Berlin, 6 juin 1843.—J'ai eu la visite de Humboldt, qui dit que, d'ici à deux ans, il y aura une représentation nationale siégeant à Berlin, d'abord consultative, et peu après délibérative.
Je suis frappée du mouvement de Berlin, depuis que les chemins de fer y aboutissent dans toutes les directions. La population s'est augmentée de cinquante mille âmes. Le développement de l'industrie et du luxe est sensible.
Voici une petite anecdote qui est curieuse. A la mort de Mgr le Duc d'Orléans, l'Impératrice de Russie et le Prince de Prusse qui se trouvaient à Pétersbourg, cherchèrent à décider l'Empereur de saisir cette occasion pour écrire directement au Roi Louis-Philippe. Il s'y refusa, mais il dit à l'Impératrice qu'il l'autorisait à écrire à la Duchesse d'Orléans. Les deux Princesses s'étant connues autrefois en Allemagne, et en étant au tutoiement, l'Impératrice écrivit en allemand, et employa le tutoiement; elle reçut une réponse en français, assez froide, et sans tutoiement. L'Impératrice en a été très blessée, et s'en est plainte, ici, à sa tante, la Princesse Guillaume de Prusse, sœur de la Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg. L'Impératrice prétend qu'il est très malhonnête de répondre dans une autre langue que celle dans laquelle on vous écrit, et que si la Duchesse d'Orléans croit ne devoir se servir que de la langue du pays de ses enfants, elle, l'Impératrice, en ferait autant, et, à l'occasion, ne lui écrirait qu'en russe.
J'ai vu M. Bresson, qui m'a dit que dernièrement, à un cercle, à Saint-Pétersbourg, l'Empereur s'était adressé au Chargé d'affaires de France, en lui demandant: «Quand donc M. de Barante revient-il?»
J'ai dîné chez les Wolff, avec le comte Alvensleben, Ministre des finances, M. d'Olfers, directeur du Musée, le Conseiller d'État Huden et M. Barry, qui, après Schœnlein, est le premier médecin de Berlin. Je suis allée ensuite chez lady Westmorland, que j'ai trouvée extrêmement vieillie et changée, mais toujours spirituelle et aimable. Elle m'a dit que lord Jersey était inconsolable du mariage de Sarah avec Nicolas Esterhazy, qui, cependant, est heureux jusqu'à présent. Le vieux lord Westmorland a fait le testament le plus dur possible pour son fils, et lady Georgiana Fane, bien loin, comme on l'avait dit, de se montrer bienveillante pour son frère, a exigé l'exécution prompte et tellement rigoureuse du testament, que les Westmorland seraient fort embarrassés, sans leur poste de Berlin. En quittant lady Westmorland, j'ai été chez la comtesse Pauline Neale, une de mes plus anciennes connaissances en ce monde; je l'ai trouvée seule, et nous sommes restées longtemps à causer de notre jeunesse.
Berlin, 9 juin 1843.—J'ai dîné, hier, chez la Princesse de Prusse. Vraiment, c'est une personne bien intéressante; la suite qu'elle met dans sa bonté pour moi et sa confiance toujours croissante m'attachent de plus en plus à sa personne et à sa destinée. Sa santé m'inquiète, et je crains qu'elle n'ait raison de la juger sérieusement compromise. Il y avait beaucoup de monde à son dîner. La Princesse Charles, sa sœur, mes deux neveux Biron, le Prince de Würtemberg, le plus jeune des frères de la Grande-Duchesse Hélène; ce dernier m'a dit que le Grand-Duc Michel allait arriver à Marienbad, et que de là il irait en Angleterre. Le Roi de Hanovre, tombé malade en route pour se rendre en Angleterre, n'a pu arriver à Londres pour le baptême. On le dit en très mauvais état, et frappé de l'idée, très probable du reste, qu'il va mourir, ce qui le préoccupe surtout parce qu'il lui a été prédit qu'il mourrait l'année où son fils se marierait.
Berlin, 11 juin 1843.—J'ai été hier à Charlottenbourg, visiter le mausolée du feu Roi, à côté de celui de la feue Reine. On a agrandi la chapelle, mais le tout a perdu de son effet, et je n'ai pas été satisfaite, quoique l'autel, en marbre noir et blanc, soit une des plus jolies choses que j'aie jamais vues. Tous les murs sont couverts de passages de la Bible que le Roi actuel a choisis lui-même, et qui sont écrits en lettres d'or sur des bandes bleu de ciel; c'est un peu mauresque. En tout, l'ensemble n'a rien de chrétien. Décidément, le protestantisme est sec dans son architecture, dans ses formes extérieures, dans l'ensemble de son culte, comme dans le fond de ses changeantes doctrines.
Berlin, 14 juin 1843.—Hier, après avoir dîné auprès du fauteuil de la comtesse de Reede, sa fille, Mme de Perponcher, m'a fait faire le tour des grands appartements du Château, pour me montrer le Rittersaal, que le Roi vient de faire restaurer. Quelques portraits curieux, et quelques meubles du temps du Grand-Électeur, donnent un certain intérêt à ces appartements, qui, à tout prendre, sont médiocres. Nous avons quitté la Comtesse pour aller à la Comédie Allemande, où on a très bien représenté Mademoiselle de Belle-Isle [96], car les traductions de la scène française encombrent tous les théâtres.
