d'explication entre lord Grey et moi. Il faut convenir qu'il est impossible d'être meilleur, plus plein de candeur, de sincérité et de bonnes intentions que lord Grey. Je suis sans cesse touchée de ses qualités d'homme et frappée de son incapacité d'homme politique. Il a encore couru après moi, sur son escalier, pour justifier lord Palmerston sur le fait de toute mauvaise intention et pour me prier de l'excuser près de M. de Talleyrand. J'ai répondu à cela, par le vieux dicton français que l'enfer était pavé de bonnes intentions et j'ai ajouté en anglais: «Well, I promise you to tell to M. de Talleyrand that lord Palmerston is as innocent as an unborn child, but I don't believe a word of it.» Cela a fait rire lord Grey, qui a pris le tout à merveille de ma part, ce qu'il fait toujours.
Londres, 17 juin 1834.—Don Carlos n'a pas voulu voir M. de Miraflorès, il n'a reçu que M. Backhouse, auquel il a fait comprendre qu'il n'accepterait pas un écu à condition de céder le plus petit de ses droits. Il a chargé M. Sampaïo, l'ancien consul de dom Miguel à Londres, de lui chercher une maison à Portsmouth, où il veut se reposer pendant quinze jours, puis de lui en trouver une près de Londres pour y passer quelque temps.
Le gouvernement anglais attribue le refus de don Carlos à un crédit d'un million, qu'il croit être sûr que l'Infant a trouvé à Londres chez M. Saraiva, l'ancien ministre de dom Miguel en Angleterre: on prétend même, ce qui est peu vraisemblable, que ce crédit lui a été ouvert par le duc de Blacas. L'évêque de Léon, qu'on dit être un assez mauvais homme, mais habile, à la façon d'un moine espagnol, est avec l'Infant; c'est lui qui est le conseil et l'âme de cette cour fugitive.
Le marquis de Conyngham, fils de la célèbre favorite de George IV, succède décidément, à la direction des Postes, à son beau-frère, le duc de Richmond; il est jeune, beau, élégant, homme à bonnes fortunes, recevant et écrivant plus de billets que de lettres; aussi dit-on qu'il est le Post-master general of the two penny Post.
Londres, 18 juin 1834.—Il y a toujours une grande confusion, et un conflit de juridiction, dans toutes les réunions de dames, et malgré la présidence de la duchesse-comtesse de Sutherland, il y a eu bien des discussions et des hésitations pour ce bracelet à offrir à Mme de Lieven. Quelques dames se sont retirées par économie, d'autres parce qu'elles n'étaient pas directrices de l'affaire, enfin, il en reste trente. Le choix des pierres et la façon de les monter ont été un autre chapitre difficile: point d'opales, la Princesse ne les aime pas; pas de rubis, ils sont trop chers; les turquoises viennent de Russie, ce serait envoyer de l'eau à la rivière; les améthystes de même; les saphirs, la Princesse en possède de superbes; l'émeraude peut-être; mais non—mais oui—mais cependant—pourquoi pas?—ce ne sera pas ce que je croyais—le péridot n'est pas assez distingué; il faut demander à la Princesse elle-même... C'est ce que l'on a fait; voilà le mystère éventé, la surprise finie et une grosse perle choisie.
Vient ensuite la question plus délicate, plus littéraire, celle de l'inscription dédicatoire. Ces dames tiennent à ce que les mots gravés soient en anglais; alors, en ma qualité d'étrangère, je me retire. On me témoigne des regrets obligeants; je persiste, comme de raison, et me voilà hors de cause. Je reste comme simple spectatrice et je ne m'en amuse pas moins. On essaye de vingt rédactions différentes, les poétiques, les symboliques: les unes veulent jouer sur l'image de la perle, et disent que la perle a été choisie parce que la Princesse est la perle des femmes, les autres trouvent que l'image ne serait pas assez exacte pour l'adopter: on veut y mêler un petit mot adressé aux talents politiques de la Princesse, ce qui fait rappeler à l'ordre. Il faut encore trouver un moyen de rappeler les noms des donatrices sans blesser les autres dames de la société anglaise. Aussi on me consulte; je réponds que je ne sais pas assez d'anglais pour avoir un avis; on me demande ce que je mettrais si c'était en français, je le dis, et, de guerre lasse, on se décide à le traduire en anglais et à l'adopter. Ce sont quelques mots fort simples: «Testimony of regard, regret and affection presented to the princess Lieven on her departure, by some english ladies of her particular aquaintance. July 1834.»
Londres, 19 juin 1834.—Mme de Lieven, qui est venue hier matin chez moi, et qui est dans une émotion toujours croissante à mesure que son départ approche, emportée par l'espèce de fièvre qu'elle éprouve, m'a dit avec amertume qu'elle était sûre qu'il y avait, outre lord Palmerston, une seconde personne soulagée de son départ, et que c'était le Roi d'Angleterre; qu'il s'était refusé à écrire la lettre autographe qui, tout en mettant l'amour-propre de son ministre à couvert, aurait pu faire revenir sur le rappel de M. de Lieven; que Palmerston avait endoctriné le Roi sur les inconvénients qu'il y avait à la trop longue résidence des ambassadeurs étrangers à sa Cour; qu'ils y devenaient trop initiés et y acquéraient même une puissance réelle et importante; bref, le Roi est charmé du départ de Mme de Lieven, et elle en fait honneur à Palmerston, ce qui n'augmente pas son goût pour lui. Elle trouverait une consolation à la pensée de l'abîme qui s'ouvre sous ses pieds; en effet, le ministère, tout entier, ne paraît rien moins que solide, et le plus ébranlé d'entre ses membres est sans doute lord Palmerston. Ses collègues n'en font plus grand cas. Lord Grey convient qu'il parle mal aux Communes, le Corps diplomatique déteste son arrogance, les Anglais le trouvent mal élevé. Son seul mérite paraît, après tout, ne consister que dans une facilité remarquable à parler et à écrire le français. Le départ des Lieven, qui fait de la peine à tout le monde et très certainement à lord Grey, est si généralement attribué à l'entêtement impertinent de lord Palmerston, que personne ne cherche à dissimuler cette conviction, pas même les ministres, ses collègues. Aussi, dans les nombreux dîners et les réunions d'adieu qu'on offre aux Lieven, personne n'invite lord Palmerston; c'est d'autant plus remarquable que lady Cowper est nécessairement de tous. Il n'a pas laissé que d'en être très piqué, surtout de la part de lord Grey. Celui-ci s'en est fait un petit mérite près de Mme de Lieven en lui disant: «Vous voyez, j'ai réuni vos amis et j'ai évité Palmerston.» La pauvre lady Cowper a le reflet de toute l'humeur de lord Palmerston; on dit qu'il la lui témoigne rudement.
Le duc de Saxe-Meiningen est arrivé, sur l'invitation du Roi, pour escorter la Reine, sa sœur, pendant son voyage en Allemagne. Elle part, dit-on, le 4 juillet; le Roi insiste pour que ce soit le 2: il est si étrangement pressé de ce départ qu'il a arrangé à lui tout seul, que beaucoup de gens croient qu'il ne laissera pas revenir la Reine de sitôt, et que personne ne doute du plaisir qu'il anticipe à reprendre la vie de garçon. Tout le monde tremble de ce qu'il va imaginer pour se divertir: le genre de ses plaisirs, l'ordre des personnes qu'il y appellera, tout cela donne à penser aux gens comme il faut, et les inquiète. Il a, sûrement, de singulières fantaisies en tête, puisque l'autre jour, à dîner, il a interpellé tout haut un vieux amiral qu'il a beaucoup connu jadis, en lui demandant s'il était toujours aussi gaillard qu'il l'avait connu; et l'amiral lui ayant répondu que l'âge des folies était passé, le Roi a repris que, quant à lui, il comptait bien s'y remettre!
C'est toujours un événement pour moi que l'arrivée d'une lettre de M. Royer-Collard, d'abord parce que je lui suis fort attachée, puis parce qu'il dit beaucoup en peu de mots, toujours d'une manière frappante, et avec un ton qui n'appartient qu'à lui et qui donne longtemps à penser. C'est ainsi que dans la lettre que je viens de recevoir, il y a ceci plein de vérité et d'une malice de bon goût: «Il a bien de l'esprit (c'est de Thiers dont il s'agit); il lui manque du monde, et l'expérience que le monde donne, de la gravité et quelques principes; en écrivant ce mot, il me vient à l'esprit que vous me prendrez pour un doctrinaire, ce serait bien injuste, car ils sont bien exempts de ce faible-là.»
