Dresde, 3 juillet 1841.—Me voici revenue où j'étais il y a un mois. Je suis venue de Tabor sans m'arrêter autrement que pour dîner hier à Prague et pour déjeuner ce matin à Téplitz. Je ne me lasse pas d'admirer le pays qui est entre Téplitz et Dresde. C'est la belle Saxe, riche et gracieuse, se mariant agréablement à la forte et sauvage Bohême; c'est la seule partie pittoresque de la route entre Vienne et Dresde, si j'en excepte Prague et ses environs rapprochés.

Aux portes de Téplitz, j'ai vu descendre, du haut d'une montagne surmontée d'une chapelle, une procession de pèlerins, des rosaires à la main, et chantant des cantiques: c'était touchant, et m'a donné envie de monter à mon tour faire mes vœux, mais un orage qui commençait à gronder m'a forcée de continuer sans arrêt.

Je lis l'Histoire de la vie, des écrits et de la doctrine de Luther, par M. Audin. C'est ce que j'ai lu à ce sujet de plus érudit, de plus impartial, de plus intéressant et de plus catholique. J'ai fini, en quittant Vienne, la Vie de saint Dominique, par l'abbé Lacordaire. C'est écrit à l'effet et ne me plaît que médiocrement.

J'entends dire ici, dans l'auberge, qu'on y attend M. Thiers depuis trois jours; j'espère qu'il n'y arrivera que demain après mon départ. Je compte me rendre ce soir même à Kœnigsbruck chez mes nièces et y rester quelques jours.

Kœnigsbruck, 5 juillet 1841.—Je suis arrivée hier ici à cinq heures. J'avais eu, à Dresde, la visite du duc Bernard de Saxe-Weimar, qui logeait dans la même auberge que moi. Il venait de Berlin, où il avait passé quinze jours chez sa nièce la Princesse de Prusse.

La même auberge m'a fait aussi revoir la comtesse Strogonoff, précédemment comtesse d'Ega, que j'ai vue l'année dernière à Bade et qui, là, m'avait prise fort à gré. Elle m'a raconté qu'aussitôt après mon départ de Bade, jusqu'au moment où Mme de Nesselrode était elle-même partie pour Paris, celle-ci passait toutes ses soirées à la table publique du jeu de Benacet, et, en regard du vieux électeur de Hesse, perdant ou gagnant dans la soirée, avec le même sang-froid imperturbable, les vingt louis, taux qu'elle s'était fixé. Quelle étrange personne!

A la messe, à Dresde, j'ai revu la veuve du Prince Maximilien de Saxe, revenue de Rome, où elle a épousé son chambellan, un comte Rossi, cousin du mari de Mlle Sontag. Elle est obligée de revenir de temps en temps à Dresde, à cause de son douaire; son mari, toujours en guise de chambellan, l'accompagne. Elle n'est, ce me semble, ni jeune, ni jolie, ni bien tournée, ni élégante; lui est grand, avec une barbe jeune France, et les certaines allures spéciales d'un mari de Princesse.

J'ai trouvé ici le comte de Hohenthal, sa femme et Fanny, mes deux nièces, fort affectueux dans leur accueil, tout pleins des souvenirs rapportés de leur voyage en Italie. Il fait très beau temps; le silence, le calme et le repos de la campagne me font plaisir. J'ai aussi trouvé des lettres de Paris. M. Molé m'écrit quatre pages, dans lesquelles il n'y a rien ce me semble, si ce n'est que Mme de Lieven règne et gouverne à Paris, pour ne rien dire de plus.

La duchesse d'Albuféra me mande que la princesse de Lieven donne des petites soirées musicales, pour faire entendre sa nièce, la comtesse Annette Apponyi. La Princesse reprend tous les goûts de la jeunesse et du bonheur. Il serait heureux que le don de M. Guizot allât jusqu'à faire reverdir et refleurir les destinées de la France.

La duchesse de Montmorency me mande que la vicomtesse de Chateaubriand est allée faire son service près de Mme la Duchesse de Berry. Se serait-on douté qu'elle fût Dame? Elle l'a demandé il y a longtemps. Elle a emmené avec elle la nourrice de M. le Duc de Bordeaux, celle qui n'a pu le nourrir que trois jours. Quel singulier voyage! On n'y comprend rien.

Le duc de Noailles m'écrit qu'il se prépare, en face des événements qui s'accomplissent en Orient par le soulèvement successif des provinces, un mouvement à Paris, qui pourrait être analogue à celui qui a eu lieu à l'occasion de la Grèce, il y a quelques années. On veut former un Comité pour le soulagement (c'est-à-dire pour le soulèvement) des populations chrétiennes de l'Orient; ce Comité est composé d'hommes de la gauche et d'hommes du centre; on propose aux légitimistes d'en faire partie, et on leur offre la présidence, qui serait dévolue à lui, duc de Noailles. Cette question a été compliquée par le parti royaliste, qui voulait aussi faire quelque chose dans ce sens, qui a même déjà commencé, mais maladroitement, petitement.

Mon fils, M. de Dino, me mande qu'un nouvel arrêté de l'Archevêque de Paris a ordonné qu'il n'y eût plus de portes au milieu des confessionnaux. On dit que cela paraît fort ridicule; en effet, c'est une précaution un peu humiliante d'une part pour le Clergé et de l'autre bien superflue, car les côtés des confessionnaux sont tous fermés de façon à ce qu'il y ait toujours une séparation très effective entre les pénitentes et les confesseurs, et le milieu étant fermé, le confesseur pouvait, du moins, sans distraction, écouter ses pénitentes. Ce Mgr Affre ne sait qu'imaginer comme ridicule.

Kœnigsbruck, 6 juillet 1841.—La mort de la Reine de Hanovre [32], que je viens d'apprendre, me fait de la peine. Encore une image de Londres effacée pour moi!

La duchesse d'Albuféra me mande que la princesse de Lieven, dans sa petite maison de campagne, à Beauséjour, où elle passe la journée, mène une vie toute pastorale; elle y a un petit jardin qu'elle arrose avec de petits arrosoirs, qu'on a vu déposer à sa porte, rue Saint-Florentin, par M. Guizot, qui va tous les jours dîner à Beauséjour. Aux obsèques de M. Garnier-Pagès, le député radical, l'affluence du monde a été telle que la tête du convoi était déjà à la Bastille, quand la queue était encore à la porte Saint-Denis. Les discours prononcés sur sa tombe sont tous remplis de maximes révolutionnaires et divines, à la façon des Paroles d'un croyant, de M. de Lamennais. Le rédacteur du journal le Peuple a dit: «Nous te portons nos regrets, mais cela ne suffit pas, nous te portons aussi nos promesses!» Voilà mes rapsodies de Paris.

Hohlstein, 11 juillet 1841.—J'ai quitté mes nièces avant-hier après le dîner et suis arrivée ici hier dans la matinée [33]. J'ai traversé toute la Lusace, qui est une belle province; le temps était enfin redevenu beau, mais aussitôt arrivée ici, la pluie a recommencé avec fureur; elle a continué pendant toute la nuit, et en ce moment elle tombe avec rage, ce qui gâte la belle vue que je devrais avoir des fenêtres de ma chambre qui donnent sur les montagnes de Silésie.

Hohlstein, 13 juillet 1841.—J'ai profité, hier, de quelques éclaircies, pour visiter le parc, le potager, les alentours. Le tout est joli, soigné, parfois pittoresque. J'ai reçu une lettre de Mme d'Albuféra, dont voici quelques passages: «Mme de Flahaut part demain, avec ses filles, pour Ems; elle est bien affectée de ce qui se passe au sujet de son mari. Hier, elle était en larmes, à Beauséjour, chez la princesse de Lieven. Il ne paraît que trop décidé qu'ils n'iront pas à Vienne. On pense assez que ce sera M. Bresson et que le marquis de Dalmatie lui succédera à Berlin; resteraient Turin et Madrid à donner: Mme de Flahaut m'a dit que si on proposait l'un ou l'autre à son mari, elle est d'avis de refuser, mais que c'est à lui de décider; je sais que ses amis l'engageraient à accepter. Il reste à Paris pour attendre la fin de tout ceci; il dissimule ses peines mieux que sa femme, mais on voit qu'il souffre de plus d'une manière. Il n'est pas question de Naples, où on dit que le Roi ne veut pas d'eux.

«Tout ce qui se passe en Angleterre ajoute à la tristesse de Mme de Flahaut: le triomphe des Tories paraît sûr, et la déchéance des Whigs inévitable. Les Granville sont à la Jonchère [34], attendant l'issue de tout cela. Lord Granville ne peut pas remuer la main et a encore un peu de difficulté à s'exprimer, mais son intelligence est intacte.»

Hohlstein, 21 juillet 1841.—Les journaux donnent la date officielle du jour où les plénipotentiaires des cinq Cours ont signé enfin le protocole collectif relatif à l'Orient [35].

Je m'imagine que cela va faire décider le mouvement dans le Corps diplomatique français.

