On dit aussi dom Pedro mort et don Carlos parti. Enfin, la cité et les clubs sèment, à l'envi, pour passer le temps, je suppose, les nouvelles les plus bizarres et les plus contradictoires. On finit par ne plus rien croire, par ne guère écouter et par attendre assez patiemment, dans une sorte de lassitude, que la gazette proclame, officiellement, le successeur du lourd et dangereux héritage du ministère.
Pendant ce temps, lord Grey va faire des dîners de gourmand à Greenwich; il y porte le poids de sa déchéance et de la perfidie de ses amis, Mme de Lieven celui de son brillant exil, et M. de Talleyrand les tiraillements d'une ambition encore vivace et d'une attention fatiguée. Lord Grey a fort bien dit, l'autre jour, en faisant ses adieux au Parlement, qu'à son âge de soixante-dix ans, on pouvait avec une certaine fraîcheur d'esprit conduire encore fort utilement les affaires, en temps ordinaire; mais qu'il fallait, à une période aussi critique que celle-ci, toute l'activité et l'énergie qui n'appartenaient qu'à la jeunesse.
Cette vérité, j'en ai fait l'application fort près de moi, et j'ai senti que, dans une carrière publique, il fallait surtout s'appliquer à choisir un bon terrain de retraite, à n'en pas perdre l'à-propos, et à quitter ainsi la scène politique de bon air et de bonne grâce, afin d'emporter encore les applaudissements des spectateurs et d'éviter leurs sifflets.
Londres, 14 juillet 1834.—On écrivait ce matin de Windsor à Londres, pour savoir des nouvelles. Le silence observé par le Roi était absolu, et dans les longues promenades avec sa sœur, la princesse Auguste, ou avec sa fille, lady Sophia Sidney, toute conversation politique était soigneusement évitée et la pluie, le beau temps, le voyage de la Reine, les seuls sujets traités.
Le voyage de la Reine a éprouvé quelques embarras. Lord Adolphus Fitzclarence, qui n'est pas, à ce qu'il semble, un marin fort habile, n'a pu trouver aisément son chemin; le yacht royal prenait d'ailleurs trop d'eau. Heureusement que le duc et la duchesse de Saxe-Weimar, le prince et la princesse des Pays-Bas, ayant été sur un steamer hollandais à la rencontre de la Reine, celle-ci a pu passer à leur bord avec sa femme de chambre et se rendre directement à la Haye; la suite a eu de la peine à gagner Rotterdam.
Il est très heureux, à ce qu'il paraît, que la Reine ait pu éviter cette dernière ville, où l'irritation contre l'Angleterre est assez vive pour qu'on ait voulu y préparer un vilain charivari à la pauvre Reine. Il était convenu, ici, qu'elle ne verrait ni le Roi, ni la Reine des Pays-Bas, condition fortement imposée par le Roi d'Angleterre; on parlait cependant d'une rencontre fortuite qui pouvait avoir lieu au château du Loo.
Sir Herbert Taylor ayant été le point de mire de bien des gens dans ces derniers jours, il en a été question dans beaucoup de conversations, et j'ai appris ainsi que lorsqu'on le proposa pour secrétaire intime à Georges III devenu aveugle, on pensa en même temps en faire un Conseiller privé. George III se mit en grande colère contre une pareille idée, et, devant tous ses ministres, il dit à M. Taylor: Remember, Sir, that you are to be my pen, and my eye, but nothing else; that if you should presume, but once, to remember what you hear, read or write, to human opinion of your own, or to give an advice, we would part for ever. En effet, sous George III et plus tard sous George IV, M. Taylor n'a jamais été qu'une sorte de mannequin, sans oreilles pour écouter, sans yeux pour voir, sans mémoire pour se souvenir. On dit qu'il n'en est plus de même maintenant, quoique les apparences soient toujours celles de la plus grande réserve et discrétion. Il m'a été dit, aussi, à cette occasion, que George III, jusqu'au jour de sa cécité, ne s'était jamais servi de secrétaire, pas même pour faire les enveloppes ou cacheter ses lettres. Sa correspondance était aussi étendue que secrète: il savait toutes les nouvelles de la société, toutes les intrigues politiques, et quand il était mécontent de ses ministres, ou en méfiance de quelques-unes de leurs mesures, il lui est arrivé de consulter en cachette l'opposition. Il n'était jamais pris au dépourvu; il connaissait l'opinion publique et joignait à beaucoup d'instruction beaucoup de tenue et de dignité.
Depuis avant-hier, le bruit s'est répandu que don Carlos avait quitté furtivement Londres, et qu'il avait déjà touché le sol français lorsqu'on le supposait indisposé à Gloucester-Lodge; cependant, ce fait, qui est généralement admis, n'est point encore démontré. Ce qui en fait douter, c'est que M. de Miraflorès le soutient vrai, et se vante d'y avoir fait entraîner don Carlos par un agent à sa solde, qui aurait décidé ce malheureux Prince à cette démarche, pour le livrer ainsi au premier poste espagnol, qui en ferait courte justice; cette singulière et atroce vanterie, dans la bouche de tout autre, il faudrait la prendre au sérieux, mais M. de Miraflorès est aussi fat en politique qu'en galanterie, et il est très permis de douter de l'histoire en elle-même, ou bien de supposer que l'agent, censé avoir mystifié le Prince, n'a peut-être mystifié que le diplomate.
Hier au soir, la convenance, l'intérêt, la curiosité, l'affection, enfin les bons et les mauvais sentiments, avaient conduit un nombre inaccoutumé de personnes à la soirée du dimanche, supposé être le dernier de lady Grey. On y disait, à mots couverts, mais de façon cependant à laisser bien peu de doutes, que lord Melbourne était revenu de Windsor premier ministre, et maître de former, avec les éléments du premier Cabinet, une nouvelle administration dans laquelle lord Grey, seul, ne rentrerait pas. C'est monter en scène avec une vilaine couleur de trahison pour les uns; c'est, pour l'autre, en sortir avec la triste figure d'une dupe; c'est, de la part du Roi, préférer, par faiblesse, un replâtrage à quelques jours d'énergie, difficiles sans doute, mais dignes au moins, et certainement salutaires pour le pays. Les Tories ne lui pardonneront jamais d'avoir reculé, et la postérité le condamnera pour sa faiblesse.
Il semblait, hier au soir, que tout se fût tout à coup amoindri, affaissé et sali dans cette grande Angleterre; le Corps diplomatique se fractionnait en groupes d'expressions frappantes: la nouvelle Espagne, le nouveau Portugal, la Belgique à peine ébauchée, tout ce qui a besoin du désordre et de la faiblesse des grandes puissances pour se sauver des mauvaises conditions de son origine, regardaient lord Palmerston avec des regards d'angoisse qui, bientôt, et lorsqu'on a supposé qu'il restait aux affaires, se sont changés en regards d'amour et de triomphe; le mépris, joint à la haine, contractait toutes les fibres de la princesse de Lieven; l'ambassadeur de France, qui n'est ni rétrograde, comme le Nord, ni propagandiste comme l'Angleterre, semblait plus soucieux qu'irrité, plus affligé qu'étonné, et comme arrivé au point où, le rôle des honnêtes gens finissant, le sien devait se terminer, et où l'heure d'une retraite convenable et décente avait sonné. Les Anglais, eux-mêmes, paraissaient humiliés, et point dupes de l'apparence de modération sous laquelle on cherche à cacher sa faiblesse. En effet, le replâtrage actuel conduira, un peu plus lentement, mais par une décomposition aussi absolue, vers la destruction, qu'aurait pu le faire l'arrivée, de plein saut, au pouvoir, de lord Durham et de M. O'Connell.
Plus on scrute la conduite de lord Brougham dans tout ceci, et plus on est frappé de l'indélicatesse de sa nature; le vieux et grave lord Harewood lui ayant demandé avant-hier où on en était, et si le ministère se recomposait, le Chancelier lui a répondu: «Où nous en sommes? Et où voulez-vous que nous en soyons, lorsque, dans un moment aussi critique que celui-ci, on a à traiter avec des hommes qui imaginent de venir vous parler de leur honneur? Comme si l'honneur avait quelque chose à faire dans un moment pareil.»
Si l'honneur ne le gêne pas, il paraît que le maintien de sa dignité ne le préoccupe guère non plus, car hier dimanche, à travers les mille agitations de tous, et malgré la règle établie pour les Chanceliers d'Angleterre, d'assister tous les dimanches à l'office divin dans la chapelle du Temple, il a imaginé d'accompagner Mme Peter à la messe catholique et de l'écouter dans le banc de cette belle dame, à laquelle il fait une cour non moins assidue que celle de son collègue lord Palmerston.
On dit, ce matin, que pour se débarrasser de lord Durham, en lui donnant un os à ronger, on l'envoie vice-Roi en Irlande, et qu'en même temps, le ministère, renaissant de ses cendres, renoncera au Bill de coercition sur l'Irlande [30]; si c'est le cas, on aura sacré M. O'Connell Roi d'Irlande le jour anniversaire de la prise de la Bastille. Décidément, le 14 juillet est le jour par excellence, dans les annales révolutionnaires de l'histoire moderne!