Londres, 20 juin 1834.—Des lettres tombées en mains peu sûres ont appris que le duc de Leuchtenberg, fatigué de l'éclat qu'avaient eu les projets de la sœur de la duchesse de Bragance, pour lui faire épouser doña Maria, priait la Duchesse d'y renoncer désormais, parce qu'ils avaient inspiré trop de méfiance pour qu'ils puissent réussir; mais il engage, en même temps, sa sœur, à songer à leur jeune frère Max qui n'a pas éveillé de soupçons, et qu'il serait plus aisé de faire arriver au but. Maintenant que ce second projet est dévoilé, il est probable que son exécution sera aussi vivement contrariée que l'a été la première intrigue de cette ex-impératrice. On la dit singulièrement active et ambitieuse, sous des dehors très doux, très agréables et surtout très simples.
La conversation ayant tourné, hier au soir, dans notre salon, sur le caractère et la position de Mirabeau, j'ai entendu M. de Talleyrand répéter un fait curieux: c'est qu'à la Restauration, ayant été, pendant la durée du gouvernement provisoire, en possession des archives les plus secrètes de la Révolution, il y avait trouvé la quittance en règle donnée par Mirabeau de l'argent reçu de la Cour. Cette quittance était motivée et précisait les services qu'il s'engageait à rendre. M. de Talleyrand a ajouté que, malgré cette transaction d'argent, il serait injuste de dire que Mirabeau se fût vendu; que tout en recevant le prix des services qu'il promettait, il n'y sacrifiait cependant pas son opinion; il voulait servir la France, autant que le monarque, et se réservait la liberté de pensée, d'action et de moyens, tout en se liant pour le résultat. D'après cela, sans mériter le jugement extrême de bassesse et d'avilissement que plusieurs ont porté contre Mirabeau, on peut, cependant, se permettre de trouver que son caractère était infiniment moins élevé que son esprit. Il appartenait, d'ailleurs, à une mauvaise race; le père, la mère, le frère, la sœur, tous étaient ou fous, ou méchants, ou livrés à mille turpitudes. Et cependant, malgré une déplorable réputation, arrivant partout comme une espèce de forçat libéré, d'une laideur remarquable et habituellement sans argent, quelle influence magique n'exerce-t-il pas? Elle est telle, que son souvenir même l'exerce encore; que cette prodigieuse organisation en impose; que cette verve surabondante ravit et attache même à travers les formes ennuyeuses et fatigantes dont on l'a emmaillotée, dans le livre que son fils adoptif vient de faire paraître. L'authenticité des matériaux, l'abondance des citations originales, et leur intérêt merveilleux, dédommagent souvent de la gaucherie et de la pesanteur de la mise en œuvre.
Il a d'ailleurs, pour moi, un mérite particulier, celui d'éclairer mon ignorance. Je n'avais qu'une idée très vague de Mirabeau, il était resté voilé pour moi qui connais si imparfaitement la Révolution française. Elle est trop près de moi, pour en avoir fait l'objet d'études historiques, et elle ne m'a pas été assez contemporaine, pour avoir appris à la connaître pendant sa durée; quelques récits de M. de Talleyrand, les Mémoires de Mme Roland, voilà tout ce que j'en sais. D'ailleurs, j'ai une répugnance si vive pour cette dégoûtante et terrible époque, que je n'ai jamais eu le courage d'y arrêter ma pensée, et que j'ai presque toujours sauté à pieds joints l'abîme qui sépare 1789 de l'Empire. Les Mémoires de M. de Talleyrand auraient pu m'éclairer sans doute, mais je me suis trouvée trop préoccupée de l'individu pour bien saisir la question générale. M. de Talleyrand, dans ses Mémoires, apprend beaucoup mieux ce qui a amené la catastrophe qu'il n'en donne les détails. Il était, d'ailleurs, hors de France pendant les années les plus critiques. Son séjour en Amérique est un des épisodes les plus agréables de ses souvenirs; c'est, pour le lecteur comme pour lui-même, un temps de halte et de repos, qui met à l'abri des horreurs de la Convention et fait reprendre haleine avant d'arriver aux bouleversements armés de l'Empire.
M. de Talleyrand a ajouté, au sujet de la quittance de Mirabeau, que, la regardant comme un papier de famille et ne se sentant pas en droit de la garder, il l'avait remise à Louis XVIII lui-même et qu'il ignorait ce qu'elle était devenue.
Londres, 21 juin 1834.—M. de Talleyrand avait plus de cinquante-cinq ans lorsqu'il a commencé à écrire ses Mémoires ou plutôt un petit volume sur M. le duc de Choiseul. Partant en 1809 pour les eaux de Bourbon-l'Archambault, il demanda à Mme de Rémusat de lui prêter un livre à lire en route: elle lui donna l'Histoire du dix-huitième siècle, par Lacretelle, ouvrage inexact et incomplet. M. de Talleyrand, impatienté des erreurs et de l'ignorance qu'il y trouvait, mit les loisirs des eaux à profit pour tracer un tableau rapide, vrai et parfaitement vif et animé d'une des époques particulièrement dénaturées par Lacretelle. L'extrême plaisir que ce petit morceau fit aux personnes qui en eurent connaissance et l'intérêt que M. de Talleyrand trouva à l'écrire, lui donnèrent l'idée de grouper les événements subséquents autour d'un autre personnage qu'il avait beaucoup connu; il fit alors son morceau sur M. le duc d'Orléans, non moins curieux que le premier, mais qu'il a, depuis, refondu aux trois quarts dans ses propres Mémoires. Ceux-ci vinrent, tout naturellement, compléter, par des souvenirs plus personnels encore, les récits des deux époques, dont l'une avait vu préparer, et l'autre s'accomplir, la crise dans laquelle M. de Talleyrand a pris sa place historique. C'est pendant les quatre années de sa disgrâce près de l'Empereur Napoléon qu'il a le plus, et j'ajouterais, le plus brillamment écrit. De 1814 à 1816, il n'a presque rien fait pour ses Mémoires; plus tard, et jusqu'en 1830, il a revu, corrigé, ajouté, complété; il a lié son morceau sur Erfurth et un autre sur la catastrophe d'Espagne, qui a conduit Ferdinand VII à Valençay, au corps principal de ses Mémoires; il les a poussés jusqu'après la Restauration, mais toute sa correspondance durant le Congrès de Vienne, dont les originaux sont aux Affaires étrangères, et qui forme un curieux document, lui ayant été soustraite (c'est-à-dire les copies), il s'est trouvé sans matériaux et sans notes pour cette époque intéressante, et cela se sent parfois dans les Mémoires.
En général, il est fâcheux que M. de Talleyrand n'ayant jamais fait de journal ou pris des notes, et ayant la plus monstrueuse incurie et négligence pour ses papiers, se soit trouvé, le jour où il a voulu rassembler ses souvenirs, sans aucun autre moyen de les retrouver et d'en suivre exactement les détails, que sa mémoire, fort bonne assurément, mais nécessairement trop surchargée pour ne pas laisser quelquefois des lacunes regrettables [23].
J'ai souvent entendu M. de Talleyrand raconter des anecdotes très piquantes, qui sont omises dans ses Mémoires, parce que, dans le moment où il écrivait, il n'y songeait plus. J'ai eu, moi-même, le tort de ne pas les écrire à mesure, et de m'en fier aussi à ma seule mémoire et la mémoire est souvent bien trompeuse pour soi-même et insuffisante pour les autres.
M. de Talleyrand a fait, malheureusement, trop souvent, et à toute sorte de monde, la lecture de ses Mémoires ou plutôt de telle ou telle partie de ses Mémoires; il les a dictés et fait recopier, tantôt à l'un, tantôt à l'autre: cela en a publié l'existence et a éveillé l'inquiétude politique des uns, la jalousie littéraire des autres; l'infidélité, la cupidité ont spéculé sur leur importance. On assure, et je suis portée à le croire, que plusieurs copies tronquées et envenimées par l'esprit libellique et haineux de ceux qui les possèdent, existent et doivent être publiées un jour; ce serait un malheur, non seulement à propos des mauvaises passions que cela mettrait en jeu, mais aussi parce que ces copies infidèles ôteraient du mérite, de la nouveauté et de la curiosité aux Mémoires authentiques, lorsqu'un jour ils paraîtront. Ils seront comme déflorés d'avance.