J'ai une longue lettre de M. de Chalais, mais il ne me parle que de son intérieur, sans nouvelles, si ce n'est que la princesse de Lieven a écrit une longue lettre au duc de Noailles pour le prier de permettre que, dans son testament, elle le nomme son exécuteur testamentaire, ayant, dit-elle, l'intuition de mourir à Paris. En attendant, elle paraît s'y porter à merveille.

M. Royer-Collard me mande ceci, en me parlant du discours académique de M. de Sainte-Aulaire: «Il faut bien que je vous dise un mot de la réception de Sainte-Aulaire. Les journaux le flattent; l'auditoire était fort brillant, le discours du Récipiendaire pâle et froid; celui de M. Roger a mieux réussi qu'il ne le méritait, tant pis pour le public.» M. Royer-Collard me dit aussi qu'après avoir été avec sa fille visiter Versailles, il a eu un retour de cette fièvre qui a failli l'emporter, il y a quelques années, à Châteauvieux. Il est bien évident que toute son organisation a reçu alors un choc dont il ne se remettra plus.

Günthersdorf, 27 juillet 1841.—Je suis partie de Hohlstein avant-hier matin et suis arrivée à deux heures à Sagan. Après le dîner, j'ai été au Château indiquer quelques portraits de famille que je veux faire copier pour Rochecotte; ensuite à l'église, pour y fixer le lieu et la forme du petit monument qu'il est temps enfin d'élever à mon père, dont les restes, au bout de quarante ans, sont enterrés dans cette église, sans que l'on sache, autrement que par la tradition, le lieu où ils sont placés. Hier, j'ai été, de bonne heure, à la petite église pittoresquement située au bout du parc de Sagan, dans le caveau de laquelle les restes de feu ma sœur sont déposés. J'y ai fait dire une messe, à laquelle j'ai assisté, pour le repos de son âme. Elle était toute remplie de belles fleurs et de plantes rares, que le jardinier du Château y avait portées; il y était venu aussi beaucoup de monde. Je suis ensuite partie pour Deutsch-Wartenberg, qui m'appartient, après quoi, je suis venue ici, le soir, avec M. de Wolff, qui reste deux ou trois jours, pour se rencontrer avec M. de Gersdorf que j'attends. A eux deux, ils verront à aplanir la question litigieuse entre mes fils et ma sœur Hohenzollern, relativement aux prétentions allodiales de celle-ci sur la majeure partie de Sagan.

J'ai trouvé ici quelques améliorations; le jardin est bien tenu et le tout fort propre.

J'ai reçu plusieurs lettres: une, de Mme de Lieven, en date du 15, me dit que la Reine Victoria fait une tournée de châteaux chez les ministres Whigs, qu'on trouve fort déplacée dans les circonstances actuelles, et qu'on ne serait pas étonné d'un coup d'État de sa part, plutôt que de subir les Tories; qu'il serait possible aussi que, pour éviter sir Robert Peel, elle fît appeler lord Liverpool, ce qui n'aurait aucun succès. On dit que le fils aîné de lady Jersey va épouser la fille de sir Robert Peel; que lady Palmerston est la plus révolutionnaire et la plus enragée d'avoir à quitter le Ministère. Tous ces on-dit sont assez vides et vagues.

La duchesse de Montmorency dit le mariage de Mlle Vandermarck, fille de l'agent de change, avec le comte de Panis, propriétaire du beau château Borelli, près de Marseille.

Günthersdorf, 31 juillet 1841.—M. Bresson m'écrit de Berlin, qu'il y attend, du 15 au 20 août, le général de Rumigny que le Roi de Prusse a fait inviter aux manœuvres de Silésie et de Berlin. C'est à la même époque, me dit-il, que M. et Mme Thiers doivent arriver à Berlin.

Le duc de Noailles m'écrit que lady Clanricarde passera l'hiver prochain à Paris, et qu'on croit lord Cowley appelé à la succession de lord Granville. Il ajoute que la petite Rachel venait d'arriver à Paris; qu'il n'y avait que le maréchal Soult dont le triomphe en Angleterre pût être comparé au sien; qu'il avait reçu de ses lettres, de Londres, dans lesquelles elle montrait tout le ravissement de ses succès, sans que (nouveau prodige!) ils lui tournassent la tête. Je crois celle du Duc moins ferme dans cette circonstance.

Günthersdorf, 1er août 1841.—Mme de Perponcher me mande que le Roi de Hanovre est au dernier degré du désespoir de la mort de sa femme qu'il paraît avoir admirablement soignée. Il s'était longtemps fait illusion sur son état: quand les médecins lui ont annoncé qu'elle était désespérée, il est resté comme atterré. Cependant, aussitôt qu'il a eu repris ses spirits, il est entré chez la Reine et lui a parlé de ses devoirs religieux, comme un catholique aurait pu le faire. La Reine a reçu cette terrible annonce avec la plus grande fermeté; elle a communié avec le Roi, sa fille, la duchesse d'Anhalt et le pauvre prince Georges. Le désespoir de celui-ci a été déchirant: ne pouvant voir sa mère, il ne pouvait se persuader qu'elle fût morte, et a demandé qu'on lui fit toucher ses restes; dans le moment où le père a mis la main glacée de la mère dans celle du fils, le pauvre aveugle a été saisi comme d'un accès de folie; on l'a, depuis, fait partir pour les bains de mer. Ces détails sont cruels et vraiment très attendrissants.

Günthersdorf, 6 août 1841.—Mes sœurs sont ici depuis le 1er de ce mois et paraissent s'y plaire assez, malgré le temps détestable que nous avons.

J'ai reçu hier une lettre de M. Bresson qui me dit: «Rien de positif de Paris; M. de Flahaut a refusé Turin et il évite de se prononcer sur l'offre de Madrid; il s'en tient, dit-il, à la promesse qui lui a été faite de Vienne, ce que M. Guizot n'admet pas. Faite ou non, il se donne tout le mouvement possible pour qu'elle s'accomplisse, et Mme de Flahaut guette, d'Ems, l'arrivée de M. et de Mme de Metternich au Johannisberg. Pour moi, je conserve mon attitude expectante, fort décidé à ne quitter Berlin que pour Vienne ou Londres.

«M. de Werther a donné sa démission de ministre des Affaires étrangères. Il sera remplacé par le comte Maltzan, mais on ne sait pas encore qui remplacera celui-ci à Vienne. Le Roi a accordé à Werther l'Aigle noir et a rendu héréditaire dans sa famille le titre de Baron, qui jusqu'à présent n'avait été que personnel. Arnim, de Paris, est nommé Comte.

«Les affaires de Toulouse [36] m'inquiètent plus; aucune autre ville de France n'a imité ce triste exemple: Les journées de Juillet ont été célébrées avec ordre. L'emprunt ne sera pas nécessaire en totalité; les brèches financières se réparent, et il nous restera la France retrempée et sa force militaire réorganisée. Que tout cela ne profite qu'à la paix, je le désire ardemment.»

Voilà la prose, ou si on aime mieux, la poésie de M. Bresson.

Günthersdorf, 7 août 1841.—J'ai reçu une lettre de M. Molé, qui se plaint de sa santé, traite les troubles de Toulouse et tout l'état de la France avec autant de tristesse que M. Bresson en parlait avec satisfaction dans la lettre citée hier.

La duchesse de Montmorency m'écrit que Mgr Affre, ayant défendu à M. Genoude de prêcher, celui-ci est venu lui demander le motif de cette interdiction. Monseigneur a répondu que c'était à cause de ses opinions anti-gouvernementales. M. Genoude s'est fâché et a répliqué que, si Monseigneur persistait dans cette défense, il ferait imprimer tout ce que Mgr Affre a écrit, il y a quelques années, contre la Monarchie de Juillet, et dont il a en mains les pièces originales et signées. Sur ce, l'Archevêque s'est radouci, et M. Genoude prêchera. Voilà, ce me semble, une attitude épiscopale bien digne! Cela me fait faire des comparaisons avec le passé, et me confirme dans ma conviction que Mgr de Quélen a été le dernier véritable Archevêque de Paris. Le temps actuel ne semble plus comporter aucune grande et noble existence en aucun genre. Tout se réduit, tout s'avilit et s'aplatit.

Günthersdorf 16 août 1841.—En mettant cette date à ce papier, je ne puis m'empêcher d'être saisie au cœur par un souvenir qui me sera toujours cher et sacré: c'est aujourd'hui la Saint-Hyacinthe, la fête de feu Mgr de Quélen! Je suis sûre qu'au Sacré-Cœur on entend la messe à son intention. Pendant bien des années, on lui portait, ce jour-là, un arbuste de ma part. Il y a deux ans, encore malade, à Conflans, il fit entrer mon domestique qui lui portait un oranger, et me fit écrire, par Mme de Gramont, que de tous les bouquets qu'il venait de recevoir le mien lui avait fait le plus de plaisir. Je ne puis, maintenant, que lui adresser des prières dans le Ciel. Je me figure souvent qu'il y est réuni à Celui pour lequel il a tant prié lui-même, et que tous deux demandent pour moi, à Dieu, la grâce d'une bonne mort, et avant tout, celle d'une vie chrétienne, car il est rare qu'on arrive à l'une sans l'autre, et si Dieu fait quelquefois des grâces tardives, il ne faut pas s'y reposer et négliger de les mériter. Je me dis souvent de ces paroles vraies et sérieuses, sans trouver qu'elles me profitent assez. L'esprit du monde, ce vieil ennemi, est difficile à déraciner.