J'ai rencontré, tout à l'heure, un Pair conservatif, homme d'esprit et de cœur, qui m'a remuée fortement: de grosses larmes roulaient dans ses yeux; il déplorait l'abaissement de son pays, l'écroulement de ce vieux et grand édifice. Il prévoyait la terrible lutte qui, tout d'abord, peut s'engager entre les deux Chambres; le radicalisme qui, bon gré mal gré, va devenir le guide du ministère d'aujourd'hui et de tous ceux qui lui succéderont rapidement; le ministère du moment n'est, aux yeux de tout le monde, qu'un mort-né; aussi on est surpris que l'intelligente et bonne nature de lord Melbourne se soumette à une semblable comédie. Sa sœur cherchait à l'expliquer en disant qu'il fallait savoir se sacrifier pour sauver la patrie, mais Mme de Lieven lui a répondu en lui disant: «Ce n'est pas par des hommes qui se déshonorent que la patrie peut être sauvée.»
Les amis de lord Melbourne, qui le connaissent bien, prétendent que la paresse prendra le dessus au premier jour, et qu'après un Goddam bien vigoureux, il enverra tout paître. En effet, il est étrange de voir, dans le moment le plus critique du pays, l'homme le plus nonchalant de l'Angleterre appelé à en diriger les destinées.
Londres, 15 juillet 1834.—Lord Grey est venu me faire une longue visite. Nous avons parlé de la dernière crise, comme si c'était déjà de l'histoire ancienne, avec le même dégagement et la même sincérité. Il n'a que faiblement, et comme par acquit de conscience, combattu mes tristes prévisions; il défendait ses successeurs en masse, et les abandonnait en détail, ou, du moins, il convenait de la difficulté de leur position et du mauvais vernis avec lequel ils reparaîtraient sur la scène. Il s'est tu lorsque je lui ai dit que l'opinion publique assignait à M. Littleton le rôle de la bêtise, à lord Althorp celui de la faiblesse, au Chancelier celui de la perfidie! Il a haussé les épaules, lorsque je lui ai cité un propos tenu par M. Ellice, son beau-frère, la veille, dans le salon de lady Grey; en effet, ce propos était étrange. Le voici: En répondant aux regrets que quelqu'un lui exprimait de la retraite de lord Grey: «Sûrement, dit-il, c'est fâcheux sous plusieurs rapports; mais cela ne pouvait tarder d'arriver, avec le dégoût des affaires qui s'était emparé de lui; et, du moins, cela aura-t-il l'avantage de nous faire marcher dans une route plus large, de rendre nos allures plus franches et de nous tirer de ce juste milieu qui n'est plus possible maintenant.»
Lord Grey m'a répété plusieurs fois qu'il ne regrettait ni le pouvoir, ni les affaires; que, depuis quelques mois, il s'était senti affaibli, sans intérêt pour rien, ne faisant les choses qu'avec une extrême répugnance et lassitude. Il m'a avoué que ce qui l'avait le plus rempli d'amertume, c'était la conduite de plusieurs des siens, et surtout celle de lord Durham, dont la violence, la hauteur, l'ambition, l'intrigue, l'avaient d'autant plus fait souffrir que sa fille en était la première victime, et qu'il ne pouvait douter que la dernière fausse couche de lady Durham ne provînt de la brutalité de son mari. Il m'a dit que, malgré l'extrême effroi que ce caractère inspire, il était question de lui donner, dans le nouveau Cabinet, la place que lord Melbourne, passant à la Trésorerie, laissait vacante; l'ambition et la mauvaise activité de lord Durham le rendent tellement incommode à un ministère dont il ne fait pas partie, qu'on se demande s'il ne vaut pas mieux l'admettre dans celui-ci, pour essayer, par ce moyen, de neutraliser ses mauvaises dispositions. Lord Grey doutait pourtant qu'on s'y décidât, tant il est détesté par tous.
Lord Grey était sûr d'avoir décidé lord Althorp à passer sur tous les embarras de sa position et de lui faire reprendre sa place dans le Cabinet [31]. Il dit que sans lord Althorp, on ne pourrait jamais gouverner la Chambre des Communes; il se flattait aussi de décider lord Lansdowne à rester en place, mais cela n'était pas certain. Enfin, dans sa persuasion, fondée ou non, que l'arrivée des tories ou celle des radicaux amènerait une révolution, il faisait sincèrement, et avec le plus grand zèle, tous ses efforts pour rajuster ce même misérable Cabinet par lequel il vient d'être trahi, ne sentant pas, ou ne voulant pas comprendre, que c'est, nécessairement, sous un très léger masque, du radicalisme, tout aussi bien que si on en était déjà à un ministère O'Connell ou Cobbett.
J'ai dîné à côté du Chancelier chez la duchesse-comtesse de Sutherland. Il était de fort bonne humeur et m'a proposé de boire à la date du jour, le 14 juillet. «Au dessert!» lui ai-je répondu, sachant bien que sa mobilité d'esprit lui ferait oublier son toast; et, en effet, il n'y a plus songé! J'aurais été, en tout cas, incapable de l'accepter, car cette date, déjà si malheureuse, ne s'est, certes, pas purifiée hier.
Le Chancelier m'a demandé si j'avais vu lord Grey, si je n'avais pas été frappée de sa naïveté, qui est telle, me dit-il, qu'il ne sait rien cacher, rien dissimuler, rien contenir: c'est un enfant pour la candeur, pour l'imprévoyance, cédant à toutes les impressions du moment. «C'est une très noble nature, une âme bien pure», ai-je répliqué.—«Oui, oui, assurément,» a-t-il repris, «celle d'un charmant enfant, et cela me fait souvenir que M. Hure, un ami de M. Fox, de Fitz-Patrick et de Grey, n'appelait jamais celui-ci autrement que Baby Grey.»
Don Carlos est décidément parti. Les uns disent qu'il s'est embarqué sur la Tamise, pendant qu'on le croyait à l'Opéra, et qu'il va débarquer sur un des points de l'Espagne où on lui suppose des intelligences; les autres prétendent, et ceci est la version de M. de Miraflorès, qu'il a passé par la France, que c'est M. Calomarde qui, de Paris, a mené toute cette intrigue, mais par l'instigation de lui, Miraflorès, pour faire tomber don Carlos dans un piège. Tant il y a qu'il est parti, et que, quel que soit le résultat de son entreprise, elle ne saurait, en elle-même, être indifférente.
Londres, 16 juillet 1834.—Le successeur de lord Melbourne, au ministère de l'Intérieur, est connu; c'est lord Duncannon qui passe à cette place de la Direction des Eaux et Forêts, qu'il abandonne à sir John Cam-Hobhouse. Celui-ci est connu par ses relations avec lord Byron, ses voyages en Orient et ses opinions très libérales, moins cependant que celles de lord Duncannon, qu'on dit être des plus vives. Il est donc bien évident que le Cabinet a pris une couleur plus tranchée et plus avancée en tendance révolutionnaire.
Si, hier matin, le départ de Londres de don Carlos était hors de doute, le soir, son arrivée en Espagne était certaine. Les tories prétendent savoir qu'il est arrivé en Navarre, après avoir traversé toute la France; c'est aussi la version de M. de Miraflorès, qui regrette peut-être maintenant de s'être vanté de lui avoir tendu des pièges et de l'avoir entouré d'espions, qui devaient, disait-il, le livrer au premier poste espagnol ennemi; mais voici qu'au contraire, il est parvenu sain et sauf au milieu des siens, dont on assure qu'il a été très joyeusement reçu.
Le ministère anglais se disait, hier, instruit de son arrivée en Espagne, qui aurait eu lieu le 9: mais il prétend que don Carlos a débarqué dans un des ports de la Biscaye, et qu'il y est arrivé n'ayant avec lui qu'un seul Français; que ses partisans lui avaient fait grand accueil. On assure qu'il ne s'est rendu en Espagne que sur l'invitation des provinces du Nord, et sur la menace de celles-ci de se déclarer indépendantes de l'Espagne et de se constituer en République, si leur chef naturel ne se rendait pas au milieu d'elles. Il est évident qu'il fallait de grandes espérances d'une part, et de grandes craintes d'une autre, pour décider un homme aussi timide et aussi inhabile que don Carlos à courir de semblables hasards. Du reste, sa conversation avec le duc de Wellington, que j'ai rapportée plus haut, prouve que le projet d'aller en Espagne occupait son esprit depuis plusieurs semaines.
Londres, 17 juillet 1834.—Les amis du nouveau ministère s'évertuent à assurer que le système d'alliance avec la France n'éprouvera aucune altération. Je le crois, mais j'aurais préféré, pour les deux pays, que cette alliance s'affermît sur un terrain de bon ordre, au lieu de ne se continuer que par des sympathies révolutionnaires. Celles-ci inquiètent, à juste titre, le reste de l'Europe, et peuvent amener des crises dans lesquelles il serait difficile de désigner d'avance les vainqueurs.
Nous sommes de plus en plus décidés à retourner en France, aussitôt après la clôture du Parlement, peut-être même avant.