Je n'en connais pas de moins libelliques que ceux-ci. Je ne dis pas qu'il ne s'y retrouve parfois de cette malice fine et gaie, qui est si naturelle à l'esprit de M. de Talleyrand, mais il n'y a rien de méchant, rien d'insultant; moins de scandale que dans aucun écrit de ce genre. Les femmes, qui ont tenu cependant tant de place dans les habitudes sociales de M. de Talleyrand, sont traitées par lui avec respect, ou au moins avec grâce, mesure et indulgence. On voit qu'il est resté reconnaissant du charme qu'elles ont répandu sur son existence; et si, un jour, les hommes graves trouvent ces Mémoires incomplets pour l'histoire, si les hommes curieux n'y trouvent pas toutes les révélations qu'ils y cherchaient, ils pourront peut-être en accuser l'insouciante paresse de M. de Talleyrand; mais les femmes devront toujours lui savoir gré de cette retenue de bon ton qui a refusé à l'insolence, à la grossièreté, au cynisme des publicistes libelliques du temps actuel, de nouvelles armes pour calomnier ou médire.
Londres, 22 juin 1834.—Sir Robert Peel, chez lequel j'ai dîné hier, me faisait observer que M. Dupin, qui y dînait aussi, ressemblait bien plus à un Américain qu'à un Français. C'est à peu près le plus mauvais compliment qui puisse sortir de la bouche d'un Anglais bien élevé! Sir Robert Peel m'a paru être tout particulièrement in good spirits. Le soin qu'il a mis à me questionner sur les membres du ministère français, et à insister sur son goût et son admiration pour M. de Talleyrand, m'a fait penser qu'il pouvait bien y avoir là quelque idée d'être bientôt en position d'avoir des affaires à traiter directement avec eux. J'ai demandé à sir Robert Peel s'il trouvait les allures et le ton de discussion changés, depuis le Parlement réformé. Il m'a répondu que oui, jusqu'à un certain point; mais que ce qui le frappait surtout, c'était le manque absolu de talents nouveaux, dans cette nouvelle émission de membres, dans la Chambre des Communes. Il m'a semblé en être au moins aussi satisfait que surpris; il a, en effet, de fort bonnes raisons pour désirer que les anciennes célébrités parlementaires ne soient pas effacées.
Sa maison est une des plus jolies, des mieux arrangées, des plus heureusement situées de Londres; pleine de beaux tableaux, de meubles précieux, sans faste, sans ostentation; le meilleur goût a présidé à tout et ne laisse percevoir aucune trace de l'obscure origine de sir Robert. La modeste et noble figure de lady Peel, le calme et la douceur de ses manières, les intelligentes figures de ses enfants, le luxe des fleurs dont la maison est parfumée, le grand balcon d'où on domine la Tamise, d'où on aperçoit Saint-Paul et Westminster, tout ajoute à l'ensemble et le rend aussi agréable que complet. Hier, par une belle soirée, vraiment chaude, avec la double lumière d'un beau clair de lune, et du gaz éclairant tant d'édifices et de ponts, dont les arches se reflétaient dans la rivière, on pouvait se croire partout ailleurs que dans la brumeuse Angleterre.
Londres, 23 juin 1834.—Lord Clanricarde, gendre de M. Canning, qui avait une place dans la maison du Roi, a donné sa démission, par humeur de n'avoir pas les Postes, qu'on a donné à lord Conyngham.
Le grand dîner conservatif de la Cité, d'avant-hier, a été remarquable surtout par la présence du duc de Richmond et sa réponse au Lord-maire, lorsque celui-ci a porté la santé du duc de Wellington et des nobles Pairs présents; le duc de Richmond a répondu par une sorte de profession de foi de son attachement to Church and State, et, lorsque le Lord-maire a porté la santé du comte de Surrey, fils aîné du duc de Norfolk, membre de la Chambre des communes, mais qui n'est pas conservatif et qui est catholique, le Comte a répondu qu'il avait la conviction que la Chambre des communes ne se montrerait pas moins zélée que la Chambre Haute, pour le maintien de l'Église; oui, de l'Église et de l'ancienne constitution du pays. Les applaudissements ont été immenses.
Il paraît que tout tend, de plus en plus, à rapprocher M. Stanley de sir Robert Peel, et qu'on espère que cette réunion, qui est déjà fort avancée, amènera une dissolution du Cabinet actuel; mais on ne veut pas de trop brusques transitions, pour ne pas effaroucher John Bull, qui n'aime pas les Cabinets de coalition.
Londres, 25 juin 1834.—Il y a, chaque année, dans les grandes villes des Comtés d'Angleterre, ce qu'on appelle ici des musical festivals: on y exécute, en général, de grands oratorios; les artistes célèbres, de tous les pays, y sont appelés et payés très chèrement. Ces fêtes durent plusieurs jours; tout le beau monde se rend des différents points du Comté au chef-lieu; cela se passe dans les églises, où on se rassemble le matin, et les soirées sont consacrées à des divertissements plus mondains. Ces fêtes sont, après les courses de chevaux, ce qui attire le plus de monde.
A Londres, ce festival n'a lieu que tous les cinquante ans: c'était hier cet anniversaire. Toute la Cour y a été, solennellement, et doit y retourner les trois autres jours. Westminster était rempli, et quoique moins imposant qu'au couronnement du Roi, le coup d'œil était cependant fort brillant encore; les arrangements bien pris, point de foule, ni d'embarras; c'était très bien. Le nombre des musiciens était énorme: tant chanteurs qu'instrumentistes, il y en avait sept cents. Mais, malheureusement, l'église de Westminster est si haute, et construite si en opposition avec tout effet musical, que ce nombre prodigieux de voix et d'instruments qui, disait-on, ferait crouler l'édifice, ne le remplissait même pas assez. C'est surtout pendant la première partie de la Création, de Haydn, que c'était extrêmement sensible. Le Samson, de Haendel, d'une création plus large et plus puissante, convenait mieux à la circonstance. La Marche funèbre m'a fait beaucoup d'impression, et l'air de la fin, chanté par miss Stevens, avec accompagnement obligé de trompettes admirablement exécuté, a été une belle chose. Mais le grand tort, pour l'effet général, a été d'avoir placé les chanteurs si bas, que leurs voix étaient perdues, avant d'avoir pu s'élever vers la voûte, et d'y avoir trouvé leur point de répulsion. Je crois, aussi, que l'orgue peut, seul, suffisamment remplir les vastes cathédrales; tous les orchestres du monde restent maigres, et hors du style voulu, et j'ai regretté qu'on ne l'eût pas employé hier, pour l'effet de l'ensemble, qui aurait été plus riche et plus frappant. J'ai été jusqu'à trouver quelque chose de choquant à cette musique de concert dans une église; cela m'a produit l'effet que pourrait faire un éloge académique, quelque noble et beau qu'il pût être, en chaire, à la place d'une oraison funèbre.
Londres, 24 juin 1834.—M. de Talleyrand disait hier, à propos de quelques Français: «C'est prodigieux, ce que la vanité dévore d'esprit.» Il me semble que rien n'est plus vrai, surtout dans l'application qu'il en faisait.
On annonce à M. de Talleyrand l'ordre du Sauveur, de Grèce, et celui du Christ, de Portugal. A l'occasion de ce dernier, il m'a raconté que, du temps de l'Empire, lorsque les ordres pleuvaient sur lui de toutes parts, le comte de Ségur, grand maître des cérémonies, se montrant un peu triste de n'en recevoir aucun, M. de Talleyrand pria l'Empereur de lui permettre de donner à M. de Ségur celui du Christ, qu'il venait de recevoir; ce qui fut fait, et à la grande satisfaction de M. de Ségur, qui, depuis, ne manquait jamais de se parer de son grand cordon.
Londres, 2 juin 1834.—Feu lord Castlereagh parlait un français très original: il disait à Mme de Lieven que ce qui lui faisait trouver le plus de plaisir dans sa conversation, c'est que son esprit devenait liquide près d'elle; et lui parlant, un jour, de l'union qui régnait entre les grandes puissances, il lui dit qu'il était charmé qu'elles fussent toutes dans le même potage, traduction un peu trop littérale de l'anglais, in the same mess!
J'ai causé longtemps, hier, avec mon cousin Paul Medem; il comprend fort bien les difficultés de sa position, qui commencent par les regrets si vifs qu'éprouvent M. et Mme de Lieven à lui céder la place. Ce qui les aplanira en partie, c'est la recommandation fort sage de l'Empereur de Russie, de rester parfaitement étranger à la politique intérieure de l'Angleterre, de ne se faire ni whig, ni tory; et, à cette occasion, il m'a dit aussi que le vrai motif qui l'avait fait préférer à Matuczewicz, pour succéder à M. de Lieven, c'était la couleur marquée et tranchante que celui-là avait pris en Angleterre, où il avait fait de la politique anglaise comme John Bull lui-même.