A Wartenberg, j'ai inspecté l'école protestante. L'an dernier, j'avais assisté à l'examen des enfants catholiques; sans prévention, je puis assurer que cette dernière est infiniment supérieure à l'autre.

La poste m'a apporté une lettre du Maréchal de la Cour, qui m'annonce officiellement, de la part de Leurs Majestés, leur passage ici, le 31 de ce mois.

Günthersdorf 18 août 1841.—J'ai reçu une lettre de M. Bresson, qui, m'ayant depuis longtemps annoncé sa visite, me demande de la placer le 31 de ce mois, de rester ici le 31, pour le passage du Roi, et de repartir le 1er. Il me dit que le Roi, ayant su son projet de venir ici, venait de lui dire à sa dernière audience qu'il espérait le rencontrer chez moi. Il me dit aussi que les nominations diplomatiques ne se feront qu'après l'installation du ministère Tory, auquel la Reine d'Angleterre ne pourra pas échapper.

Il ajoute que M. et Mme Thiers sont à Berlin et y provoquent une vive curiosité. On fait haie sur leur passage. M. Thiers paraît s'appliquer à ôter à son voyage tout caractère politique et se montre très circonspect. Il a demandé à voir le Roi. M. Bresson attendait, quand il m'écrivait, la réponse de Sans-Souci à cette demande.

Günthersdorf, 20 août 1841.—J'ai fait hier une longue course dans mes propriétés, de l'autre côté de l'Oder. Il faisait très beau. Le temps est aussi, ce matin, fort clair; Dieu veuille qu'il en soit ainsi le jour où le Roi passera ici.

Günthersdorf, 21 août 1841.—En Allemagne, on fête encore plus les jours de naissance que les jours de fête [37]; aussi, depuis hier, les compliments et bouquets vont leur train. Tous les curés catholiques sont venus, hier, m'offrir des vœux et m'ont promis de dire ce matin la messe à mon intention. Hier au soir, tous les maîtres d'écoles catholiques (il y en a douze dans mes terres), se sont réunis, quoiqu'il y en ait qui demeurent à huit lieues d'ici; ils sont venus me chanter, en parties, avec les meilleurs élèves de leurs écoles, des vers simples et touchants, réellement très bien dits et inspirés, sans accompagnement d'instruments: c'était fort joli et aimable. Je suis très sensible aux témoignages d'affection; j'ai donc été fort touchée.

Günthersdorf, 22 août 1841.—J'ai eu, hier, une nombreuse compagnie à dîner; je l'ai menée au tir arrangé dans la Faisanderie. Tous les gardes, fermiers et employés y étaient réunis; il y avait de la musique dans les bosquets, des fleurs partout, et du soleil à souhait. J'ai donné trois prix: une carabine de chasse, un couteau de chasse et une gibecière. Les deux Préfets, dans les départements desquels j'ai des terres, sont venus après le dîner et ont pris le thé. Il faisait si beau que, malgré la nuit, tout le monde n'est parti qu'à l'heure de mon coucher.

Günthersdorf, 25 août 1841.—J'ai eu, hier, une lettre de la princesse de Lieven; en voici le principal: «On dit que la société viennoise ferait mauvais accueil à M. Bresson: M. de Metternich le fait insinuer ici. Il n'a pas grand goût à aucun de ceux qui sont sur les rangs pour cette place, mais encore moins pour Bresson que pour les autres; Apponyi ne se gêne pas pour le dire. Je pense que lord Cowley remplacera lord Granville. Lady Palmerston est désolée de perdre Downing Street [38]. Lord Palmerston fait meilleure contenance qu'elle. Son discours aux électeurs de Tiverton l'a tout à fait achevé dans l'opinion du public français; il en reste ici bien de la rancune, et l'on se sépare de lui assez mal.»

Je compte quitter la Silésie d'aujourd'hui en huit; je voudrais fort saluer ma douce Touraine au 1er octobre. Les gazettes locales ne disent rien, si ce n'est que le Roi a reçu M. Thiers, non pas à Sans-Souci, mais à Berlin, en audience particulière, et que l'audience a duré vingt minutes. M. Thiers portait l'habit d'académicien et les ordres de Belgique et d'Espagne. Il a été, dans tout son voyage, l'objet d'une curiosité extrême mais plus vive que bienveillante, et s'il comprenait l'allemand, il aurait pu entendre plus d'une parole déplaisante.

J'ai fait des arrangements avec mon jardinier et un architecte, pour les décorations du jour où le Roi s'arrêtera ici. Elles consisteront en beaucoup de guirlandes, pyramides, festons et arceaux de dahlias de toutes couleurs, qui, depuis l'avenue jusqu'à la maison, décoreront la route que suivra le Roi. Ce lieu-ci n'a rien de grandiose, d'imposant; il n'a aucune vue; il est frais, vert, les arbres sont beaux, le jardin soigné, la maison grande, mais plate, sans architecture, et surmontée d'un fort grand et vilain toit; il n'y a donc qu'à force de fleurs qu'on peut donner à tout cela une certaine grâce. Le vestibule intérieur se transforme en orangerie; enfin, le tout aura un petit air de fête, sans prétentions, qui prouvera au moins ma bonne volonté.

Günthersdorf, 30 août 1841.—Ma nièce Hohenthal m'est arrivée hier. Elle m'a raconté que Mme Thiers était si malade à Dresde que de l'auberge on l'avait transportée dans la maison du médecin. M. Thiers a dit à quelqu'un, de qui ma nièce le tenait, que son audience chez le Roi de Prusse avait été courte et froide et que le Roi ne lui avait parlé que d'art, en quoi il me paraît avoir eu parfaitement raison. Le général de Rumigny, au contraire, est traité à merveille.

Günthersdorf, 31 août 1841.—Hier, après dîner, je suis partie avec mon neveu Biron et nous avons été à Grünberg y attendre Leurs Majestés chez la Grande-Maîtresse de la Reine qui l'y avait précédée. La prodigieuse quantité d'arcs de triomphe, de députations, de harangues, de cavalcades, a si bien retenu les Majestés qu'Elles ne sont arrivées à leur coucher qu'à dix heures et demie du soir, ce qui, du reste, a été très favorable aux illuminations et feux d'artifice de notre chef-lieu. Plusieurs des principaux propriétaires de ce district y étaient venus. Le Roi, ainsi que la Reine, m'ont reçue seule d'abord, puis le reste du monde. Leurs Majestés voulaient me retenir à souper, mais, ayant encore beaucoup de choses à régler ici, j'ai demandé la permission de me retirer. Je suis rentrée à une heure et demie du matin. Heureusement, la nuit était admirable et le clair de lune superbe.

J'ai trouvé le général de Rumigny à Grünberg. Il suit le Roi aux manœuvres et vient ici ce matin. Le temps est charmant, éclatant, et j'ai envie de me mettre à genoux devant le soleil, pour le remercier de sa bonne grâce.

Günthersdorf, 1er septembre 1841.—La journée d'hier s'est très bien passée. Leurs Majestés étaient de très bonne humeur et très aimables, le temps à souhait, les fleurs en abondance, le déjeuner bon, le service convenable, la population, en habits de fête, fort nombreuse et fort respectueuse. J'ai suivi le Roi, en calèche, avec mon neveu, jusqu'au premier relais, qui est dans un village à moi, où Sa Majesté a trouvé encore un arc de triomphe, mes gardes, et toutes sortes d'accueils champêtres. Le Roi, qui ne savait pas que je suivais, car je n'en avais pas prévenu, a été tout surpris de me voir; il est descendu de sa voiture et m'y a fait prendre sa place, parce que la Reine a voulu encore m'embrasser; enfin, ils ont eu l'air satisfait, et cela m'a fait un très grand plaisir.

Le général de Rumigny est parti aussitôt après le Roi, M. Bresson après le dîner, les Biron après le thé, ma nièce Hohenthal cette nuit; je suis seule ici.

Günthersdorf, 2 septembre 1841.—Je pars décidément ce soir; je trace, avant de partir, un nouvel ajouté au jardin, qui le rendra vraiment grandiose, et je laisse de la besogne à l'architecte pour changer le toit lourd et pourri en un attique à toit plat.

Berlin, 3 septembre 1841.—J'arrive ici, ayant mis dix-sept heures pour faire cinquante-quatre lieues de France. Ici, où on ne peut pas faire courir devant soi, c'est très bien aller.

M. Bresson m'a conté qu'il était impossible d'être plus maussade et plus désagréable que Mme Thiers; elle a été malade, ou a fait semblant, et a déclaré qu'elle mourrait si elle restait plus longtemps en Allemagne, qui lui apparaissait comme la Sibérie.