Notre avenir plus éloigné, je ne le prévois point encore, mais l'exemple de lord Grey est une preuve de plus que, pour bien finir, les grandes figures historiques doivent choisir elles-mêmes le terrain de leur retraite, et ne pas attendre qu'il leur soit imposé par les fautes ou par la perfidie d'autrui.
Nous avons reçu, hier, les deux premiers volumes d'un livre qui a pour titre: Monsieur de Talleyrand. J'y ai à peine regardé, mais M. de Talleyrand l'a lu. Il dit que rien n'est si bête, si faux, si ennuyeux, si mal inventé, et qu'il ne donnerait pas cinq shellings pour que ce livre n'eût pas été publié. J'avoue que je suis moins philosophe et que dans des occasions de ce genre, qui sont si fréquentes à une époque aussi libellique que la nôtre, je me souviens toujours d'un mot de La Bruyère, qui m'a beaucoup frappée par sa justesse. Il dit: «Il reste toujours quelque chose de l'excès de la calomnie, ainsi que de l'excès de la louange.» En effet, le monde se partage entre les malveillants et les imbéciles, c'est ce qui fait qu'il y a toujours des gens pour croire l'invraisemblable, surtout quand il est hostile.
Londres, 18 juillet 1834.—La fatuité est, chez les hommes, le résultat d'une disposition qui s'étend d'un point à tous les autres. M. de Miraflorès, fort avantageux et pas mal ridicule auprès des femmes, n'est pas moins présomptueux en politique; il s'y lance en enfant perdu, et s'attribue, avec une simplicité toute naïve, des succès qu'il n'a dû qu'aux passions personnelles des autres, et que, d'ailleurs, les résultats définitifs ne se chargeront peut-être pas de justifier; c'est ainsi qu'il se proclame l'inventeur de la Quadruple Alliance dont l'idée première lui a été inspirée par lord Palmerston. Maintenant que la rentrée de don Carlos sur le territoire espagnol renouvelle les difficultés, le petit Marquis, proprio motu et sans attendre les ordres de son gouvernement, fait, par une note, chef-d'œuvre de ridicule, véritable olla podrida, un appel à l'Angleterre et à la France, pour étendre les termes du traité dont on croyait l'objet accompli.
Les circonstances actuelles sont cependant fort différentes. Il y a trois mois, les deux prétendants, Miguel et Carlos, étaient, l'un et l'autre, acculés dans un petit coin de Portugal, et, par le fait, plus spécialement du ressort de l'Angleterre; maintenant, c'est dans le Nord de l'Espagne qu'est don Carlos, près des frontières de France. L'Angleterre poussera-t-elle ses passions révolutionnaires jusqu'à laisser entrer les armées françaises dans la Péninsule, et ne sera-ce pas pour lord Palmerston le signal de sa sortie du ministère? D'autre part, la France peut-elle, après s'être prononcée contre don Carlos, lui laisser ressaisir un pouvoir qu'il emploiera contre elle? Ce n'est pas que le gouvernement, de plus en plus anarchique, de la Régente offre un voisinage bien rassurant. Le Roi Louis-Philippe se trouve donc placé ainsi dans la double alternative d'avoir à redouter, de l'autre côté des Pyrénées, le principe républicain ou le principe légitimiste; le mezzo termine ne peut se soutenir que par la force armée, la conquête, enfin!
Cela me rappelle un mot bien vrai de M. de Talleyrand qui m'est souvent revenu à l'esprit depuis quatre ans: il a été dit au travers de l'enivrement des grandes journées de 1830. M. de Talleyrand répondit alors à quelqu'un qui était tout en espérances et en illusions, en phrases patriotiques et en attendrissements sur la scène de l'Hôtel de ville, les accolades La Fayette et la popularité de Louis-Philippe: «Monsieur, ce qui manque à tout ceci, c'est un peu de conquête.»
On dit Martinez de la Rosa dépassé en Espagne et ne pouvant plus se soutenir au ministère: il serait remplacé par Toreno et passerait à la Présidence de la Chambre des Pairs. On dit aussi que la Régente l'a nommé Marquis de l'Alliance.
Londres, 19 juillet 1834.—Tout ce qui se passe ici fait reporter la pensée vers les premières scènes de la Révolution française. L'analogie est frappante, c'est presque une copie trop servile; les aristocrates, la minorité de la noblesse, le tiers état, il y a de tout cela dans les tories, les whigs, les radicaux. Les jalousies, les ambitions personnelles aveuglent les whigs, qui ne veulent voir d'autres ennemis que les tories, qui n'aperçoivent d'autres courants que de ce côté, et qui, pour échapper à des rivaux de pouvoir, se précipitent, eux et toute leur caste, dans l'abîme creusé par les radicaux.
En causant, hier, de tout cela, M. de Talleyrand rappelait un mot que lui disait l'abbé Sieyès pendant l'Assemblée constituante. «Oui, nous nous entendons fort bien maintenant qu'il ne s'agit que de liberté, mais quand nous arriverons sur le terrain de l'égalité, c'est alors que nous nous brouillerons.»
A la séance très vive d'avant-hier, à la Chambre des Lords, le ministère a bien nettement marqué la ligne qu'il veut suivre, et les mêmes hommes, qui, sous lord Grey, tenaient, il y a moins de quinze jours, les clauses répressives du «Bill de coercition» pour indispensables, sont venus en annoncer l'abandon, au milieu des injures, des moqueries de la Chambre! C'était déclarer que le Cabinet, pour vivre, se plaçait aux ordres de la majorité radicale des Communes, ne comptait l'opposition des Lords pour rien, et prendrait tous les moyens pour l'annuler. L'irritation qui en résulte est, comme de raison, vivement exprimée par les Lords. Les ministres n'ont que les éloges gracieusement accordés par O'Connell pour les encourager et les consoler.
Londres, 20 juillet 1834.—Je préfère, de beaucoup, le second discours de lord Grey, prononcé avant-hier, à la Chambre des Pairs, pour bien éclaircir sa position, qui avait été mal représentée par les deux côtés de la Chambre, au premier discours dans lequel il avait annoncé sa retraite. Je trouvais celui-ci trop long, trop larmoyant, entrant dans des détails trop minutieux de ses affaires de famille. Dans le discours d'avant-hier, plus laconique, plus serré, il est d'une dignité remarquable, et tout en évitant des personnalités aigres, tout en se mettant au-dessus de ressentiments personnels, il montre quel a été le mauvais jeu devant lequel il s'est retiré; il reste indulgent pour les plus coupables, bienveillant pour ses successeurs comme individus, mais il se sépare de leur système. Il rentre dans ses propres instincts aux acclamations des gens sensés, à l'humiliation de ceux qui l'ont quitté, à la grande déplaisance de tous ceux qui sont les vrais fléaux de l'ordre social.
Il faut en convenir, il y a quinze jours, lord Grey n'apparaissait plus que comme un vieux homme éteint, miné, tiraillé, presque au moment d'être déconsidéré. Depuis sa retraite, un beau rayon de lumière a éclairé ses derniers actes politiques; son beau talent oratoire, si longtemps exercé dans l'opposition, reprend, en y rentrant, toute son énergie, et il est vrai de dire que lord Grey, tombé de chute en chute, vient de remonter à la première place, depuis qu'il s'est dégagé des honteuses entraves, par lesquelles il s'était laissé garrotter. Le Cabinet le redoute beaucoup maintenant; et, en effet, il tomberait bien bas, si lord Grey ne jetait, miséricordieusement, sur eux, le manteau de sa charité! Ses collègues, qui, naguère, parlaient de lui avec plus de pitié que de respect, tremblent, aujourd'hui, devant ses paroles. Ah! que l'on fait bien de ne pas se survivre, et que l'à-propos est nécessaire, surtout dans la vie politique!
Une retraite à la fois moins importante et moins honorable, c'est celle du maréchal Soult [32]. Des querelles intestines sur le choix d'un gouverneur civil ou militaire de l'Algérie, sur un discours de la Couronne plus ou moins détaillé au 31 juillet prochain, mais surtout la terreur du budget de la Guerre, que le Maréchal aurait des raisons pour ne pas affronter à la prochaine session, voilà les motifs, assure-t-on, de cette démission, acceptée par le Roi, peu regrettée dans le Cabinet, en général, et dont on veut offrir la vacance au maréchal Gérard.
Il paraît que fort heureusement pour la régente d'Espagne, elle a éprouvé un accident qui lui permettra de se montrer à l'ouverture des Cortès. Elle a bien besoin que quelque bon hasard vienne rétablir sa position, si étrangement compromise par ses légèretés et ses inconséquences.
Lord Howick, fils aîné de lord Grey, dont l'esprit est aussi de travers que le corps est repoussant, et dont le public ne pensait pas grand bien, vient aussi de se relever en quittant sa place de sous-secrétaire d'État au ministère de l'Intérieur, et de suivre ainsi l'exemple et la destinée de son père. C'est la seule fidélité à sa fortune qu'aura trouvée lord Grey.