Londres, 28 juin 1834.—Le Roi d'Angleterre est souffrant, et la hâte qu'il avait de voir partir la Reine s'est, tout à coup, changée en un vif regret de son éloignement. Elle a fait alors l'impossible pour qu'il lui permît de rester, mais le Roi a répondu qu'il était trop tard pour changer d'avis, que tout était prêt, il fallait partir; que de rester maintenant prêterait à mille conjectures fâcheuses qu'il fallait éviter; «d'ailleurs», a-t-il ajouté, «s'il y a bientôt quelque changement ministériel, il vaut mieux que vous soyez absente, pour qu'on ne puisse pas dire, comme on l'a fait il y a quelques années, que vous m'aviez influencé.» Le Roi a dit, le même jour, en parlant de ses ministres: «I am tired to death by those people,» et, sur l'observation qu'il était alors bien singulier qu'il les gardât, il a répliqué, avec assez de bon sens: «Mais lorsque, il y a deux ans, j'ai appelé les tories, ils m'ont planté là au bout de vingt-quatre heures et m'ont rejeté aux whigs; c'est ce qui ne doit pas arriver une seconde fois; aussi ne ferai-je plus rien, ni pour ni contre, et je les laisse se débattre comme ils l'entendent.» Et cela n'arriverait plus comme la dernière fois, car c'est le refus de sir Robert Peel d'entrer alors au ministère, qui a fait échouer la combinaison; aujourd'hui, il est prêt à accepter l'héritage, et le public assez bien préparé à le lui voir saisir.
Il est fort question de la guerre intestine du Cabinet. Il paraît que lord Lansdowne ne veut pas rester avec M. Ellice, surtout après la déclaration faite par celui-ci, qu'il partageait les principes de M. O'Connell. On dit aussi que lord Grey ne s'arrange pas de M. Abercromby. Enfin, le manque d'ensemble dans le Cabinet est sensible pour le public, et je crois qu'il est assez habilement exploité par le parti conservateur. Le prince de Lieven a présenté hier Paul Medem à lord Grey, qui s'est montré très embarrassé, et qui, après un assez long silence, n'a trouvé à lui parler que de la France, de M. de Broglie, de M. de Rigny, des élections, etc., enfin, comme il aurait pu faire avec un chargé d'affaires de France; mais pour celui de Russie, arrivant de Pétersbourg, c'était vraiment étrange. Lord Grey a fait des éloges excessifs de Broglie, et des questions froides et défiantes sur Rigny.
Londres, 29 juin 1834.—Il est assez singulier que, dans les circonstances actuelles, lady Holland, qui a, du reste, toujours fait profession d'amitié pour lord Aberdeen, malgré la différence de leur politique, ait demandé à M. de Talleyrand de le rencontrer, à dîner, chez elle!
J'ai pris, hier, congé de la Reine: tout m'a semblé irrévocablement fixé pour son départ.
Don Carlos et sa suite sont établis à Gloucester-Lodge, jolie maison située dans un des faubourgs de Londres, qu'on appelle Old Brompton. Cette maison, qui appartient maintenant à je ne sais qui, a été bâtie par la mère du duc de Gloucester actuel, d'où lui vient le nom qu'elle porte. Cette grande proximité de Londres, dans laquelle don Carlos s'est placé, gêne et embarrasse tous les membres du Corps diplomatique, dont les Cours ont laissé dans le vague les relations avec l'Espagne. Les signataires de la Quadruple Alliance sont, nécessairement, hors de cause.
Londres, 30 juin 1834.—Le marquis de Miraflorès ne fait pas de grands progrès dans le démené du monde. L'autre jour encore, il en a singulièrement manqué: c'était chez le Chancelier, lord Brougham; il venait de causer avec M. de Talleyrand qui, en se retournant pour s'en aller, se trouva en face de Lucien Bonaparte. On se salue et on se demande réciproquement, poliment, mais froidement, des nouvelles l'un de l'autre. M. de Talleyrand allait avancer pour se retirer, quand il se sent arrêté par le ministre d'Espagne qui, très haut, demande à l'ambassadeur de France de le présenter à Lucien Bonaparte! Rien n'y manque!
Le duc de Wellington, que j'ai vu hier à un concert en l'honneur de Mme Malibran, m'a dit qu'il avait été le matin chez don Carlos, avec lequel il avait eu une très étrange conversation. Il n'a pas pu me la raconter, à cause de tout ce qui nous entourait et nous écoutait, mais il m'a dit cependant que rien n'égalait la saleté, la pauvreté et le désordre de ce Roi et de cette Reine d'Espagne et des Indes! Cela étonnait d'autant plus le Duc, qu'ayant trouvé de l'argent ici, ils auraient bien pu acheter quelque peu de linge et de savon. Le Duc ne m'a dit, de leur conversation, que ceci: c'est que, d'abord, il leur avait dit la vérité, ce que le Duc fait toujours, et qu'ayant rencontré là un prêtre, il lui avait dit: «Voyez-vous, le bon Dieu fait sûrement beaucoup pour ceux qui l'invoquent, mais il fait encore plus pour ceux qui font quelque chose eux-mêmes pour leur propre service.» Le prêtre n'a rien répondu, si ce n'est qu'ils avaient un proverbe espagnol qui disait la même chose.
Londres, 1er juillet 1834.—Nous avons reçu hier la nouvelle de la mort de Mme Sosthène de La Rochefoucauld, événement qui prouve que j'ai raison de soutenir qu'il n'y pas de malades imaginaires. En effet, rien n'est si ennuyeux et si fatigant pour soi-même que de s'observer, de se priver et de se plaindre; comment, à la longue, jouer un pareil rôle, sans y être condamné par quelque avertissement intérieur et douloureux? Mais il y a deux choses que le monde conteste toujours: ce sont les chagrins et les souffrances d'autrui, tant on craint d'être obligé de plaindre et de soigner; il est plus commode de nier un fait que de lui porter un sacrifice. J'ai passé ma vie à entendre grogner contre Mme Sosthène; on l'appelait une langoureuse, une plaignante, qui, au fond, était forte comme un Turc. Lorsqu'on n'a pas les apparences délicates, et même souvent lorsqu'on les a, il faut mourir pour qu'on consente à croire que vous étiez réellement malade. Le monde ne vous gratifie que trop de sa curiosité, de son indiscrétion, de ses jugements téméraires et calomnieux, mais sa compassion, comme son indulgence, n'arrive qu'après coup et lorsque vous n'en avez plus que faire.
M. de Montrond parle de retourner à Louèche pour mettre sa pauvre machine dans une piscine, dans laquelle il ne serait pas mal de plonger aussi son âme, si faire se pouvait. Il a fait fiasco ici à ce voyage, bien plus encore que l'année dernière. Quand on se survit à soi-même, comme fortune, santé, esprit et agrément, et qu'il ne reste pas même un peu de considération, comme reflet du passé qui vous échappe, on offre le plus déplorable spectacle. Je disais un jour à M. de Talleyrand, qu'il me semblait qu'il ne restait plus à M. de Montrond qu'à se brûler la cervelle: il me répondit qu'il n'en ferait rien, parce qu'il n'avait jamais pu s'imposer la moindre privation, et qu'il ne s'imposerait pas plus la privation de la vie que toute autre.
Mme de Montrond, qui avait divorcé d'avec son premier mari [24] pour épouser M. de Montrond, me racontait un jour, après son second divorce, et lorsqu'elle avait repris son nom d'Aimée de Coigny, que, se promenant, une fois, en phaéton avec M. de Montrond qui conduisait lui-même, elle admirait ses deux jolis chevaux anglais, louait la promenade, la voiture, le conducteur: «Quel triste plaisir», reprit-il, «c'est par deux jeunes tigres qu'il faudrait se faire traîner; les exciter, les dompter et les tuer ensuite.» C'est bien là le langage d'une nature insatiable.
Londres, 2 juillet 1834.—La Reine part décidément le 5; elle s'embarque sur le yacht Royal-George, que l'on va voir, par curiosité, ainsi que deux superbes bateaux à vapeur destinés à remorquer au besoin le yacht de la Reine. Tout le Yacht-Club doit l'escorter, ce qui couvrira la mer du Nord d'une charmante petite flottille. La Reine doit débarquer à Rotterdam, dans la journée du 6, et aller incognito le même soir chez sa sœur, la duchesse de Weimar, qui habite dans les faubourgs de la Haye. Je sais que le prince d'Orange doit s'y trouver, comme par hasard; la princesse d'Orange est en Allemagne chez sa sœur.