Il vient de paraître un roman historique, qui fait fureur ici, Der Mohr (le Nègre) [97] et s'étend sur le règne de Gustave III. L'auteur, qui a passé beaucoup d'années en Suède, a eu connaissance des archives du Royaume, et les pièces qu'il cite sont authentiques. On dit ici qu'il a vraiment existé un nègre à la Cour de la Reine Ulrique, et que la plupart des caractères et des faits de ce roman sont vrais. Je le lis avec intérêt. Ayant connu dans mon enfance le baron d'Arnfelt (c'est lui qui m'a appris à lire), je m'intéresse tout particulièrement à ce qui se rapporte à lui. M. de Talleyrand m'a aussi beaucoup parlé de Gustave III, qu'il a beaucoup vu, lors de son second voyage à Paris, lorsqu'il revenait de Rome. Le Roi de Suède s'était alors si bien mis dans l'esprit du Pape qu'il se croyait sûr de pouvoir obtenir facilement un chapeau de cardinal pour un de ses amis. Il proposa à M. de Talleyrand de le demander pour lui, mais celui-ci déclina une faveur que la réputation équivoque de Gustave III aurait entachée d'un mauvais vernis [98]. A la même époque, la Princesse de Carignan [99], grand'mère du Roi de Sardaigne actuel, fort éprise de M. de Talleyrand (alors abbé de Périgord et pas encore évêque d'Autun), se croyait, elle aussi, assez de crédit à Rome pour y obtenir les dispenses nécessaires pour que mon oncle, rendu à l'état laïque, pût l'épouser. Il m'a souvent raconté, comme une des particularités singulières de sa vie, avoir été ainsi, et à la même époque, l'objet de deux projets contradictoires, dépendant tous les deux, dans leur exécution, de la Cour de Rome. Il m'a dit aussi que Gustave III était fort spirituel et fort aimable.
Berlin, 15 juin 1843.—M. de Valençay est arrivé ici avant-hier. Nous avons dîné hier chez les Radziwill avec M. Bresson, qui m'a appris le mariage du Prince de Joinville: il épouse une Princesse du Brésil, qui est jolie, aimable, et qui a quatre millions de francs en dot.
Nous avons fini la soirée chez la Princesse de Prusse, qui était seule avec son mari. J'ai le regret de penser que cette aimable Princesse ne sera plus ici à mon retour, le 23; elle part pour Weimar le 20, et doit passer l'été près de sa mère. Je suis tourmentée de sa santé, de l'état de son moral qui est fort abattu.
Berlin, 16 juin 1843.—Hier, je suis allée avec la comtesse Neale, par le chemin de fer de Potsdam, dîner à Glienicke, chez la Princesse Charles de Prusse; le temps était assez froid, mais sec et clair. Le Prince Adalbert de Prusse, celui qui revient du Brésil, était de ce dîner. Il m'a parlé de la Princesse de Joinville, qu'il a vue à Rio-de-Janeiro, comme étant très jolie, très aimable; j'en suis charmée pour notre jeune Prince.
J'ai vu, le soir, Mme de Chreptowitz, née Nesselrode, qui vient de Saint-Pétersbourg et se rend à Naples, où son mari est nommé Chargé d'affaires. Elle dit qu'on lit M. de Custine avec fureur à Saint-Pétersbourg, et fureur est le mot, car ce livre excite, chez les Russes, une colère affreuse. Ils prétendent qu'il est rempli de faussetés. L'Empereur le lit avec attention, en parle avec dédain, et en est outré au fond. Qui est fort amusante à ce sujet, c'est Mme de Meyendorff, femme du Ministre de Russie à Berlin, qui dit tout haut que ce livre est aussi vrai qu'amusant et qu'elle espère qu'il corrigera les Russes de leur présomption.
M. de Liebermann, Ministre de Prusse à Pétersbourg, qui est aussi ici, se rendant à Carlsbad, me disait hier qu'il succombait moralement et physiquement à Pétersbourg, et qu'il serait mort, s'il n'avait pas obtenu un congé. Le fait est qu'il a très mauvais visage, à travers sa bouffissure, et qu'il me semble excédé de la Russie.
Le Roi de Danemark a annoncé sa visite au Roi de Prusse, dans l'île de Rügen.
Sagan, 17 juin 1843.—Je suis arrivée ici ce matin. J'y demeure dans une jolie maison, en face du château, où l'intendant général de mon père demeurait autrefois. J'y ai trouvé une estafette venue de Muskau, pour me demander de m'y rencontrer avec le Prince de Prusse; je retournerai donc à Berlin par Muskau, et j'y passerai un jour.
J'ai visité en voiture, avec M. de Wolff, une partie de mes nouvelles acquisitions, entre autres une forêt, où des cerfs et des chevreuils ont entouré ma voiture, ce qui m'a charmée.
Sagan, 19 juin 1843.—Hier, dimanche, j'ai été à la grand'messe dans la très jolie église de la ville, messe en musique, et qui n'a vraiment pas été trop mal exécutée. J'ai été ensuite au château, pour examiner des livres et différents objets de peu de valeur, du reste, que j'ai achetés avec le reste de l'alleu. Tout cela compose des rapports fort singuliers avec mon neveu, le prince de Hohenzollern, et un mélange de tien et de mien fort désagréable, que j'ai hâte de voir finir.