J'ai rencontré, hier, lady Cowper chez elle; elle m'a paru triste et soucieuse. Il est difficile, en effet, qu'avec son esprit intelligent elle ne soit pas affligée de voir ses parents et ses amis dans une route si peu honorable. Elle me faisait remarquer, avec raison, l'aspect si différent de la société et de la vie de Londres, le soin qu'on met à s'éviter, l'hostilité du langage, l'inquiétude des esprits, la défiance du présent, les tristes prévisions de l'avenir, le décousu général, l'éparpillement du Corps diplomatique et l'absence de tout gouvernement et de toute autorité. Ce langage était frappant de la part de la sœur du premier ministre et de l'ami intime du ministre des Affaires étrangères.
Elle a mis du prix à me persuader que tous les sujets de plainte donnés par celui-ci au Corps diplomatique, et à M. de Talleyrand en particulier, ne devaient être attribués à aucune mauvaise intention, mais seulement à quelques négligences dans les formes, excusables chez un homme accablé de travail. Elle m'a paru surtout embarrassée de l'idée que M. de Talleyrand pourrait donner la conduite de lord Palmerston, envers lui, comme raison de sa retraite; enfin elle a mis tout son esprit, son bon goût et sa grâce, et elle a beaucoup de tout cela, à servir ses amis et à diminuer l'amertume qu'ils ont provoquée. Je l'ai quittée, parfaitement contente de ses expressions, mais peu convertie sur le fond des questions.
Londres, 21 juillet 1834.—Le besoin qu'a le ministère anglais actuel de quelque orateur à la Chambre Haute moins discrédité que le Chancelier, plus habile que ses collègues pairs et ministres, a inspiré la plus inconcevable des propositions, produite par le manque absolu de bon sens, et l'absence de toute élévation, qui caractérisent Holland-House. C'est très sérieusement qu'on est venu proposer à lord Grey de rester, non comme chef, mais comme garde du Sceau privé. Il a eu le bon goût d'en rire, comme d'une chose trop grotesque pour s'en fâcher. Mais de quel air a-t-on pu lui adresser une pareille demande?
Du reste, tout est si étrange en ce moment qu'il ne faut plus s'étonner de rien. Voici, par exemple, le récit exact de la manière dont lord Melbourne s'est acquitté de l'ordre du Roi, de chercher par tous les moyens à arriver à un ministère de coalition, où tous les partis fussent représentés. Je comprends que la chose fût impraticable, mais il faut convenir que lord Melbourne s'est acquitté d'une singulière façon de cette mission royale. Il a écrit au duc de Wellington et à sir Robert Peel, de la part du Roi, pour leur dire de quelle commission il était chargé, en ajoutant que, pour leur éviter la fatigue des détails, il leur envoyait, en même temps, une copie de la lettre qu'il venait d'écrire au Roi sur sa manière personnelle d'envisager la question. Cette lettre ne contenait autre chose que la plus forte argumentation contre tout rapprochement et l'énumération de toutes les difficultés qui rendaient le projet de coalition impossible. La réponse du duc de Wellington et de sir Robert Peel n'est qu'un accusé de réception, avec un remerciement respectueux de la communication qui leur était faite au nom du Roi. Le Roi, s'étant étonné que ces messieurs ne fussent entrés dans aucun autre détail, leur a fait dire qu'il demandait leurs observations: «Elles sont toutes contenues dans la lettre de lord Melbourne au Roi, nous n'avons rien à y ajouter,» ont-ils répondu; et c'est ainsi que s'est terminée cette singulière négociation.
Londres, 22 juillet 1834.—L'espèce de calme et de bonne mine qu'avait repris le gouvernement français, semble un peu troublé par les discussions des ministres entre eux, qui ont amené la retraite du maréchal Soult. Il paraît qu'on s'inquiète et se divise aussi sur le plus ou moins de durée et d'importance de la petite session annoncée pour le 31 juillet. Elle arrive mal à propos, pour discuter les événements de la Péninsule, et embarrasser le gouvernement par tout le bavardage de la tribune. Le triomphe de don Carlos fixerait un ennemi personnel sur nos frontières; celui de la Régente, qu'elle ne peut obtenir qu'en se jetant, de plus en plus, dans le mouvement, nous donnerait un voisinage de révolution et d'anarchie. Cela ne saurait être indifférent à notre gouvernement, qui n'a déjà que trop à lutter contre de semblables éléments. Il paraît, du reste, que les deux armées étaient trop en regard l'une de l'autre, pour qu'elles n'en vinssent pas aux prises, et le premier succès éclatant restant à l'un ou à l'autre des deux compétiteurs fixera, probablement, leurs destinées ultérieures. Aussi en attend-on l'issue avec une grande et inquiète curiosité.
Maintenant que la querelle ne se règle plus en Portugal, mais en Espagne, les Anglais se mettent sur le second plan et ne donneront que de légers secours à leur cher petit Miraflorès; le grand fardeau est réservé à la France, et il se présente hérissé de difficultés.
On répandait, hier, à la Cité, la nouvelle de la mort de la Reine régente. Les uns disaient qu'elle avait péri par le poison, d'autres à la suite de l'accident qui l'avait conduite dans la retraite. La nouvelle est probablement fausse, mais dans un semblable pays, à travers la guerre civile, le fanatisme religieux, les querelles et les jalousies de famille, les passions de toute espèce qui y sont déchaînées, des crimes ne sont pas plus invraisemblables que les folies et les désordres qui s'y passent journellement.
Le ministre Stanley qui remplace lord Howick, comme sous-secrétaire d'État au ministère de l'intérieur, et qui n'a rien de commun avec le M. Stanley dernièrement ministre, est une espèce de faux dandy parfaitement radical et de la plus mauvaise et vulgaire sorte. Il a été, un moment, secrétaire particulier de lord Durham.
Celui-ci a dédaigneusement refusé l'ambassade de Paris, qu'on ne lui offrait, à ce qu'il a bien compris, que pour se débarrasser de lui ici. Il a répondu qu'il n'accepterait aucun emploi d'un Cabinet qui refusait de le recevoir dans son sein. Lord Carlisle a donné sa démission de lord du Sceau privé.
Londres, 24 juillet 1834.—On disait assez généralement, hier, que l'infante Marie, princesse de Portugal, femme de l'infant don Carlos, avait, secrètement aussi, quitté l'Angleterre, pour suivre son mari en Espagne, laissant ses enfants ici, à la duchesse de Beïra, sa sœur. On dit que l'infante Marie a beaucoup de courage et de décision. Probablement, elle s'en croit plus qu'à son mari, et elle pense que sa présence près de lui inspirera au prétendant toute l'énergie dont il a besoin dans la crise actuelle. Toutes ces Princesses de Portugal sont des démons, en politique ou en galanterie, et quelquefois les deux ensemble. L'aventure qui a fait, d'une de ces Princesses, une marquise de Loulé, explique l'éclat qu'elle vient de donner à Lisbonne, à l'occasion d'un officier de la marine anglaise. M. de Loulé s'est fâché, et a renvoyé sa femme en gardant les enfants. Dom Pedro a exigé que son beau-frère reprit sa femme; je ne sais comment cela a fini.
L'Infante Isabelle, qui pendant sa régence a aussi fait parler d'elle, et que dom Miguel a voulu, dit-on, faire empoisonner avec un bouillon aux herbes, est maintenant à Lisbonne, réunie au reste de sa famille, ou pour mieux dire, de ses parents, car il règne des affections et des haines si également dénaturées dans cette maison de Bragance, qu'il ne peut être question pour elle des liens naturels de famille.
A propos de prétendants et de mœurs singulières, lord Burghersh m'a beaucoup parlé, hier, de la comtesse d'Albany, qu'il a connue à Florence. Elle y avait, pour cavalier servant, M. Fabre, le peintre, qui, depuis la mort d'Alfieri, demeurait chez elle. Ils se promenaient seuls, n'ayant que le grand chien de M. Fabre en tiers, ils dînaient seuls. De huit à onze heures, Mme d'Albany recevait tout Florence. M. Fabre allait, pendant ce temps-là, chez une maîtresse d'un ordre inférieur. A onze heures, il reparaissait chez la Comtesse, ce qui était le signal de la retraite pour tout le monde, afin de les laisser souper tête à tête. Jamais on ne les invitait l'un sans l'autre, ce qui est d'étiquette en Italie, et poussé à un point de naïveté étrange. En voici un exemple: lord Burghersh, ministre d'Angleterre à Florence, ouvrit sa maison par un grand bal, où il crut avoir prié toute la grande compagnie, mais, n'étant pas encore très au fait des relations de la société, il oublia d'inviter un monsieur attaché à une belle dame; le matin du bal, le maître d'hôtel vint chez my lord avec une lettre ouverte, qu'il venait de recevoir, et qu'il pria son maître de parcourir; lord Burghersh y lut ce qui suit: «Sapete, caro Matteo, che sono servita, da il cavalier un tel; il n'est pas invité chez lord Burghersh, ce qui, comme vous le sentez, me met dans l'impossibilité d'aller à son bal: faites réparer cette erreur, je vous prie.» Elle le fut en effet, et lord Burghersh n'oublia pas la leçon. Le sapete, adressé à un valet, le sono servita, tout est d'une naïveté incroyable, et néanmoins parfaitement dans les convenances italiennes. Mais, pour en revenir à la comtesse d'Albany et à M. Fabre, la Comtesse étant morte, M. Fabre fit le portrait du chien, le compagnon de leurs promenades, le fit graver, et en envoya une épreuve à chacun des amis de la Comtesse, avec l'inscription suivante: «Aux amis de la comtesse d'Albany, le chien de M. Fabre.»