Londres, 3 juillet 1834.—Lord Grey est devenu extrêmement irritable et nerveux: hier, à dîner, chez lord Sefton, il était, comme on dit ici, tout à fait cross, parce qu'on dînait plus tard que de coutume, parce que lady Cowley, personne spirituelle et causante, mais grande tory, était là, et parce qu'enfin tout le monde était très paré pour aller au bal du duc de Wellington. Il est vraiment singulier qu'un homme de la position élevée et du très noble caractère de lord Grey, soit aussi sensible à des petitesses, et d'une susceptibilité nerveuse aussi puérile.
Le duc de Wellington a donné un fort beau bal, magnifique, brillant et très bien ordonné. Chacun avait fait de son mieux pour ne pas le déparer, et il m'a paru qu'on y avait réussi.
M. Royer-Collard m'écrit ceci: «L'aspect des élections est trompeur; elles sont en réalité beaucoup moins ministérielles qu'elles ne le paraissent; la prochaine session sera laborieuse; le Ministère s'y attend. Le grand nombre des coalitions est un symptôme très grave. Quelle doit être la violence des haines qui ont formé cette alliance!» Plus bas, il dit ceci: «On sait à peu près ce que dira ou fera une personne connue, dans des circonstances données: M. Dupin échappe à cette divination. La témérité de ses paroles ne se peut prévoir; elle est ici la même qu'à Londres, et elle rend impossible qu'il arrive jamais aux affaires.»
Londres, 4 juillet 1834.—La Reine a dit l'autre jour quelque chose qui a paru assez ridicule à la personne à laquelle elle l'a dit et que je comprends, moi, à merveille, probablement de par l'allemanderie, comme dirait M. de Talleyrand. Elle disait donc que, pendant les seize heures qu'elle a passées la semaine dernière à l'abbaye de Westminster, durant les grands oratorios qu'on y a exécutés, elle avait eu plus de temps et de recueillement pour réfléchir sur sa position et faire des retours sur elle-même qu'elle n'en avait dans l'habitude de sa vie, et qu'elle en avait retire et fait des découvertes: qu'elle avait trouvé, par exemple, qu'elle était plus attachée au Roi qu'elle ne le savait peut-être elle-même, qu'elle se croyait aussi plus nécessaire à son mari qu'elle ne l'avait supposé, et qu'elle avait compris, enfin, que sa vraie et seule patrie était désormais l'Angleterre; que tout cela lui rendait son départ particulièrement pénible, mais qu'elle avait cependant une consolation: c'était de penser que le Roi serait d'autant plus disposé à seconder un changement de ministère, qu'on ne pourrait pas supposer qu'il cédât à son influence à elle. Il y a beaucoup, et peut-être un peu trop de sincérité dans de pareilles ouvertures de cœur, mais en elles-mêmes, je trouve toutes ces pensées très naturelles, et je comprends parfaitement qu'elles aient été inspirées par les lieux et les circonstances indiqués plus haut.
Du reste, le Roi, de son côté, donne aussi d'assez étranges explications de ses regrets du départ de la Reine, qui deviennent, de moment en moment, plus vifs. C'est ainsi qu'il disait hier à Mme de Lieven: «Je ne pourrais jamais vous faire comprendre, Madame, tous les genres d'utilité dont la Reine est pour moi.» La rédaction est bizarre et pas mal ridicule. Le Roi a une goutte molle dans les mains, qui lui en rend l'usage difficile, l'empêche de monter à cheval, souvent d'écrire, le fait beaucoup souffrir quand il est obligé de donner un grand nombre de signatures, et le rend, pour les détails les plus intimes, dépendant de son valet de chambre. Tous ses beaux projets de reprendre la vie de garçon et de se divertir à tort et à travers, il n'en est plus question, et si peu, que le Roi a fini ses épanchements à Mme de Lieven en lui disant qu'aussitôt la Reine partie, il allait s'établir à Windsor, pour n'en pas sortir, et y vivre en ermite, jusqu'au retour de la Reine.
Le départ de cette Princesse, qui a lieu demain matin à Wolwich, sera vraiment magnifique, puisque, outre son vaisseau, les deux grands bateaux à vapeur et tout le Yacht Club, le Lord-maire, avec toutes les corporations de la Cité, dans leurs barges de gala, accompagneront la Reine, pour lui faire honneur, jusqu'à l'endroit de la rivière où la juridiction finit. On dit aussi qu'une flottille hollandaise doit venir à sa rencontre.
Almacks, le célèbre Almacks [25], qui depuis vingt ans fait le désespoir du petit monde, l'objet de l'émulation et des désirs de tant de jeunes personnes de la province; Almacks, qui donne ou refuse le brevet de la mode; Almacks, gouvernement absolu par excellence, modèle du despotisme et du bon plaisir de six dames les plus exclusives de Londres; Almacks, comme toutes les institutions modernes, porte en lui le germe de sa destruction. Après le relâchement dans sa police intérieure, est venue une violation de ses privilèges, puisque le duc de Wellington a osé donner un bal le mercredi, jour sacré, voué exclusivement à Almacks; et enfin la désunion et les conflits de juridiction s'étant élevés dans le Conseil des six, nous sommes menacés de voir crouler, avec la Constitution de l'État et celle de l'Église, si ébranlées en ce moment, cet Almacks où les jeunes personnes trouvaient des maris, les femmes un théâtre pour leurs prétentions, les romanciers les scènes les plus piquantes de leurs récits, les étrangers leurs données sur la société, et tout le monde enfin un intérêt plus ou moins avouable pendant la saison par excellence.
C'est lady Jersey qu'on accuse d'avoir été l'esprit subversif. Les chefs d'accusation contre elle sont nombreux: s'être refusée à l'admission de nouvelles patronnesses, qui, plus jeunes et plus gaies que les anciennes, auraient ranimé la mode qui pâlit; avoir donné avec une facilité très coupable des billets à des gens peu élégants; avoir soustrait ses listes à l'investigation de ses collègues, et, après avoir elle-même introduit du pauvre monde à ces bals, les avoir décriés; ne s'y être plus rendue elle-même, malgré sa qualité de patronnesse; avoir décidé le duc de Wellington à donner une fête un mercredi; avoir voulu forcer les autres patronnesses à remettre Almacks à un autre jour; et enfin, non contente d'avoir bouleversé ainsi toutes les traditions les plus sacrées de l'institution, d'avoir écrit un billet, ou plutôt un manifeste arrogant et ridicule, à la spirituelle lady Cowper, pour se plaindre qu'au mépris de ses intentions, Almacks eût eu lieu concurremment avec le bal du duc de Wellington, et pour menacer le Comité de son indignation et de sa retraite! On s'attend qu'à la première réunion de ces dames, il y aura un beau tapage féminin. J'avoue que s'il y avait là une tribune pour le public, j'y porterais ma curiosité.
Il faut convenir que lady Jersey porte l'aveuglement de sa vanité au delà de toutes les bornes: un manque complet d'esprit, une origine bourgeoise [26], des richesses mal gouvernées, un mari trop doux, une beauté plus conservée que parfaite, une santé inaltérable, une activité fatigante, lui ont persuadé qu'elle avait assez d'argent pour se passer toutes ses fantaisies, assez de beauté pour désespérer ou combler les désirs de tous les hommes qui l'environnent, assez d'esprit pour gouverner le monde, et assez d'autorité pour être toujours, partout et sans concurrence, la première, dans la faveur des Princes, dans la confiance des hommes d'État, dans le cœur des jeunes gens, dans l'opinion même de ses rivales. Elle se croit une existence incontestable en supériorité, qui rendrait la modestie oiseuse et la ferait paraître de l'hypocrisie; aussi elle s'en dispense parfaitement. Elle parle de sa beauté, qu'elle détaille avec complaisance, comme de celle de la fameuse Hélène des Troyens; son esprit, sa vertu, sa sensibilité, tout a son tour; sa piété même arrive correctement le dimanche et finit le lundi; sans mesure, sans esprit, sans générosité, sans bienveillance, sans grâce, sans droiture, sans dignité, elle est moquée ou détestée, évitée ou redoutée; à mon gré, une mauvaise personne pour le cœur, une sotte personne pour l'esprit, une dangereuse personne pour le caractère, une fatigante personne pour la société, mais au demeurant, comme on dit, la meilleure fille du monde.