Ce matin, j'ai été à la petite église où ma sœur est enterrée; j'y ai fait dire une messe pour elle. J'ai expliqué, à un architecte, les restaurations que je désirais faire à cette église. En sortant de là, j'ai été visiter des écoles, des salles d'asile, des fabriques. J'ai ensuite donné à dîner aux officiers du parc d'artillerie en garnison ici, au Préfet et à différentes autres personnes de la ville.
Muskau, 20 juin 1843.—J'aurais beaucoup à conter de céans. Je vois tout d'abord que ce n'est pas un lieu comme un autre. Je suis partie de Sagan ce matin vers neuf heures, et arrivée ici à une heure. Le chemin n'est pas mauvais, mais, aux environs de Muskau, on tombe dans une mer de sable, qui ralentit le pas jusqu'à l'engourdissement. Aussi est-on doublement surpris de traverser ensuite le parc le plus frais, le plus vert, le plus fleuri, le plus soigné qu'on puisse imaginer. C'est l'Angleterre avec toutes ses recherches de soins et d'élégances à l'extérieur et au dedans du château. Une rampe très noble, bordée de beaux orangers, conduit à la cour du château, qui serait moderne sans des tours terminées par des clochers, qui lui donnent l'imposant dont manquent les habitations modernes. J'ai trouvé, au bas du perron, le prince Pückler, entouré de chasseurs, de laquais, d'Arabes, de nègres, de toute une troupe bariolée fort étrange. Il m'a tout de suite menée dans mon appartement, qui est d'une recherche extrême, un salon comblé de fleurs, une chambre à coucher toute drapée en mousseline blanche, un cabinet de toilette dans une tour; il n'y a pas jusqu'à mes gens qui ne disent n'avoir jamais été si bien logés. Le Prince de Prusse, retenu à Berlin par des affaires, n'arrivera que demain ici. La princesse Carolath, belle-fille du prince Pückler, est venue me faire les excuses de sa mère, la princesse Pückler, qui, un peu souffrante, n'était point encore habillée, mais qui est arrivée peu après; elle est extrêmement aimable, extrêmement grande dame, et cause de tout on ne saurait mieux.
Dans le nombre des habitants singuliers de ce château, il y a un petit nain [100], petit, petit, petit, tout au plus grand comme un enfant de quatre ans, proportionné parfaitement, vêtu en Polonais, âgé de dix-neuf ans, arrangé, bichonné, attifé. Il a l'air heureux, et me fait cependant la plus triste impression.
Muskau, 21 juin 1843.—La fin de la journée d'hier a été fort gâtée par un temps froid, aigre, venteux, qui tout à coup, après trois jours de chaleur, est venu attrister le paysage et glacer les pauvres corps humains. Après le dîner, j'ai vu le reste de la maison. Tout y est élégant, sans que les proportions intérieures soient très vastes; les fleurs, fort artistement employées à l'ornementation intérieure, donnent une grâce particulière à l'appartement. Le cabinet de travail de la Princesse ressemble, tout à la fois, à une serre et à une volière. Ce qui m'a le plus frappée, c'est un portrait du Prince fixé au bureau de la Princesse, autour duquel des branches de laurier se penchent avec art; elles appartiennent à deux lauriers en pots, placés des deux côtés du bureau; un petit vase de ne m'oubliez pas est posé entre ce portrait et l'écritoire. Ceci n'est qu'un des mille et un détails de cette union brisée, reprise, singulière, qui ne ressemble à rien, car, si on rencontre souvent, dans le monde, des gens séparés sans être divorcés, il est bien plus rare de rencontrer des gens divorcés qui ne sont pas séparés [101].
Malgré le froid désagréable et le vent aigre qui aurait exigé du feu, nous sommes montés en voiture découverte pour faire le tour du parc. Le prince Pückler m'a menée en phaéton, désirant être le cicerone de cette création extraordinaire. En Angleterre, ce serait bien; ici, c'est merveilleux. Il a créé non seulement un parc, mais encore un pays. Des plaines sablonneuses, des monticules blanchâtres et poudreux se sont changés en collines verdoyantes, en pelouses vertes et fraîches; des arbres superbes surgissent de toutes parts, des massifs de fleurs encadrent le château; une jolie rivière vivifie le tout; la ville de Muskau donne de l'intérêt au paysage, qui est varié, riche et plein de grâce. Eh bien! pendant tout le temps de cette promenade, qui a duré deux heures, le prince Pückler ne m'a parlé que de son intention de vendre cette belle création. Il voudrait que le Prince de Prusse en devînt l'acquéreur. Il prétend qu'ayant achevé son œuvre, il ne s'y intéresse plus; que, né peintre et ayant achevé son tableau, il veut en commencer un autre dans un meilleur climat; il tourne ses yeux, dit-il, vers le midi de l'Allemagne, vers la Forêt Noire et les confins de la Suisse. La Princesse est désolée de ce projet, elle ne s'en cache pas; je le conçois: elle vit ici depuis vingt-cinq ans et y a créé tout l'intérieur. De plus, elle a découvert, ici même, une source minérale qui lui a donné l'idée d'un établissement complet de bains, ce qu'elle a fait exécuter, et qui fait, dans le parc, une charmante fabrique.