Berlin, 5 septembre 1841.—Je suis allée hier chez les Werther, qui vont bientôt changer leur position diplomatique contre une situation de Cour; c'est Werther qui, en bon courtisan, a demandé ce changement, en temps utile; il s'est, par là, épargné un dégoût et procuré une bonne situation. Mme de Werther et Joséphine regrettent ce qu'elles quittent.

Berlin, 6 septembre 1841.—Je vais me livrer au chemin de fer jusqu'à Potsdam. A Potsdam, je ferai ma toilette et dînerai chez la Princesse Charles de Prusse, au Klein Glienicke, aux portes de la ville; je me remettrai ensuite en route et passerai la nuit en voiture, pour arriver demain dans la matinée à Leipzig, où je trouverai les Hohenthal qui m'amènent ma nièce Fanny Biron que j'ai consenti à emmener avec moi en France; on redoutait pour sa santé, qui est délicate, un hiver de Saxe.

Leipzig, 7 septembre 1841.—J'ai quitté mon auberge de Berlin hier matin. J'ai été prendre du chocolat chez Mme de Perponcher, où j'ai appris la triste nouvelle de la mort subite de ma jeune et charmante voisine, la princesse Adélaïde Carolath, mariée sous les auspices les plus dramatiques, il y a un an, à son cousin, et qu'une rougeole rentrée a enlevée en peu d'heures. C'était une personne vraiment idéale, et j'ai été bien saisie de cette disparition si prompte.

J'ai été de Berlin à Potsdam avec le baron d'Arnim, Maître des cérémonies, qui dînait aussi à Glienicke. La Princesse m'a fait faire, en poney-chaise, le tour du parc; après le dîner, une promenade à pied, puis les adieux.

Weimar, 9 septembre 1841.—Nous nous sommes séparées hier matin, à Leipzig, des Hohenthal. Les deux sœurs ont eu le cœur gros en se quittant, cependant le grand air, le joli pays que nous avons traversé ont remis Fanny.

J'ai reçu ici une lettre de la Princesse de Prusse, qui, établie à Kreuznach sur le Rhin, me prie de l'y aller voir, du Johannisberg. J'irai certainement, quoique cela me fasse rester un jour de plus en route.

Francfort-sur-le-Mein, 11 septembre 1841.—Je suis arrivée ici ce matin. Le temps est très beau. Ma nièce va aller, avec son ancienne gouvernante, passer quelques jours à Bonn près de son frère, qui y est en garnison et qui est malade en ce moment. Nous nous retrouverons le 15 à Mayence. Moi, je vais demain au Johannisberg.

Francfort, 12 septembre 1841.—Hier, à l'heure du thé, nous est arrivé le comte Maltzan, qui de Kreuznach où il prend les bains est venu voir sa nièce Fanny. Il est fort aise d'être Ministre des Affaires étrangères. Je doute qu'à la longue il convienne au Roi de Prusse, car il est véhément, irascible, emporté, et le Roi, bon comme un ange, est vif comme salpêtre; mais cela ne me regarde pas. Le Comte est aimable et doux dans sa conversation de salon, et quand il sera déshabitué du commérage, défaut dont il a été infecté à Vienne, il sera très agréable, pour ceux qui n'auront pas d'affaires à traiter avec lui.

Johannisberg, 13 septembre 1841.—Je suis arrivée ici hier à deux heures par une chaleur extrême. Je connaissais déjà ce lieu-ci; on y a fait peu de changements. La vue est très étendue, très riche, mais je trouve celle de Rochecotte, qui est analogue, plus gracieuse, tant à cause de la forêt qui couronne ma maison, que par la végétation de la Loire et des coteaux qui sont en face de moi, et qui rendent la vallée plus verte et plus belle. Ici, les vignes seules envahissent tout. Le château est très grand, et les appartements spacieux, mais assez pauvrement meublés. J'y ai été reçue à merveille, non seulement par les maîtres de la maison, mais par bien d'autres personnes de ma connaissance; mon cousin Paul Medem, qui aime autant retourner à Stuttgart comme Ministre que d'aller à Vienne comme Chargé d'affaires; M. de Tatitscheff, à peu près complètement aveugle, et Neumann qui retourne demain à Londres.

Je ne sais aucune nouvelle; le prince de Metternich dit qu'il n'y en a pas. Il est fort aise de la chute des Whigs en Angleterre, et fort gracieux pour M. Guizot; il regrette qu'on ne lui envoie pas le duc de Montebello à Vienne; il reçoit des lettres humbles de M. de Flahaut, et commence à trouver qu'un Ambassadeur qui fait d'avance des platitudes doit être plus facile à manier que tout autre. Du reste, rien n'est encore officiellement connu sur le mouvement diplomatique français. On attend aujourd'hui les Apponyi, venant de Paris, et s'arrêtant ici avant de se rendre en congé en Hongrie; ils apporteront, croit-on, quelque chose de positif sur la nomination de l'Ambassadeur de France à Vienne.

Johannisberg, 14 septembre 1841.—Je suis venue à bout de ma course à Kreuznach, qui a pris toute ma journée d'hier. Je ne suis revenue qu'à huit heures et demie du soir; j'ai dû traverser le Rhin dans l'obscurité, ce qui m'a fait un très médiocre plaisir, malgré la beauté du spectacle, car les bateaux à vapeur portant des réverbères, les lumières des rivages se reflétant dans la rivière, les masses des rochers grandis encore par les ombres de la nuit, tout cela faisait un effet imposant, dont je n'ai joui qu'à moitié, parce que j'avais un peu peur. A Kreuznach, j'ai passé plusieurs heures avec la Princesse de Prusse, toujours parfaite pour moi; j'ai eu le chagrin de la trouver fort changée, inquiète de sa santé, fatiguée par les eaux, et, jusqu'à présent, n'en éprouvant pas d'autre effet. J'ai dîné chez elle avec le comte Maltzan.

Le prince de Metternich a reçu, hier, la nouvelle officielle de la nomination de M. de Flahaut à l'ambassade de Vienne: cela lui plaît médiocrement. Le reste du mouvement diplomatique français n'était pas connu.

M. de Bourqueney est fort à la mode ici. Le Prince, sans le connaître personnellement, a beaucoup loué sa façon de faire à Londres, quoiqu'il ait ajouté qu'un diplomate collaborateur du Journal des Débats était une des étrangetés de notre époque.

Johannisberg, 15 septembre 1841.—Hier, je n'ai pas quitté le château de toute la journée, quoiqu'il fît très beau. J'étais bien aise de me reposer; d'ailleurs, on est ici trop occupé à recevoir toutes les personnes qui se succèdent pour songer à la vie de campagne proprement dite.

Mayence, 16 septembre 1841.—J'ai quitté le Johannisberg hier, fort touchée de toute la bienveillance des maîtres du lieu, et fort aise de mon séjour auprès d'eux. Je suis arrivée ici de bonne heure. J'y ai trouvé Mme de Binzer, Paul Medem et le baron de Zedlitz qui m'y attendaient; le baron, poète connu, est maintenant le successeur de Gentz, auprès du prince de Metternich, pour je ne sais quelle publication politique. Pendant que je dînais avec tout ce monde, trois coups de canon ont signalé le bateau à vapeur sur lequel la Princesse de Prusse remontait le Rhin pour se rendre, par Mannheim, à Weimar. Le bateau relâchant dix minutes ici, à trente pas de l'auberge, j'ai été passer ces dix minutes à bord avec la Princesse. Elle ne s'y attendait pas, et m'a témoigné la plus aimable satisfaction de cette petite attention.

La soirée étant chaude et belle, nous avons été nous promener en calèche autour de la ville, dont les environs sont jolis, et voir la statue de Gutenberg, par Thorwaldsen, qui est d'un beau style. En rentrant, nous avons appris qu'un courrier des Rothschild, arrivant de Paris, avait apporté la nouvelle d'une petite émeute à Paris, et d'un coup de pistolet tiré sur le duc d'Aumale, mais qui ne l'a pas atteint [39].

Metz, 18 septembre 1841.—Je suis arrivée hier soir ici, accompagnée d'une pluie diluvienne, qui rend les voyages fort peu agréables. J'ai trouvé à l'auberge le général d'Outremont, qui a longtemps commandé à Tours. Il est en inspection à Metz, et a demandé à me voir; il m'a parlé des troubles de Clermont comme plus sérieux encore que ceux de Toulouse; en effet, le journal qu'on vient de me prêter en parle très gravement.

Paris, 20 septembre 1841.—Me voici donc rentrée dans la grande Babylone. Barante, le bon et excellent Barante, guettait mon arrivée; il a passé la soirée ici, et voici ce qu'il m'a appris: les troubles de Clermont ont eu, ont peut-être encore le caractère le plus grave; c'est une véritable Jacquerie, et les manifestations sont plus inquiétantes que tout ce qui s'est vu en France, depuis 1830 [40]. Barante, après trois ans et demi d'absence, est frappé et effrayé des dégradations en tous genres, et surtout dans la morale politique, qui se manifestent ici. Il disait spirituellement qu'il n'avait point encore vu, ici, un homme en estimant un autre. Il va aller passer six semaines chez lui, en Auvergne, puis restera l'hiver ici, et ne retournera qu'au printemps à Saint-Pétersbourg. Sainte-Aulaire est parti, il y a quarante huit heures, pour son nouveau poste à Londres. Sa femme ne le rejoindra qu'au mois de février, et Mme de Flahaut n'ira à Vienne qu'après avoir marié sa fille Émilie, pour laquelle il ne se présente pas encore d'épouseur.