Londres, 6 juillet 1834.—Les démentis un peu rudes qui ont été échangés à la Chambre des Communes entre M. Littleton, secrétaire pour l'Irlande, et M. O'Connell, n'ont pas eu bien bonne grâce et ont mis l'indiscrétion du premier et le manque de délicatesse du second fort au jour! On s'attendait qu'après de pareilles scènes, il y aurait une petite explication armée entre les deux champions, et que M. Littleton donnerait sa démission ou serait congédié. Mais l'épiderme politique n'est ni bien fin ni bien sensible; le calus se forme trop vite dans les habitudes parlementaires; l'ambition et l'intrigue détrônent promptement toute délicatesse, parfois tout honneur.
M. Stanley, dans l'éternelle question du clergé d'Irlande, a fait encore un grand discours avant-hier, et pour le coup en cassant les vitres, et en jetant le gant au ministère, dont il faisait naguère partie. C'était si naturel à prévoir que je me suis émerveillée de la niaiserie des ministres et de leurs amis, qui soutenaient, à perdre haleine, que M. Stanley resterait leur ami et leur défenseur, après sa retraite comme avant. Comme s'il n'y avait d'autres liens parmi les hommes politiques que celui d'une ambition commune!
Le ministre de Naples a cru devoir se rendre chez don Carlos près duquel il a été appelé, mais bien décidé à ne pas préjuger les intentions de sa Cour et à ne donner à don Carlos que le titre de «Monseigneur»; mais, arrivé à Gloucester-Lodge, il a été solennellement introduit auprès du Prince, qui se tenait debout, au milieu de toute sa Cour, les Princesses à ses côtés, si noires, si laides, avec des yeux si africains, que le pauvre vieux Ludolf s'est troublé et qu'entendant tout le monde crier «le Roi» et voyant ces quatre terribles yeux noirs de bêtes féroces féminines se fixer sur lui avec fureur, il a cru que, s'il se bornait au «Monseigneur», il verrait son heure dernière, ce qui lui a fait donner du Roi et de la Majesté à tour de bras, heureux d'être échappé sain et sauf de cette tanière!
La princesse de Lieven nous a fait passer une très agréable journée, hier, à la campagne. La société était de bonne humeur et de bon goût: la Princesse, lady Clanricarde, M. Dedel, le comte Pahlen, lord John Russell et moi. Le temps était superbe, à deux pluies d'orage près, que la compagnie a prises en bonne humeur. Nous avons dîné à Burford-Bridge, jolie petite auberge au pied de Box-Hill, que la chaleur ne nous a permis de gravir qu'à moitié. Nous avons aussi visité the Deepdene [27], campagne de M. Hope, qui mérite bien son nom: la végétation est belle, mais le lieu est bas et triste; la maison a des prétentions égyptiennes grotesques et laides.
Denbies [28] à M. Denison, où nous avons été ensuite, est admirable de position; la vue est riche et variée, mais la maison est peu de chose, du moins à l'extérieur. Tout ce côté-là est assez pittoresque et même beaucoup pour être si près d'une grande ville comme Londres. La partie sans contredit fut agréable, et le souvenir m'en plaît.
Londres, 7 juillet 1834.—Le duc de Cumberland annonce l'intention d'aller chez don Carlos, ce qui déplaît fort au Roi. Le duc de Gloucester en serait tenté aussi, mais il n'a pas voulu y aller sans prévenir le Roi, qui l'a prié de n'en rien faire.
Voici exactement ce qui s'est passé entre l'infant don Carlos et le duc de Wellington. L'Infant avait d'abord envoyé l'évêque de Léon au Duc, auquel il a paru un gros prêtre assez commun, mais avec plus de bon sens que le reste de la compagnie. L'évêque a engagé le Duc à venir voir son maître et à lui donner ses avis. Le Duc a décliné de donner des avis sur une position dont les détails et les ressources lui étaient inconnus, mais il n'a pas cru pouvoir refuser d'aller chez don Carlos. Il y a été, et le singulier dialogue suivant s'est passé entre eux:
DON CARLOS.—Me conseillez-vous d'aller, par mer, rejoindre Zumalacarreguy en Biscaye?
DUC de WELLINGTON.—Mais avez-vous les moyens de vous y transporter? (Point de réponse...) Avez-vous un port de mer à vous, où vous soyez sûr de pouvoir débarquer?
D. C.—Zumalacarreguy m'en prendra un.
D. de W.—Mais, pour cela, il lui faudra quitter la Biscaye. Et d'ailleurs, n'oubliez pas que, d'après le Traité de la Quadruple Alliance, l'Angleterre ne vous laissera pas reprendre la route d'Espagne, puisqu'elle s'est engagée à vous expulser de ce pays.
D. C.—Eh bien! j'irai par la France.
D. de W.—Mais la France a pris les mêmes engagements.
D. C.—Que ferait donc la France si je la traversais?
D. de W.—Elle vous arrêterait.
D. C.—Quel effet cela ferait-il auprès des autres puissances?
D. de W.—Celui d'un Prince aux arrêts.
D. C..—Mais s'il y avait un changement de ministère, ici, on me rétablirait en Espagne.
D. de W.—Beaucoup d'intrigants, et du plus haut rang, chercheront à vous le persuader, et je ne puis trop vous prémunir contre de semblables illusions. L'Angleterre a reconnu Isabelle II et ne peut plus revenir sur cette reconnaissance, ni sur les engagements pris par le traité. Je vous dis, peut-être, des choses désagréables, mais je crois que c'est le plus grand service à vous rendre. Je connais bien ce pays-ci; vous n'avez rien à en attendre. Je suis même étonné que vous l'ayez choisi pour votre résidence après le traité que mon gouvernement a signé. Vous seriez, ce me semble, à beaucoup d'égards, infiniment mieux en Allemagne. Je ne connais pas la force de votre parti en Espagne, ni ses chances de succès; mais je ne crois pas qu'il vous vienne jamais d'équitables et efficaces secours que de l'Espagne elle-même.»
Telle est cette conversation qui m'a paru très curieuse, parce qu'elle témoigne de l'étrange ignorance de l'un, et de la simple droiture de l'autre. Le Duc a été extrêmement frappé de l'espèce de crétinisme de ce malheureux Prince, qui n'a rien su, rien appris, rien compris; qui n'a ni dignité, ni courage, ni adresse, ni intelligence, et qui semble réellement être à la dernière marche de l'échelle humaine. On dit que les Princesses, les enfants, tous ceux enfin qui sont autour de lui, sont à peu près de la même sorte. Cela fait beaucoup de pitié.
Le duc de Wellington ne croit pas au million envoyé par M. de Blacas; il pense que c'est plutôt le clergé espagnol qui aura envoyé quelque argent.
J'ai dit au Duc que j'avais vu beaucoup de personnes extrêmement curieuses de savoir quel titre il avait donné à don Carlos, lorsqu'il avait été chez lui; il m'a dit alors: «Vous voyez, par ce que je viens de vous raconter, que je pourrais faire imprimer la conversation que j'ai eue avec ce Prince: elle n'a rien de choquant pour personne. Du reste, cette curiosité me rappelle celle qu'avaient tous les Espagnols, pendant la guerre de la Péninsule, de savoir de quelle manière je qualifiais Joseph Bonaparte, lorsque je communiquais avec lui, ce qui m'arrivait souvent. Ses correspondances françaises étaient souvent interceptées, et on me les apportait; elles contenaient beaucoup d'informations qu'il ne fallait pas qu'il reçût, mais il s'y trouvait aussi des nouvelles de sa femme et de ses enfants dont je n'aurais pas voulu le priver, et que je lui faisais passer par les avant-postes français. J'écrivais alors au général français et je lui disais: «Faites savoir au Roi que sa femme, ou sa fille aînée, ou sa fille cadette, va mieux, ou moins bien; qu'elles sont parties pour la campagne», ou autres choses semblables; je ne disais jamais Roi d'Espagne et j'adressais mes messages à des généraux français, mais non à des généraux espagnols joséphinos. Ainsi, il n'y avait, dans ce titre de Roi, aucune reconnaissance à inférer. C'était une politesse et voilà tout: elle ne pouvait tirer à conséquence.» Le Duc m'a laissé ainsi à mes propres conclusions sur la manière dont, en voyant don Carlos, il l'a nommé.
Tous ces pauvres Espagnols ont été hier au Grand Opéra, où ils ont, comme de raison, excité une grande curiosité!