Londres, 25 juillet 1834.—Le ministère devient bien aigre pour lord Grey: on lui sait mauvais gré de sa noble retraite, de son juste dédain pour cette absurde proposition du Sceau privé. On le dit faible, incapable, capricieux, enfin on joint l'outrage à la perfidie, et le voile léger dont on couvre cette déloyale conduite ne la dérobe pas assez, aux yeux de lord Grey, pour qu'il ne commence aussi à en être aigri. Je sais qu'il a dit que si ses successeurs faisaient un pas de plus dans la route révolutionnaire, il cesserait non seulement de voter pour eux, mais encore se déclarerait contre eux. Décidément, il est rentré dans ses vrais instincts, et je crois qu'il aura à cœur de se laver, autant que cela se pourra, de l'imputation d'avoir entraîné l'Angleterre dans une route de perdition.
Lord John Russell, le plus doux, le plus spirituel, le plus honorable, le plus aimable des Jacobins; le plus naïf, le plus candide des révolutionnaires; le plus agréable, mais aussi, par son honnêteté même, le plus dangereux des ministres, me disait, hier, qu'il avait eu, il y a quelques mois, une violente discussion avec lord Grey, à propos d'une mesure sur laquelle ils n'étaient pas d'accord, et à l'occasion de laquelle lord Grey lui déclara que jamais il ne consentirait à mettre son nom à un acte révolutionnaire. Lord John ajouta, avec son petit air doux: «C'était, après la réforme, une grande faiblesse et une inconséquence.—Vous auriez raison,» ai-je repris, «si lord Grey, en vous laissant faire la réforme, en eût prévu toutes les conséquences; mais vous conviendrez avec moi qu'il ne les a pas aperçues, et que vous vous êtes bien gardé de les lui signaler in time.» Lord John s'est mis à rire et m'a dit, de fort bonne grâce: «Vous n'exigez pas que je me confesse?» Si tous les révolutionnaires étaient de l'espèce de Cobbett et O'Connell, ou de l'inconvenante et cynique nature de lord Brougham, on se tiendrait plus aisément en garde; mais dans la spirituelle et délicate personne du fils du duc de Bedford, comment soupçonner de tels travers dans le jugement, et dans la nature physique la plus frêle, et, en apparence, la plus éteinte, comment s'attendre à une semblable persévérance dans la pensée et à une telle violence dans l'action.
Londres, 29 juillet 1834.—Une course à Woburn Abbey a interrompu ce journal. Ce troisième séjour que j'ai fait dans ce bel endroit, beaucoup plus agréable pour moi, personnellement, que les deux premiers, ne m'a cependant rien fourni à ajouter aux descriptions que j'en ai faites. Il ne s'y est rien passé non plus, qui sortît du cours habituel de la vie de château en Angleterre. Grande et large hospitalité, avec un peu plus de pompe et de parure qu'il ne faut dans la vie de campagne, telle qu'on la comprend sur le Continent!
Un voyage, à Woburn surtout, est une chose arrangée, comme l'est un dîner en ville. Vingt ou trente personnes qui se connaissent, mais sans familiarité, sont invitées à se réunir pendant deux ou trois jours; les maîtres de la maison se rendent chez eux, exprès pour y recevoir leurs hôtes et s'en retournent à leur suite; ils paraissent, ainsi, y être eux-mêmes en visite. Mais enfin, il y a tant à voir, tant à admirer, le duc de Bedford est si poli, si parfaitement grand seigneur, la Duchesse si attentive, qu'il est impossible de ne pas rester sous une impression agréable. La mienne l'a été, beaucoup, et cela en dépit du voile assez triste qui couvrait quelques-unes des figures principales, lord Grey par exemple, qui s'est affaissé tout à coup d'une manière frappante, souffrant et abattu, et ne se donnant aucune peine pour dissimuler ses dispositions, qui deviennent de plus en plus amères. Les abdications les plus volontaires sont toujours suivies de regrets; on mourrait dans la tourmente, on s'éteint dans le repos. C'est si difficile d'être satisfait de soi-même et des autres!
Mme de Lieven aussi, malgré tous ses efforts, succombait sous le poids des adieux, du départ, de l'absence; elle est vraiment fort malheureuse et me fait grande pitié. Elle est bien plus à plaindre, encore, que toute autre ne le serait en pareille situation, car jamais personne d'esprit n'a trouvé moins de ressources en elle-même. Elle les demande constamment à ses alentours. Le mouvement des nouvelles et de la conversation lui est indispensable, et elle ne connaît d'autre emploi à la solitude que le sommeil. Elle pleure de quitter l'Angleterre, elle redoute Pétersbourg, mais sa plus grande terreur, c'est celle de la traversée, huit jours de solitude! car son mari et ses enfants ne comptent pas pour elle. Elle s'arrêtera un jour à Hambourg, uniquement pour échanger quelques paroles avec des visages nouveaux; elle a saisi avec avidité l'idée de lui assurer la visite du baron et de la baronne de Talleyrand qu'elle n'a jamais vus et qu'elle sait ne pas être amusants! Elle a éprouvé un soulagement évident en décidant lord Alvanley à prendre sa route pour Carlsbad, par Hambourg, dans le même bateau qu'elle, et cela quoique lord Alvanley la prévînt que le mal de mer le rendait de fort mauvaise compagnie; enfin l'ennui fait, chez elle, l'effet de la mauvaise conscience: elle ne songe qu'à se fuir elle-même.
En revenant à Londres, nous avons appris les massacres de Madrid: toujours cette horrible fable des puits empoisonnés, qui, partout où le choléra fait des ravages, a excité l'ignorance populaire et l'a changée en fureur et en atrocités. Les moines en ont été victimes, et, malgré le fanatisme religieux, les couvents ont été pillés. L'autorité a été faible, et par conséquent impuissante; le gouvernement était retiré à Saint-Ildephonse, terrifié et hésitant, ne sachant si, dans ces tristes circonstances d'épidémie, de désordre et de guerre civile, il devait proroger les Cortès ou les réunir, ni dans quels lieux, ni sous quels auspices! Il est impossible d'imaginer un plus triste concours de circonstances fatales pour l'Espagne et un voisinage plus incommode pour la France.
Louis-Philippe a grande répugnance à intervenir ostensiblement et directement dans les destinées de l'Espagne. Il a même assez montré son éloignement à cet égard, pour en avoir laissé comprendre le secret par les ambassadeurs à Paris, qui s'en prévalent puissamment. Le ministère français, qui compte davantage avec les vanités et les susceptibilités nationales, s'est moins nettement prononcé. C'est ainsi qu'on doit paraître après-demain devant les Chambres.
Un des principaux motifs indiqués de la retraite du maréchal Soult était son insistance pour qu'on envoyât un gouverneur militaire à Alger, en opposition avec le reste du Cabinet, qui exigeait que ce fût un gouverneur civil. Il paraît que les exigences du maréchal Gérard ont porté sur le même objet, et que, fort de l'amitié du Roi, il l'a emporté, car c'est le général Drouet d'Erlon qui vient d'être nommé à cet emploi.
Londres, 31 juillet 1834.—L'année dernière le Roi d'Angleterre disait à M. de Talleyrand à son départ pour le Continent: «Quand reviendrez-vous?» L'année d'avant, il lui avait dit: «J'ai chargé mon ambassadeur à Paris de dire à votre gouvernement que je tiens à vous conserver ici.» Cette année-ci, il dit: «Quand partez-vous?» Il me semble qu'on peut retrouver, dans ses expressions si différentes, la trace des influences palmerstoniennes.
Hier au Lever du Roi, lord Mulgrave a reçu le Sceau privé abandonné par lord Carlisle.
On parlait, dans notre salon, du talent de certaines personnes pour raconter des histoires de revenants. Cela m'a rappelé l'intérêt avec lequel j'avais entendu, il y a deux ans, à Kew [33], Mme la duchesse de Cumberland nous conter une apparition qu'elle avait vue elle-même et dont le souvenir paraissait encore l'émouvoir beaucoup. Elle nous fit d'autant mieux participer à ses impressions qu'il était tard et qu'un gros orage bien effrayant grondait au dehors.