Voilà Bertin l'aîné mort, et Bertin de Veaux avec une nouvelle attaque!

Paris, 21 septembre 1841.—Mme de Lieven m'a relancée hier de très bonne heure. Elle venait pour questionner, et ne m'a rien raconté. Elle pourra répéter à l'Europe ce que je lui ai dit du coin que je connais! J'ai pris le parti de dire du bien de tout le monde, ce qui l'a impatientée! J'ai fini par lui dire que, partout, on croyait et disait que c'était elle qui faisait et défaisait les ambassadeurs, ce qui l'a embarrassée! Du reste, ce que je disais là était vrai; on le croit partout, et je crois qu'on a raison de le croire. Elle m'a invitée à dîner jeudi à Beauséjour.

Humboldt est venu à son tour. Je lui ai conté la Silésie. Enfin, M. de Salvandy est arrivé, ravi d'être ambassadeur à Madrid, et se réservant de revenir pour la session de la Chambre des Députés, et d'y garder sa vice-présidence. Mon fils Valençay est venu dîner avec moi, et m'a appris la mort du vieux Hottinger, qui me fait de la peine; c'était un homme très honorable, attaché à feu M. de Talleyrand, et ami de Labouchère. Il y a là bien des souvenirs d'un passé qui s'efface extérieurement avec une effrayante rapidité.

Il y a une petite émotion permanente dans les quartiers éloignés de Paris. On n'en comprend pas même le but; mais il me semble que ce soit comme l'état normal de Paris. Revenir aux grands éclats de 1831! C'est se rajeunir sans se fortifier, quand il faudrait se vieillir pour se grandir. Heureusement que les troupes sont excellentes partout; mais aussi, il en faut partout. On est fort décidé et même désireux à s'en servir vigoureusement; c'est très bien, mais qu'il est heureux de le pouvoir, et de n'avoir pas une guerre extérieure à côté des plaies du dedans!

Mes lettres d'Auvergne ne sont pas satisfaisantes [41]. Décidément, Pauline passera son hiver dans le midi, à Rome si je ne vais pas à Nice. Elle désire si vivement me revoir, que je me décide pour Nice, où j'irai au mois de décembre pour en revenir au mois de mars. J'espère que ce sera bon aussi pour ma nièce Fanny. Pour moi, personnellement, c'est un grand sacrifice; j'aurais besoin d'un long repos, et de me caser pour longtemps à Rochecotte; mais Pauline est réellement malade, elle me désire beaucoup, et me l'exprime si tendrement; son mari se joint à elle avec tant d'insistance, qu'il n'y a pas à hésiter.

Paris, 22 septembre 1841.—J'ai été, hier soir, avec mon fils Valençay à Saint-Cloud, où j'ai pu, tout d'une fois, voir la Famille Royale réunie, même les Majestés belges. Tous partent pour Compiègne. La Reine avait des nouvelles du prince de Joinville, de Terre-Neuve. Il se dirigeait vers Halifax.

Paris, 23 septembre 1841.—J'ai vu hier l'abbé Dupanloup, qui m'a dit avoir en sa possession une correspondance de M. de Talleyrand avec le cardinal Fesch, du plus grand intérêt, et aussi celle de M. de Talleyrand avec le Chapitre d'Autun, aux époques les plus délicates et les plus difficiles; il est d'autant plus heureux de ces découvertes, qu'elles confirment son système sur M. de Talleyrand, et font, en général, beaucoup d'honneur à celui-ci.

J'ai été dîner hier à Beauséjour, chez Mme de Lieven, et j'y ai mené Barante, qui était prié. Les autres convives étaient le duc de Noailles, M. Guizot et M. Bulwer. La conversation a été assez animée et variée, et celle de Barante de beaucoup la plus naturelle et la plus agréable. Quant à des nouvelles, on n'en disait pas.

Paris, 26 septembre 1841.—J'ai été hier, à Champlâtreux avec le baron de Humboldt. Le temps nous a été fort contraire, et a gâté cette course. Je connaissais Champlâtreux d'ancienne date. Les années ne lui ont pas nui, au contraire, car M. Molé l'a noblement arrangé, c'est-à-dire, que ce qui est arrangé est bien, mais il faudrait continuer, et surtout enlever aux grands appartements les tout petits carreaux des croisées, qui nuisent à l'effet général. A tout prendre, c'est une noble demeure, point du tout féodale, mais grave, parlementaire, telle qu'elle convient au descendant de Mathieu Molé, dont, avec raison, le souvenir est partout. Ce qui est très bien, c'est que le portrait de la grand'mère, fille de Samuel Bernard, est dans le grand appartement. C'est avec sa dot que le grand-père de M. Molé a bâti le château actuel. Le parc est beau et largement dessiné. M. et Mme Molé sont de fort gracieux et aimables maîtres de maison.

C'est de Paris à Saint-Denis que les fortifications sont le plus avancées. Cela est, pour le moment, tout simplement affreux, et représente le chaos!

L'événement d'hier (car, dans ce pays, chaque jour a le sien) a été l'acquittement vraiment scandaleux du National [42]. Il faut convenir que nous avons ici de bien mauvais visages.

Paris, 1er octobre 1841.—J'ai vu hier, chez moi, M. Guizot, auquel je voulais parler en faveur de Charles de Talleyrand, qui, j'espère, ira bientôt rejoindre M. de Sainte-Aulaire à Londres. M. Guizot m'a appris que c'était décidément lord Cowley qui serait ambassadeur à Paris. C'était le choix désiré ici. Sir Robert Peel a refusé à lord Wilton et au duc de Beaufort des charges de Cour, disant qu'il fallait, auprès d'une jeune Reine, des personnes plus sérieuses, et d'une moralité moins douteuse. Le duc de Beaufort a refusé l'ambassade de Saint-Pétersbourg, et le marquis de Londonderry celle de Vienne. Tous deux voulaient Paris; ils ont beaucoup d'humeur de ne pas l'obtenir, et forment déjà un petit centre d'opposition.

M. Guizot explique comme ceci les deux nominations, assez singulières, de M. de Flahaut, comme ambassadeur à Vienne, et de M. de Salvandy à Madrid. C'est qu'il a trouvé de bonne politique d'enlever l'un à M. Thiers et l'autre à M. Molé. C'est une admirable explication, et très utile aux intérêts du pays!

Courtalin, 3 octobre 1841.—Je suis arrivée hier soir ici, après avoir dîné et couché à Jeurs, chez Mme Mollien. Me voici au milieu de toute la famille Montmorency, dont une grande partie se trouve ici en ce moment.

Rochecotte, 7 octobre 1841.—Me voici enfin rentrée dans mon petit Palazzo où je suis arrivée hier dans la matinée, enchantée de m'y retrouver, et de voir tous les arrangements et embellissements qui y ont été faits pendant mon absence.

Rochecotte, 12 octobre 1841.—J'ai employé tous les derniers jours à l'arrangement de ma nouvelle bibliothèque et au placement des livres. Cela m'a un peu fatiguée, mais fort amusée. Mon fils et ma belle-fille Dino sont arrivés, ainsi que ma nièce Fanny et sa gouvernante qui ont passé quelques jours à Paris, après mon départ.

J'ai eu hier la visite de la Supérieure des Filles de la Croix, de Chinon, cette sainte fille qui, au printemps dernier, venait d'être administrée quand je fus la voir; cette bonne sœur prétend que c'est depuis ma visite qu'elle a commencé à aller mieux. Elle m'a apporté des chapelets, et a désiré prier dans ma chapelle; elle a enlevé ma lithographie d'une chambre où elle l'a trouvée, et n'a pas eu beaucoup de peine à me décider à fonder une place d'orpheline dans l'établissement qu'elle dirige. J'ai donc acquis le droit d'envoyer une orpheline du village de Saint-Patrice, dont Rochecotte fait partie, recevoir une éducation chrétienne chez ces excellentes dames, et je vais procéder aujourd'hui au choix.

Rochecotte, 14 octobre 1841.—On est fort occupé à Paris de la nouvelle face des affaires d'Espagne. La guerre civile y est vraiment rallumée; tout cela fait horreur, et tournera, en définitive, au massacre de l'innocente Isabelle [43]. La Reine Christine n'a aucune envie de quitter Paris, où elle s'amuse. Elle a la terreur de rentrer en Espagne, dont elle parle avec dégoût et mépris. Elle passe, auprès de tous ceux qui la connaissent, pour spirituelle, aimable et au besoin courageuse; mais naturellement paresseuse, aimant son plaisir, s'y livrant tant qu'elle peut, et au désespoir de jouer, forcément, un rôle politique; aimant beaucoup les enfants qu'elle a de Munoz, et se souciant très peu de ses filles Royales.