On me mande, de Paris, qu'on y est en enfantement d'un gouverneur d'Alger. Le maréchal Soult voudrait y envoyer un maréchal de France, d'autres veulent un personnage de l'ordre civil pour y placer le duc Decazes qui le demande à cor et à cri et auquel Thiers, notamment, l'a promis. C'est assez drôle, un favori de Louis XVIII se rabattre sur Alger! Je me souviens d'un temps où on songeait aussi à le transporter fort loin, et où Alger, avec son dey, son esclavage et son cordon, aurait paru une assez bonne combinaison au Pavillon Marsan. Oh! les drôleries, les singularités, les contrastes, les catastrophes, n'ont pas manqué dans les années que j'ai vues se succéder, et dont le nombre me paraît souvent doublé et triplé, quand je songe à l'immensité de faits accomplis, de destinées détruites, de bouleversements et de réédifications qui les ont signalées.
Londres, 8 juillet 1834.—Le ministère anglais ne sait ni vivre ni mourir. Chaque jour démolit une partie de l'édifice; il est impossible que le Cabinet ne se sente pas ébranlé dans ses fondements et cependant, contre toutes les traditions parlementaires, il reste en dépit des démentis, des indiscrétions, des petites lâchetés des uns, des petites trahisons des autres. Les faussetés royales même ne manquent pas; les conservateurs sont prêts à recueillir une succession que tout leur promet, mais dont ils aiment mieux hériter par voie de douceur que de l'arracher aux mourants. En attendant, rien ne se fait, rien ne se décide, et le public étonné regarde, attend et ne comprend pas. Lord Althorp annonce que M. Littleton a offert sa démission qui n'est point acceptée par lord Grey; celui-ci nie telle déclaration du Cabinet, que le duc de Richmond déclare avoir été prise, chose qu'il affirme, ajoute-t-il, avec la permission même du Roi. Cet incident singulier devrait, naturellement, amener quelque solution grave, si les choses se passaient encore suivant les anciennes habitudes du Parlement, mais aujourd'hui, on ne s'attend plus qu'à quelque pauvre replâtrage entre les ministres. Pendant qu'on les voit ainsi marchander leur existence au dedans, on voit lord Palmerston trancher péremptoirement toutes les questions du dehors, refuser aux uns des explications, ne pas écouter celles des autres, ne céder aux avis de personne, inquiéter, irriter tout le monde; ce n'est, assurément, pas le cas de dire avec Jean Huss, qui allant au supplice et voyant une pauvre vieille femme courir avec un zèle aveugle, et, pour la gloire de Dieu, jeter un fagot de plus sur le bûcher où il devait être brûlé, s'écria: «Sancta simplicitas!»
A propos de lord Palmerston, et de sa réputation parmi ceux-là même qui ont un certain besoin de lui, je citerai le dire de lord William Russell, le plus tranquille et le plus modéré des hommes. Mme de Lieven lui exprimant le désir de le voir bientôt ambassadeur à Pétersbourg: «Assurément, rien ne serait plus heureux et plus brillant pour ma carrière, et cependant, si lord Palmerston y pensait, je refuserais; car il ne lui faut pas des agents éclairés et véridiques, mais des gens qui sacrifient la vérité à ses préventions. Tout langage, toute opinion indépendante l'irrite, il ne songe alors qu'à se défaire de vous et à vous perdre. Ma manière de voir, à Lisbonne, n'ayant pas été la même que la sienne, il a cherché à nuire à la réputation de ma femme, et si, de Pétersbourg, je lui donnais d'autres renseignements que ceux qui lui conviennent, il dirait tout simplement que je suis acheté par la Russie et essayerait ainsi de me déshonorer. Un gentleman ne peut jamais, à la longue, consentir à traiter des affaires avec lui.»
Londres, 9 juillet 1834.—Paul Medem nous disait, hier, que rien n'était si étrange que l'excès du goût du duc de Broglie, lorsqu'il était ministre, pour lord Granville. La préférence donnée à l'ambassadeur d'Angleterre, sur tout le reste du Corps diplomatique, dans les circonstances données, paraissait simple; cependant, cette préférence était non seulement exclusive, mais inquiète, jalouse, absorbante; elle était devenue ridicule, gênante et souvent nuisible.
Un autre fait qui n'a pas semblé moins étrange, c'est que, le lendemain du jour où M. de Broglie est sorti du ministère, faisant sa tournée d'ambassadeurs, et leur expliquant les motifs de sa retraite, il ajoutait à chacun, pour adoucir ce qu'il supposait, à tort, être un regret pour eux, que sa pensée et son système ne restaient pas moins personnifiés dans le Cabinet, par son élève, M. Duchâtel, qu'il y avait fait entrer, après l'avoir initié aux grandes affaires qu'il ne quitterait plus désormais, et l'avoir formé à être un homme d'État de première distinction. Ce legs, si pompeusement annoncé, n'a pas semblé d'aussi grande importance aux héritiers qu'au testateur.
Londres, 10 juillet 1834.—Le Times m'a appris, hier, qu'après avoir demandé l'ajournement de plusieurs lois à la Chambre des Lords, et avoir réuni un conseil fort prolongé, lord Grey et lord Althorp avaient remis leurs démissions au Roi qui les avait immédiatement acceptées [29].
Je suis partie, ne sachant rien de plus, et je suis allée avec la duchesse-comtesse de Sutherland et la comtesse Batthyány, passer la matinée à Bromley-Hill, ravissante maison de campagne, où lord Farnborough, ancien ami de M. Pitt, vit habituellement, uniquement occupé de cette charmante demeure, belle par sa situation, ses beaux ormes, ses fleurs, ses eaux superbes, son bon goût parfait, et un soin extrême. Nous avons été ravis de ce charmant établissement, et c'est avec regret que nous sommes rentrés dans la fumée et la politique de Londres.
On n'y savait rien de plus sur le grand événement du jour, si ce n'est le simple fait du message du Roi à lord Melbourne, sans qu'on eût encore rien appris sur ce qui s'était dit entre le Roi et lui. Nous avons été le soir chez lord Grey que nous avons trouvé en famille. Ses enfants m'ont paru abattus, sa femme en irritation, lui seul gai, simple, amical, avec ce maintien plein de noblesse et de candeur qui lui est propre, et qui a quelque chose de fort touchant. Il nous a dit, très naturellement, qu'à travers une série de difficultés et de désagréments sans cesse renaissants depuis le début de la session, le dernier fait de l'imprudente bêtise de M. Littleton, si faiblement expliquée par lord Althorp aux Communes, rendait la démission de M. Littleton insuffisante, et la sienne et celle de lord Althorp nécessaires.
Il m'a semblé, que, dans la famille de lord Grey, la grande haine était contre M. Stanley, dont la retraite, suivie d'un si rude discours, a, de fait, porté au ministère un coup dont l'incident Littleton n'a été que la dernière crise. Les Communes, peu satisfaites de ce que leur a dit lord Althorp à ce sujet, se sont fractionnées en de trop fortes minorités pour n'avoir pas prouvé leur mécontentement, et c'est ce qui a fixé les longues incertitudes de lord Grey. Il nous a semblé content de l'effet produit par l'explication qu'il venait de donner de toute sa conduite à la Chambre des Pairs.
M. Ward, son gendre, est venu lui porter des nouvelles de la Chambre des Communes, où il paraissait que les explications de lord Althorp auraient été reçues assez froidement. L'impression y était qu'outre lord Grey et lord Althorp, MM. Abercromby, Grant et Spring-Rice s'étaient également retirés du ministère; à quoi lord Grey a repris que cela n'était pas exact, qu'il n'y avait que lui et lord Althorp qui eussent réellement donné leurs démissions, et à telles enseignes, que le Chancelier, à la Chambre des Pairs, avait même dit qu'il ne comptait point quitter, et qu'il ne rendrait les Sceaux que sur un ordre formel du Roi. A cela, je me suis permis de demander si la retraite du premier ministre n'entraînait pas, nécessairement, celle de tous les autres membres du Cabinet: «—En droit, oui, mais en fait, non;» m'a dit lord Grey, «mais vous avez raison, c'est l'usage habituel. A vrai dire, mon administration est dissoute; cependant, ces Messieurs, individuellement, peuvent rester dans le nouveau Cabinet.» Sa réponse était évidemment gênée et embarrassée.
Nous avons été ensuite chez lord Holland; il était infiniment plus abattu que lord Grey, fort irrité de l'attaque que le duc de Wellington avait faite contre le Cabinet, au Parlement, et qu'il qualifiait de mauvais goût et de méchant esprit. Il a dit que les Tories semblaient tout préparés à recueillir la succession, mais qu'il espérait que le discours du Chancelier les dégoûterait de la tâche en leur montrant les difficultés énormes; que, d'ailleurs, «on ne se mettait pas à table sans être invité à s'y placer», et que, jusqu'à présent, le Roi n'avait point appelé les Tories, qu'il avait fait chercher lord Melbourne, mais que, néanmoins, il ignorait ce qui s'était dit entre eux.