Voici cette histoire; elle se passa à Darmstadt, où Mme la duchesse de Cumberland, alors princesse Louis de Prusse, était allée voir sa famille du côté maternel. Elle fut logée dans un appartement d'apparat du château, qui n'était habité que rarement, et dont l'ameublement, quoique magnifique, était resté le même depuis trois générations. Fatiguée de sa route, elle ne tarda pas à s'endormir, mais elle ne tarda pas, non plus, à sentir passer sur son visage un souffle qui l'éveilla; elle ouvrit les yeux, et vit la figure d'une vieille dame qui se penchait sur la sienne. Saisie de cette apparition, elle tira bien vite sa couverture sur ses yeux, et resta quelques instants immobile; mais le manque d'air lui fit changer de position, et la curiosité la pressant, elle rouvrit les yeux et vit la même figure vénérable, pâle et douce, la fixer encore. Alors, elle se mit à crier bien fort, et la nourrice du prince Frédéric de Prusse, qui couchait avec l'enfant, dans la pièce voisine, dont les portes étaient ouvertes, accourut et trouva sa maîtresse baignée dans une sueur froide; elle demeura près d'elle tout le reste de la nuit. Le lendemain, la Princesse raconta à sa famille l'événement de la nuit, et demanda instamment de changer d'appartement, ce qui eut lieu. Du reste, son récit n'étonna personne, car il était admis dans la famille, que chaque fois qu'une personne, descendante de la vieille duchesse de Darmstadt, qui avait habité cet appartement, s'y trouvait couchée, cette vieille aïeule venait faire visite à ses arrière-petits-enfants, et on citait, à l'appui de cette tradition, l'exemple du duc de Weimar et de plusieurs autres Princes. Beaucoup d'années plus tard, la duchesse de Cumberland, princesse de Solms, et habitant Francfort, fut invitée par son cousin, le grand-duc de Hesse-Darmstadt, à venir assister à une grande fête qu'il préparait. La Princesse s'y rendit, mais avec l'intention de revenir la même nuit chez elle à Francfort. Le souper fini, elle passa dans une pièce où on avait préparé sa robe de voyage et où, pendant sa toilette, elle fut suivie par sa cousine, la jeune Grande-Duchesse nouvellement mariée: celle-ci demanda à la princesse de Solms si ce qu'elle avait entendu raconter de l'apparition était vrai. Elle désira en avoir le récit détaillé et, après l'avoir entendu, elle voulut savoir si l'impression avait été assez forte pour que la Princesse se souvînt encore des traits de leur vieille aïeule: «Oui, certainement,» assura la Princesse.—«Eh bien!» dit la Grande-Duchesse, «son portrait est dans la chambre où nous nous trouvons, avec deux autres portraits de famille de la même époque. Prenez la lumière, approchez-vous, et dites-moi lequel vous croyez être celui de l'apparition; je verrai si vous devinez juste.» Au moment où la Princesse, non sans quelque répugnance, s'approcha des portraits et reconnut celui de la vieille grand'mère, il se fit au-dessus de la chambre un bruit épouvantable, le cadre et le portrait se détachèrent, et sans leur fuite précipitée, les curieuses eussent été tuées par la chute du tableau.
Je ne sais si cette histoire est bien belle en elle-même, mais je sais qu'elle me fit beaucoup d'impression, parce qu'elle fut très bien racontée, et que, dans ce genre de choses, quand on entend dire: «J'ai vu, j'ai entendu,» on ne se permet plus de tourner la chose en moquerie. D'ailleurs, le sérieux de la Duchesse était parfait, et son émotion vive, de sorte que je ne me suis jamais permis de douter de l'exactitude du récit.
L'absence de Mme la duchesse de Cumberland a laissé, pour moi du moins, un vide sensible à Londres. Elle a de l'esprit, de l'instruction, les plus belles manières, les plus royales, de la grâce, de la douceur, des restes de beauté, surtout dans la taille. Elle m'a traitée avec une bonté d'autant plus parfaite qu'elle l'a reportée, depuis, sur mon second fils. Enfin, quelque jugement qu'on porte sur son caractère, qui n'est pas également honoré par tout le monde, il est impossible de ne pas lui reconnaître de grandes qualités, et de ne pas être touché de la grande affliction dont elle est frappée, dans l'infirmité de son fils, le prince George. Celui-ci est un aimable et beau jeune homme, privé à l'âge de quinze ans, et après de vives douleurs, de la vue; c'est un objet tout à la fois de pitié et d'admiration, résigné comme un ange, sans impatience, sans regrets, sans humeur, dissimulant sa tristesse à sa mère. Il soutient le courage de ceux qui l'entourent, par celui qu'il témoigne lui-même, et il inspire déjà dans son jeune âge tout le respect d'une grande vertu. L'improvisation sur le piano est la distraction à laquelle il préfère se livrer; ses mélodies sont toujours tristes et graves, mais lorsqu'il reconnaît le pas de sa mère, il passe à un thème gai et animé pour lui donner le change sur ses impressions. Aussi longtemps que, par des remèdes, on a espéré lui rendre la vue et arrêter les progrès de l'inflammation, on a suspendu son éducation; mais lorsque son précepteur, qui est un homme excellent, a jugé que l'éducation en souffrait sans que la vue y gagnât, il a proposé au jeune Prince de reprendre le cours de ses études, et lui a soumis un plan, pour continuer autant que cela se pouvait, sans le secours de la vue. Le Prince s'est tu pendant quelques instants, puis, d'un air pénétré, il a dit: «Oui, Monsieur, vous avez raison, je suivrai vos avis; car je sens que, quoiqu'une porte se soit fermée pour moi, il faut que je cherche avec d'autant plus de soin à en ouvrir une autre.»
Londres, 1er août 1834.—Quel triste dîner que celui d'hier chez lord Palmerston! Dîner d'adieu pour la princesse de Lieven, où elle est venue malgré elle, où nous n'allions qu'à cause d'elle, où lady Cowper faisait de visibles efforts pour paraître à son aise, où lady Holland voulait des explications sur les derniers torts de lord Palmerston envers M. de Talleyrand, où chacun pressentait que notre départ serait aussi définitif que celui de cette pauvre Princesse. M. de Bülow, pâle et embarrassé, avait l'air d'un filou pris sur le fait; le pauvre Dedel avait, lui, l'air d'un orphelin qui voit enterrer ses parents; lord Melbourne ne faisait à personne, avec sa grosse tournure de fermier normand, l'effet d'un premier ministre.
L'échec volontaire éprouvé la veille par le ministère à la Chambre des Communes, où il s'est laissé battre par les radicaux, dans la question du Clergé irlandais, ne donnait pas bonne mine à ces messieurs. Enfin il y avait, sur tout et sur tous, une gêne lugubre répandue qui m'oppressait à un point extrême.
Je ne me sens pas le courage d'aller, ce matin, dire un dernier adieu à cette pauvre Princesse, tuée de fatigues et d'émotions. C'est un bon procédé que ne pas augmenter son agitation. Ce départ qui me peine, puisqu'il éloigne, sans grandes chances de revoir, une personne distinguée, m'afflige encore par les retours qu'il me fait faire sur tous les changements qui se sont opérés ici depuis quatre ans, et qui, tous, les uns après les autres, ont tendu à ternir cette belle et brillante Angleterre. Dans le Corps diplomatique seul, que de pertes! M. Falk, si aimable, si doux, si fin, si spirituel, si instruit, remplacé d'abord par l'âcre M. de Zuylen, l'est maintenant par le bon mais insignifiant Dedel. La bonne humeur, l'entrain ouvert et naïf de Mme Falk a fait faute aussi. M. et Mme de Zea étaient gens plus intelligents, de beaucoup, que les lilliputiens de Miraflorès. M. et Mme de Münster étaient fort supérieurs aux Ompteda à tous égards. L'excellente Mme de Bülow n'a pu être remplacée pour moi, et je crois, d'ailleurs, que son absence a trop laissé les mauvaises tendances de son mari sans le contrepoids que la simple et honnête nature de sa femme leur opposait. Esterhazy est l'objet d'un regret universel: sa parfaite bonne humeur, sa sûreté sociale, sa facilité de caractère, ses habitudes de grand seigneur, la finesse de son esprit, la droiture de son jugement, la bienveillance de son cœur, tout le faisait chérir ici et rien ne saurait l'y faire oublier. Wessenberg aussi a laissé une place vacante qui n'a pas été remplie. Le départ des Lieven élargit la brèche sociale et le nôtre achèvera cette démolition générale. Le terrain neutre des maisons diplomatiques est surtout appréciable dans un pays divisé par l'esprit de parti, et où, la politique ayant rompu tant d'autres liens, la société ne saurait plus se réunir sous les anciens auspices.
Nous avons appris, hier, télégraphiquement, que la Reine régente d'Espagne avait ouvert elle-même les Cortès le 24, à Madrid, que la ville était tranquille, que le choléra y diminuait un peu et que don Carlos se retirait de plus en plus vers la frontière de France.
Londres, 3 août 1834.—Il me semble que rien ne témoigne mieux de l'état dans lequel est tombée la politique intérieure du gouvernement anglais que ce que disait, hier, lord Sefton: «Savez-vous,» me disait-il, «que malgré mon admiration pour lord Grey, je trouve que nous en sommes venus à un point où il est non seulement heureux pour lui-même, mais encore fort avantageux pour le pays qu'il se soit retiré? Jamais il n'aurait consenti à la moindre courtoisie, encore moins à un peu de flatterie pour O'Connell et ses amis, et cependant il n'y a plus moyen de ne pas les satisfaire; il est urgent de les adoucir par les bassesses contre lesquelles lord Grey se serait révolté, et qui répugnent moins à ses successeurs, à commencer par mon ami le Chancelier. Ainsi vous voyez qu'il est heureux que nous ayons pour gouvernants des gens tout disposés à faire les bassesses nécessaires!»