Pour en revenir au prince Pückler, je le trouve différent de ce que je croyais: il parle peu, d'un son de voix assez bas, et, soit qu'il me sente peu disposée à la malice et à la malveillance, soit qu'il réserve la sienne pour ses écrits, sa conversation n'en a pas été empreinte. Il me donne plutôt l'idée d'un homme blasé, fatigué, ennuyé, que d'un homme méchant.
Muskau, 22 juin 1843.—Je voulais partir ce matin, mais le Prince de Prusse m'a dit de si bonne grâce qu'il ne me permettait pas de quitter Muskau avant lui, qu'il y aurait eu manque de savoir-vivre à ne pas obéir, d'autant plus que la princesse Pückler semblait attacher beaucoup de prix à ce que je restasse.
On peut, ici, rester paresseusement dans sa chambre jusqu'à midi, ce qui rentre fort dans mes habitudes. Quand je suis descendue, hier, au salon, le Prince de Prusse, arrivé dès neuf heures du matin, rentrait déjà d'une promenade. On a déjeuné, puis la Princesse a montré beaucoup de curiosités rapportées par son mari, des coffres, des cadres, des modèles du Saint-Sépulcre, des chapelets, des croix en nacre de perle, parfaitement travaillées en Palestine, des peintures arabes, des armes, des instruments de tous genres; dans la bibliothèque, on nous a montré un manuscrit sur vélin, avec des vignettes peintes, de la Chronique de Froissard. Il y a de tout dans cette curieuse demeure où les contrastes abondent. Dans l'après-midi, les hommes ont repris leurs grandes courses, et les dames se sont promenées dans les jardins qui méritent bien la peine d'être vus en détail, tant le soin y est merveilleux, sans que la recherche des détails nuise à l'effet grandiose de l'ensemble. Plus tard, on est monté en calèche, et, arrivé à une grande pelouse couverte de monde, on s'est arrêté à voir parader, caracoler, galoper les chevaux arabes et égyptiens du prince Pückler, montés par ses gens vêtus en costume oriental. C'était animé, gracieux et joli. Le thé était servi dans un des pavillons de l'établissement de bains.
Berlin, 24 juin 1843.—J'ai trouvé, en arrivant, des lettres qui changent encore mon itinéraire. Ma sœur Acerenza est malade; son médecin insiste tellement pour Carlsbad qu'elle s'y rend avec mon autre sœur le 1er juillet. Ceci me décide à aller à Carlsbad, en partant d'ici; j'y mènerai mon fils auquel les eaux sont ordonnées.
Un mot encore sur la fin de mon séjour dans le féerique Muskau. Le jeudi 22, après le déjeuner, tout le monde est monté voir l'appartement du prince Pückler. Il se compose de quatre à cinq pièces, toutes remplies de tableaux, de sculptures, de gravures, de livres, de manuscrits, de curiosités païennes, chrétiennes, asiatiques, barbaresques, égyptiennes; le joli pied moulé de feu son Abyssinienne [102] est sur son bureau à côté du portrait de sa femme; un modèle du Saint-Sépulcre fait pendant à un crocodile empaillé; le portrait de Frédéric le Grand fait pendant à celui de Napoléon; la gravure de M. de Talleyrand est à côté de celle de Pie VII. Il y a des inscriptions, sur toutes les portes, dans le style de Jean-Paul. Au milieu de tout ce salmigondis, il y a, évidemment, de certaines intentions, avec le cachet du maître de l'appartement. Enfin, cela a de l'intérêt de plus d'un genre. Après cette inspection, on a été goûter dans un château de chasse, situé au milieu des plus belles forêts. Le Prince de Prusse a tiré et tué un cerf. On est rentré à la nuit. On a soupé, puis, aux flambeaux, le Prince de Prusse a assisté à une parade de la landwehr, suivie d'une promenade à pied dans le parc tout éclairé par des feux de Bengale, si habilement placés derrière les arbres et les massifs de fleurs, que les feux ne se jugeaient que par l'effet de repoussoir qu'ils produisaient. C'était vraiment magique; je n'avais jamais rien vu de semblable. Le Prince de Prusse a quitté Muskau cette nuit-là même à deux heures, et moi j'en suis partie hier matin.
Berlin, 25 juin 1843.—Hier, je suis allée à une soirée chez les Radziwill, où j'ai rencontré Humboldt, arrivant de l'île de Rügen, dont il dit des merveilles, ainsi que de l'établissement du prince Putbus, qui a pu y recevoir les deux Rois, de Prusse et de Danemark, sans que ni lui, ni sa femme, aient été obligés de se déranger de leurs habitudes [103]. Il paraît que le roi de Danemark est fort occupé de ce qui adviendra de son royaume après sa mort. Son fils est si fou et si méchant qu'il est presque impossible qu'il puisse régner; d'ailleurs, il maltraite sa femme horriblement, au lieu de lui faire des enfants. On dit donc que le Danemark se divisera; que les îles et le Jutland reviendront à un Prince de Hesse-Cassel, mais que des prétentions fort diverses s'élèveront sur le Holstein et le Schleswig, que la Russie élèvera les siennes, et, comme ce que l'on redoute le plus en Allemagne, c'est de voir la Russie y prendre pied, il paraîtrait que les deux Rois ont cherché à éviter cette invasion, et que l'on va travailler à fondre toutes les prétentions par le mariage d'un Prince de Holstein-Glücksbourg avec une des Grandes-Duchesses de Russie.