Rochecotte, 24 octobre 1841.—J'ai eu hier, quelques lettres à nouvelles. Voici ce que dit Mme de Lieven: «L'Angleterre est dans un trouble visible des nouvelles d'Amérique, et les spéculateurs de tous les pays sont fort alarmés; il est bien difficile que la guerre ne sorte pas de toute cette complication de Grogau [44], ajoutée à celle de Mac Leod. Quant à l'Espagne, on voit tout dans les journaux. Les tentatives d'insurrection échouent partout; Espartero fait son devoir en punissant, mais quelle pitié de voir tomber ce qu'il y a de plus élevé et de plus brillant en Espagne! La mort de ce Diego Leon, l'idole de l'armée et de Madrid, fait verser des torrents de larmes à la Reine Christine. Je ne sais comment elle se tirera des publications d'Olozaga: elle les désavoue, mais personne ne croit à ses désaveux. On a demandé le renvoi de France de Christine. Naturellement, le gouvernement refuse et continuera son hospitalité à la nièce de la Reine des Français. Je ne crois pas que Salvandy parte tout de suite pour son poste de Madrid. Sainte-Aulaire plaît à Aberdeen; Flahaut part seul ces jours-ci pour Vienne.»

La duchesse d'Albufera me mande que Mme la duchesse de Nemours est grosse, à la grande joie de la Reine, et qu'à Compiègne, ce ménage, si longtemps troublé, avait l'air en bon accord.

Rochecotte, 25 octobre 1841.—J'ai eu hier une lettre de M. de Salvandy dont voici l'extrait: «Il n'est pas impossible que, dans une douzaine de jours je reçoive l'ordre du départ. Vous avez vu, Madame la Duchesse, ce qui s'est passé à Madrid, cette insurrection, ses premières apparences, son brusque dénouement. Nous avons eu ici toutes les illusions imaginables; nous les avons affichées, criées, mises dans nos actes publics et particuliers, dans nos rapports avec le gouvernement espagnol, avec son Ministre, avec tout le monde. Le Ministre a demandé le renvoi de la Reine Christine, qu'on lui a justement et durement refusé, mais si durement qu'on ne sait ce que feront et diront ceux de Madrid. Jusque-là, les relations sont à peu près interrompues. On ne peut rien savoir avant une dizaine de jours. Maintenant, nous sommes fort déconcertés de toutes nos sottises; nous cherchons à sortir de là tout doucement; au premier bon vent on pressera mon départ. Dans cette position sans dignité, je me trouve, seul, en situation tolérable, parce que je n'ai partagé aucune de ces folies. Je les ai notoirement contredites; l'Espagne m'en sait gré. Elle me demande de partir; j'indique deux ou trois points, sur lesquels je désire avoir satisfaction. Ils me seront accordés; par là, nous aurons un peu meilleur air, mais je suis confondu de cette manière de conduire les affaires de ce monde.»

M. de Salvandy m'annonce sa visite ici, en se rendant en Espagne.

Rochecotte, 6 novembre 1841.—On me mande que l'ambassadeur de Russie à Paris vient de recevoir un courrier de son souverain, avec l'ordre de partir dans huit jours pour Saint-Pétersbourg. On se perd en conjectures...

Rochecotte, 11 novembre 1841.—La duchesse d'Albuféra me mande que la véritable raison du voyage d'hiver que l'Empereur Nicolas fait faire à son Ambassadeur, le comte Pahlen, est pour éviter qu'il ne fasse le compliment du Jour de l'An au Roi, comme doyen du Corps diplomatique. On dit même que, pour avoir le moins ancien des Ambassadeurs à Paris, il va remplacer Pahlen par M. de Bouténieff, mais ce n'est qu'un on dit.

Rochecotte, 16 novembre 1841.—Hier, au moment de nous mettre à table, j'ai vu arriver M. de Salvandy; je pensais qu'il allait à Madrid. Point du tout. Ennuyé d'être sans cesse questionné, à Paris, sur les motifs de ses délais, sur l'époque de son départ, il a résolu de faire une tournée de châteaux, pour ne pas avoir à répondre aux curieux! Il venait de Pontchartrain, et doit, d'ici, aller chez Mme de Maillé, et chez d'autres de ses amis. Il dit que la session des Chambres sera orageuse à Paris, et que les embarras viendront des concurrences ministérielles de MM. Dufaure et Passy.

Rochecotte, 18 novembre 1841.—M. de Salvandy est parti hier, après le déjeuner; il avait reçu, la veille, d'atroces nouvelles d'Espagne, où les massacres anarchiques continuaient, et où il paraît que la présence d'un Ambassadeur de France est enfin désirée par Espartero. M. de Salvandy suppose donc qu'il traversera bientôt les Pyrénées. Avant de partir, il nous a conté une anecdote assez drôle. Il a rencontré, il y a quelques jours, M. et Mme Demidoff, chez la duchesse Decazes; il n'y avait que trois ou quatre personnes dans le salon, la conversation y était presque générale: on y parle de l'histoire qui circule à Paris en ce moment, que Mlle Rachel se serait vendue à M. Véron pour 200000 francs. Sur cela, M. Demidoff, avec un air et une façon inimitables, s'est écrié: «Voyez la puissance de l'argent!» Les personnes qui étaient là, après un coup d'œil involontaire à Mme Demidoff, se sont tues. Une visite, annoncée peu après, a fort heureusement rompu ce silence.

J'ai eu, hier, une lettre de Mme de Lieven. Elle dit que la Reine d'Angleterre a été désappointée de ne pas accoucher de deux jumeaux; elle comptait que le prince de Galles serait accompagné d'un duc d'York [45]. L'Angleterre a fait passer une note pour demander l'explication de la concentration des troupes françaises vers les Pyrénées, et pour annoncer qu'elle ne souffrirait pas que nous portassions la guerre en Espagne. Elle a arrêté des velléités très vives d'y soutenir, par du canon, les amis de la Reine Christine. Cette Reine est au désespoir qu'on veuille se servir d'elle comme prétexte; elle dit, en parlant d'elle-même, que ses chances sont finies, qu'il ne faut pas s'en occuper; elle ne veut pas rentrer en Espagne, disant qu'elle ne manquerait pas d'y trouver le sort de Marie-Antoinette.

Nous avons lu, hier au soir, dans le salon, un éloge de Mme de Rumford, fait par M. Guizot, et qu'il m'a envoyé; je le trouve un peu âpre, avec des phrases très longues; bref, il manque de grâce, mais non pas d'esprit.

Rochecotte, 27 novembre 1841.—J'ai eu des lettres de mon gendre, de Carrare, du 17. Ils devaient être dès le lendemain à Florence, mais ils ont éprouvé une tempête de dix-huit heures dans le golfe de la Spezzia, des dangers, des avaries; enfin, ils se trouvaient heureux d'être à terre, dans un voiturin, car il n'y avait pas eu moyen de débarquer leur voiture. Les détails qu'il me donne sont cruels. Ma pauvre Pauline était fatiguée, épuisée, anéantie. Elle avait eu le pressentiment que sa traversée tournerait mal, car elle me mandait, de Gênes, qu'elle prenait cette route avec une extrême répugnance.

Rochecotte, 28 novembre 1841.—J'ai eu une lettre de Pauline, de Lucques, qui ajoute des détails graves à ceux que son mari m'avait donnés. Ils ont failli sombrer, et ils ont gagné, de leur personne, un rocher de la côte dans une nacelle. Mon gendre a manqué être englouti; enfin, c'est un vrai sinistre! Il me tarde bien de savoir ma chère Pauline se reposant enfin pendant quelques semaines à Florence. Pendant les terribles heures qu'ils ont passées en mer, deux navires ont péri, corps et biens, devant Livourne.

Rochecotte, 2 décembre 1841.—J'ai terminé, hier, mes visites d'adieux, par un temps qui a donné vraiment quelque mérite à ma politesse. A la fin du dîner, nous avons vu arriver M. de Salvandy, allant cette fois-ci pour de bon à Madrid. Il repart ce matin.

J'ai eu hier des lettres du 22, de Florence, de Pauline; elle y vivait d'emprunt, n'ayant encore retrouvé ni malles, ni voiture; elle y est arrivée en vraie héroïne de roman, avec sa cassette à bijoux sous le bras, et pas une chemise!

Rochecotte, 3 décembre 1841.—Hier matin un coup de tonnerre, un large éclair, suivi d'une trombe d'eau qui a éclaté sur Rochecotte, nous a tous fait précipiter hors de nos chambres. Il y a eu deux pouces d'eau dans la salle à manger et quatre dans la cuisine. Mme de Podenas est arrivée peu après avec son fils, de chez sa mère, la duchesse des Cars, qui habite un château de l'autre côté de Tours. J'ai beaucoup connu jadis Mme de Podenas, je la retrouve toujours avec plaisir; j'avais même l'intention, la croyant en Italie, d'aller de Nice à Gênes la voir, car elle est établie depuis quelques années dans une villa près de cette ville, qu'elle a achetée, qui s'appelle Il Paradiso, bâtie par Michel-Ange. Elle est fort changée, mais toujours spirituelle et aimable. Elle est repartie courageusement dans la soirée. M. de Salvandy était reparti hier matin pour Madrid; Alava, qui était ici, pour Tours; Vestier, pour Chinon; mon fils, pour Valençay; nous sommes seules, Fanny et moi, jusqu'à notre prochain départ pour Nice.