Il me semble qu'on s'accorde à beaucoup louer le discours de la Reine d'Espagne. Pour l'apprécier il faudrait connaître, mieux que je ne puis le faire, l'état de ce pays; tout ce que je puis lui souhaiter de mieux, c'est qu'elle ne soit plus dans le cas d'en faire de si longs et dans de semblables circonstances. On dit qu'elle l'a prononcé de fort bonne grâce. On doit lui savoir gré d'avoir repris courage et d'être rentrée dans la contagion pour le prononcer.
Le choléra enlève beaucoup de monde à Madrid; la police sanitaire y est mauvaise, la chaleur extrême, la propreté nulle. Les femmes y sont atteintes dans une proportion double des hommes. La mère de Mme de Miraflorès est parmi les victimes.
Don Carlos est, à ce qu'il paraît, sur le point de repasser la frontière; il en est même, dit-on, assez près pour que les vedettes françaises aperçoivent les siennes.
Je ne sais quel mauvais vent souffle sur Paris, mais je serais disposée à croire que tout n'y est pas aussi tranquille en réalité qu'en apparence. Voici, à cet égard, ce que je trouve dans une lettre de Bertin de Veaux: «Il paraît qu'il est dans la destinée du prince de Talleyrand, et dans la vôtre, de ne venir à Paris que pendant les crises ministérielles, car notre ministère n'est pas plus solide que celui de Londres. Au surplus, dans ce pays-ci, on a pris son parti de vivre au jour le jour; excepté les acteurs, personne ne pense à la pièce. Cependant, quand vous arriverez, votre salon sera bientôt plein, et c'est devant vous et devant le Prince, que tous les acteurs, grands et petits, iront poser, comme on dit à présent.»
Dans une autre lettre, il est fort question des dangers du jour, de ceux du lendemain, de vœux apparents, de velléités sourdes, de mésintelligences, d'associations, de la grande ambition de certains petits hommes, de l'humeur et de la bouderie des autres. A propos de mécomptes éprouvés par M. Decazes, on ajoute: «Ce pauvre M. Decazes a beau frapper la terre de tous côtés, il n'en peut rien faire sortir; on dit qu'il veut maintenant la place de Semonville, et qu'il a peut-être quelques chances, parce que Semonville est très commode à désobliger; il ne fait peur à personne. Cette mode d'enterrer les gens, avant qu'ils ne soient morts, ne me plaît guère; je croyais qu'on en était dégoûté depuis l'épreuve faite sur MM. de Marbois et Gaëte, qui n'a pas eu de succès dans le public. Comme, en rentrant chez soi, on se trouve bien de ne pouvoir être dépossédé de rien!»
Londres, 4 août 1834.—Il paraît certain que, la veille de l'ouverture des Cortès, on a découvert une conspiration républicaine fort étendue, dans laquelle beaucoup de personnes marquantes auraient été compromises. Palafox et Romero sont arrêtés; on dit que c'est en Galice surtout qu'ils avaient le plus de partisans; dans l'Aragon et la Catalogne ce sont les carlistes qui dominent et s'agitent. Ainsi, voilà trois drapeaux différents, sous lesquels l'Espagne se range et se divise.
Quand M. Backhouse a été trouver don Carlos sur le Donegal, celui-ci lui a dit qu'il avait entendu parler du traité de la Quadruple Alliance, mais qu'il désirait en connaître le texte. L'ayant lu, il l'a remis à M. Backhouse, sans réflexions, mais avec un sourire très ironique, qui est devenu un rire dédaigneux lorsque M. Backhouse lui a dit qu'il croyait qu'il se faisait illusion sur la force de son parti en Espagne. A cela près, le Prince a été poli et doux dans son accueil et même obligeant.
On avait annoncé la clôture du Parlement pour le 12, et la plus grande partie des membres comptaient quitter Londres même avant ce jour-là, quand le duc de Wellington a réuni, avant-hier, tous ceux de son parti chez lui; il les a priés dans l'intérêt et pour le salut de la Patrie de rester à leur poste et de profiter de leur majorité, reconnue imposante dans la question des dissenters pour défendre encore l'Église à l'occasion des autres mesures qui restent en discussion. La crainte de laisser le Clergé protestant d'Irlande sans aucun moyen d'existence, si le «Bill sur les dîmes», œuvre d'O'Connell, est rejeté, laisse, à la vérité, quelques doutes sur la marche définitive que la Chambre Haute adoptera, mais les évêques paraissent croire que ce Bill serait aussi pernicieux pour eux que l'absence de toutes mesures pécuniaires. Il est certain que la semaine actuelle est une des plus critiques; si ce Bill est rejeté, les deux Chambres se trouveront en collision. Le ministère quittera-t-il? ou bien demandera-t-il carte blanche au Roi? avancera-t-il ainsi dans la route révolutionnaire? ou bien s'en tiendra-t-il, comme le Chancelier le disait hier, à laisser le Clergé protestant d'Irlande mourir de faim? Lord Grey disait que ce ne serait pas si aisé de laisser ces prêtres mourir de faim, puisqu'une loi obligeait de pourvoir à leur existence, soit en prélevant les dîmes, soit de toute autre manière. Et quant à une fournée de Pairs, sur l'observation qu'il en faudrait nommer cent cinquante, lord Grey a dit que deux cents ne suffiraient pas, parce que toute l'ancienne Pairie, lui en tête, se révolterait contre un gouvernement assez fou et assez mauvais pour se porter à une telle extrémité. Il resterait d'ailleurs à savoir si le Roi y consentirait. Celui-ci est souffrant, triste, abattu; il en convient et surtout de sa préoccupation morale, qu'il ne cherche pas à cacher. On remarque en lui une oppression extrême et particulièrement l'affaiblissement d'un œil qu'il ne peut presque plus ouvrir.
Voici ce qui s'est passé à l'occasion de la Jarretière, vacante par la mort de lord Bathurst: le Roi l'a envoyée à lord Melbourne, comme étant son premier ministre. Celui-ci l'a respectueusement refusée, en disant qu'il suppliait le Roi de la donner à celui auquel lord Grey aurait désiré qu'elle arrivât, c'est-à-dire au duc de Grafton. Le Roi l'a, en effet, envoyée au Duc, mais celui-ci, vivement affecté de la mort de son fils favori, se sentant, d'ailleurs, âgé et hors du monde, a prié le Roi de la donner à quelqu'un qui pourrait se montrer plus souvent à ses yeux et qui serait plus utile à son service. On suppose qu'elle ira au duc de Norfolk; mais il est catholique, et ce serait le premier exemple de cette grâce donnée à un dissident religieux.
Un rude coup vient de frapper le duc de Wellington, au milieu des soucis multipliés de chef de l'opposition: Mme Arbuthnot, femme d'esprit et de sens, discrète et dévouée, amie fidèle du Duc, vient de mourir en peu de jours d'une maladie vive. Elle était dans toute la force de l'âge et d'une santé jusque-là très robuste. Le Duc a donc perdu, dans la même semaine, lord Bathurst, son plus ancien ami, et Mme Arbuthnot, sa confidente, sa consolation, son home! Les morts, les départs rendent Londres bien triste en ce moment; tout le monde a la mine longue et déconfite; on est consterné de cette mauvaise veine, qui fait que chaque jour est marqué par une catastrophe.
Londres, 5 août 1834.—Dom Miguel a, décidément, signé sa protestation. Le duc d'Alcudia et M. de Lavradio sont près de lui; ils se disposent tous à venir rejoindre don Carlos, au moindre succès de celui-ci.
Lady Holland et lady Cowper font tous leurs efforts pour que M. de Talleyrand et lord Palmerston se quittent sur de bons termes. Je comprends que les amis de celui-ci le désirent, et qu'il leur importe, d'une part, que l'on ne puisse pas s'en prendre aux inconvénients personnels de lord Palmerston de la dispersion totale du haut Corps diplomatique, et que, de l'autre, le mauvais renom du ministère anglais dans toute l'Europe ne soit pas fortifié du langage de M. de Talleyrand sur lui à Paris. On arrivera, en effet, à faire qu'ils se quitteront poliment, sans éclat, sans rupture; mais il est impossible qu'un levain qui fermente depuis si longtemps, ne laisse pas un germe de mal-être, d'embarras et de rancune. M. de Talleyrand ne saurait oublier qu'il a été traité légèrement par plus jeune et moins capable que lui. Lord Palmerston, moins impertinent, peut-être, dans les formes, s'en vengerait sur le fond des choses, et d'autant plus aisément que l'âge et la paresse de M. de Talleyrand le rendraient, chaque jour, plus facile à entraîner dans de fausses démarches. Rien ne serait donc plus mal avisé que de se remettre en présence, et malgré tous les souvenirs si doux et si satisfaisants qui m'attachent à l'Angleterre, j'avoue que j'éprouverai, à l'égard de M. de Talleyrand, un soulagement véritable à le voir hors des affaires publiques.
Londres, 6 août 1834.—C'est décidément le duc de Norfolk qui a la Jarretière.