Sur notre question de savoir si le Cabinet était entièrement ou seulement partiellement dissous, lord Holland a dit que le Roi devait se croire sans ministres, et que lui, lord Holland, quoique n'ayant pas donné sa démission, se regardait cependant comme out of office. Il règne sur cette question une incertitude qui prouve l'attachement de ces Messieurs à leurs places et la répugnance qu'ils éprouvent à les quitter. Lord Melbourne est arrivé pendant que nous étions là, nous nous sommes retirés par discrétion, guère plus avancés à la fin de la journée qu'à son début.
Il paraît que rien ne s'éclaircit en Espagne. Le choléra y répand un effroi dont la Régente essaye de profiter pour se séquestrer dans un moment qu'on dit être embarrassant pour elle. Il est fâcheux pour cette Princesse de s'être déconsidérée aux yeux d'un public, dont il serait si désireux pour elle d'obtenir l'estime et la bienveillance. Le choléra et la retraite de la Reine jettent un grand décousu dans la marche des affaires et du gouvernement. On parle de changer le lieu de rassemblement des Cortès.
On assure que l'infant don Francesco, resté à Madrid avec sa femme, l'infante Carlotta, sœur de la Régente, mais brouillé avec elle, songe, à l'instigation de son épouse, à s'assurer la Régence, et même peut-être plus que cela. La guerre civile est toujours très vive dans le nord de l'Espagne; il est impossible de prévoir ce qu'un tel état de choses, dans la position particulière des acteurs principaux, pourra amener pour le midi de l'Europe.
Londres, 11 juillet 1834.—Le Roi, en faisant chercher, avant-hier, lord Melbourne, lui a parlé de son désir d'arriver à un ministère de coalition, et l'a prié de s'en occuper, mais lord Melbourne a dû, hier matin, écrire au Roi que pareille tâche lui était impossible. En même temps, lord Brougham, qui ne cache pas son désir de rester aux affaires et de les diriger, a écrit aussi au Roi, pour lui dire que rien n'était plus aisé que de reconstruire une nouvelle administration avec les débris de l'ancienne, et de continuer à gouverner dans le même système. Deux Tories principaux dans leur parti ont dit à Mme de Lieven que s'ils étaient appelés par le Roi, ils accepteraient, que leur plan était fait et à la question de savoir s'ils ne s'effrayaient pas de dissoudre la Chambre des Communes et d'en appeler une autre, ils ont dit qu'ils ne dissoudraient pas, parce qu'ils resteraient, à ce qu'ils croyaient, maîtres de la Chambre actuelle, toute mauvaise qu'elle est. Ils se sont aussi fort bien expliqués sur l'alliance avec la France, et particulièrement sur M. de Talleyrand, dont le système conservateur leur inspire confiance, au point, disent-ils, que c'est le seul ambassadeur français qui puisse leur convenir.
Hier, à dîner, chez nous, il n'y avait que quelques débris du ministère déchu; on parlait assez librement de ce qui a amené la catastrophe, qu'il faut rattacher à une série de petites trahisons intestines, ou, comme disait lady Holland, à de grandes trahisons.
Lord Brougham, que lord Durham qualifiait, avec raison peut-être, de fourbe et de fou, paraît être le grand coupable. Il a entretenu une correspondance secrète avec le marquis de Wellesley, vice-Roi d'Irlande, pour l'engager à faire à lord Grey des rapports, qui, différents des précédents, devaient le déterminer à abandonner le «Bill de coercition». D'un autre côté, la consultation demandée aux juges d'Irlande sur l'état du pays, et sur les mesures convenables à adopter, n'ayant pas été telle que la désirait le Chancelier, n'est jamais parvenue à lord Grey et paraît avoir été supprimée; les indiscrétions de M. Littleton, le manque d'énergie de lord Althorp, les difficultés des choses en elles-mêmes, tout cela réuni a fixé les irrésolutions de lord Grey, qui était décidé depuis longtemps à ne pas affronter la session prochaine du Parlement. Il voulait se retirer après celle-ci, mais en choisissant ses successeurs. Je crois qu'il est sincèrement aise d'être hors de la bagarre, mais qu'il regrette d'avoir quitté sur un terrain miné par la trahison et sans savoir en quelles mains va tomber le pouvoir. Il est plein de dignité, mais sa femme regrette avec irritation toutes les ressources que le ministère offrait pour établir ses enfants.
Lady Holland est abattue et regrette le bien-être que le duché de Lancastre procurait à son propre individu. Lord Holland parle de tout ceci avec un mélange de bonhomie, d'insouciance, de chagrin et de gaieté, qui est rare, drôle et surprenant.
Personne ne sait, ne prévoit, ni ne présume même ce qui résultera de toute cette crise.
Le Roi est à Windsor, assez petitement entouré de parents légitimes et illégitimes qui n'ont ni esprit ni consistance, qui ne sont, d'ailleurs, pas d'accord entre eux, et dont on ne saurait compter l'influence, ni dans un sens, ni dans l'autre. La présence de la Reine aurait eu plus d'importance, mais je suis heureuse de penser que par son éloignement elle échappe à toute responsabilité. Le Roi en avait la prévision, qu'il a plusieurs fois manifestée, et elle-même se consolait de le quitter par la pensée de ne pouvoir être accusée d'influencer à distance les décisions royales.
Londres, 13 juillet 1834.—Il est évident que, dans cette semaine, il y a eu des dupes de différents côtés. Les plus surpris, les plus déroutés sont sans doute les conservatifs: ils se sont toujours imaginé, et le public avec eux, que le Roi, trop faible pour renvoyer son ministère, serait cependant charmé d'en être débarrassé et saisirait avec empressement le premier joint pour rappeler les Tories, et cependant les heures et les jours se passent sans qu'on les demande.
J'ai dîné hier avec eux; ils avaient, évidemment, l'apparence de gens désappointés et le duc de Wellington, qui était mon voisin à table, chez lady Jersey, en a causé tout librement avec moi. J'ai été parfaitement de son avis sur le résultat inévitable de la conduite du Roi. Lord Grey était le dernier échelon entre l'innovation et la révolution, et le Roi laissant échapper une occasion naturelle et décente, sans remonter l'échelle, sautera infailliblement la dernière marche qui le sépare de l'abîme destiné à engloutir le sort de la Royauté, du pays; le retentissement d'un pareil événement sera incalculable en Europe.
Quelqu'un qui dînait, hier, dans le camp opposé, m'a rapporté que les Whigs se croyaient sûrs que le Roi était venu en ville pour laisser lord Melbourne libre de composer un ministère à sa guise, puisqu'il avait refusé d'en former un de coalition. Ce qui confirmerait cette supposition, c'est que plusieurs membres influents des Communes ont rendez-vous ce matin, chez lord Melbourne. Il paraît que la question est de savoir si on conservera ou si on abandonnera les clauses sévères du «Bill de coercition» sur l'Irlande. Lord Melbourne veut les conserver, mais alors il faut se passer de lord Althorp, qui semble cependant être le seul qui puisse diriger la Chambre des Communes. Il est probable que la journée actuelle dissipera tous les doutes, et que demain on aura une administration recomposée, ou du moins rajustée, replâtrée et d'avance frappée à mort. Ce que j'ai cru depuis longtemps et dit quelquefois, semble s'être vérifié.
Sir Herbert Taylor, le secrétaire particulier de George III et l'homme qui, jadis, avait inspiré une grande passion à la belle princesse Amélie, réputé insignifiant sous le feu Roi George III, cité et estimé sous George IV pour sa discrétion, remplit encore les mêmes fonctions sous le Roi actuel. Je l'ai toujours soupçonné d'être un ami dévoué des Whigs et surtout de lord Palmerston. Il était le seul, à Windsor, auquel le Roi, dans ses jours de crise, ait pu parler, et par lequel d'ailleurs, toutes les communications aient pu passer; c'est à ses inspirations et à son travail sourd et cependant actif, et depuis longtemps préparé, qu'on s'en prend maintenant de ce qui se passe.
Les dires se détruisent en se succédant; l'esprit se fatigue d'une curiosité qui n'est ni satisfaite ni justifiée. On revient sur l'assurance que lord Melbourne aurait liberté entière de former un ministère à sa guise. On dit que le Roi, qui, décidément, n'a pas quitté Windsor, a envoyé sir Herbert Taylor chez sir Robert Peel.