Berlin, 26 juin 1843.—J'ai dîné, hier, avec M. de Valençay, chez le Ministre de Russie, où j'ai vu, en grand détail, mon ancienne maison [104], qui est beaucoup embellie, mais le fond en était bien beau, et si je l'avais encore maintenant, rien ne me la ferait vendre.
Berlin, 29 juin 1843.—Le chemin de fer nous a conduits, hier, M. de Valençay et moi, à Potsdam, où l'équipage du Roi nous a menés à Sans-Souci. Le Roi est arrivé pour dîner, après un Conseil qui avait duré cinq heures, et qui avait eu pour objet les difficultés qui se développent de plus en plus dans les États des provinces rhénanes. Il paraît que le Roi n'avait pas été d'accord avec les Ministres sur la marche à adopter; en tout cas, il fallait qu'il fût préoccupé, car il n'était pas du tout dans son état naturel. Le dîner, où il y avait, outre M. de Valençay et moi, les Ministres, le service, un vieux Pourtalès de Neuchâtel, M. de Humboldt et M. Rœnne, s'est passé très languissamment. Le Roi est engraissé, ce qui était inutile; il est vieilli, trop haut en couleur; je ne lui trouve pas l'air de santé que je lui voudrais. Après le dîner, tous les convives sont retournés à Berlin, excepté mon fils, Humboldt et moi, qui avons été gardés pour la promenade. On m'a menée me reposer dans un appartement que le Roi vient de faire arranger, et qui a un air roman comme s'il datait de Frédéric II. Cet appartement a ceci de singulier, qu'en 1807, le Roi étant enfant, à Memel, a rêvé une nuit une chambre ainsi faite, et s'en souvenant encore, il l'a fait exécuter. La boiserie est peinte en vert très clair; toutes les moulures, qui sont dans le goût de Louis XV, sont argentées, ainsi que les cadres des glaces et des tableaux aussi; le bureau, les rideaux sont rouges; la commode et le chiffonnier sont en bois de rose incrusté et couverts, ainsi que la cheminée en marbre noir, de très belles porcelaines de Saxe. A sept heures, j'ai accompagné la Reine en calèche, tandis que le Roi montait en phaéton, avec son Ministre favori, le comte Stolberg, qui est un homme fort agréable. Mon fils était dans une troisième voiture, avec Humboldt. Le Roi ouvrait la marche, et nous a fait suivre de fort belles routes percées dans une forêt qu'il a ajoutée au grand parc de Potsdam. Il a bien voulu ensuite nous ramener au chemin de fer. Le dernier convoi nous a ramenés à Berlin, où je tenais à faire acte de présence chez Mme de Savigny, qui avait arrangé une soirée musicale pour nous. C'était fort joli: ses nièces, son fils, deux autres messieurs ont parfaitement chanté, et un M. Passini a joué du violon, mieux, cent fois mieux que je n'avais jamais entendu jouer de cet instrument. Je le mets bien au-dessus de Paganini et de Bériot.
Berlin, 1er juillet 1843.—Il faudrait bien que ce nouveau mois qui commence nous donnât enfin l'été, mais il ne semble pas s'y préparer; il fait froid, humide, abominable. Malgré cela, j'ai été hier avec les Radziwill, mon fils et M. d'Olfers, voir les fresques qu'on exécute au Musée, sous la direction de Cornelius. C'est très beau de composition, de dessin, de pensée. J'ai été aussi au Kunstverein, voir le portrait de Tieck par Styler, qui est le peintre de portraits en renom en Allemagne, en ce moment et à juste titre, ce me semble.
Berlin, 3 juillet.—Hier, nous avons été à Potsdam à une fête militaire, pour laquelle l'Empereur de Russie avait envoyé une députation, ce qui y avait fait inviter tous les Russes qui se trouvent ici. Toute la famille Royale et plusieurs grands seigneurs du pays y étaient. La Princesse Albert, revenue de Silésie, s'y trouvait, vieillie, changée, et, à mon gré, tout simplement très laide; elle n'avait point l'air embarrassée. Le dîner a eu lieu dans la grande galerie, après qu'on avait été voir dîner en plein air les troupes, qui ont été constamment arrosées par une petite pluie très désagréable, qui gâtait singulièrement le coup d'œil. Après le dîner, le spectacle, puis le souper, puis le chemin de fer.
Kœnigsbrück, 6 juillet 1843.—Je suis arrivée hier ici chez mes nièces; le château est à peu près plein, mais seulement de parenté: le comte et la comtesse de Hohenthal, Mme de Lazareff et ses trois enfants, Fanny Biron, ses deux jeunes frères Pierre et Calixte, les deux filles et le petit garçon du pauvre comte Maltzan, cousins germains de mes nièces, puis toutes sortes de gouvernantes, etc.; tout le monde paraît de bonne humeur et on m'a fort bien reçue.
Carlsbad, 11 juillet 1843.—Dans la journée du 7, nous avons eu à Kœnigsbrück un terrible orage; grêle, trombe d'eau, inondation; un enfant du village a été noyé; tout le monde est accablé. Mon pauvre neveu Hohenthal y a perdu foins et récoltes. Je suis partie le 8 de bonne heure pour aller dîner à Pillnitz, où Leurs Majestés m'ont reçue avec bonté et grâce. Le 9, de grand matin, j'ai entendu la messe à Dresde, j'ai déjeuné et suis partie pour Téplitz. Hier, j'en suis sortie par un temps orageux; les chevaux se sont effrayés, emportés, et si, en se jetant sur un des côtés de la route, ils ne s'étaient pas embourbés dans une terre grasse et fraîchement remuée, nous étions perdus. Le moment n'a pas été agréable, car le danger était réel. Enfin, comme il est passé, il faut en rendre grâces à Dieu et n'y plus songer.