L'Espagne demande des articles additionnels au Traité du 22 avril, dit de la «Quadruple Alliance». Elle demande à l'Angleterre des vaisseaux en croisière sur les côtes de la Biscaye; au Portugal, un corps d'armée; à la France, de l'argent, des munitions, des troupes sur la frontière française; et à ses alliés réunis, l'appui moral d'une déclaration favorable à la cause de la Régence, et qui étendrait et expliquerait plus amplement le but du premier Traité.
L'incertitude et l'ignorance prolongée des mouvements de Rodil inquiètent sur ses succès, et on attribue à l'alarme qui en résulte la baisse des fonds à Paris, les malheurs particuliers qui en sont résultés et qui ont amené de sinistres catastrophes. Les Rothschild, qui avaient inondé l'Europe d'effets espagnols, et qui en étaient restés eux-mêmes assez encombrés, sont de très mauvaise humeur et prodigieusement inquiets.
Il y a des gens d'esprit qui prétendent que le grand danger pour la Régente n'est pas dans don Carlos, mais dans le parti dit du mouvement. On est bien disposé à se ranger à cette opinion quand on songe à l'horrible propos tenu par Romero Alpuende, qui appelait les massacres du 17 juillet à Madrid: «Un léger soulagement patriotique.»
Londres, 8 août 1834.—Rodil paraît avoir obtenu, décidément, un succès très marqué sur toute la ligue des carlistes. Dans une guerre régulière cela pourrait mettre fin à la lutte, mais dans une guerre civile les règles communes ne s'appliquent plus et ce qu'on croit anéanti aujourd'hui reparaît demain.
M. de Talleyrand a pris congé du Roi avant-hier. Le Roi a été gracieux pour lui et pour moi, regrettant qu'en l'absence de la Reine, sa vie de garçon l'empêchât de m'engager à aller à Windsor où il aurait été charmé de me voir avant mon départ. Ceci est plus obligeant qu'exact, car la princesse Auguste fait les honneurs du château, des dames y sont invitées, entre autres lady Grey et sa fille; mais enfin la rédaction est gracieuse et, dans le monde, c'est tout ce qu'on peut exiger.
Le Roi a beaucoup dit encore que les affaires étaient bien sérieuses et les cartes bien mêlées, ce à quoi M. de Talleyrand a répondu: «Quant à nous, Sire, nous jouons nos cartes sur la table de Votre Majesté.»
Londres, 9 août 1834.—Je ne connais rien de si embarrassant pour des maîtres de maison que l'hostilité montrée et rapprochée des convives entre eux. Le Chancelier, auquel nous espérions avoir échappé, nous est arrivé hier au dessert. Il a prolongé notre dîner en mangeant fort à son aise et avec sa saleté ordinaire; il parlait en mangeant, touchant à tous les sujets, comme à tous les plats, sans arrêt, sans délicatesse. Nous en souffrions, surtout pour lord et lady Grey. Enfin il nous a mis tous bien mal à l'aise et a augmenté, s'il est possible, mon dégoût et mon mépris pour lui.
Lord John Russell, qui dînait chez nous, est aussi un petit radical, mais, du moins, il a toutes les habitudes de bon goût et de bonne grâce qui distinguent son père.
A propos de popularité et des frais qu'il est convenable que les grands seigneurs fassent pour les classes secondaires de la société, lord John me disait, hier, que rien ne pouvait vaincre la répugnance du duc de Bedford pour le petit monde de son entourage, et qu'un jour l'intendant, du Duc lui ayant demandé d'inviter ce monde à dîner et le Duc s'y étant refusé, l'homme d'affaires lui dit: «Mais, monsieur le Duc, par ces politesses vous épargnerez peut-être quinze mille louis aux élections prochaines.—Cela se peut, répondit le Duc, mais l'argent dépensé à m'éviter de l'ennui et de la déplaisance me paraîtra fort bien employé. Je payerai les quinze mille louis, mais je ne donnerai pas de dîner.» Le duc de Bedford est cependant très magnifique, très charitable, faisant faire des travaux considérables uniquement pour employer les pauvres du Comté. Eh bien! il n'y est pas populaire; l'amour-propre blessé des classes intermédiaires se fait plus sentir que les besoins satisfaits des indigents ne se font jour.
Lord, lady Grey, leurs enfants, avaient, disaient-ils, envie de se distraire, de changer le cours de leurs idées, d'aller en France et de nous y faire visite; mais l'espèce de triomphe qui y serait décerné à lord Grey a épouvanté le ministère actuel, qui aurait craint la comparaison entre les honneurs rendus à leur victime et la déconsidération sous laquelle ils gémissent. Aussi a-t-on persuadé à lord Grey que s'il se rendait en France maintenant, il aurait l'air d'y aller pour chercher une ovation et que ce serait manquer de délicatesse; nous ne l'y verrons donc pas. Je le regrette pour lui; je crains que dans la disposition irritée et pénible dans laquelle il se trouve, la solitude et l'ennui ne lui fassent un mal réel, ainsi qu'à sa femme, qui est plus blessée et plus profondément atteinte que lui-même. Lord Grey s'est, moralement et physiquement, détruit aux affaires; quelle différence s'il s'en était éloigné six semaines plus tôt, en même temps que les quatre membres vraiment distingues et honorables du Cabinet! Lord Grey se serait alors retiré avec tous les honneurs de la guerre au lieu de mettre bas les armes!
Le goût des voyages a, du reste, gagné tout le monde, et le Chancelier, comme les autres, voulait employer ses vacances à faire un pèlerinage pittoresque et amoureux aux bords du Rhin, à la suite de Mrs Peter. Mais, à ce qu'il m'a dit, hier, lui-même, le Roi n'a pas voulu le lui permettre; depuis lord Clarendon, aucun Chancelier d'Angleterre n'a quitté le pays, et ce précédent n'est pas encourageant, car ce Chancelier-là n'était en voyage que parce que son Roi était en fuite. D'autres personnes disent que le Roi n'est pour rien dans les changements de projets de lord Brougham, mais que l'obligation de céder quatorze cents louis de son traitement pour établir une Commission des sceaux en son absence est la véritable cause qui le fait rester.
Londres, 11 août 1834.—Lord Palmerston nous a donné un dîner d'adieu. C'est dans son goût: il aime à fêter les partants; mais il ne s'était pas donné grand'peine pour la réunion. Il n'y avait, outre quelques diplomates inférieurs, que Mrs Peter; pas un Anglais considérable, personne de ceux réputés nos amis. C'était un acquit de conscience, ou plutôt de mauvaise conscience, et voilà tout. Peut-être lord Palmerston a-t-il plus de haine contre les Lieven que contre nous, mais il affichera autant de dédain pour les uns que pour les autres.
A dîner, il a amené, à propos des Flahaut, une petite explication sur ce qu'il n'avait accepté aucune de nos invitations. Je lui ai dit à ce sujet, moitié riant, moitié aigrement, quelques petites vérités qui ont assez bien passé! Il y a eu beaucoup de sous-entendus, de hints, de coups de patte, dans notre conversation, qui m'a rappelé celles du bal de l'Opéra où la pensée est d'autant plus vraie que l'apparence est plus voilée et dissimulée. Je me suis amusée aussi à faire peur au jeune homme, comme l'appelait Mme de Lieven. Il a cru qu'il devait se montrer fort désireux de notre prompt retour; je l'ai pris au mot, en lui disant que j'allais plus loin que lui, et que j'étais d'avis que M. de Talleyrand ne partît pas du tout. Il a pris, alors, une figure toute sotte et, revirant de bord, il n'a cessé de dire que le changement d'air était nécessaire, indispensable, qu'on avait besoin de se renouveler au physique et au moral; enfin, il ne voulait plus que nous faire partir au plus vite.
Je l'ai regardé, et de près, hier; il est rare d'avoir, aussi bien que lui, le visage de son caractère. Les yeux sont ternes et fauves; son nez retroussé, impertinent; son sourire amer, son rire forcé; rien d'ouvert, ni de digne, ni de comme il faut, ni dans ses traits, ni dans sa tournure; sa conversation est sèche, mais, je l'avoue, elle ne manque pas d'esprit. Il y a, en lui, une empreinte d'obstination, d'arrogance et de mauvaise foi que je crois être un reflet exact de sa nature véritable.
Londres, 12 août 1834.—Il est difficile, malgré le peu de progrès de don Carlos, d'être rassuré sur l'état de l'Espagne. Le général Alava, qui y retourne après beaucoup d'années d'exil, paraît frappé de la démoralisation et de la confusion qu'il y remarque; tous les liens naturels sont détruits par l'esprit de parti; la férocité et la violence de ces fanatiques méridionaux ne se tournent plus contre l'étranger, mais se replient cruellement sur eux-mêmes. L'esprit républicain gagne partout où l'esprit religieux n'appuie pas le parti légitimiste; il apparaît, avec tout le pathos, devenu trivial, du langage révolutionnaire dans l'adresse des Procuradores à la Régente. Déjà, le ministère est en lutte, dès le début des Cortès, avec cette seconde Chambre, et on ne saurait imaginer comment le faible gouvernement d'une telle régence pourra triompher de tant de mauvaises conditions.