Rochecotte, 5 décembre 1841.—J'ai été livrée hier, uniquement, aux préparatifs qui précèdent un départ; ma nièce est toujours souffrante, moi pas trop bien, et le temps affreux.

J'ai reçu, hier, une lettre fort aimable et obligeante de M. le duc d'Orléans. Il m'écrit pour me dire adieu avant mon départ, et me témoigner la part qu'il a prise aux dangers courus en mer par les Castellane, dont il avait entendu parler par la duchesse d'Albuféra. Il se montre fort inquiet de l'état général des esprits et très peu satisfait de la direction supérieure.

Saint-Aignan, 7 décembre 1841.—J'ai quitté hier matin mon bon petit Rochecotte, pour reprendre cette sotte vie des grandes routes, rendue plus pénible encore par la très hideuse saison. Nous avons déjeuné à Tours avec le Préfet, Alava et Vestier. En passant devant Chenonceaux, j'y ai fait une visite d'une demi-heure, que je devais depuis des années, à Mme de Villeneuve. Une pluie furieuse nous a ensuite conduites ici. La route, en quittant le département d'Indre-et-Loire, pour entrer dans celui de Loir-et-Cher, cesse d'être bonne; d'ailleurs, la pluie et les débordements du Cher l'ont gâtée et on passait dans une espèce de lac; je ne puis point cacher que j'ai poussé quelques cris perçants. Nous avons été très bien reçues par M. de Chalais, son frère, le baron et la baronne de Montmorency. Ce sont tous les habitants du château, avec l'architecte qui y travaille. On y fait d'assez grands travaux, solides et même riches comme construction, mais, malheureusement, d'un style qui ne me paraît pas assez analogue à celui des constructions primitives. C'est, par exemple, une grosse tour saxonne à côté des tourelles pointues de Louis XI. Ce château est très froid; les calorifères, les doubles croisées, les tapis, les portières, les draperies de Rochecotte, me gâtent toute autre demeure; je gèle partout ailleurs.

Hier, à Chenonceaux, j'ai vu un très joli portrait de la Reine Louise de Vaudémont, et un grand vitrail de couleur (peinture moderne) que le Roi venait d'envoyer aux Villeneuve. Le duc de Montpensier qui, cet été, d'Amboise, avait visité Chenonceaux, leur a valu cette attention, qui prouve que le jeune Prince n'est pas, comme moi, entré dans la chambre à coucher de Mme de Villeneuve, où le portrait de Mgr le duc de Bordeaux, donné par Berryer, est suspendu à côté de son lit et de façon à frapper soir et matin les regards de la châtelaine.

Valençay, 8 décembre 1841.—Je suis arrivée ici hier soir. Je vais entendre la messe chez les Sœurs, près du tombeau de notre cher M. de Talleyrand. Demain matin nous nous remettons en route, pour aller dîner et coucher chez Mme d'Arenberg, à Menetou-Salon.

Menetou-Salon, 10 décembre 1841.—Le prince et la princesse d'Arenberg ont mis tant de bonne grâce à nous garder un jour de plus, le temps était si exécrable, Fanny et mon fils Valençay, qui est venu nous rejoindre hier, ont été si fort de l'avis de ce délai, que je me suis décidée à rester encore ici toute la journée d'aujourd'hui. Hier, il n'y a pas eu moyen de sortir de la maison; c'est à peine si nous avons eu le courage de parcourir le château, que M. d'Arenberg a tiré de ses ruines pour en faire une vaste et noble demeure. Elle a un caractère de château de chasse que j'aime; c'est grave, simple, commode, et situé au milieu de fort beaux bois. Je préfère beaucoup Menetou à leur château de Franche-Comté, Arlay. Les trois enfants de ma cousine sont bien élevés, gais et gentils; tout l'intérieur est fort heureux, fort uni, raisonnable, bien et largement établi.

A l'extrémité de la maison, ce n'est qu'ébauche encore, mais avec de beaux bois, de l'espace et de la fortune, tout s'arrange assez facilement, et ces trois conditions sont toutes à la disposition des d'Arenberg. Je ne blâme qu'une seule chose à Menetou, c'est l'horrible barbouillage de rouge, blanc et orange dont on a enduit les murs extérieurs. M. d'Arenberg dit que c'est flamand, cela me semble hideux. Le chenil est un véritable petit bijou; en tout, la vénerie domine, et tout s'y fait au son des fanfares et au bruit des chiens. Les enfants savent par cœur toutes les chansons de chasse, et distinguent à l'instant la vue du débouché et le sanglier du marcassin; c'en est curieux.

Lyon, 14 décembre 1841.—Avant-hier, dimanche, après la messe, nous sommes parties, escortées par mon fils Valençay et par M. d'Arenberg, pour Bourges, où j'ai visité la maison, assez curieuse, de Cujas, et celle, bien intéressante, de Jacques Cœur; puis l'École normale, autrefois la maison du frère de Jacques Cœur; de là, l'ancien palais de Charles VII devenu maintenant un couvent de Sœurs bleues; et enfin la Cathédrale. On y lisait l'oraison funèbre de M. de Villèle, dernier Archevêque de Bourges. Don Carlos [46], sa femme et ses enfants assistaient avec raison à cet hommage rendu au Prélat qui, par ses aumônes et ses respects, adoucissait leur triste captivité. Don Carlos est moins laid, surtout moins chétif que je ne pensais; sa femme était tellement cachée par son chapeau que je n'ai pu la distinguer. Ce chapeau et ce châle étaient ceux d'une pauvresse; cela fait pitié. Je suis passée devant la petite et triste maison qui leur est assignée, et qui est entourée de corps de garde et de gens de la police.

Pour changer de chevaux, à Bourges, il faut des formalités infinies, des autorisations du Préfet, des visas, enfin, c'est insupportable. Après avoir passé par toutes ces vexations et avoir déjeuné, nous nous sommes séparées de M. de Valençay et de M. d'Arenberg. Nous espérions gagner Moulins le même jour, mais le temps était devenu si effroyable, que nous avons pris gîte dans un horrible cabaret où il fumait à aveugler. Au petit point du jour, nous nous sommes remises en route hier, et sommes arrivées ici aujourd'hui à midi. Lyon m'a frappée comme par le passé (c'est la cinquième fois que j'y viens) par sa position originale et pittoresque, mais j'y ai trouvé un changement fâcheux, depuis quinze ans que j'y étais venue pour la dernière fois: c'est que l'énorme quantité des machines à vapeur qui s'y sont accumulées et l'usage du charbon de terre ont noirci tous les édifices; le brouillard de la saison est teint en noir, précisément comme à Londres, de sorte qu'à la couleur générale et à l'odeur j'ai eu peine à comprendre que je n'étais pas en Angleterre. Lyon a beaucoup perdu par là, et même la jolie place Bellecour me semble, depuis qu'elle est d'un brun gris, ne plus justifier sa réputation.

Aix-en-Provence, 17 décembre 1841.—Je n'ai heureusement aucun accident à conter, et, malheureusement, aucune belle description à faire. Le ciel même de la Provence est fort peu beau en ce moment; son sol, toujours aride et dépouillé; les oliviers sont de vilains petits arbres, et la région des orangers ne commence pas encore ici. La première fois que je visitai le Midi, j'eus beaucoup de déceptions sous le rapport du paysage, et chaque fois que j'y reviens, je me confirme dans la conviction, qu'excepté la vue sur la Méditerranée, quand on y est parvenu, et la couleur du ciel quand, par exception, il n'est pas voilé comme maintenant, il ne faut rien demander de beau à ce pays-ci. Nous avons visité Avignon assez en détail: c'était une ancienne connaissance pour moi, mais Fanny en était curieuse, et nous y avons déjeuné ce matin. Nous avons exploré l'ancien château des Papes, qui actuellement est une caserne, et l'église de la Miséricorde.