J'ai trouvé ici mes sœurs fort bonnes et fort tendres pour moi, mais la seconde est jaune, changée, infiltrée.
Carlsbad, 13 juillet 1843.—J'ai reçu, hier, quelques visites, d'abord celle du prince Paul Esterhazy, avec lequel j'ai repassé bien des souvenirs; puis l'Ambassadeur Pahlen, qui est tout aussi ignorant de son avenir que Barante l'est du sien. Plus tard, j'ai été dîner avec mon fils chez le prince Paul Esterhazy, où se trouvaient la princesse Gabrielle Auersberg, dame des pensées de l'Empereur Alexandre pendant le congrès de Vienne, la princesse Vériand de Windisch-Graetz, une des jolies femmes de la même époque, et sa fille, puis l'Ambassadeur Pahlen, M. de Liebermann et le comte Woronzoff-Daschkoff. Après le dîner, j'ai fait quelques visites et pris le thé chez mes sœurs, où plusieurs personnes sont venues, entre autres, le comte de Brandebourg, fils du gros Guillaume et de la comtesse Doenhoff. Nous nous étions connus jadis à Berlin, et nous avons été bien aises de nous revoir.
Carlsbad, 15 juillet 1843.—Je passe presque toutes mes journées avec mes sœurs; puis ici on vit dans la rue, on y flâne, on y dépense son argent dans les boutiques qu'on longe sans cesse. J'avais été invitée hier à un thé chez cette comtesse Strogonoff, avec laquelle j'ai dîné à Londres chez Mme de Lieven; j'y ai été pour une demi-heure; c'était un salon de Saint-Pétersbourg, dans lequel je me suis trouvée perdue. J'y ai vu le maréchal Paskewitch, qu'on nomme, je crois, prince de Varsovie; il a l'air assez peu aimable et nullement distingué.
Breslau, 24 juillet 1843.—J'arrive et je repars, je voudrais arriver pour dîner chez mon neveu Biron à Polnisch-Wartenberg, et je n'ai pas de temps à perdre. La route de Dresde ici n'a rien de remarquable, et Breslau est une vieille ville plus sérieuse que frappante.
Polnisch-Wartenberg, 26 juillet.—J'ai trouvé ici, avant-hier, un vrai congrès de famille, et une invitation pressante à aller dîner le lendemain chez les Radziwill. J'ai donc été hier matin, avec mon neveu, à Antonin, château de chasse des Radziwill dans le grand-duché de Posen. Le temps était hideux, et les rondins des routes polonaises fort rudes. Six chevaux, attelés à une voiture légère, nous ont menés à travers de sombres forêts, dans des sables profonds, rendus inégaux par les racines apparentes et secouantes des arbres. Le grand-duché de Posen, qui commence à deux lieues d'ici, a, en tout, un triste aspect; la population, les habitations, la culture, tout y est appauvri. J'ai été reçue avec beaucoup d'amitié chez les bons Radziwill qui habitent un singulier castel, plus original que confortable. C'est près de ce château que leurs parents sont enterrés. On m'a menée au caveau de famille, prier près du tombeau de feu leur mère, la Princesse Louise de Prusse, ma marraine, et plus que cela vraiment, une amie maternelle.
Polnisch-Wartenberg, 27 juillet 1843.—Mon neveu m'a menée hier matin en calèche voir une partie de ses propriétés. Le reste du temps, nous l'avons passé à examiner d'anciens papiers de famille et des souvenirs de nos grands-parents qui s'y trouvent. Le prince Radziwill, en passant pour aller à ses inspections, a dîné ici.
Günthersdorf, 29 juillet 1843.—Je suis venue de Polnisch-Wartenberg, en m'arrêtant quelques heures à Breslau, pour visiter les églises, le vieil Hôtel de Ville, quelques boutiques mieux garnies et de meilleur goût que celles de Berlin, aussi pour faire ma cour et demander la bénédiction pastorale du Prince-Évêque [105] qui m'a reçue d'une façon touchante. Mon neveu, qui m'avait accompagnée partout, m'avait laissée dans la Cathédrale, et avait été demander à l'Évêque s'il pouvait me recevoir. Il est aussitôt venu me chercher, malgré ses quatre-vingt-deux ans, m'a menée chez lui et m'a montré son palais qui est beau. Il a fallu accepter une collation. Breslau est une ville de traditions et de caractère qui m'a fort convenu.