Nice, 20 décembre 1841.—Me voici donc au terme de ce voyage, qui a duré quinze mortels jours! Nous avons quitté Aix avant-hier, après que ma nièce eut satisfait à ses curiosités archéologiques; nous sommes parties avec un soleil qui aurait été réjouissant, sans l'accompagnement du mistral. Arrivées à neuf heures du soir à Brignoles, mais effrayées de l'horrible saleté de l'auberge, nous nous sommes décidées à passer outre. Une fois engagées dans les montagnes de l'Esterel, qu'il faut quatre heures pour monter et trois pour redescendre, le froid est devenu cruel. A l'aube du jour, les cimes des montagnes nous sont apparues couvertes de neige. Au point culminant de la montagne, où se trouve le relais de poste, vingt montagnards à allures assez sauvages, ayant tous des fusils à la main, se disposaient à partir pour chasser les sangliers et les loups qui habitent ces rudes contrées. Cette halte de chasseurs montagnards, auxquels s'étaient joints des gendarmes et des douaniers, tirant déjà à l'essai des coups de fusil dont les échos des rochers répétaient le son, faisait un tableau qui aurait été curieux à dessiner, mais personne de nous ne pensait au pittoresque, tant notre nuit nous avait semblé glaciale. Arrivées dans la vallée, la température a brusquement changé; le soleil était chaud, la mer bleue, les oliviers grands et couverts de fruits, les orangers chargés de leurs pommes dorées, les haies de rosiers en fleurs. La ville de Cannes, dominée par son vieux château, se détachait à ravir, comme fond de paysage, sur les âpres montagnes que nous quittions; l'île Sainte-Marguerite avec tous ses souvenirs, nageant paisiblement sur cette mer d'azur, complétait fort bien le paysage, dont nous avions besoin pour nous dégeler et nous remettre en goût du Midi, contre lequel nous étions fort en train de médire. Avant d'entrer à Cannes, nous avons vu à droite la villa Taylor et à gauche la villa Brougham, qui ont l'air de maisons de campagne d'agents de change retirés. Celle de lord Brougham est séparée de la route par une grande grille en fer, dont chaque pointe est surmontée d'une grande fleur de lis dorée.

De Cannes, il ne nous restait plus que neuf lieues à faire pour arriver à Nice; il était neuf heures du matin, nous pensions donc pouvoir dîner hier ici, mais voici nos malheurs! Arrivées à Antibes, dernier relais avant Nice, à midi, point de chevaux, et déclaration formelle de ne pouvoir en obtenir avant quatre heures, moment auquel on ne conduit plus à Nice, à cause de la rupture du pont du Var, qu'on ne passe plus, une fois la nuit venue. Nous voilà donc obligées de rester toute la journée à Antibes, et d'y coucher; mais coucher où? Rien ne peut donner l'idée des auberges de cette ville où jamais les voyageurs ne s'arrêtent: ce sont des cabarets de muletiers, du plus dégoûtant aspect. On nous a servi un repas qui nous a si bien révoltées que nous nous en sommes tenues au pain sec, et au lieu de coucher dans des lits, qui cependant, après la nuit précédente, auraient été très à propos, nous avons repris position dans nos voitures. Enfermées dans ces boîtes, et remisées dans une écurie à moitié grange, nous avons attendu le jour, qui a paru fort tard. Les chats ont miaulé autour de nous [47], puis un gros orage a éclaté comme si nous étions au cœur de l'été: le tonnerre, les éclairs, le déluge, tout menaçait notre chétif abri. Enfin, à sept heures du matin, nous avons été délivrées de notre prison, et nous nous sommes dirigées vers Saint-Laurent du Var. Là, il a fallu quitter nos voitures et nous embarquer dans une petite nacelle, qui, après nous avoir bien ballottées, nous a fait arriver aux douanes sardes, où deux carabiniers nous ont permis de nous chauffer à leur bivouac; nos voitures sont remontées à trois quarts de lieue plus haut, où elles ont passé la rivière à un gué presque impraticable, et à grand péril. Pendant ce temps, nous trempions un peu de pain sec dans du vin du pays, fort aigre, et nous recevions, sous des parapluies, des coups de vent et de pluie. Enfin, nous sommes cependant arrivées à une heure à Nice, par une pluie battante, longeant une mer furieuse; la bourrasque dure encore et soulève avec un bruit affreux les vagues, jusqu'à leur faire presque toucher le sommet de la terrasse sur laquelle est bâtie la maison dont j'occupe, avec Fanny, le second étage. Nos fenêtres plongent sur la mer, rien en face, rien à droite, rien à gauche que la mer. Par le soleil, la réverbération sera affreuse; par la pluie, c'est une grande nappe grise qui se confond avec le ciel et forme le plus triste rideau possible. Le bruissement des vagues est aussi des plus lugubres. Notre salon est immense et malgré une cheminée, très froid; ma chambre pourrait être chaude, car elle est très petite, mais la cheminée fume; le tout est sale, comme le sont toutes les anciennes maisons de Nice; je ne puis dire l'impression générale de tristesse et de désolation que nous éprouvons. Le bon côté, et qui console de tout le reste, c'est d'avoir revu Pauline, ni mieux, ni moins bien que lorsque je l'ai quittée il y a sept mois, souffrant toujours de la gorge, maigre et échauffée de teint, mais enfin sans aucune aggravation. Les Castellane demeurent à un bout du quartier, qu'ici on nomme la Terrasse, et moi à l'autre.

Nice, 22 décembre 1841.—J'ai été, hier, entre le déjeuner et le dîner, chez la Grande-Duchesse Stéphanie, qui passe l'hiver ici avec sa fille. Elle m'a fait monter en voiture avec elle, pour nous promener sur la jetée, par un ciel qui m'a rappelé le Chain-Pier de Brighton. La Grande-Duchesse est très bien logée, assez loin de la mer, au milieu d'un charmant jardin, d'où il y a une belle vue sur la montagne. La maison est bien meublée, gaie et propre; tout le contraire de la mienne et guère plus cher. La Grande-Duchesse est infiniment mieux depuis qu'elle a pris les eaux de Wildbad; mais son mouvement, son agitation, les soubresauts de sa conversation, que la maladie avait amortis, ont repris avec un redoublement vraiment inquiétant.

Je n'ai rien reçu de Paris hier; une nouvelle crue a emporté les barques et a rendu le gué impraticable, de sorte que le Var ne pouvait plus se passer, deux heures après le moment où nous l'avons traversé.

Nice, 24 décembre 1841.—J'ai fait, hier, une grande quantité de connaissances chez la Grande-Duchesse; peu valent la peine d'être nommées, sauf les de Maistre. Elle met sur ses cartes: la comtesse Azelia de Maistre, née de Sieyès. Ces deux noms vont singulièrement ensemble. Du reste, elle paraît fort bonne personne, et lui, me semble avoir tout l'esprit et l'espèce d'esprit qu'impose son nom.

Nice, 25 décembre 1841.—Hier, après le déjeuner, j'ai mené ma nièce et les Castellane à Saint-Charles, par le plus beau temps du monde; un soleil trop beau, car on était en nage pour faire deux pas; le ciel était magnifique, la vue belle et le parfum des roses, des violettes et des fleurs d'oranger enivrant; en redescendant en ville, j'ai mis quelques cartes et suis rentrée me reposer, car l'action de ce soleil ardent et l'air vif de la mer éprouvent prodigieusement.

Il y a ici un singulier usage: la veille, et le jour de Noël, et toute la nuit intermédiaire, on tire toutes les demi-heures des pétards; des bandes de mariniers et de gens du pays traversent les rues en chantant et en criant, à faire horreur, tant c'est bruyant. Depuis vingt-quatre heures, ce sabbat ne cesse pas un instant, et a troublé, je pense, tous les sommeils.

Nice, 27 décembre 1841.—Je me souviens du temps où on allait à Mannheim faire sa cour à la Grande-Duchesse Stéphanie, le jour de la Saint-Étienne. Eh bien, hier, on a fêté ici ce même jour. A dix heures, elle a été entendre la messe au collège des Jésuites; le Père Recteur, qui est poli et aimable, avait invité une douzaine de personnes de la société particulière de la Grande-Duchesse; ma fille et moi en étions. La messe en musique a été très bien exécutée, puis, à la suite de la Grande-Duchesse, on a visité, par exception, tout l'établissement, et les dames ont tout vu, même les cellules des Pères. Dans chaque classe, un des élèves a fait un petit discours simple, convenable et à propos. Nous avons ensuite trouvé du café, du chocolat et des sorbets, avec beaucoup de gâteaux et de bonbons, servis dans le parloir du Recteur, qui là, a offert à la Grande-Duchesse un reliquaire, avec une relique de saint Étienne. Comme elle professe une grande admiration pour Silvio Pellico, il a ajouté un exemplaire, bien relié, des poésies de celui-ci, et une lettre autographe de Pellico. Le Père Recteur a été le soutien et le consolateur de la mère de Pellico, pendant que celui-ci était en prison, et il a beaucoup contribué depuis à sa vie chrétienne. On dit que Silvio Pellico vit maintenant dans une sainteté tout à fait rare. Ce petit hommage, de fort bon goût, a eu le plus grand succès. Avant de quitter le collège, on est entré dans le cabinet de physique, où on a fait plusieurs expériences d'électricité; on est parti enfin; à la sortie, tous les Pères et tous les élèves étaient en ligne, et le plus jeune des enfants a offert à la Grande-Duchesse un bouquet comme on n'en fait que dans ce pays-ci, où les fleurs abondent et où leurs couleurs et leurs parfums sont incomparables. Toute cette matinée a été arrangée à merveille; rien de pédant, rien de trop long; l'esprit et l'usage du monde, si particuliers aux Jésuites, s'y étaient sensiblement montrés; les élèves avaient un air de santé, de politesse avec de jolies façons.