Günthersdorf, 31 juillet 1843.—Je ne connais pas assez la princesse Belgiojoso pour savoir si je dois être flattée ou non de la comparaison que M. Cousin vous a faite [106] de mon esprit et du sien; mais ce que je sais, c'est qu'il est impossible à M. Cousin de juger le mien, vu que je n'ai jamais parlé avec lui, ni causé devant lui. Ainsi donc, ce qu'il en dit, n'est que par ouï-dire, c'est-à-dire sans connaissance de cause. En tout cas, mon érudition, qui est toute réservée dans le dix-septième siècle, baisse humblement pavillon devant une Mère de l'Église; je ne fais pas de livres; je suis, et je deviens, chaque jour plus ignorante, tout occupée que je suis d'intérêts matériels, et, s'il me fallait absolument faire de la pédanterie sur quelque chose, ce serait sur la législation des fiefs [107]. A propos, j'ai été effrayée ce matin par la trompette d'un postillon, qui m'a donné l'alerte d'une estafette, qu'on envoie en Allemagne pour oui ou pour non; au lieu de cela, c'était M. de Wolff arrivant avec un nouveau projet d'arrangement pour l'affaire de Sagan. Dans quinze jours, l'affaire sera, ou absolument terminée, ou absolument rompue. Voilà donc encore quinze jours d'incertitude à ajouter à tant de mois passés en suspens. Feu M. de Talleyrand, qui avait toujours raison, disait qu'il y avait encore un bien large fossé entre une affaire faite et une affaire terminée.
Günthersdorf, 3 août 1843.—La mort du général Alava m'a émue, quoique cependant son individu ne fût pas placé bien haut dans mon opinion. C'est encore un débris du passé qui disparaît; puis enfin, je l'ai bien soigné à Rochecotte, et j'avais l'habitude d'entendre le bruit de sa canne sur mes parquets. La mort a quelque chose de si grave! et quand elle se met à diminuer les rangs, comme elle l'a fait autour de moi depuis quelques années, il n'y a pas moyen de ne pas beaucoup y songer, ni d'y rester insensible. Je m'en préoccupe de plus en plus, et, parfois, il me semble que je n'ai pas de temps à perdre pour ordonner ce qu'il faut pour ce grand et dernier voyage.
Günthersdorf, 10 août 1843.—J'ai passé presque toute la journée d'hier à Wartenberg. Je veux y créer un petit hôpital, dont les préparatifs et arrangements m'intéressent beaucoup; c'est un genre de choses selon mon cœur. La soirée était superbe; je l'ai passée assise sur mon balcon, entourée de fleurs, lisant et rêvant; mais, pour que la disposition rêveuse soit douce, il faudrait n'avoir aucune préoccupation triste et pénible, sans quoi, on s'enfonce dans l'amertume.
Günthersdorf, 16 août 1843.—Mes sœurs sont arrivées hier matin, et Louis, mon fils, hier soir. Mes nièces et leurs enfants sont ici depuis quelques jours, ainsi que le comte Schulenbourg, de sorte que ma petite maison est à peu près pleine.
Günthersdorf, 21 août 1843.—J'ai été hier à Wartenberg, à la messe; en rentrant, j'ai trouvé M. de Wolff qui nous a conté le terrible incendie de la salle de l'Opéra à Berlin, et le danger et l'effroi qui ont régné dans le charmant palais de ma chère Princesse de Prusse [108]. Elle y était déjà souffrante, la frayeur paraît l'avoir rendue tout à fait malade. On dit que le jeune Archiduc d'Autriche, qui se trouve en ce moment à Berlin, s'est conduit à merveille dans cette circonstance [109]. Hier au soir, à l'heure du thé, la comtesse de La Roche-Aymond s'est arrêtée ici, en allant chez sa nièce Mme de Bruges, qui habite la Haute-Silésie; elle s'est même décidée à passer quelques jours avec nous. Elle est Allemande, elle a longtemps habité la France, puis elle est revenue se fixer dans sa patrie. Malgré ses soixante-treize ans, elle est gaie et vive. Elle nous a dit qu'il n'y avait rien de si scandaleux que le testament du Prince Auguste de Prusse, qui vient de mourir, à cause de l'énumération de ses maîtresses et de ses enfants naturels. Le nombre de ceux-ci a été de cent vingt, mais tous n'ont pas survécu à leur père [110].
Hohlstein, 6 septembre 1843.—Je suis arrivée à Hohlstein avant-hier. Malheureusement, le temps est toujours fort maussade et éprouvant. Ici, il n'y a, outre mes sœurs, que Fanny et moi. La vie y est très calme, c'est ce qui me plaît.
Hier, mes sœurs ont voulu me mener à trois lieues d'ici, à Neuland. C'est une grande propriété, avec un petit château, que l'ex-Roi des Pays-Bas a achetée, il y a dix-huit mois, du comte de Nostitz. On dit qu'il la destine à sa femme comme douaire. On y bâtit, on y dessine un jardin, on meuble, mais dans des mesures rétrécies et d'un goût mesquin. La position est médiocre, il n'y a de beau que les prairies, dont, avec du goût, on pourrait tirer parti. L'ensemble ne m'a pas plu.
Berlin, 11 octobre 1843.—La ville de Berlin ne plaît pas à chacun; je le comprends: quoique belle, elle est monotone et trop moderne. Prague est bien plus imposant, Dresde plus animé. La vraie importance de Berlin est toute politique et militaire; aussi y a-t-on toujours l'impression d'être à l'État-Major.
M. de Humboldt est extrêmement obligeant, mais ses politesses cachent toujours un petit ingrédient malicieux, qui se mêle à tous ses empressements, et dont il est bon de se défier. C'est ainsi qu'il amuse le Roi par mille récits dans lesquels la charité n'est pas saillante.
On dit beaucoup que le coup de pistolet tiré, à Posen, sur la voiture de l'Empereur Nicolas, est une petite comédie moscovite, arrangée pour justifier de nouvelles rigueurs en Pologne, et pour avoir le droit de les provoquer, d'ici, contre le grand-duché de Posen [111].
Berlin, 16 octobre 1843.—J'ai, enfin, reçu hier la conclusion du traité avec mon neveu, le prince de Hohenzollern, pour la possession de Sagan, le tout signé, parafé et ratifié. Ce résultat, que je dois en grande partie à l'habileté de M. de Wolff, me fait attacher un double prix à la solution définitive de la question.
La prise de possession officielle est fixée au 1er avril, mais avec permission de surveiller les employés dès aujourd'hui. Il faut maintenant la régulariser par un pacte de famille auquel concourront tous les agnats; puis abandonner l'alleu au fief pour satisfaire la Couronne, et refaire un tout de ce qui est fractionné aujourd'hui. Cela fait, le Roi doit, en me conférant une nouvelle investiture, recevoir mon serment de vasselage.
Nous possédons ici l'agréable Balzac qui revient de Russie, dont il parle aussi mal que M. de Custine, mais il n'écrira pas un voyage ad hoc; il prépare seulement des Scènes de la vie militaire, dont plusieurs actes se passeront, je crois, en Russie. Il est lourd et commun. Je l'avais déjà vu en France; il m'avait laissé une impression désagréable qui s'est fortifiée.
Avant-hier, il y a eu dîner, spectacle et souper au Nouveau Palais. On a donné le Rêve d'une nuit d'été, de Shakespeare, traduit par Schlegel. Les décorations étaient fort belles. J'ai soupé à côté de l'Archiduc Albert, qui est naturel, poli, bien élevé, et qui m'a plu. Il doit épouser la Princesse Hildegarde de Bavière qu'on dit très jolie.
Je vais aller dîner à Babelsberg chez la Princesse de Prusse. Elle doit avoir la bonté de me mener le soir à Sans-Souci, où le Roi m'a dit de venir, en petit comité, entendre Mme Viardot-Garcia.
Berlin, 18 octobre 1843.—Le petit concert à Sans-Souci a été fort agréable. Mme Viardot a très bien chanté, et, malgré sa laideur, elle a été entraînante. Elle vient de partir pour Saint-Pétersbourg.
J'ai appris au Roi la conclusion du traité entre mon neveu et moi. A cette occasion, il a été parfait pour moi; il m'a paru revenu de toutes ses préventions en faveur de la branche aînée de ma famille [112] et j'ai été vraiment touchée de sa bonté. J'ai eu, hier, une longue conférence avec le prince de Wittgenstein qui, en sa qualité de chef du Ministère de la maison du Roi, a sous sa direction toutes les questions des fiefs de la Couronne.
Sagan, 28 octobre 1843.—La duchesse Mathieu de Montmorency se plaint, dans les lettres qu'elle m'écrit, d'un catarrhe obstiné; je serais très peinée si elle venait à mourir, je perdrais en elle une amie chrétienne; elle et Mgr de Quélen m'ont appris que c'étaient les seules amitiés toujours égales, toujours indulgentes, et dans lesquelles l'amour-propre n'a aucun enjeu, car elles aiment, non seulement pour le temps, mais aussi pour l'éternité. J'ai aussi reçu aujourd'hui une lettre de M. Royer-Collard, dont l'écriture est bien changée. Je me sens menacée dans mes vrais amis. Je suis, depuis la mort de M. de Talleyrand, terriblement éprouvée dans ce genre.
Sagan, que j'étudie à fond, est une ville de sept mille âmes, avec six églises, dont cinq catholiques, toutes intéressantes. Il y a aussi, dans la ville, plusieurs fondations de charité qui datent des différents Ducs; il y en a qui remontent à six cents ans, et qui ont été dotées par les Ducs de la maison des Piast [113]. Il est touchant de voir ces œuvres subsister encore, quand tous les monuments dus à l'esprit purement humain se détruisent si rapidement. On me reçoit ici avec un grand empressement; depuis quatre ans, tout y était dans un état d'abandon cruel, et même depuis plus longtemps, car ma sœur avait tout quitté pour l'Italie et ne s'intéressait en rien à ses propriétés.
Vienne, 14 novembre 1843.—Je suis depuis quelques jours ici. J'ai eu avant-hier l'honneur de faire ma cour à l'Archiduchesse Sophie, que j'avais connue avant son mariage. Elle m'a reçue à merveille. Il est impossible d'être plus gracieuse, plus aimable, plus animée, facile et spirituelle de toutes manières. Elle m'a beaucoup questionnée sur notre Famille Royale, et en a parlé dans des termes très convenables, avec beaucoup de mesure et de bienveillance. J'ai été charmée de cet entretien.
Vienne, 24 novembre 1843.—On mène ici une vie bien autrement calme qu'à Berlin. La Cour ne s'aperçoit pas; l'élégance est encore à chasser dans les châteaux; les réunions ne commencent pas avant le Jour de l'An. J'ai été quatre fois au spectacle, qui finit à neuf heures et demie, et trois fois faire la partie du prince de Metternich, qui dure, à la vérité, jusque vers minuit, mais où il n'y a que cinq ou six habitués, et aussi chez Louise Schœnburg, dont quelques personnes entourent également la chaise longue de neuf heures à onze heures. Medem, M. de Flahaut, Paul et Maurice Esterhazy, le maréchal Marmont viennent souvent chez moi à la fin de la matinée.